‹ L'amour romantiqueChapitre 19 sur 23 · A MONSIEUR L. C, RUE DU HELDER, 33, A PARIS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L. C, RUE DU HELDER, 33, A PARIS

Mon cher ami,

Demain soir, ne venez pas à la Petite-Villette. Il est possible que je vous plaise beaucoup, oui, mais c'est un caprice. Vous me prendriez pour votre plaisir et vous me quitteriez quand je ne vous conviendrais plus. Moi, je vous aimais bien et croyais à vos bonnes idées, mais on m'a dit que vous n'aviez pas de fortune et que nous serions très malheureux ensemble.

Je vous préférais à tout autre, mais l'honnête fille doit songer à sa position.

C'est un monsieur d'un certain âge, encore assez bien, qui m'en a promis une. Vous serez assez gentil et assez raisonnable pour ne pas m'en vouloir.

Adieu; le monsieur en question m'emmène à l'étranger. Nous partons lui et moi dans une heure. Je vous envoie un dernier baiser.

Ursule Doucet.

Paris, 25 mars i858.

A MONSIEUR L. C, RUE HELDER, 33, E. V. Paris, ce vendredi 27.

Quand vous recevrez cette lettre, que Batista Colvo, mon domestique, doit jeter à la poste, je serai à Naples. Pourquoi ce départ précipité ? Vous le saurez plus tard. A quand mon retour ? je l'ignore. Et le dossier U? Soyez tranquille, tout va bien, je le fais.

A vous :

Naples, le 9 novembre 1860.

Garibaldi a pris aujourd'hui congé de Victor- Emmanuel. L illustre patriote est parti pour Caprer a,

comblé des démonstrations les plus éclatantes de sympathie par le roi, Vétat-major, les officiers et Varmée.

Turin, 10 novembre 1860.

Le Condottierre est arrivé aujourd'hui a Caprera à bord du Romulus.

Un londrès à la bouche, plusieurs journaux à la main, assis en face d'une bouteille de pale aie, au café de Montmorency, je lisais les dépêches d'Italie. Cincinnatus, Mandrin, Washington, Montbars ; preux, bandit, demi-dieu, flibustier, régénérateur, violateur des lois célestes et terrestres ! Etrange privilège de la raison humaine, en vérité, qui peut voir le même être fange et diamant, éteignoir et phare, gnome et titan, héros et paillasse. Nous sommes ainsi faits, pauvres hommes, que nous n'apercevons la réalité qu'à travers le télescope de nos passions ou le microscope de nos misères. Garibaldi un demi-dieu ? non. Un bandit oui, si, la liberté étant une prostituée, il en est le proxénète. Titan et gnome ? à vrai dire, c'est bien la peine d'évoquer de si lourdes et de si chétives comparaisons, de faire de tels rapprochements. Voyez tout simplement le grand citoyen dans sa simplesse. Appuyé sur sa bêche , à Caprera , il rêve

d'indépendance, du Capitule et du Lido purgés, comme il rêvait de justice sous la gueule des canons bourboniens, dans les champs de Sicile, aux monts de la Calabre, sur les remparts de Rome,

Et, tandis que les yeux de mon esprit poursuivaient dans la fumée du cigare et dans l'espace mes rêveries corporisées, les yeux de mon corps regardaient vaguement à travers les vitres du café les passants rapides que les baisers aigus de. l'hiver aiguillonnaient

« Tiens, serait-ce Lui? qui rentre et vient à moi ? non, non, c'est une hallucination ! Depuis deux ans il a disparu, puis a-t-il réellement existé d'ailleurs? N'est-il pas un rêve des jours évanouis? Mais ce rire qui perce la vitre, grinçant comme les morsures du diamant, est-ce une fiction ? Et toi, Ernestive Griffu; vous, Olympe de Mioze, Ursule Doucet, êtes-vous des songes aussi ? Malô Verdad, hélas ! c'était lui, il était devant moi ; il pressait ma main et ma main pressait la sienne. Vous n'êtes donc pas des rêves , maîtresses adorées, disparues comme des météores dans les ombres du passé ; vous n'êtes donc pas des rêves, puisque voici celui qui m'a fait vous connaître selon la vérité, moi qui ne vous connaissais que d'après mes erreurs.

