L'amour qui saigne [par] René Maizeroy
N ce temps-là, campé coiuino une sentinelle altitre sur fies falaises ^'rises qui doniinaient l'Océan, le lourd cliùteau des Ponkaradec envelop{>ait de son ombre massive les landes immenses et les vergers de pommiers dont les
l'étreignaient
verdures robustes
éperdûment. Ses quatre tours carrées trouaient la nappe bleue du ciel. Les goélands tournoyaient audessus, d'un essor lassé. Et dégringolant vers la mer qui s'épandait immobile, tachée de voiles, jusqu a la barre mystérieuse de l'horizon, les masures du village se pressaient, s'appuyaient les unes contre les autres commeun troupeau épeuré...
Mais, depuis la date lointaine où le seigneur baron, bardé de fer et son pennon brodé de la croix sainte flottant au vent, avait disparu avec ses hommes d'armes, au tournant du chemin qui mène à Vitré, le logis entier semblait avoir perdu son âme bruyante et sommeillait dans une paix morne ainsi qu'un cimetière abandonné. Toute la vie, toute la
joie s'étaient enfuies derrière le maître qui guerroyait aux infidt'Ies pays d'outre-mor. Les aboiements stridents des meutes, les fanfarados dos oliphants, et le tumulte dos chevaux inquiets s'ébrouant sur les dalles dos cours ne réveillaient plus les échos muets. Une tristesse profonde s'alourdissait comme une chape de plomb sur les êtres et sur les choses.
Elle s'alourdissait aussi sur le cœur navré delà très haute baronne Stjlite, abandonnée cruellement en plein rêve d'amour, telle que cette l)rincesse Ariadne qui pleure et couvre de ses sanglots l'éternelle plainte de la mer, dans les légendes et doïnes païennes. Le seigneur Yves n'avait même pas défait les
A-IEILLE HISTOIRE
draps parfumés de la couche nuptiale. Il était parti pour la croisade — le jour du mariage — sans écouter les derniers épithalames que marmottait le chapelain, sans effleurer de ses lèvres rudes la bouche rose de sa jeune épousée.
Et elle attendait le retour, comptant les mois, comptant les heures, écoutant bourdonner à ses oreilles la mélancolisante complainte de l'ennui, tandis qu'elle égrenait son rosaire d'ivoire, ou que jouant du rebec, le coude appuyé sur des coussins, elle contemplait d'un regard fixe, par les vitraux entrouverts, l'Océan où n'apparaissaient pas encore les nefs impatiemment désirées. A la voir avec ses larges yeux avivés de cernures- bleuâtres,
ses joues pâlies, ses lèvres palpitantes qui s'offraient h quelque caresse inconnue, ses cheveux fauves enserrant comme d'un cercle d'orfèvrerie son bonnet pointu de magicienne posé sur le front, on eût dit d'un lis frileux qui se mourait lentement loin du soleil...
Durant ses veillées monotones, elle avait appris, dans des manuscrits enluminés, les douces doctrines qu'elle ignorait et, savante maintenant en l'art d'aimer, brriléo de désirs inéluctables, rêvant de se donner, de connaître la morsure divine des voluptés, elle cherchait partout le bien-aimé qui l'enlacerait une nuit de ses bras ardents.
Des jours, elle feignait do dormir au fond de son fauteuil armorié,
lorsque son page lui faisait la lecture pieuse des Evangiles, et, laissant son pellisson de soie s'entr'ouvrir discrètement, elle frôlait languissamment de son bras demi-nu la chair frémissante de l'enfant. D'autres fois, elle lui contait à voix basse ces devis galants qui troublent la cervelle comme une lampée de vin doux puisée au pressoir. Elle allait du page au sénéchal, du sénéchal à 1 echanson, de 1 echanson aux arbalétriers qui veillaient sur les tours.
Elle s'offrait avec une naïve impudeur. Elle les grisait de folie. Elle les exhortait au péché mortel des yeux, des gestes, des soupirs et des paroles.
