OCTAVE UZANNE
Paris, 20 mars 1882.
CONFESSWM
d'une
Oi^ONDAINE
VE, Eve du paradis, était, à ce qu'on affirme, aussi curieuse que belle, et moi, l'une de ses filles, moi, Marie Ombeliae , je conçois à merveille que l'on hérite ses' péchés comme ses vertus, l'héritière fût-elle, ainsi que toi, charmante Olympe , misanthrope d'hier et marquise de naissance. Ah ! vraiment on vous a dit ceci, chère Madame de Mioze, on vous a dit cela , vous avez appris à mon sujet des choses... des choses à n'y pas croire et bien d'autres encore , et vous ne voulez tenir que
de moi , de moi seule, la vérité , rien que la vérité, comme on dit devant MM. les robins qui sont si graves, mais si laids. Oui, j'entends, il te faut, curieuse, non pas « une lettre qui taise tout ce que Ton voudrait savoir <t qui n'avoue que ce que l'on sait bien, n mais une confession telle que tu puisses, après l'avoir reçue, o aller et venir en mon âme, ainsi que tu fais aux beaux jours en ton parc, alors empli de verdure et du chant des oiseaux. » A vrai dire, ma mie, il me paraît que ta façon de parler est un peu bien... marquise ! Y songes-tu ? me comparer au parc où tu choies tes mélancolies et souhaiter que mon âme leur tienne lieu de promenoir. Une semblable impertinence, en vérité, vaudrait un châtiment aussi gros que la faute, et si j'en voulais punir l'auteur, je sais on ne peut mieux comment je m y prendrais. Heureusement pour toi, maligne, je suis clémente à ceux que j'aime et de qui je crois être aimée ; je te pardonne, et les choses que tu brilles de savoir, je te les vais conter, à une condition cependant : tu n'approuveras ni blâmeras en rien ce que j'ai dit et fait, depuis que nous ne nous sommes vues ; tu ne m'écriras pqint qu'à ma place tu eusses agi tout autrement que moi, je ne veux entendre ni tes oh ! ni tes ah ! Soit que mon sort
CONFESSION d'une MONDAINE 3
te paraisse à plaindre ou qu'il te semble enviable, tu retiendras à toi ta pensée et surtout, je t'en supplie^ tu auras bien garde de ne mè prédire heur ni malheur; enfin, tes impressions quelconques, après, comme à la lecture de mon récit, tu ne me les analyseras que le jour (il ne viendra peut-être jamais), où moi-même, en personne, je te prierai de le faire.
A présent, écoute ou plutôt lis attentivement, chère Olympe :
D y aura bientôt trois ans — trois ans ! — qu'au sortir de Saint-Thomas d'Âquin où Ton venait de nous marier, M. de Montricoux et moi^ nous partîmes pour la Suisse ; un peu moins de vingtquatre heures après notre départ de Paris, nous étions à Genève.
— Ombeline, me dit le comte, le soir même de notre arrivée en cette ville : je vous présenterai demain M. de Roc-d'Âmbarre, je désire que vous lui fassiez bon accueil, car il est mon meilleur ami.
Je répondis à mon mari que je serais heureuse de connaître ce monsieur et que s'il ne m'était pas permis de resserrer l'amitié qui les unissait, je m'efibrcerais du moins à n'être point une cause de son relâchement.
- — Oh ! c'est que « imwwifttr n'est point du tout fait comme tout le monde, fit- le comte en*souriant, il est à ce point extraordinaire... vous le verrez ! Il est aux Mamiers depuis une quinzaine et doit y rester huit jours encore. Afin de lui en laisser toute la surprise, je ne l'ai pas averti de notre arrivée; il me croit certainement en France. A l'aube, demain, je monte à cheval et vers trois heures de l'après-midi, lui et moi, nous serons ici.
Selon qu'il avait projeté, M. de Montricoux sortait de Genève, le lendemain, à la première heure. Il était de retour de son excursion avant midi ; son visage soucieux m'étonna.
— Qu'avez-vous ? lui demandais-je en remarquant son inquiétude.
— Aujourd'hui même, Mallus est parti pour l'Allemagne.
— Aujourd'hui même ?