— Vous ne m'attendiez plus, disait-il; deux ans sans nouvelles ! vous supposiez peut-être que j'étais mort, vous pensiez ne plus me revoir, vous doutiez même de mon existence, je le vois à la stupéfaction et à l'incertitude de vos regards. Je viens un peu tard, il est vrai, m'acquitter d'une promesse, vous rendre des comptes ; vous savez bien, la lettre U...

— La douce et tendre Ursule ? qu'est-elle devenue, Malô ?

— Chut ! Malô Verdad est mort, je suis le colonel Moëks.

— Le colonel Moëks.

— Oui, voyez.

Il me montrait sur sa redingote hongroise à brandebourgs et à fourrures, une médaille où ces mots étaient gravés :

SOUVENIR DES MILLE La Sicile Naples

— Oui, ma foi, je suis le colonel Moëks, repritil, un aventurier selon les uns, d'autres disent un chevalier. Je dis, moi : le colonel Moëks, tout uniment. On était à Marsala, à Catalafimi, à Melazzo,

à Messine, dans les Calabres, au Volturne, à Païenne. J'ai vu reculer Landi, Lanza, Bosco, François II; j'ai vu tomber de Flotte, un Français, un proscrit, un brave, un preux; j'ai vu Giuseppe vainqueur. En dépit de l'annexion, l'homme de Nice est un Italien, et le plus grand, et le plus sincère, lui. A Cajazzo, si vous me croyez quelque peu sorcier, détrompez-vous, voici une preuve que je ne le suis guère, à Cajazzo, sans un volontaire français qui se jeta au devant du coup, j'étais tué par un Français du Bourbon : un fratricide me sauva. J'eusse néanmoins été fait prisonnier si Bixion ne m'eût dégagé. Me voici enfin sain et sauf en corps sinonenâme.LecolonelMoèks vient tenir la parole de Malô Verdad. Comme vous ne paraissez pas disposé à me reconnaître sous mon nom actuel, je m'explique en deux mots. Je ne pouvais pas mentir au passé. Zumalacarreguy est mort pour un roi, pour un Bourbon ; il a usé d'un droit et rempli un devoir ? J'aime la liberté, moi; j'ai combattu pour elle. N'aije pas 'aussi usé d'un droit, rempli un devoir ? Il est pourtant des noms, mon ami, qu'on ne peut trouver sous deux bannières ; un Zumalacarreguy marchant sous l'étendard de Garibaldi, courant sus aux Bourbons, on aurait crié à l'aposta-

sie, j'eusse entendu murmurer ces mots autour de moi : Traître, renégat!

— Colonel Moëks, pour une fois encore, soyez Malô Verdad... Ursule Doucet?...

— Ursule Doucet? vous êtes bien toujours le même fou. Près de deux ans se sont écoulés depuis le départ de cette fille, et à votre émotion, à votre trouble on dirait vraiment que hier seulement elle vous a donné le baiser de séparation et d'oubli. Croyez-moi, son cœur ne tremblerait pas à votre souvenir. Quand donc serez-vous impassible ? quand donc aurez-vous acquis le calme qui laisse planer la pensée au-dessus des convulsions humaines ?

— Mais, cette impassibilité, ce calme que vous prônez sans cesse le possédez-vous vous-même ? Le 19 mars, par deux fois depuis que nous nous sommes vus, avez-vous célébré le fatal anniversaire, Malo Verdad ?

— Taisez-vous, ne prononcez pas ce nom, taisez-vous; ne me rappelez pas que j'ai été Zumalacarreguy, ou Zumalacarreguy se souviendra qu'il est le colonel Moëks, et celui-ci ne dira rien de la demoiselle Doucet. Oh ! l'ingratitude, je le sais, est à l'ordre du jour. Je veux vous donner la sagesse et vous cherchez à rallumer mes démences

éteintes. Eh bien oui, j'étais. fou, moi aussi, mais seulement un jour dans une année. N'avais-je pas une supériorité sur les insensés en permanence, sur les sages par nécessité ou par calcul ! qui, vous excepté, peut m'accuser d'avoir cédé aux aberrations qu'inspirent les regrets ? personne. Et moi, je puis à toute heure rire des hallucinations et de l'incorrigible imbécillité de tous.

— Parlez-moi d'Ursule ?

