‹ L'amour romantiqueChapitre 20 sur 24 · LES 'N.U^GES · texte numérisé non relu

LES 'N.U^GES

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E l'admets, Éckrd; soit! tu dis vrai lorsque tu affirmes que la femme est le soleil de la vie, que sans la femme les ténèbres régnent, et que l'homme est un être grossier, avide de sensualités lourdes, inapte aux splendeurs, aux suavités de l'amour !

— Tu railles, Roger ? A ton aise ! Souris, j'ai deviné ta pensée. Engager à nouveau nos étemelles discussions ? je m'y refiise. Tu es jeiine, je le suis encore, j'ai été amoureux, je le serai toujours. D'une seule femme? Je l'ignore. De toutes?

A isavoir. Toi, tu nies Tamour, tu prétends qu'il n'est qu'un mot vide et bruyant ; la femme, à tes yeux, est un animal aimable, seulement un animal. Que si l'animal a la robe rousse ou brune, brillante ou sombre, on doit, d'après toi, s'en moquer et l'aimer uniquement pour sa beauté, sa souplesse ou sa force. Bien, très bien. Viendra l'heure, Roger, où toi aussi tu rêveras de quelque ange de pureté^ de virginité. Sincèrement, très sincèrement, tes théories sont fort divertissantes, mais si tes discours m'amusent parfois, parfois aussi ils m'attristent. Par aventure, j'ai l'humeur douce, aujourd'hui, par exemple ; fais*moi grâce de tes sarcasmes, ils me rendraient farouche. Un instant, je me suis laissé prendre à ton langage, parodie du mien, aux heures où, chez moi, comme chez la plupart de mes congénères, l'âme parle et la bête se tait; j'avais oublié que Roger est incrédule, et n'a jamais aimé.

— Roger de Rihor n'est pas incrédule ; Roger de Rihor aime.

— Comme il sait aimer; pour un jour, moins encore...

— Et pour obéir à la chair, achève, va; la -bannière du spiritualisme sous laquelle tu marches, mon cher Jean-Jacques, sous laquelle tu t'efforces vainement de m'enrôler^ m'apparaît ainsi

qu'un oripeau incolore, comme un étendard sans hampe; aussi vais-je parmi ceux qui recherchent les causes pour s'expliquer la normalité ou la singularité des effets. Sous l'impassibilité du visage, crois-tu que je n'aie pas souvent caché les ardeurs de l'esprit ? Eh! si, pardieul Ce que tu nommes pompeusement les aspirations de Tâme change de nom dans ma bouche. Quand dans ma tête se heurtent les combinaisons du désir, lorsque mon imagination invente des mondes pleins de charmes par lesquels le rêve me fait errer, quand mon sang roule, tumultueux dans mes veines, et que mes bras s'ouvrent pour se refermer sur le vide ; quand ma langue sans salive désire la fraîcheur des sources, mon corps en feu Toasis de l'ombre, à ton exemple veux-tu que je m'écrie : c Je veux aimer, je suis poète ! Dis, le veux- tu ? Non, cent fois non ; ce serait folie. Dans une liaison, il y a toujours la victime et le bourreau ; il m'importe de n'être ni l'un ni l'autre. Loin de poursuivre des chimères, je me délecte dans mon sybaritisme. Je sens que si je me laissais aller sur les pentes de la rêverie ainsi que toi, je roulerais dans des abîmes sans fond. On sait fort bien que si je ne disais à mes passions : a Halte ! » à leur tour, elles me crieraient : « Arrête-toi, cette femme ou cette autre est

la borne de ton horizon. » Je ne veux pas aimer, Eclard, et je suis sage.

— Tu chancelles, Rihor^ tu chancelles ; tu plaides pour t'absoudre, donc tu n'es pas très con-* vaincu de scepticisme. Autrefois, tu disais, le sourire aux lèvres : « Je suis incrédule ! » Aujourd'hui, tu ajoutes : a Je veux prouver mon incrédulité ! » Pour toute polémique, autrefois, tu haussais les épaules, maintenant tu provoques sans cesse les controverses. Il y a progrès, et ce devait être. Sceptique, le jour n'est peut-être pas éloigné où tu auras la foi, et je le souhaite. Une discussion? et bien, soit ! puisque tu l'as cherchée. Laissons de côté le principe de toute chose, c'est-à-dire Dieu ; tu le confesses d'ailleurs constamment par la négation, je le nierai, moi, par Taffirmation. Parlons de la femme, Rihor! Ecoutemoi donc, voici la troisième fois que tu soulèves* les rideaux de ta fenêtre... Je reprends : a La femme, disàis-tu tout-à-l'heure, tire tout son prestige des extases des amants ; la femme, c'est le péril en permanence ; la femme est un bourreau ! »

Qpe tous les poètes la décorent et l'illuminent de tous les soleils de la pensée, je les approuve, car que serait la vie sans la poésie, et qui de nous n'est pas un peu poète en vérité ? a La femme est

HUIT JOURS DANS LES NUAGES gS

le péril en permanence ! » Le paradoxe est ronflant, mais sec et creux. Où nous désaltérerionsnous, si toutes les sources étaient taries ? Où puiser le bonheur sinon chez celles qui le dispensent ? Boire n'est pas un danger puisqu'il faut boire ; mais c'en est un : ne pas boire ou boire trop. Que le bonheur, après tout, soit périlleux, je l'accorde. Le malheur est-il préférable ? Sois malheureux, c'est ton droit ; alors ne te plains pas si tu ne possèdes point ce que tu n'as pas osé chercher. . . Ah ! ça, qu'examines-tu donc ainsi à travers les carreaux de ta fenêtre ? tour à tour et sans trêve ta main abaiçse et lève les rideaux ; t'ennuirai-je, Roger ? un moment de patience, et je finis. « La femme est un bourreau I » mais ce bourreau délicieux donne aux poètes leurs splendides folies, aux peintres la couleur, aux savants l'apaisement, cet apaisement indispensable aux concentrations intellectuelles; enfin aux philosophes qui te ressemblent, elle procure cette ivresse que tu nommes le vrai bonheur... ah ! vraiment, les femmes sont des bourreaux !

— Je le maintiens, puisque je soufire et par l'une d'elles.

— Ai-je bien entendu ?

— Dame ! oui.

— Sois clair, Rihor; je te jure que je tourne

comme un cheval de manège dans un labyrinthe d'hypothèses.

— La maison que j'habite, que nous habitons, celle-ci, est-elle bien située rue Louis-le-Grand, n° 33 ?

— Oui ; après ?

— La maison sise de l'autre côté de la rue en face de la nôtre, porte-t-elle le n° 38 ?

