L'EPINGLE D'OR
L est absolument certain que cette histoire n'a rien d'imaginaire, qu'elle est arrive'e en effet^ il y a moins de deux semaines; et, précisément, c'est du récit de cette aventure que Ton riait tant, à rOpéra, mercredi dernier, dans les deux loges où Ton a trop ri. Maintenant^ par crainte du scandale etduprocès en séparationquipourrait bien avoir lieu, les indiscrets s'efforcent de rétracter leurs premiers bavardages. Les amis du comte haussent les e'paules en disant : « Comment peut-on croire une telle folie? Nous étions chez le général, ce soir-là^ et nous n'avons rien vu. » Les amies de la comtesse^ en cachant à demi sous les marabous de l'éventail leur joli mensonge rose, murmurent avec des gestes effarouchés : a Qui donc a imaginé une énormité pareille? Une épingle d'or, c'est presque un stylet. Toute Brésilienne qu'elle est, la comtesse est
Parisienne, et parfaitement incapable d'un pareil mélodrame. » Mélodramatique ou non, Fhistoire est véritable ! Et, je vous prie, si elle ne Tétait pas, comment expliqueriez-vous ce fait, — incontestable, Je pense, — que, le lendemain, au dernier bal de l'ambassade anglaise^ madame de Moncalvo, qui^ certes, doit tenir à montrer sa belle chair de marbre vivant, portait, contre toute étiquette, une robe de faille épaisse à peine décolletée? Mais il est temps de raconter l'aventure, d'après des confidences qui ne m'ont jamais menti.
On s'amusait fort à l'hôtel de la Meilleraye, il y a quinze jours, vers minuit. Une sauterie d'adieu : la générale était sur le point de partir pour la Touraine ; mais un adieu qui danse et qui rit. Madame de Portalègre, madame de Soïnoff, madame de CervenoUes, toutes les plus jolies étaient là, pour la dernière fois de la saison; encore des toilettes de soie, déjà des fleurs naturelles ; l'hiver, et le printemps; un laisser-aller de parc ou de château, égayant Tétiquettede salon ; le prologue d'une idylle au cinquième acte d'une comédie.
Mais la plus adorable, c'était la comtesse de Marciac ! On se demande, vraiment, comment elle fait, cette laide, pour être si jolie. Presque moricaude, — dame, elle est née à Rio-Janeiro, — et petite,