PREFACE
la cloche, roulent des rra et des fia à qui mieux mieux; dans cet affolement du public auquel on crie des : « Entrer entrer vene% voir », sans la moindre pudeur, à la porte même d'un ouvrage nouveau, V auteur quia le respect de son art et de son lui, a dû, — son œuvre parachevée, — se retirer sous sa tente et constituer pour préfacier, un de ses proches dans cette grande famille des lettres qui compte tant de bâtards et si peu de vrais pères nobles.
Il faut donc aujourd'hui, lorsque le maître de céans n officie pas lui-même, un introducteur à toute fête intellectuelle, en quelque sorte un maître de cérémonies, un Alcôviste, comme on eût dit chez les précieuses dames de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, et, a ce titre, dans notre société ultra-banale a force de civilisation, un Monsieur honnêtement cravaté de blanc, a Fégal d'un Semainier de la Comédie-Française doit venir frapper les trois coups et conférencier quelques courts instants avant le lever du rideau.
Pour peu qu'une haute sympathie vous place à l'avantscène ou qu'une amitié sincère vous y pousse, le préfacier ne remplit pas un sacerdoce, mais un devoir ; il ne reste plus rien d'empesé, de froid ou de dogmatique dans
son discours qui devient une causerie. Puisque donc, sur le désir formel de Léon Cladel, je me trouve obligeamment désigné ici comme le cicérone de ce livre : « L'Amour romantique, » je prendrai familièrement le lecteur au passage pour lui faire l'historique de cette œuvre de jeunesse qui a conservé la grâce et les naïvetés des premières manières, de celles qu'on voudrait retrouver pour les perdre gaiement de nouveau.
Lorsque l'auteur des Va-nu-pieds s'en vint à Paris, en mars i8jj, à l'aurore de sa vingtième année, il apportait avec les rayons d'or du capiteux soleil du midi, cette bonne foi souriante dans l'humanité, celle « fièvre de trouée » qui s'irrite chaque jour davantage dans la lutte et cette passion ardente qu'il devait mettre au service d'un rouge idéal. — 'Pour tout bagage littéraire, Cladel 7i avait guère alors en tête que ce fatras de lectures variées qui s'entassent sans ordre et fermentent si hâtivement dans l'imagination des prédestinés. — On ne saurait dire de quelles œuvres opposées, de quels romans d'aventures, de quelles poésies ou nouvelles sentimentales s'est formé lentement, par couches de lectures successives, cet humus intellectuel déposé dans l'organisme cérébral et au milieu duquel doit poindre
et se développer un jour le talent naissant d'un écrivain et sa personnalité réelle. Il y a là un mystère d'incubation étrange, un phénomène de cette lente digestion de la pensée qui abêtit Balzac au sortir du collège, une période « de mue » difficile à franchir dont le danger faisait dire, je crois, à Montesquieu, que l'esprit producteur n'atteignait guère sa puissance quaux environs de la trentième année; que jusqu'à cet âge un auteur devait se fortifier et ne rien écrire ou du moins publier .
Léon Cladel n'eut pas cette sapience recommandée par le rédacteur de /'Esprit des Lois ; la sève littéraire montait en lui comme une sève d'amour, car, ainsi que le disaient malicieusement nos grand' mères : « il faut que jeunesse jette sa gourme » et nul ne résiste à ce besoin d'épanchement aux effluves printanniers des premiers baisers de la Muse. — Dans ce cerveau où tour à tour avaient défilé comme en une grande et bruyante cavalcade les héros empanachés de Dumas père, les Lions de Frédéric Souliè, les Grisettes de Paul de Kock, les Personnages de l'humaine Comédie de Balzac, les grands Révoltés de Musset et tous les demi-dieux de la Légende des siècles, dans cette imagination enluminée et illuminée par tant de curieuses ou mer-