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Lagleizc retourna dans sa petite ville. On ne le revit plus ni dans les rues, ni sur le Mail, ni au café National. Il no disait plus une parole à sa vieille servante. Il ne mangeait pas. La nuit, il se promenait de long en large dans son salon. Il avait brûlé tous les portraits de son fils.
Ils lui rappelaient sa honte. Et, un matin, Véronique, ayant entendu comme le bruit d'un meuble s'écroulant massivement, trouva le com-
mandant étendu sur le plancher. Il était mort d'une attaque d'apoplexie en lisant au Monitew^ de l'Armée la démission de Maxime .
[t quand je me rappelle le village au bout de la route blanche, d oii s'enlèvent à chaque coup do vent des traînées vagues de poussière, les haies vertes, les seigles qui ondulent tout là-bas jusqu'à la bande mystérieuse
de l'horizon et mettent dans le paysage comme le flottement calme d'une mer, puis les murs de terre sèche que couronnent des touffes d'orties en fleur, les toits de tuiles comme incendiés par la flambaison du plein soleil ; les vols de pigeons s'éparpillant dans le ciel bleu, les cerisiers dont les branches croulent comme sous des avalanches de neige, et la rue sale, barrée par les tas de fumier, silencieuse, oîi les couples de bœufs passent très lentement, où les vieilles gens marmonnent en prenant le chaud, oîi les poules picorent entre les cailloux et poursuivent les papillons aventureux, quand je me rappelle ce décor paisible d'églogue devant lequel on se sent comme un besoin de repos,
AU \1LLAGE 111
comme une lassitude des membres, et je ne sais quel désir profond d'y vivre longtemps, d'y vivre toujours, je songe avec dùpres colères à la pauvre petite Annyl, à l'enfant tant douce, tant jolie qu'ils ont tuée, — les mauvais !
Les propos commencèrent un matin autour du puits large, aux margelles usées, où les illles viennent remplir leurs lourdes cruches et bavardent familièrement, tandis que les seaux s'égouttent avec une chanson claire.
La Toinette, une commère hâlée qui eût brouillé les douze apôtres, ayant alléché la bande par des paroloshésitantes,unohistoire d'amour interrompue aux premières phrases, avait enfin jacassé d'un ton eff'ronté,
en montrant la petite qui raccommodait des tricots sur sa porte :
— Regardez donc cette Annyl qui se donne des airs de Sainte- Vierge !
Ça fait suer de voir des choses pareilles! Tire l'aiguille, Margot, tire l'aiguille, baisse les yeux, rougis quand les garçons t'appellent, cela n'empêche pas qu'on te chasserait bien vite de la congrégation, et que les anciens te frotteraient les jupes si je racontais seulement...
— Personne ne te croirait, Toinette! interrompirent les autres avec des rires moqueurs.
— Chercheuse de poux! cria Marie Fresquoul.
— On perdrait son temps à chercher les tiens, la belle! reprit Toinette.
Et, haussant les épaules, elle ajouta :
— Puisque vous faites toutes vos dévotions à l'autel de la demoiselle, je garde mes secrets pour moi.
Elle souleva sa cruche et la posa d'un geste robuste sur ses cheveux épais.
— Bonsoir, la compagnie! fit-elle et le visage négligeammcnt détourné ; quand vous causerez avec Annyl, demandez-lui donc des nouvelles de Tistet, le taupier de Villevote, et si l'herbe des bois était fraîche — le soir du fenètra !
Le lendemain, les brocards de la Toinette furent colportés de maison en maison. Comment, Annyl, l'héritière des Peyramalo, si jeunette,
si timide , avait fauté avant d'attendre même ses vingt ans ! Elle courait les galants, Finnocente. Et quels galants ! Un gueux n'ayant pas trois pistoles dans un nœud de mouchoir, vagabondant les douze mois de l'an par la campagne pour exercer son métier de crève-la-faim !
Et l'on enjolivait déjà de détails cruels l'histoire première. Les amoureux se voyaient chaque nuit.
Elle se languissait du Tistet, toutes les longues heures des jours où elle ne pouvait le contempler et se sentir enveloppée de ses bras puissants.
Elle s'endormait sur sa chaise en travaillant. Elle maigrissait à cette besogne de perdue qui lui cassait l'échiné et lui cernait les yeux. On pouvait avoir un amoureux. Toutes
les filles avaient leur promis. Elles connaissaient toujours le péché avant le sacrement. Mais, Annyl dansait trop le guilledou, en vérité, et elle y laisserait son âme et son corps.
