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L'amoureuse foi

Jacques Noroy n'avait pas trente ans. S'il est exact que les voyages forment la jeunesse, la sienne aurait dû être singulièrement formée, car, depuis la tin de ses études classiques, d'ailleurs brillantes, il n'avait cessé, orphelin et riche, de courir le monde. Le tour de la Méditerranée lui était connu, comme à un Parisien le tour du Lac; il avait exploré les Indes et l'Indo- Ghine, le Soudan et le Pérou, séjourné à Java et à Pékin, retrouvé les traces de Loti, soit au Japon, soit aux lies Marquises. Sa constitution robuste avait bien supporté les variations de climat, ainsi que l'attestaient sa taille mince, ses bras musclés, son estomac diligent, son teint

mat, ses cheveux noirs en brosse, ses dents très saines dans leur blancheur. Quant à son état d'âme, comment le définir? La vérité est qu'il avait beaucoup vu, passablement observé, mais assez peu réfléchi, ayant vécu dans un tourbillon, intéressé par le contraste des lieux ou des êtres, sans avoir eu le loisir de retomber sur soi-même et de s'y concentrer.

Né en montagnes foréziennes, dans le canton de Saint-Just-en-Ghevalet, au hameau de Saint- Marcel, où sa mère était morte de lui avoir donné la vie, où son père s'était éteint luimême peu après, il avait passé là le temps de son enfance, et ensuite, durant qu'il était adolescent, les trop courtes semaines de liberté que lui laissait l'éducation dans un lycée de Paris. A pied, un bâton à la main, ou sur un petit cheval qu'il se plaisait à enlever au galop, il parcourait les sites de la vallée charmante qu'arrose le Lignon, que couronnent les ruines d'Urfé. Le vieux château dresse encore ses vestiges de pierre sur un sommet couvert de bois; hêtres et chênes développent leurs vertes ramures, des bouquets de pins noirs pointent vers le ciel; les taillis descendentjusqu'à la rivière d'argent, dont l'eau claire, sonore, fraîche, coule à travers des

quartiers de roche, brille, chante, mouille sur l'autre bord les herbes et les fleurs de la prairie. Humant l'odeur du thym, aspirant les souffles d'en haut, chauffé par le soleil qui noie les horizons dans une vapeur de rêve, notre jeune homme suivait le plus souvent les crêtes, et une poésie singulière, émanant de la nature, pénétrait au fond de son esprit.

A mesure qu'il avançait en âge, croissait en vigueur physique, étendait son intelligence ou dilatait son cœur, cette poésie prenait corps, s'incarnait, non dans une femme, mais dans la femme, objet des virils désirs, dans cet être de grâce et d'énergie dont il trouvait la trace en tous ses livres d'étude, parmi les faits de l'histoire comme parmi les fictions de la littérature. Il eut quelques aventures, d'ailleurs banales, vite terminées, d'autant que, ne se sentant tenu par aucun lien, il attendit juste d'être majeur pour entreprendre à travers le globe la série de ses pérégrinations.

Il venait de rentrer d'un dernier voyage, et sans doute il repartirait assez vite, chaque étape, au reste, ne modifiant guère le voyageur. En toutes choses, il était devenu sceptique. 11 avait vu fonctionner les gouvernements les plus di-

vers, les uns réputés barbares, les autres passant pour civilisés ; et partout il remarquait que les riches écrasent les pauvres, que la force prime le droit, les barbares ayant encore un avantage de franchise par rapport aux civilisés hypocrites. Il avait correctement courbé le front devant les autels de dieux simples ou raffinés, dans des temples d'architecture primitive ou complexe : or, les hommes, quelque fût le caractère propre de leur religion, lui apparaissaient doués des mêmes vices nombreux et des mêmes rares vertus. Il avait enfin courtisé, entre deux départs de paquebot ou de railway, des beautés blanches ou noires, cuivrées ou jaunes, sans avoir constaté de saveur bien différente aux lèvres, minces ou épaisses, où s'était égaré le caprice de sa bouche. Les sensations produites par un contact d'épiderme ne se modifient guère d'une créature à l'autre ; la femme est, sous toutes les latitudes, un joli instrument de plaisir : ainsi pensait-il.

Donc, même scepticisme en amour qu'en philosophie et en politique. La vie n'en vaut pas moins la peine d'être vécue, tant qu'on a bon pied, bon œil, trente-deux dents, l'encéphale intact, les sens délicats — et la bourse garnie.

Ce matin-là, Jacques Noroy s'était levé, comme chaque jour, souple de corps et léger de conscience. Après absorption de sa tasse de thé coutumière, il avait quitté son entresol parisien de garçon fort à l'aise, et enfourché l'étalon arabe, Mahomet, ramené par lui de Tunis. Monture et cavalier gagnèrent la grille du Bois, par un de ces soleils d'août déjà chauds quand l'aube paraît. Peu de monde au long des allées, si pleines iiors de la saison estivale : amazones et sporstmen n'étaient-ils point partis pour les eaux, pour la mer, pour la campagne, abandonnant leurs hôtels au bénéfice des villas ou des gentilhomn'ières? Jacques ne salua guère en route qu'un vieux général, escorté de son officier d'ordonnance; mais sa promenade, pour n'être point mondaine, fut au moins hygiénique : il gonfla d'air ses narines, emplit largement ses poumons, jouit comme un égoïste de la douceur d'être en équilibre de santé.

Ayant réintégré ses pénates, il s'assura tout d'abord que la table du déjeuner était garnie de trois couverts, car il attendait un fidèle ami d'enfance, iMarcdeThève, et une intermittente camarade de jeunesse, Pépita Gomez. Le compagnon vivait, soit à Paris, dans les milieux dévots ou

Irivoles, soit sur ses terres du Forez, grand chasseur devant rÉternel ; la momentanée mimait à l'Alhambra des Batignolles, ou dansait aux Folies-Trompettes, grande pécheresse devant Eros. Le premier, vermeil et blond, présentait une raideur distinguée; la seconde avait la peau brune, les cheveux de jais, les hanches tout particulièrement suggestives. Jacques avait plaisir à revoir celui-là, à cause de leur pareille origine, à cause de leurs communs souvenirs; il commençait à se lasser de celle-ci, malgré le velouté du derme, l'éclat de la toison et le galbe des contours.

De la salle à manger, Noroy passa dans son cabinet-salon-fumoir. Un visiteur l'attendait, — en soutane :

— Anselme! s'écria-t-il.

Et ses mains se nouèrent à celles du prêtre.

L'abbé Anselme de Rieux était long, maigre, pâle, fin, rempli de race; les yeux profonds, le front haut, la bouche un peu nerveuse, il avait une physionomie de songe, de pensée, de tristesse contenue. Lui aussi, comme Marc de Thève, était issu du val d'Urfé; il était même né à Saint-Marcel, dans le hameau dont Jacques Noroy était originaire. D'un

âge égal, il avait été son ami le meilleur, jusqu'à ce que l'absence prolongée de l'un et la subite vocation de l'autre les eussent séparés sans refroidir leur affection réciproque. Chaque fois que lexploraleur revenait en France, l'ecclésiastique accourait vers lui.

C'est durant une première excursion à letranger que Jacques avait appris la nouvelle ; rien ne la faisait prévoir : Anselme s'était résolu à entrer dans les ordres. Pourquoi? Il semblait y avoir là quelque liistoire de douleur, dont Jacques eut la discrétion de ne point solliciter le récit, et dont Anselme, malgré sa confiance quasi fraternelle, crut devoir, sans doute par pudeur d'âme, garder le secret. Le prêtre, en tout cas, s'était élevé au-dessus de l'épreuve; sa foi et sa charité, son savoir et son éloquence, ayant attiré l'attention sur lui, il était devenu le secrétaire de son compatriote, monseigneur de Sudre, évêque d'Héliopolis, résidant d'ordinaire à Lyon, lequel le jugeait fait pour les hautes destinées épiscopales.

— Mon brave Jacques! dit l'abbé de Rieux. Sais-tu que tu as fière mine, avec ta peau bronzée d'Africain et ce bout de ruban rouge dont nos gouvernants ont eu le bon esprit de récompenser

ta récente mission sur le Niger? Embrassonsnous, veux-tu?

— De grand cœur, puisque, toi saint, ne redoutes pas de te frotter à un mécréant.

— Toujours impie?

— Toujours.

— Tu auras ton lieure de foi, plus tard, quand tu soulîriras.

— Ce ne sont point les cérémonies religieuses nègres qui m'eussent converti, ni surtout les sacrifices d'esclaves aux dieux équatoriaux.

— Certes.

— Sois modeste. Le catholicisme a bien vu l'Inquisition et la Saint-Bartliélemy. Voilà qui dispose à l'indulgence pour les enfants de Cham. Va, mon abbé, les gris-gris du Soudan ne sont guère chose plus naïve que vos petites médailles de Fourvières ou de Lourdes.

Le prêtre eut dans le regard une mélancolie, et, de sa voix au timbre grave, il défendit le culte de la Madone, mère du Christ, personnification de la femme en ce qu'elle a de plus noble et de plus touchant. C'était là le fond même de sa croyance; il avait dû, homme, aimer une créature dont l'avait séparé la vie, souvent cruelle; dans l'ombre du tabernacle, il avait porté son

amour terrestre transformé en adoration; il s'était agenouillé devant la divinité féminine, vers qui monte des cœurs meurtris l'idéale prière.

— Yeux-tu, conclut-il, me donner une joie?

— Parle.

— Le mois prochain, monseigneur de Sudre conduit à Lourdes le pèlerinage du diocèse de Lyon. Il y aura là peut-être un millier de nos montagnards. 11 va sans dire que j'y serai, Marc de Thève aussi, qui est un fervent, et dont tu es resté l'intime.

— Je l'attends ce matin pour déjeuner.

Jacques se mordit les lèvres, en se rappelan-

qu'il y aurait un troisième convive, et que ce troisième convive était loin d'être un objet d'édit fication.

— Tu es libre de tes mouvements, reprit l'abbé Anselme ; viens à Lourdes.

— Moi?

— Oui. La vue n'en coûte rien. Je ne te demande pas de faire la route pieds nus, un bourdon à la main. Voyage en touriste; amène, si tu le désires, ton cheval, sur le dos duquel tu parcourras ce beau pays. Tu connais l'Himalaya ; avoue que tu ignores les Pyrénées.

U) l'amoureuse foi

— C'est vrai.

— Tu consens?

— Pourquoi pas? J'irai de Perpignan à Biarritz, par Luchon...

— Et Lourdes.

— Va pour Lourdes.

— Tu descendras à l'hôtel de la Grotte.

— Delà Grotte... Aïe! Soit. Je descendrai à l'hôtel de la Grotte, avec Mahomet, mon cheval arabe, — un nom peu orthodoxe. Et pour ne point choquer les catholiques purs, dès aujourd'hui, je le débaptise : il s'appellera Simoun, un vocable qui lui convient, car il file comme le vent.

De nouveau, le prêtre embrassa son ami. Et tous deux s'entretinrent de leur canton natal, — du hameau de Saint-Marcel, dont le vieux curé à tête blanche était mort, remplacé par un jeune, l'abbé Coudours, — du moulin de Juré, dont le meunier Tuffet, malade, serait au pèlerinage, avec sa fille Séraphine, quelque peu montée en graine, — et du bourg de Saint-Just, dont le docteur, Claude Vimor, accentuait chaque année son matérialisme de de mi- savant, tandis que son frère jumeau, Marias, le peintre, échoué à Paris dans les tavernes de Montmartre, devenait en

art un décadent et en politique un anarcliiste. Une question vint aux lèvres de Jacques :

— Tu ne me parles pas de la tante de Marc ?

— Renée... madame de Tliève.

— Si je t'interroge à ce propos, c'est que Marc me chante ses louanges à chacune de nos entrevues. N'ayantpoint l'honneur de la connaître, je ne puis juger si le portrait qu'il en trace est ressemblant.

— Elle ne mérite, en effet, que des éloges.

— Tu l'as connue toute jeune, quand tu allais à Lyon chez les parents de ta mère ?

— Oui. Orpheline, elle est sortie du couvent, pour épouser dans sa dix-septième année le sexagénaire M. de Thève : un de ces mariages décidés par un tuteur et consentis par une pupille, parce que le tuteur ne recherche qu'une combinaison d'argent, et parce que la pupille ignore tout de la vie. M. de Thève était d'ailleurs un galant homme ; il avait jadis ruiné le père de Renée en lui gagnant sa fortune au jeu ; devenir le mari de la jeune fille fut, dans sa pensée, un moyen délicat de lui restituer cette fortune. Peu après, elle était veuve

— Sans enfant?

Le prêtre rougit :

— Sans enfant, oui. Elle est à peine majeure.

— Marc ne songe- t-il pas que le neveu pourrait briguer la succession de l'oncle?

— Explique-toi.

— En offrant sa main à la jeune veuve, qui, ainsi, ne changerait pas de nom. Singulière idée à mon sens, car je ne conçois pas l'homme qui, prenant femme pour faire souche, ne la choisit pas toute neuve. N'insistons pas; ce sont là des subtilités que je n'ai point à décrire devant un chaste de profession tel que toi.

— Madame de Thève ne se remariera point. Depuis son veuvage, elle a continué d'habiter Lyon, vouée tout entière aux œuvres charitables. Elle m'honore de sa confiance, et je n'ai nulle raison de cacher qu'elle se dispose à prendre le voile.

— Marc se consolera en chassant le renard dans les bois d'Urfé, — ou la biche au Cois de Boulogne, car cet homme pieux, qui, à Lourdes, rendra hommage à la Vierge Marie, ne dédaigne pas, à Paris, le culte de la déesse Aphrodite.

— Ne m'as-tu pas dit qu'il déjeunait ici? Je le rencontrerais avec plaisir.

— Viens déjeuner demain. Aujourd'hui je ne

t'invite pas. Il y aura un troisième convive qui n'est point pour te plaire, ne parlant pas la même langue que toi.

— Un Soudanais?

— Non, un vieux rabbin, avec qui tu ne saurais

t'entendre sur la divinité du Christ Etmême,

comme je tremble à chaque instant de voir paraître dans l'embrasure de la porte sa chevelure noire, son teint chaud et sa robe tombante, je te conjure de te retirer, dans l'intérêt de ton salut.

— C'est un corgc.

— Ce soir, je brûlerai du sucre, demain quelques grains d'encens, et tu pourras alors te riquer en mon oratoire, où nous dresserons avec Marc l'itinéraire de Lourdes.

L'abbé de Rieux se retira. Il était temps, car il croisa dans l'escalier une forme féminine, laquelle fleurait un tout autre parfum que l'encens, et dont les dessous n'avaient rien de rabbinique. Ce parfum excitant, ces dessous à lignes voluptueuses, cette forme enchanteresse, évocatrice de l'Andalousie, caractérisaient mademoiselle Pépita Gomez, mime et chorégraphe, demiartiste et demi-mondaine.

Elle entra en coup de vent et se signa :

i-4 l'amoureuse foi

— J'ai rencontré un prêtre, murmura- t-e lie.

— Un de mes amis.

— Pourquoi l'as-tu fait filer?

— Dame !...

-- Tu sais, les Espagnoles sont bonnes catholiques. Je lui aurais demandé sa bénédiction.

— Voici la mienne. Ne te suffit-elle pas?

— Tu es bête... Et Marc?

— Le beau Marc, le blond Marc, Marc l'irrésistible, va veni]'. Il est secrétaire de l'Adoration nocturne à Paris, une œuvre dévote: rien d'étonnant à ce qu'il soit en retard le matin.

— Tu me choques quand tu plaisantes les choses de la religion.

— Je n'y songe guère. Devine où je projette de me rendre, pour faire pénitence.

— Où çà ?

— A Lourdes.

— Emmène-moi.

— Ah ! non, par exemple.

— Quand pars-tu ?

— Dans quelques jours.

— Eh bien, mon petit, tu m'y trouveras. Oh! tu verras comme je serai convenable. Tu sais, les Espagnoles sont bonnes catholiques.

— Tu l'as déjà dit.

— Mon Jacquot sera content de me voir là-bas dans la procession...

— C'est-à-dire que je rêve, si tu vas à Lourdes, de me diriger vers la Salette.

Le timbre retentit. Marc de Thève, fort élégant, le nez aristocratique, la moustactie relevée en pointe, frisée au petit fer, s'excusa d'avoir fait attendre. Et tout de suite, Jacques le prit pour arbitre. Leur ami, Tabbé Anselme, lui ayant rendu visite ce matin même, lui avait conseillé une excursion de touriste dans les Pyrénées et arraché la promesse d'un arrêt à Lourdes, à l'époque du pèlerinage forézien ; Pépita prétendait être du voyage : était-ce possible ?

— Non, déclara Marc. J'y serai moi-même, avec l'abbé et avec nombre de nos compatriotes. La présence de Pépita ferait scandale.

— Entendu ! riposta la ballerine. Rira bien qui rira le dernier.