— Oui, Madame. On dirait vraiment que c'est à dessein... je vais écrire à Pesth ; si, comme je le souhaite, il me répond de cette ville où l'on m'assure qu'il doit s'arrêter, nous irons le rejoindre, et, de là, nous reviendrons ensemble , tous les trois à Paris.
— Y a-t-il donc si longtemps que vous n'avez vu
CONFESSION d'une MONDAINE 5
M. d*Ambarre, que vous éprouviez un si grand désir de le revoir ?
— Trois mois, répondit laconiquement mon mari,
— Vous aime-t-il !..
— Qui, oui.
— ...Comme vous l'aimez?
— Mallus !... Vous m'adressez, comtesse, une question à laquelle il vous paraît peut-être facile que je réponde.
— Sans doute.
— Facile ! ... si vous saviez !
— Dites.
— Il a trente, ans ; orphelin dès son bas âge, élevé par des mains mercenaires, il n'a pas eu, comme la plupart des hommes de sa caste, une enfance entourée des sollicitudes et des tendresses maternelles. Il se peut que de là vienne, en partie du moins, le caractère, qui le distingue entre tous ses pareils.
— Ensuite ?
— Voici le mot que vous attendez. S'il aime quelqu'un en ce monde, c'est moi, rien que moi, moi seul.
— En vérité !
— Vous avez souri, vous souriez, comtesse, et je vous entends.
— Hé bien !
— Son nom, une grande fortune, l'étrangeté même de sa personne lui ont valu certains empressements ; mais il est toujours resté maître de lui-même, hormis peut-être une fois, acheva lentement le comte, et conune s'il répondait à ses propres pensées.
— Votre ami, repris-je, après un assez long silence, M. de Roc-d'Ambarre apprit-il de vousmême notre mariage ?
— Oui, de moi-même,
— Il est très surprenant, en effet, que vous ne m'ayez jamais parlé d'un homme qui vous est si cher.
— Oh ! j'ai dû prononcef son nom devant vous et souvent.
— Pas que je sache.
— Ombeline, ne vous ai-je point dit, à Paris, qu'un soir Mallus vous avait rencontrée ?• . . il vous
connaît ! ^
— Lui !
— Bien qu'il sorte rarement de sa retraite, il va de loin en loin dans le monde.
— Où m'a-t-il vue ?
— Attendez!... chez M"* la duchesse de Négrepelisse.
CONFESSION d'une MONDAINE
' — A Nogent ?
— A Paris, rue Belle Châsse, à la fin de Tautomne.
— Cette année ?
— Oui; quelques jours avant que je lui fisse part de notre union.
— A cet égard, que vous dit-il ?
— M"® Ombeline de Lauzerte vaut, je crois, qu'on la remarque : telles furent ses propres expressions.
— Elles me touchent et j'en suis on ne peut mieux flattée...
— Au revoir, ajouta-t-il comme nous nous séparions, au revoir ; ton mariage, Jean, me détermine à quitter la France.
— Heb?
— Ainsi.
— M; de Roc-d'Ambarre a dit cela !
— Cela.
— Voyons !
— Je vous assure .
— A mon avis, semblable langage n'a pu sortir que de la bouche d'un sot ou d'un fou, m'écriaije en riant de bon cœur au nez de mon mari ; c'est trop comique... oui !
M. de Montricoux s'éloigna du canapé sur le-
quel il était assis à mes côtés, puis^ d'une voix ' sérieuse, presque dure :
— Vous m'offensez, Madame la comtesse, dit-il.
A ces paroles, les larmes me vinrent aux yeux et je ne sais trop pourquoi, ma chère, à plusieurs reprises, je balbutiai :
-- Qu'avez-vous, Monsieur, et que vous aî-je fait pour que vous ayez cru devoir me traiter de la sorte ?
Pour toute réponse, le comte me serra contre sa poitrine, et quoique longtemps muette, son étreinte eut une éloquence que je sus bien vite comprendre. Avec la chaleur de voix qui lui était naturelle, il ne tarda pas en effet à me demander pardon du mal qu'il croyait m'avoir causé par sa brusquerie, et me fit entendre des paroles très douces et vraiment passionnées, où, non sans éton^ nement pour moi, le nom de son ami se mêlait sans cesse au mien.