C'était ainsi que, sans trêve, discouraient les méchants paroissiens du village, comme des roquets hargneux qui hurlent aux étoiles dans le silence mélancolique des claiis de lune.
L'héritière des Peyramale avaitelle donc mérité ces insultes implacables ? Avait-elle vraiment connu l'émoi mystérieux, la joie délirante dont révent maladivement les belles filles pendant ces nuits lourdes d'août, où le sommeil ne peu,t clore les paupières ? Pauvre d'elle, elle ignorait presque ce que c'était. Elle
rayonnait en sa virginité sainte comme un lys qui s'ouvre doucement à l'aube.
Elle aimait cependant avec une naïveté farouche, elle aimait ce Tistet, ce garçon vêtu d'une peau de bique, en haillons, qui mendiait parfois un tortillon de pain et un coin dans la grange, aux fermes, quand l'ouvrage n'allait pas. Elle l'aimait parce qu'il était pauvre, déshérité, parce que les autres filles lui riaient au nez, parce qu'il était seul en ce monde, à tirer sa dure vie. Elle s'apitoya d'abord et cette pitié se fondit peu à peu en un amour très doux. Puis, les yeux du taupier luisaient d'une clarté si caressante, sa voix avait un charme triste et, lorsqu'il chan-
tait, le cœur battait à coups plus forts.
Annyl aimait le taupier.
p]t le soir du feiiètra — la Toinette n'avait menti qu'à demi — dans le tumulte fou des rondes, les deux jeunesses s'étaient sauvées vers le noir en se tenant la main. Tistet l'avait implorée avec de telles prières qu'elle n'avait pas su dire non.
Et ils avaient erré le long des chemins, troublés d'être seuls pour la première fois, s'enfonçant dans l'ombre ténébreuse des feuillages.
Elle n'osait pas lui parler. Il n'osait pas l'enlacer d'une étreinte folle.
Ils étaient revenus sur la place sans avoir échangé seulement un
de ces baisers furtifs dont la tiédeur s'éternise aux lèvres comme un parfum subtil que rien ne peut chasser !
(^ C-t-j C-t-i '.+J O- (.tJ C-t-j w-t-^
L'automne finissant, Annyl eut la mauvaise fièvre d'octobre. Elle grelottait tout le jour. Ses pommettes saillaient, comme plaquées maladroitement de fard. Ses jambes flageolaient. Elle n'avait plus la force de marcher. Un matin, elle ne put se lever, et elle resta étendue dans ses toiles, comme morte, n'entendant pas les phrases qu'on chuchotait auprès de son lit, ne reconnaissant pas les figures familières.
— Les cloches sonneront bientôt
un baptême ! répétèrent railleusement les voisins.
— Un baptême! et pourquoi, pécaïre ?
— Et donc, pour un petit Tistet.
Vous ne saviez pas que l'Annyl est en mal d'enfant ?
Les Peyramale, de rudes métayers qui ne songeaient qu'à leurs semailles et à bien vendre les sacs de grains, s'étaient moqués jusquelà des médisantes calomnies qui, du matin au soir, leur bourdonnaient partout aux oreilles . Leur fille couchait .auprès d'eux ; elle ne quittait pas la maison. Et, les soirs de fête, c'était la plus tôt rentrée du village.
— Je vous en souhaite une jumelle! répondaient-ils à tous.
Mais cette antienne nouvelle qu'on débitait à leur porte les étourdit comme un brusque coup de cloche Ils doutèrent. Annyl ne les avait-elle pas trompés! N'avait-elle pas joué une comédie de vertu pour les rendre sourds au concert des autres ? Cette maladie qui la clouait débile, comme paralysée sur la paillasse, n'était-ce pas le mal honteux dont les amis se gaussaient en se tenant les côtes ?
Et rageusement, croyant enfin à toutes ces calembredaines, ils clamèrent plus haut que tous. Leur tille ramassait donc des galants sur les grandes routes ? Elle couchait dans les fossés. Il lui fallait des mendiants à cette pourrie. C'était du propre ; et l'on avait économisé
des SOUS et des écus, on avait sué sur la glèbe, on s'était courbé la carcasse pour enrichir monsieur Tistet, un claque-dents sans papiers ni famille.