— Ursule ? n'est-ce pas que vous rêvez encore de ses quinze ans, des larges bandeaux de sa rouge chevelure, de sa peau lactée, de son œil aux éclairs séraphiques, de ses lèvres aux charnelles promesses ? C'est moi qui suis l'étranger encore asse^ bien, et qui lui ai fait une position comme elle vous Ta écrit. (J'ai vu la lettre; le bizarre autographe, hein ?) Examinez le dossier. Le voici...

— Que dites-vous, Malô? le larron qui me Ta volée, c'est...

— Moi, qui suis la Providence qui l'écarta de votre chemin . Je la vis rue d'Allemagne, n° 9 ; j'eus une entrevue avec elle, puis une autre, et nous partîmes. A parler franc, rose, elle n'avait pas encore entr'ouvert son calice, mais le poison s'y cachait. Oh! je vous l'accorde, elle n'avait pas en-

core vu le loup, mais quelles pensées corrompues ! quelles cyniques espérances, quels désirs hâtifs de luxe et de splendeurs ! Son sourire, sa candeur superficielle et attractive, ses rayonnements de vierge, son âme duègne experte, c'en était trop ! Vous l'aimiez, elle vous eût tué; je sais ce que je dis, oui, tué, et peut-être pis, pourri le cœur, déshonoré. Elle se fût servie de vous pour monter un échelon social, peut-être trois, selon votre acabit intellectuel ou selon votre fortune. Ensuite elle rejetait l'échelle après elle et vous criait : Idiot, si tu as des ailes ou de For, viens me chercher. A quinze ans, entendez-vous, une fillette ferait échec et mat à trois diplomates rabougris et nonagénaires. Vingt Metternich réunis ne sauraient quels protocoles, quelles subtilités inventer pour rouler une femme de trente ans. Le diable est souvent battu par une matrone, chargée de quarante hivers, et Dieu, Dieu lui-même est mis dans le sac par la duègne caduque qui en murmurant ses pater et ses Ave Maria sur le lit de mort, songe à jouer ses dernier dés sur le tapis étoile du trône éternel, à jeter ses dernières œillades aux ascétiques séraphins.

— Le colonel Moëks, ne vous en déplaise, ressemble fort à celui que vous savez; c'est sa manière,

sa diction avec plus d'amertume encore ; mêmes

théories, mêmes errements.

— Oui, mais pardon, écoutez cette curieuse nomenclature... Je commence :

« Ursule Doucet , partie à quinze ans de « Paris (vous savez quand, pour où et avec qui), « convole deux mois après en secondes noces « avec le feld-lieutenant-maréchal prince de Markce tenstein, général autrichien en mission à la « cour de Naples !

« Successeurs connus du susdit prince feld-ma- « réchal :

« i° Valsho, beau -frère de l'hospodar de Vala- (( chie ;

« 2° Comte Rungkatietine , chambellan de « l'autocrate de toutes les Russies ;

« 3° Storton, plénipotentiaire américain;

« 40 Mill, planteur de Caroline. »

Croyez-vous, poursuivit-il avec une accentuation railleuse, croyez-vous que cette pucelle ait bien fait son chemin ? Elle est aujourd'hui Madame Mill (légitime) par la grâce de Dieu, la volonté de M. Mill et les combinaisons de votre serviteur.

— Etrange, étrange tissu que celui des actions humaines! Ma tête se perd, vraiment, quand je

récapitule les événements : les circonstances de votre apparition , les incidents de notre commerce, le dénouement que vous m'apportez. M'expliquerez-vous un jour par quel singulier appétit vous vous êtes emparé de mon existence et l'avez façonnée votre selon gré, l'acre volupté qui vous a poussé à détruire mes illusions, seule vérité de la vie, pour y substituer la réalité, ce mensonge ?