— Parfaitement.

— Tes appartements sont-ils au deuxième étage et les miens au troisième étage du n° 33 de la rue Louis-le-Grand ?

— Ah! ça, procèdes-tu à quelque expertise, à quelque inventaire, Roger ?

— Depuis un mois, j'occupe donc les appartements du troisième étage, au n° 33 ?

— Il me semble.

— Ceux du troisième étage dans la maison d'en face, sont-ils restés vides pendant une quinzaine ?

— J'écoute sans comprendre.

— Sont-ils habités depuis hier ? me comprendstu enfin ?

— Pas encore.

— Eclard, ils sont occupés depuis vingt heures seulement ; oh ! mon ami !

— dui les occupe ?

HUIT JOURS DANS LES NUAGES qS

— Un ange !

— Hein ?

— Oui, je le répète, un ange et quel ange ! Ses yeux, ses pieds, ses mains, ses ailes... ohl qu'elle est belle !

— Elle a des ailes ! Nie encore que tu n'es pas poète, de Rihor.

— Mais, très cher, elle ne ressemble à aucune de celles que Ton voit sur le macadam... Cest une lumière dans l'éther, une harmonie- dans la nature, une brise dans l'espace I Si tu la connaissais... Ah! la voici! Viens, elle s'accoude à sa croisée... dissimule-toi derrière les rideaux vite, vite; si elle te voyait, elle s'envolerait, et qui sait où ! Tais-toi ; chut ! silence !

— Roger, elle t'a souri.

— Bah ?

— Parole !.. . En arrosant ses fleurs, elle t'a regardé deux fois. Oui, vraiment, elle est divine. Tu es l'homme le plus heureux de la terre. Elle te considère encore et son regard est plus doux que toutes les caresses de la lune, que toutes les chansons de l'écho ; plus doux, mon ami, plus doux que le premier baiser de l'aurore aux forêts endormies...

— Oui, n'est-ce pas, qu'elle est belle ?

— Belle, belle, belle!

96 l'amour roiiantiquk

— Écrivons-lui.

— Son nom ?

— Je ne sais.

— Demande-le-lui.

— Comment?

— Ahldiablel

— Trouve un biais et c*est faitl...

— Ah ! voici, plie une feuille de papier et dès qu'elle reparaîtra à sa fenêtre, montre-la-lui; elle comprendra.

— C'est une idée ;... après ?

— Après, si elle désire que tu lui écrives, elle t'en indiquera le moyen.

— Mauvais conseil. Serais-tu jaloux de mon bonheur, Eclard ? les amis sont bien tous les mêmes, va!...

— Rihor, tu es fou. Du papier ; dépêche, elle te regarde encore, cette Cypris!...

Une feuille de papier à la main, Roger s'élança à sa fenêtre. Caché dans l'embrasure, sous de grands rideaux, Eclard commandait la manœuvre, expliquait et commentait les péripéties de l'action. Trop ému pour s'en rendre compte, Rihor, comme un automate, obéissait.

— Jean-Jacques I s'écria-t-il en devinant tout à coup les secrets de la ventriloquie, elle s'est fâchée.

â rougi, puis disparu... Gel^ elle revient, la voilà !

— Montre-lui de nouveau ton papier.

— Parfait; elle fait signe que je peux lui écrire.

Eclard éclata de rire. Rihor parlait des dents^ du nez, du ventre, de telle sorte que quiconque l'aurait examiné, même avec la plus grande attention, n'eût jamais soupçonné qu'il parlât.

— Aimée, houri, sylphide 1 murmurait-il.

— Griffonne donc ta déclaration, ça vaudra mieux.

— Et comment la lui faire parvenir ?

— Sois tranquille, je m'en charge.

— Ah ! comment ?

— On cherche la combinaison. ^

— Ami, trouve-la, je t'en conjure,ma tête n'est plus à moi, je suis sourd comme un pot, je n'y vois goutte, tandis que toi, tu t'appartiens, tu jouis de ton bon sens, tu peux raisonner, calculer, apprécier, juger.

— Hum, tu crois ?

— Plaît-il ! tu dis ?

— Rien.

— Eclard!...

— Cbioi?

qS l'amour romantique

— Félicités 1 le ciel s'ouvre, le ciel ! Elle vient de m'envoyer un baiser.

— Vraiment ?

— Sur mon âme !

— Tu es heureux, bien heureux.

— Oui! comme je ne l'ai jamais été... mais qu'as-tu donc ? tu as Tair tout drôle, toi ?

— Je cherche le moyen d'envoyer ma lettre.

— Cherche toujours, mais ne te démasque pas.

Elle t'apercevrait, et vrrou ! Recule-toi, mais reculetoi vite; elle croirait à quelque mystification. . . Ah ! je suis perdu! Qjii m'expliquera maintenant les mouvements de sa main, que signifient-ils ? Approche et regarde un peu, comprends-tu ?

— Fort bien.

s — Que dois-je faire?

— Incline la tête comme si tu comprenais aussi.

— C'est un télégraphe et je n'y vois que du feu.

— Souris donc à ton tour ! Elle parle la langue de l'abbé de l'Epée , et je répondrai pour toi.

— Merci.

— C, O ;... fais lui signe de reconmiencer, et moins vite ; ne remue pas les rideaux, sacrebleu ! tu m'empêches de voir, et pousse-toi, c'est cela...

bien, très bien. Victoire ! C, o, «, Sy /, u, M... non... eh ! si, non! enfin, m'y voilà, /, a, n, Cy e. Elle se nomme Constance et dit qu'elle recevra tous nos madrigaux. Ah ! Tabbé de ITEpée est un grand homme et je vote le prix Montyon à ses cendres.

— Elle ferme sa fenêtre !

— Parce qu'elle n'a plus rien à nous dire.

— Eclard, je suis anéanti, donne-moi la main. Ah ! tu as raison, ami : l'amour, c'est la vie ! Je ne puis exprimer ce que je ressens, je me transfigure , il me semble que tout mon cœur se dilate, j'ai envie de pleurer.

— Oh ! ne te gêne pas; pleure, les larmes sont la rosée de Vénus.

— Ecrivons-lui sur l'heure; tiens, voici des plumes, de l'encre ...

— Attends, tu. renverses l'écritoire.

— Qjae vais- je lui dire ?

— Hé! mon Dieu, que nous...

— Que nous?...

— Oui, que tu l'aimes.

— Sans doute, mais il y a tant de manières de dire : Je vous aime; il ne faut pas que je choisisse la plus sotte. Constance doit avoir de l'esprit, une

bêtise me perdrait.

loo l'amour romantique

— Réfléchis un peu.