Cependant, ni les uns, ni les autres, ni le page, ni le. sénéchal.
ni réchanson, ni les arbalétriers ne paraissaient comprendre la belle amoureuse. Volontiers ils se fussent bouché les oreilles de cire pour ne pas l'entendre, ils se fussent voilé les yeux d'un bandeau épais pour no pas la voir, ils se fussent sauvés à cinq cents lieues du cluUeau pour résister à la tentation de trahir leur seigneur, car le baron Yves les avait accoutumés au poids de son gantelet d'acier et ils n'osaient encourir sa colère inflexible do justicier.
Et, désespérée, malade, trem])ant ses oreillers de larmes, la très liante baronne Stylito se tordait les bras et se lamentait chaque nuit, dans son lit glacé, de no pouvoir trouver l'adoré qui efléuillorait brutalement la floraison intacte de sa virginité...
Or, certaine après-midi de mai, tiède, parfumée de senteurs errantes, où les abeilles bourdonnaient dans l'air trempé de bleu, où les oiseaux se répondaient de buissons en buissons, poursuivie par son éternel souci, Stylite de Penkaradec longeait, toute seule, la tète basse, un étroit chemin que les herbes folles envahissaient et que les pommiers couvraient d'un dôme fleuri.
C'était dans les vergers- du chà-
toau; —des vergers incultes, plantés depuis des siècles, et qui grandissaient sauvagement au gré de la nature comme une futaie inviolée.
Les troncs énormes, trapus, des pommiers semblaient les colonnes bi/arresd'un cloître. Leurs branches embroussaillées de larges bouquets de gui, vernissées comme d'une lèpre de plaques de mousse, s'entrelaçaient, bouchaient de leur végétation aflblée les pans du ciel qui s'éparpillaient de-ci, de-là. Et elles étaient étoilées de fleurs si innombrables, si radieusement épanouies, que la lumière filtrée par tous ces pétales immaculés coulait comme une nappe de lait figé, limpide, transparente, noyant les fonds en une teinte unique qui les décolorait.
Stylite marchait à travers ces clartés d'apothéose, lorsqu'elle aperçut, de loin, un petit malingreux qui dormassait sur le dos, au milieu des herbes. Elle le reconnut aussitôt.
Bien souvent, en effet, elle l'avait rencontré sur sa route, ce pauvre déshérité que les manants chassaient à coups de pierres de leurs chaumines, et qui vaguait ainsi qu'une bête fauve dans l'épaisseur des bois ! Bien souvent elle s'était attardée à examiner à la dérobée sa longue chevelure qui lui tombait sur les yeux, ses membres souples qui se dessinaient entre les déchirures de ses mauvais haillons ! Bien souvent elle s'était sentie attirée par le sourire éternel qui décou-
vrait les dents aiguës du mendiant !
EUesavaitsonnomet son histoire.
Il s'appelait Jan, et il y avait quinze ans que des pAtours l'avaient ramassé sous une touffe de genêts, dans la lande. Jamais il n'avait prononcé une parole. Il chantait des sons inintelligibles. Il riait sans cesse d'un rire énigmatiquo d'idiot et les paysans avaient peur de lui comme d'une bête malfaisante.
Stylite regarda longtemps l'endormi. Elle frémissait nerveusement.
Elle rougissait. Ses yeux luisaient.
Ses deux mains se crispaient l'une contre l'autre. Une rébellion instinctive la retenait. Enfin, n'en pouvant phis, elle murmura d'un accent assourdi :
— Celui-là m'aimera peut-être!
Puis, comme prise dune résolution soudaine, elle se dévêtit hâtivement derrière un arbre. Un à un, ses vêtements et ses linges glissèrent le long de son corps et, splendidement belle dans sa nudité virginale, elle se redressa alors, se cambrant en une pose triomphale de victorieuse. La lumière neigeuse rillu minait de reflets éblouissants comme une statue de marbre. Ses cheveux dénouésruissclaient jusqu'à sa croupe adorable. Elle n'était plus femme. Elle était la déesse souveraine qui foule sous ses pieds méprisants le troupeau prosterné des hommes.
