‹ L'amour qui saigne [par] René MaizeroyChapitre 5 sur 5 · L-AUBERGE HANTEE · texte numérisé non relu

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reux, mais autant on balayaient les coups de mistral et Ion eût cru que le cœur de la belle héritière avait été emporté — un soir — par delà les montagnes, dans la mer bleue, par l'impétueuse ventée qui tord les arbres et épouvante les oiseaux.

Parfois — durant l'été — quand, aux bourgs voisins, il y avait un '• romérage " et que par la nuit d'étoiles, — la belle nuit chaude qu'embaumait l'âpre odeur des champs brûlés — les ménagères s'en revenaient ensemble menant la farandole tout le long du chemin, la bande joyeuse cognait à la porte de l'auberge. Et l'on dansait alors jusqu'à pointe d'aube — au milieu de la route, tandis que le joueur de tutu-panpan tambourinait à crever

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sa caisse. Les bouteilles de vin doux se vidaient. Reine — la jolie Reine — emplissaitles verres et conduisait la danse. Et zou, il fallait voir comme elle se déhanchait, un peu grise, telle qu'une tourde qui aurait picoré dans les vignes mûres.

Les garçons en profitaient pour lui serrer la taille et lui conter leurs meilleures antiennes.

Et elle souriait, la moqueuse, croyant son bonnet bien épingle sur ses cheveux noirs et son fichu d'indienne bien noué sur son corsage.

Elle respirait la fleur d'amour indolemment, en curieuse, sans cesser de sourire, sans se défendre contre l'émoi subtil qui l'engourdissait peu à peu.

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Elle se croyait sûre de répondre non, de tourner sur ses talons si l'aventure devenait trop galante..

Pauvre petite Reine !

^r.iintonant, au bord de la grando rmito ])lanclio, Tanherpo de maître Martel-iî()iil!id()u dort abandonnée.

Les vob^s sont clos. La treille barre la porto vermonliie. L'herbe et les ronces étouffent les rosiers flétris.

On dirait que la mort a passé par là, qu'elle a verrouillé implacablement le logis hospitalier devant lequel les chevaux des charrettes s'arrêtaient d'eux-mêmes, se rappelant les râteliers plein.< d'avoine et la litière épaisse où s'enfoncent les sabots. La

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tristesse des choses, la morne mélancolie dont parle le poète latin, enveloppe la vaste maison silencieuse.

Dans le pays, les commères racontent toute une histoire ténébreuse de revenants, de hantises diaboliques, d'un mauvais sort qui fut jeté on ne sait par quel jaloux à la belle héritière de maître Martel et qui la laissa toute dolente, toute malade — si malade que les vieux, désespérés^ fermèrent leur auberge un matin et sont partis pour un autre pays. Et l'on parle souvent en s'apitoyant de la malheureuse ensorcelée qui repoussait tous les galants et se raillait de l'amour comme d'une bêtise coupable. Mais Cézaire Védrine, le tuilier de Cabasson qui

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sait lire et signer son nom et qui ne croit pas plus aux esprits qu'à la vertu des filles, me jurait hier qu'une nuit de farandole, Reine avait été regarder les étoiles dans les blés mûrs. De belles noces, pécaïre, sans la permission du bon Dieu, si belles, si brûlées do baisers tendres que la pauvre en avait rapporté le mal d'enfant. Et crucifié dans son orgueil, brisé de douleur comme si les quatre murs de l'auberge se fussent écroulés sur lui, maître Martel, pour sauver l'honneur de la famille et cacher la faute de son héritière, avait inventé ce conte de vieille femme. Puis, sans bonjeur ni bonsoir, les Boullidoux s'étaient sauvés bien loin, n'importe où, acceptant d'être pauvres, abandonnant leur

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auberge, que personne n'osait plus acheter.

Que sont-ils devenus ? Reviendront-ils essuyer leur enseigne ternie et ouvrir leur porte lamentablement close? Qu'importe, puisqu'à vingt lieues à la ronde on louange encore comme une sainte vierge, Reine, l'immaculée dont nul ne dénoua le fichu d"indienne !