Alors ils accablèrent la malade de haineuses injures. Ils la tourmentaient. Ils la rossaient comme une bête rétive ; ils l'obligeaient à travailler malgré ses souffrances, et lorsqu'elle roulait sous les fardeaux trop lourds, lorsqu'elle demandait grâce d'une voix sangloteuse, qu'elle les suppliait de ne pas croire les mensonges qu'on racontait, les anciens secouaient la malheureuse; ils lui criaiont durement :
— Hue! feignante ! Tistet te consolera !
Elle connut toutes les misères.
toutes les souffrances, toutes les hontes. Tistet, croyant qu'elle s'était donnée à un autre, l'avait oubliée et courait ailleurs les aventures. Et, abandonnée de tous, lassée de souffrances, à la nuit tombante, un soir, elle se sauva du logis, résolue à mourir. La voie du chemin de fer longeait les dernières maisons du village. Annyl s'étenditsur les rails, attendant la mort avec une impatience désespérée, et le train broya son corps immaculé.
Voilà pourquoi, lorsque je revois le village, au bout de la route blanche, ce décor paisible d'églogue devant lequel on se sent comme un besoin de repos, et je ne sais quel désir profond d'y vivre longtemps, d'y vivre toujours, je songe avec
d'âpres colères à la pauvre petite Anny 1 , l'enfant tant douce , tant jolie, qu'ils ont tuée — les mauvais !...
La Vierp à la Ctiaise
LA
TIERGB A U C11AIS8
glKUR mariage ressembla à un enterrement morne. Un enterrement d'oublié que
des amis distraits et bâillant accompagnent au cimetière. Joseph
Montagne avait été porté par les laquais dans le vaste salon banal de rhôlel. Aucune lueur vitale n'éclairait le regard fixe de ses yeux atones. Il reposait inerte sur un large meuble d'acajou d'où s'échappaient par instants des odeurs fétides de malade. Les jambes pendaient emmaillotées de couvertures épaisses. Une calotte de velours noir recouvrait sa nuque chauve et avivait encore la pâleur d'ivoire du visage. Et n'eût été le mâchonnement perpétuel des lèvres, le bruit faible de sa respiration et une sorte de tremblement frileux (|ui agitait ses doigts amaigris, on aurait pris le millionnaire démoli par la vie parisienne pour une momie déjà mangée aux vers .
Assise à côté de lui, Mlle Elvire Tripard attendait impatiemment la fin de cette cérémonie à la fois comique et funèbre. Elle portait une toilette simple, — une robe de moire qui tombait à plis droits comme celles des Immaculées qu'on nimbe de cierges et de couronnes florales.
Tandis que d'un air distrait le maire de l'arrondissement lisait les articles du code, derrière eux les témoins chuchotaient discrètement, faisaient très bas des réflexions drôles que suivait un pouffement de rire étoufié. Et l'artiste avait hâte de jeter tout ce monde gouailleur à la porte, d'imposer enfin sesvolontés à la valetaille de prendre légalement possession de ses millions, de son logis, de ce malade auquel une Chi-
quenaude d'enfant donnerait le coup de grâce.
Quand il fallut répondre la formule sacramentelle, Joseph Montagne parut se réveiller de sa somnolence morbide. Il chercha à tâtons la main froide d'Elvire. Il la regarda inquiètement comme s'il eût douté qu'elle fût là — tout près de lui — et se raidissant, de la salive aux lèvres — il bredouilla un oui inarticulé.
Elvire s'inclina à son tour avec une émotion factice que démentait son accent triomphant.
Le banquier s'animait. La vibration claire de cette voix le ressuscitait. 11 eut la force de signer, mais il s'affaissa aussitôt assommé et ce fut tellement malpropre, qu'un des té-
moins de la mariée, le chroniqueur Pierre Laurens, s'écria moqueusement, en se tamponnant le nez de son mouchoir :
— D'honneur! on dirait la Vierge à la Chaise, recommencée par quelque rapin naturaUste!
La Vierge à la Chaise — le mot courut le lendemain du mariage dans toutes les gazettes — n'était pas belle, mais, selon la délicate expression d'un conteur du dixhuitième siècle — on eût voulu lui ressembler. Ni la laideur qui attire et fouette les sens blasés comme un ragoût saupoudré de poivre rouge.
Ni la beauté qui extasie, qui laisse au cœur du désir et du rêve. Un charme étrange, changeant comme la mer, inoubliable. Dans les con-
tours grêles de son corps se retrouvait l'expression hallucinante de la statue d'Hermaphrodite. Elle avait le profil judaïque, un grand diable de nez busqué comme le bec d'un épervier, des yeux verts striés de paillettes d'or, sans trêve brûlés d'une flambaison de fièvre. Et de cette figure, on ne gardait que le souvenir détraquant des yeux et de la bouche rouge, mince, palpitante, comme accoutumée à d'insatiables ivresses.