Et, à pas lents, courbant à peine les tiges des plantes, elle s'approcha ainsi de l'idiot et le baisa très dou-
cément aux lèvres. Il poussa un cri d'efiroiet instinctivement, se croyant éveillé par une apparition, il s'agenouilla devantelle, les mains jointes, comme pour prier.
Elle le releva et l'attira contre sa poitrine. Elle lui parlait par gestes, lui faisant lire le poërae d'Amour, stations par stations, sur son corps enivrant. Elle répétait ses leçons en les interrompant par des flux de caresses, des mots tendres, passionnés qui vibraient ainsi qu'un roucoulement de ramier. Et ils se rçulaient parmi la neigée de fleurs qui sans trêve tombait des branches , L'enfant avait compris le langage muet de Stylite et, assoiffé de jouissances comme un fauve inassouvi, il se ruait sur ce corps abandonné à
ses élans fougueux, il déchirait de morsures les épaules de la baronne, il ne voulait pas se désenlacer de son étreinte...
Stylito no rentra au château qu'à la nuit tombante, brisée, éperdue, haletante, et l'ùme inondée de joie.
Le lendemain, elle retourna dans le verger. L'idiot l'attendait à la même place, les lèvres élargies par son éternel sourire. Et elle se donna de nouveau dans les tleurs...
Chaque jour, pendant des mois, elle vint en cotto alcôve mystérieusement embaumée. L'enfant la suivait partout comme un chien fidèle;
il se jetait avec une jalousie rabide à la gorge de ceux qui osaient regarder son amoureuse. Elle finit par le garder toujours auprès d'elle. Il couchait à ses pieds; il mangeait dans sa main; et, la nuit, il redevenait le maître souverain, le dompteur très aimé devant lequel la hautaine baronne se traînait avide de baisers nouveaux, de monstrueuses chimères...
Elle avait oublié la Croisade. Elle croyait son époux endormi du sommeil éternel au fond de quelque ravin sinistre, là-bas, en Palestine.
Elle se moquait des anathèmes du chapelain, des menaces sourdes que proféraient les arbalétriers indignés.
Et, une nuit d'hiver, sans faire
sonner les oliphants, sans assembler les vassaux, le sire de Penkaradec revint en ses domaines, et surprit en plein sommeil les amants rassasiés, qui rêvaient d'amours éternisées dans les bras l'un de l'autre, au milieu de son grand lit surchargé de blasons.
Il jura leur maie mort et se vengea horriblement.
Le bourreau planta deux potences solides sur la grande place du village. Tous les manants d'alentour furent convoqués h son de trompe et, — le dimanche de Lœtare, — la baronne Stylito et l'idiot furent pendus, sans confession et sans les derniers sacrements .
Auprès (le chaque potence, le baron avait fait dresser une chaire
tendue de draperies de deuil, et pendant deux journées etdeuxnuits, des moines farouches clamèrent aux paysans assemblés des homélies inexorables sur le péché d'adultère. Les gestes effarés qui soulevaient comme des ailes les manches de leurs frocs blancs chassaient loin des deux cadavres défigurés les impatientes envolées de corbeaux, et l'Océan sanglotait plus désespérément au pied des falaises, comme s'il eût pleuré la mort des pauvres amoureux.