— En dépit de tout, mon ami, je le vois, vous vous opiniâtrez à me considérer comme un peu sorcier. Mon apparition ? demandez-en compte au hasard. Mon acre volupté, mes sortilèges ? placez-les dans mes sympathies et la pitié que vous m'inspirâtes dès l'abord. Mon rire, mon rire satanique enfin, vous voyez que vos moindres pensées ne m'échappent pas, mon rire étrange, je l'avoue, est tout simplement produit par une disposition particulière de mon larynx, par l'épaisseur de mes amygdales. Mes souffrances, telle est ma boussole ; mes sympathies, tel est mon gouvernail, mes richesses, voilà mon premier levier. Vous êtes intelligent et vous devez me comprendre. A présent que vous ne devez voir dans la réverbération de mes infortunes qu'un concours et une conséquence normale de tristes circonstances, et non un presti-

ge infernal ou la sombre splendeur des maléfices, je vais vous donner la clef de ce qui peut vous sembler encore énigmatique. Et d'abord que je détruise l'impression capitale qui a dû vous faire m'attribuer une nature surhumaine : je veux parler de ce que vous avez vu chez moi, rue d'Enfer, 13. Vous m'avez vu dans un jour de folie, jeune homme ; pourquoi êtes-vous venu ? Ce que je vous ai dit ce jour-là, je l'ignore, j'appartenais à la douleur. Mes souvenirs, mes malheurs me tueront. Je ne cherche pas la mort, je l'attends de pied ferme. La vie ne m'est pas à charge, elle m'est indifférente. Je ne puis plus être heureux, j'écarte de ceux qui sont sympathiques les malheurs que je prévois. Ne pouvant jamais oublier complètement mon amour, je cherche à me vaincre peu à peu moi-même et je dis la vérité à ceux qui, comme moi, sont aptes à se laisser berner par les chimères de l'imagination et du cœur. L'activité et les mortifications de la chair déterminent souvent l'apaisement de l'âme; c'est pourquoi j'ai pris du service sous la Chemise Rouge ; en outre, c'était travailler à une sainte cause. Je vous devais cette explication. Léona ! si jamais vous me revoyez, ne me rappelez pas cette impure; oh ! plaignez-moi, c'est tout ce que vous pouvez faire par

gratitude; je suis incurable. Suis-je coupable et m'en voudriez-vous de tenter la guérison des autres, d'avoir entrepris la vôtre?

— Hélas! non, pas du tout, répliquai-je ému jusqu'aux larmes par les paroles si graves, si franches, que je venais d'entendre ; et merci ! je vous avais méconnu.

— L'expérience, Dieu veuille que vous puissiez l'acquérir sans les horribles tortures qui me sont incombées ! l'expérience vous apprendra à déchiffrer sur le visage des hommes leur nature, leur caractère, leur sens moral. La première fois que nous nous rencontrâmes, vous étiez en contemplation devant les Amours Eternelles, l'enseigne de maître Bonot. En me voyant, vous jugeâtes sans doute que j'étais un descendant des démons du Walpùrgis, car vous eûtes peur, et quelle peur! Vous êtes bien un enfant du Midi, allez, prompt à la superstition. A votre aspect, à vos regards ardents et languides, à votre âme voltigeant pour ainsi dire sur vos lèvres, je me rappelai ma jeunesse et toute votre idiosyncrasie me fut révélée. Voici un malheureux, me dis-je, prêt à s'enfoncer, à disparaître dans le gouffre raboteux des sottises humaines; replaçons-le sur le sol nivelé de la philosophie. Notre premier

entretien me suffit, mon pronostic se vérifia, mes présomptions se changèrent en certitudes. La chiromancie m'est familière, elle corrobore parfois les observations générales ; votre main me guida et m'instruisit encore. La ligne de vie, chez vous, est longue, embarrassée, obstruée; la ligne de cœur ennuagée, permettez-moi cette expression, ennuagée, par des branches qui la lèchent, la mordent, la rendent indécise, d'une irrégularité troublante. Mais reprenons : je me suis nourri de Spurzheim, je connais Gall, je sais Lavater. Buffon etAdelon? je les possède. Dans la cranioscopie, la physiognomonie, l'organographie, rien n'est mystère à mes yeux. Avant de vous donner la solution de votre problème a, e, i, o, u, ne vous souvient -il pas que je tâtai patiemment votre tête, et laissai échapper ces paroles : C'est bien cela, ce devait être cela !

J'écoutais avec le plus intense recueillement, et telle était la concentration de mes facultés qu'il ne fallut pas moins qu'un violent coup à l'épaule pour me faire apercevoir que nous avions quitté le café et que nous traversions le boulevard des Italiens.

— Ce cocher est bien maladroit ; à Londres il serait lapidé. Si le colonel Moèks n'avait pas tou-

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jours un œil voyageant sur les objets externes, tandis que l'autre pérégrine en l'âme de ses auditeurs et dans la sienne, nous étions écrasés bel et bien.