— Ombeline, fit-il entre deux caresses, abandonnons Genève, il me serait désormais trop cruel de rester en ce lieu, témoin de ma première injustice envers vous, . .
Il avait l'air suppliant; je l'assurai que je n'avais et ne voulais point avoir d'autre vdonté que la
CONFESSION' d'une MONDAINE
sienne, et, le jour même, nous volions ensemble vers la Hongrie, M. de Roc-d'Ambarre n'était plus à Pesth lorsque nous y arrivâmes. On le croyait en Bohème, à Prague. Nous y courûmes, il venait d'en partir.
Olympe, il m'est impossible de te rendre l'impression de tristesse que M. de Montricoux reçut de ce voyage encore infructueux ; elle fut si vive que je ne sus m'empêcher de lui en marquer ma surprise. Il île dut qu'à un effort sur soi-même de me répliquer avecun calme plus apparent que réel :
— N'exigez pas que je vous exprime un sentiment que je peux à peine analyser. H faudrait que vous connussiez Mallùs, comme je le. connais 'moi-même, pour apprécier en ce qu'elle a de tyrannique l'affection que je lui ai vouée depuis longtemps et que je lui garderai, quoi qu'il advienne : il est si malheureux !
— Malheureux ?
— Oui., non ; que sais-je ! Etre impénétrable! On affirme, on certifie qu'il n'a pas toujours été tel qu'il est. Autrefois, il ne m'en a jamais parlé lui-même, une inhumaine l'aurait soumis à je ne sais quelles tortures morales. Il l'aimait. On prétend qu'elle n'est plus. Elle a peut-être emporté le bonheur de son amant.
— Ne l'avez-vous donc point interrogé, lui, votre ami ?
— L'interroger ! à quoi bon ? il ne m'entendrait pas ou ne voudrait pas m'entendre. Ainsi qu'un corps sans âme, il erre à travers la vie. On dirait d'un somnambule : il parait absent de luimême. Rien ne l'émeut, rien ne le touche. On jurerait qu'il parle, marche, respire, et vit à son insu.
— Qpel homme !
— Etrange, indéchiffrable et morne le plus souvent, il a parfois cependant des puissances de regard, de geste, d'accent, soudaines comme l'éclair. On suppose, on présume qu'il va s'éveiller. Hélas ! déjà la lueur s'est éteinte, évanouie ; seul, l'automate reste devant vous. Ombe- Une, je l'aime, moi, cet être douloureux, et je souhaite que vous l'aimiez aussi...
Mon mari se tut ; il marchait de long en large, agité. Ses yeux ayant rencontré les miens, il s'arrêta tout d'une pièce et se prit à me considérer en silence.
Il me gênait par la fixité de ses regards, et bientôt, tant ils m'étaient lourds, je me levai pour m'y soustraire et allai m'asseoir de l'autre côté de la chan^bre.
' CONFBSSION D UNE MONDAINE 1 1
— n lui faudrait peut-être une femme comme elle ! murmura-t-il.
Un frisson me parcourut à ces mots si singuliers et je me sentes pâlir en croyant pénétrer la pensée qui les avait dictés.
— Hé bien ! reprit le comte, vous disiez» Ombeline ?...
— Je ne parle pas... je songe.
— A quoi ?
— Monsieur, ne m'avez-vous pas af&rmé , que si Mallus aime quelqu'un au monde, c'est vous ?
— En vous affirmant cela, répondit M. de Montricoux, je me rappelai de quelles paroles il accueillit la nouvelle de notre mariage et qui sont encore dans mon oreille; elles me paraissent excusables, ainsi que le mouvement qui peut-être les inspira ; . soyez généreuse, Ombeline ! Un ami, de même qu'un amant, peut se montrer accessible à la jalousie et celui-là, comme celui-ci, souffre, s'il est menacé de ne plus se trouver seul dans un cœur qu'il a longtemps occupé sans partage. Admirable égoïsme après tout, et que je serais heureux, très heureux de reconnaître en Mallus I
— Enfin, m'écriai-je, en regardant en face mon
mari, que pensez-vous donc de M. de Roc-d'Âmbarre ?
— Je voudrais le voir vivre.