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CREVissEs bordelaises! proposa ensuite gravement le maître d'hôtel, qui griffonnait au crayon, sur une carte, le menu du souper.

— Tout ce qu'on voudra, mais pas decrevisses! interrompit le poète JeanDomeyral avec une telle exprès-

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sion de dégoût que les autres se regardèrent, étonnés.

Et, jouant distraitement avec sa • fourchette, Dodo — comme l'appelaient familièrement les drôlesses — reprit d'une voix lente :

— Non, quand même, pour me décider, cet estimable baron de Rothschild m'offrirait une demidouzaine de millions; quand même la comtesse Josiane, cette blonde entre les blondes, me laisserait une heure lui parler d'amour, je ne mangerais pas une écrevisse!

— Vieux type, va, fit Liline Ablette en appuyant sa jolie tête de bacchante sur l'épaule du poète.

Dodo la baisa sur les yeux, but à lampées gourmandes un vefre de Château-Yquem et il continua, mo-

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rose, comme s'il eut récité les phrases funèbres d'un testament :

— Mesdames et messieurs, c'est toute une élégie, et j'ai l'honneur de vous assurer qu'elle n'est pas gaie!

On éclata do rire, tant la chose paraissait invraisemblable.

Le poète haussa les épaules, et, les yeux perdus comme dans la contemplation de choses invisibles, il commença son histoire.

Cela datait de loin, du temps oii il habitait encore la vieille maison familiale dans une rue calme de petite ville; oii il n'avait pas usé toutes ses forces à noircir du papier, à chercher sa provende amoureuse dans tous les râteliers. Il se rappelait le logis avec sa cuisine pleine

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(le cuivres étincelants, le meuble empire du salon, le carrelage luisant des chambres, les immenses armoires de la lingerie d'oti s'évaporaient des odeurs de lavande et de fraîche lessive, et le jardin régulièrement planté de buis taillés et de rosiers.

Ah ! le bon temps de jeunesse trop vite rayé du calendrier!

Il y avait alors à Saint-Martejoux une pauvre petite gueuse qui courait nu-pieds les rues et vendait des écrevisses. On entendait tout le jour sa voix grêle criant de porte en porte sur un air monotone :

^•^ Fscrébissos! Fscrébissos! Soîm ioutos en bioISoun toulosfrescos! •'

Un matin d'octobre, on l'avait ramassée dans un terrain vague, ofi elle geignait parmi les hautes herbes,

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grelottante de rosée. Elle avait été abandonnée là par des rétameurs ambulants, des crève-la-faim qui traînaient leur guimbarde sur les grand'routes. Les gens s'accoutumèrent à l'appeler : l'A handounado.

Elle grandit au petit bonheur, mal nourrie, vêtue de loques, fiirouclie aux uns et aux autres, même à ceux qui lui faisaient l'aumône. Elle était comme idiote, et jolie avec cela, jolie comme une fleur sauvage des bois.

Et l'on efit dit, à voir ses prunelles vagues, sa face sereine, qu'elle rêvait toujours de mystérieuses choses.

La nuit, elle couchait dans une grange d'auberge, sur le foin. Et aux premières claironnées des coqs se répondant dans les basses-cours, avant que les étoiles fussent éteintes

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dans le ciel, elle se sauvait loin de la ville, vers la rivière qui coulait paresseusement dans l'ombre large des arbres, A demi-nue, lechine courbée, attentive, elle longeait les berges, soulevant les pierres, emplissant son panier d'écrevisses.

Elle connaissait les bons endroits, les trous endormis sous les feuilles, les traînées de pierrailles sur lesquelles l'eau déchirée se lamente sourdement. Elle aimait cette fraîcheur qui l'engourdissait dans tous ses membres. Elle avait des coquetteries de femme en se mirant dans la nappe verte de la rivière comme en un miroir transparent. Elle s'arrêtait ])arfois pour écouter les trilles d'un merle et le frisselis vague qui bruissait dans les branches. Et, dans

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les clijuides matinées (rété, olle so couchait dans l'eau, elle 3- dormait les yeux ouverts, toute heureuse, bercée, languissante, comme une bête apaisée.