Les débuts d'Elvire avaient été lamentables. Misère et compagnie avec une maman à cabas, qui l'accompagnait au Louvre, et déroutait les quêteurs d'aventures. Les copies se vendaient quatre sous. Ses tableaux ne se vendaient pas.
Puis â fréquenter les cours de Chaplin et de Bouguereau, elle apprit l'art d'exportation, la peinture que les neveux de l'oncle Sam couvrent de dollars, et qu'admirent religieusement les honnêtes négociants de la rue du Sentier, aux expositions annuelles. Elle sut broyer du coldcream rose avec la même facihté que ses maîtres. Les nudités allégoriques qui s'envolent, poursuivies par les papillons, et cueillant des fleurs, les aurores en baudruche, et les Psychés en porcelaine, devinrent bientôt sa spécialité.
Le jury la médailla. Les critiques pédants qui regrettent ' le baron Gros et Horace Vernet l'encensèrent ainsi qu'une déité nouvelle. La
signature d'Elvire Tripard fit prime sur le marché. Les commandes se multipliaient.
L'artiste se débarrassa de la maman et de son cabas comme d une loque inutile. Et seule, libre de ses actes, elle planta son chevalet près du parc Monceaux, dans une petite maison calme et enfouie au fond d'un jardin. Elle y donna des leçons.
Son atelier fut à la mode en deux mois.
Elvire Tripard dut refuser des élèves. Toutes les jolies rastaquouères du quartier se sentaient une irrésistible vocation pour la peinture, et si la porte de l'atelier n'eût toujours été close aux hommes pendant les cours, on se serait bien
heureusement attardé des heures et des heures à regarder ces têtes de misses roses et blondes et à écouter leur bavardage, comme devant une grande cage où tirelirent des oiseaux des îles. L'ordre était formel, — même pour les marchands de tableaux.
On en jasa. De méchantes histoires traînèrent. Des histoires extraordinaires de modèles brusquement lancés sans qu'on leur connût aucun amant sérieux, de jeunes filles devenant phthisiques les unes après les autres, d'une contagion de vice qui s'étendait dans ce moment-là comme une tache d'huile. Certaines, curieuses de nouveau et lasses des leçons d'IUlvire Tripard, entr'ouvrirent la porte de
l'atelier et avouèrent efirontément la vérité. Et cela causa un tel tapage que l'artiste ferma la boutique et partit pour l'Italie.
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Le banquier Joseph Montagne rencontra Elvire à Bordij?hera. Il 5^ chauffait au soleil sa carcasse usée, marchant cahin-caha sous une large ombrelle et geignant à chaque pas comme un enfant souffreteux. La maladie le minait. Son intelligence s'éteignait comme une chandelle secouéepar un coup de vent farouche.
Il ne parvenait pas à balbutier trois phrases de suite sans d'intolérables efforts. Et, malgré ses tortures renaissantes, l'angoisse horrible du
gâtisme croissant dont l'on scrute soi-même les progrès, Joseph Montagne regrettait ses maîtresses perdues, aussi bien Rosa Valence que la blonde baronne de Lantilly — la dernière — cette enragée d'amour qui l'avait croqué d'une bouchée comme un sandwich au caviar. Il regrettait la mère Leprince et ses soirées intimes auxquelles, comme le disait un prospectus secret, " ne seraient reçus que des gens d'un âge respectable et d'une honorabilité reconnue. " Et le soleil, et la mer éternellement bleue et l'enchantement des paysages baignés de lumière éblouissante l'exaspéraient. Elvire Tripard l'ensorcela.
Elle apportait de l'odeur de Paris dans ses jupes. Montagne connais-
sait comme tout le monde l'histoire du fameux cours de peinture. L'artiste le tentait comme la lecture d'un livre sadique. Et du jour où il eut entrevu, les yeux cerclés de bistre et sa bouche trop rouge, il oublia le passé, Elvire s'empara de lui, fut son ombre. Elle ne le quittait pas, le soignant, le dorlotant comme une sœur de charité. Il s'habitua à la voir, à l'écouter. Elle entra dans son existence. Ils se promenaient ensemble au bord de la mer. Elle joua son rôle à la perfection, le flattant, l'enveloppant, mêlant à des théories bourgeoises d'esthétique des anecdotes pimentées et des rêves de débauches monstrueuses qui enfiévraient le malade et aiguillonnaient son cœur pourri. Il l'adora.
