AUX
^MOU%S ÉTEICK.ELLES
I ù commence, où finit le rêve ?
Où commence, où finit U réalité ? La ligne de démarcation n'est pas fadle à déterminer. Après de longues recherches, j'avais cependant trouvé un moyen.
Aux Amours éternelles ! l'enseigne de midtre Bonot, coiffeur, fusait face aux fenêtres de mon entresol.
J'wme l'herbe de Nicot. Yeux vagues et poursuivant dans les spirales de la fumée mille formes incertaines, quand je voyais venir à moi le page de reine Fantaisie et l'entendais me dire : « Sei-
gneur, le nuage est prêt, » je fixai mes regards sur les Amours itemelles.
Emporté par ThippogriiSe du mystère, je les voyais s'estomper, se confondre dans la teinte grise du sol, s'e£Facer et disparaître... Je planais. En descendant des zones fantastiques, le premier point terrestre que j'apercevais encore indécis, confus, c'était l'enseigne. Insensiblement, elle se dégageait, s'éclairait et m'apparaissait enfin au retour telle qu'avant le départ.
Baromètre, thermomètre, montre, cadran solaire, elle me tenait lieu de tout cela; de plus c'était une belle toile! Elle témoignait chez son auteur d'une science parfaite des illusions et des artifices de la perspective. Large et longue d'un mètre, elle contenait un monde. C'étaient d'innombrables groupes de femmes qui s'en allaient entrelacées vers un pays inconnu. A l'horizon, la caravane se perdait dans des sentiers de roses, non loin d'une masse granitique dont la cime regardait sournoisement de hurlantes cataractes s'enroulant à sa base. Non, ce n'est point un pinceau vulgaire qui avait enfanté ces pèlerines nues errant entre les fleurs et les rocs, sous un ciel éblouissant, sur la crête des goufires ! Ces couleurs n'avaient pas été combinées sur une palette triviale, ces gammes
étaient dues à quelque maître! L'inscription elle-même échappait au goût vulgaire. Un barbouilleur^ sans la modifier, eût écrit : Aux amours éternels! l'artiste anonyme et fantasque avait préféré : Aux amours éternelles !
M. Bonot, chaque fois que je l'interrogeais touchant son tableau, se contentait de me dire de sa voix pâteuse :
— Je ne sais pas, je ne sais pas; il me fallait une enseigne.. • Tant vaut celle-ci qu'une autre; je ne la changerai point !
En vérité, il valait mieux questionner le tableau lui-même; aussi m'y décidai-je. Par les prestiges d'une contemplation opiniâtre aperçues comme au travers d'un voile, les Amours Étemelles se revêtaient de mille aspects, se couronnaient de constellations. Etranges et folles étreintes! Les gorges lascives se mouvaient, tourbillonnaient, et les corps unis de glisser, disparaître, revenir et se dérober encore comme des feux follets dans l'ombre. En tout mon être circulait une singulière volupté dont les titillations sollicitaient et caressaient tous mes organes à la fois. Je ne dormais pas, je n'étais pas éveillé, je vivais dans une sorte d'extase magnétique. Les tumultes du monde réel, flottant vaguement côte à côte du mirage et m'arrivant comme
un lointain écho, étaient impuissants à m'en arracher. Douce et violente attraction qui me tenait suspendu au-dessus des régions terrestres IJe ne puis mieux faire comprendre cette situation qu'en la comparant à celle d'un homme assoupi, qui goûte les enchantements du rêve et perçoit néanmoins autour de lui les choses qu'il sait bien ne pas appartenir aux mondes métaphysiques, par lesquels il vagabonde : double vie, impressions soumises à des lois diverses. On dirait que, pour agir, pour se mouvoir, le corps attend l'arrivée d'un moteur, l'esprit, qui n'ayant rien à faire pelidant le chômage de la machine, s'est élancé dans une sphère propre à son essence, à son impondérabilité. D'hallucinations en hallucinations, de mirages en mirages, j'atteignais aux vertiges de la seconde vue. Il y avait scission entre l'être impalpable et l'être corporel. Je me nourrissais . de voluptés ineâfables, de plus en plus aimées et prolongées chaque jour^ Sous leur impérieuse intensité, j'étais avide du sommeil de l'individu physique. Oui,. telle était sa puissance, mon rêve me montrait un autre moi-même. Vrai ! j'étais spectateur et acteur. Je regardais, et c'était moi, moi aussi qui me ruais au milieu des femmes vitalisées des amours éternelles; et elles m'enivraient de caresses et d'embrasse*
AaX AMOURS ÉTERNELLES I49
ments dont rattracdon m'initiait à la turgescence des satyres , à la béatitude des mystiques.
Conmient définirai- je le rire étrange qui des nuées vint me précipiter sur la terre ? Ce rire que j'entendis (et, à travers le souvenir, je l'entends encore, sur mon âme!), ce rire avait quelque chose dont le caractère m'alarma fort. Il était âpre , amer , déchiré , rauque , troublant. Son étrangeté me fit d'abord songer au craquement que produit un fil violemment rompu par une tension irrésistible, et ensuite à ces sifflements particuliers, mais bien plus aigus, qui s'échappent des lèvres d'un épileptique. Descendait-il de l'air, montait-il du sol ? Il m'eût été impossible de préciser la direction suivie. Une seconde explosion détruisit l'incertitude de mes pensées. Je regardai sous moi, dans la rue, A ma gauche, sur le trottoir, les yeux levés vers mes fenêtres, je vis un individu dont le regard, interceptant les investigations du mien^ me traversa de part en part ainsi qu'une lame.
En vérité, j'ignore si ma chute de l'espace avait produit en moi une commotion désorganisatrice, si les fantômes gracieux que je harcelais, subitement délaissés pour la pittoresque hideur de celui que je vis ici-bas, m'agaçaient à leur tour, si
l5o L*AMOUR ROMANTIQUE
le contraste m'avait terrifié par sa brusquerie et sa soudaineté ; mais je tremblais, je frissonnais. Tout en sentant que celui qui avait poussé le rire insolite était là sous mes yeux, je ne voulais pas y croire, et je cherchais, de ci de là, très avidement, quelqu'un que j'eusse reconnu avec plaisir comme son auteur.
Une troisième fusée pénétra jusque dans mes profondeurs les plus intimes. Malgré les révoltes de ma volonté, comme si mes yeux eussent été appelés par les vertiges attractifs d'un gouffire, je me retournai vers le rieur et l'examinai avec une curio* site fébrile.
Il était maigre et grand. Son costume, noir, étroit, collant, le faisait paraître plus haut et plus s^c encore. Sa pâleur avait je ne sais quoi de verdâtre , qui s'enlevait en vigueur sur le sombre des vêtements. Ses bras décharnés et longs redoublèrent mes sensations de terreur. Une de ses mains était tendue vers l'enseigne de M. Bonot, et l'autre, la gauche, crochue et jaune, était levée vers moi, et il me semblait que cette patte montait, montait comme pour m'étreindre. Un implacable orgueil et un dédain encore plus implacable étaient gravés sur sa face osseuse, oblique, encadrée de cheveux crépus et grisonnants. Sa tête était belle,
AUX AMOURS ÉTERNELLES l3l
mais d'une beauté sinistre. Le nez affectait de sataniques courbures que je retrouvais aux mous* taches d'ébène, fines et tortillonnées. Du menton aigu partaient deux touffes divisées, clair-semées, en pointe. Son rire tintait encore en moi, quand des dents découvertes par le rictus jaillit un autre sifflement. Alors mes yeux virent les siens, et y restèrent attachés. S'en échappait-il un influx magnétique, mais quelque chose comme une chaude bouffée souffla à mon visage, des frissons coururent en tous sens dans mes veines, et toujours je regardais les yeuxy. les yeux étranges. Je ne voyais que du noir, rien que du noir, et ce noir brillait ; ce sombre m* éblouissait, et de cette nuit s'élançaient des étincelles si précipitées, qu'on eût dit un éclair permanent.
L'inconnu restait immobile, et je ne saurais dire si j'avais fait le moindre mouvement. Enfin, il jeta un dernier regard sur les Amours Éternelles et, m'envoyant pour adieu une note horriblement sardonique, il disparut, emporté dans les soubresauts d'une allure désordonnée.