En vérité, je t'avoue, ma chère Ol3rmpe, que tout ce que je recueillais de la bouche de mpn mari sur Mallus développait en moi je ne sais quelle curiosité si ardente qu'elle en devint bientôt douloureuse et chaque jour plus difficile à contenir ; aussi, fût-ce avec joie que je consentis à retourner en France, lorsque M. de Montricoux m'en fit la proposition d'une voix qui renfermait un ordre au moins autant qu'une prière. En dépit d'un rhume très opiniâtre, qu'il avait contracté dans ces régions si froides du Nord, il voulut quitter Prague aussitôt.
— Attendons encore quelques jours ,' votre santé l'exige.
— Un rhume ! me répondit-il ; qu'est-cela ?
— Mais vous toussez horriblement, insistai-je avec force.
— Un autre climat me sera plus favorable que celui-ci; partons, Ombeline, retournons vers le pays du soleil !
Il avait hâte, et moi non moins que lui, j'en conviens, de rencontrer celui qui semblait prendre à tâche de déjouer nos poursuites, en se retirant
CONFESSION d'une MONDAINE l3
sans cessse, et comme de parti pris, du lieu qu'il occupait au moment même que nous nous mettions en route pour l'y joindre. Espérant enfin de l'atteindre en Italie, où l'on nous avait appris qu'il devait passer quelques jours avant sa rentrée à Paris, à peine primes-nous le temps de nous arrêter une. demi journée en Istrie, chez une personne de ma famille.
Une sorte de fièvre nous poussait, M. de Montricoux et moi, de pays en pays, de ville en ville , de province en province ; et Ton eût dit , tant était grande notre précipitation, que nous avions peur de ne pas arriver assez tôt en un point où quelque devoir, on ne peut plus impérieux, avait l'air d'exiger notre présence. Il me serait très difficile, même aujourd'hui, de t'expliquer.
Olympe, l'émotion à laquelle j'étais alors continuellement en butte et que les moindres circonstances venaient encore accroître. ...
En mer, sur le paquebot qui nous transportait de Trieste à Venise, je m'étais laissée aller à je ne sais quelle rêverie en contemplant les eaux et les ciels de l'Adriatique. Une brise à peine sensible arrivait des rivages et mettait comme des sourires à la bouche des flots ; au sein du couchant encore glorieux et parmi de magnifiques nuages d'argent
H l'amour ROMANTK^UE
et d'or oscillaient et se succédaient sans cesse de changeantes images que mes yeux interrogeaient avec piété. Ce n'éuit déjà plus le jour et ce n'était pas encore la nuit : un crépuscule avec des lueurs d'aube. Il me semblait que des larmes arrosaient une à une mon cœur imprégaé de toutes les mé* lancolies de l'extase ; instinctivement, je portai les mains à mon visage ; il était tout baigné de pleurs.
— Ils sont bien à plaindre, Ombeline, ceux qu'un pareil spectacle trouve et laisse à jamais insensibles! '
Je détournai la tète en poussant un cri ; ces paroles avaient sonné ma pensée. Debout auprès de moi, mon mari tenait ses bras levés au firmament. Avec regret, eut-on dit, les ténèbres com* mençaient à descendre et les premiers regards des étoiles combinés avec l'éclat agonisant du soleil, emplissaient la mer d'une pâleur profonde ; à l'arrière et dans le sillage du navire, un long panache d'écume apparaissait pompeux et tout en flammes à la surface des eaux....
— f Oui, ceux-là de qui vous parlez sont dignes de pitié, répétai-je en appuyant ma tête à la poitrine de mon mari.
— Plaignez Mallus, Ombeline ; il mérite votre commisération !
CONFESSION d'une MONDAINE l5
Et le comte ayant munnuré de nouveau le nom de son ami, s'éloigna de moi d'un air plein de tristesse. Pourquoi, mais pourquoi ce nom revenait-il sans cesse à sa bouche, et pourquoi, moi-même à présent, ne pouvais-je plus le chasser de ma pensée ?
 Milan, à Mantoue, à Vérone, à Palerme, à Naples, et partout et toujours, il entr'ouvrit mes lèvres obligées à le prononcer, et malheureuse ! à force de le dire, j'en étais arrivée, Oljrmpe, à composer le geste, la voix, les traits, la physionomie de celui qui le portait ; et le confesserai- je, amie, j'aimais le fantôme que je m'étais créé et qui me possédait tout entière. Âh ! ce n'était plus à mon mari que j'appartenais. « Le visionnaire crée la réalité, » ai-je lu quelque part. Elle a certainement vécu dans les bras d'un spectre, l'âme à qui ce cri poignant est échappé !
