MALO VERDAD ZUMALACARREGUY
— Oui, lisez, lisez, lisez, fit sa voix déchirante; c'est ici le sépulcre de ma jeunesse, l'asile où vient se ranimer mon désespoir, se retremper ma haine.
Un vague effroi s'enroulait autour de mon cœur comme un reptile.
— Ecoutez, reprit Verdad, écoutez; seul vous allez connaître une histoire ignorée de tous, une histoire lugubre, allez ! Vous saurez alors pourquoi j'ai voué ma vie à démasquer l'humanité, pourquoi mes angoisses , pourquoi mon incurable dégoût, pourquoi, moi vivant, j'ai assisté à mes propres funérailles !
« Juan Verdad, mon père, était le fils de la sœur de Zumalacarreguy. Zumalacarreguy ! Vous connaissez ce nom. Tous les échos des Castilles le proclament. L'Ebre et l'Ansa, roulant dans leurs bruyantes cavernes , le transmettent des gouffres sans fond aux pics inaccessibles de la Navarre et de la Biscaye. Zumalacarreguy mourut
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à Bilbao, en 183 5, vous savez comment, le héros! Avant d'être enseveli dans sa gloire : « Porte mon nom, Juan, dit-il à mon père, et que ton fils le porte après toi. Je vous le lègue pur, ce nom, symbole de fidélité et d'honneur. Souvenez-vous que l'honneur, seule noblesse, oblige !... » Traqué comme une fauve par les Christinos, Juan Verdad dut quitter l'Espagne. Il se réfugia à Naples dans la famille des Polanto dont il avait épousé le dernier rejeton, Francesca Polanto, morte à bord du Don Carlos, sur la Méditerranée, en me donnant le jour.
« Quatre ans après son exil, je perdis mon père. J'avais vingt ans. Le soleil des Espagnes avait versé dans mes veines toutes ses ardeurs, allumé tout mon sang. Mon père mort, je m'appartins; je me trompe, j'appartenais déjà à une femme. Avec l'égoïsme des sentiments humains, je me félicitais, oh! je l'avoue et j'en rougis! de la mort des miens. Vivants, ils eussent mis obstacle à mon amour.
« Qui était-elle, d'où venait-elle ? Que m'importait, je l'aimais ! Son passé, je ne voulus pas le savoir. Le présent était à moi ; l'avenir, je ne voulus pas le sonder.., Oh! je n'y songeais
« Je l'aimais. Voulez-vous savoir comment je l'aimais ? Pour vous le dire, il me faudrait créer une langue, inventer des mots bruyants et tumultueux comme les laves de ma passion, ravir aux anges que les croyants invoquent, le secret des voluptés éternelles.
« Oui, telle est la vérité : dix ans après le jour où je lui donnai le droit de s'appeler de mon nom, pardon, Zumalacarreguy, pardon! du nom sans tache de Zumalacarreguy, de cet héritage immaculé, dix ans après notre premier baiser, mes jours, je les passais encore à ses pieds, mes nuits dans ses bras, balbutiant, bégayant des syllabes mignardes, que les fous et les enfants savent seuls trouver, lui disant à toute heure, sans répit, ces imbécillités sublimes que la mère soupire, pleurniche à son nourrisson, à cette vie sortie de sa vie. Oui, moi, homme, j'éprouvais des joies indescriptibles à épeler sans cesse le vocabulaire de l'amour, de puérils verbiages. Je l'appelais ma reine, mon ange, mon Dieu ! je lui disais... Enfin, vous savez bien, vous qui aimez, ce que l'on dit à la femme que l'on aime. Faut-il vous montrer à présent le revers de cette médaille de bronze où j'avais frappé mon effigie pour toujours associée à la sienne ? Regardez ! »
A ces mots, Verdad enleva solennellement le voile qui recouvrait les tableaux aux cadres d'ébène.