D'où venait-il ? où allait-il ? quel était cet homme ? quelle cette lugubre réalité s'interposant ainsi
iSi l'amour romantique
entre mes songes et moi ? qu'avaît-il à m'apprendre, quel avis à me donner, celui dont la seule approche avait fait envoler la magique cohorte de mes rêves ? Par quelle puissance ma pensée circonscrite dans le souvenir de son apparition traînait-elle après soi de lourds pressentiments, des craintes insurmontables ? Disparues, mes visions, aux rayons du soleil ! mais de grimaçantes silhouettes dans les ténèbres des nuits, et toujours le profil anguleux de cet être et les crépitations de ses rires menaçants. Lui, lui, chaque jour à la même heure, l'heure à laquelle son premier cri avait déchiré mon oreille, passait et s'arrêtait sous les fenêtres de mon entresol. Ses lèvres se retroussaient pour me sourire, ses yeux se levaient pour me regarder, me brûler. Je devinais sa venue, je Tentendais arriver. Qjie de fois, après avoir brusquement fermé mes fenêtres pour ne pas le voir dans la rue, ne me retrouvai-je pas penché à la rampe du balcon, sans me rappeler mes actes, mes mouvements, tremblant sous la fascination de son œil. Si je ne devais plus le revoir ! me disais-je un jour, le premier où ITieure habituelle, midi, avait passé sans qu'il parût. Et, tranquille comme le dormeur délivré d'une goule qui aurait longuement pesé sur sa poitrine, j'osai examiner l'enseigne de M. Bonot»
AUX AMOURS ÉTERNELLES l53
la caresser de mes regrets. Les Amours Éternelles s'illuminèrent doucement, timidement. Déjà les groupes reprenaient à mon imagination la vie amoureuse dont elle les dotait naguère.... mais tout à coup, en des attitudes inusitées , sous des voiles noirs traînant à terre comme des linceuls, les pèlerines gravirent péniblement la cime alpestre ; je les suivais pas à pas. Leurs lèvres trahissaient des regrets, leurs yeux la douleur. Elles détournèrent la tête, leurs bras se tendirent et m'enlacèrent; et j'entendis des sanglots, puis, de tous côtés, comme une clameur d'angoisse, ces mots retentirent : Adieu ! adieu I Et. . .
— Ah! ah ! ah !
C'était le rire âpre. Où était-il. Lui? je ne le voyais pas. Dans la rue, personne! Etait-ce un écho de son inoubliable hilarité qui assaillait mon esprit à l'improviste ? Je ne sais, mais dans ma chambre une vibration suraiguê, comme un son qui eût traversé le sol et de mes pieds grimpé à mon tympan, bruissait^ gémissait ici , là, partout. Où se réfugier, comment la fuir ? Elle me poursuivait. M'élancer dans l'escalier, franchir les marches quatre à quatre, glisser dans le couloir. . . Je suis dans la rue enfin. Je me cogne à quelqu'un. Horreur, c'est lui !
i54 l'amour romantique
Adossé à la porte de Thâtel, ses grands bras croisés et lui faisant ceinture, il regardait les Amours Éternelles avec émotion, eût-on dit.
Mon épouvante se traduisit par des cris inarticulés ; il se tourna vers moi. Sa figure avait une expression singulière. Il fit un pas, puis deux; et d'une voix dont les notes pleines et contenues grondaient sourdement:
— C'est vous, Monsieur, demanda-t-il, qui habitez à l'entresol de cette maison, vous qui, tous les jours, à heure fixe, contemplez l'enseigne de Boniface Bonot ?
Etait-il possible qu'en mon trouble je pusse observer minutieusement l'attitude , la voix, le geste de celui qui me parlait!... Je n'essayerai nullement d'analyser ce phénomène ; en vain, d'ailleurs, l'essayerai-je ; mais j'avais vu un sourire où la sympathie et l'amertume se combattaient, des yeux recelant des compassions et des colères, j'avais entendu unç voix très émue et très railleuse à la fois.
— C'est moi. Monsieur, balbutiai-je avec peine.
— Qiie vous êtes enfant, mon ami I
— Votre ami ?
— Oui, votre ami. Voyez, mes cheveux grisonnent, les vôtres ont l'opulence et les reflets de
AUX AMOURS ÉTERNELLES l55
VOS vingt-cinq ans ; vous devez avoir cet âge. La pureté des lignes frontales, la finesse des contours, vos maxillaires sans saillie, la barbe rare, accusent vingt ans ; mais une ravine tourmentée, prenant naissance au-dessous des régions temporales et se prolongeant comme une ombre jusque au milieu des joues, m'affirme que je ne suis pas dans Terreur. Vous jouissez de la jeunesse, je possède l'expérience, c'est pourquoi je vous appelle mon ami, diavolo 1
Ce diavolo final arrêta l'ironie qui chatouillait mes lèvres.
— L'expérience , caramba ! poursuivait mon interlocuteur en marchant à mes côtés, car je marchais sans aucune volonté , et sans savoir pourquoi ; l'expérience se lève un beau matin, c'est d'ordinaire à la trentaine de l'homme, et vient vous dure : Me voilà! Je me suis fait attendre, mais je ne te quitterai plus. Goddam / pourquoi l'expérience ne vous apparaîtrait-elle pas sous mon aspect ? Est-ce qu'elle ne se montre pas tout à coup dans un sourire des étoiles, une grimace de la lune, l'orgueil du soleil?... ' .
En écoutant parler l'inconnu, ma fi'ayeur s'était évanouie.
Sur sa figure s'épanouissait tant de bonhomie
i56 l'amour romantique
que, malgré moi, je m'accusais de mes répulsions primitives. Je l'examinais sans crainte à présent et le trouvais même d'une originalité très amusante ; cependant pourquoi disait-il tantôt diavolo,- tsûitôt caramha, tsaitàt goddam !
— Hunder teufelt s'écria-t-il en bon tudesque comme je faisais cette réflexion.
— Or ça, lui-dis-je, de quel pays êtes-vous ? vous employez des exclamations familières à tous les peuples de l'Europe, et votre accent n'aide guère à déterminer votre nationalité. !
— Diau me damne ! En revanche, le vôtre ne cache pas que vous êtes né aux bords de la Garonne.
— Seriez-vous assez aimable pour satisfaire ma curiosité ? Etes-vous Russe, Belge, citoyen de la République de Saint-Marin ?
— Je ne suis pas né sur terre.
— Hein! "
— Ni au ciel.
— Serait-ce en enfer ?
— Presque ! sur TOcéan, pendant une tempête, morbleu !
Nous marchions toujours ; une force invisible réglait mes pas sur les siens.
— Si extraordinaire, reprit-il, que puisse vous
AUX AMOURS ÉTERNELLES l57
paraître ma façon d'aborder les gens ; tant inusitée soit-elle, vous m'écoutez avec complaisance, je vous en remercie, et vous m'en rendrez bientôt grâce... Tenez, voici un café, il est désert, entrons-y. Pardon, avez-vous quelques minutes non pas à perdre, mais à mettre à profit ?
— Oui, certes, oui...
Ma curiosité grandissait. Nous entrâmes dans le café et nous nous assîmes.
— Qjie désirez-vous ?
— Du punch.
— Bien. Du punch et de Teau avec du sucre, garçon !
Ce que nous demandions fut apporté. Mon compagnon laissa le sucre dans la soucoupe et but avec avidité deux verres d'eau pure.
— Qju'avez-vous à regarder les Amours Eternelles^ l'enseigne de mons Bonot ? me demanda-t-il, souriant.
Cette question me gêna, me surprit et néanmoins je l'attendais.
— L'enseigne de M. Bonot, répondis-je, est originale. Peinture remarquable, légende artiste. Ne trouvez-vous pas ? Assurément pareille chose chez un coiffeur...
— Vous a étonné, bah ! et pourquoi ? Le dit
j38 l'amour romantiqur
sieur s'appelle Bonot ; sa femme. Camélia ; l'amant de sa femme, Hermami Rixder van Âvenskreit, un flamand.
— Je vous avoue. . .
— Ne soyez pas si preste à Pétonnement I II est impossible que vous n'ayez pas remarqué que toutes les femmes des Amours Étemelles sont, il est vrai, d'un roux plus ardent les unes que les autres, mais toutes fauves, Madame Bonot est fauve; qu'elles se ressemblent toutes, et que, si les attitudes sont variées, le profil est un ; que leurs yeux sont bleus conune ceux de la dame de la boutique.