Lîi M a rira ri (1
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iF.N des mois et clos mois, Mariuslîarantane — Moussil Marins, ainsi qu'on le dénommait familièrement dans tous les villages — n'avait jamais aimé que ses trois arpents de vigne et sa baraque en briques juchée comme un pigeonnier sur les coteaux brù-
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lés de soleil qui trempaient leurs verdures dans la paresseuse coulée du Mœou. Il était si calme, si bienheureusement endormi, le Mas- Jelus, avec son toit de tuiles envahi par les jaunes floraisons des pariétaires et son grand ormeau dont les branches entrelacées cachaient l'azur du vaste ciel! Les vignes dégringolaient vers la berge pierreuse, bordées de cerisiers sauvages, où les grives gourmandes s'appelaient au temps parfumé des vendanges. On eût dit d'une tapisserie enluminée de colorations franches qui accrochait ses plis fantasques à la terre blonde. Et sur l'autre rive, pressées les unes contre les autres comme de bonnes voisines lassées qui se soutiennent, noyées dans lu
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houle fougueuse des feuillages, les masures de Montélhijas-sur-Mœou bouchaient l'horizon,..
Moussu Marins vivait là, avec une vieille servante du pays. Il portait des sabots, une blouse rapiécée de ménager, et jouissait placidement de la vie sans songer aux lendemains pleins d'ombres. Il philosophait sans le savoir, ayant désappris depuis longtemps toutes les choses savantes, toutes les radotailles latines qu'il avait ramassées en son enfance sur les bancs usés des écoles. Son coin do terre lui semblait un paradis de joie.
Il avait écrit dans son testament :
" Je veux être enterré au milieu de la vigne, sous une souche. » Et il pensait en souriant jouisseusemcnt
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que son sang refluerait plus jeune, plus rouge dans les pampres luisants, que toutes ses forces vives renaîtraient dans la grande nature.
Son haleine deviendrait l'arôme exquis des grappes mûres, ses cheveux, les filaments légers qui se tordent au milieu des feuilles nouvelles. Cela le faisait rôver profondément chaque soir, tandis qu'il soupait, et, son dernier verre lam])é d'une main lente, il s'arrêtait à contempler les constellations épanouies dans le noir comme des fleurs d'or.
A la fin, il allait se coucher, pas à pas, avec d'interminables fl;\nories, se retournant [)our entrevoir les fenêtres du village qui s'éteignaient, la rivière qui roulait des poignées d'astres. Et ayant de s'endormir, il saluait gravement les antiques portraits suspendus aux murs. Le lendemain, la même vie recommençait, monotone, lieureu.se, mais de ce bonheur parfait qui fatigue. Et voici ce qui se passa cer-
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tain soir de juin o(i les rossignols amoureux égrenaient leurs trilles aigus sous les feuilles immobiles.
Les ténèbres tombaient; toutes les haleines de la campagne pâmée se fondaient en une musique assoupissante. Les cigales ne bruissaient plus. Et le charme infini des nuits deté planait dans Tair vibrant comme une large bénédiction. Moussu Marius allait s'asseoir devant la nappe blanche sur laquelle fumait déjà la soupière pleine, lorsque der-.
rière les cerisiers s'éleva une voix claire d'enfant qui chantait.
Des rires espiègles, de ces rires fous qui montrent les dents luisantes, palpitaient dans cette aubade sonore.
Et c'était aux dernières notes un
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roucoulement assourdi, plein de tristesses vagues, des appels pareils qui s'apaisaient tendrement. Marius était sorti. Il écoutait, les yeux entreclos par une jouissance étrange.
Et brusquement une gamine blonde, toute décoiffée, apparut dans lo fouillis des branches écartées. Elle était adorable avec ses I<>vres trop rouges, entrouvertes par un sourire éternel, ses yeux larges, dont lo regard efironté s'adoucissait en une langueur troublante, et son casque d'or de cheveux emmêlés. Les bras nus, la gorge nue dressant ses pointes roses, elle se cambrait comme une déesse victorieuse dans ses loques sales. Et des chèvres noires d'une odeur très forte se serraient autour d'elle, broutant les foliole? des haies.
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— Bonsoir, moussu Marins, criai-elle on lui envoyant un baiser de bienvenue du bout des doigts.