— J'y suis...

Mademoiselle,

Depuis que le hasard nia jeté sur ce sphéroïde, je m croyais pas au ciel, je tC avais jamais remarqué son azur;je ne croyais pas aux anges, je n^ avais jamais vu leurs ailes.

— Ceci» Ribor^ est le superlatif du ridicule.

— Pourquoi ?

— Parce que.

— Âh ! voyons; Mademoiselle.., tn effet, Mademobelle, c'est naïf ! Depuis que le hasard via jeté sur u sphéroïde. . . Sphéroïde, le terme est trop scientifique, tu as raison, c*est mauvais ! Cependant j'aime tant cette déesse que je devrais trouver la note, frapper droit au cœur ; ah, voici :

Madame,

c Je voudrais être fleur pour Are cueilli par « votre... »

petite main ou ravissante main , quelle épithète préfères-tu, mon cher Eclard ?

— Rihor, tu es abruti ; comment peux-tu trouver de pareilles stupidités I

— Qjie mettrais-tu, toi ?

HUIT JOURS DANS LES NUAGES lOI

— Ce que je pense.

— Est-ce que ceci te plairait davantage ?

« Constance,

« Je n'avais jamais aimé; à votre aspect , fai « connu V amour. Vous êtes belle, je veux vous le dire. « Je vous aime; n^aimere^^^vous?...

— Tu tombes de Charibde en Scylla.

— Mais, alors... écris pour moi. Tu sais bâcler une lettre d'amour, toi qui es amoureux depuis ta naissance. ^

— Tu l'exiges ?

— On te le demande à genoux.

— Donne-moi de l'encre rouge.

— Rouge ! quelle idée ?

— Celle-là seule m'inspire. Je me figure que mon cœur est un encrier, ma plume un poignard, l'encre du sang, et le papier un lys que mon sang empourpre et parfume.

— Voici le liquide demandé.

— L'inspiration arrive, tiens :

« belle inconnue,

« Pourquoi nvez-vous diserte votre patrie céleste ? « Joyau, que faites-vous dans nos fanges terrestres!

« Etoile apparue au milieu de ma nuit^ soleil qui « répand ta gloire dans nos ombres ^ à toi ma vie, à toi « mon dmey je teveux !. ..

Hein ! y a-t-il de la passion ?

— Un peu trop.

— '- Pas assez.

— Une femme soleil, cependant?...

. — Tout à fait trouvé, merveilleux, inoui. Tu n'aimes pas, Roger.

— J'aime plus que tu n'as jamais aimé.

— N'en jure pas, je recopie; fais-moi passer une enveloppe écarlate... oui, c'est cela même! .

à Madame Constame^

Ah! mon Dieu, mon Dieu ! j'oubliais de signer la lettre.

jEAN-jACaUES E...

— Tu es fou à lier.

— Comment ?

— A moi de signer et je signe.

Roger de Rihor.

— Oui, oui.

— Si je n'y avais pris garde, tu faisais un beau coup.

HUIT JOURS DANS LES NUAGES Io3

Jean-Jacques poussa un profond soupir et ne répondit pas.

— Et maintenant, reprit Roger^ cachetons la lettre avec de la cire verte ; le vert, c'est la couleur de l'espérance.

— Voici que tu deviens superstitieux, à présent !

— Tout le monde a constaté que le vert porte bonheur. Cette lettre au commissionnaire du coin, illico ! Va», je te prie, cours, et reviens, nous attendrons la réponse et, s'il y a lieu, nous ferons encore du style...

Eclard sortit à pas lents.

Losqu'il rentra, il avait l'air soucieux. Il quitta son chapeau^ soupira, gémit, alluma un cigare, prit un livre, le rejeta, s'étendit sur un canapé et regarda à sa montre. Après un long silence, s'étantlevé, il se mit à tourner obstinément autour de la table du salon. Et Rihor, lui aussi, ne pouvait tenir en place, il allait de la salle à manger à sa chambre à coucher et réciproquement. Il frappait du pied^ agitait les bras, se mirait dans la glace, promenait ses doigts dans ses cheveux, retroussait sa moustache. Enfin, ainsi que son camarade dont il avait oublié la présence, de même que celui-ci la sienne, il fit en sens inverse de son

io4 l'amour romantique

ami le tour de la table* Ils se heurtèrent violemment et longtemps, se considérèrent face à face, étonnés et graves. Soudain le même cri s'échappa de leurs lèvres :

— Elle ne répond point !

On sonna... Jean- Jacques bondit jusqu'à la porte.

— Monsieur Roger de Rihor ? dit un homme vêtu de velours bleu.

— C'est moi,

— Voici.

Saisissant la missive qu'on lui tendait, Eclard la décacheta rapidement et :

— Tiens, Roger; je n'y vois pas, lis.

Rihor prit à son tour le velin parfumé, le porta à ses lèvres^ et l'ayant ensuite parcouru :

— L'écriture est indéchiffrable, et sans toi, mon vieux, je ne m'en tirerai pas...

Eclard se pencha, tandis que Rihor retenait sa respiration.

— Nom d'un chien ! à la bonne heure ! Elle va nous aimer, cria tout à coup Jean-Jacques en gambadant.

Au mot aimer, le seul qu'il eût entendu, Roger poussa une exclamation délirante et ouvrit ses bras à Eclard qui s'y précipita. Puis, tous les deux

s'étreîgnirent riant et sanglotant. Témoin de cette scène, le commissionnaire, éperdu, murmura d'une voix timide :

— Ma course. Messieurs. ?

n s'éveillèrent, payèrent, et dès qu'ils furent seuls : /

— Jean-Jacques, ferme les rideaux, et allume des bougies, un tas de bougies.

— A quoi bon?

— Eh ! c'est plus intime et plus solennel !

Eclard se rendit à cette prière, ensuite ils s'assirent côte-à-côte.

— On t'écoute.

— Eh bien, je pars :

a Monsieur,

a J'aime la poésie et les poètes. Vous êtes un poète

a et je ne suis qu* un prosateur, hélas I Vous nCaime:^;

« m'aimerie^-vous longtemps ?. . . Etoile aujourd'hui,

« le serais'-je demain? Joyau, nesuis-jepas indigne de

<r votre écrin l Soleil? moil Vous m'avez regardée en face

a sans en être ébloui.

Constance. i>

Ils se consultèrent de nouveau.

— Qji'en dis^tu ?

— J'allais t'adresser la même question.

— Elle en tient. . .

io6 l'amour romantique

— Pour moi, pardon ! pour toi ; c'est sûr.

— Ah ! çà, comment continuer la correspondance ?