— Tiens, c'est vrai ! Elles ont toutes l'œil d'azur, oh ! très vrai*.
— Comme il est vrai que l'enseigne fut une déclaration d'amour du peintre à la patronne, conmie il est encore vrai que le patron est...
— L'homme le moins comraunicatif que je sache! Je l'ai interrogé sur le tableau; il paraît n'en rien savoir.
— n n'en sait rien, naturellement ! Depuis quand s'il vous plaît, les femmes font-elles lire à leurs maris les déclarations d'amour peintes ou écrites qu'elles reçoivent ?
— Alors, M. Bonot serait....
AUX AMOURS ÉTERNELLES iSç
— Oui, lui coiffeur, parfaitement coiffé!
Bonot, Hermann Rixder van Avenskreit, Camélia ! Les noms ne vous révèlent donc rien à vous ?
rien, absolument rien? Bonot, sur cent-quatrevingt-dix-neuf fois, quand on s'appelle ainsi, on est une victime béate! Camélia? poupée romanesque I Hermann ? un artiste, un rêveur, un somnambule. Narcisse? un gnome. Â propos, quel est votre nom.
*— Léon...
— Ah bah?
— Mais oui.
— Ce devait être.
— Vous dites ?
— Ceci : Renversez le nom, prenez-le à rebours et vous aurez Noël : St^PU en langue hébraïque, c'est-à-dire « bonheur, repos de Dieu. » Léon, au contraire, nous donnera : l^tûS, c'est-à-dire « pour la misère, pour le malheur ! »
— Serait-ce une prophétie ?
— Oui et non ; oui, si vous vous laissez gouverner par vos fièvres; non, si vous les dominez. Vous me contraignez aux aveux : en vous voyant vous m'avez fait pitié. J'ai reconnu que vous subissiez l'inexorable autocratie des passions. S'il m'était donné de vous montrer l'humanité sous son vrai jour, peut-être vous sauverais-je encore,
l6o L*AliOUR ROMANTIQUK
si vous n'étiez pas de ceux qui veulent n'être pas sauvés ? Mais je prends exemple sur votre confiance, vous m'avez dit votre nom, voici le mien : Malô Verdad.
— Ah! Verdad?
— Oui, Verdad ; en français, Vérité !
— Malô,vous avez dit Malà?scandai-je lentement.
— Un peu , mon neveu ! Soyez sans crainte, c'est le nom d'un saint très modéré... Nous nous connaissons un brin, à présent, mais pas assez encore. Â parler franc, je lis dans votre âme, mais vos sourcils contractés m'affirment qu'il vous est difficile de déchiffi-er dans la mienne; cela viendra sans doute.
Il parlait avec une extrême lenteur. Son grand œil noir, très animé, inquiet, chercheur, contrastait avec l'immobilité de sa hce^ Chose singulière, particularité qui m'occupait depuis quelques instants, les paupières ne jouaient pas ou plutôt ne jouaient qu'à demi ; mais ses prunelles me fixaient comme si elles eussent voulu plonger dans mon être, et cependant l'expression générale de la physionomie ne m'inspirait aucune répugnance. Je me sentais entraîné, je ne sais pourquoi, plutôt à plaindre cet homme qu'à le redouter, à le fréquenter qu'à le filin
AUX AMOURS ÉTERNELLES l6l
— Vous me remercierez un jour des conseils * que je veux vous donner, vous ai-je dit, et je le répète, nous sommes amis de trop fraîche date par malheur; sans cela j'exciterais vos confidences, et vous-même peut-être en appelleriez-vous à mon expérience.
— Ainsi ferai*je néanmoins et sans retard I m'écriai-je.
L'ironie de mon acclamation avait été trop ex* pressive; elle révéla ma pensée.
— Voudriez-tousvous gausser de mes cheveux gris ? répliqua-t41 ; votre résolution est louche. Des pièges se cachent, se combinent dans votre esprit et sur vos lèvres. N'importe, je vous écoute, parlez, mais lentement.
— C'est inutile. Avez-vous' un crayon ?
— Oui ; voilà. Qiie prétendezrvous ! Hiéroglyphier un rébus ?
— A savoir !
Je pris le crayon et, sur le revers d'une vieille enveloppe de lettre, j'écrivis :
— Donnez-moi un conseil, maintenant, ajoutaije en riant au nez de mon interlocuteur.
Il abaissa sur le papier ses yeux qu'il avait tenus braqués sur les miens. Sa bouche n'eut pas un
i62 l'amour romantique
souffle plus précipité. L'étonneraent y était illisible. En tous sens, avec une gravité, un sang-froid bien plus narquois que mes gestes et mes œillades, il examinait, flairait l'enveloppe.
— Permettez-moi, dit-il enfin, de vous adresser un avis et un reproche; l'avis : Prenez garde, de prendre pour infaillibles les embûches que vous tendez ; le reproche : Il est injuste de riposter par des quolibets aux sympathies rares que vous ferez naître sur votre route. Voulez-vous approcher de moi?., plus près, encore, là! Courbez la tète, donnez-moi la main, celle que vous préférez. Je vous demande pardon de me livrer à des attouchements sur votre personne ; je dois le faire avant de vous répondre... .
 plusieurs reprises, sans hésitation, il promena sa main sous mes cheveux, tâtant, froissant, pinçant mon cuir chevelu; puis ayant scrupuleusement étudié mes doigts, leurs phalanges, leurs ongles, il dit, comme un acteur à la cantonade :
— Bien, bien, c'est cela, il devait en être ainsi et je ne l'ignorais pas; ayez la complaisance, reprit-il sans me regarder, de me repasser le crayon... Merci!... Tenez, que dites-vous de ceci?
AUX AUQURS ETERNELLES l63
Immédutemeat au-(kasou$ 4es caractères que j'avais tracés» Yerdad ajouta ;
Je crus qu'il était devenu fou.
— Ah bah } fis-je, l'œil goguenard.
— Vous ne comprenez pas ? interrogea-t-il.
— Ma foi non!
n écrivit :
A+E+I-fO+U =z ô ( zéro ).
— Hein I m*écriai-je, qu'en save^'-vous, qui vous l'a dit ?
— Ah I vous comprenez donc ?
— Je suis bien sûr que vous n'y êtes pas, répondis-je ; involontairement j'ai fait à mon problème l'application de votre formule. Ayant oublié que vous ne pouviez avoir la clé 4^ ma pensée, et conune votre explication pourrait s'y adapter à la rigueur, je n'ai pas su réprimer un mouvement irréfléchi... En un mot, je me sui^ répondu
à moi-même*
— Oui, soit! M^s poursuivons notre exercice. Traduispns les initiales par des noms. Ceuxci, par exemple :
A ^ Amélie,
E = Emestine,
I = Irma,
O = Olympe,
U = Ursule^ Je ne raillais plus, le cœur me battait; j'avais oublié le monde. .. Le monde était pour moi tout entier dans le geste, dans les paroles de Malô Verdad.
— Je puis, murmurait-il, me tromper sur la terminaison, mais il est acquis que chacune des initiales figure un être féminin. J'achève et je con-clus de la sorte :
Amélie
Emestine
Irma \ =0 (paiement zéro ).
Olympe
Ursule
Confondu, mon sens moral, confondu ! Fallait-il croire aux oracles, aux aruspices ? admettre la magie des pythonisses, des devins, des prophètes, des mires ?
— Non, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me
AUX AMOURS ÉTERNELLES l65
connaissez, Monsieur. Oh ! qui vous a raconté l'histoire de ma vie ?
— Les A^nours Étemelles et vous-même ?
— Expliquez-vous de grâce.
— J'ai donc frappé juste ?
— Les noms sont exacts..
— Et ils représentent zéro ! ai-je dit.
— Oh ! je vous défie de le prouver !
— Moins de pétulance, jeune honmie. Soyez sérieux conmie il convient. Par où désirez-vous commencer nos expériences ! Voy Vi, Ye, 1 «, Va^ choisissez, vous être libre.
— Quoi, vous sauriez...
— La biographie de vos belles? Non, certes.
Mais d'ores et déjà j'affirme qae pas une ne vaut son pesant d'or et que toutes réunies ne valent pas un zeste.