— En effet, murmurai-je en passant mon bras sous celui de mon interlocuteur, vous dites en parcourant mon crâne : Ah ! je le savais, il devait en être ainsi.

— Oui, je le dis, et le résultat de mes explorations organographiques justifia point par point la préconception de l'examen physiognomonique : une énorme saillie entre vos apophyses mastoïdes indiquant Yamativité, m'était une preuve du tumulte de vos aptitudes, de vos penchants déréglés, de vos appétences de désordre. Aux lobes postérieurs, le signe de la philogéniture doublait les dangers prédits par l'amativité. Puis, à ne rien celer, la protubérance extraordinaire que je rencontrai plus loin me réjouit au-delà de toute expression. Je venais de constater la proéminence de Yaffectionivitéy la plus belle des facultés humaines, qui pouvait combattre et annihiler les dérèglements signalés par les proéminences déjà signalées. Ma joie s'évanouit brusquement : la bosse de Yapprobativité, qui fait rechercher, vous le savez, les distinctions etlcs éloges, avait pointé sous mes doigts

au milieu de chaque os pariétal; mais en vain à la partie antérieure de votre tête, je cherchai la circonspection et la causalité.

— Mais ces investigations phrénologiques n'ont, ce me semble, pu vous donner la clef de ma confidence A, E, I, O, U.

— Telle est votre erreur. Votre ironie, l'irradiation narquoise de vos yeux, la soudaineté et la bizarrerie de la charade, s'unissant aux inductions tirées de la constitution de la main et du crâne, me révélèrent l'explication du rébus ; il s'agissait de femmes ; votre trouble, votre pâleur ensuite me convainquirent de la justesse de mes manœuvres, de la victorieuse argumentation de mes découvertes. Je vous écoutais parler. Bientôt, il fut évident à mes yeux que le hasard n'avait pas présidé à la succession alphabétique des prénoms de vos maîtresses. Si après TA vous aviez voulu expérimenter l'E, PI, PO, PU, il y avait une cause, et cette cause se trouvait dans l'aridité des épreuves, dans l'insuffisance des jouissances goûtées. Cette idée avait à peine germé, grandi, fructifié dans mon esprit, que les paroles que vous ajoutâtes l'illuminèrent tout à coup. Ma première maîtresse, disiez- vous, est brune, la seconde est blonde; la troisième forcément rousse ! interrompis-je alors.

C'était évidemment là le corollaire des faits acquis... Oui, je le vois, vous m'écoutez attentivement, très attentivement; redoublez d'attention, s'il est possible ! Un homme possédant une femme brune, trompé par elle ou blasé sur ses baisers, convoitera une femme blonde. Pourquoi? i° l'instinct de la variété, que chacun porte en soi, lui fait désirer ou l'or après l'ébène, ou l'ébène après l'or; 2° d'aucuns, la plupart pour mieux dire, s'imagineront rencontrer dans la blonde ce qu'ils ont vainement poursuivi dans la brune, et d'autres croiront cueillir en celle-ci ce qu'ils n'ont pas trouvé chez celle-là. Changement de cheveux, et c'est tout ! Le cœur de l'une est aussi sec que le cœur de l'autre...

La subtilité et les engrenages de ce raisonnement très suivi me tenaient sous le charme; l'objection et la riposte se présentaient bien à mon esprit; mais ma langue, indocile à la volonté, restait silencieuse.

— Est-il utile de paraphraser encore ? continua mon compagnon, soit ! je le veux. Mes observations générales sur votre individu se correspondaient si clairement, s'entaient si bien les unes sur les autres, s'agençaient si étroitement, que l'absence de la bosse de la causalité à la partie

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antérieure de votre tête était tout simplement pour moi une preuve complémentaire de cette évidente vérité, à savoir : que vous vous étiez lancé en aveugle et en avide dans les bras de vos maîtresses, et cependant aussi par un manifeste calcul de curiosités et de voluptés. Conservez-vous un doute à leur égard, aujourd'hui ? Ernestine Griffu, Olympe de Mioze, Ursule Doucet, la brune, la blonde, la rousse; la veuve, l'épouse, la vierge ; la bourgeoise, la comtesse, la grisette, sont-elles expérimentées et suffisamment mises en lumière par mon autopsie ? Ne sont-elles pas, votre E, votre O, votre U, ne sont-ils pas les successives métamorphoses de vos goûts, de vos aspirations, d'un amour inassouvi, errant pour se rassasier de haut en bas de l'échelle morale , physique et sociale , la recherche vaine de l'idéal, les révoltes d'une belle âme inquiète ?