— Bonsoir, Margarîdo, répondit Marius extasié.
Que de fois cette gardeuse de chèvres était passée ainsi à l'aube des étoiles, lui disant bonsoir d'un ton joyeux !
Que de fois il avait entendu la complainte agreste qu'elle clamait à pleines lèvres en ramenant son troupeau de la lande! Et pourtant, à travers ce iiux de parfums qui montaient de la terre amoureuse, parmi le calme mystérieux des premières ombres, il se sentit, en la revoyant, remué dans tout son être.
Il remarqua combien elle était ])elle, combien elle rayoniiait dans
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la puberté inviolée de ses seize ans en fleur.
— Bonsoir, Margarîdo, répéta-t-il encore. — Sa voix tremblait un peu.
— Le soleil a bien flambé cette journée, n'est-ce pas?
— Beau temps pour les cigales!
fit-ollo, songeant aux bruyantes chanteuses des bois d'oliviers.
— (^ue tes lèvres «loivent être sèches ! Veux-tu goûter les cerises du Mas- J élus?
— Il est trop tard! Le maître me battra si les chèvres ne sont pas au bourg h la sonnerie dos offices.
Elle prononra ces paroles avec des regrets. Les prunelles allumées de désirs gourmands, elle regardait les cerisiers de Mous.sa Marins. Ils se dressaient sur les bleus assombris
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du ciel avec leurs feuilles resplendissantes piquetées de taches rouges. Les rameaux pliaient sous les fruits, et des frelons attardés bourdonnaient autour de cette vendange printanière.
— Si vous permettez cependant, balbutia Margarîdo; et, sautant par un trou de la haie, elle entra dans l'enclos.
Marius était monté sur l'arbi'P.
Margarîdo recevait les cerises dans sa jupe relevée. Et les fruits tombaient comme une pluie embaumée dans l'herbe épaisse, dans la jupe, dans le cou de l'enfant. Ils s'en réjouissaient tous les deux. Elle avait accroché des cerises t\ ses oreilles, et elle s'arrêtait pour mordre les plus grosses de la cueillette.
— Merci, moussrt Marius, merci!
La jupe était pleine. Il descendit et ils allèrent s'asseoir, tout haie-
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tants de leur travail, sur le banc de pierre accoté à la porte du Mas- Jelus. Alors, ils bavardèrent comme des amis anciens. Margarîdo lui contait son histoire. La mort de son père, un pauvre diable de bûcheron que la chute d'un chêne avait écrasé dans le bois. Puis, ses longues stations au milieu de la lande, sous le ciel blanc de midi et pendant les grises journées d'automne, tout cela pour un mauvais tortillon de pain noir qu'on lui donnait en rechignant au village et pour dormir la nuit auprès des chèvres. Le dimanche, les beaux danseurs se détournaient d'elle parce qu'elle était mal accoutrée dans ses défroques et elle se lamentait de ne pas avoir encore d'amoureux comme les autres filles
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du village. Quand elle eut fini, Marius lui prit les mains :
— Ecoute, Margarîdo, dit-il gravement en patois. Je suis seul, et tu soufïres. Veux-tu rester toujours au Mas-Jelus? Ton rire réveillera ma maison. Ton haleine fera fleurir mes vignes. Veux-tu?
L'enfant ne put rrpondro. Une grande joie illuminait ses yeux étonnés. Et, avec une innocence souveraine, enlaçant Marius dans ses bras, elle appuya longuement sur sa joue ses lèvres rouges encore du sang des cerises. Les rossignols chantaient plus éponlrtment dans l'ormeau enseveli sous les ombres croissantes, et le lendemain les chèvres revinrent seules au village.
Les commères en jasèrent beaucoup sur leurs portes. Elles se confiaient la chose tout bas, en ébauchant d'hypocrites signes de croix.
Une fille si jeune, Jésus-Diou, si sauvage, qui eilt pu croire cela?
