LA VEUVE
ii'ÉTAiT avant-hier, le soir, sur la terrasse du château, où les blancheurs de la lune, déchirées^ dispersées par les branchages mouvants, sautelaient et se poursuivaient comme de petits chats qui jouent.
La nouvelle épouse et le nouvel époux^ si Jeunes tous deux, si beaux^ M. et madame de Graçay, mariés depuis deux mois à peine^ se souriaient silencieusement dans la pénombre claire; et nous^ avec cet étonnement, hélas! qu'inspire la vue du bonheur, nous les regardions, silencieux aussi; comme auprès des malades qui dorment, on se tait auprès des heureux, de peur de les éveiller.
Madame de Graçay se tourna' enfin de notre côté, un peu honteuse de nous avoir oubliés si
longtemps, et, après quelques propos qui effarouchèrent les douces chauves-souris invisibles du silence et du rêve, elle imagina, pour égayer ses hôtes, de leur dire une histoire. « Mais il faut me promettre, Adrien, que vous ne vous montrerez point jaloux! » Il sourit plus tendrement. Elle commença de conter son conte.
c( Vous n'êtes pas mon premier amour, monsieur deGraçayîA treize ans, — il y a cinq années de cela, voyez comme je suis vieille! — j'étais passionnément éprise, et c'était du prince Charmant que Ton voit dans les contes de fées. Avec ses habits couleur d'étoile et de fleur, avec le panache envolé de sa toque, que des oiseaux prenaient pour un oiseau, avec son rose visage aux doux yeux clairs, joli comme une miniature, ilhantait toutes mes rêveries; quelquefois on me surprenait tendant la main et détournant la tête, car je croyais qu'il était à mes genoux, incline pour effleurer mes doigts du tendre respect de ses lèvres. Mais je ne me bornais pas à le voir vivre dans ma pensée sa féerique et antique légende. Je lui prêtais des aventures où j'étais glorieusement mêlée. Nous entrions, à la nuit tombante, au fond d'une forêt obscurd pleine de maléfices, dans des châteaux enchantés où des génies à trois têtes, noirs et féroces, vêtus de satin couleur de sang, nous menaçaient de leurs dix bras armés de dix flamboyantes épées. Il triomphait bien vite de ces vi-
laines gens! Les trois têtes, tranchées, devenaient trois soleils qui se mettaient à voleter par les salles avec des ailes d'or, et les dix bras, changés en lampadaires où rayonnaient des astres, nous faisaient une haie triomphale de flammes, pendant que nous foulions des fleurs miraculeuses fleurissant sous nos pas dans la neige vivante des marbres. Il délivrait trois cents captives enchaînées depuis mille ans, — et toutes jeunes encore, — dans les souterrains du château. Elles étaient bien belles, et la reconnaissance disposait leurs cœurs à Tamour. Lui, cependant, il ne daignait regarder ni les filles du roi de Golconde, ni celles du prince qui règne dans les Iles Fortunées sur un peuple d'oiseaux magiciens. Vers moi seule se tournaient ses doux yeux clairs, et, tout le soir, courtois et tendre, il me disait de douces et galantes paroles, tandis que des ibis de toutes les conleurs^qui portaient des plats de vermeil dans leurs becs, nous servaient, sur des tables de cristal, des mets exquis, étranges, — viandes aux saveurs de miel, fruits aux parfums de fleurs — qui avaien'ile goût des bonbons de chez Boissier. Surtout n'allez pas croire que mon rêve m'abandonnât dans les réalités quotidiennes de la vie! Je ne chevauchais pas toujours avec le prince à travers les féeriques mystères; mais sans cesse, même lorsque je prenais ma leçon d'anglais ou que je jouais au piano une sonate de démenti, j'étais convaincue qu'il existait véritablement, le beau fils de roi, et
6o l'amour qui pleure et l'amour qui rit
qu'il m'aimait, ou m'aimerait! Si bien qu^un jour je m'approchai de mon père qui lisait son journal et le priais d'un petit air résolu^ de me donner l'adresse du prince Charmant.
Mon père parut étonné.
— Eh ! bon Dieu, petite folle, demanda-t-il après un éclat de rire qui m^humilia profondement, qu'en veux-tu faire, de cette adresse?
— J'ai l'intention d'écrire une lettre à Son Altesse.
— Pourquoi^ mignonne?
— Pour lui déclarer le désir que j'ai d'être sa femme^ s'il y consent.
Mon père ne riait plus. Il était devenu très grave; il voyait bien que je n'étais pas folle ; cela me fit plaisir.
— Tu as eu une excellente idée! reprit-il ; pour ma part^ je serais très flatté d'hêtre le beau-père d^un personnage aussi considérable et aussi renommé. Mais voilà, il y a un obstacle. Je ne sais pas où demeure le prince Charmant.
— Vous pourriez l'apprendre, mon père.
— Ce serait peut-être difficile. Mais, ajouta-t-il après un silence, as-tu consulté l'almanach Bottin ? Tu y trouveras sans doute Tadresse du prince.
L'almanach Bottin! Je n'avais pas songé à cela! Mon père avait raison, cent fois raison! Je m'esquivai bien vite et je me fis apporter le gros livi-c. Hélas! le Bottin énumère par catégories les bottiers, les couturières, les modisteset les tailleurs ; mais
LA VEUVE DU PRINCE CHARMANT 6l
on n'y trouve point la liste des fils de roi. Sotte que j'étais : il fallait chercher dans la première partie du volume^ OLi les noms se suivent alphabétiquement sans distinction de rang ni de métier. Je poussai un cri de joie! Son nom était là, sous mes yeux, son nom exquis et adoré, ce Charmant^ 24, rue Le Peletier. ■» Si le titre de prince manquait, il était aisé de deviner pourquoi; celui qui serait mon fiancé voyageait incognito, par modestie, pour que la tendresse de tant de demoiselles désenchantées ne vînt pas répandre sur le seuil de son palais des jonchées de fleurs reconnaissantes. Maisilétait à Paris, véritablement! Mais il logeait à deux pas du boulevard, tout près de chez nous! J'étais profondément heureuse, je battais des mains, ravie. Du papier, de Tencre, une plume ! Ecrire tout de suite, écrire ! Pourtant, si pressée que je fusse, je fis un brouillon, car il était important que la lettre fût très polie et sans fautes. (( Prince^ lui mandai-je, il ne me paraît pas propable qu'une âme aussi bien située que la vôtre soit demeurée longtemps éprise de la bergère qui vous fut donnée en mariagepar la volonté de la fée Lapin. Déjà, sans doute, vous avez rompu ces indignes nœuds, et, résolu de brûler d'une flamme nouvelle, vous cherchez par toute la terre quelque illustre personne digne de votre haut renom et du rang que vous occupez dans le monde. Je suis trop bien convaincue^ hélas! que je ne suis point digne de fixer les regards d'un héros aussi distingué que vous
l'êtes tant par votre naissance que par votre me'rite. Il serait pourtant possible que vous en Jugiez autrement si vous vouliez bien rendre visite^ un de ces jours, chez papa, à celle qui sera jusqu^à la mort, prince, votre très humble et très passionnée servante et- sujette. » Et je signai bravement ! Et après que j^eus mis sur l'enveloppe : ce A son Altesse le prince Gharmant^, en son palais, rue Le Peletier, 24 », ma femme de chambre fut chargée, immédiatement, de porter la lettre à son adresse. Ah ! certes, j^étais tout épouvantée de mon audace. J'avais osé écrire au prince! Me répondrait-il, lui si beau et si fier? Ne se moquerait-il pas de la pauvre petite fille amoureuse, lui dont tant de reines sans doute et tant de fées aussi convoitaient désespérément la tendresse? »
Madame de Graçay s'était tue^ les yeux à demi fermés, languissante, comme reprise par son rêve d'enfant...