— Voilà le chiendent.

— Il est clair que j'ai vidé mon sac.

— Et moi le mien.

— Nom d'une pipe, c'est ennuyeux.

— Désespérant.

— Si nous allions nous promener, nous rencontrerions peut-être des idées ?

— Sans doute et nous les conduirions ici.

Il sortirent, rôdèrent sur le boulevard et rentrèrent seuls.

— Montre-moi de nouveau ses pattes de mouches, Roger.

— Tiens.

— Bizarre écriture, ma foi !

— C'était là ce que je pensais. Ah, vrai ! comme elle est ornée, enguirlandée ! On dirait que les F portent panache, et que les I et les O veulent s'embrasser.

— Oui, mais les R et les T ont je ne sais quoi de fourchu, de griffu qui me trouble et le diable m'emporte ! ces M ainsi que ces L^ ressemblent à des doigts d'avare.

— Oh ! cette S ! Elle est ondulée comme ses che-

veux, et cet Â, la première lettre du mot amour, est penchée comme un col de cygne ; cette H est mouvante, ce Z m'enlace et ce Q...

— Bée comme un gouflfre.

— J'en conviens 1... oh ! ces F, ces F sont faites comme des potences; si c'était nous qui dussions y être pendus.

— Allons donc I le nom de Constance couché dans ce paragraphe, me fait songer à la déesse Amphitrite rêvant de quelque triton , toute pelotonnée dans sa conque marine et voguant sur les eaux.

— Elle me rappelle un serpent dans un bec d'oiseau de proie, vautour ou condor.

— Hé! si tu veux que je parle franc, cette écriture trahit la rapacité de Constance. . .

— Elle révèle au contraire la beauté de son âme.

— Tu vois bleu...

— Bleu d'azur ; et toi, noir de fumée !

Il faut en vérité, bien peu de chose pour que se détache le masque dont tous les hommes recouvrent leur visage. Celui-ci qui fait affiche d'impassibihté, qui prétend ne s'être jamais courbé sous les catastrophes, sera jeté à bas de son stoïcisme par un simple accident. Tel athée s'agenouillera

io8 l'amour romantique

dans Tombre et suppliera à grands cris le Dieu dont il se gausse devant tous. Ce grand dompteur de femmes, aimant les poses dédaigneuses, ce propagateur de sourires triomphants, obéira, servile, au moindre mot, au moindre geste de la plus vulgaire des maîtresses, et tel pourfendeur aura sur le terrain la plus basse obséquiosité de langage et Téchine la plus souple, qui, la veille, se flattait d'exterminer quiconque afironterait son regard, marcherait sur son pied ou frôlerait son coude. Lâcheté, vanité, mensonge I voilà ta devise, pauvre humanité. Tel est votre triangle égaUtaire, vous, les superbes ! et mille valets à vos ordres embouchent la trompette pour annoncer à la terre que le règne d'honneur et de vaillance est enfin venu. Géants, un mètre et l'on vous mesurera I quelque jauge et votre capacité sera tôt connue ! Une paille, et l'on vous renversera, colosses, et Ton verra votre taille, invisibles pygmées I Simples et savants, petits et grands, robustes des robustes, veules entre les veules^ hommes tous tant que vous êtes, vous fûtes fabriqués par le même potier, et l'argile dont vous fiitesformés est également friable; esclaves,vous passez tour à tour sous les mêmes Fourches Caudines : ces Fourches Caudines, sont vos propres passions. Ohl qu'avait-il fallu pour que Roger de Rihor,ce phi-

losophe régulateur de ses vices, oscillât sous Thaleine des désirs, comme les feuilles d'arbres sous le souffle des brises ! Qp'avait-il fallu pour que ses théories orgueilleuses s'évanouissent ? un sourire, un regard ! pour que son cœur dont il glorifiait la sagesse et la fermeté se dissolût et se liquéfiât dans ses propres ardeurs, que fallait-il ? encore un regard, encore un sourire ! pour que ce puriuin fût rivé demain à cette chaîne q.ui selon lui, ceignait l'humanité imbécile, que fallait-il ? un baiser de fille. Et que fallait-il pour que Jean-Jacques Eclard et Roger de Rihor, ces amis de vingt ans, devinssent un jour ennemis mortels, que fallait-il ? une boufiée des sens, rien de plus ; une tête de femme entr'eux, et l'amitié, leur vieille amitié, s'appelait haine le lendemain... Insensés, ces deux hommes, le faux sceptique et le faux amant ! Celui-ci se vante d'avoir vécu sa jeunesse avec la logique et la symétrie; une jupe surgit. Toute sa logique, toute sa symétrie s'envolent, son cerveau firoid s'enflamme, ses désirs aptères trouvent des ailes et s'élancent. Celui-là prétend au contraire porter en soi des laves toujours bouillonnantes; volcan en ignition, il les épand, ici, là, partout toujours: une viveuse passe, il la désire et pour l'avoir, il calculera comme un

mathématicien. Adieu ses fièvres et ses sèves éternelles^ adieu ! Le sage est fou, le fou sage et tous les deux sont également feus parce que la folie de Tun en&nte sa sagesse et la sagesse de l'autre sa folie.

Elle durait depuis six jours, la singulière correspondance, depuis six jours! et le septième au matin, Roger, à Tinsu de Jean-Jacques écrivit sa vingt-quatrième lettre. Elle était ainsi conçue et rédigée:

(c Constance^

« Viendre::^ous enfin et soir dîner avec mai ? Je vous attendrai de six à sept heures.

« Je vous aime.

Roger de Rihor. »

A deux heures de l'après-midi, la réponse arriva:

« Roger^

c( Ce soir je serai che^ vous entre sept et huit. ^ On ne vous aime pas.

Constance. »

En lisant ces deux lignes, Rihor se sentit les paupières humides ; la lecture achevée, il tremblait de peur et d'orgueil. Il se peigna, fit sa barbe

et sourit. Ayant souri, il se trouva beau. S*étant trouvé beau, il se dit :

— La belle est à moi.

Pour mieux se voir dans sa glace, il s'était hissé sur un guéridon et, sérieux en face de son image, il prenait tour à tour des attitudes langoureuses ou subjuguantes, mélancoliques ou farouches, humbles oufières...Eclard entra.

— Hé ! pour qui poses- tu, Roger ?

— Pour Madame.

— Constance?

— Oui, bien.

— Aurais-tu l'intention de lui envoyer ton portrait ?

— Justement 1 aussi avant d'aller chez le photographe, cherchais-je à me rendre compte de l'effet.

— Méchant moyen de séduction...

— D'après toi !

— Tu es si rugueux.