Deux portraits: un homme au poil rouge, à l'aspect sensuel et spleenétique ; une face de land-lord suintant les richesses et l'ennui ; une femme, les sombres splendeurs de la nuit, on les retrouvait dans sa chevelure ; l'éclair brillait sous ses fines paupières ombragées.
— La voilà, elle ! reprit Malô Verdad, la voilà, elle, Léona ! le voilà, lui, lord Kingwan ! Examinez ces deux têtes, examinez-les, et tâchez de découvrir comment il s'est fait que ce taureau stupide et lourd m'ait volé les rayons de ces yeux d'aigle, les richesses ondoyantes de cette fière amazone. Je suis flétri, c'est vrai, mais enfin n'y a-t-il pas sur mon front quelque chose, une lueur, une étincelle d'intelligence et de courage ? Je me connais, je me sais. Si vous m'aviez vu aller indomptable, resplendissant du bonheur d'être aimé, malgré vous, vous eussiez dit : Il est beau, cet adolescent ! C'est que l'amour comme la gloire illumine ceux qu'il sacre. . .
La grande taille de Malô s'était orgueilleusement redressée et son œil jetait des regards de défi au portrait du lord.
— J'arrivais de Venise. Quinze jours d'absence, oui, quinze jours avaient suffi. Dam ! quinze jours suffisent souvent pour qu'un sot bouffi d'or et de bêtise enlève à un homme d'élite la femme qu'il immortaliserait, si les poèmes qu'il lui chante pouvaient être transcrits. Elle était partie, Léona, avec cet immonde ennuyé, cet imbécile touriste, ce Kingwan. Pour où? De quel côté? Tous l'ignoraient. En une seule nuit, mes cheveux grisonnèrent, je fus visité par tous les fantômes, mordu par toutes les rages, secoué par toutes les vengeances. Tous les fiels vipérins roulèrent dans mes artères. La mer avec ses immensités, ses profondeurs, la mer seule pouvait être la confidente de mes dévastations et de ma furie. Son horizon sans bornes pouvait seul répondre à la vengeance sans limites que mon cœur allaitait. Et je m'embarquai ! Trois années, trois siècles ! d'océans en océans, de déserts en déserts, de peuples en peuples, de mondes en mondes, je les poursuivis, insatiable. Oh! s'ils s'y fussent cachés, j'eusse escaladé les cimes sidérales, descendu les abîmes infernaux...
Comme une tige d'acier, la voix de Malô sifflait. Traversant les arcanes de mon âme, elle y éveillait des terreurs inconnues.
— ... Se venger à demi n'est pas se venger, non ! J'eusse voulu sucer goutte à goutte le sang du vampire qui s'était si longtemps abreuvé, nourri de mon sang. Hélas ! j'arrivai trop tard pour déchirer petit à petit ce corps où un autre avait bavé, cette bouche où d'impurs et traîtres baisers s'étaient endormis, ce sein sur lequel j'avais pleuré mes délires, célébré mes fêtes de volupté. Ce sein., je l'eusse déchiqueté de mes dents, de mes ongles, oh! pas d'un coup, mais doucement, paresseusement, morceau par morceau, molécule à molécule, atome par atome... Ecoutez-moi donc, écoutez-moi !
C'était en Asie, dans le Népaul, au pied de l'Himalaya. La veille, Elle et Lui avaient fait ensemble une excursion sur les crêtes du Dhawalagiri. Seul, lord Kingwan était revenu, Léona avait roulé dans un gouffre. Je l'avais manquée d'un jour.
« Comment se fit-il que je parvins à gagner l'amitié, la confiance du suborneur ? Il est impossible de traduire les ruses, la patiente diplomatie de ma haine. Comment se fit-il que je le décidai à gravir de nouveau le Dhawalagiri ? Pourquoi je l'y entraînai ? Il faudrait vous lire tous les chapitres, toutes les lignes d'un livre qui
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n'avait jamais été écrit: le livre des désespoirs sans fin !... Huit jours avant, guidé par un parbottis (paysan des Monts), moi j'avais fait l'ascension, et dans une anfractuosité de la montagne, j'avais caché des vivres, des cordages, des crampons de fer, ces mêmes crampons de fer, ces mêmes cordages, ce bâton ferré qui sont là, dans ce coin... Quand nous eûmes atteint le plateau noté du Dhawalagiri :
« — Est-ce ici, demandai-je à cet âne britannique, que vous avez eu le malheur de perdre votre femme, lady Léona ?