— La réponse ne vint pas! s'écria Tun d'entre nous dans un rire un peu brutal. Car ce n'est pas la rue Le Peletier qu'habitent les héros bleus et roses des mensongères légendes. Ou, si elle vint, elle fut grossière et grotesque. Quelque farce de mauvais plaisant qui ne comprend pas et veut rire. Vous dûtes éprouver, madame, une désillusion amère.
— Non, m'écriai-jç, non! Le divin hasard est plein de pitié pour la candeur délicate des songes. Il ménage les jeunes rêves ; il leur épargne les dures
déconvenues. La réalité n'ose pas se montrer à eux, sachant qu'elle leur ferait du mal. Elle consent à se dérober, à disparaître ; elle permet que l'illusion continue! et le destin, si cruel pour nous qui ne croyons plus aux chimères, groupe les événements de telle sorte que rien ne vient froisser ks cœurs pleins de foi ingénue. L'orage ne brise pas les très petites fleurs. Je ne sais, Je ne peux pas deviner s'il fut répondu à la lettre ou comment il lui fut réponduj mais il a dû se passer ce jour-là, — j'en suis certain, certain, entendez-vous ? — une chose inouïe ou absurde peut-être, n'importe I qui a permis à l'amoureuse du prince Charmant de suivre encore et longtemps son joli et léger rêve.
— Vous avez raison^ 'dit madame de Graçay en me tendant la main.
c( J'attendais depuis une heure quand ma femme de chambre revint. Elle avait trouvé la maison indiquée^ une très belle maison^ disait-elle. Eh ! non^ un palais. Ces domestiques sont si sottes! C'était un petit nègre étrangement habillé^ — quelque génie africain capturé par le prince^ « — c'était un petit nègre qui était venu ouvrir la porte. Qu'elle devait être belle, cette porte, toute en diamants ! Et Marianne avait remxis ma lettre, et le génie lui avait apporté une réponse, et cette réponse, avant de la lire, je la baisais^ extasiée, les yeux pleins de
64 L^AMOUR QUI PLEURE ET L^AftfbUR QUI RIT
larmes de joie. Enfin je déchirai Tenveloppe. « Illustre demoiselle », m^ecrivait le prince, « la renommée de votre beauté et de vos qualités incomparables m'est parvenue l'an dernier à Trébizonde où j'étais allé pour régler quelques affaires d'intérêt avec le roi de ce pays. Depuis longtemps déjà, j'avais rompu les indignes nœuds, — selon votre propre expression, — qui m'attachèrent à la protégée de la fée Lapin ; et je savais, pour avoir consulté dans sa grotte des Monts Bleus un savant magicien allié de ma famille, qu'une nouvelle épouse, ressemblant à la première comme l'Oiseau Bleu ressemble à un moineau des champs, m'était réservée dans une ville très lointaine appelée Paris. Je ne tardai pas à monter dans un char attelé de quatre dragons volants et je me rendis dans la cité fameuse à laquelle vous faites, illustre demoiselle, Phonneur de l'habiter. Ma première pensée fut de vous rendre visite, à vous et à votre papa; mais, par une calamité étrange, je viens d'apprendre que la valeur de mon bras est devenue indispensable dans certaines contrées de l'Indostan où les géants jadis vaincus et ensevelis par moi sous trois montagnes, osent relever, malgré les montagnes, leurs fronts rebelles. Ce ne seront d'ailleurs que menus combats et passe-temps guerriers plutôt que batailles véritables. Dès que j'aurai, en peu de jours, ramené au devoir ces imprudents ennemis, je me hâterai de venir vous apporter leurs têtes.
avec les humbles vœux de celui qui sera jusqu'à la mort.
Illustre demoiselle et bientôt princesse,
votre très humble et très passionné serviteur et sujet,
Le Prince Charmant. »
Eh bien, que pouvait-on dire à cela ? Il existait, le prince, puisqu'il écrivait, et je serais sa femme puisqu'il mêle promettait. Moi, sa femme! Mais quand? Bientôt, disait-il. Hélas I bientôt, c'est bien tard. Pourquoi ne m'épousait-il pas tout de suite, et ne m'emmenait-il pas avec lui dans l'Indostan ? Est-ce que c'eût été la première fois que nous aurions chevauché ensemble dans des chars attelés de dragons? J'étais forte, quoique si petite; je l'aurais aidé à pousser les montagnes sur les têtes des géants. Mais enfin, il était le maître, puisqu'il serait mon époux. Je devais me résigner, obéir, l'attendre. Je l'attendis. Avec quelle joie d'abord! et, plus tard, avec quelle tristesse! Les jours se passaient, hs semaines, les mois; toute une année. Il ne revenait pas. L'idée qu'il avait pu être vaincu par les rebelles, je ne l'eus pas un seul instant. Qui donc était capable de lui résister, à lui? Mais elles sont. bien belles, les filles des souverains, dans les pays du soleil et des pierreries. Qui savait s'il n'avait pas été attendri par d'exquises charmeresses qui remuent des gazes en dansant, à Kachmyr ou à La-
hore^ et s'il n'avait pas oublie, le cher ingrat^ la petite fille qui l'attendait dans une ville lointaine appele'e Paris?
Ung'our que je rêvais à cela^ mélancolique, et que je baisais^ pleurant un peu, la lettre de mon futur époux, mon père entra dans ma chambre, Pair très morne.
Je pressentis un malheur.
Un grand malheur en effet !
Pris dans les pièges d'un mauvais génie, le prince avait succombé malgré les efforts effroyables de son bras valeureux. Sa dernière pensée avait été pour moi ! il m'envoyait son écuyer pour me faire le récit de sa glorieuse défaite et me rapporter ses suprêmes paroles.
D'abord, déchirée de désespoir, comme les damoisellesqui du sommet des hautes tours entendent le bruit du combat, je ne voulus pas voir l'écuyer; mais mon père insista, — prenant part à ma douleur, — avec de si tendres paroles^ que je consentis à recevoir le messager.