Il n'avait pas de famille, seulement des cousins inconnus. La savante lui arracha millions par millions son immense fortune.
Et plus elle s'enrichissait, plus grandissait la maladie effrayante du banquier, comme un feu qu'attisent des mains opiniâtres...
Le mariage a achevé Joseph Montagne.
C'était une question de mois.
C'est aujourd'hui une question d'heures. Il ne remue pas, toujours couché, toujours endormi. Elvire Tripard l'abandonne aux domestiques et l'a relégué comme un vieux meuble dans une mansarde. Elle compte les minutes. Elle voudrait entendre enfin les pas lourds des croquemorts craquant sur les marches des escaliers.
Et elle rêve d'ouvrir un nouveau cours — un cours gratuit de jeunes filles — où elle rassemblera comme dans un musée secret lesplus beaux, les plus effrontés modèles qui aient encore cambré leurs torses nus dans la clarté fausse des verrières...
L'AUBERGE HANTÉE
L'AUBERGE HANTÉE
j]lle se campait au bord de la grand' route blanche qui ondule comme un long voile de mariée, l'auberge de maître Martel-Boullidou. Rien qu'à voir son enseigne claire où flambait un soleil d'or — le beau soleil de Provence — et la treille qui verdissait,
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les murs et la porte d'où s'évaporaient des odeurs fortes de cuisine, on sentait sesjambes s'alourdir et la tentation vous prenait d'une halte arrosée de vin clairet.
Des mûriers aux larges feuilles luisantes que ne cueillaient 'jamais les doigts alertes des magnanarelles étendaient un tapis d'ombre devant la façade. Un jardin — l'éternel jardin des paysans — l'entourait de rosiers rouges, de pêchers grêles et de légumes séchant dans la terre craquelée. Et les immenses bois de pins dont l'on entendait le monotone murmure, pareil à des vagues lentes se brisant dans le sable ; les bois montant jusqu'aux cîme's brûlées de l'Esterel étendaient comme un rideau mystérieux sur l'horizon.
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Maître Martel y emplissait chaque jour sa tirelire de bons écus sonnants, car de l'aube au crépuscule — souvent même dans la nuit, la procession n'en finissait pas de cliarretons lourds et bruyants, de mules embardées jusqu'aux oreilles, et de carrioles qui s'arrêtaient pour cinq minutes et demeuraient des heures. Et c'était un concert perpétuel de fouets claquant, de grelots tintant, de joyeux rires et do jurements tumultueux se répondant comme des appels de fifres.
L'auberge de maître Martel ressemblait au pont d'Avignon — le vieux pont de briques roses où jadis ne s'interrompait jamais le tapage endiablé des tambourinaires. Et de DrairuiLnian àFréjus, tous les rou-
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liers, tous les ramasseurs de poussière, tous les robustes compères qui aiment au plein chaud à tremper leurs lèvres dans un verre de muscat et à jouer l'écot en une interminable partie de boules — connaissaient l'enseigne du Soleil d'or et l'héritière de l'hôtelier, la petite Reine, dont les vingt ans en fleurattiraientlescalignaïrescomme des phalènes vers la flamme tremblotante d'une chandelle.
La paroissionne était jolie à miracle. Hâlée comme un fruit mûr où le soleil a semé des taches blondes, fraîche et propre, parfumée de jeunesse avec une bouche qui souriait et semblait gourmande de tout ce qui est défendu. Ses yeux noirs luisaient comme ces étangs profonds qu'illuminent des lueurs furtives d'étoiles. Et les cheveux débordaient emmêlés ainsi que des écheveaux de soie, sous les larges ailes de son chapeau de paille. On
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eût dit qu'il bruissait sans trêve à ses oreilles un entraînant fredon de danse et que ses hanches robustes frissonnaient encore d'enlacements inoubliés, tant, lorsqu'elle marchait, elle avait un balancement rythmique et troublant. Dans la salle à demi obscure, où la lumière pénétrait piquetée d'innombrables mouches par la porte ouverte, elle rayonnait victorieusement et elle méritait bien son nom despotique de Reine. Elle le méritait, par son dédain triomphal, son indifférence naïve de gamine qui se raille des dévots qui plient leurs genoux devant elle, qui brament des tendresses vaines et tendent leurs .mains jointes éperdûment. Reine promettait aux uns et aux autres a-vec son sourire heu-