'— C'est une injure, Monsieur! Si je croyais... Mais enfin, puisque vous vous proposez comme chirurgien infaillible, opérez-moi. Les prénoms que vous m'avez cités sont bien ceux de mes maîtresses. Sur cinq deux sont expérimentées^ usées, oubliées; les trois autres sont les chaînons des deux dernières années de ma vie. Elles représentent, le passé, le présent, l'avenir. L'une est brune, l'autre blonde...
iG6 l'àmouh romantique
— La tr(û$ièûie forcément rousse pu châtaine alors I
Il avût reirouvè soq rire étrange...
— La femme, s'écria-t-il» la femme^ c'est le mensonge éternel, c'est la voile qui nous leurre sur rOcéan vaste et nu. C'est un orage sans accalmie. Oui» c'est la soif insatiable, l'oasis fantastique du désert ; la mort de la viû \ l'assassin de l'espérance ! la femme^ c'est le néant l la femme, c'est le chaos 1
Naguère si railleuse, la physionomie de Malô reflétait la vengeance et la haine. U s'interrompit haletant, mais bientôt transfiguré, il poursuivit :
— Ainsi vous jugerez un jour. Savoir ces véritési est-ce un bien ? un mal ? c'est un bien I Pourquoi un bien? parce qu'un homme n'est ce qu'ildoit être que défendu contre le mensonge, parce qu'il ne peut appliquer ses énergies au but noble de la vie que s'il est fort et libre. Avec la femme, le servage; avec la fenmie, il ampute lui*même chaque jour, sa virilité. Et le but, le but de sa vie s'éloigne.
— Ce but, quel est-il ?
— La conquête et la jouissance de la pensée; la fécondité incessante du génie. Mais vous m'emraineriez, mon ami, aux nébuleuses cimes de l'esthé-
, AUX AMOURS ^TCRNBLLCS 167
tique et de la métaphysique, dans l'exposition de certaines théories que vous estimeriez impraticables ! Il ne s'agit pas de théories ; il £aut des faits, j'en produirai; des preuves, j'en ai les mains pleines. Encore une fois, par quelle lettre commencerons-nous ?
— Malô, répondis^je abattu, avec une morne inquiétude au cœur, les moyens dont vous usez en faveur de ceux pour qui vous avez quelques sympathies, sont avouables ou non, peu m'importe ! mais je veux éprouver votre science; écoutezmoi, je suis jeune*..
— En vérité !
— Je suis jeune, et j'jûme. Qui ! L'Idéal I Où l'atteindre ? Que sais-je! Il me suffit que )e puisse ou croie y parvenir» Mon cœur oscille entre le souvenir, la possession et le désir...
— Souvenir menteur, possession énervante, désir insensé.
— Je cherche à comprendre.
— Vous possédez et vous jouissez; de la possession et de la jouissance, vous ne tirez qu'un bonheur tellement amolli que vous vous replies vers le souvenir en dépit de vous-même ; il est si ténébreux, si complexe, il a si peu comUé vos vœux que vous vous sentez altéré d'inconnu.
i68 l'amour romantique
Ea langue vulgaire, tout cela signifie .que votre maîtresse d'aujourd'hui vous fait songer à l'amie d'hier, et que celle d'hier vous rend avide de celle de demain... vous dirai- je d'abord le passé... ce que fut et sera votre maîtresse d'hier?
— J'y consens.
— Son nom, son adresse !
— Comment?
— Son adresse, son nom ?
Fiévreusement^ à la hâte, j'obéis à l'ordre de
Malô Verdad.
— Dans huit jours, chez vous, en face des Amours éternelles je proclamerai la vérité sur l'objet de vos souvenirs. On détaillera votre lettre E. Salut, au revoir, cher.
Et m'ayant serré la main avec force, il me quitta brusquement.
Le dossier était énorme ; un grand E s'étalait sur sa chemise^
— Voici, dit Malô debout au milieu de ma chambre, voici le compte-rendu analytique de mon expertise... lisez !
Je lus :
« Emestine Minel, veuve Griffu» âgée de 28 ans, demeurant et domiciliée rue Saint-Honoré, n? 372 (î,ooo fr. de rentes, pas de biens immeubles), est née au Mans, le 20 janvier 1830.
« Thomas-Lin, père de la susdite, était facteur à la poste ; Véronique Putau son épouse, femme de ménage.
« La sus-nommée avait quinze ans quand elle perdit sa mère, en 1845.
« Peu de temps après, le 21 janvier 1846, son auteur fut chassé, pour vol, de l'administration postale, n se réfugia àParis et se ât commissionnaire; il se tenait près des halles, au coin des rues Rambuteau et Saint-Denis ; il aimait sa fille comme un homme qui n'a qu'un enfant pour tout bien, pour tout honneur.
« Emestine atteignit sa seizième année. Son père presque aveugle dut renoncer au travail. Elle l'abandonna et partit pour La Rochelle avec un garçon coiffeur, Etienne Coret.
a Deux mois plus tard, Lin Minel mourut désespéré au Val-de-Grâce.
ff Le sieur Coret, vécut deux ans avec sa concubine, puis elle suivit à Marseille un choriste du théâtre de La Rochelle.
« Â Marseille, elle entra en qualité de femme de charge dans la maison d'un vieux célibataire^ ex-^ avoué, presque idiot, nonunë Paul*Ludovic->An^ selme-Polycarpe Griffu. •• »
— C'est un conte, m'écriai^^je en interrompant ma lecture ; un vrai conte !
— Toutes les pièces à Tappui sont jointes au dossier, dit Verdad en riant; donnez, si votas êtes fatiguéi je vais lire, moi.
— Volontiers, Malô continua ainsi :
« Le bonhomme aima la jeune fille, lui reconnut un capital de 60,000 francs et l'épousa.
« En 1848, les époux vinrent se fixer à Paris.
« Paul- Ludovic - Anselme - Polycarpe Griffu décéda le 2 juin 1854, six ans après son mariage.
« Du vivant de son mari, la dai^e avait eu pour amafits attitrés :
tf En 1848, Jules Rîchepinte, de Jotgny (Yonne), courtier en vins»
« A k fin de 1S49, Louis Michet, d'Avignon (Vaucluse), sans profession, qui fut condamné à trois mois de prison pour escroquerie, par la quatrième chambre du tribunal correctionnel de la Seine.
AUX AMOURS éTStlNXLLES I7I
V En 185 1, Giacomo Melsiti, de Turin, connu au boulevard des Italiens et dans les maisons de jeu du passage de l'Opéra sous le nom de comte Giorgione.
« Puis, en 1853, MarcDovieux.... »
— Assez, assez , Malô I je ne veux plus rien savoir.
— J'ai fini... j'abrège la nomenclature. Votre prédécesseur, amant de cette. .« fille, se nomme Mars-Alexandre Madfer, de Condom (Gers), capitaine au* 9"* de ligne; et quant au servant actuel de k veuve Griffu.» •
— Taisez-vous, je le connais.
— Comment ! fat ! vous pensez que votre nom clôt la liste. Par ordre chronologique, j'en vois au moins dix après le vôtre. Voici le dernier :
« Popin-Trippart, notaire à Paris, rue Salleau-Comte, n^ 69. »
— Êst-il possible }.. .
— - A revoir, me dit Verdad en me quittant, à revoir, mon jeune ami. Je vous attends chez moi dans huit jours pour vous édifier sur votre lettre O, et j'espère, ajouta-t-il, en accompagnant ces paroles de son geste anguleux, j'espère bien que cette deuxième expérience ne me fera pas surmonter plus d'obstacles que la précédente.
— Malô, ne vendez pas la peau de Tours avant....
— Ta voix tremble ! interrompit-il, et ta protestation est timide. Vous aimez à vous nourrir d'illusions ; qu'il en soit ainsi pendant quelques jours encore ! Profitez des bénéfices du doute qui est peut-être la plus opiniâtre parmi les chimères ; mais je suis inexorable, sachez-le. Vous verrez la vie telle qu'elle est. Adieu , mon cher ; le 19 mars, à midi, je vous attends chez moi, rue d'Enfer, 13 ; adieu.
Malô Verdad avait disparu depuis quelques minutes, lorsqu'il se dressa de nouveau sur le seuil de ma chambre. Sa tète, passée par l'entrebâillement de la porte, était plus blafarde, plus verdâtre que tout à l'heure. D'une voix chevrotante, il s'écria :
— Le dix-neuf! non! non! ne venez pas le dix-neuf, mais le vingt mars, le vingt mars seulement. N'oubliez pas la date ! ne ^^qus^ trompez pas sur la date !