Il entra.
C'était M. deGraçay.
Afin de ne point se faire remarquer dans les pays d'Europe, il avait pris le costume que les hommes^ chez nous, portent communément. Mais on reconnaissait bien à la noble fierté de son visage et à sa chevaleresque attitude qu^il avait, lui aussi, combattu les cruels enchanteurs^, dans le pays des fées.
Il me raconta l'affreuse vérité.
Le prince, tout à coup entouré par mille ennemis formidables^ gigantesques comme des monts vivants, était tombe, tout sanglant, sur le champ de bataille en prononçant mon nom, en criant : ce Princesse, je vous aime jusqu'à la mort î » tandis que M. de Graçay faisait^ inutilement helas ! un rempart de son corps à son adorable ami.
Je pleurais à chaudes larmes; l'ëcuyer pleurait aussi. A cause de cela — et pour d'autres raisons peut-être^ — je conçus pour lui une très vive sympathie. De sorte que je ne fus point trop douloureusement étonnée, lorsque^ une semaine plus tard, j'appris de mon père que le prince, en expirant, avait témoigné le désir que je fusse un jour — dans deux ou trois ans, le temps de devenir tout à fait une grande personne, — la femme de celui qui avait été son héroïque compagnon dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. »
Quand la comtesse eut dit ces dernières paroles, avec une gravité attendrie, on ne put vraiment s^empêcher de rire un peu.
— Voilà donc, demandai-je, par quelle suite de chimériques aventures vous êtes devenue madame de Graçay ?
— Justement, dit-elle.
— Mais, si votre mariage est la fin de ce mystérieux conte, il n'en contient pas l'explication. Qui avait reçu votre lettre ? Qui avait répondu ?
— Moi ! dit M. de Graçay en baisant la main de sa femme; car mon tailleur se nomme M. Charmant et loge rue Le Peletier^ 24. Je venais d'être introduit chez lui par un petit nègre, — un bon Génie, assurément ! — lorsque arriva la singulière épître. Et c'est ainsi que j'ai pu épouser la veuve du filleul des fées.
Mais madame de Graçay, toute rieuse^ ne voulut pas admettre cette explication.
— Je ne suis pas la veuve du prince, car il n'est pas mort, dit-elle. Vous me trompez aujourd'hui comme vous avez déjà voulu me tromper autrefois. C'est l'ami de la fée Lapin qui est venu lui-même, chez papa^ sous le nom de son écuyer. Il avait des raisons pour faire croire à sa mort. Mais je sais bien, moi, que j'ai le prince Charmant pour mari !
N duettino d'opérette, tel est ce couple. TrillCg extravagants, fusées de notes, le tout sur un rhythme de polka. Si Thomme est gai, la femme est plus gaie encore; ils s'éclatent de rire au nez Tun de l'autre; pourquoi? pour rien, pour le plaisir, parce qu'ils espèrent dîner demain, ou parce que l'avant-dernier matelas est au mont-de-piété depuis hier. Il est timbalier dans un théâtre d'acrobates, elle charme des serpents dans le même théâtre, lui en habit noir, car il aspire à devenir chef d'orchestre, elle en maillot, car elle est belle personne ; et ils ont l'air si content, que l'on se demande comment ils fontpour être aussi contents que cela. L'homme est tout petit, petit au point que Ton doute s'il est homme en effet ou automate de chez Clevermann, — vous vous souvenez, l'équilibriste de soie et d'or habillé, qui danse sur la corde raide ?
Seulement^ ni soie ni or; sur le dos, du drap trop fin qui pourrait servir à vanner le blé, et, dans la poche, deux sous, une pièce trouée, qu'il garde, parce que c'est un fétiche. Et si maigre 1 Quand il se baisse, il a Fair d'un jonc plié. Cette canne qui marche a pour pomme la plus remuante tête du monde. Je n'affirmerai pas, tant elle s'agite, tourne, va, vient, sautille presque, que la petite tête tienne en effet au petit corps; parfois Ton avance la main pour Tempêcher de tomber. Sesyeux sont deux braises noires; ils luisent et pétillent comme des diamants qui seraient encore charbon. Un perpétuel éclair de joie, c'est ce regard; et les cheveux, par là-dessus, se hérissent, s'éparpillent dans un fantasque désordre, chaque boucle ayant l'air d'un clown.
Il faut le voir, les soirs, dans son coin d'orchestre. (( Jouer des timbales, » savez-vous ce que c'est ? C'est battre du tambour, sonner du chapeau-chinois, trinquer du triangle, claquer des castagnettes, tonner de la grosse caisse, et quelquefois aussi jouer des timbales, mais plus rarement I
Lui, le petit homme, debout au milieu de ce cercle tumultueux d'instruments, ilse démène avec ivresse; un rat qui s'esquive est lourd, un écureuil est lent, au prix de l'ubiquiste timbalier. A toi, tarpbour, deux roulements! Delà, sus au triangle! Que fait la grosse caisse? ronfle, fainéante. Des mains, des coudes, du front, il éveille le bruit ; on dirait qu'il va piquer une tête dans les timbales, pendant que
d'un coup de pied en arrière il fait tintinnabuler le chapeau-chinois, d'où s'egouttent mille sonneries comme la rosée tombe d'un arbre secoue'. Et il semble que toute cette gaîte fantasque des sons est le bruit naturel de ce joyeux petit homme.
Elle, en scène, s'enveloppe d'un long python. A cause de la bonne humeur qui est leur unique fortune,— ils se sont mariés sous le régime de la communauté, — elle se garde bien d'avoir peur de ces bêtes qui ne sont au fond que de grosses anguilles. Elle n'est pas « psylle », de son métier; généralement, elle chante des chansonnettes, ou s'habille en garde-française dans les opérettes Louis XV. N'importe. On lui a dit un matin, tout d'un coup : c( Ce soir, vous charmez des serpents; » elle a repondu : ce Je veux bien », en riant; le mari s'est écrié : « C'est très drôle! » et elle charme des serpents en effet, comme, dans une cage à bêtes fauves, elle donnerait à lécher ses bras nus aux lions, ou mettrait dans la gueule d'un ours ses cheveux tout en or. Il faut avoir plusieurs cordes à son arc, et il n'y a pas d'empêchement sérieux à être en même temps la rivale de Judic et l'émule de Pezon.
Presque nue — ah, ma foi tant pis ! et qu'est-ce. que cela fait, puisqu'elle n'aime que le petit homme? — elle fait s'épanouir devant tous le sourire de sa chair. Dans la lumière électrique qui tour à tour la rougit, la bleuit, la dore, les 'serpents en hélice montent le long de ses jambes qui sont comme un
double tronc d'arbre rose; quelques-uns, plus amoureux, mettent àson corsage pailleté une vivante ceinture, pendant qu'une tête plate se hisse dans l'intervalle des seins. Les épaules éclatent, sans qu^un frisson y resserre le grain de sa peau ; et, rieuse, et charmante, et provocante à dessein^ elle confronte de tout près à la gueule jaune d'un reptile sa fraîche bouche ouverte en forme de petite rose.