— Jaloux!

— Aurais-tu reçu un poulet de Philis aujourd'hui ?

— Parbleu!

— Montre.

— Voilà, mon cher. . .

Et du bout de son orteil, Rihor, avec une fa-

tuité extrême poussa vers Eclard la lettre tombée sous la table !

— On répond à des mots que je n'ai pas dictés, observa Jean-Jacques, pâle et crispé.

Roger se pinça les lèvres.

— Je n'avais pas voulu te déranger ce matin... Viens-tu avec moi à Madrid !

— Certainement.

— Trois minutes pour m'habiller et nous partons ensemble.

 Madrid, Roger fut taciturne, Jean-Jacques silencieux comme un conspirateur.

— Qu'as-tu, Eclard !

— Rien, revenons à Paris.

— Je me trouve très bien ici.

— Moi, je m'ennuie.

— Je serais désolé de te retenir, prends le remiseznous nous re verrons demain matin.

— Merci, je t'attendrai. . .C'est qu'il est six heures.

— Six heures I Où est le cocher ?

— Là, dans l'allée.

— Cocher, cocher, cocher !

— D vient.

— Cent sous de guides, cocher, et ventre à terre, fit Rihor en montant dans la voiture où Jean-Jacques était déjà installé.

Comme ils longeaient le boulevard des Italiens:

— Eclard, où vas-tu ce soir ?

— Je rentre avec toi.

Dix minutes après, Roger, étendu sur son canapé, disait :

— Sept heures dix minutes, mon cher Jean- Jacques.

— A ta pendule !

— Elle retarde. . .

— Au contraire, elle avance.

— Constance arrivera bientôt ?

— Pas avant vingt minutes. Où as-tu acheté cette pipe, Roger? Vrai cummer! elle est de bon goût.

— Cette [pipe m'a été donnée par Nikels, je te Tai dit cent fois.

— A propos, quel jour est-ce aujourd'hui, très cher ?

— Mercredi.

— Demain, Vltaliana in Algieri aux Italiens.

Irons-nous ? .

— Penh 1

— La comtesse de Mioze, la princesse Alexandrowna Destikoff y seront.

— Tiens !... Sept heures un quart.

— Y a-t-il du rhum chez toi, Roger.? Je ne

sais ce que j'ai, des crampes d'estomac, des frissons... Je suis malade.

— Vois dans ma chambre à coucher... un petit flacon ?

— Ton rhum est excellent. Qiiand faisons-nous des armes, Roger? Je me rouille, moi! Prenons des cachets chez Gâtechair. ^

— Oui, oui, oui ! sept heures vingt minutes.

— Est-ce que je t'importune, Roger ?

— Non, mon ami; non! Mais Constance...

— Je la verrai.

— Ce que tu dis est ridicule. Si elle te rencontrait ici, elle se fâcher^t.

— Bah!

— Je t'affirme que si.

— Tu es un enfant.

— Enfant... enfant ! Mets-toi à ma place.

— Eh bien, suppose que tu es chez moi et que j'attends Constance.

— Tu dis des sottises. Allons, va-t'en, mon cher Jean-Jacques, je t'en prie.

— Oui, j'allume un cigare...

— Sept heures vingt- cinq minutes, mon ami.

— Tes allumettes sont mouillées !

— En voici d'autres, et va-t'en, va-t'en !

— Serais-tu jaloux, Rihor ?

HUIT JOURS DANS LES NUAGES Il5

— Jaloux, moi ? Par exemple !

— Eh bien, je reste alors.

— Aimerais-tu Constance, Jean- Jacques ?

— Sot ! tu vois bien que tu es jaloux. Aimer Constance! Si je Taimais, t'aurais-je servi de secrétaire, aurais-je fait ta correspondance !

— Il est sept heures et demie... Eclard, si tu demeures, je sors, moi.

— Aimer Constance ! Situ n'étais pas mon ami, de Rihor, je ne te pardonnerais jamais cette supposition injuste. Sans doute, la créature est très belle ; mais tu es mon ami, et la maîtresse d'un ami est sacrée à mes yeux. Te rappelles-tu... On a sonné, Roger, on a sonné !

— Eclard, c'est elle, c'est elle ! et tu seras peutêtre la cause d'un grand malheur...

Constance était pâle, d'une de ces pâleurs éternelles sous lesquelles invisibles, glissent les sensations, se dissimulent les sympathies et les haines. Etait-elle belle? Bloc de marbre sculpté, doté par l'artiste de la pureté des apparitions idéales ; yeux d'un bleu vague, à la prunelle vivante, mais presque immobile ; des cheveux blonds comme les premières coques du maïs, ondulés, fins, aromatisés de cette senteur féminine qui grise; une bouche dont le

sourire semble une menace ou une constante ironie;

ii6 l'amour romantique

un nez d'aigle aux narines battant comme des ailes de colombes ; un duvet d'or plus soyeux que le col des coqs de roche au-dessus d'une lèvre recourbée en arc antique, et ce duvet d'or, sillon lumineux, descendant des tempes, contournant l'oreille, glissant sur l'encolure et allant se perdre dans la profondeur des épaules, riches et blanches comme les neiges polaires ; mains et pieds d'enfant ; une taille souple comme les lianes; torse de vestale ! Dites I dites si Constance était belle, si, à son aspect les ascètes n'eussent pomt faibli, si les mystiques n'eussent point oublié devant elle les anges des visions. Et cependant cette beauté qui troublait, cette beauté qui enflammait les sens conmie le feu enflamme la poudre, les refroidissait et les glaçait aussi rapidement qu'elles les avait allumés. C'est qu'il y avait quelque chose d'implacable, de calcaire, je ne sais quelle satanique pétrification dans cette statue ambulante, je ne sais quoi d'infernal qui disait: Je brûle ce que je touche, je détruis ce que je veux détruire, je gèle ce qu'il me plaît de geler.

Elle s'avança.

— Me voici ! dit-elle.

Rihor tremblant lui prit la main et la baisa.

— Monsieur Jean-Jacques Eclard, mon meil-

HUIT JOURS DANS LtS NUAGES II7

leor ami, déclara-t-il en désignant son camarade ébloui, fasciné.

Jean-Jacques salua gauchement. Constance inclina légèrement la tète ; puis :

— Un fauteuil, Messieurs ?

Elle ôta lentement sa capote de soie noire, son manteau large et mat ; sa tète et son col éblouissants de pâleur parurent s'élancer des plis de sa vaste et sombre robe de velours. On eût dit une tète et un buste de pierre sous une auréole de feu, s'enlevant dans les ombres,

— Monsieur est votre intime, m'avez-vous dit, monsieur de Rihor ?