Avec votre chevelure aux fauves reflets, ses torsades massives et rebelles, vos grands yeux
AUX AMOURS ETSRNBLI.es 178
vagues, illisibles comme la pensée, votre pâleur intense et sensuelle, vos lèvres épaisses et carminées, vos poses allanguies, votre voix d'une pénétrante mollesse, chaude comme un baiser de satvre, vos formes d'une richesse et d'une dureté marmoréennes, et vos mains aux petits doigts flexibles, moites, aux veines bleuissantes, aux ongles rosés, vos mains de velours comme les pattes de chattes, que vous me plaisez. Madame Olympe de Mioze, mon adorable maîtresse, et combien je vous aime 1 A voir vos yeux humides se noyer dans les voluptés, à entendre vos soupirs brûlants et profonds comme les soupirs d'une vierge languissante, à tordre vos cheveux roux comme une crinière de lionne, qui ne vous adorerait, qui n'enchaînerait ses désirs dans la possession, qui ne bornerait son horizon d'amour au ciel de votre alcôve mystérieuse comme le crime, blanche comme les lis de ses draperies, discrète comme une nécropole!...
Ainsi divaguais- je, ainsi.chantait ma pensée, ainsi murmurait mon cœur ; et mes yeux à peine entr'ouverts erraient sur elle dormant le sommeil du bonheur, faisant dans mes bras la sieste de l'amour, calme, mais du calme qui suit les désordres, silencieuse, immobile, mais de cette immobi-
174 l'amodr ftOMAimi^uB
lité, de ce silence^ lourds, menaçants, électriques, qui précèdent on suivent le tonnerre et les ouragans de la chair.
— Ah ! toi ! fit-elle en s'éveillant.
Où donc la femme aimée découvre*t-elie ces intonations, ces caresses de la voix? D*où Im vient cette musique des lèvres? Il n'a jamais connu le désir et la béatitude , Thomme qui ne l'a jamais entendue et qui ne s'est jamais senti pénétré, inondé tout à coup de ces mélo* dies suaves, de leurs insaisissables et fugitives délices.
— Toi, répéta-t-^e souriante.
Des mondes de pensée, des flammes de salpêtre, des océans de désirs dans son sourire ! Elle sou* riait à sa beauté sans vcnles, à son corps opulent et jeune ; eUe me saluait comme une esclave et comme une reine.
— Ahl reprit-elle après un long silence, l'affreuse déception que le réveil , on retombe i plat sur la terre du haut du paradis plein de clartés, de soleils! Demain, 19 mars, M. de Mioze arrive de Londres. Tu es le songe, il est la réalité. Pourquoi faut-il que devant elle il s'envole toujours?
Etoit-ce une ironie , un vertige de jalousie et
AUX AMOURS éTKRNBLLBS tj5
de douleur ? Il me sembla que ses lèvres où j'avais étanché ma soif, vomissaient des poisons, que ses prunelles où s'étaient allumées les miennes faisaient planer sur moi une nuit implacable, d'insondables ténèbres* £tais-|e le )ouet d'une hallucination ? Mais à peine eût-elle dit ces mots : « dixneuf mars , » que je crus entendre un rire suraigu, démoniaque, sur mon âme 1 le rire cruel, le rire barbare de Malô Verdad.
Malô Verdad : le dix-neuf I
— Ne venez pas le dix-neuf, m'avait-il dit, luil Mais pourquoi pas le diit-neuf? et ce dix-neuf maudit, M. de Mioze arrivait, me reprenait cette femme, cet ange que les lois sociales lui avaient donnée, comme un meuble, un champ, en toute propriété, comme une marchandise, par contrat, et que l'amour, l'amour dédaigneux de l'arbitraire et de l'usurpation , lui avait à jamais repris.
Le rire étrange bourdonnait, glapissait, ricochait de notes en notes, de sarcasmes en sarcasmes.
— Oppressive coïncidence! disais- je en moimême; le dix -neuf, je perds ma maîtresse, pour des jours, pour des mois, pour des ans, pour... Est-ce que je sais quand ce Mioze nous
rendra la paix? Et )e retrouve Malà. Je quitte la foi, je rencontre le doute. Plus de lumière, les ombres ! Aujourd'hui Tamour me berce, j'entendrai ricaner la haine demain. « Venez le vingt et non pas le dk-neuf.... » Oui, bientôt, dans quelques heures I
Afin de tromper mon impatience, d'échapper aux lenteurs de la nuit, aux fusées du rire inextinguible, j'appelai le sommeil; il ne voulut pas revenir, et je me levai.
— Adieu, me dit-elle, adieu; je t'écrirai^ poste restante, conmie toujours. Je te dirai où^ quand, comment nous nous reverrons. Qjie ce soit bientôt, bientôt ! . . .
Elle m'embrassa avec tous les égarements du désespoir; elle me donna le baiser des voluptés amères, et nous nous séparâmes.
Onze heures sonnaient, comme je montais en voiture près du Pont-Royal. .
— Cocher, criai-je, allez où vous voudrez.
Roulez jusqu'à midi, mais à midi arrêtez-vous rue d'Enfer, 13.
Etait-ce un lazzarone, l'être qui me barra le passage ?
AUX AMOURS ÉTERNELLBS I77
— M, Malô Verdad est-il chez lui ?
— Si.
— Prévenez-le sur le champ de ma visite.
— No.
— Pourquoi non, puisqu'il est chez lui ? Vous serait-il impossible de lui faire savoir...
^Si.
— Mais il s'agit d'une aflfaire importante, décidez-vous.
— No.
— Voici cinq francs pour votre peine.
— Si.
— Eh bien ! vous restez étendu, vous dormez ? Levez-vous donc !
— No.
C'était au quatrième étage d'un hôtel noir et délabré, rue d'Enfer, 13 , que je me cognais à cet animal bizarrement drapé d'une grossière étoffe brune. Une longue pipe de terre à la bouche, il était couché en travers d'une porte basse et cintrée. Dans son grand œil noir, éclairant le hâle du visage, tremblaient d'indécises lueurs. On eût dit d'une lampe aux rayons interceptés par l'opacité d'un globe.
Je ne me trompais point. Son costume : la veste, le chapeau, cette ceinture, cette cape
étrangement re)etée en arrière et l'enroulant, ces cheveux ondulés , cette peau brunie, ces prunelles sombres où dormaient engourdies les laves volcaniques : oui, c'était un Napolitain. Il se secoua enfin» brandit ses bardes avec solennité, et sans doute alléché» activé par un second écu d\>r qu'il prit avec un voluptueux nonchaloir , il poussa la porte dont il semblait défendre le seuil et la referma sur lui.
L'attente surexcitait mes nerfs ; quand il reparut» je crus avoir attendu une heure.
— Cbi nilustrissima Signoria di là sia in cura di segmr me; sua signoria Mald Verdad, di me assoluto signor, poi Dio e poi il Re, prega lei e supplica IH d'un coltissitno modo d'attingere là nell'aula délia Verita^ la regina spregiatissùna dilU terre.
J'essayai d'écarter de la main l'intarissable et lent introducteur » mais lui» avec une profonde révérence :
— Alte^i^ia serenissima, piangete suprà il miserabilissimo e indignissimo Batista Cdvo » birbanHssimo, nell vilissimo polvere, Batista Colvo, devotis-simo scrvo quanfallo corpOy quatU^ alV anima , alV potenle e galentuomo Mald Verdad, Ancora alcuni baiocchi, ancora l
Je me fouillai à la hâte et donnai sans compter.
AXnC AMOURS ÉTERNELLES I79
Sa Seigneurie Malô Verdad vous prie et vous supplie de l'attendre dans le Salon de la Vérité, Aula délia Verita. Qp'avait voulu dire Batista Colvo ? Où étais-je enfin ? Je ne sais quelles étranges idées se soulevèrent violemment en moi à l'examen d'une salle carrée, haute et sombre. De la voûte descendaient trois tiges métalliques. Etaient-ce des lampadaires ou des potences? Les grands, les longs bras avaient quelque chose d'insolite. Pas de meubles, ou du moins un seul ! Une niche de bois blanc aux pieds torses, encapuchonnée de bronze ouvré. Dans la niche, un siège. Saillant au dehors, une planche à coulisse; sur la planche, des plumes, une écritoire, un sablier, des registres. Contre les murs, du sol à la voûte, de grands rayons de bois divisés par des casiers innombrables; et dans les casiers, des paperasses de toutes couleurs, étiquetées, estampillées, numérotées. Une draperie épaisse et lourde, clouée au plafond et traînant sur le parquet, coupait brusquement un angle du salon.
i8o l'amour romantiqub
— Altezj^, dit le lazzarone, Malà Verdad vade ventre adesso; aspetto un poco, Signûria.