Cette indécence déplaît fort à plusieurs graves personnages venus en ce lieu de plaisir pour s'y donner la gloire de mépriser les mœurs de leur temps; mais elle, qui se soucie des moralistes grognons comme une couleuvre d'une pomme, se hasarde jusqu'à agacer du bout de sa langue le triple dard d'un joli serpent à sonnettes; et dans le fond de Torchestre, le mari, qui se tord de rire^ agite son chapeau-chinois.
f Leur joie ne s'éteint pas avec le gaz. A minuit, après la toile tombée^ bras dessous^ bras dessus, — elle n'a pas pris le temps de retirer son maillot, il a encore aux doigts ses castagnettes, — enveloppés à la hâte de manteaux, comme des saltimbanques entre deux parades, les voilà qui s'en vont le long des trottoirs inondés de gaz, se souriant, se querellant, se divertissant des vitrines, se contant quelque histoire grivoise^ riant d'un calembour de vaudeville^ ou de la dernière mésaventure du a monsieur » de l'ingénue, le tout avec des mots d'argot et des rires de gamin.
Pendant qu'ils passent ainsi^ tourbillon de folie et d'audace, un monsieur grave, ayant reconnu des (( cabotins », considère d'un œil contempteur ce couple hardi et fantasque qui n'a nul souci de la dignité humaine; et il songe à part soi : « Ceci est un triste exemple de la vie de plaisir, » ou bien : « Voilà où conduit l'habitude du de'sordre. »
Toujours joyeux, ils grimpent la pente raide d'une rue extra-urbaine; l'escalade de leur escalier n'est pas sans périls, à cause de peaux de pommes de terre, çà et là, sur quoi on peut glisser.
L'appartement est pauvre : deux chambres, Tune où l'on mange, l'autre où l'on dort; une chandelle fume entre des hardes qui pendent.
Ces oiseaux chanteurs ont un sinistre nid, d'autant plus sinistre qu'il est plein. N'ayant que le baiser pour consolation, ils n''ont pas mesuré leurs caresses, les petits sont nombreux. Puis, ils ont adopté une nièce à eux, devenue orpheline^ etqu'ils ont mise en apprentissage.
Ils entrent, portant de la charcuterie dans un papier graisseux. La marmaille accourt; comme le théâtre ne paye que très tard, après la représentation, elle a faim, — ces pauvres petits sont si gourmands !
Et tout ce monde s'embrasse en mettant le couvert, et il y a, non dans un berceau, mais sur un fauteuil, entre deux serviettes, un nouveau môme qui crie; car la femme, il y a huit jours, a accouché.
Oui, dans la nuit de samedi dernier.
Et ce soir, il y a un instant, pendant que le mari — qui est un artiste, qui a dans son âme des poèmes et des chants que vous applaudirez un jour — pendant que le mari battait du tambour comme un pître, elle, en maillot, oui, elle, cette mère, vous montrait ses bras nus, et riait à la bouche d'un serpent, en pensant que tout à l'heure elle allaiterait son dernier-né! D'ailleurs, tous deux riaient, et de bon cœur. Je vous assure. Et pourquoi ? Parce qu'ils sont bons.
Des cabotins ? soit. Des he'ros I
A fenêtre est grand ouverte.
Dans le miroir que je tiens à la main, — un tout petit miroir de jadis^ en acier poli, dont le cadre d'argent ciselé figure, vers le haut, une tête de mort entre deux roses moussues, épanouies, — se reflètent Timmense azur et la fuite des beaux nuages et tout le vague infini du ciel, et une hirondelle qui passe.
Cest ainsi que tant d'amours peuvent tenir dans un seul cœur.
' Valentin nous dit :
«c O mes camarades! s'il n'était absurde, même pendant boire, de proclamer qu'on a été aimé par un très grand nombre de femmes, je vous avouerais que la liste des Mille et Trois, orgueil de don Juan, m'a toujours fait sourire de pitié. Mille et Trois
maîtresses ! voyez un peu la grande affaire. Mais songez, je vous prie, qu'il y a trois cent soixantecinq nuits par an I Je veux bien ne pas tenir compte des jours. Il est donc absolument chétif Jde n'avoir eu guère plus d^amours que la sultane de M. Galland n'a inventé de contes; don Juan manquait de tendresse, comme Shéhérazade d'imagination. Me voici prêt à vous dire autant d'histoires qu'il existe de caractères dans l'alphabet chinois ; et il n'y a pas moins de galantes aventures dans mes souvenirs capiteux qu'il ne faut de grains de raisins grecs pour faire un tonneau de malvoisie !
— Peste I dis-je.
Valentin continua :
— A quatorze ans, je devins éperdu d'une modiste qui logeait en face de la maison de mon oncle, et qui pour nouer ses jarretières, avait la louable habitude de mettre le pied sur le rebord de sa croisée ! Elle a eu fort à faire si elle a voulu remplacer tous les bonnets qu'elle a jetés pour moi par-dessus les moulins. Tels furent mes commencements sans gloire I De grands comédiens ont débuté en apportant des lettres ou en annonçant les invités dans la scène du bal. Christophe Colomb enfant, — s'il était né à Bougival, — aurait peut-être canoté devant la Grenouillère. Mais j'avais en moi l'ambition immense et toute la possibilité, déjà, des triomphes futurs ! Je m'élançai à travers la vie. Avez-vous vu, aux courses de Saragosse, le taureau bondir de sa
cage, dans le cirque^ en faisant voler la poussière ? Les jeunes demoiselles qui baissent les yeux à l'église, et les belles filles qui lèvent la jambe au Château-Rouge ; les bourgeoises qui font elles-mêmes leur marché, et les duchesses qui ont entendu dire qu'il y a des pavés dans les rues, mais n'oseraient pas le jurer; les fortes pêcheuses de nos côtes, hâlées, en marbre jaune, statues vivantes sous des haillons ensoleillés^ et les mièvres cabotines, anémiques et blanches, qui, toutes lumineuses de gaz, maillots de pages ou traînes de reines, rient dans les opérettes leur rire de carmin trop rouge ou pleurentdans les drames des larmes d'Ylang-Ylang; toutes! toutes! celles qui disent non et celles qui disent oui, cellesqui pleurent d'un baiser et celles qui en rient^ je les admirai,et les adorai, et les emportai dans le tourbillon démon infatigable amour 1 En puissance depère^ ou de mari, ou d'amant, n'importe; j'étais comme ces valseurs qui, selon la coutume allemande, demandent un extra-tour à toutes lesdanseusesl Puis Paris, et la France, ne me suffirent point. Des Espagnoles, sur la Rambla, ont répondu à mes signes, en croquant des pralines derrière l'éventail qui feint de cacher d'imaginaires rougeurs; en Angleterre, j'ai eu pitié des pauvresses de Montross, blêmes et les yeux fous de misère et de gin sous des chapeaux de paille en loques où la bise tord de vieux rubans, et de blondes femmes de lords, du soleil sur de la neige transparente! ont eu pitié de moi ; des Russes,
pareilles à des perruches bien apprises^ m'ont jacassé : ce Je vous aime » dans leur joli parler qui chante ; à Munich, j'ai eu quatre fiancées, que j'ai épousées un peu trop vite ; comme Casanova, j'ai connu les amours de Berlin, et les amours de Vienne comme Gérard de Nerval 1 Et je voyageais toujours Près du pôle, j'ai abusé de l'hospitalité laponne, préférant peut-être à Todeur du musc celle de l'huile de phoque, ranceà point ; j^ai partagé, au Brésil, le hamac des créoles qui, paresseuses, ne tournent, jamais la tête même pour vous sourire, et attendent des hasards du bercement, le baiser; les écharpes des Aimées m'ont enveloppé de leurs brises ; les négresses d'Aden, que surveilleun vieil hommeenturbanné, ont dansé devant moi leurs voluptueuses pantomimes, puis, languissamment, se sont couchées, groupe nuet noir, tableau vivant d'ébène; et ce soir, si je n'étais venu souper avec vous, je serais parti pour le Dahomey, car je me suis juré de dégrafer leur cuirasse aux sombres amazones du roi !