Elle fit claquer ses doigts, comme si elle eût manié une paire de castagnettes; puis, saisissant, sur la table à écrire, un cahier de papier Job, elle en détacha une feuille mince, la couvrit de tabac pris dans une potiche japonaise et roula une cigarette, qu'elle glissa contre sa denture d'ivoire, entre ses lèvres de sang. Au fond, elle

était vexée, et le déjeuner s'en ressentit ; mais peu à peu, sous l'influence d'un excellent porto, son entrain reparut.

Jacques fut gai lui-même et plaisanta son camarade sur l'œuvre de l'Adoration nocturne, dont le président était un des chefs du parti clérico-légitimiste, et dont Marc occupait avec ferveur le secrétariat. Cependant, tout en devisant de la sorte, il évoquait le passé ; il se revoyait, gamin, sur les bords de Lignon, où il se baignait avec Anselme et Marc. Le premier s'était fait prêtre, avait enseveli sa jeunesse, vivait comme un mort au point de vue de tout ce qui constitue la joie d'être. Lui, avait parcouru les deux hémisphères, multiplié ses impressions, varié ses sensations, pour aboutir à quoi? Son existence, qui, durant la promenade équestre de tout à l'heure, lui semblait enviable, 1 était-elle réellement? Il se prenait à en douter. Presser le malin entre ses jambes les flancs d'un étalon arabe, le soir entre ses bras les épaules d'une maîtresse andalouse, ne suffisait pas à remplir le vide qu'il sentait se creuser en lui- Et jetant les regards sur son compagnon assis à sa gauche, il songeait à ce vague projet matrimonial conçu par de Thève, auquel la jeune veuve n'entendait

pas donner son adhésion, puisque, au dire de l'abbé, son confesseur sans doute, elle ne remplacerait l'anneau nuptial reçu du défunt que par l'anneau mystique consacrant son hymen de convention avec un Dieu imaginaire. Noroy n'avait jamais vu Renée ; mais le prénom évoquait une image à ses yeux; il se représentait un blanc et fin visage de femme enfoui sous la cornette, une taille d'aristocrate dissimulée sous la robe de bure, une chevelure de reine tombant sous les ciseaux. Il éprouvait une pitié pour cette créature qui aurait pu vivre ardente et libre, qui mourrait n'ayant connu de l'homme que l'étreinte répugnante d'un vieillard et, de la terre, que le lugubre emprisonnement d'un cloître.

La voix de Pépita tira Jacques de sa méditation. Elle exaltait, s'adressant à Marc, les qualités piquantes de sa race, et lui citait cet adage espagnol : « Vénus cracha dans la mer, les flots devinrent salés, et il en sortit une Andalouse. » — Tout en intervenant par quelques mots de politesse, Noroy resta distrait, poursuivit le cours de ses imaginations : Si mademoiselle Gomez, pensait-il, émane d'un crachat issu des lèvres de Vénus, madame de Thève, elle, doit

être née d'une goutte de lait tombée du sein de la Vierge.

L'organe un peu rauque de la danseuse s'exclamait maintenant :

— Est-il drôle, ce ténorino de l'Alhambra, quand il chante le couplet :

Je me pâme fluta la carpe.

Ses nageoires pinçant la harpe.

Jacques se demandait si Renée serait du pèlerinage à Lourdes. Curieux de l'apercevoir, il aurait voulu poser la question à Marc ; la présence de Pépita l'en empêchait. Vraiment l'Espagnole commençait à lui porter sur les nerfs, avec sa perpétuelle cigarette à la bouche, son regard sans cesse coulé en œillades, le balancement continu de sa croupe. Etait-elle assez rasante, l'histoire de la carpe célébrée par le comique à la mode... Voici que Noroy se rappelait une tsigane de Moscou, une aimée du Caire, une bayadaire de Ceylan, une Mongole entrevue sur un bateau de fleurs à Shanghaï, une jongleuse de Batavia, une Tahitienne, diseuse de bonne aventure ; chacune valait la mime des Folies- Trompettes; leurs silhouettes vagues réapparaissaient avec une sorte de charme exotique,

avec l'avantage surtout d'un idiome inconnu voilant les ctioses dites, tandis que Pépita, elle, débitait ses niaiseries en un français, hélas! compréhensible.

— Est-ce que tu vas longtemps piquer l'étrangère? observa l'aimable fantaisiste, qui employait volontiers les termes d'un argot badin.

— Le fait est, intervint Marc, que notre amphitryon m'a tout l'air de voyager dans la lune.

Le maître du logis se leva de table, et, suivi de ses hôtes, alla s'étendre sur un divan du salon.

— Ce n'est point la lune que j'évoquais, dé- €lara-t-il, mais le soleil. Il me revenait en mémoire une palabre où certain roi nègre, par quarante degrés de chaleur à l'ombre, fit danser devant moi, aux sons d'un tamtam endiablé, sa négrillonne favorite, laquelle fleurait l'huile de palme.

— Garamba! l'horreur! protesta notre Espagnole.

— Affaire d'habitude. L'huile de palme n'affecte guère plus nos papilles nasales que les produits au musc dont abusent parfois les dames d'Occident.

— Çà, c'est pour moi, dit la ballerine.

— Et les exhalaisons naturelles? questionna Marc .

— Vodor feminœ est à peu près la même chez toutes les filles d'Eve, et, somme toute, agréable à l'homme, pourvu que ces filles d'Eve soient jeunes, qu'elles soient saines, et qu'elles résident non loin d'une eau propice aux ablutions.

Pépita Gomez déclara qu'elle inaugurerait, dès Thiver, une série de bains nouveaux, préparés en pressant au-dessus de la baignoire une cinquantaine d'oranges : l'acide resserrait les fibres de la peau, et la chair, ainsi raffermie, embaumait la mandarine.

— Avis aux amateurs, acheva-t-elle, coulant vers de Thève un regard de séduction à travers les cils de soie à demi rejoints.

Sa Victoria l'attendait devant la maison. Elle remit son vaste chapeau de paille jaune surchargé de fleurs pourpres, enfila sur les bras nus et les doigts couverts de bagues la longueur de ses gants souples sans boutons, et, armée de son ombrelle en soie changeante, au manche terminé par une pomme d'aventurine, — ayant posé distraitement sur le front de Jacques des lèvres qu'elle venait de carminer grâce à la petite boîte d'onguent tirée de son grand sac à cou-

lisses, ayant ensuite de sa main molle exercé sur la main de Marc un attouchement significatif, — elle prit congé et s'enfuit, laissant derrière elle un sillage musqué, un relent de vigoureuse femelle à pelage noir.

— Ouf! laissa échapper Jacques.

Et Marc fredonna d'une voix fausse :

Je me pâme, flùta la carpe, Ses nageoires pinçant la harpe.

Après la fuite de mademoiselle Pépita Gomez, étoile filante de la scène parisienne, comète à queue sombre du firmament chorégraphique, le ciel redevint calme chez Noroy, resté seul avec de Thève. Les fenêtres furent ouvertes à deux battants ; Jacques détacha d'une sorte de panoplie un chasse-mouches fait avec des plumes d'yaks blancs et rapporté par lui du Tonkin; il l'agita, tout en arpentant le logis, pour dissiper les miasmes; puis, ayant allumé le foyer d'une cassolette hindoue, il y brûla des racines, dont la vapeur odorante se répandit dans l'atmosphère.

Gela fait, les deux amis devisèrent, selon leur coutume. Marc aurait voulu fêter l'ouverture de la chasse en ses domaines, où l'attendait une

meute de chiens courants, congrûment dressée, et y convier Jacques, bien que celui-ci, ayant traqué l'ours aux steppes sibériens, le tigre dans les jungles du Bengale, l'éléphant parmi les forêts afiicaines, professât quelque dédain pour le lièvre, le renard, voire le sanglier. Malheureusement, cette année, la dite ouverture coïnciderait avec le pèlerinage à Lourdes.

— Lâche le pèlerinage, observa Noroy.

Impossible : M. de Thève était encore plus catholique qu'il n'était chasseur. On vivait en des temps d'irréligion qui aboutiraient aux abîmes. La colère de Dieu était sur la France ; témoin ce sinistre du bazar de la Charité qui constituait un avertissement. 11 fallait prêcher d'exemple, réagir par des manifestations extérieures contre l'audace des juifs et le cynisme des francs-maçons.

Jacques l'interrompit. Gomment oublier qu'un juif, à Damas, lui avait sauvé la vie, et cela gratuitement? Quant à la franc-maçonnerie, il lui gardait une sincère gratitude depuis le jour où, arrivant des Antilles et débarquant à New- York, il avait échappé, sur le quai même, aux investigations de la douane, grâce aux signes cabalistiques échangés avec les douaniers francs-

maçons par un compagnon de voyage, lequel était rose-croix.

— Tu n'es pas sérieux, fit Marc, et tu ne le seras jamais.

— Je t'admire, en vérité. Monsieur pontifie, — au nom du Sacré-Cœur, liein? — Et ce soir, si je me liasarde au club ou dans les plus mauvais lieux de la Rabylone moderne, qui apercevrai-je, le monocle à l'œil, la boutonnière fleurie, entre quelque youtre millionnaire et quelque libre-penseur du dernier bateau? Qui? Parbleu! le copurchic Marc de Thève. A la plus austère séance de ton fameux comité clérico-politique de l'Adoration nocturne, succéderont pour toi les exercices où se complaisent les prêtresses de l'hospitalité de nuit. On varie, n'est-ce pas? ses petites dévotions, et il n'est pas interdit d'oublier parfois le Sacré-Cœur pour je ne sais quel sacré viscère auquel les brahmanes, d'ailleurs, ont dressé des autels.

Marc s'expliqua : L'homme est une créature de chair en même temps que d'esprit. Si la chasteté constitue une obligation pour le prêtre, il est, tout au contraire, permis au laïque d'obéir aux lois de la nature.

Jacques avait sa riposte :

L'œuvre de chair ne désireras Qu'en mariage seulement.

— N'est-ce donc point là un commandement de Dieu? Marie-toi, mon bonhomme. Alors tu seras suivant la règle; et tu auras un fils chaque année; et après une décade, tu conduiras, d'abord à la messe, plus tard ailleurs, dix rejetons, lesquels s'empresseront, ayant pris femme à leur tour, de te donner en bloc, à un taux identique, cent petits-fils, tous bigots, tous paillards, à Timitationde leur aïeul.

— Oui, je me marierai, déclara Marc. Un catholique doit se marier. Si matante voulait...

— Madame de Thève n'aura point gardé de Thymen un souvenir bien enchanteur.

— Ici, je t'arrête. Dans les liaisons irrégulières, transitoires, fantaisistes, on recherche le plaisir, le rôle prépondérant appartient à l'attrait sexuel. Le mariage, béni par l'Église, est tout autre chose.

— Pourtant la dite bénédiction entraîne le devoir de se perpétuer, et je ne sache pas qu'on se perpétue sans que... Par Gupidon! mon pauvre Marc, ton éducation de jésuitière a laissé sur toi une empreinte que je taxerai de bi-

zarre. — Foin de toutes ces arguties! Je suis, moi, un célibataire de vocation, jaloux de son indépendance, destiné vraisemblablement à demeurer stérile ou tout au moins à ignorer sa douteuse progéniture ; mais si je me liais pour la vie, je voudrais aimer ma femme à pleines lèvres, à pleins bras, à pleine âme, et m'en faire aimer comme un initiateur, comme un maître, comme un amant. Au reste, je te trouve délicieux, jouant ton rôle d'homme bien pensant qui fait fi de la passion dans le mariage; car, en définitive, loin de confier ce que nous appellerons, suivant l'usage, ton honneur conjugal à quelque laideron de tout repos, à quelque dévote dont le corps serait pour toi un continuel carême, tu jettes ton dévolu sur la très séduîsante Renée de Thève.

— Oui, Jacques, très séduisante, — et très pieuse.

— Aussi tu as un rival.

— Un rival ?

— Dieu. D'après l'abbé Anselme, une prise de voile serait prochaine.

— Je ne l'ignore point. Pour modifier ce projet, je compte sur Lourdes où Renée se rendra, où je passerai près d'elle une quinzaine de jours, où elle appréciera que ma religion est très

sérieuse, et que s'unir à moi ne l'empêcherait pas de faire son salut.

— Ainsi soit-il 1

A peine M. de Thève avait-il quitté la garçonnière de son camarade Noroy, que celui-ci recevait une lettre portant le timbre de Saint-Justen-Clievaiet. Elle était signée : docteur Claude Vimor, et conçue en ces termes :

); Mon cher Jacques,

» Par ce temps de fausse République dont les dirigeants me dégoûtent, je me garde bien de lire VOfficiel Mais je reçois une feuille départementale, où parfois même j'exhale ma bile sous forme d'articles plus amers que sucrés. Or, cette feuille mentionne les faits et gestes de ceux de nos compatriotes qui ont le mérite ou la chance d'attirer sur eux l'attention. Elle annonce que tu deviens un grand homme, du moins aux yeux de nos ministres, puisque te voilà chevalier de la Légion d'honneur, tout comme un prince d'Orléans, et d'ailleurs après lui. Si, louchant vers ton miroir, tu ressens quelque prurit de jouissance à voir du rouge à ton veston et à te dire que, le cas échéant, tu ferais peut-être peur aux

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vaches de nos prairies, soit! gratte-toi là où te démange la vanité. Certes je me ferais scrupule de troubler ton plaisir superbe : comment omettre cependant que, dans le numéro du journal, à la rubrique des tribunaux, on signale la condamnation à cinq ans de travaux forcés, pour escroquerie compliquée de faux, d'un haut légionnaire, commandeur portant la cravate au cou?

» Ne me tiens point rancune d'un pareil langage. Tu sais que je suis un rude, mais que, sous mon écorce hérissée de piquants à l'instar de nos châtaignes, on trouve un fruit valant mieux que l'enveloppe. Rends-nous donc visite, même orné de ton ruban. Je te conterai ma lutte contre le curé Ledru, que soutient le préfet. Tu prendras place dans mon tilbury, traîné toujours par la Grise, et comme autrefois tu m'accompagneras chez les malades de nos villages. Aie soin de ne pas venir au commencement de septembre, car nous avons projeté, avec mon frère Marius, lequel quittera Montmartre pour trois semaines, d'aller à... devine le nom, je te le donne en mille... à Lourdes, où nos cagots delà région, précisément alors, iront à la queueleu-leu, à la suite d'un porte -mître. Je veux, une fois, me

payer leurs têtes dans ce genre d'exercice, avant que la mort, proche ou lointaine, vide mes yeux, avant que la petite secousse finale rompe l'équilibre de mes parcelles actuellement unies par le hasard des rencontres moléculaires, avant que je me dissolve, avec l'ironie de ma pensée et mon gros rire rabelaisien, comme se détruit la cristallisation d'an sel tombant en déliquescence.

» Naturellement notre grand benêt de .Marc sera du pèlerinage ; j'ignore s'il se fera escorter de ses chiens, donnant de la voix à l'heure des cantiques. Le vieux meunier de Juré, le père Tuffet, en sera aussi. C'était un gaillard, celui-là, un mangeur de prêtre ; mais Sérapliine, sa demoiselle, après avoir coitlé sainte Catherine, elle qui jadis jetait si gentiment à mon frère son bonnet par-dessus les moulins de papa, s'est mise à aimer la calotte ; peu à peu, n'a-t-elle pas converti le père, que l'âge ramollissait. Aujourd'hui Tuflfet est atteint de paralysie générale : un paquet, quoi ! traîné dans une petite voiture. Je ne l'ai pas guéri; le voilà persuadé qu'un miracle réussira mieux que ma science. Je ne suis pas fâché de voir ça de près, tandis que Marins prendra des croquis.

» A bientôt! Ma bourgeoise reste florissante: bonne pondeuse, bonne laitière. Elle te tend les deux joues, et moi, ami Jacques, je te donne l'accolade.

» Salut et fraternité.

» Docteur Claude Yimor. »

Cette lecture fit sourire Noroy. Il revoyait les Vimor, des jumeaux si pareils que, durant leur prime jeunesse, on avait peine à les distinguer. Contemporains de Jacques, de Marc et d'Anselme, dont ils avaient partagé les jeux d'eniant, Claude et Marins ne se quittaient pas, vêtus de même, coilïés de même, parlant de même, unis par une affection qui les faisait rire ou pleurer tous deux à la fois. Leurs études les avaient maintenus l'un près de l'autre à Paris, l'un à l'Ecole de médecine, l'autre à l'École des Beaux- Arts. Un jour, le temps ayant fait son œuvre, la vie avait disjoint les routes à parcourir : Claude exerçait au pays, s'y était marié; la capitale avait gardé Marins, peintre et célibataire. Claude portait les cheveux ébouriffés, et de plus toute sa barbe, couleur d'encre, broussailleuse, entourant le menton opiniâtre, la bouche sensuelle, le nez curve, les yeux clairs, le front bossue ;

Mai'ius, au contraire, se tondait et se rasait complètement, ce qui le diiï'érenciait de son frère. Chacun d'eux, petit, redressait la tête, se croyait grand.