C'étaient ses seules joies, car chacun lui était dur et la rudoyait.

Les chiens dans la ville aboyaient lorsqu'elle passait, criant ses écrevisses. Les entants se jouaient d'elle et la tournaient en dérision. Et jamais elle ne sentait une caresse effleurer sa chair, elle n'entendait une parole amie la consoler. Elle était bien l'abandonnée sans famille, sans le sou, qu'on méprisait, qu'on chassait comme une lépreuse.

Or, un jour qu'elle criait son rpfrain accoutumé par les rues :

— Esci'c'bissos ! Escrébissos !

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Soiin toutos en hio ! Soun toutos frescos !

La petite vint à passer devant la cathédrale. Le portail, comme pour une fête virginale, était tendu de draperies blanches. Les orgues jouaient des psaumes douloureux. Et des commères plantées sur les marches jasaient entre elles. L'Abandounado s'approcha curieusement et elle écouta ce qu'on disait,

— Si ce n'est pas une pitié, s'exclamait l'une des femmes, de voir une belle fille de vingt ans mourir ainsi, une fille qui a du bien, qui allait se marier avec un notaire !

— Surtout, continua une autre en montrant la marchande d'écrevisses, quand on voit une errante, une rion-du-tout qui n'est bonne à

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rien et qui n'est jamais malade. Si celle-là mourait, personne au moins ne la regretterait...

L'enfant frissonna. Elle avait compris que les mauvaises parlaient d'elle. On ne voulait donc pas même la laisser vivre dans sa misère noire?

On souhaitait sa mort. Elle gênait le monde. Elle était de trop. Ses oreilles bourdonnaient. Elle sentait à son cœur comme la souHrancc cruelle d'une plaie profonde, d'une blessure inguérissable. Et, dans sou innocence, dans sa bêtise naïve, elle se demandait pour la première fois pourquoi tout le monde et même les chiens la détestaient, la tourmentaient ainsi sans trêve. Elle sanglotait dans ses mains. Elle courait.

Il lui semblait qu'une foule la pour-

suivait, cliercliait à l'assassiner pour la porter là-bas. à la catliédrale, dans le cercueil, à la place de la belle jeune iille de vingt ans, celle qui avait du bien et devait épouser un notaire. Elle courait, affolée, suivant instinctivement le chemin qui menait à la rivière.

Et quand elle revit devant elle la coulée calme que le soldl illuminait d etincellements radieux, quand elle respira les humides senteurs qui montaient des herbes mouillées quand elle entendit la voix douce' la VOIX claire de l'eau qui se mêlait aux chansons errantes des oiseaux, au frisselis vague des feuilla-es là petite éprouva une délicieuse joie Elle était consolée. Elle ne tremblait idus. Une protection my«té-

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rieuse la soutenait, la défendait. Et lassée, haletante, elle s'affala dans les verdures fleuries qui couvraient les berges. L'eau l'attirait. L'eau lui parlait.

Et l'Abandounadd songeait avec une mélancolie amère qu'elle n'avait pas d'autre amie, qu'elle n'avait jamais connu d'autres caresses que les baisers frissonnants de l'eau, qu'elle n'avait jamais dormi mieux que sur les herbes épaisses qui tapissaient la rivière, qu'elle n'avait jamais entendu de paroles aussi douces que le murmure assoupi, éperdu, traînant sur les pierraille.?.

Elle regardait les trous profonds où ondulaient comme des draps de soie verte. Elle n'avait plus aucune force. Elle voulait dormir, dormir

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longtemps, dormir toujours, n'entendre que la voix consolante de Teau, ne plus voir ceux qui l'avaient chassée, qui l'avaient battue, qui avaient souhaité sa mort. Et, à la tombée des étoiles, l'enfant résignée, les bras croisés sur sa poitrine maigre, fermant les yeux, se laissa glisser toute droite dans un trou.