— Fat! dit quelqu'un.
— Niais! dit un autre. Ces amours de hasard ne sont pas l'amour. Ton cœur n'a jamais logé que dans les auberges où tout le monde peut retenir un lit. Puisque tu n'as pas connu la pure et la sainte tendresse, qui adore et qui respecte, qui se dévoue et ne demande rien, qui s'agenouille sans oser toucher la robe, tu n'es qu'un libertin errant, quelque
chose comme un commis-voyageur en galanterie, et je te plains autant que je te bafoue, parodiste grotesque de Joconde 1
Valentin se fâcha.
— Et qui vous dit que Je ne Tai pas connue, la tendresse profonde et chaste, ingénue, absolue? Quiconque n'est pas capable de tous les amours, — de toutes les espèces d'amour, — est un amoureux incomplet. Je suis l'amant par excellence ! Je peux suivre Adelina ou Carmen dans son bouge, mais j'ai, prié avec Béatrix au seuil du Paradis. Non certes, non je ne les ignore pas, les honnêtes délices des rendezvous où l'on ne vient qu'avec son âme, et j'ai aimé une jeune fille sans avoir jamais dérangé, mêmed^un souffle lointain, le noir uni de ses petits bandeaux plats. Elle s^appelait Thérèse. Elle était la fille d'un ouvrier marbrier qui habitait une toute petite maison à deux fenêtres, dans un faubourg de la ville, sur la Côte Pavée ; et quand Thérèse, brune pâle, l'air un peu grave et doux, pareille aune nonne, avançait la tête entre deux volets gris, pour me voir passer sur la route, j'osais à peine lever les yeux vers elle, comme un dévot qui saurait que son ange gardien est là, derrière lui, visible et le regardant, ne se retournerait point, de peur que l'ange effrayé ne remontât au ciel dans un bruit cruel d'ailes envolées! Oh! je l'aimais! et elle m'aimait aussi; bien qu'aucun aveu n'eût été échangé entre nous, je savais toute sa tendresse, comme elle savait toute la
8o l'amour qui pleure et l^'amour qui rit
mienne; est-ce que Famour vrai, d'une part, n'engendre pas l'amour vrai de l'autre part, toujours ? Mais, dans mon cœur, aucune espérance, sinon celle de vivre en songeant à elle, quand elle voudrait. Le dimanche elle allait à la messe, de très bonne heure, avec son père. Je la suivais, d'un peu loin. Elle marchait à pas menus, dans sa robe noire, très simple, une robe de pensionnaire, et mon désir n'allait pas jusqu'à envier le vent qui, sous le bavolet de son chapeau de soie plissée, frisait les petites boucles de sa nuque. Quelquefois, rapidement, elle se tournait vers moi. Je la voyais, une seconde! c'était comme si une porte de FEden s'était ouverte et refermée. Pendant bien des heures je gardais Fâme éblouie, à cause de ses yeux doux, entrevus. Puis, à Féglise, elle se mettait à prier, tout de suite, sans s'occuper des gens qui étaient là, — sinon de moi peut-être ! — sans cérémonie eût-on dit. Chez le bon Dieu, elle était chez elle. Je priais aussi. Il me semblait que cela me rapprochait d'elle, de /imiter.
» Cependant, après quatre mois de ces contemplations lointaines, un violent désir me prit, — oh ! nonlpas;un mauvais désir, — de la voir déplus près, d'entendre le son de sa parole; et, comme je savais bien qu'elle ne me refuserait pas cette joie, je m'avisài^d'un^expédient.
» Dans la maison voisine de la sienne, logeait un serrurier, qui était marié. Je m^adressai à sa femme.
LA PRÉCAUTION UTILE 8l
Au moyen de quelque argent, j^obtins sans difficulté qu'elle m'ouvrirait la porte de sa masure, et me guiderait le long du couloir jusqu'à son Jardin; là, il me serait facile de franchir un mur, et je me trouverais dans le jardin de Thérèse, où celle-ci, avertie, ne tarderait pas à me rejoindre. Il fut fait comme il avait été convenu; pendant plusieurs semaines, touteâ les nuits, dans l'cmbre claire, sous la tonnelle'où les feuilles tremblaient moins que nous, nous parlâmes bas, Thérèse et moi, Thérèse! » Eh bien, je vous le dis : elle était jolie et exquise, et elle m'aimait, et je Padorais, et, confiante, ou si ingénue, ayant à peine pris le temps, en s'échappant de sa chambre, de jeter un châle sur ses épaules, elle se serrait contre moi, très souvent inquiète à cause d'un bruit; et je voyais ses frêles bras pâles, plus blancs dans les ténèbres, et ses mains étaient dans mes mains, et sa bouche était près de ma bouche, et toutes les chaleurs de la nuit nous enveloppaient, haletants! eh bien! jamais, jamais, entendez-vous ? — hélas! elle n'eût pas dit non, ne sachant même pas qu'il eût fallu le dire! — jamais je n'ai baisé ses lèvres, ni ses bras, ni son front ! Ah ! certes, toutes les flammes du désir me brûlaient ; chacun de mes pores était une piqûre vivante, il me montait du cœur des bouffées de chaudes envies : « Prends-la! mais prends-la donc !» Je repoussais les mauvaises pensées, en l'écartant, elle aussi, un peu ; et jusqu'à l'heure où commençaient à s'éteindre,
82 l'amour qui pleure fit l'amour qui rit
une à une, les étoiles, nous ne cessions de parler, d'assez loin, si chastement, et parfois, riant sans savoir pourquoi, nous étions des amoureux pareils à des enfants qui jouent. »
A vrai dire^ cette historiette était de nature à faire concevoir pour Valentin l'admiration la plus sincère qui se puisse imaginer. Mais Tun de nous eut un petit rire passablement narquois.