Jacques se rappelait les longues promenades faites avec son groupe d'amis, le long de la rivière où l'on déposait des balances pour pêcher l'écrevisse, — puis dans les creux de vallons où parmi l'herbe verte se faisait la cueillette des champignons blancs, laissant apparaître leur dessous rose quand on détachait le pédoncule, — puis encore au milieu des bois de pins, dont les aiguilles jonchant le sol rendaient la marche glissante, et dans l'ombre des feuillards qui étageaient leurs branchages jusqu'aux ruines d'Urfé, jusqu'à la maisonnette juchée sur la cime, au vent libre, en face des horizons, lieu de halte olîrant aux appétits un pain bis odorant dans une jatte de crème.

Déjà les caractères se dessinaient : Anselme était un contemplatif, il portait un scapulaire; Marc tuait des oiseaux à coups de sarbacane ; Claude collectionnait des insectes et des plantes; Marius crayonnait au charbon sur les murs. Et lui, Jacques? Il explorait. Son plaisir était de découvrir des coins de forêt nouveaux , des grottes

inconnues, des points de vue ignorés jusque-là; il ne marchait qu'une boussole à la main, boussole rudimentaire dont il avait l'orgueil.

Au fur et à mesure qu'ils avancèrent en âge, leurs sujets d'entretien devinrent plus graves. Ils eurent leurs préférences d'ordre politique ou religieux. Deux camps se formèrent : dans l'un, figuraient MM. de Rieux et de Thève, royalistes traditionnels et chrétiens pratiquants ; dans l'autre, les frères Vimor, républicains radicaux et athées. Les discussions furent parfois orageuses ; on se calmait en recourant à l'arbitrage de Noroy, qui donnait rarement un avis formel, ne se passionnait guère pour ou contre, mais savait du moins apaiser lescolères et réconcilier les cœurs. En politique, Jacques aurait de préférence incliné vers les idées d'Anselme et de Marc, le mot monarchie résumant pour son souvenir des siècles de gloire, le mot République lui rappelant plutôt Sparte ou Rome qu'Athènes, plutôt la force que la liberté, plutôt les violents de 1793 que les idéologues de 1848. Par contre, en religion, il était quelque peu voltairien. Et quand plus tard, à Paris, il eut l'occasion de fréquenter les Vimor, devenus étudiants, il ne fut pas sans prêter une oreille assez complaisante à

leurs théories en philosophie ou en art, à leur culte de la matière et de la forme, à leur négation d'un péché originel plus niais que juste, d'une prétendue liberté humaine sous un Dieu tout puissant, de peines ou de récompenses à craindre ou à espérer, soit dans un enfer à haute température copié sur celui de Pluton, soit dans un paradis réfrigérant, inférieur à celui d'Odin ou de Mahomet.

Le système esquissé dans la lettre du docteur, Jacques le connaissait... Des équilibres d'atomes créent l'être pour un temps parmi l'impérissable nature ; cesatomessont momentanément retenus les uns auprès des autres sous une figure particulière , grâce à l'énergie née de mouvements giratoires ; la constitution des corps individuels ressemble à la constitution des univers faits de planètes et de soleils. Notre explorateur se souvint avoir lui-même, près de Bénarès, exposé ces idées à un brahmane, certain soir où le ciel étincelait de feux. Il retrouvait dans sa mémoire les impressions de cette nuit très chaude : des mouches lumineuses tourbillonnaient à sesyeux dans l'ombre, et ses narines se dilataient au parfum s'exhalant des canneliers en fleurs. — Et il se rappelait fort bien que, tout en conversant

avec le brahmane, il avait ressenti comme un frisson délicieux à la pensée d'un nirvana où s'engourdirait sa personnalité dissoute, dont quelque parcelle peut-être se réfugierait au calice d'un lotus.

Maintenant il évoquait ce lotus. C'était un lotus bleu, peint par iMarius Vimor dans une aquarelle admirée précisément la veille à l'Exposition des symbolistes. Une fillette nue, le bras allongé, tenait très haut la fleur de rêve, vers laquelle vainement étendait la main un gros personnage accroupi, nu lui-même, et la peau couvertede croix etdecrachats : allégorie exprimant que la vieillesse, même chargée d'honneurs, est impuissante à cueillir le jeune idéal.

L'évocation de ces croix et de ces crachats ramena Jacques à la pensée de sa propre nomination dans la Légion d'honneur, célébrée de façon originale par la plume du médecin de Saint-Just. En suite de cette nomination, ne devait-il pas, le soir même, rendre compte de son voyage au bassin du Niger dans une conférence organisée par la Société de Géographie? Diable ! il n'avait que le temps de dîner, de se vêtir et de se transporter boulevard Saint-Germain.

A huit heures et demie précises, M. Jacques

Noroy, en habit et cravate blanche, une petite croix de brillants à la boutonnière, faisait son entrée dans la salle en forme de rotonde, où, sur des sièges assez peu confortables, avaient déjà pris place quelques auditeurs clairsemés. Une sorte de scène était occupée par le bureau, les personnages de marque, les conférenciers. La réunion fut présidée par le ministre des colonies, lequel était borgne ; il avait pour assesseurs un membre de l'Institut dont les yeux louchaient, et le prince Henri d Orléans, vers qui allaient tous les regards, notamment ceux des spectatrices fort excitées dans leur snobisme de patriciennes ou de patiiotardes à la vue d'un homme dont le sang était royal, contenant d'ailleurs, grâce aux alliances de ses ancêtres, plus de globules étrangers que de globules français.

Après quelques mots du président, M. Jacques iSoroy, devant une table garnie d'un tapis vert et d'une carafe d'eau, conta son récent voyage aux régions du soleil; il décrivit l'itinéraire parcouru, le cours du fleuve africain, les rives herbeuses et les forêts inextricables, les types et les mœurs, les récits des griots, les repas rudimentaires oflerts par les chefs, les arrêts sous les huttes, le séjour à Tombouctou, la marche

vers le lac Tchad. Tandis qu'il parlait, de nouveaux arrivants franchissaientle seuil, gagnaient non sans bruit leurs sièges, détournaient de l'orateur l'attention générale. Il fut, somme toute, assez mal écouté, assez froidement accueilli; si quelques applaudissements se firent entendre après la péroraison, ce fut peut-être parce que le signal en fut donné par le ministre borgne et l'académicien bigle.

Alors Son Altesse le prince d'Orléans se leva. Avant même qu'il eût ouvert la bouche, l'auditoire fut debout, les mains gantées frappèrent l'une contre l'autre. L'ovation terminée, le public assis, le prince s'exprima, sans éloquence, mais soutenu par de continuels et enthousiastes bravos. Et quand il eut dit son départ prochain avec un compagnon des bords de la Neva, son projet franco-russe de colonisation abyssinienne, l'union concertée dont l'empereur Ménélik était l'âme, afin d'opposer une digue aux ambitions de la race anglo-saxonne, ce fut un délire, une frénésie, un paroxysme de transports, — comme si un jeune roi de France digne de ses aïeux, sacré à Saint-Denis, armé chevalier par quelque Bayard moderne, béni par le souverain pontife, poussé par la volonté populaire, allait, le glaive

en main, dans une épopée de gloire, etîacer Waterloo et Sedan, reconquérir Metz et Strasbourg. Au premier rang, une vieille marquise authentique se pâmait, roulant des yeux noyés derrière sa face-à-main, agitant sa tête à minois chiffonné, à chevelure blanche, comme poudrée à frimas; sur les derniers gradins, un gentilhomme long et rouge, à type de cheval, crinière hérissée, piaffait et hennissait, tandis qu'un simulacre de baiser s'échappait des doigts de sa compagne, une juive olivâtre, grasse, un peu bovine, épousée pour ses écus, parvenue à se convaincre qu'elle descendait des croisés.

Jacques éprouvait quelque dépit en comparant un tel accueil à celui qui venait de lui être fait. Son initiative d'explorateur était-elle donc stérile? Avait-il en vain risqué sa santé, parfois même sa vie? Ce Paris n'est pas toujours équitable, et ses appréciations à l'égard des individus contiennent une part de mode, une dose d'engoûment : cela dit, sans diminuer le mérite que peut avoir ce jeune prince, utilisant du moins son énergie, alors que tant de ses pareils s'engourdissent dans l'inaction. Noroy, au cours de certains voyages périlleux, luttant contre le climat, contre les éléments, contre les hommes,

— un jour, par exemple, au milieu d'une tourmente de neige dans les monts Oural, une autre fois pendant une effroyable tempête sur la mer de Tasmanie, une autre encore en plein désert de sable, au Congo, non loin de peuplades anthropophages, — s'était senti réconforté par la pensée de la patrie française qui, de loin, suivait des yeux le colonisateur, qui l'accueillerait bientôt, sain et sauf, à bras ouverts, reconnaissante envers lui de l'effort réalisé. Et voilà que cette patrie française lui marchandait même un applaudissement de politesse...

On l'avait décoré, il est vrai. Ce bout de ruban rouge, depuis longtemps souhaité, constituait-il une réelle distinction? Dans la salle, en face de lui, il voyait presque toutes les boutonnièresgarnies : Dieu sait pourtant que la plupart de ces légionnaires étaient des inconnus et des médiocres. De nouveau la lettre du docteur Yimor lui revint en mémoire, avec ses termes d'une ironie cinglante, avec l'allusion au commandeur condamné pour escroquerie et faux. Quelle vanité que ce signe trop souvent accordé à l'intrigue, dont parfois même on fait trafic! La belle affaire que d'être chevalier de la Légion d'honneur, — comme tout le monde, comme un vieux

capitaine d'iiabillement, comme un jeune reporter de journal ministériel, comme un courtier de bourse complaisant ou un agent électoral zélé !

Une image lui réapparut : celle du gros monsieur à quatre pattes peint par Marins Vimor, étalant sur sa nudité l'orgueil de toutes ses croix, tandis qu'il sévertuait inutilement à saisir, au bout du bras de la fillette au corps gracile, le calice azuré du lotus. Cette Oeur, c'était l'amour de la femme, de sa beauté vivante, de son être idéal. Rien ne pouvait prévaloir auprès de telles délices, dont on jouissait sous le firmament hindou comme sous le ciel de Paris, dans l'isba rusre et le wigwam indien, sous la tente arabe et la hutte polynésienne, sur le tapis turc et la natte chinoise, aussi bien que dans l'hôtel confortable, sous les draps parfumés, sur le sommier moelleux de Margot, de Manon — ou de Pépita Gomez. Or, ces délices allaient à la jeunesse triomphante, mieux encore à l'argent souverain. Posséder le sac plein de louis, le portefeuille gonflé de banknotes : à la bonne heure ! la chair vierge allait s'ofifrir; le lotus entr'ouvrirait le mystère de son calice bleu...

Précisément, Jacques aperçut parmi l'auditoire le crâne tondu, le visage glabre de son

ami, Marius Vimor. Tout en écoutant le discours du prince, l'artiste, derrière son binocle, ricanait. Ses impressions devaient ressembler à celles de Noroy quant au néant des pompes officielles. En ce qui concerne le rôle de la femme dans la vie de l'homme, nos jumeaux avaient leurs opinions à part, peu relevées, absolues autant que dissemblables : pour le docteur Claude, Eve n'était qu'une femelle, une machine à enfanter ; le peintre xMarius, lui, la méprisait comme incapable de comprendre l'art et la supprimait radicalement de sa propre existence, n'ayant qu'un dégoût profond pour le contact de cet épiderme mou, de ces lèvres fades, — pour le baiser qu'il appelait « une salivation. »

A la sortie, Noroy rejoignit Vimor, venu pour l'entendre, et tous deux, philosophant, pointèrent vers la Seine. La soirée était belle, le fleuve brillait entre les quais lumineux; ils franchirent le pont garni de couples humant l'air. Sur la place du Carrousel, Marius fit halte en face du monument de Gambetta, indigné de cette œuvre jugée par lui artistiquement misérable. Et il se remit en marche, citant Baudelaire, abusant surtout de Schopenhauer et de Nietsche, passant de l'art, puis de la philosophie, à la politique,

dissertant sur Bakounine et Tolstoï, traçant tour à tour le portrait du parfait esthète et du parfait anarchiste, à grands coups de pouce qui ébauchaient dans l'espace les lignes d'une silhouette.

Yimor regagnait Montmartre; Noroy le quitta sur les boulevards, regarda l'heure à sa montre et, d'un pas presque machinal, se rendit aux Folies-Trompettes. Puissance de l'habitude ! Il entra comme chez lui, reçut le sourire de l'ouvreuse, s'assit dans son fauteuil ordinaire. Un mouvement secoua la salle, pendant que l'orchestre jouait une seguedilla, et, le rideau s'élant levé, au milieu des applaudissements, parut, en veste courte brodée d'argent et jupe rouge chatoyante, le boléro sur la tête, les yeux agrandis par les traits de crayon, les lèvres avivées par la pâte au carmin, couverte de bijoux, faisant saillir tantôt la gorge, tantôt la croupe, balançant au gré du rythme les hanches voluptueuses, — la danseuse favorite, Pépita Goniez.

— Voilà tout de même, se disait Jacques, un superbe animal. Quelles performances ! quel entraînement 1

Il examinait les spectateurs; leurs prunelles allumées rie quittaient pas la ballerine; leurs regards la fouillaient, la déshabillaient: ceux des

jeunes plusardents, ceux des vieux plus obscènes. Le désir flambait dans l'enceinte. Jacques, avec quelque honte peut-être, constatait en soi une satisfaction malsaine à la pensée que cette créature, objet de concupiscence, n'appartiendrait à aucun des mâles présents, mais que, payée par lui, elle serait sa chose, le soir même, conformément à son caprice et à sa volonté.

Combien pourtant ces contorsions en scène lui apparaissaient banales, — auprès des pas mélancoliquement sauvages qu'il avait vu danser en Russie par des filles polvosques, jouant du tambourin, — auprès des attitudes chastement provocantes, familières aux fines dévadassi des bords du Gange, — auprès des poses hiératiques, si étranges, des petites Siamoises pareilles à des statuettes d'ambre, — auprès des ballets, enfin, d'une si intense et irrésistible sensualité, où avaient figuré sous ses yeux des Rarahu fleuries, vêtues, coitïées de guirlandes aux enivrantes senteurs!

Noroy n'en attendit pas moins Pépita Gomez à la sortie, et la Victoria les mena d'une allure rapide au petit hôtel de la dame. Tous deux montèrent dans le boudoir attenant à la chambre à coucher; un souper était servi : viandes froides.

salade russe, porto glacé. Mais dès que Jacques eut respiré l'atmosphère ambiante, cette odeur de musc dont il s'était plaint chez lui au déjeuner du matin, il fut pris d'une telle na\isée que, sous un prétexte, il s'esquiva.

Il avait besoin d'air pur. 11 courut à son entresol, réveilla son groom, fit seUer M aJioïnet, l'enfourcha, et, cédant à sa fantaisie, gagna d un temps de galop les allées du Bois.

— Est-ce que je vieillis? se demanda-t-il.

La Voie lactée fourmillait d'étoiles; des taillis se dégageait une exhalaison forte et saine ; la terre semblait dormir, se reposer du jour brûlant parmi la fraîcheur nocturne. Jacques soupira ; mais nul regret n'était en lui ; il allait tout droit en avant, sous les astres, à travers les feuillages, comme vers un avenir meilleur que le passé.

Il lui sembla que jamais il n'avait été aussi ieune.

Dans les premiers jours de septembre, une après-midi, vers deux heures, Jacques Noroy, venant de Tarbes, descendit à la station de Lourdes. Il pleuvait. Les terres étaient toutes mouillées ; les toitures ruisselaient d'eau ; un brouillard cachait les cimes. En dépit de ce temps passablement lugubre, contrastant avec la saison de soleil dont il avait jusque-là joui au cours de ses excursions pyrénéennes, il arrivait joyeux : non qu'il lui tardât de visiter un site pour lui nouveau, non qu'il se promît une douce gaîté des spectacles dont il allait repaître ses yeux; mais depuis le départ de Paris, il avait vécu seul, ou à peu près, passant d'une table d'hôte ou d'un salon de casino à la table ou au salon de la halte suivante, n'ayant pour se distraire

que la brève impression des points de vue contemplés sur la foi d'un guide ou la conversation banale avec des compagnons d'une heure. Il avait emmené avec lui, sous la conduite du groom, son cheval, qu'il n'appelait plus 37a/iO?ne^ et qui justifiait son nouveau nom de Simoun par une impétueuse allure. Certes la bête lui avait procuré quelque plaisir durant les temps de galop sur les belles routes de montagne, et il lui avait dû ses meilleurs moments, notamment à Luchon, dans la vallée du Lys, le long de la rivière qui court entre les deux chaînes de collines chevelues d'arbres. Ce plaisir manquait d'intellectualité. Il lui tardait de retrouver des amis. A Lourdes, l'abbé de Rieux, quoique absorbé par son service auprès de monseigneur de Sudre, s'échapperait quelquefois pour venir à lui. Jacques aurait, en tout cas, du lever au coucher, la société des frères Yimor, du docteur et du peintre, dont les saillies ne seraient pas sans le divertir, lui qui était un touriste, non un pèlerin, un sceptique, non un dévot. Il saurait bien enfin arracher de Thève à d'excessives pratiques religieuses, d'autant que ce fervent catholique lui paraissait venu là pour la femme plus encore que pour la Madone. Noroy se promettait un

L AMOUREUSE FOI Al

certain agrément de le voir disputer au cloître sa jeune tante, cette Renée que lui avaient dépeinte si pleine de mérites, et Marc, l'amoureux peut-être aveugle, et Anselme, le prêtre sans doute clairvoyant.