En Italie, de même qu'en Allemagne, nos recherches avaient été constamment stériles, et nous dûmes nous résoudre, mon mari et moi, l'un et l'autre attristés, à regagner la France. En arrivant à Paris, M. de Montricoux s'alita. Son rhume s'était accru durant nos dernières pérégrinations. U se plaignait d'un point de côté. Je fis^ appeler aussitôt son camarade d'enfance, le savant docteur Haspert.
iC lVmour romantique
— Hé bien ? lui dis-je après sa visite, le comte sera bientôt rétabli, sans doute.
Ëmu^ très ému , le médecin branla la tète en silence.
— Qjioi ! m*écriai-je, serait-il gravement malade?
— Une fluxion de poitrine ! et je crains fort, en effet. . .
— Que dites-vous ?
— n est . de mon devoir, Madame, de ne point vous taire la vérité.
Ces paroles du docteur me firent frissonner dans tout mon être, et ce que j'y vis au même instant fut si terrible, que je cachai de honte mon visage entre mes mains ; une pensée indicible m'avait visitée, et je ne sais... oh ! je ne sais trop quelle espérance s'était immédiatement mêlée à ma douleur....
Olympe, dis-moi, dis-moi vite que je n'étais pas coupable; oh ! mon Dieu ! dis-moi que nous ne sommes pas responsables de notre pensée, que l'origine en est inconnue à tous, aux autres comme à moi ; qu'il n'est pas en notre pouvoir; quelque odieuse qu'elle soit, ni de la prévenir ni de l'écarter à notre gré ; que si nous ne l'appelons pas à nous, il n'y a point crime à la recevoir
CONFESSION d'une MONOAINE IJ
contre soi-même; enfin, dis-moi que si Ton en est violée, il n'y a pas lieu de se considérer comme complice de l'outrage dont on est victime, ni comme déshonorée par une flétrissure qu'on a subie avec des pleurs de colère et de dégoût. La pensée ! inexplicable phénomène ! Â certaines heures on regarde le ciel, on voudrait avoir des ailes pour y planer, on s'élance légère et voici que tout à coup on retombe lourdement à terre et que l'on s'engloutit en quelque bourbier. Olympe, Oljrmpe, il est en nous toutes de bien misérables choses!
Assise depuis trois jours auprès de mon cher condamné, je ne pouvais retenir à moi mon âme qui m'échappait constamment et vagabondait je ne sais où.
Hélas ! il était là, sous mes yeux, expirant, celui qui m'avait tant aimée et qui m'aimait tant encore, et ce n'était pas de lui, non I pas de lui que j'étais occupée !
Mes mains serraient les siennes, et j'étais loin, bien loin de lui.
C'était à l'autre que je pensais, Olympe, à l'autre ! et malgré moi, j'étais adultère au chevet de çion mari mourant.
— Ombeline, dit-il d'une voix pénible et cepjen-
i8 l'amour romantique
dant pleine de tendresse^ qui vibre encore en mes oreilles , Ombeline, notre bonheur aura été bien court : mon heure approche, rappelez-vous quand je ne serai plus...
Il ne put achever et me désigna son portrait peint par Ingres et placé en face du lit, au-dessus d'un divan.
— Jean 1 m'écriai-je tout à coup en me retrou'^ vaut tout entière.
— Ne pleure point, fit-il en pleurant lui-même, s'il £iut que je te quitte, hélas ! épargne-moi du moins tes larmes.
Je mis ma bouche sur ses lèvres déjà décolorées et nous échangeâmes un long baiser d'adieu.
— Oui, je m'en vais avec un grand regret, reprit-il, après un instant de silence ; Ombeline... ?
— Ami?
— Qii'a-t-on répondu, rue Saint-Dominique Saint-Germain ?
— M. de Roc-d'Ambarre arrive ce soir à Paris.
— O Dieu 1 fit-il en prière, accordez-moi de le voir une dernière fois !
U pleuvait. La nuit était venue. Immobile,