— Voilà qui est très méritoire! s'écria-t-il.
— Ouij répondit fièrement Valentin.
— Moins méritoire qu'il ne semble, cependant.
— Que voulez-vous dire ?
— Etait-elle jeune, la femme du serrurier?
— Vingt-cinq ans, à peu près.
— Jolie?
— Jolie.
— Et tous les soirs elle venait vous ouvrir la porte?
— Tous les soirs.
— Et vous ne manquiez pas de la remercier^ en entrant?
— Sans doute. Elle nous servait.
— Et le couloir était obscur?
— Naturellement.
— Et naturellement aussi, la femme du serrurier, qui quittait sa chambre à la hâte, ne devait guère être plus vêtue dans son couloir que Thérèse dans son jardin...
— Eh bien?
— Eh bien I dit le sceptique en éclatant de rire, votre héroïsme n'avait rien de si admirable! et vous aviez la meilleure raison du monde pour être le plus réservé des amants.
Valentin se mordit les lèvres/ne souffla plus mot. Même, en nous quittant d'assez méchante humeur, il déclara qu'à l'avenir il se garderait bien de nous conter aucune histoire. Mais il ne tiendra pas parole.
Xa..
ouTK jeune^ — dix-sept ans à peine, — et si jolie) quoique chétive et pâle, avec ses cheveux blonds defaitr et ses yeux bleus tout humides de larmes, pareils à deux petits ciels mouilles, la folle était assise sur un banc de pierre, dans la grande cour de PAsile.
Autour d'elle le soleil d'hiver blanchissait les autes murailles, mettait sa nappe de neige argentée ^A ^«mJ j^;sur le^alleset sur le sablefoû^quelques rares'arbres, ' i
r^y^' noirs et secsT^tiraient, ecartelaient le reflet de leurs :
;;;:;^ Squelettes. Un souffle vif passait, plus frais que V>-^''^'^j
froid, alerte et clair, joyeux; çà et là piayXaienrtfës''^ ...^moineaux. S'il y avait eu quelques feuilles aux branches, on aurait pu croire qu'avril était revenu. Janvier a de ces printemps d'une heure.
Mais la pauvre jeune folle ne prenait pas garde à ce furtif renouveau. Ramassée, se faisant petite
dans renveloppement d'un étroit tartan d'Ecosse, avec l'air craintif de quelqu'un qu'ion va battre, elle se tenait assise tout au bord du banc, et, la tête un peu penchée, pressait contre ses lèvres un bouquet de myosotis, où ses larmes tombaient une à une.
L'interne qui me guidait dans le séjour de folie et de désolation^ me fit signe que je pouvais m'approcher de l'enfant et lui parler. En effet, elle ne devait pas être méchante, — si triste et si faible. Au bruit de mes pas, elle leva le front très vivement et me regarda en face^ tout à coup contente, avec ses doux yeux où la joie sécha les pleurs, comme le soleil boit la rosée.
— Vous venez me chercher ? dit-elle en joignant les deux mains ^ avec l'air de prier. Vous allez m'emmener, m^emmener tout de suite? Oh! que je suis heureuse. C'est qu'il faut que je sorte d'icij voyez-vous, aujourd'hui même, avant le soir. Il y a si longtemps que je ne suis allée lui parler^ le consoler, il doit tant s'ennuyer et souffrir^ tout seul !
— Qui donc voulez- vous aller rejoindre ? demandai-je.
— Lui, dit-elle.
' — Lui ?
— Robert Daniel.
— Votre amoureux, votre fiancé^ peut-être?
— Oh non I Le fiancé de Jane.
Je répétai^ un peu surpris :
— Le fiancé de Jane ?
— Oui.
— Il vous attend ?
— Tous les jours^, depuis six mois.
— Et où donc vous attend-il?
— Eh bien, où il est. Au cimetière. Dans son tombeau. Vous ne connaissez pas sa tombe? Elle est jolie. En marbre blanc, qui parfois au soleil est un peu rose. Le nom de Robert Daniel est gravé sur la stèle^ et il y a au-dessus, entre les branches retombantes, une petite urne d'albâtre que Teau du ciel a remplie, et où les oiseaux viennent boire.
Je la regardais, étonné^ attendri.
— Ah oui 1 dit-elle, vous ne comprenez pas, vous non plus. Vous croyez que tout est fini, quand la vie est finie, qu'on ne pense plus, qu'on ne remue pluSj quand on est enterré, que les morts sont morts^ enfin ? Ce n'est pas vrai, monsieur. Vous ne savez pas les choses. C'est que jamais vous n'avez mis l'oreille à la fente d'un sépulcre pour écouter ce qui se passait dedans. Moi aussi, avant ce qui m'est arrivé, j'ignorais comme vous que les trépassés sont vivants. Je ne vous en veux pas^ vous ne pouvez pas savoir ce que je sais.