Malô Verdad allait venir. Par où ? La portière lui livrerait sans doute passage, je ne voyais pas d'autre issue. Mes yeux investigateurs se reposèrent au plafond et découvrirent une inscription dans un enlacement de lettres, senii-gotbiques, semi-romaines, que d*abord j'avais prises pour une simple décoration de la voûte. Je parvins à lire ces mots : Aula délia Verita.
La curiosité et la crainte s'équilibraient dans mon esprit. Gelle-ci fut enfin vaincue. Je m'ap^ prochai des casiers : A, B, C, D^ E, F; chaque rayon avait sa lettre. Je me penchai sur les dossiers et je lus :
a Madame Cambes.
« Madame Dillet.
« Madame de Santa-Croce (Marquise).
« Madame Elminzon.
« Madame de Firzheim (Duchesse);
« Madame GestikoffÂlexandrowna (Princesse).
« Madame de Douveterre (Maréchale).
« Madame Huievelle (Présidente).
Le Salon de la Viriti I Ces dossiers , ces énigmes I Vainement ma pensée laborieuse se tournait et se contournait en tous sens sur elle-même;
AUX AMOURS ÉTERNELLES l8l
dans ses détours et circuits elle ne rencontrait que le vide . N'y avait-il donc là que des noms de femme ? Eh oui ! en effet !
€ Allevèze (Caroline).
<c Pérard (Amélie).
« Kolate (Etiennette).
Je traversai la chambre et, sur les rayons opposés, i je lus :
a Pierre Montagnac, banquier.
c Bertrand Mivôl, agent de change.
Âlcide Mangeard, général.
Plus loin :
« Roïvière, député.
« Lord Rowledy.
a Roogswarter, brasseur.
« Raebs, armateur.
« Don Hamarcana y Banos.
« Raûl-Bey.
€ O'Ridallane.
a Rôlam-Pacha.
a Sir John Sebster (esquire).
« Tacali Gregorico (Cardinal).
Stupéfait, ahuri, fou, j'allais et venais en tous sens, j'errais 1 Et une inexprimable tristesse, comme des tenailles, me serrait le cœur; dans ma tête bourdonnaient des peurs singulières, en mon âme
i8a l'amour romantique
s'élevaient et planaient des ombres menaçantes. Ah 1 tout à coup, le rire diabolique I je fis volte-face ; Malô Verdad était devant moi. Il tenait un volumineux dossier.
Mais de quel costume était-il recouvert ? Que signifiait son déguisement? Vêtu de noir, de velours noir, des pieds à la tète, il éuit roide et solennel. Le costume, tunique serrée à la taille par une large ceinture de cuir avec de gros anneaux de fer, culotte boufiante, cape étroite, le costume était tout fané , tout déchiré. Ces déchirures béantes, on eût dit des yeux, et il me semblait que des profondeurs de leurs ténébreuses prunelles, ces yeux m'examinaient. Et lui, Verdad, riait toujours ! Que sa face était pâle, ses paupières rougies !
En vérité, le long de Tarête nasale, j'apercevais un sillon humide. Ses cheveux se tenaient hérissés, soulevés eu bloc. Jamais son rire n'avait été si âpre, si pénétrant. Oh ! les roulades gutturales I Oh ! les glapissements infernaux ! Larmes , fiel , sanglots, dédains, haines et vengeances, tout, il y avait toutes les expressions, tous les sentiments, toutes les fièvres de la nature humaine en détresse dans ce rire, et, de plus, je ne sais quoi, subtil et menaçant , terrilble et vague.
AUX AMOURS ETERNELLES l83
— Votre avidité vous a fait devancer le jour et l'heure, dit-il; n'importe, je suis prêt; voici votre lettre O, dossier Mioze.
Et Malà me tendit les papiers qu'il tenait à la main.
Hélas! cela fourmillait de noms et de dates La première pièce... Ohl je la connaissais cette lugubre histoire. Arthur de Belregard, celui qu'avant tous Olympe avait choyé, Arthur de Belregard, tombé sous la balle de M. de Mioze. Le dernier, le dernier nom, car, dans mon impatience, dédaignant les renseignements intermédiaires, j'avais hâte d'arriver à moi, l'aimé, Tadoré, qui devais fermer la liste... Horreur !
« Olympe de Roche-Longue a aujourd'hui :
a 1° pour mari, M. Savinien de Mioze, 48 ans; « 2° pour caissier, Michel Caldonvès, banquier, 55 ans; 3° pour passion , Albéric Jaguar , lieu- « tenant-colonel au 3^ chasseurs à cheval, 33 ans; tf 4° pour poète et pour jouet... » Ici, mon nom, mon âge, mes 22 ans !
— Verdad, soyez maudit à jamais ! Sois maudit, damné, damné !
— Oui, damné ! répondit-il d'une voix sourde, le front abattu; mais bientôt, la tète haute, rœil allumé , il se redressa. Ses paroles métalli*
ques résonnèrent autour de moi comme une fanfare : ce Aujourd'hui, c*est un fatal, un odieux anniversaire. Vous êtes dans le Salon de la Vérité, et aujourd'hui) le dix-neuf ! Puisque vous l'avez voulu» regardez : tout est coté, parqué, disséqué^ céans. Ici, les honunes, les femmes, là! Les hommes ? accubiteurs , ribauds^ trimalcions ; les femmes ? malandrines , ribaudes , messalines. Accubiteurs et malandrines! Sainte conjonction, ah I ah ! ah ! De ce côté, mensonges féminins ; turpitudes masculines de l'autre. Chaos partout, de toutes parts néant. Si l'amitié n'est qu'un mot, l'amour, n'est qu'un blasphème. Les illusionnés, les jeunes, les crédules chauves ou chevelus, esprits de vingt ans et corps décrépits, tous , ils sont tous venus dans le Salon de la Vérité, et là, dans ma cellule de bois comme dans un inviolable sanctuaire, assis sur un escabeau comme sur un trône, oui un trône tel qu'il convient à la Vérité , j'ai dénoué les trames de leur honte , dévoilé leurs crimes; j'ai arraché la taie qui leur obscurcissait la vue. Fiat lux ! Et la lumière s'est faite. Vaillants, forts, purifiés et désormais inébranlables, ils sortiront d'ici, sachant tout. L'amitié, vanité; l'amour, vanité, trois fois vanité ; l'homme ? avezvous de l'or, il est à vendre , s'il n'est pas vendu ;
Aux AMOURS ÉTERNELLES l85
la femme ? apportez de l'or, de Tor encore ; elle est honnête peut-être, oui; mais Tor est si fort! elle est vierge, oui, mais l'or cachera les souillures ; elle est mère, l'or lui ravira la mémoire. Allons, puisqu'il faut des dollars, des florins, des thalers, des lacs, des roupies, des couronnes, en voilà! Des roubles, des frédérics , des napoléons, en voici! Tiens, il semble qu'elle fléchit ; encore un monceau, vous dis-je, encore un monceau!
Elle tombe, elle cède, elle râle, elle est ivre, elle est à vous. Il n'y a plus de femme, la bête reste seule : prenez la bête !
Les bras de Malô s'agitaient, égarés. Us tournoyaient comme s'ils eussent voulu s'accrocher aux invisibles volutes d'une spirale. U s'affaissa soudain, anéanti. Un si grand désespoir éclata dans ses yeux, sur ses traits, que je m'approchai et, la pitié absorbant l'eflroi, le pressai contre moi-même et cherchai à le consoler de ses catastrophes ignorées. Il m'abandonna sa main ; elle était glacée, inerte.
— Auriez-vous donc souffert , vous aussi? lui demandai-je ?.. Oh ! oui vous devez avoir souffert. Votre mépris, Malô, n'est pas le cri des convictions austères, la sérénité du juste planant au-des^ $us des humaines misères. C'est bien plutôt le
l86 L* AMOUR ROMANTIQUE
désespoir sauvage de qui aime encore et ne croit plus à Tamour de qui voudrait croire et ne le peut, de qui voudrait se rattacher à une branche de salut et ne sait où la prendre, oh ! vous souffrez ?