— Vous avez lu, vous lisez dans mon âme, et, je l'avoue, vous traduisez des pensées que souvent j'ai voulu matérialiser, mais en vain. Un mot encore. Comment vous y êtes-vous pris pour réunir dans leur ordre chronologique, les aventures de celles que j'ai aimées?

— Je suis riche, mon cher ami, et, par le temps

qui court, votre Paris ne manque ni de Peyrades ni de Corentins.

— Puisque vous savez si bien qui je suis, demandai-je en m' arrêtant, pourriez-vous m' apprendre si j'aimerai encore ?

— Oui, sans doute, vous aimerez encore, non plus en enfant, mais en homme... Tenez, regardez !

Je levai la tête : l'index de mon confident était tendu vers une maison à sa gauche ; nous étions rue du Helder, et Lui me montrait le tableau du pauvre M. Bonot.

— Soyez franc, reprit-il avec un sourire doux et triste, et dites-moi si vous voyez du même œil les Amours Éternelles.

Quand, après une longue et dernière extase devant la toile de Hermann van Avenskreit , le peintre flamand, je m'éveillai au monde de la réalité, j'étais seul, seul dans la rue déserte, et je crus entendre au loin l'écho d'une voix qui disait : Adieu !

Plus de quatre mois s'étaient écoulés; et je n'espérais plus revoir celui qui m'avait disséqué

vivant, quand le dix-huit mars dernier, son fidèle domestique m'apporta une lettre qui me donnait rendez-vous pour le soir même... Je le trouvai plus sombre, plus pâle, plus solennel qu'autrefois. Il ne riait plus; l'esprit de ses discours avait changé. A ses diatribes misanthropiques, à ses satires, à son acerbité de langage avait succédé une indulgence sans bornes pour l'humanité, une grande quiétude de pensées et de sentiments, une diction extrêmement onctueuse.

Nous nous entretînmes longtemps de l'immortalité de l'âme, de l'essence et de la sempiternité divines.

— Je crois, me dit-il en me quittant, je crois que la vie, la vraie vie commence après la mort. Venez demain, nous reprendrons cette discussion, si vous voulez.

— Mais, demain, c'est le dix-neuf mars, si je ne me trompe !

— Imprudent! tais-toi...

Le lendemain, j'arrivai à quatre heures, rue d'Enfer, 13. Batista Colvo, comme pétrifié devant la porte basse et cintrée, me regardait d'un œil vitreux.

— Qu'y a-t-il ?

Il me fit signe de le suivre. Nous traversâmes

le Salon de la Vérité, et, ayant soulevé la tenture du Sépulcre de la jeunesse, le lazzarone fondit en larmes en s' écriant :

— Santa, santa Madona !

Je m'avançai, le cœur serré par une étrange angoisse et soudain, je reculai d'horreur. Tout était bouleversé dans le réduit pentagone. Les portraits de Kingwan et de Léona étaient lacérés, mis en pièces, déchiquetés ; la boîte de plomb triangulaire, bossuée, martelée, faussée, gisait vide dans un coin ; et les débris du squelette jonchaient le carreau, pulvérisés. Vêtu du costume noir de l'Himalaya, Verdad, à genoux, immobile, mains jointes, semblait prier. Je me penchai sur lui. Autour de son cou s'enroulait un lourd chapelet aux grains d'ébène. La croix d'or de ce rosaire reposait sur le crâne poli de l'amante adultère que l'Espagnol serrait entre ses mains.

— Malô ?

Point de réponse.

— Malô, Malô ?

L'homme ne bougea.

Je m'approchai, tremblant, je le touchai du doigt et frissonnai des frissons que donne le contact du marbre.

Malô Verdad Zumalacarréguy était mort, lui,

le guérisseur non guéri, victime, hélas! des Amours Éternelles! et ce jour-là, 19 mars 1861, était le dix-neuvième anniversaire de sa stérile vengeance.

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