Elle s'interrompit un instant, baisa la petite touffe de fleurs bleues et, très lentement, continua :
— Une fois, j'étais allée au cimetière du Père- Lachaise, toute seule, pour porter une couronne à une amie de couvent que j'avais eue^ et que je n'avais plus. J'avais mis l'offrande à la grille, je m'en retournais. Il y avait dans l'air, sous Fazur et les nuages, beaucoup de clarté, et par places, un peu d'ombre ; entre les tombes, des rayons brusques allaient, venaient, s'échappaient, revenaient, comme des enfants qui jouent en se courant après. Il faisait si doux, si pur, si beau, que je me sentais heureuse dans ce lieu de tristesse, — heureuse et toute gaie. Alors, comme je passais près d'une tombe, où fleurissaient beaucoup de fleurs, j'eus Fenvie d'en cueillir une. Ce n'était pas un sacrilège, n'est-ce pas ? J'étendis le bras. Je m'arrêtai, effrayée, toute tremblante. Là, sous la pierre, quelqu'un avait parlé, parlé d'une voix douce. Oh ! je ne m'étais pas trompée, j'avais bien entendu I La voix avait dit, d'un ton de plainte et d'espérance : a Jane, est-ce toi enfin? » Je m'inclinai pour écouter. Elle murmura encore, celte voix : « Oh Jane, est-ce enfin toi ? Réponds ». D'abord j'avais eu grand' peur; maintenant c'était fini. Aucune crainte. Une grande pitié seulement et une grande tendresse. Je levai les yeux. Je lus les noms de Robert Daniel sur la stèle, et je vis qu'il était mort à vingt ans. Je compris tout. Celui que l'on croyait endormi dans cette tombe, et qui ne dormait pas, avait eu une fiancée qui s'appelait Jane, qui lui avait promis
de venir le voir au cimetière^ et qui ne venait pas. Il l'attendait toujours, chaque fois qu'un bruit de pas lui arrivait à travers la terre^ il croyait qu'elle tenait enfin sa promesse, et il demandait : ce Estce toi? » Mais personne ne lui répondait. Moi, je lui répondis. Il devait éprouver tant d*angoisse, là, dans la nuit, dans le froid, dans Pétroitesse rigide du cercueil ! Est-ce que j'avais tort de vouloir le consoler un peu? Je lui parlai et je mentis. « Oui, lui dis-je, en mettant ma bouche aussi près que je pus delà pierre, c'est moi, c'est moi, ta Jane. » Oh ! j'avais une grande inquiétude : à cause de ma voix, il allait peut-être reconnaître ma tromperie; il ne croirait point que c'était Jane qui était là. Mais sans doute, à travers l'épaisseur du marbre, le son ne lui arrivait que très atténué, peu distinct, changé. Car j'entendis un lent et profond soupir de contentement. Il croyait, il croyait ! Et nous nous mîmes à causer, doucement, tendrement, tous les deux. Vous pensez bien qu'au commencement de la conversation, je ne disais que des choses assez vagues, qui pouvaient se rapporter à presque tous les amours, à presque toutes les fiançailles. Surtout, je le laissais parler, réfléchissant sur les moindres mots, notant les détails,afin de recomposer l'histoire, et de pouvoir parler à mon tour, plus longuement, comme quelqu'un qui est tout à fait au courant. C'eût été un si grand chagrin pour lui s'il avait découvert ma fraude 1 Enfin, au bout d'une heure, je savais tout ce qu'il
go l'amour qui pleure et l'amour qui rit
fallait savoir^ et J'aurais été Jane elle-même que je n^aurais pas pu lui repondre avec plus d'à-propos. Et je restai là jusqu'àTheure où l'on ferme les portes du cimetière. Et le lendemain je revins. Pendant trois mois^ tous les jours, nous nous sommes dit de chères et douces paroles. Nous nous sommes rappelé le matin de printemps où nous nous étions renconétre pour la première fois, le premier sourire, le premier serrement de main à la dérobée pendant que sa mère et la mienne marchaient devant nous, causant entre elles, et ne voyaient rien. Combien de fois, le soir, il était venu à la porte du petit jardin! Nous parlions à travers le bois, comme maintenant à travers la pierre. Et souvent il me faisait passer par le trou de la serrure un papier où étaient écrits des vers qu'il avait faits. Pais, nos parents voulurent bien que nous fussions heureux. La mort ne voulut pas. Il tomba malade. Nous nous racontions nos anxiétés et nos vaines espérances pendant la longue maladie ! Mais eux-mêmes, ces souvenirs amers nous étaient doux ; et à cause des longues causeries, nous étions aussi contents que si nous avions été mariés. Hélas ! un jour que j^allais sortir pour retourner au cimetière, et pour apporter à Robert une touffe de myosotis qu'il m'avait demandée — c'étaient les fleurs qu'il préférait, depuis qu'il était mort, — ma mère entra dans ma chambre avec deux hommes que je ne connaissais pas. On me prit, on m^em-
porta. C'est ici que Ton m'a mise. C*est beaucoup plus triste qu'au cimetière; et, bien que je sois comme morte aussi, nous ne pouvons plus nous parler, Robert et moi, parce que nos tombes sont trop éloignées.
Elle se tut dans un sanglot. Quand elle releva la tête, elle vit sans doute que j'avais l'air triste, elle comprit que je n'étais pas venu pour l'emmener.
— Au moins, me dit-elle^ vous voudrez bien vous charger d'une commission pour Robert ? Il est au Père-Lachaise, je vous l'ai dit. La place n'est pas difficile à trouver. C'est à gauche de la grande allée^ en montant. Vous frapperez deux fois sur la pierre, parce qu'il dort quelquefois. C'était le signal convenu entre nous. Vous lui direz que Jane, — Jane, entendez-vous bien? — est partie en voyage avec sa mère^ mais qu'elle reviendra, dans une semaine ou deux, bientôt enfin; qu'il ne doit pas être triste, ni s'impatienter; qu'elle l'aime toujours. Vous direz aussi qu'elle vous a chargé de lui apporter le bouquet, et vous le placerez sur la lame de marbre, au milieu • Cela lui fera plaisir.
Je pris le bouquet, je m'éloignai. Et l'histoire est finie. Pourtant, il me reste quelque chose à dire^ au risque de vous paraître un peu ridicule : c'est que j'ai fait la commission.
OMME ce n'était pas jour d'Opéra, et que la comtesse de SoïnofF avait remis sa sauterie à cause d'un rhume que son petit chien du Japon avait pris aux courses de Longchamps^ M. et madame de Cervenolles avaient failli ne savoir que faire de leur soirée. Mais le mari s'e'tait écrié joyeusement :« Tiens, Huberte, veux-tu que nous restions au coin du feu, tout seuls, mari et femme, comme deux bourgeois? » Elle lui avait sauté au cou, lui mettant son joli rire tout près des lèvres. « Tu es charmant ! J'avais la même idée. » Mariés depuis un an à peine, ils s^adoraient encore, ou déjà; car pour être parfait, absolu, l'amour n'a-t-il pas besoin de l'expérience du bonheur ? La satiété ne vient qu'aux cœurs lâches, comme l'indigestion est le fait des mauvais estomacs. Mais,' qu^ils s'adoraient, ils n'avaient pas toujours le temps de se le dire. C'est qu'on a
tant de choses à faire, aussi ! Elle, jolie femme, lui, député, ils avaient mille devoirs. On ne s'imagine pas comme c'est long d'essayer des robes chez Pingat, et de voter des lois à laChambre. Les corsages-maillots surtout^ et les lois vraiment libérales, cela prend des journées entières. Puis les visites, et, le soir, les bals après les premières. On n'a guère le temps de se parler que dans son coupé, au Bois, et encore il faut saluer tant de monde! Mais aujourd'hui ils seraient Tun à l'autre tout à fait. Ils avaient donné la consigne. « Pour personne. » Ce serait une de ces bonnes soirées^, calmes, longues, et si tendres^ où l'on se retrouve, où l'on se rapproche, où Ton se reconnaît, où Ton se dit en se regardant dans les yeux : « Mais oui, c'est nous! » Et penser qu'on en a si peu, de ces soirées-là! Mais plus rares, elles sont peut-être plus douces. « Victorine, vous servirez le thé dans la chambre. »
Q uand les bûches flambèrent, mettant de claires moires furtives dans la soie des rideaux, allumant Tor descrépines, blanchissant par secousses la pâleur bleue du plafond, ce furent d'abord, dans la chambre bien close, attiédie^ alanguie^ de petites causeries à voix basse, comme s'ils avaient eu peur, en parlant trop haut^ d^effaroucher leur joie. Puis^ assis devant la cheminée^ tout près l'un de l'autre, ils se turent ; quand on ne s'entend plus, on se voit miei^x. Ils restèrent ainsi longtemps, très longtemps, plus d'une heure, mettant toute leur âme dané leurs re-
gards échangés. Si bien que^ dans cette paix heureuse, dans cet oubli de tout ce qui n'était pas euxmêmes, dans cet apaisement de l'être épanoui, elle se sentit prise d'une délicieuse lassitude, et^ lentement^ avec rinclinaison exquise d'une fleur un peu lourde, sa tête se renversa surle dossier bas du fauteuil, les yeux à demi clos, la bouche à demi ouverte, pendant que ses cheveux, qu'un hasard dénoua^ s'abandonnaient et coulaient sur la batiste du peignoir. Elle dormait, souriante, un rêve de baiser aux lèvres.