Un pêcheur retrouva le lendemain le cadavre de l'Abandounado. Il était couvert d'écrevisses, de superbes écrevisses, tellement grosses qu'on les envoya aussitôt au préfet pour un dîner officiel !

— Assez ! assez ! cria Liline Ablette.

— Est-ce que tu appartiens maintenant aux Pompes funèbres ? de^ manda Max Joris.

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Mais Dodo alluma tranquillement une cigarette et répondit :

— Je vous avais prévenus, mes enfants, que l'histoire ne serait pas gaie!

JOLI HOTEL iklSt

immédiatement. — — Jardin, belle vue, deux salons, hon air, écurie, remise. — S5, rue Quatre-Etoiles, Passy.

ment,

ous avez lu cette annonce à la quatrième page des journaux. Elle sonne lugubrecomme une lamentation

d'agonie, comme le bruit sourd et lent d'une vieille baraque vermoulue qui s'eiFondre. Et cela réveille en moi — ainsi qu'un coup de mistral soulevant les poussières blondes de la route — des souvenirs presque d'ijier dont l'intime douceur est navrante, maintenant que rien no va plus, comme disent les croupiers.

C'était en octobre. Le grand Falgéras — un vieux camarade d'école qui a dégringolé dans la Corbeille — m'avait invité à dîner. Impossible de refuser quand on ne s'est pas revu depuis des siècles, de jouer la scène raillarde de Grévin. Vous savez bien. Deux amis qui se rencontrent sur le boulevard . Bonheur de se retrouver et dialogue. " Nous dînons ensemble, n'est-CQ pas ? —

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Impossible, mon bon : rendez-vous d'amour. — Alors domain? — Encore moins : la fête de ma belle-mère. •> — Les sept jours de la semaine y passent ainsi, si bien qu'on se quitte sur ce mot : '• Je t'écrirai. " Falgéras rayonnait comme s'il eût touché du front le cinquième ciel. Il avait enfin sauté en croupe de la Fortune sur la fameuse roueéblouissante à laquelle tant de malchanceux cherchent vainement à se cramponner. Lui ([ui gagnottait péniblement de quoi vivre comme un bourgeois de la rue du Temple, de quoi avoir un intérieur modeste dans les quinze cents, avait dans la curée conquis connue les autres son morceau de Timbale. Il possédait des millions. Qui n'en eut pas, d'ail-

leurs, en ce temps de comptes fantastiques ? Et il avait acheté à Passy , dans une rue calme, bordée de jardins comme un coin de faubourg provincial, un hôtel tout neuf, coquet, propret, tel que la bonbonnière mignarde de quelque dachesse gourmande.

Cette fin d'après-midi fut exquise.

Leur béatitude confiante me gagnait comme le charme enveloppant d'une causerie lente. Il y avait des rires dans l'air, et la tendresse molle des accalmies. Et il fallut visiter l'hôtel pièce par pièce, écouter les projets, discuter les moindres détails, donner des conseils. Falgéras m'expliquait ses plans fantaisistes. Lorsque les enfants auraient grandi, on transformerait la « nursery » en atelier. On ouvrirait le petit salon

sur une vaste serre pleine de plantes vertes et de fleurs, avec des boudlias énormes, arrondissant leur panse dorée dans l'épaisseur luisante des feuillages. Ce serait là le coin familier de madame où elle aurait ses oiseaux et ses livres préférés.

Et, tandis qu'il parlait, se grisant de ses rêves, je regardais avec une mélancolie pi'ofonde, leurs meubles d'autrefois, leurs meubles d'acajou fanés, vulgaires, qui couraient à la débandade dans les vastes appartements. Les fauteuils ensevelis sous les housses en cretonne, les petites étagères encombrées de babioles, les photographies accrochées aux tentures de peluche, et la garniture do cheminée classique en bronze doré.