« — Oui, répondit-il, là un peu à gauche. Le vertige !... elle a glissé, disparu. Sans doute, c'est un malheur; mais lady Léona m'ennuyait, m'ennuyait beaucoup !
Après avoir jeté un dernier regard autour de moi:
« — Kingwan, lui dis-je, un de nous deux va mourir. Je suis Malô Verdad Zumalacarreguy ! Vous n'avez pas sourcillé ; vous ne sourcillez pas. Je comprends. On vous aura parlé de moi à Naples. Peut-être aussi, dans ses rêves ou entre deux baisers, elle aura ri à mon souvenir, au souvenir du martyr ridicule. Si elle a échappé à ma vengeance, vous me restez. C'est peu. N'importe,
préparez-vous sur-le-champ ; pas de répit ! C'est là qu'elle est tombée, où vous êtes, à gauche ; tenezvous là. Si je vous tue, vous suivrez la route qu'elle a suivie et cela me servira; si vous me tuez, vous userez de mon cadavre à votre gré , il vous appartiendra. Ce plateau est large de trois mètres. Voici des armes, je les place entre nous deux. Pour en ramasser une, chacun de nous doit se courber et faire un pas ; au plus agile et au plus vite la vie !.. . Les pistolets sont chargés tous les deux; ne criez pas à l'assassin! et surtout ne méditez pas de me surprendre, vous n'y parviendriez point... Mon œil épie le vôtre, et si vous ne vous êtes pas précipité sur ces armes, c'est que vous avez vu que j'avais suivi et devancé vos mouvements. Quand j'aurai donné le signal, prenez votre pistolet et faites feu sur moi, car je tiierai, moi, sur vous, comme sur un chien... Un, deux, trois ! J'avais les chairs de l'avant-bras traversées. Lord Kingwan avait disparu. Je me penchai, et longtemps, à travers les arêtes calcaires, sur les aiguilles du roc, sur ses flancs décharnés , je le vis se déchirer et rebondir. Plus rien enfin, plus rien! Il était trop bas, trop bas; je n'eus pas le plaisir d'entendre le dernier craquement de ses os...
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— Si vos ombres m'entendent , reprit Malô après quelques instants de silence et en se retournant vers les deux portraits, qu'elles sachent combien je déplore mon incapacité. Je voudrais avoir la puissance du Créateur pour vous ressusciter et vous détruire encore. »
A ces blasphèmes, à ces imprécations, à cette explosion de haine non assouvie par la mort, une sueur glaciale me parcourut, ma langue immobile ne sut pas jeter les cris d'épouvante qui s'élançaient de mes entrailles.
— Je la retrouvai, hurlait-il, je la retrouvai ; elle , non , mais ses débris et ceux de l'autre; oui, sa carcasse à lui. Dans sa chute, il ^avait rejointe, le misérable ! Cette union de leurs restes me rendit fou, ce baiser d'outre-tombe ivre de rage. Quoi! la mort s'était complue à enlacer leurs cadavres, comme la luxure, j'allais dire l'amour, oubliant que l'amour est un mensonge ! avait uni leurs corps. Pour les retrouver, deux mois durant, malgré mon bras meurtri, avec ces cordes, ces crochets de fer qui sont là, je descendis dans les ténèbres du gouffre. Tenez, je portais alors ce costume noir que les rocs éventrèrent, ce costume que je porte aujourd'hui, parce que, aujourd'hui,
c'est le dix-neuf mars, le quinzième anniversaire !