Il ne la réveilla pas. Il savait bien que, même dans le sommeil^ elle pensait à lui, était avec lui. Comme elle était jolie ! et combien, si mondaine pourtant^, elle avait gardé, dans la blancheur un peu rose de son visage, dans le long dessin grêle de sa forme, toute sa fraîcheur d'enfant, toute sa gracilité naïve de jeune fille ! Il sortait, de ce cher corps ingénu, le parfum vague, presque insensible, et si doux, de ces roses blanches qui n'ont pas d'odeur.
Il se pencha vers elle ardemment, mais, comme il étendait les bras pour Fenlacer et la rapprocher de lui, quelque chose de mince, de noir, et d'un peu poilu, — une toute petite patte, — s'appliqua vivement sur sa manche.
Ah oui î le singe.
C'était un tamarin de Cayenne, dont Huberte raffolait. Pas plus gros qu'un écureuil, avec sa face
de mignon lion, où s^emmêlaient des soies, avec ses étroites dents blanches qui scintillent, et ses petits yeux toujours clignotants, allumes d'une fine malice, c'était vraiment la plus jolie bestiole du monde. Et si intelligent, si rusé, faisant des niches, inventant mille tours, vous tirant la robe par derrière, puis fuyant sous un meuble, et, quand on le poursuivait, bondissant sur la cheminée, où, assis dans une coupe d'émail, les pattes de devant sous le menton, il vous riait au nez, dans un vif trémolo de ses babines roses. Tout le jour, madame de CervenoUes l'avait avec elle, et quand elle sortait, elle le fourrait dans son manchon, d'où sortait à demi la rose petite tête.
M, de Cervenolles repoussa un peu durement le tamarin. Celui-ci, offense sans doute, ne consentit pas à s'en retourner dans son petit panier de satin et de malines; il grimaça avec colère, et multiplia des gestes si étranges, que M. de Cervenolles, écartant son fauteuil, le regarda faire, étonne'.
Se tenant debout autant qu'il lui était possible, le joli animal s'approcha de sa maîtresse endormie, et se prit à la saluer, fort galamment, ma foi, plutôt de la tête que du corps. On eût dit le salut un peu impertinent des jeunes hommes d'aujourd'hui. Ensuite, brusquement, il se laissa choir, et vous auriez juré qu'il s'était mis à genoux. En même temps, ses deux frêles pattes de devant s^élevaient vers Huberte, jointes ainsi que pour une prière; ses lèvres re-
muaient, comme parlantes ; et il avait dans ses yeux, qui ne clignotaient plus, un long regard de suppliante tendresse. Il ne s^en tint pas là ! Il prit, entre ses deux fines mains, une main d'Huberte, qui pendait, longue et pâle, tout doucement la baisa, s'interrompit du baiser pour lever au plafond des yeux noyés d'extase, colla encore ses babines sur la peau douce ; et, comme emporté d'une ardeur éperdue, il bondissait sur le bras du fauteuil, vers la bouche ensommeillée d'Huberte, quand le mari, d'un coup de pied, Tenvoya rouler dans un coin de la chambre.
— Madame! s^e'cria M. de Cervenolles.
Elle frémit, s'éveilla, eut un joli bâillement achevé dans un sourire.
— Madame, je sais toutl Hier, ou avant-hier, aujourd'hui peut-être, un homme est venu, il s^est jeté à vos pieds, il vous a parlé d'amour, il vous a pris la main, il vous Ta baisée, et enfin...
— Etes-vous fou ? demanda-t-elle.
— Quelqu'un est venu, vous dis-je !
— Oui, sans doute, quelqu'u>^i„^
— Quand?
— Ce matin.
-Qui?
— Notre cousin Marcel.
— Malheur à lui, et à vous ! Je vous tuerai.
— Oh ! vous êtes fou décidément ! dit-elle presque effrayée.
gS l'amour qui pleure et l'amour qui rit
Mais elle aperçut le singe qui rôdait çà et là par la chambre, et voici qu'elle se mit à rire, montrant toutes ses claires dents blanches, à rire,à rire encore, comme une jolie folle qu'elle était.
— Ah ! je comprends, le singe? dit-elle. Mais, maintenant, voyez, regardez donc, monsieur!
Le tamarin se démenait furieusement, avec des sursauts brusques de colère ou d'angoisse; parfois il s'arrêtait, se frappant d'une patte la poitrine et s'arrachant de l'autre sa crinière de petit lion. Un pli amer lui tordait la babine. Dans ses yeux pleins d'un renoncement effaré, il y avait des larmes, oui, de vraies larmes. Et enfin^ se détournant, la tête basse, comme un coupable sous un arrêt, il s'enfuit vers son nid de soie et de dentelles en faisant avec l'un de ses bras^ — et aussi avec la queue, — le geste désespéré d'un éternel adieu.
— Eh bien, monsieur, dit Huberte, toujours secouée d'un rire, que dites-vous du dénouement?
— Je suis un sot et vous êtes un ange, s'écria le mari en tombant à genoux, et en riant un peu, lui-même, dans la batiste du peignoir.
Ce fut, comme avant, dans la chambre bien close, attiédie, alanguie, où les bûches flambantes mettaient de claires moires furtives dans la soie des rideaux allumaient l'or des crépines, blanchissaient par secousses la pâleur bleue du plafond, une calme, douce, chère soirée. Cependant, dès le lendemain, Huberte jugea bon de se défaire du petit singe, trop
imitateur, en vérité. Cest à son amie madame de Portalègre qu'elle fit présent du tamarin de Cayenne, non sans la prévenir charitablement du péril qu'il y avait.