— Oui, Madame.

-^ U sait tout alors.

— Tout.

Jean-Jacques se leva et ât mine de se retirer.

— Puisque vous êtes dans le secret, pourquoi vous en iriez-vous? Restez, Monsieur,., je vous en prie.

Eclard se rassit^ malgré les regards flamboyants de Roger.

— Monsieur de Rihor, reprit Constance, vous êtes poète, j'aime la poésie, et souvent elle m'a séduite.

Il8 l'amour ROMANTIQUE

Le cœur de Jean-Jacques bondit dans sa poitrine; Rihor saisit la main de Constance et la baisa de nouveau:

— Je ne puis et ne saurais vous dire qu'une chose: je vous aime!

— Oh ! moi, je ne vous aime pas encore.

— Madame y vous nous aimerez y gémit Eclard.

— Vous croyez. Monsieur ?

— C'est ma conviction.

— Ah !... et vous la basez ?

— Sur votre présence ici.

— En vérité?

— Madame, en vérité !

— Eclard, puisses-tu prophétiser, murmura mélancoliquement de Rihor.

— Vous êtes deux visionnaires, deux poètes.

Messieurs.

— Pourquoi?

— N'êtes-vous pas émus, émus devant une femme ?

— Emus d'amour, dit Jean-Jacques solennel.

— D'amour ? interrogea Constance.

— D'amour ! affirma Roger.

— D'amour ! répéta Jean-Jacques.

— Un coup de baguette et l'amour s'envole ;

et tenez, voici le coup de baguette : Monsieur de Rihor m'a invitée à dîner, et j'ai faim. L'amour et la faim sont ennemis, n'est-ce pas, Messieurs ?

— Vous les réconciliez, dit Roger.

— En rendant la faim amoureuse, acheva Eclard.

— Bourgogne et Rhin, qu'en dites-vous, de Rihor ?

— Rhin et Bourgogne ! Madame.

Des hommes chez qui l'expérience ne domine pas les passions sont soumis devant la femme à d'étranges hontes, à d'intenses et persistantes timidités , surtout en présence d'une belle qu'ils convoitent. Tout les intimide, tout les trouble, tout les bouleverse, ils sont pris de vertige. Les ardeurs qui montent et s'élancent de leurs entrailles, les tableaux que leur imagination dessine, les mots avec lesquels ils voudraient traduire leurs désirs, rien, ils ne peuvent rien transmettre, ils ne savent et n'osent rien traduire. Si les bouleversements de l'esprit, les tumultes de l'âme ne sont pas toujours décelés par l'altération des traits, le plus souvent les traîtres qui dénoncent à toute fille d'Eve les sentiments et les vœux de qui la courtise et lui permettent d'en tirer parti, sont les variations de la voix, l'incertitude et les frémissements du geste, l'égarement des yeux, la

I20 l'amour romantique

lourdeur de Tintellect ; et pendant que l'homme tremble, hésite et désire> la fenmie surveille, guette et combine.

Rihor se disait : Je suis ridicule ; oh ! si je pouvais parler !

Eclard pensa : Je suis ridicule; oh ! si je pouvais parler I

Ils parlèrent enfin. Constance, habile échanson, les força à rompre le silence. Le bourgogne avait allumé les fièvres, le rhin les fit éclater.

— Aimez-vous, Moqisiçur Eclard ? demanda Constance.

Jean*Jacques tressaillit. Sa timidité avait disparu, ses yeux étincelaient ; excité par l'ivresse il avait 1

toutes les audaces. |

— Aimer l Et qu'est-ce aimer ? L'amour fest un mot inventé par les sots et que répètent les crédules. Je n'y crois pas.

— Ah ! vraiment ?

— Je vous affirme que j'ai le mensonge en horreur et que la vérité m'est chère. Qjie les rêveurs ^t les aveugles s'en aillent par les monts et les plaines, en quête d'une aumône, à leur aise ! Moi, j'ai la prétention de suivre, fier et seul, un chemin droit, éclairé par le dédain, comme le ciel par les astres.

Ainsi s'exprimait Jean-Jacques, la tête orgueilleusement redressée, le geste ardent, la parole grondante. Roger écoutait, immobile de stupeur.

— Qiie répondre à ceci, de Rihor ? minauda Constance.

— Eh ! que répondre à ceux qui marchent et nient le mouvement, aux peintres qui nient la couleur, aux poètes qui nient le rhythme, à la source qui nierait l'Océan? Qjie répondre au grain de sable qui nierait l'immensité, à l'étoile qui nierait le soleil, à l'atome qui nierait l'univers ? que répondre à l'homme qui nie Dieu ?

 ces paroles, Eclard ne put réprimer un grand cri. Hébété, il regardait Roger, et celui-ci sérieux, l'ayant aussi regardé, poursuivit :

— Convaincre les convaincus, nul n'y parviendrait. Je dirai cependant à l'artiste : Vois ce que tu as créé 1 Je dirai à la nature : D'où viens-tu ?

Le croyant, devenu sceptique, pensait : On m'aimera, parce que j'affirme l'amour. Et Rihor continua :

— Les mondes roulant dans les sphères chantent l'universelle harmonie et crient: Amour, amour 1

Eclard s'écria :

122 L AMOUR ROMANTIQUE i

— Les terres, les océans, les deux, nés du chaos, aspirent à se confondre dans le néant et crient : Le chaos I le chaos !

En ce moment la main droite et le pied gauche de Constance pressèrent la main gauche de Jean- Jacques et le pied droit de Roger. Tous les deux, Roger et Jean-Jacques, éclatèrent simultanément :

— Il faut croire à l'amour, parce que l'amour c'est la vie !

— Je ne crois pas à l'amour, parce que l'amour c'est la mort I

La tête de Constance ressemblait à une tète de pierre, témoin impassible des convulsions humaines. Son œil était sans flammes, sa bouche sans sourires, son buste sans mouvement. Du marbre, du roc, du bronze, eût-on dit ! Roger et Jean- Jacques soufflaient, épuisés. Par les fenêtres entr'ouvertes, on voyait les étoiles briller au ciel, et lumineuses, regarder ainsi que des yeux.

— Rihor, j'ai besoin d'aspirer l'air, dit Constance. Et s'étant levée, elle alla vers la fenêtre , Roger la suivit. « Votre ami. Monsieur Eclard, reprit-elle à voix basse, est un sot, et de par le monde, il faut être riche ; or, M. Eclard doit l'être pour faire oublier sa sottise... »

— Le pauvre diable n'a que trois mille livres de rente.

— Il est bien sot, alors...

— Constance, je t'aime!