Ils paraissaient étonnés de se trouver

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là, d'envahir ce décor élégant. Ils gardaient dans leurs plis le souvenir des soirées anciennes, des logis aux fenêtres louches s ouvrant sur les cours, des voitures de déménagement où tant de fois ils avaient roulé, pressés comme des épaves. Et le soleil couchant, qui les inondait de clartés tièdes, les hauts ])lafonds aux moulures d'or, la large cheminée les épouvantait, les efïarait comme de pau V res petits employés jetés brusquement dans un palais de féerie.

Je n'oublierai jamais l'impression ironique qui se dégageait de ce mobilier condamné à disparaître comme sur les cartes de parvenus le vrai nom familial qui précède d'abord le titre acheté à beaux deniers comptants.

Après le dîner, on s'accouda à la fenêtre. Une bande de jour ourlait encore les collines prochaines. 11 faisait bon comme aux soirs d'avril où les premiers rossignols préludent dans les arbres reverdis. La fumée des cigarettes s'éparpillait comme chassée par un souffle d'éventail.

Une odeur pénétrante et amère de feuilles mortes jonchant les pelouses montait au-dessus des murs d'un grand parc voisin. Paris s'allongeait dans la brume vague comme une bête mystérieuse. La Seine s'endormait. Et les réverbères flambaient un à un, avec des frissons d'étoiles, tandis que, pareille à un fanal mourant, la coupole d'or des Invalides se fondait lentement dans les gris décroissants du ciel crépusculaire.

J'enviais malgré moi le bonheur de cet homme qui avait gagné le gros lot à l'aventureuse loterie de la vie, qui pouvait désormais paresser à loisir et ne songer qu'au présent, entre sa femme blonde et ses enfants aux rires querelleurs.

— Pourquoi n'entres-tu pas à la Bourse ? répétait Falgéras avec un entêtement amical ; on n'a qu'à se baisser pour ramasser ?

Je ne savais que répondre, et la tentation me prenait de l'imiter, de juivasser comme tout le monde !

Mais voici que le château de cartes s'est écroulé brutalement.

A la raer, tous les beaux projets !

On reprend son rang dans la mêlée farouche, maisavecun dégoût insurmontable, une lassitude de tous les membres, cassés comme par une cinglée de houssine. Les millionnaires d'occasion crachentleurs millions. La féerie est jouée. Le rêve s'enfuit. On ferme, messieurs, on ferme !

Et, comme en une vision doulou-

reuse, je revois l'intérieur de là-bas où je n'ose pas retourner, l'intérieur lumineux, tieuri, qu'ils avaient empli de bibelots et de jolies choses, les glaces sans tain qui regardent le décor imposant de Paris. C'est là que le malheureux se demande comment il paiera ses diflérences, qu'il songe à la misère inévitable. La femme geint nerveusement. Elle a dans ses yeux rougis par l'insomnie l'accablement morne, l'hébétude du coup brusque qui la irappe dans son indolente jouissance. Ils ne se disent pas une parole. Lui n'ose pas prévoir la suite du drame. Il a le vertige du gouffre comme un homme ballotté dans la houle. La tentation d'eu finir l'étreint sans trêve. Les babies inquiets comprennent vague-

ment qu'il se passe quelque chose de grave qu'on leur cache, et ils restent immobiles, délaissant même leurs joujoux épars.

A l'office, la valetaille escompte la ruine des maîtres avec des moqueries haineuses et des commentaires mauvais. Les chevaux sont" lavés ".

Demain les diamants de madame et les tableaux du salon partiront pour l'hôtel Drouot. Au-dessus de la porte cochère, comme un écriteau de deuil, se balance la pancarte :

A vendre, immédiatement !

Et les petits meubles relégués au grenier, les meubles d'acajou, vulgaires, fanés, vont reprendre leurs

habitudes perdues, vont retrouver le logis au cinquième, où Ton ne voit pas clair, où les fenêtres s'ouvrent sur des cours ténébreuses...

Rien ne va plus !

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