Dès qu'il eut sauté de voiture, il aperçut, rangés sur une voie de garage, des wagons de troisième classe qui formaient un train remarquable par sa longueur. Le facteur chargé de ses colis à main le renseigna. Ce train avait amené la veille au soir le pèlerinage belge, comprenant un grand nombre de malades, ayant pour chef monseigneur l'évêque de Liège. Un autre, placé parallèlement au premier, n'était là que depuis quelques heures ; il avait débarqué, le matin, les pèlerins venus des départements du Rhône et de la Loire, sous la conduite de monseigneur l'évêque d'Héliopolis. L'aspect de ces véhicules défraîchis, couverts de poussière, était lamentable. Que de plaies ils avaient contenu, et de gémissements, et d'angoisses ! Combien d'êtres y avaient souffert, cahotés le long des voies métalliques, durant le brûlant, poudreux, brutal et interminable voyage! Un espoir les soutenait, la croyance à des récits fantaisistes, la foi en des miracles illusoires. Ils supportaient la fatigue.

ils se raidissaient contre la souffrance, les prunelles fixées sur l'horaire d'après lequel, à l'heure dite, ils atteindraient le remède et seraient soulagés. — Que pouvait bien être le retour, après la déception, avec les tortures accrues, dans l'amertume du suprême découragement?

Ces réflexions venaient à l'esprit de Jacques.

— Fichu temps! dit-il à l'employé.

— Oui, monsieur. Mais la mouillette ne durera pas.

— Un joli arrosage pour les débarqués de ce matin.

— C'est le baptême.

— Beaucoup de monde à Lourdes ?

— Assez, — moins qu'autrefois. Ça ne donne plus si fort. Mais les deux pèlerinages actuels doivent se prolonger exceptionnellement; au lieu de quatre ou cinq jours, on parle de quinze jours pleins.

Au sortir de la gare, tout de suite, en face, les regards de Noroy furent frappés par une annonce :

Pastilles à Veau de Lourdes.

Cette confiserie miraculeuse le fit sourire. Il monta dans l'omnibus spécial, qui, à travers des

chemins assez étroits, peu propres, mal pavés, le conduisit à l'hôtel de la Grotte. Là, une hôtesse d'un type vaguement suisse le reçut, lui vanta sa maison oîi l'on n'admettait point de malades, l'installa dans une chambre aux tentures de cretonne, attira son attention sur l'agrément du balcon auquel la dite chambre donnait accès, et d'où la vue embrassait la vallée, la basilique, les collines en ce moment voilées par des nuages très bas. De cette fenêtre, sans sortir, on pouvait admirer, le soir à l'heure de la procession, les feux des cierges promenés par les pèlerins, le long des rampes conduisant au sanctuaire. Autour de l'hôtel était un jardinet suffisamment ombreux, où des fauteuils rangés en cercle olfraient leurs sièges rustiques ; Jacques en fit le tour et visita les écuries ; peu après Simoun, sorti de son wagon-box et amené du chemin de fer par le groom, savourait un picotin.

Valise ouverte, armoire rangée, ablutions faites, notre explorateur, s'abritant sous son parapluie, ne tarda point à explorer la ville. Il descendit le long de la rue boueuse, d'abord dépourvue de trottoirs, atteignit un pont de pierre jeté sur le torrent, admira vers la droite le mon-

ticule à pic que surmonte comme un nid d'aigle l'ancien château-fort, atteignit le quartier des boutiques où se vendent les objets de piété: chapelets de toutes matières et de toutes grosseurs, depuis les petits montés en argent, à grains de cristal ou d'ivoire, jusqu'aux grands de travail rudimentaire, à boules en bois sculpté ; médailles innombrables, ovales ou rondes, blanches ou jaunes ; images et photographies de couleur; bas-reliefs galvanoplastiques représentant la pastoure et l'apparition ; et des vierges surtout, en plâtre et en stuc, alignées par rang de taille, ayant les unes des yeux peints, les autres plus coûteuses des yeux d'émail, portant ou non la couronne, les mains jointes avec dévotion, une écharpe bleue tranchant sur la robe d'innocence. Au seuil des magasins modestes ou riches, les marchands et marchandes faisaient Tarticle, se disputaient l'amateur, d'accord entre eux dès qu'il s'agit de majorer les prix, de se refuser à la baisse. Çà et là des offres revêtaient un caractère utile : c'étaient des coquilles de nacre, avec chaînette et crochet, pour boire l'eau miraculeuse ; c'étaient des bidons à fermeture hermétique, pour la transporter.

Jacques passa devant un bâtiment sis à gauche, eh retrait, précédé d'un porche sur lequel il lut l'inscription :

Hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs.

Plus loin, un aveugle, devant la porte d'une boutique, s'adressait aux passants, les incitait à entrer chez lui : ~ « Achetez, disait-il, au malheureux atteint de cécité. » — Vivante preuve, hélas 1 qu'il est des maux incurables. On n'entrait guère; on donnait la préférence à Soubirous, le propre frère de Bernadette, son cadet de huit ans, type de montagnard à traits vulgaires, allant vers la cinquantaine. Le magasin était vaste, très bien approvisionné, tout particulièrement achalandé ; on y remarquait le portrait de la voyante, soit en paysanne, soit en religieuse. La foule se concentrait sur ce point, comme si les bibelots y eussent pris une sainteté particulière; quatre ou cinq vendeuses alertes se multipliaient; l'argent affluait, enrichissant la famille.

L'averse ne tombait plus. La circulation croissait. Beaucoup d'ecclésiastiques, retroussant les pans de leur soutane, affairés, excités, entrant, sortant, palpant la marchandise, s'efforçant de

l'obtenir au rabais. Des sœurs de Nevers aux longs voiles noirs et des sœurs bleues de l'Immaculée-Conception, des dames de Saint-Joseph revêtues de leur manteau sombre, des Filles de la Charité dissimulées sous la coille blanche. Puis la cohue des visiteurs, hommes, femmes, enfants, tous crottés, — les uns venus des villages de la région, à pied en bandes ou entassés sur les planches de leurs carrioles, ayant apporté avec eux des paniers garnis de comestibles; — d'autres à démarche lourde, reconnaissables pour des pèlerins belges à leur cocarde jaune entourée de rouge ; — d'autres encore qui devaient appartenir au diocèse de Lyon, et parmi lesquels Noroy cherchait à reconnaître des visages connus de Foréziens. Les bien portants, vifs et gais, ressemblant à des touristes; les malades, lents et graves, appuyés sur des bras amis. Trop de mendiants, goitreux, bossus, manchots ou béquillards. Des petits décrotteurs ardents à vous cirer les bottes; de pâles bouquetières présentant des bouquets qui ressemblent de loin à des choux-fleurs ; des cochers en béret poussant aux promenades dans leurs landaus attelés de chevaux maigres. Et tout ce monde, en somme, sans guère manifester le souci du bon Dieu ou de

la Sainte Vierge, vaguait, observait, ambulait, caquetait, trafiquait, absolument comme on a coutume de le faire à Biarritz ou à Aix-les-Bains, sur la Croisette ou dans les allées d'Etigny.

— On dirait, pensa Noroy, une ville d'eaux pieuse.

Voici qu'il se trouvait au bas de la rue en pente, heureux d'être hors la ville, apercevait devant lui une côte montant en sens inverse pour gagner la basilique du haut, tandis qu'à gauche un chemin serpente à flanc de coteau, avec des croix servant d'arrêt, et sur la cime un calvaire où se dresse, face aux immensités de l'horizon, bras étendus, pieds et mains percés de clous, tête inclinée sous la couronne d'épines, la figure du Supplicié. — Il tourna vers la droite, gagna un vaste espace découvert, l'Esplanade. Au centre, un piédestal supporte une statue de la Vierge de Lourdes, devant une immense pelouse rectangulaire qu'entoure un large chemin ; elle est tournée vers l'église du Rosaire, byzantine, surmontée de la crypte, au-dessus de laquelle encore a été construite, dans le style du treizième siècle, la basilique dont la flèche domine le pays. Un parvis précède le portail; un double escalier prolongé par une double rampe

courbe descend de la plate-forme supérieure, aboutit de chaque côté comme les branches d'un fer à cheval, encadre ainsi l'emplacement qui va de la statue au parvis.

11 y a là un luxe de maçonnerie, un entassement de pierres éclatantes, qui ne provoquèrent point l'admiration de Noroy. Il clierchait la Grotte. Il la rêvait naturelle, simple, poétique, sous la verdure, dans la fraîcheur. Quand il y parvint, après avoir passé sous une arcade, il fut déçu. Ici encore, la main de l'homme marque sa trace, ayant agi sous une préoccupation d'industrialisme. On ne voit point, comme jadis, l'eau sourdre de la pierre, couler sur la mousse, s'offrir aux lèvres ainsi qu'un breuvage à la fois champêtre et divin. Non. Un bâtiment contient d'invisibles piscines à plonger les malades ; puis un mur s'étend, muni d'ajutages dont on tourne la clé pour recueillir le liquide, de même qu'on puise le liquide sulfureux à Barèges ou arsenical à la Bourboule.

— C'est le miracle canalisé, la bénédiction coulant par des tuyaux ; c'est la foi mise en un réservoir ; c'est la prière à robinets.

Telle fut l'impression de Jacques. Elle redoubla, quand il aperçut la Grotte close par une

grille ouvragée, la Grotte de Massabielle, où brûlaient des cierges, où étaient appendues des collections de béquilles, où s'élevait une statue de marbre, grandeur nature, pareille à celle dont il avait vu chez les marchands de Lourdes des modèles en plâtre ou en stuc, de toutes dimensions. Cette statue donnait à la roche ellemême un aspect artificiel, analogue à celui des crèches qu'un art grossier édifie dans certaines églises au jour de la Noël. Deux paysannes frottaient contre la pierre les grains de leurs chapelets. Entre la colline et le parapet du quai surplombant le Gave, des banquettes s'alignaient, sur lesquelles étaient assis des fidèles en prières. Dans une chaire, un capucin prêchait, disant :

« iMes frères, mes sœurs, » Priez pour un jeune homme malade qui ne saurait être guéri, attendu qu'il n'a point la foi. Ne priez pas les mains jointes, car ces mains jointes cacheraient votre cœur ; étendez les bras, afin qu'au fond de ce cœur Dieu puisse lire. »

Et, en effet, s'agenouillant sur le sol humide, des prêtres, des religieuses, des laïques de Tun ou l'autre sexe, allongeaient les bras en croix. Noroy remarqua une grande et forte campa-

gnarde, ainsi prosternée près d'un petit chariot où demeurait immobile un vieillard. Il crut les reconnaître, s'approcha. — Eh oui, c'était le père Tuffet, le meunier de Juré, et sa fille Séraphine. A côté d'eux, un abbé, jeune, imberbe, à lunettes, à joues plaquées de taches rouges, inclinait sa tète aux cheveux crépus, et Noroy, qui le voyait de profil, remarqua sa nuque étrangement grasse, laquelle débordait sur le col de la soutane, formait une saillie molle, un bourrelet de chair comparable à un goitre.

Le capucin continuait de parler. Sa voix était devenue ironique, méprisante, terrible. Il flagellait les vices du siècle. La France était une Babylone; elle était Sodome et Gomorrhc. Il décrivait l'homme et la femme accouplés bestialement; il dénonçait l'abjection coutumière des relations conjugales, l'horreur, aux yeux des saints anges, de ces malpropretés terrestres... Jacques ne pouvait s'empêcher de se dire :

— Que devient le Croissez et muUiplie%? Est-ce donc la fin du monde qu'on nous prêche, comme diux skoptzi russes? Car enfin c'est de ces contacts si acerbement qualifiés que nous naissons, — tous y compris les Pères capucins, —et jusqu'ici, sauf le cas de la Vierge et de sa mère

l'amoureuse foi b7

Anne, on n'a rien imaginé pour mettre à la place.

Maintenant l'orateur tonitruait. C'était une paraphrase du fameux discours que prononçait jadis le Père Olivier à Notre-Dame devant les cercueils des victimes brûlées vives au Bazar de la Charité. — Ce feu n'était qu'un précurseur, avant le feu éternel. La race humaine, pour ses péchés, pour ses crimes, surtout pour sa concupiscence, était maudite; elle se tordrait au milieu des flammes, dans un effroyable enfer. — Et la peinture de ces horreurs mettait une épouvante aux pupilles hagardes des paysannes, dont les bras en croix disaient le martyre, tandis que les religieuses, elles, demeuraient impassibles, la physionomie éteinte, les traits figés dans une passive résignation qui ressemblait à la mort.

Tout à l'heure, en descendant la rue des boutiques, devant les étalages de chapelets et de médailles, notre voyageur aux quatre coins du monde avait évoqué quelque commerce oriental d'amulettes ou la superstition nègre pour les gris-gris. La vue de la basilique aux églises superposées lui avait rappelé l'impression ressentie par lui au Cambodge devant le chefd'œuvre de l'architecture kmer, la pagode

d'Anksor. Voici que, à l'audition du capucin peignant les flammes infernales, une vision réapparaissait à sa mémoire : celle d'un fanatique, adorateur du feu, rencontré aux Iles de la Sonde, catéchisant, lui aussi, un auditoire hypnotisé.

Jacques désirait aborder les Tuffet. N'était-il pas leur ami? Tout enfant, il descendait sans cesse de Saint-Marcel au moulin ; il barbotait dans l'eau de la rivière avec Séraphine habile à reconnaître les endroits où devaient être ajDposées les balances pour prendre les écrevisses. — Il attendit la fin du sermon, regardant les flots impétueux du Gave, la rive ombragée de peupliers et d'ormes, le tertre couvert de gazon, semé d'arbustes, à travers lequel grimpe un chemin en lacets. Des femmes, jupes retroussées, se penchaient vers les fontaines, remplissaient des verres, buvaient l'eau du miracle; un vieux: aux paupières tuméfiées, sanguinolentes, trempait son mouchoir sous l'un des robinets et se bassinait les yeux consciencieusement.

Une main s'étant posée par derrière sur l'épaule de Noroy, celui-ci se retourna, sourit à l'abbé de Rieux, qui semblait lui-même tout en joie de revoir son compagnon très cher :

— Tu arrives? demanda le prêtre.

— J'arrive.

— Bien installé ?

— A l'hôtel de la Grotte, suivant ta recommandation.

— Tu écoutais le Père Eplirem?

— Le capucin? oui. Une éloquence que je prise peu.

Le secrétaire de Monseigneur eut dans le regard un rayonnement d'intelligence et de bonté, qui, pour être muet, en disait pourtant long.

Jacques demanda :

— C'est bien le meunier Tuffet qui est là dans une petite voiture ?

— Lui-même, avec sa fille et avec le curé de Saint-Marcel...

— Ce gros rouge ?

— L'abbé Coudours.

— Cou d'ours — ou cou de taureau. J'aimais mieux notre ancien desservant avec sa maigreur d'apôtre, avec son teint de lis et sa chevelure de neige.

— Le brave homme ! Il donnait tout. Quand il a rendu sa belle âme à Dieu, il n'y avait pas dans ses tiroirs de quoi faire ensevelir son pauvre corps. — C'est lui, Jacques, qui présidait à notre première communion.

— Ma première communion... Diantre ! Depuis lors j'ai fait du chemin, mais non sur la route qui conduisit à Damas l'incrédule Paul.

— Hélas ! — Quand te reverrai-je?

— Tu me quittes?

— Service épiscopal. — Viens donc demain matin à l'hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs : tu m'y trouveras.

— J'y serai à huit heures précises.

La haute et fine silhouette du prêtre s'éloigna dans la direction de la ville. Et comme Jacques, d'une oreille assez distraite, écoutait le Père Ephrem expectorant avec force cris et gestes sa péroraison sinistre, la pluie se remit à tomber, piquant des ronds sur la terre déjà boueuse, mouillant les fidèles déjà fort humides, jetant sur la triste nature un voile plus épais de mélancolie.

Séraphine s'était relevée, avait fait un dernier signe de croix en face de la Grotte, poussait devant elle la voiture du paralytique, tout en conversant avec son curé à nuque goitreuse, lequel, ayant ouvert un immense parapluie de cotonnade, s'appliquait à défendre contre l'ondée la demoiselle et le malade. Apercevant Noroy qui l'abordait, elle rougit, le présenta à l'abbé Coudours, s'expliqua sur l'état de son père. Le

voyage avait été bien fatigant pour le vieillard, dont les membres étaient secoués d'un perpétuel tremblement nerveux.