— Je souffre, je souffre.
Malô Verdad était tombé près de la draperie qui coupait brusquement un angle du Salon de la Vérité. Il se redressa péniblement. Ses mains écartèrent la tenture, et d'une bouche stridente, l'index étendu :
— Voyez!... dit-il.
vn
C'était un réduit pentagone. De bas en haut, les murs étaient tendus de crêpe noir. Dans des cadres d'ébène se faisaient face deux tableaux voilés à la hâte , comme si on eût voulu les cacher à des regards indiscrets. Pêle-mêle dans un angle, des cordages , des crocs, un bâton de fer. Au-dessous deux pistolets d'arçon, attachés par un cordon de cheveux roux. Un étrange meuble , un seul encore^ là! une boite triangulaire en plomb;
des caractères y étaient gravés. Je m'avançai et lus :
ICI DORT l'aME
DE
MÂLà VERDÂD ZUMALACARREGXTÏ'
— Oui, lisez^ lisez, lisez, fit sa voix déchirante; c'est ici le sépulcre de ma jeunesse, l'asile où vient se ranimer mon désespoir, se retremper ma haine.
Un vague effroi s'enroulait autour de mon cœur comme un reptile.
— Ecoutez, reprit Verdad, écoutez ; seul vous allez connaître une histoire ignorée de tous, une histoire lugubre, allez ! Vous saurez alors pourquoi j'ai voué ma vie à démasquer l'humanité, pourquoi mes angoisses, pourquoi mon incurable dégoût, pourquoi, moi vivant, j'ai assisté à mes propres funérailles I
« Juan Verdad , mon père , était le fils de la sœur de Zumalacarreguy. Zumalacarreguy ! Vous connaissez ce nom. Tous les échos des Castilles le proclament. L'Ebre et l'Ânsa, roulant dans leurs bruyantes cavernes , le transmettent des gouffres sans fond aux pics inaccessibles de la Navarre et de la Biscaye. Zumalacarreguy mourut
i88 l'amour romantique
à Bilbao en 1835, vous savez comment, le héros ! Avant d'être enseveli dans sa gloire : « Porte mon nom, Juan , dit-il à mon père, et que ton fils le porte après toi. Je vous le lègue pur, ce nom, symbole de fidélité et d'honneiu*. Souvenez-vous que rhonneur, seule noblesse, oblige!... » Traqué comme une fauve par les Christinos, Juan Verdad dut quitter FEspagne. Il se réfiigia à Naples dans la famille des Polanto dont il avait épousé le dernier rejeton, Francesca Polanto, morte à bord du Don Carlos^ sur la Méditerranée, en me donnant le jour.
« Qjiatre ans après son exil, je perdis mon père. J'avais vingt ans. Le soleil des Espagnes avait versé dans mes veines toutes ses ardeurs, allumé tout mon sang. Mon père mort, je m'appartins ; je me trompe, j'appartenais déjà à une femme. Avec l'égoîsme des sentiments humains, je me félicitais, oh! je l'avoue et j'en rougis! de la mort des miens. Vivants, ils eussent mis obstacle à mon amour.
ce Qui était-elle, d'où venait-elle ? Qjie m'importait, je l'aimais! Son passé, je ne voulus pas le savoir. Le présent était à moi ; l'avenir^ je ne voulus pas le sonder.... Oh! je n'y songeais guère.
« Je Taimais. Voulez-vous savoir comment je l'aimais? Pour vous le dire, il me faudrait créer une langue, inventer des mots bruyants et tumultueux comme les laves de ma passion y ravir aux anges que les croyants invoquent, le secret des voluptés étemelles.
« Oui, telle est la vérité : dix ans après le jour où je lui donnai le droit de s'appeler de mon nom, pardon, Zumalacarreguy, pardon ! du nom sans tache de Zumalacarreguy, de cet héritage immaculé , dix ans après notre premier baiser, mes jours, je les passais encore à ses pieds, mes nuits dans ses bras, balbutiant, bégayant des syllabes mignardes, que les fous et les enfants savent seuls trouver, lui disant à toute heure , sans répit, ces imbécillités sublimes que la mère soupire, pleurniche à son nourrisson, à cette vie sortie de sa vie. Oui, moi, homme, j'éprouvais des joies indescriptibles à épeler sans cesse le vocabulaire de l'amour, de puérils verbiages. Je l'appelais ma reine, mon ange, mon Dieu ! je lui disais... Enfin, vous savez bien, vous qui aimez, ce que l'on dit à la femme que l'on aime. Faut-il vous montrer à présent le revers de cette médaille de bronze où j'avais frappé mon effigie pour toujours associée à la sienne ? Regardez ! »
IQO l'amour romantique
A ces mots, Verdad enleva solennellement le voile qui recouvrait les tableaux aux cadres d*ébène.
Deux portraits : un homme au poil rouge , à l'aspect sensuel et spleenétique ; une face de land'lord suintant les richesses et l'ennui ; une femme , les sombres splendeurs de la nuit , on les retrouvait dans sa chevelure ; l'éclair brillait sous ses fines paupières ombragées.
— La voilà, elle ! reprit Malô Verdad, la voilà, elle^ Léona ! le voilà, lui, lord Kingwan ! Examinez ces deux tètes, examinez-les, et tâchez de découvrir conmient il s'est fait que ce taureau stupide et lourd m'ait volé les rayons de ces yeux d'aigle, les richesses ondoyantes de cette iière amazone. Je suis flétri, c'est vrai, mais enfin n'y a-t-il pas sur mon front quelque chose, une lueur, une étincelle d'intelligence et de courage ? Je me connais, je me sais. Si vous m'aviez vu aller indomptable , resplendissant du bonheur d'être aimé^ malgré vous, vous eussiez dit : U est beau, cet adolescent ! Cestque l'amour comme la gloire illumine ceux qu'il sacre...
La grande taille de Malô s'était orgueilleusement redressée et son œil jetait des regards de défi au portrait du lord.
— J'arrivais de Venise. Quinze jours d'absence» oui» quinze jours avaient suffi. Dam I quinze jours suffisent souvent pour qu'un soc bouffi d'or et de bêtise enlève à un homme d'élite la femme qu'il immortaliserait, si les poèmes qu'il lui chante pouvaient être transcrits. Elle était partie, Léona, avec cet immonde ennuyé, cet imbécile touriste, ce Kingwan. Pour où ? De quel côté ? Tous l'ignoraient ? En une seule nuit, mes cheveux grisonnèrent, je fus visité par tous les fantômes, mordu par toutes les rages , secoué par toutes les vengeances. Tous les fiels vipérins roulèrent dans mes artères. La mer avec ses immensités, ses profondeurs, la mer seule pouvait être la confidente de mes dévastations et de ma furie. Son horizon sans bornes pouvait seul répondre à la vengeance sans limites que mon cœur allaitait. Et je m'embarquai ! Trois années, trois siècles ! d'océans en océans, de déserts en déserts , de peuples en peuples, de mondes en mondes, je les poursuivis, insatiable. Oh! s'ils s'y fiassent cachés, j'eusse escaladé les cimes sidérales, descendu les abîmes infernaux...
Comme une tige d'acier, la voix de Malô sifflait. Traversant les arcanes de mon âme, elle y éveillait des terreurs inconnues.
igs l'amour romantiquk
^ ... Se venger à demi n'est pas se venger, non I J'eusse voulu sucer goutte à goutte le sang du vampire qui s'étdt si longtemps abreuvé , nourri de mon sang. Hélas! j'arrivai trop tard pour déchirer petit à petit ce corps où un autre avait bavé, cette bouche où d'impurs et traîtres baisers s'étaient endormis, ce sein sur lequel j'avais pleuré mes délires, célébré mes fêtes de volupté. Ce sein... je Teusse déchiqueté de mes dents, de mes ongles, oh ! pas d'un coup, mais doucement, paresseusement, morceau par morceau, molécule à molécule, atome par atome... Écoutez-moi donc, écoutez-moi !
Cétait en Asie , dans le Népaul , au pied de l'Himalaya. La veille. Elle et Lui avaient fait ensemble une excursion sur les crêtes du Dhawalagiri. Seul, lord Kingwan était revenu, Léona avait roulé dans un gouâOre. Je Tavais manquée d'un jour.