— Je vous aimerai ; mais vous avez trop d'illusions.

— Ah ! j'ai menti en disant que je croyais à tout ; j'ai menti.

— Je vous aimerai peut-être.

— Ne me quitte plus, reste avec moi.

— Je m'en irai, mais je reviendrai.

— Qiiand?

— On vous écrira demain.

Rihor contempla les étoiles, et pleura... Peutêtre priait-il et remerciait-il Dieu.

Constance respecta son extase et vint s'asseoir auprès d'Eclard :

— Alors, si j'avais envie de vous aimer, Jean- Jacques, vous nieriez mon amour ?

— J'ai menti; je crois en Dieu, aux anges, aux femmes; j'ai menti !

— Peut-être en ce cas vous aimerai-je.

— Oh! aimez-moi.

— Vous le voulez ?

— Si je le veux !

— Votre ami, Monsieur de Rihor est un bien

grand niais. . • Pour racheter sa sottise, il est gentilhomme et riche, heureusement?

— Allons donc ! c'est un petit gentillâtre sans fortune.

— Décidément, c'est un sot.

— M'aimes-tu, Constance ?

— Je vous le dirai demain.

— Où?

— Chez moi.

— Je t'aime, je t'aime !

— A revoir. Monsieur de Rihor; à revoir, Monsieur Eclard, dit-elle en s'évadant à tire d'ailes.

Les lèvres de Roger baisèrent les mains de Constance ; Jean-Jacques baisa la main de Constance, des yeux; quand ils furent seuls, et après un long silence :

— Eclard , tu as feint de n'aimer aucune femme, toi qui les aimes toutes.

— Oui, certes ; et toi d'aimer toutes les femmes, alors que tu n'en aimes aucune.

— C'est vrai.

— Très vrai.

Puis ils se séparèrent.

— Jean-Jacques aime Constance et Constance m'aime. Pauvre Jean-Jacques î songeait de Rihor en se couchant.

HUIT JOURS DANS LES rJfUAGES 125

— Roger aime Constance, et Constance m'aime ; Infortuné Roger! se dit Eclard.

Le lendemain, comme Rihor disposait sur le rebord de sa fenêtre plusieurs pots de pensées, afin que ces fleurs symboliques fussent immédiatement aperçues par Constance à son réveil, il entendit sous lui une harmonie fougueuse.

— Je crois reconnaître Talto-basso de Jean-Jacques. L'amour fait Jean-Jacques artiste ! pensait Rihor ému ; mais bientôt mordu par Tégoïsme, il se dit: C'est moi, moi seul qu'aime Constance, ^ elle n'ainie pas Jean-Jacques et Jean-Jacques ne devrait pa3 l'aimer.

— Une lettre pour vous^ Monsieur, fit une voix.

Roger prit la lettre sans voir le commissionnaire qui la lui tendait et qui se retira aussitôt après l'avoir remise; l'amoureux avait reconnu l'écriture de Constance. Avant d'ouvrir la lettre, il la porta à ses lèvres et la baisa pieusement.

— Elle va venir sans doute ! murmura-t-il.

Monsieur de Rihor,

Je suis morte. H est donc inutile que vous envoyie:^ prendre des nouvelles de ma santé. Il

sera mime inutile que vous venicTi à mon convoi.

« Constance. »

Ce fut un coup de foudre ! Roger anéanù, sans pensée, se laissa choir sur une chaise : puis il ferma les yeux, ayant subitement horreur de la lumière.

La souffrance procrée parfois de bien puériles et de bien grotesques idées.

— Si Jean-Jacques, ayant imité l'écriture de Constance, avait voulu me faire peur ?

Et Rihor s'étant levé, courut à une cassette d'ébène dans laquelle était soigneusement couchée toute sa correspondance avec Constance. Longtemps, bien longtemps, il compara l'écriture des diverses lettres et l'écriture de la dernière. Quand il ne lui fut plus permis de douter, il se mit à rire sans savoir pourquoi il riait, et il avait des larmes dans les yeux.

Cependant Eclard heurtait à la porte de Constance. Habit noir, gants paille, col gentlemanriders, stick, monocle; sa mise était irréprochable.

— Madame Constance ? demanda-t-il à la soubrette qui était venue lui ouvrir.

— Le nom de Monsieur ?

— Monsieur Jean-Jacques Eclard. Voici ma carte.

— Qpe Monsieur veuille avoir la bonté d'attendre un instant.

Qjiand la soubrette reparut, Jean-Jacques bouillait d'impatience.

— Madame a dit que le nom de Monsieur lui était inconnu.

La bouche d'Eclard trouva le plus impertinent de tous les sourires.

— Madame a mal lu certainement. Donnezmoi ma carte.

Et avec le crayon de son portefeuille, Jean-Jacques, au-dessous de : Jean-Jacques Eclard, sur la carte écrivit :

tA qui, hier soir, che:(^ Roger de Rihor, vous avez donné rende^^vous pour aujourd'hui y trois heures ?

La soubrette disparut et reparut bientôt après, tenant toujours en main la carte de visite.

— Voici la réponse de Madame, écrite sur la carte de Monsieur.

Eclard lut :

Je vous affirme. Monsieur Eclard, que je ne vous connais pas du tout.

Eperdu^ chancelant, sans répondre un seul mot, ignorant ce qu'il faisait, Eclard salua profondément la soubrette et voulut se retirer. En son trouble il ne savait plus retrouver les escaliers; il les descendit difficilement, à tâtons. Dans la rue, il aspira l'air à pleins poumons; il suffoquait. Ayant levé la tète, il lui sembla que Rihor à sa fenêtre, se riait de sa mésaventure et le prenait en pitié, et il se dit :

— Elle et lui , ils ont combiné le coup.

Hier soir, ils sont restés à l'écart cinq minutes, se parlant à voix basse dans l'embrasure delà croisée^ Constance sera àmoi, devrais-je provoquer Rihor en duel et le tuer sans pitié?

Rihor qui avait vu sortir Jean-Jacques de chez Constance , n'avait pas aux lèvres le plus léger sourire. Il avait pris au contraire, le trouble et la démarche incertaine d'Eclard pour te délire du bonheur, et pensait :

— Jean- Jacques m'a trahi. Il aimait Constance et Constance l'aimait. Hier, pendant qu'ivre de joie je contemplais les astres, ils se parlaient à voix basse. Ils préparaient leur mystification, les malheureux ! Dussé-je provoquer Eclard en duel et le tuer. Constance sera à moi !

Un moment après, Roger écrivait :

Monsieur Éclardy

Fous êtes un traître et J'attends vos témoins.