— Paralysie agitante, fit le curé.

Déjà il allait mieux, continua la dévote, depuis qu'on l'avait trempé dans la piscine. Plus de tremblement. Les jambes restaient immobiles, le tronc de même, les bras également. Dans le regard, surtout, il y avait quelque chose de changé.

— On dirait que papa ne fait plus attention à nous. C'est comme une extase. Oh ! je suis bien heureuse.

Jacques s'adressa au meunier :

— Père Tuffet, me reconnaissez-vous?

Pas de réponse. L'œil demeurait vitreux. Séraphine exprima son absolue confiance dans l'entremise de la Très Sainte Vierge, dans la toute-puissance de l'Immàculée-Gonception. Au reste, durant le trajet en chemin de fer et depuis l'arrivée du matin, elle priait avec ferveur. Monsieur le Curé, lui aussi, priait, et elle lui en était très reconnaissante. Il ne les avait point quittés depuis Juré; il passerait avec eux tous les jours du pèlerinage, car il était descendu dans la même hôtellerie. — Et Séraphine devenait écarlate, battait de la paupière, en remerciant avec

des yeux noyés le jeune ecclésiastique, dont s'avivaient aux joues les plaques rouges.

Mais tout à coup il sembla que celui-ci eût été piqué par une vipère, eût aperçu le diable en personne, — à moins qu'il n'agît simplement par discrétion ou obéît à une invincible timimidité : il s'arrêta, recula, se déroba, s'engoutîra sans prendre congé dans la petite salle où un sacristain délégué par les Pères de la Grotte, le chef couvert de sa calotte noire, vendait des objets de sainteté, faisait une concurrence redoutable aux commerçants du bourg. Deux nabots, noirs comme cirage, l'un barbu, l'autre rasé, arrivaient, remontant le cours du Gave, accostaient le groupe en gesticulant, — les frères Vimor, le docteur et le peintre. Le premier s'exclama :

— J'ai mis le curé en fuite. Mille excuses, Séraphine. Mon brave Jacques, embrassons-nous.

Et après l'accolade :

— Depuis ta lettre m'annonçant que tu viendrais à Lourdes, j'étais en mal de toi. Laissemoi te regarder : l'Afrique t'a bruni.

— La patine du soleil, observa l'artiste.

— Le faciès n'est pas mauvais. — Et le vieux, comment va-t-il ?

— Il ne tremble plus, dit mademoiselle Tuftet-

— Fichtre ! C'est la paralysie générale définitive. Parle-t-il ?

— Non.

— A-t-il sa connaissance ?

— Il est quasi en extase.

— Gâteux, quoi !

Mais Séraphine se révoltait, indignée. Le premier bain avait certainement agi, les suivants achèveraient la guérison. Elle quitta ces messieurs, dirigea la voiture vers les vitrines du sacristain.

— La voilà, fit le docteur Claude Vimor, qui court après son abbé. — Eh bien, ami Jacques, qu'en dis-tu de leur fameux Lourdes ?

— Je n'ai presque rien vu encore. Je dis seulement qu'il pleut trop, et qu'on se livre à un trafic excessif des bibelots pieux...

— Infects au point de vue de l'art, acheva l'esthète Marius.

— Nous sommes ici depuis quelques jours, reprit Claude, ayant précédé nos pèlerins du Forez. Nous avons visité toute la boutique, et j'en ai mal au cœur.

Noroy leur parla du sermon qu'il avait entendu.

— Le sermon du capucin, connu ! C'est, paraît-

6i L AMOUREUSE FOI

il, toujours le même, la sortie furibonde contre l'accouplement des sexes.

Marius intervint, donna raison au moine : rien n'était plus répugnant que la femme, créature ratée, dépourvue de cervelle, mécanique sans cesse détraquée, incapable d'effort continu, poupée à ressorts inharmoniques, avec un corps d'étoupe, des vaisseaux de lymphe, des nerfs en ficelle, une chair en papier mâché.

— Les paysannes, observa Xoroy, semblaient terrifiées, en écoutant l'anathème lancé contre les pécheurs et les pécheresses.

— Sois tranquille, conclut le docteur; cela ne les empêchera pas, ce soir, de retrouver leur mâle et d'accoucher dans neuf mois. — Et ce sera très bien.

— As-tu vu, demanda l'artiste, ce qu'ils appellent la basilique, prostituant ainsi un mot qui a l'honneur de dériver du grec?

— J'ai aperçu l'ensemble.

— Rien ne me paraissait jusqu'ici plus abominable que la tour Eiffel, — Notre-Dame-de-la Chaudronnerie, comme l'a baptisée Maupassant. — J'estime que le maçon de Lourdes a encore dépassé le serrurier de Levallois-Perret ; sa Notre- Dame en carton pâte est pire.

Le docteur désignait du doigt le bâtiment dit Bureau des constatations médicales. — Une blague! Une fumisterie! On ne constatait que des impostures. La fameuse piscine était inaccessible aux profanes; Vimor avait pu la visiter vide, mais quant à voir le miracle du malade trempé puis guéri, bernique!

— Ces Belges ! reprit le peintre, sont-ils assez ridicules avec leur cocarde jaune ! Et laids, à en dégoûter mon crayon... Carcasses lourdes, masques épais, voix pâteuses... Quel abrutissement!

Depuis le matin, la région lyonnaiseaf Quait à son tour, les compatriotes déambulaient par les rues, grouillaient autour des sanctuaires. Claude Vimor en montra quelques-uns à Noroy. — Ce prêtre colossal, à la tête de sanglier enfouie entre les épaules, aux dents qui ressemblent à des défenses, au pelage hérissé comme des soies, c'est l'adversaire personnel du docteur, c'est le curé de Saint-Jusl-en-Chevalet, l'abbé Ledru. —Plus loin, un autre ecclésiastique fait contraste avec celui-là : on dirait un veau. Blafard, mou, onctueux. Trois dames frisant la quarantaine l'escortent, une brune étique, une blonde obèse, une châtaine juste à point. Et il en est toujours ainsi. Le quatuor habite Montbrizon, on héberge

le saint homme, on lui sert les plus succulents repas, on lui fournit les plus généreux vins; chaque été, on fait un voyage ensemble, aux frais des bigotes radieuses de conduire leur sigisbée dans les villes d'eaux, aux stations de montagne ou sur les plages maritimes favorables à sa précieuse santé. Lui, se laisse dorloter, payant d'un sourire et sans doute d'une bénédiction. Il est chanoine; ce bon vivant se nomme l'abbé Mouron. Quant aux matrones, elles ont chacune leur sobriquet : la brune étique, d'aspect sévère, aux allures d'oracle, c'est Sibylle; la châtaine juste à point, harmonieuse comme une déesse, c'est Cybèle; la blonde obèse, experte, paraît-il, à confectionner de petits plats dignes d'un gourmet, c'est Ciboule. Toutes trois se piquent de littérature ; elles jouent le rôle de secrétaires, voire de collaborateurs ; actuellement même, elles écrivent un livre, dont le chanoine corrige les dernières pages, avant de le signer.

Les jumeaux ayant rendez-vous à leur auberge avec un journaliste du crû, franc-maçon et radical, ne tardèrent pas à quitter Noroy. Ils lui firent d'ailleurs promettre de les rejoindre, le soir, à la brasserie dont ils lui indiquèrent l'adresse dans la vieille ville, loin du quartier qu'ils

caractérisaient en pinçant la bouche : le quartier « bondieusard ».

Jacques voulut alors visiter en détail la basilique aux trois étages superposés. Il gagna l'église supérieure à la voûte spacieuse, aux murs tapissés de bannières, au chœur clos par une grille dorée, aux orgues dont les tuyaux brillants s'allongent au-dessus du portail ; nef haute, riche, claire, mondaine, —banale. De là, un escalier intérieur en colimaçon lui permit de descendre à la crypte, surbaissée, pauvre, sombre, humble, — intéressante. Elle était déserte. Seule, une forme féminine y était agenouillée. Le corps avait une sveltesse, sous le moulage des vêtements noirs ; le visage se dissimulait entre les mains délicates, blanches, veinées de bleu. Le temps étant redevenu beau, un rayon du soleil couchant, passant à travers quelque étroit vitrail, tombait sur les cheveux, les illuminait, les mordorait, leur donnait une vitalité singulière. Pour notre observateur devenu pensif, cette chevelure respirait, s'animait, souffrait sans doute, espérait peut-être ; elle respirait la jeunesse, elle s'animaitd'un souffle, elle devait souffrir de la vie, espérer quand môme le bonheur.

A pas légers, sans bruit, comme s'il eût voulu témoigner un respect à cette méditation, il s'éloigna, sortit, regagna son hôtel.

L'heure du dîner venue, il s'assit à une petite table de la salle à manger commune. Dans ce milieu, il eut conscience d'être sans appétit. Les convives bavardaient à haute voix, contant les événements du jour, les prodiges dont ils avaient été peu ou prou les témoins. Une famille belge, surtout, installée au centre de la pièce, faisait tapage : la mère hydropique, les deux filles hydrocéphales, le père vraisemblablement hydrophobe, car il se versait sans relâche de pleines rasades de vin pur, — un gros vin du midi violet foncé. Bien que Jacques ne fût point gourmand, ni raffiné, ayant dû au cours de ses voyages s'accommoder de toutes les cuisines, même des plus extravagantes, le repas lui déplut. Le poisson manqua de fraîcheur, et les légumes manquèrent de goût ; les viandes lui parurent fades, et le beurre lui parut rance. Et puis, dans chaque coin, aux rebords des plinthes, aux corniches du plafond, aux carreaux des fenêtres, aux bords des verres, sur les fruits des compotiers, sur la blancheur des nappes, jusque sur le nez du garçon, se posaient, voletaient, bourdonnaient des

mouches. — Trop de mouches, en vérité, ronronnant comme des chantres à vêpres.

Il se leva, prêt à rentrer chez lui, désireux de s'isoler. Dans le corridor, un adolescent jouait du violon, accompagné par une vieille qui pinçait de la harpe : musique de danse, telle qu'on a le douteux plaisir d'en entendre dans la plupart des centres balnéaires. — Oh ! cette harpiste... La soudaine réminiscence du couplet de café-concert célébrant la carpe et ses nageoires, fredonné par l'organe peu suave de Pépita Gomez... Deux caméristes ayant déserté leur service et deux cuisiniers en costume de mitron esquissaient sous la cage de l'escalier une sorte de pas fantaisiste. L'orchestre se tut, la famille belge de la salle à manger applaudit. — On est folâtre à Lourdes.

Noroy prit sa clef au tableau, alluma un bougeoir, monta au premier étage. Sur le palier, il entrevit un chat maigre, au pelage ras entièrement noir, qui frôlait sournoisement les murs. Il lui parut qu'il ressemblait à un séminariste.

Le voici sur la terrasse de sa chambre, accoudé au balcon, en face de l'étendue semée d'astres. Ira-t-il à la brasserie rejoindre les frères Vimor, écouter leurs tirades, parmi la fumée que dé-

gage la pipe du docteur? Il ne s'en soucie guère. Ne sera-t-il pas meilleur de demeurer là, dans la nuit tiède, étincelante, où passent en ce moment des odeurs de montagne, des haleines de fleurs? Il a besoin de cette pureté terrestre et stellaire, en contraste avec sa prime impression sur Lourdes. Il revoit la rue aux bibelots pieux, les boutiques d'objets sans goût, le marchandage, exploiteur de la superstition. Il se rappelle les types remarqués, le frère de Bernadette et le commerçant aveugle et le sacristain préposé au trafic, puis les curés du Forez, l'abbé Goudours goitreux, l'abbé Ledru à tête marcassine, et ce ruminant de chanoine Mouron entouré de ses ouailles, Sibylle, Cybèle et Ciboule, puis encore le Père Ephrem sous la robe de bure, prédisant l'enfer à son auditoire d'idolâtres qui étirent les bras en croix comme des fakirs. L'œil atone et les bras inertes de Tuffet lui apparaissent lamentables, préludant à la mort.

Subitement tout s'efface devant une seule image, une image dévie : celle de l'inconnue qui priait dans la crypte. Jacques n'a point distingué les traits. Ce qui lui reste présent, éclatant, obsédant — et charmant, c'est le souvenir, sous un reflet du soleil, de la radieuse chevelure...

Jacques Noroyseleva dès l'aube. Il ouvrit sa croisée. Le temps était superbe. Une lumière d'or inondait la plaine et les collines, les toits et les jardins, la blanche façade de la basilique et sur la gauche, plus haut vers le ciel, les murs du couvent habité par les sœurs bleues de l'Immaculée-Gonception. Des eaux vives couraient, vraiment pyrénéennes, charriaient la fraîcheur, versaient la santé aux plantes robustes, aux herbes gaillardes, aux fleurs luxuriantes de sève, épanouies en couleurs et en parfums. Une animation régnait déjà, perceptible à l'oreille; des bruits montaient, des voix se répondaient, on entendait des roulements de voitures rapides et parfois une chanson jetée aux échos. La terre avait dû s'éveiller avec un sourire, joyeuse en

face de l'azur, dans la merveille du jour limpide, ensoleillé, prometteur des sensations chaudes, inspirateur des réconfortants espoirs.

Jacques se sentit indulgent. La cretonne des rideaux lui fut agréable et distrayante. Ayant rencontré dans le couloir le chat maigre comparé la veille à un séminariste, il le caressa, lui trouvant un minois plein de franchise et de drôlerie. Attablé en bas pour un premier déjeuner, le chocolat de fabrication locale lui parut valoir celui de Bayonne, et les mouches ellesmêmes, nombreuses, agiles, musicales, eurent le don de l'égayer. Au dehors, contre la grille de l'hôtel, il fit l'aumône à des mendiants, puis il descendit la rue, en pleine clarté, en parfait équilibre, et huit heures sonnaient quand il arriva devant l'hôpital de Notre-Dame -des- Douleurs.

Le portail franchi, le voici qui regarde, et son cœur se serre. C'est une cour: on dirait la cour des miracles, un refuge de loqueteux et de culs-de-jatte, tant les humanités qui stationnent dans cette géhenne, sur une série de civières rangées côte à côte, revêtent des formes repoussantes et navrantes.

Un adulte décharné, aux doigts de cadavre,

aux maxillaires pointant sous la peau, halète: poitrine sifflante, respiration rauque, pauvre soufflet percé, à bout de service, bon à jeter aux oubliettes du tombeau. Une fillette s'agite sous la danse de Saint-Guy, dans l'énervement des convulsions, à côté d'une autre que ronge la scrofule, dont les pieds sont recroquevillés. Un jeune homme a les jambes molles, fondues, sous un tronc qui s'écroule lui-même, épandu dans les habits, à l'intérieur d'un corset. Un séminariste crache ses poumons, bave une lie sanguinolente. Une femme au ventre ballonné ne pour rait se tenir debout, supporter le poids de sa tumeur. Jacques reconnaît le vieillard aperçu la veille devant les robinets de la source, alors qu'il humectait de son mouchoir mouillé ses paupières à vif. Une tête le frappe.... L'infortuné 1 II n'a pas plus de quarante ans, l'âge de la force physique et intellectuelle; il est radicalement chauve, absolument blême; les mains sont couvertes de plaies, les regards s'efïarent dans la stupeur d'un incommensurable désespoir ; ces regards sont blancs, morts : l'homme est aveugle. Oh ! ce masque de la souffrance, ce spectre de la douleur ! Et plus loin, une femme, jeune, qui a dû être jolie, qui a dû être un

i4 L AMOUREUSE FOI

objet de caresses, montre le cancer dont elle est dévorée : plus de nez, la mâchoire à nu, la lèvre supérieure absente, découvrant l'éclat de la denture, tandis qu'au-dessous de l'arcade sourcilière, un des deux orbites s'ouvre, béant, cave, dépourvu de son globe vide, envahi par la pourriture...

Les physionomies varient. Beaucoup de ces malheureux sont sans expression, attendent, muets, immobiles, patients, résignés. Quelquesuns balbutient une prière, tantôt dans un élan de foi, tantôt sur un ton machinal. Il en est roulant des yeux d'eau bénite qui semblent vous fuir ; il en est aussi dont les prunelles vous sautent dessus, en fièvre, lançant une lueur malsaine; d'autres encore s'abandonnent au rêve, s'illusionnent, sous leur chair crue, toute violette, ou dans la lividité de leur épiderme cuit; mais certains exhalent une révolte farouche, tordent leurs muscles jaunis, salivent entre leurs dents verdâtres. — Il y a des tibias perclus, rigides comme des bâtons d'invalides ; il y a des bras atrophiés par l'ankylose, pareils à des moignons d'amputés. Des gorges, des panses, des cuisses saillent, entrelardées, gélatineuses ; des anatomies surgissent, tendant la peau, cho-

quant les vertèbres. Les visages s'étirent en long ou s'écartent en large, s'accentuent en relief ou s'exagèrent en creux. A celle-ci , les joues gonflées en boules, le front qui se hausse comme une tour, l'occiput démesurément prononcé suivant un galbe ovoïde, font une tête énorme de phénomène. Chez celui-là, par contre, les traits se contractent, se recroquevillent, se tassent dans un espace minimum, se réduisent à une toute petite figure de nouveau-né. Grouins de porc ou mufles de tigre, profils de rat ou crânes de vipère, faces en ris de veau, en foie de canard, en mie de pain, en jus de tomate : toutes les déformations, toutes les hideurs, comme toutes les tortures, comme toutes les épouvantes, se sont donné rendez-vous là, venues de loin , attirées par ce je ne sais quoi de vague, et néanmoins de persistant, qui fait espérer la créature contre toute espérance.