« Conunent se fit-il que je parvins à gagner l'amitié, la confiance du suborneur ? Il est impossible de traduire les ruses , la patiente diplomatie de ma haine. Comment se fit-il que je le décidai à gravir de nouveau le Dhawalagiri?
Pourquoi je l'y entraînai? H faudrait vous lire tous les chapitre*, toutes les lignes d'un livre qui
n'avait jamais été écrit : le livre des désespoirs sans fin !... Huit jours avant, guidé par un ^r^i/j (paysan des Monts), moi j'avais fait l'ascension, et dans une anfractuosité de la montagne, j'avais caché des vivres, des cordages, des crampons de fer, ces mêmes crampons de fer, ces mêmes cordages, ce bâton ferré qui sont là, dans ce coin... Qjaand nous eûmes atteint le plateau noté du Dhawalagiri :
« — Est-ce ici, demandai-je à cet âne britannique, que vous avez eu le malheur de perdre votre femme, lady Léona ?
« — Oui, répondit-il, là un peu à gauche. Le vertige!., elle a glissé, disparu. Sans doute, c'est un malheur ; mais lady Léona m'ennuyait, m'ennuyait beaucoup !
Après avoir jeté un dernier regard autour de moi :
« — Kingwan, lui dis-je, un de nous deux va mourir. Je suis Malô Verdad Zumalacarreguy ! Vous n'avez pas sourcillé; vous ne sourcillez pas. Je comprends. On vous aura parlé de moi à Naples. Peut-être aussi, dans ses rêves ou entre deux baisers, elle aura ri à mon souvenir, au souvenir du martyr ridicule. Si elle a échappé à ma vengeance, vous me restez. C'est peu. N'impone,
194 l'amo0r romantique
préparez-vous sur-le-champ ; pas de répit ! C'est là qu'elle est tombée, où vous êtes, à gauche ; tene^vous là. Si je vous tue, vous suivrez la route qu'elle a suivie et cela me servira; si vous me tuez, vous userez de mon cadavre à votre gré, il vous appartiendra. Ce plateau est large de trois mètres. Voici des armes, je les place entre nous deux. Pour en ramasser une, chacun de nous doit se courber et faire un pas ; au plus agile et au plus vite la vie ! . . Les pistolets sont chargés tous les deux ; ne criez pas à l'assassin ! et surtout ne méditez pas de me surprendre, vous n'y parviendriez point... Mon œil épie le vôtre, et si vous ne vous êtes pas précipité sur ces armes, c'est que vous avez vu que j'avais suivi et devancé vos mouvements. Qjiand j'aurai donné le signal, prenez votre pistolet et faites feu sur moi, car je tirerai, moi, sur vous, comme sur un chien... Un, deux, trois ! J'avais les chairs de l'avant-bras traversées. Lord Kingwan avait disparu. Je me penchai, et longtemps, à travers les arêtes calcaires, sur les aiguilles du roc, siu* ses flancs décharnés, je le vis se déchirer et rebondir. Plus rien enfin, plus rien I II était trop bas, trop bas ; je n'eus pas le plaisir d'entendre le dernier craquement de ses os...
AUX AMOURS ÉTERNELLES igS
— Si VOS ombres m'entendent, reprit Malô après quelques instants de silence et en se retournant vers les deux portraits, qu'elles sachent combien je déplore mon incapacité. Je voudrais avoir la puissance du Créateur pour vous ressusciter et vous détruire encore. »
A ces blasphèmes, à cts imprécations, à cette explosion de haine non assouvie par la mort, une sueur glaciale me parcourut, ma langue immobile ne sut pas jeter les cris d'épouvante qui s'élançaient de mes entrailles.
' — Je la retrouvai, hurlait-il, je la retrou-
vai ; elle , non ; mais ses débris et ceux de l'autre ; oui, sa carcasse à lui. Dans sa chute, il l'avait rejointe, le misérable ! Cette union de leurs restes me rendit fou, ce baiser d'outre-tombe ivre de rage. Quoi ! la mort s'était complue à enlacer leurs cadavres, comme la luxure, j'allais dire l'amour, oubliant que l'amour est un mensonge !
avait uni leurs corps. Pour les retrouver, deux mois durant, malgré mon bras meurtri, avec ces cordes, ces crochets de fer qui sont là, je descendis dans les ténèbres du gouffre . Tenez^ je portais alors ce costume noir que les rocs éventrèrent, ce costume que je porte aujourd'hui, parce que, aujourd'hui,
c'est le dix-neuf mars, le quinzième anniversaire !
Pour aller jusqu'à eux, j'accomplis des miracles d'audace, car il me la fallait, voyez-vous, il me la fallait... Ah ! quand je lavis, je me mis à rire, tout mon être se mit à rire, comme rient les démons, plus amèrementi plus désespérément encore. Et je dus disputer des lambeaux de chair pourrie à des reptiles innommés, à des accipitres au vol grondant comme les vagues, les arracher à des monstres sifflants à la carapace visqueuse, à des multipèdes gluants comme la putréfaction. Vous étudiez leurs portraits, ils sont fidèles, allez, je vous l'affirme. Ma haine a photographié leurs traits. Examinez la nuance des cheveux qui entourent le canon du pistolet vengeur, du pistolet qui tua Kingwan, et dites-moi si je ne l'ai pas exactement reproduite.
— Et d'elle, interrogeai-je, d'elle, Léona, n'avez-vous rien conservé ?
Sans me répondre, il ouvrit la boite de plomb, la boîte triangulaire. Impiété ! profanation, sacrilège ! des ossements humains y étaient entassés, empilés, pêle-mêle, le crâne surmontant TefFroyable pyramide.
— Léona, vous demandez Léona, la voilà ! Ce sont les siens, ces bras qui m'ont fait chanter comme un insensé l'hosannah du plaisir ; ce
buste, c'est le sien. Ne vous semble-t-il pas qu'il a conservé l'empreinte des embrassements, de ses embrassements, à lui, l'antre, Kingwan enfin ? Et le crâne? Approchez-vous un peu, n'y voyezvous pas des éraillures, des morsures, dites, ditesmoi ? Ce sont mes mains, mes dents qui se sont à jamais marquées là ; ce sont mes baisers, les baisers que je lui fais à ce crâne, moi ! les baisers posthumes. Elle est là, là ! Vous seul l'avez vue après l'infamie» vous seul k verrez ! C'est que je suis jaloux encore, jaloux de Dieu qui la créa, des hommes qui l'ont flétrie, du diable qui a son âme, de vous qui contemplez ses dépouilles, jaloux de moi-même, jaloux !
Et Verdad embrassait avec frénésie ce crâne blanchi où quelques cheveux noirs étaient encore attachés à la nuque. Je détournai les yeux.
Un éclat de rire, un de cqs rires comme jamais oreille humaine n'en a entendu, partit et dans une angoisse suprême, debout sur les ossements épars, Malô s'écria :
— C'est le dix-neuf mars aujourd'hui, c'est le dix-neuf mars, c'est l'anniversaire 1 oui, le dixneuf... oui, l'anniversaire; et je paie mon tribut... ah! ah ! ah !...
igB l'amour romantique
n riait, il riait, et des larmes intarissables inondaient son visage.
— Je paie mon tribut, mais demain, le mépris; et guerre à l'humanité ! Je prouverai que la vertu n'existe pas. Les femmes, toutes les femmes, mensonge I Mensonge conmie Léona, comme Emestine Griffu, conune Olympe de Mioze, mensonge I Non, je ne veux plus pFeurer, je ne le veux plus !
Piétinant sur les tristes débris du squelette, Malô Verdad, avec ses cheveux hérissés , divisés sur le front en deux touffes mobiles, un sourire effroyable à ses lèvres brûlées, m'apparut tout à coup comme la sombre incarnation de Satan.
C'était bien là l'ange rebelle , l'ange abattu , le foudroyé, le superbe riant d'orgueil au milieu de ses larmes d'impuissance.
— Le dernier nom ? me dit-il , votre dernière lettre ? votre dernière croyance ? pour que je vous crache une dernière vérité.
— Ursule Doucet, à la Petite- Villette, rue d'Allemagne, 9, balbituai-je en m'enfuyant épouvanté. *
Je roulai le long des escaliers de l'hôtel plutôt que je ne les descendis, et j'ouis la voix du lazzarone qui geignait :
— AltCT^ serenissitfuij ancora alcuni batocchi^ ancarUy birbantissimo BcUista Calvo, ancora alcuni baîoccbi, ancora...
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