Pour aller jusqu'à eux, j'accomplis des miracles d'audace, car il me la fallait, voyez-vous, il me la fallait... Ah! quand je lavis, je me mis à rire, tout mon être se mit à rire, comme rient les démons, plus amèrement, plus désespérément encore. Et je dus disputer des lambeaux de chair pourrie à des reptiles innommés, à des accapitres au vol grondant comme les vagues, les arracher à des monstres sifflants à la carapace visqueuse, à des multipèdes gluants comme la putréfaction. Vous étudiez leurs portraits, ils sont fidèles, allez, je vous l'affirme. Ma haine a photographié leurs traits. Examinez la nuance des cheveux qui entourent le canon du pistolet vengeur, du pistolet qui tua Kingwan, et dites-moi si je ne l'ai pas exactement reproduite.
— Et d'elle , interrogeai-je , d'elle, Léona , n'avez-vous rien conservé?
Sans me répondre, il ouvrit la boîte de plomb, la boîte triangulaire. Impiété ! profanation, sacrilège ! des ossements humains y étaient entassés, empilés, pêle-mêle, le crâne surmontant l'effroyable pyramide.
— Léona, vous demandez Léona, la voilà ! Ce sont les siens, ces bras qui m'ont fait chanter comme un insensé l'hosannah du plaisir ; ce
buste, c'est le sien. Ne vous semble-t-il pas qu'il a conservé l'empreinte des embrassements, de ses embrassements, à lui, l'autre, Kingwan enfin ? Et le crâne ? Approchez-vous un peu, n'y voyezvous pas des éraillures, des morsures, dites, ditesmoi ? Ce sont mes mains, mes dents qui se sont à jamais marquées là ; ce sont mes baisers, les baisers que je lui fais à ce crâne, moi ! les baisers posthumes. Elle est là, là! Vous seul l'avez vue après l'infamie, vous seul la verrez ! C'est que je suis jaloux encore, jaloux de Dieu qui la créa, des hommes qui l'ont flétrie, du diable qui a son âme, de vous qui contemplez ses dépouilles, jaloux de moi-même, jaloux!
Et Verdad embrassait avec frénésie ce crâne blanchi où quelques cheveux noirs étaient encore attachés à la nuque. Je détournai les yeux.
Un éclat de rire, un de ces rires comme jamais oreille humaine n'en a entendu, partit et dans une angoisse suprême, debout sur les ossements épars, Malô s'écria :
— C'est le dix-neuf mars aujourd'hui, c'est le dix-neuf mars, c'est l'anniversaire ! oui, le dixneuf. ..oui, l'anniversaire ; et je paie mon tribut... ah ! ah ! ah !.. .
Il riait, il riait, et des larmes intarissables inondaient son visage.
— Je paie mon tribut, mais demain, le mépris; et guerre à l'humanité ! Je prouverai que la vertu n'existe pas. Les femmes, toutes les femmes, mensonge ! Mensonge comme Léona, comme Ernestine Griffu , comme Olympe de Mioze , mensonge ! Non, je ne veux plus pleurer, je ne le veux plus.
Piétinant sur les tristes débris du squelette, Malô Verdad, avec ses cheveux hérissés, divisés sur le front en deux touffes mobiles, un sourire effroyable à ses lèvres brûlées, m'apparut tout à coup comme la sombre incarnation de Satan. C'était bien là l'ange rebelle, l'ange abattu, le foudroyé, le superbe riant d'orgueil au milieu de ses larmes d'impuissance.
— Le dernier nom ? me dit-il, votre dernière lettre ? votre dernière croyance ? pour que je vous crache une dernière vérité.
— Ursule Doucet, à la Petite-Villette , rue d'Allemagne, 9, balbutiai-je en m'enfuyant épouvanté.
Je roulai le long des escaliers de l'hôtel plutôt que je ne les descendis, et j'ouis la voix du lazzarone qui geignait :
— Altéra screnissima, ancora alcuni baïoccbi, ancora, birbantissimo Batista Colvo, ancora alcuni
baïocchi, ancora.