Ah! le contraste de cette misère, de cette angoisse, de cette sombre malédiction, avec les splendeurs, les sérénités et les joies bénies qui, dans l'éblouissement de cette matinée lumineuse., tombent du firmament ou montent de la terre... L'ironie de cette nature épanouie, ardente, heureuse, en pleine volupté de vie, ser-

vant de cadre, sous le ciel adorablement bleu, à ces scènes d'amphithéâtre, à ce spectacle de charnier, à cette tragédie de la guenille humaine en loques, de la charogne humaine râlant sous le mal, hurlant à la mort...

L'infirmière en chef va de groupe en groupe. Anglaise d'origine, bienfaitrice internationale, elle trempe dans la piscine depuis quinze ans, — a-telle soin de dire non sans fierté, — les pèlerins de tous pays. Autour d'elle s'empressent des abbés et des religieuses; parmi ces dernières Noroy remarque une sœur, toute jeune, toute menue, très brune, très colorée, très alerte, qui ne cesse de rire, ouvrant ses lèvres épaisses où fleurit la bonté; il entend qu'on la nomme : sœur Sim.plice. Une demoiselle, reconnaissable pour être belge à la cocarde qu'elle porte au corsage, babille en minaudant, flirte avec un missionnaire caractérisé par sa longue barbe, remuant quoique replet, lequel, en nage, s'éponge le front avec un foulard à carreaux.

Une matrone aux lignes anguleuses, au nez pointu, au regard sec, à la voix de crécelle, portant au cou un bijou armorié, fait des scènes à ses voisins. Jacques ignore pourquoi tant de mauvaise humeur, mais il flaire une âme de.

bile en l'aristocratique dévote; le voici qui la prend en aversion, parce qu'il la voit assaillir, interpeller, gourmander la gentille petite sœur Simplice, qui d'ailleurs n'en continue pas moins à s'épanouir, toute rose, en un rire frais et perlé.

Le chanoine Mouron vient d'arriver avec son trio. L'étique Sibylle penche son front sévère sur le père Tuffet, lequel a plus que jamais l'aspect cadavérique, allongé dans sa voiture sous une couverture de voyage; Cybèle, harmonieuse, encourage aimablement Séraphine, qui sent croître sa confiance en la guérison prochaine de son père; enfin l'obèse Ciboule converse avec le curé de Saint-Marcel, M. l'abbé Goudours, dont la nuque reluit au soleil, et avec le curé de Saint- Just-en-Chevalet, M. l'abbé Ledru, lequel a retiré son chapeau, hérissant vers le ciel ses cheveux semblables à des soies.

Jacques examine tous ces personnages qui circulent autour des malades, qui s'arrêtent, repartent, se joignent, se mêlent, se séparent, se retrouvent. Il étudie leur démarche, il scrute leur pensée. Il observe notamment des jeunes gensetdesjeunesfilles, qui paraissent appartenir au meilleur monde, et qui, des bretelles à l'épaule,

remplissent très simplement, très activement, très chrétiennement le rôle de brancardiers. Un souvenir lui vient : celui des Frères delà Miséricorde qu'il a vus à Florence, la cagoule cachant leurs traits, les égalisant tous, procéder à l'ensevelissement des morts. — Ceci est très bien. C'est de l'altruisme religieux, c'est de la fraternité sainte. Une foi qui transforme des mondaines en conductrices de voiture, des clubmen en porteurs de litière, est une foi vraie, profonde, efficace, digne de respect et d'encouragement.

Jacques est très ému.

Son émotion augmente, quand, sur le seuil du bâtiment qui se dresse au fond de la cour et renferme les salles de l'hospice, les dortoirs où reposent les malades non transportables, cloués au lit, il voit apparaître, en brancardier, son ami Marc de Thève, la moustache toujours en croc II n'est point seul ; près de lui marche une brancardière vêtue de noir : Noroy devine en elle' madame Renée de Thève.

Elle estfrêle, avec des mains fluettes, ivoirines, veinées de bleu. La tête vient de se pencher vers un petit garçon; un rayonnement de soleil l'éclaire... Cette chevelure illuminée, qui respire et s'anime, qui dit le charme de jeunesse et la

beauté de vie, cette radieuse chevelure, Jacques l'a vue déjà, il la reconnaît : oui, c'est madame de Thève qui priait, la veille, dans la chapelle surbaissée, sous le vitrail tamisant les lueurs du crépuscule; c'est elle que Noroy évoquait au cours de la soirée où, sur le balcon, il est resté un long moment à boire la nuit pleine de senteurs.

Combien elle semble jeune! La forme et l'attitude, les lignes du buste, les traits du visage ont quelque chose de virginal. Jamais on ne supposerait qu'elle fut épouse. — Telle est la première impression de Jacques. Il en est étrangement surpris, lui que choque le projet d'un homme s'adressant, pour créer une famille, à celle qui appartint à un autre.

Maintenant il la détaille. Est-ce la couleur du vêtement qui produit une illusion? est-ce la robe de cachemire noir moulant la sveltesse des contours? la jeune femme apparaît longue, longue, — fine, fine, — comparable à une nymphe de Jean Goujon. La taille est souple comme une liane. La silhouette rappelle la silhouette de certaines vierges peintes par les Primitifs : il semble que la matière y soit réduite au minimum. C'est presque une ombre. C'est une sorte d'idéalité.

Le teint est blanc, si blanc qu'on le dirait fait avec des pétales de lis. Au milieu de cette blancheur veillent des yeux immenses, plus grands que nature, des yeux tout en profondeur au point de vue du regard, des yeux de foi, des yeux de charité. — De quelle nuance? Indéfinissables. Peut-être gris ardoise. Jacques les voit plutôt sombres que clairs, à l'abri des cils dessinant une frange, sous les sourcils tracés en arc. — Et ces yeux sont des fenêtres par où l'être intérieur, attiré vers l'au-delà, contemple l'ambiance, sans trop fixer son désir ici -bas, sans y chercher l'objet de sa méditation.

Le front haut, lisse, coupé d'un pli vertical, indique l'intelligence, la noblesse et la fermeté, qu'expriment encore le port de la tête, le galbe du menton, la courbe légère du nez mince à narines mobiles, La physionomie reste sérieuse : Jacques y croit lire une résignation un peu triste, une sérénité en demi-deuil. La chevelure, châtaine la veille dans la crypte, aux reflets du soir se mordorait ; Noroy l'a vue s'éclairer tout à l'heure au soleil : actuellement, devant la porte de l'hôpital, dans l'atmosphère ombreuse due à quelque nuage traversant le ciel, les cheveux dissimulent leurs moires, se prononcent en

masses presque obscures, en malité de velours.

Que dire de la bouche? Elle parle, dégageant une voix qui, entendue de loin, a la gravité moyenne à'nnmezzo. Sinueuse, bordée de lèvres pâles, minces, où s'abrite l'émail des dents, cette bouche est, comme les paupières, une ouverture d'âme, — d'âme impondérable et douce, intangible et sacrée...

— Madame Renée de Thève est belle, songe Noroy, — d'une beauté mystique. Quelle idée singulière a iMarc de vouloir offrir à cette âme vêtue d'air la moitié de son lit !

L'hypothèse d'un contact, la vision qui surgit, le choquent ainsi qu'une profanation, lui le sceptique, le blasé sur la femme étudiée dans les cinq parties du monde et sur ce qu'on a coutume sous toutes les latitudes d'appeler l'amour. Puis il lui revient que Renée est une veuve ; il se représente la figure ridée, les orbites chassieux, les gencives violettes, dégarnies de dents, que devait avoir au cours des noces le défunt M. de Thève, le vieil époux, l'initiateur et le maître. Un frisson lui passe entre les épaules.

Marc, ayant entrevu son ami, s'approche avec sa compagne, le lui présente comme un frère. Elle dit, de son organe au timbre musical, le

plaisir qu'elle éprouve à connaître l'explorateur déjà célèbre. Elle tend ses doigts légers : frôlement discret, attouchement de rêve. — Et il semble à Jacques, pénétré d'un respect, qu'il s'exhale d'elle une odeur d'encens.

Déjà elle s'est éloignée. Elle aborde la dame de haute noblesse qui porte ses armes bien apparentes au-dessous du col, et qui continue à faire on ne sait quels reproches à sœur Simplice. Renée apaise l'acariâtre bigote, et toutes trois abordent Séraphine Tuflfet toujours flanquée de l'abbé Coudours, examinent le vieux meunier impassible sous la paralysie. De Thève et Noroy ont été rejoints par les frères Vimor, le docteur poursuivi de loin par les regards enflammés de son ennemi le curé Ledru, le peintre qu'intéresse l'aspect de certains pèlerins, parmi lesquels il découvre des types pour un grand tableau projeté. Ce tableau, Marius le détaille à Jacques. Sous le titre : Misère humaine, il veut symboliser tout ce que la terre contient de souffrances, tout ce que la maladie offre de plaies et de sanies; on verra les bustes se tordre, les chairs tomber en pourriture, les bouches râler dans un blasphème, les bras se tendre en signe de protestation vers le centre de la toile où un Christ agonisera sur la

croix, un Christ lamentable, piteux, humilié de mourir en vain, tout en se disant Dieu, pour le prétendu rachat de l'humanité.

La flirteuse belge, babillarde, grimacière, aguichante, continue son duo avec le gros missionnaire, lequel transpire de plus en plus, et les trois Foréziennes qui composent l'état-major du chanoine Mouron ont fait asseoir celui-ci à l'ombre, ménagères de cette précieuse santé.

Tout à coup, un émoi agite les assistants. Sous la conduite de l'infirmière en chef, les brancardières et les brancardiers, y compris Renée et Marc, se placent auprès des malades. Les bigotes redressent la taille, non sans une sorte de coquetterie pieuse. La petite sœur drolatique a cessé de rire; elle se tait, s'efforce de donner à son visage un air de componction. Le chanoine Mouron s'est levé; tous les prêtres se groupent, se rangent suivant un ordre hiérarchique, se mobilisent et s'alignent comme des soldats à la revue. — Suivis d'un nombreux clergé, où ressort le grand, pur et tendre abbé de Rieux, l'évêque de Liège et l'évêque d'Héliopolis débouchent de la rue. Le premier est de taille exiguë, avec le visage étroit, le regard myope, l'apparence modeste; le second, au contraire, porte

beau, promène une majestueuse stature, une tête puissante aux yeux hardis. Tous deux inspectent les malades, les questionnent, les encouragent, stimulent en eux la foi et l'espérance ; puis l'auditoire se dispose en cercle, et monseigneur de Sudre prend la parole.

— Gageons, souffle à l'oreille de Noroy le docteur Vimor, qu'il va nous parler de Jeanne Darc.

C'est sa spécialité, l'objet de son culte personnel, le thème de ses coutumières harangues. — Et en effet, il montre d'abord la Vierge Marie prosternée au pied de la croix, désespérée en face des plaies de son divin Fils ; il exhorte les femmes chrétiennes à l'imiter en face des plaies de leurs frères humains, — et à prendre aussi comme exemple cette autre vierge, la Pucelle, la Jeanne bientôt béatifiée, qui se courbait devant les blessures saignant aux flancs des soldats de France. — Le voilà parti ; rien ne l'arrêtera; il n'y en a plus que pour Jeanne Darc, dont il conte l'histoire, depuis les visions àDomrémy auxquelles il compare les visions de Bernadette à Lourdes, jusqu'au bûcher de Rouen, allumé par l'hypocrisie et la trahison. Ce martyre a fait la patrie, la patrie une et cliré-

tienne... Il n'hésite point à flétrir le prélat bourreau de l'héroïne sainte : le personnage fut infâme, le nom lui-même est ordurier.

Frémissement louangeur, murmure d'approbation. Pour un peu, on applaudirait. Les hauts dignitaires de l'Église pénètrent alors dans l'hôpital, où ils entendent rendre visite aux alités. Les malades qui emplissent la cour se forment en cortège pour aller à la Grotte. Les bonnes volontés s'empressent. Prêtres et laïques, religieuses et mondaines, font assaut de dévoûment. La charité anime les cœurs, sauf exceptions très rares où la sécheresse apparaît, où l'égoïsme se manifeste. Sœur Simplice assiste la cancéreuse, dont elle essuie la face rongée, tout en contant des drôleries qui mettent un rire frais sur ses lèvres et dans ses yeux. Séraphine traîne la voiture du père Tuffet, que pousse en arrière le curé goitreux de Saint-Marcel. La flirteuse ne quitte pas le missionnaire gras et mouillé. La dame noble rabroue, invective presque un adulte à demi ataxique et la fillette atteinte de la danse de Saint-Guy, parce que ni l'un ni l'autre n'arrivent à se mettre en mouvement. L'abbé Mouron s'ébranle avec mollesse, suivi de ses trois compagnes; Cybèle lui donne le bras, Sibylle

lui porte son ombrelle et Ciboule son pliant. Sous la surveillance du curé Ledru, Marc de Thève s'est attelé avec un autre jeune homme à une civière où s'allonge le malheureux aveugle de quarante ans, couvert d'ulcères, dont la physionomie désespérée attirait tout à l'heure l'attention pitoyable de Noroy ; les bretelles se tendent, et les porteurs descendent la rue, attentifs à éviter toute secousse à leur client. C'est enfin la frêle Renée qui a pris dans ses bras un gamin scrofuleux ; elle passe devant Jacques et les jumeaux Yimor, saluée par les trois amis.

— Ce spectacle me touche, déclare Noroy.

— Oui, réplique le peintre. On est fraternel devant la galerie. C'est de la pose...

— Et les malades, ajoute le docteur, ne s'en portent pas mieux. La vérité est qu'on les achève.

11 explique à quel point le mal est souvent aggravé par la fatigue du chemin de fer, les agitations du bourg, le changement d'habitudes, les mauvais lits et la piètre nourriture, la promiscuité des hôtels, — et par-dessus tout cette immersion dans l'eau dite miraculeuse, à coup sûr infestée de microbes.

— En voilà, conclut- il, une drôle d'antiseptie.

Mon pauvre Pasteur, à quoi servent tes découvertes? — Tiens, parlons d'autre chose, car la moutarde, je le sens, me monte au nez. Déjeunons ensemble, Jacques, veux-tu?

— Très volontiers.

Ils remontent la chaussée en conversant, gagnent la vieille ville, le quartier où les jumeaux ont pris pension chez un gargotier rabelaisien et voltairien.

— Ici le tribunal, là-bas la prison, observe Marins, montrant de loin chacun des édifices où s'exerce, à Lourdes aussi bien qu'ailleurs, la justice humaine.

— Oui, soupire Claude Vimor, cette cité pourtant exceptionnelle possède des gendarmes, des juges et des condamnés. Il paraît que l'intervention céleste guérit les corps, non les âmes. L'homme, au pays de Bernadette, continue de voler, quand il a faim; son semblable, parle seul fait de porter une toque, s'arroge le droit de le mettre sous clé, et cela au nom du Dieu clément dont les magistrats, presque tous, affectent d'être les dévots.

Après le spectacle de ces pèlerins affligés et torturés, Noroy songe moins que jamais à la gastronomie ; un repas de gourmand l'attriste-

rait même comme un remords. Il est servi à souhait : la chère est médiocre, le vin douteux, le café détestable. iMais les trois convives causent de leur jeunesse, oublient le présent pour revivre dans le passé, sur les bords de Lignon ou sur les crêtes d'Urfé, parmi la verdure des prairies, au milieu des bois de pins au feuillage noir. La sarbacane de Marc, la boussole de Jacques, l'herbier de Claude, le fusain avec lequel -Marins illustrait les murailles, sont évoqués tour à tour, et aussi le scapulaireque portait Anselme sous le gilet, contre la peau.

Quand ils quittent l'auberge, Claude et Jacques ayant absorbé quelques chopes d'une bière trouble, tandis que Marins ne boit que de l'eau, puis le docteur continuant de fumer sa pipe favorite malgré les objurgations du peintre ennemi de la nicotine, il est près de cinq heures. Machinalement ils descendent vers la basilique. Dans le vaste espace qui s'étend là, arrivent les voitures de malades traînées par les brancardiers. Elles se répartissent, se rangent sur deux lignes perpendiculaires à la face de 1 "église du Rosaire, ménageant une large avenue entre la statue de la Vierge et le parvis.