Et se perdre avec un hérétique comme Moussu Marius, un paroissien qui ne croyait pas, qui n allait jamais aux offices! Les jeunes filles se montraient du doigt le Mas- Jelus avec des gestes insolents. Puis chacun oublia les deux anioureux.
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Et un jour — à pointe d'aube — les sonneuses entonnèrent lo cantique all^^re de la Notre-Dauie-d'Août.
On avait orné le portail de l'éf^lise des tapisseries antiques toujours endormies dans la sacristie. De longues guirlandes tressées de myrthe et de buis festonnaient le portail. Devant toutes les maisons, les cailloux luisants disparaissaient sous les jonchées llorales.
Tout le monde était en l'été. On avait déjà commencé la messe solennelle des jours fériés. Le cliduir tlambait auréolé de cierges qui faisaient danser des étoiles d'or sur les vitraux. Les gens recueillis écoutaient les jeunes garçons qui psalmodiaient au lutrin les antiennes virginales. Et, au moment oii le euré
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articulait fortement, en encensant l'autel : " Assumpla esC Virgo! »
Margarîdo entra dans l'église accompagnant Moussu Marius. Elle était très changée, plus rose qu'autrefois sous son bonnet blanc, les cheveux lissés et retenus par un peigne d'écaillé. Et elle marchait indolemment avec une paresse suprême, qui la rendait encore plus femme.
L'officiant s'arrêta interdit, embrouillant sa prière latine. Les chantres se penchaient par-dessus le lutrin pour mieux voir. Les vieilles marmottaient des malédictions confuses et les hommes s'écartaient du couple comme devant des lépreux.
Moussu Marius haussa les épaules avec un sourire triste. Et il traversa toute la nef, les yeux fixés sur le
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Christ noir dont les bras se tordaient désespérément dans la lumière éclatante. Ils s'assirent au premier banc, impassibles, sans baisser le front.
— Tu vois, lui dit seulement alors Marius dune voix douce; que no sommes-nous restés au Mas-Jelus, oïl nous étions si bien, loin de tous ces mauvais!...
Elle fléchissait peu à peu sous ces regards haineux qui l'oppressaient.
Elle écoutait avec des frissons cruels les insultes que ces gens lui jetaient par derrière comme de la boue. Elle avait donc failli? La malheureuse était donc condamnée k des afllictions éternisées, à la honte, parce qu'elle avait aimé comme s'aiment tous les êtres vivants? Elle songea à son enfance sous bois. Elle se rap-
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pela son père, le puissant bûcheron qu'un arbre avait écrasé. Et toutes les misères de misères dans ce village maudit, et les chimères rêvées dans la lande aux heures où le soleil endort. Puis, le soir où elle avait cueilli les cerises, les joies grisantes du Mas-Jelus auprès de cet homme qu'elle aimait. Ainsi il y avait au monde des fronts marqués de naissance pour souffrir. Elle ne pourrait jamais être heureuse. Elle sentit qu'elle allait pleurer et, essuyant vivement ses paupières cernées, elle défia d'un regard révolté ce prêtre qui disait des mots inconnus, ce Christ toujours muet dans sa douleur sombre, et les croyants inflexibles qu'elle osait mépriser maintenant.
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— Viens, Marius, murmura-t-elle avec un accent farouche; tu avais raison. Tout cela est mort, bien mort, je n'y crois plus!
Et ils sortirent à grandes enjambées (le l'église.
— Marius, lui dit-elle le soir, si tu sourt'rais, n'aimerais-tu pas dormir pour toujours sous la terre tleurie ?
Ses yeux brillaient dilatés par des visions nouvelles. Marius so taisait.
Dormir! Se sentir bercer éternellement par la paix infinie des choses! Avait-il souvent souhaité cotte accalmie divine! Mais aujourd'hui, il se délectait de la vie. Il la désirait sans fin, près do sa caressante bienaiméo. Kilo le regarda avec une fixité maladive.