« Roger de Rihor. »

Cette lettre écrite, pliée et cachetée fiévreusement, il sortit à la hâte.

— Vous remettrez ceci à mon ami, dès qu*il rentrera, dit-il au concierge de la maison; urgent, très urgent!

Instinctivement, Edard avait marché droit devant lui, sillonnant les rues et les carrefours, traversant les avenues, contournant les places et les monuments. Son allure était rapide comme la course de qui, par la vélocité de ses pas, espère échapper aux pensées qui le harcèlent et le déchirent. Tête basse, yeux sombres, traits convulsés, il allait, il allait. Tantôt ses coudes heurtaient les passants, tantôt ses pieds trébuchaient au rebord des trottoirs, pataugeaient à travers les immondices et dans les eaux bourbeuses des ruisseaux; tout à coup, sur le boulevard des Italiens, il eut conscience de lui-même, et regarda la foule. Adossé contre un kiosque, inactif au centre des agitations humaines et du tumulte, il rêvait de steppes désolés, éprouvait les horreurs du silence et les angoisses de la solitude. Tous ces corps qui passaient

j3o l'amour romantique

repassaient, tourbillonnaient autour de lui, lui parurent une ronde de fantômes. Quelques amis le saluèrent, il leur rendit un coup de chapeau machinal, ne se doutant même pas de ses actes. Soudain, il cria. Parles lignes indécises de l'hallucination, il avait entrevu un groupe ironique; elle^ hautaine et sérieuse, et lui triomphant, ivre d'amour; ils s'enfonçaient la main dans la main, en des bosquets pleins de parfum, d'oiseaux, de soleil; ils cherchaient un nid d'ombre et de mousse où rêver, dormir et s'unir encore... !

— Jean- Jacques ! . . .

On eût dit au loin un écho.

— Jean-Jacques !

Il écouta...

— Voyons, es-tu somnambule ?... Est-ce l'équipage de La Sisina arrêté devant le Palais de l'Industrie qui te plonge dans l'extase ?

Et deux mains lui serraient vigoureusement les siennes.

— Fabius Real, s'écria-t-il enfin, est-ce ton spectre ou toi-même ?

— Moi-même en corps et en âme, du moins je le suppose ; oui, moi, de retour des Grandes- Indes et présent à Paris sur le bitume des Champs- Elysées aujourd'hui, jeudi, 25 avril 1859, à six

HUIT JOURS DANS LES NUAGES * l3l

heures treize minutes du soir, et tenant par les doigts son très nuageux copain d'Henri IV et de la Sorbonne...

— Je suis heureux de te revoir, Fabius, très heureux.

— Hum ! Tu ne me semblais guère cependant empressé à me reconnaître. Je t'ai parlé, secoué, topé cinq minutes durant. A quoi diable songeaistu donc ?

— A certaine odalisque qui ne pense guère à moi.

— C'est ton tort !

— Oui, c'est qu'elle a des galbes, comme dit Karolus, le dernier grand prix de Rome, notre ancien compagnon.

— Ah, vraiment !

— Et tu n'es jamais monté aux cieux qu'elle habite, toi coureur d'aventures.

— Son nom de guerre ou de baptême ?

— Constance.

— On en a beaucoup connu qui se nommaient de la sorte et fort volages. Où cet ange t'est-il apparu ?

— Par une fenêtre.

— Bah ! par une fenêtre ; je gage qu'elle est blonde comme les blés ?

i32 l'amour romantique

— Oui, certes.

— Et débarquée à Paris depuis dix jours à peine.

— Je l'ignore, mais je l'ai vue pour la première fois jeudi dernier.

— Ravissant, charmant, prodigieux ! c'est elle, il n'y a qu'elle pour prendre les cœurs de la sorte, entre ciel et terre ; ce n'est pas l'ange de l'alsphalte, c'est la chérubine des balcons. Aurais-tu, par hasard, sur toi quelques chiffons de papier griffonnés par elle, car si la créature et celle de qui je parle ne font qu'un seul même corps, elle doit cultiver le style épistolaire ?

Etonné, stupéfait, ahuri, le pauvre Eclard tendit à Real la carte de visite où la séductrice avait tracé ces mots :

Je vous affirme^ Monsieur Eclard ^ que je ne vous connais pas du tout.

— Ah ! c'est elle, s'écria Fabius en riant comme un fou; c'est elle...

— Elle? explique-toi...

— Laisse-moi me désopiler la rate, attends un peu, vraiment, c'est trop drôle... Ah! c'est fantastique !.-.. Imagine-toi que j'arrivai le ii de ce mois, à bord de YHavelocky in London. Que faire en cette Babylone morose ? C'est la ville des manufactures et de l'ennui . Je me hâte de pren-

HUIT JOURS DANS LES NUAGES l33

dre un logement au quartier français, 20, Earl Street BlackfriarSy Great Ducke's taveruj où je pensai bien rencontrer quelque beauté facile des rives de France qui m'aidât à descendre doucement le fleuve de la vie. Or, le lendemain de mon installation, 21 , Earl Sreet Blackfriars, Black Prince's hôtels j'aperçus en face de mes fenêtres et à sa fenêtre une Parisienne adorable... Or tu sais que Ton reconnaît d'emblée, à je ne sais quoi, les Parisiennes en tout pays, aussi bien à Tombouctou qu'à Fouilly-les-Oies. A l'œil, au profil, au sourire, aux manières de la mienne, je vis illico de quelle façon il convenait de l'assaillir, et dix minutes après^ j'entamais les négociations, et tiens ! j'ai justement dans mon portefeuille la correspondance qui s'engagea entre elle et moi.

Lis, je permets.

a Great Duke's tavem.

Midi.

O MadamCy

Le Monsieur d'en face... »

« Black Prince's hôtel.

Midi dix minutes.

Monsieur ????

Votre Voisine... »

i34 l'amour romantique

« Great Duke's uvem.

Midi un quart.

Itf ckf du ciel, s'il vous pkUt, au pilerin soussigné.

Fabius Real. »

« Black Prince's hôtel.

Midi vingt.

De quelle terre ou de quel enfer vene^^-vous ?

« Great Duke's tavem.

Midi vingt-cinq.

Je viens de Golconde.

« Black Prince's hôtel.

Midi trente.

Et vous en apporte^}

Constance. »

« Great Duke's tavem.

Midi quarante.

Curieuse I un diamant.

Fabius. ^

a Black Prince's hôtel.

Midi quarante-trois.

Qui pise ?

Constance XXX. »

HUIT JOURS DANS LES NUAGES l35

« Great Duke's tavem.

Midi quarante-huit.

Heu,.., Heu!

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