Bientôt une procession débouche, venant de

la Grotte. En tête, le porte-bannière et le suisse; sur une double file, une centaine d'hommes, des cierges à la main; les prêtres en surplis; sous un dais, l'évêque d'Héliopolis qui tient l'ostensoir ; en arrière, la foule des femmes. Le cortège fait le tour de la grande pelouse, puis s'engage dans l'avenue formée par les chariots. Monseigneur de Sudre s'arrête devant chaque malade, lui présente le Saint-Sacrement... C'est l'heure où, diton, s'accomplissent de nombreux miracles. Les prêtres et les pèlerins de la procession sont groupés sur les marches de l'église, élèvent leurs cierges allumés. Au milieu d'eux, l'abbé Anselme, debout, sa haute stature se détachant en pleine lumière, sa voix grave résonnant dans le majestueux silence, débite les litanies suivantes, dont chacune répétée deux fois, reprise ensuite par la multitude, dans un élan des esprits vers le ciel :

Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons.

Sauvez-nous, Seigneur, nous périssons.

Seigneur, ayez pitié de nous.

Seigneur, ayez pitié de nous.

0 Jésus, venez à notre aide.

0 Jésus, venez à notre aide.

ITàtez-vous de nous secourir.

Ilàtez-vous de nous secourir.

Si vous le voulez, vous pouvez nous guérir. Si vous le voulez, vous pouvez nous guérir.

Dites seulement une parole, et je serai guéri. Dites seulement une parole, et je serai guéri.

Seigneur, celui que vous aimez est malade. Seigneur, celui que vous aimez est malade.

Seigneur, faites que je voie.

Seigneur, faites que je voie.

Seigneur, faites que j'entende.

Seigneur, faites que j'entende.

Seigneur, faites que je marche.

Seigneur, faites que je marche.

0 Jésus, fils de David, venez à mon secours. 0 Jésus, fils de David, venez à mon secours.

Vous êtes la résurrection et la vie.

Vous êtes la résurrection et la vie.

Les jumeaux Vimor se tiennent un peu à l'écart, la physionomie narquoise, le chapeau sur la têle. Noroy, lui, s'est approché, s'est découvert. Incrédule, il ne songe pourtant pas à sourire. Il écoute l'organe bien timbré de son ami Anselme ; il contemple ce visage de noblesse.

L'abbé de Rieux semble encore grandi ; son front se hausse dans la clarté ; son regard brille d'un feu très pur ; il met dans les paroles prononcées toute la charité de son cœur. C'est un apôtre, un des primitifs disciples de Jésus, un de ceux qui, l'ayant connu, l'ayant aimé, sentaient en eux son âme divine, dévouée à la misère humaine jusqu'au sacrifice. — Et les paralytiques, les sourds et les aveugles, les poitrinaires, les hydropiques et les lépreux, la navrante fillette à la danse de Saint-Guy, le sinistre aveugle aux plaies ouvertes, la terrible femme dévorée par un cancer, tous implorent dans une espérance, les yeux fixés vers le Saint-Sacrement, attendant qu'au passage de l'ostensoir le prodige s'accomplisse, la santé leur soit rendue.

Non loin de Marc debout et correct, Renée de Thève porte toujours entre ses bras le pauvre petit scrofuleux ; elle le tend vers monseigneur de Sudre, puis elle le met à genoux et se prosterne auprès de lui. Son visage est tourné vers Jacques, qui, l'ayant aperçue, ne peut plus en détourner ses regards. Elle rayonne. Mais elle est moins une lumière qu'un reflet ; son blanc visage semble éclairé par quelque flamme inté-

rieure brûlant doucement à travers la chair diaphane, à travers les iris cristallins. Dans ses vêtements noirs, avec sa fine silhouette, avec sa figure de cire pâle, on dirait un être immatériel, l'idéalisation même de la prière.

Le soir venu, Jacques Noroy, seul sur la terrasse de sa chambre comme la veille, converse avec lui-même :

— Pourquoi diantre suis-je à Lourdes? Quel plaisir de vivre parmi les ulcères, de coudoyer ces pèlerins dont beaucoup me rappellent les pouilleux que j'ai rencontrés, dans certain de mes voyages, se dirigeant vers la Mecque! Le beau jour passé au milieu des momeries! Et maintenant, la belle nuit de solitude, en cet hôtel de quatrième ordre ! Ne serais-je pas mieux à Paris, fût-ce auprès de Pépita Gomez, dont la chair savoureuse contraste avec les épidermes rongés de plaies vus ce matin à l'hôpital, dont les effluves, même au musc, artecteraient moins désagréablement mon odorat que l'odeur de pourriture dont l'air, ici, me semble saturé?

Avant de partir, il a rompu avec la danseuse. Voilà que sa pensée y retourne; elle ne s'y arrête pas. Mais il existe sur la terre de France ou dans

les autres contrées du globe d'autres créatures que l'Andalouse des Folies-Trompettes. — Caresser un beau corps de femme, délicat ou robuste, en tout cas, sain; satisfaire l'instinct de -virilité, dans l'indépendance des relations brèves, dans l'attrait des changements et des comparaisons; cueillir ici-bas tout ce qui est fraîcheur et parfum, négligeant la moisissure des pétales fiétris, le fumier des feuilles sèches; fuir la boue et la maladie, ignorer la laideur et la misère : tel doit être le programme d'un sage.

Une voix secrète intervient : « Non, lui dit cette voix, la sagesse ne consiste pas à vivre de la sorte, comme tu as vécu. Les hommes sont solidaires les uns des autres. Il y a tant de souffrance parmi eux qu'ils ont besoin de se sentir les coudes, de rapprocher leurs mains, pour supporter la peine commune, les épreuves dont nul n'est exempt. »

Jacques est tout étonné de réfléchir ainsi. C'est la première fois. Une pitié le pénètre, un souci des autres nouveau chez lui, une angoisse à la pensée des maux contre lesquels luttent ses semblables moins privilégiés qu'il ne le fut. Il revoit la cour de l'hospice, les civières et les malades, l'infirmière en chef et la petite sœur qui

rit, les gentilshommes brancardiers que la fraternité égalise avec les plus humbles, l'évêque dont la voix éloquente exalte Jeanne Darc et la France. Il revoit encore le tribunal où l'on frappe, la prison où l'on châtie. Le tableau projeté par Marius lui apparaît, montrant les damnés de la terre qui insultent le Crucifié, vain prometteur de joie. Voici maintenant le parvis de la basilique, la procession se déroulant, les litanies qu'on débite, l'ostensoir qui s'incline devant les misérables, désireux, — oh! si désireux du miracle espéré. Quel spectacle de la détresse humaine, ayant essayé de tout sans obtenir un soulagement, trouvant ici du moins un secours moral dans la charité chrétienne, jetant vers l'Inconnu, vers l'Infini, vers l'Eternel, le cri de l'espoir dont rien n'étoulïe la voix, l'hosanna de la prière qui se dégage des consciences, qui se formule au tremblement des lèvres, qui s'élance parmi l'espace, qui monte dans l'étendue mystérieuse, sur les grandes ailes de la foi!

Cette foi, cette prière, cet espoir, cette charité trouvent leur expression, aux yeux de Noroy, dans la sainte, noble, pure, suave madame de Tliève, — une idéalité, une âme vêtue d'air. —

La nuit est limpide, l'immensité sereine. Jacques contemple les constellations. Une toute petite étoile attire son regard : elle brille doucement ; sa lumière est blanche. Cette étoile, n'est-ce point Renée? Il les identifie. Et, là-l^aut, à travers la poudre des astres sans nombre, il cherche à découvrir le secret de la vie.

De très bonne heure, à cheval, Jacques Noroy avait suivi la route qui, remontant le cours du Gave, se dirige du côté de Pau. Les montagnes de Bastsurguères brillaient à l'ouest sous le soleil levant, et les coteaux de Vizens arrondissaient leurs croupes, étalaient leurs verdures, se nuançaient au rayonnement matinal. Simoun dévorait l'espace, heureux de galoper, le sabot sonore, les naseaux fumants. Après avoir franchi le bourg de Saint-Pé, puis celui de Bétharram, dont le nom jette à l'oreille comme un écho de Palestine, et où se dresse, au-dessus de la rivière, l'arche d'un pont tapissé de lierre tombante, notre cavalier rebroussa chemin, rentra vers Lourdes, et il arrivait à son hôtel, quand il aperçut, flânant et critiquant sans doute de leur air goguenard les superstitions ambiantes, ses amis

Vimor. Ayant remis sa monture aux mains du groom, il accompagna les jumeaux; tous trois gagnèrent les allées larges tracées autour de la pelouse en tête de laquelle s'élève la statue de la Madone.

Continuant la conversation entamée avec son frère, le peintre Marins, mélomane à ses heures et psychologue à sa façon, prit à partie Noroy, le fit juge d'une théorie qui lui était chère :

— Je prétends, exposa-t-il, que chaque homme peut être exprimé par une notation musicale. La mesure, le rythme, le mode, le ton interviennent. On est un quatre-temps ou un six-huit, un adagio, un andante ou un allegro ; on est majour ou mineur ; on est en si bémol, en fa dièze ou en ut naturel. Ainsi les individus se classent déjà par catégories. 11 y a lieu d'aller plus loin : prenons-en deux représentés par la même mesure, le même rythme, le même mode, le même ton, par exemple deux majeurs, à deuxquatre, en ré, figurant un presto; ilssontencore trèsdiflerents l'un de l'autre; eh bien, les traits de leur caractère, les détails de leur nature se peuvent résumer en un motif original, toujours pareil pour chacun, qui résonne à mon oreille dès que l'homme pense ou agit.

— C'est le LeiUnotiv, dit Noroy.

— Parfaitement, c'est le Leitmotiv.

Le docteur Claude ajouta que son frère avait la toquade de noter de la sorte les diverses personnalités dont le type attire son attention.

— Naturellement de Thève est représenté par un air de chasse, de Rieux par un hymne sacré. Pour toi, il y aurait doute ; ta phrase ne se dégage point; tu parais être en évolution harmonique, présenter même quelques dissonances.

— Et les femmes? demanda Jacques.

— Toutes les mêmes, fit dédaigneusement l'artiste.

— Leur Leitmotiv ?

— Le voici : turlututu.

— Oserai-je te demander, ô mon esthète, si peu que tu daignes porter intérêt à ces créatures inférieures...

Marius l'interrompit avec vivacité :

— Oui certes, inférieures. La femme est laide et sotte. La beauté, l'intellect, ne résident que chez l'homme.

— Pas toujours. Vrai, je connais des mâles dont l'aspect humilierait un gorille dans son orgueil d'ancêtre.

— Admire l'Apollon du Belvédère.

iOO l'amoureuse foi

— Et la Vénus de Milo?

— Une infirme. Une manchote.

Le docteur s'esclaffait dans sa barbe. L'artiste, glabre, rigide, poursuivit-

— Si jamais exista le culte de la forme, ce fut en Grèce. Sur quels êtres se concentrait la passion des Cirecs? Sur les cphèbes...

^oroy crut devoir couper court à un développement possible et renouvela sa question :

— Hevenons à la femme. Encore une fois oserai-je te demander où tu en as fait l'étude, car je te soupçonne de n'avoir fréquenté que des modèles ou des filles de brasserie ?

Le regard de Marius s'aiguisa comme un dard :

— Où j'en ai fait l'étude? répondit-il. — Dans les théâtres, dans les églises, — et de préférence aux magasins du Bon-Marché. Ah ! c'est la que se révèlent vierges ou matrones. Il faut les voir toutes jouer des coudes et des prunelles, se bousculer brutalement, se dévorer des yeux. Il faut voir ce que l'envie leur inspire de grimaces, combien elle les rend hideuses. Quel frémissement des narines ou des lèvres en face de l'objet convoité ! Quelle fièvre de désir, quels assauts de coquetterie même chez les plus vieilles, de va-

n ilé même chez les moins riches ! C'est une frénésie. C'est un rut. — Pouah 1 les vilaines bestioles...

— Nulle exception ?

— Nulle exception.

— Une personnalité comme celle de miadame de Thève ne trouve point grâce auprès de toi?

— Toutes pareilles. Un seul Leitmotiv : turlututu.

— Et toi, docteur, quel est ton diagnostic?

— Oh ! moi, tu le sais, je ne distingue que deux espèces : celle des femelles et celle des neutres. Les neutres... passons. Les autres, je les estime en tant qu'organes générateurs ; je les juge d'après la. largeur du bassin, et, à la naissance du mioche, suivant la monte du lait. Quant à madame de Thève...

— Parle.

— Tempérament lymphatico-névroso-sensitif.

Hystérie religieuse menaçant de conduire à l'anémie cérébrale. Fera une nonne aisément stérile. Serait une reproductrice douteuse et une nourrice à peu près nulle.

Jacques détourna la conversation :

— J'ignore, dit-il, si les deux demoiselles belges en face de qui je dîne à l'hôtel de la

Grotte, enfanteront et allaiteront jamais. Réellement elles sont de nature à justifier le recul instinctif de Marius. La famille tout entière m'avait alfecté dès mon premier repas. Le père se pique le nez avec des vins choisis. La mère paraît gonflée d'eau comme une outre. Quant aux filles, elles portent sur des épaules de dragons des tètes énormes, casquées de jaune, ornées de crinières tressées en queues. Des monstres, quoi! — Or, qu'ai -je appris? Chaque matin, elles se lèvent avant quatre heures pour courir à l'hôpital, où elles soignent jusqu'au soir les pensionnaires les plus repoussants. Hier je les ai aperçues qui voituraient des pèlerins. Mes souvenirs de voyage m'ont réintégré dans une rue de Saigon : avec ces corps en tas, ces figures bouffies, ces nattes dans le dos, ces chapeaux de paille pointus, j'ai cru voir des magots cochimchinois manœuvrant leurs pousse-pousse. Conviens toutefois, Marius, qu'il y a de la force et de la bonté dans ces gardes-malades volontaires, — de même qu'il y a une croyance, illusoire sans doute, à coup sûr respectable, chez ces chrétiens qui, devant la basilique, priaient à haute voix. — Naïf I intervint le docteur. Te voilà dupe du décor. Ah ! messieurs les membres du clergé

sont passés maîtres dans l'art de la mise en scène. Quels comédiens !

— Même notre ami Anselme ?

— Anselme est un saint, c'est entendu, un pur esprit, un archange, tout ce que tu voudras. Mais le curé Ledru, mon sanglier de Saint-Justen-Ghevalet, vas-tu croire que, s'il marmotte une homélie, il y arrête sa pensée ? Depuis son arrivée à Lourdes, il n'a qu'un souci : ma présence ; qu'un sentiment : sa haine envers moi ; qu'un objectif : la recherche de quelque méchant tour à me jouer.

— Et le chanoine, observa le peintre, le Mouron... pour les petits oiseaux, il ne songe qu'à vivre pour les oiselles, — pour le brelan de grues dont il est entouré. En voilà encore un que l'altruisme excite et que la foi soulève !

— Celui-là, dit Claude, s'il perd la santé, bien que tenu dans la ouate par les trois Grâces, — dont une maigre, — ce n'est point à Lourdes qu'il se fera conduire aux frais de ces dames. Parbleu ! il ira demander laguérison, non à l'eau pure, mais au soufre, à l'arsenic, au fer, au bicarbonate de soude, à Barèges, la Bourboule, Bussang ou Vichy. Parmi les malades venus ici, on ne voit point de prêtres. Pas si bêtes. Je n'ai

découvert qu'un séminariste, un tout jeune qui croit encore que c'est arrivé.

— Ne peut-on admettre que des convaincus se sentent du moins soulagés?

— Oui, momentanément, s'il s'agit de troubles nerveux. Ces nerveux-là, ces hystériques, peuvent d'ailleurs être hypnotisés rien que par l'éclat brillant de l'ostensoir en or, à l'heure réglementaire où on le fait miroiter devant eux et où on leur affirme que des miracles tombent du ciel. En as-tu vu pleuvoir, toi, hier, quand Monseigneur opérait avec le Saint- Sacrement? Le séminariste sans poumons et sans larynx a-t-il chanté un air d'opéra? Le père Tuffet s'est-il mis à danser un rigodon avec sœur Simplice, en face de Séraphine et de l'abbé Coudours? Non, n'est-ce pas? Eh bien, alors...

Le petit docteur barbu tira de sa pipe une bouffée; il suivit dans l'air les spirales bleues qui ne tardaient point à s'évanouir, — telles les illusions superstitieuses au souffle de la science. Et il se haussa sur les talons, convaincu qu'il était grand.

Sur ce, au niveau du Bureau des constatations médicales, parut Marc de Thève. Il cherchait Noroy. Les jumeaux, après serrements de mains

d'une cordialité sincère, poursuivirent leur promenade, ayant le désir, annoncèrent-ils, de rechercher l'endroit, sis entre la prison et le tribunal, où jadis la pression du pied et du genou de Roland le paladin creusèrent deux étangs nommés le Grand-You et le Petit-You, — prodige comparable à celui de Bernadette.

Les amis restèrent seuls. Marc passa son bras sous celui de Jacques, et, après avoir franchi quelques mètres, lui demanda brusquement :

— Que penses-tu de Lourdes?

— Je pense que j'ai vu un brave garçon, chasseur et clubman, y jouer le rôle d'infirmier, et que j'en ai été fort ému.

— Et que penses-tu de... de madame de Thève?

— Plus de bien encore que tu ne m'en avais dit.

— Belle, n'est-ce pas?

— Très belle.

— Et pieuse!

— Trop pieuse peut-être à ton gré.

— Une femme n"a jamais trop de religion.

— Hum ! hum ! Pour se cloîtrer, non ; mais en cas de mariage... Où en sont tes affaires?

— Elles vont mal.

— Tu n'as pas fait preuve d'adresse en choisissant Lourdes pour cadre de tes projets. La foi s'exalte ici, au détriment de l'amour.

— Renée persiste dans ce qu'elle appelle sa vocation.

— N'y serait-elle pas encouragée par quelque directeur de conscience ?

— Oui.

— Tu connais son nom ?

— C'est l'abbé de Rieux.

— Anselme! T'es-tu confié à lui, quant à ton dessein matrimonial?

— Je lui ai tout dit. Sincèrement il croit que sa pénitente sera plus heureuse en se donnant à Dieu...

— Qu'en se donnant à toi. Il ne lui manque plus que de t'exhorter à prendre le i'roc.

— Ne raille pas : je finirai peut-être ainsi.

— Et tes chiens? — Et ces demoiselles de l'Opéra? Je voudrais voir la tête de Pépita Gomez apprenant que tu as prononcé tes vœux, — tes vœux d'abstinence. Notre Espagnole a beau se targuer d'être une fervente catholique : j'entends d'ici ses éclats de rire à pareille nouvelle et le claquement de ses doigts scandant une pirouette.

— Rends-moi un service, Jacques : aborde la question avec l'abbé.

— Moi! — Au fait, j'ai déjà rempli dans le Malabar une mission analogue auprès d'un brahmane, pour sauver du bûcher rituel une veuve hindoue. Spécialité : libérateur de veuves, alors ?

— Persuade à Anselme...

— Que ta flamme est préférable à toute autre. J'essayerai.

— Tu me le promets ?

— Par Brahma ! je te le jure.

— Merci. Fais plus encore : Picnée exagère ses charités et ses dévotions ; elle ne quitte ni les salles de l'hospice ni les chapelles de la basilique...

— Ceci est malsain pour le corps et pour l'âme.

— Je voudrais la distraire du milieu. Je t'ai présentée à elle... Aide-moi.

— Je serai le Tentateur, l'Esprit du mal. Je jouerai les Bertram, en face d'Anselm.e, qui représente Alice, l'amie d'enfance...

— Sois sûr que son action est d'autant plus efficace qu'il joint à l'autorité du prêtre l'influence due aux relations déjà anciennes, à une

intimité datant même de l'époque où madame de Thève était demoiselle.

— A loi Méphisto, — contre Siebel !

— Qu'imagineras-tu?

— La nuit de Walpurgis... Non, comme début, j'envisage une simple matinée champêtre, avec déjeuner sur l'herbe. Et pour faire diversion, j'y convierai les Vimor, un artiste, un savant, deux athées.

— Renée refusera.

— J'insisterai.

— Brave ami !

— Je m'y engage, par Belzébuth !

— Ensuite?

— Nous combinerons quelque autre chose, par exemple une excursion à cheval au cirque de Gavarnie. Je prêterai Simoun à madame de Thève.

— Puisses-tu réussir !

— Je réussirai, ou j'y perdrai mon nom . Diable ! j'ai mené à bien des œuvres plus ardues. Yoici que je me pique au jeu. J'entends, à moi seul, battre les milices noires, démonter les canons de l'Église, délivrer notre prisonnière, vou s unir en justes noces... Tu l'aimes bien ?

— J'ai beaucoup d'amitié pour elle.

Ce mot « amitié » fit dresser l'oreille à Jacques. Amitié... Pourquoi pas : amour? Marc n'était donc pas épris? Connaissant depuis longtemps sa jeune tante, l'ayant vue s'appuyer naguère au bras de l'oncle aujourd'hui disparu, neprouvait-il que les sentiments d'un neveu, — ou d'un frère? Au reste, le désir, la passion semblaient à Noroy incompatibles avec l'impression qu'avait produite sur lui-même la longue et pâle Renée. On ne désire pas un être immatériel, irréel; on ne se passionne point pour une ombre. ~ Il n'en renouvela pas moins sa promesse d'intervenir, d'abord auprès du confesseur, puis auprès de la jeune femme.

Le hasard le servit à souhait, car notre brancardier l'avait à peine quitté pour retourner à l'hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, que Jacques rencontra précisément l'abbé de Rieux, lisant son bréviaire aux alentours de la Grotte. Ils ne se quittèrent point jusque vers midi, et, durant leur promenade, s'entretinrent de madame de Thève. Ce fut Noroy qui prononça le nom, disant :

— Madame de Thève est bien résolue à quitter la vie mondaine?

— Absolument.

lu

— Tu l'y encourages?

— Je l'y encourage.

— Elle est bien jeune pour épouser la Mort.

— La Mort, non, mais la Vie éternelle.

— Mon ami, je ne voudrais à aucun prix te froisser, discuter ce que tu nommes la Vie éternelle. Mais je te prie, causant avec moi, de renoncer à la phraséologie ecclésiastique, pour parler le simple langage des bonnes gens. Je répète que se cloîtrer, se murer vivant, dans sa vingt-deuxième année, ressemble à un suicide. J'appelle cet acte le mariage avec la Mort. — Oh ! je sais bien que la première union de madame de Thève y ressemblait déjà, puisqu'elle s'alliait à la vieillesse, agonisante ou à peu près, exhalant une odeur de tombeau, — comme le cloître. Est-ce une raison pour désespérer de la jeunesse et de l'amour?

— L'amour...

Le prêtre prononça les deux syllabes avec amertume. Jacques reprit :

— Il m'est assez difficile de discuter ces choses avec un homme qui les ignore — professionnellement.

— Erreur. Si tu savais toutes les confidences de femmes que nous entendons, à quel point le confessionnal nous amène à connaître les des-

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sous du mariage, ses illusions, ses lâchetés, ses dégoûts, ses révoltes, ses tristesses, ses perfidies, ses horreurs...

— Votre clientèle ne comprend que les épouses malheureuses par leur faute ou par la faute du mari. Les satisfaites se taisent; elles gardent leur joie au fond du cœur; elles ne vont pas vous dire à l'oreille l'ivresse du baiser.

— Folie de quelques secondes. La sagesse est de chercher le bonheur là-haut.

— Ne peut-on le chercher en s'y mettant à deux ? Tu vois que je respecte ta foi en l'éternité. Il n'est pas question que madame de Thève, très catholique, mette sa main dans la main d'un mécréant, — tel que ton serviteur, par exemple. C'est iMarc qui lui tend la sienne. Tu ne lui reprocheras point, à celui-là, d'être un païen, ni même un tiède. Il se confesse, il fait ses Pâques, il figure dans vos processions, il vote pour vos candidats électoraux, il serait zouave pontifical au besoin, — et qui plus est, ce qui ne gâte rien, il exerce ici, en brave garçon, les très belles fonctions humanitaires, charitables, religieuses, de brancardier. Pourquoi madame de Thève ne gagnerait-elle pas le Paradis, côte à côte avec ce parfait chrétien?

L'abbé de Rieux pâlit légèrement. Sa voix était un peu saccadée, quand il s'expliqua sur le compte de leur ami commun. Certes Marc a de la religion et de l'honneur. Est-il fait pour le mariage? L'abbé en doute. Chasser sous bois, ponter au club, courir en habit rouge, conduire un mail, fréquenter les coulisses : n'est-ce point la vie que mène notre pèlerin, quand, au lieu d'être à Lourdes, il est à Saint-Just ou à Paris? Oh ! très galamment, très dignement à coup sûr. Marié, serait-il fidèle? Même fidèle, saurait-il aimer avec la plénitude de son être ? Anselme ne comprend le lien conjugal que s'il unit lésâmes en même temps que les corps. Peu d'hommes sont capables de se livrer, de se donner ainsi. Ce n'est point la faute de M. de Thève s'il ne paraît pas revêtir ce type exceptionnel, seul digne d'une femme telle que Renée.

Jacques n'avait point interrompu le discours. Comment nier que ce portrait de Marc fût ressemblant? Toutefois il insista sur la douleur qu'éprouverait le jeune homme, le jour où il serait contraint de renoncer à son projet.

— Non, répliqua l'abbé, ce ne sera point de la douleur, — un de ces désespoirs que connaissent d'autres natures, qui laissent en elles une

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trace pour le reste de l'existence. Non, Marc croit aimer : il n'aime pas. Son opinion est qu'un homme agit de façon correcte en prenant femme, en faisant souche; n'est-ce point la règle normale, l'ordinaire coutume? Il tient d'ailleurs à ce que la compagne de sa vie, la mère de ses enfants, inspire le respect, honore son nom, soit catholique comme lui. Il a pu apprécier celle que des convenances de famille et de fortune firent autrefois sa tante ; elle lui inspire à juste titre estime, confiance, sympathie. Rien de mieux. Il n'y a dans son cas ni chaleur de passion, ni sublimité d'amour, ni rêve de fusion éternelle en ce monde et dans l'autre. Crois-moi, Jacques, ton héros ne deviendra pas fou de chagrin en apprenant son échec définitif. Il fera un tour à Trou ville si nous sommes en été, à Monaco si nous sommes en hiver; il ira chasser le renard en Ecosse, ou même simplement à Urfé. Et tout sera dit.

Noroy se permit d'insister sur ce que luimême ressentait chaque fois qu'une créature jeune entrait en religion. La longue chevelure tombant sous les ciseaux, le beau visage caché derrière le voile, la taille délicate enfouie sous la bure : voilà ce qui le révoltait, comme des

actes anti-naturels, comme des crimes de lèsehumanité, comme des sacrilèges au point de vue de la vie. L'homme et la femme, de par un instinct qui perpétue la race, sont créés pour l'accouplement. Ils ont de la chair et des sens, du sang et de la lymphe. De quel droit les neutraliser? De quel droit prétendre que, si une femme, à peine sortie de l'adolescence, n'a ni pu aimer, ni désiré aimer, cette possibilité ne lui sera point ofïerte, ce désir ne naîtra point en elle? Bien téméraires ceux qui lui disent : « Ton passé n'a pas existé ; ton avenir ne sera point. » Bien fous ceux qui la poussent à fermer les yeux, à retenir la chanson de ses lèvres, à comprimer les battements de son cœur. Bien coupables ceux qui la privent aujourd'hui du plaisir, de la volupté, du bonheur qu'elle rencontrerait peutêtre demain.

— Note, ajouta Noroy, que j'ai à peine entrevu madame de Thève. Si peu que je la connaisse, elle m'apparaît, je l'avoue, aussi peu terrestre que possible. Elle a appartenu à un mari : en a-t-elle eu conscience? La maternité lui a été refusée, cette maternité qui, parfois, suffit à épanouir la femme. J'admets que son tempérament soit de glace, qu'une eau claire

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coule dans ses veines, que la fumée de l'encens suffise à son odorat, que le ronflement des orgues charme seul ses oreilles, qu'un sermon de carême soit l'aliment agréable à la nature de son esprit. Qui sait si tout cela ne changera point ? Ne devrais-tu pas toi-même la dissuader de disparaître avant l'heure où il y aura certitude qu'elle est vraiment faite pour le cloître? Pourquoi se hâter?

— Pourquoi attendre? répondit d'une voix nette le prêtre qui avait écouté, très grave, la taille droite, le visage impassible.

Il dit les froissements de certaines âmes au contact de l'existence, le dégoût que leur inspirent les relations humaines, l'impossibilité pour elles de s'astreindre aux habitudes vulgaires, aux mœurs de la multitude. Pour ces hermines, la moindre tache à la robe blanche est une ineffaçable souillure. Pour ces êtres angéliques, la joie est d'ouvrir les ailes toutes grandes au-dessus de la terre, vers l'infini. — Il connaît bien Renée, enveloppe d'hermine autour d'une âme d'ange. Il l'étudié depuis si longtemps ; elle a versé en lui les trésors de sa conscience la plus intime; il sait que le bonheur .l'attend au pied des autels, dans l'ombre du

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tabernacle, loin des hommes, près de Dieu.

Le ton s'était élevé, le verbe avait pris une ar deur singulière. L'abbé de Rieux ne regardait plus Noroy : il contemplait l'immensité du ciel, comme s'il y voyait monter dans une ascension glorieuse la forme immaculée de madame de Thève.

Jacques insista encore, s'excitant davantage à la lutte au fur et à mesure de la résistance rencontrée :

— Es -tu bien sûr de ne point tomber dans l'erreur? Vous, prêtres, étrangers à la vie, vous faites peut-être illusion sur les avantages d'une retraite à laquelle vous êtes condamnés. De là à y entraîner les autres, surtout ceux qui ne vous sont point indifférents, il n'yaqu'un pas. Cependant, ne regrettez -vous jamais le sort commun, pour lequel vous exprimez tant de mépris? N'êtes-vous pas quelquefois envieux, — sans vous en rendre compte, si vous valez ce que tu vaux? — Etes-vous toujours sincères ? Etes-vous du moins clairvoyants? Laisse-moi, Anselme, te parler sans détour ;. noire vieille amitié m'en donne le droit. En déconseillant ce mariage avec ■Marc, es-tu absolument désintéressé? En poussant une amie d'enfance à prendre le voile, tu te

persuades qu'elle sera ainsi soustraite à bien des maux; oui, certes: n'éprouves-tu pas, en outre une secrète joie à penser que votre fortune sera désormais la même, et que ce trésor qui est en elle n'appartiendra point aux hommes, mais à l'Eglise, — c'est-à-dire un peu à toi?

A peine eut-il laissé échapper cette dernière parole qu'il s'en repentit. L'abbé de Rieux était devenu d'une pâleur mortelle ; puis un flux de sang empourpra son visage, il ferma les yeux, tandis qu'un frisson agitait ses mains. Noroy s'excusa :

— Je te demande pardon. Je n'avais pas Tintention de te causer une peine...

Déjà le prêtre s'était ressaisi. Sa voix, un peu tremblante, rassura son interlocuteur :

— Tu as bien fait, dit-il, de me parler ainsi. Le cœur de l'homme est un mystère que lui-même ne pénètre pas toujours.

— Oublie ma sotte intervention.

— Non, Jacques. Il faut que tu achèves. Où voulais-tu en venir ?

— - Pas d'arrière-pensée entre nous. C'est Marc qui te prie de ne plus influencer sa jeune tante quant à ce projet de mariage avec lui. Je me suis chargé de la mission auprès de toi, — et encore

d'une autre : il s'agirait de soustraire un peu madame de Thève à ses dévotions, pour apprécier si vraiment rien ne peut la maintenir au milieu du monde.

— Voici ma réponse : Loyalement, à partir d'aujourd hui je vous laisse le champ libre. Peut-être suis-je dans quelque mesure responsable de ce que je croyais être une vocation. Il est juste et sage qu'uneépreuve intervienne avant les engagements suprêmes. Donc, agis; moi, je prierai. — Mais excuse-moi de te dire une fois encore, dans la sincérité de mon âme : Non, non. Renée, unie à Marc, ne serait point heureuse.

L'abbé de Rieux serra la main de Noroy, à la briser. Il ouvrit son bréviaire, et Jacques, un moment, suivit des yeux la silhouette noire qui s'éloignait parmi la tristesse des arbres, montait la route sinueuse conduisant là-haut, dans la solitude, vers l'image du Crucifié.

Dans l'après-midi, Noroy se rendit à l'hôtel d'Angleterre, situé à peu près en face du magasin Soubirous. C'est là qu'étaientdescendus madame de Thève, et aussi son neveu, pour être à égale distance de la basilique et de Tliôpital de Notre- Dame-des-Douleurs. Jacques demanda Marc; ce dernier était sorti. Il se permit de faire passer sa carte à Renée, qui le reçut dans son petit salon. Elle était vêtue de noir comme la veille, — en conférence avec M. le chanoine Mouron et ses dames de compagnie, installés tous quatre dans ce même hôtel, dont ils occupaient un étage, le prêtre ayant été gratifié de la plus belle chambre, sur le devant, avec Sibylle dans la chambre de droite, Cybèle dans celle de gauche, et Ciboule par derrière, sur une cour.

— Eh bien, interrogea le jeune homme s'appli-

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quant à ne point donner à sa voix un ton de raillerie, y a-t-il eu ce matin quelque miracle?

— 11 yen a eu deux, monsieur, répondit madame de Thève. Nous avons parmi nos pèlerins un aveugle très digne d'intérêt, très édifiant...

Jacques se rappela les yeux blancs, la physionomie terrible et désespérée.

— Il voit? demanda-t-il.

— Non, intervint Ciboule. Mais il avait l'estomac fermé, et tout à l'heure il a pu boire un peu de bouillon.

Cybèle ayant remarqué que l'abbé Mouron avait fait un mouvement sur son fauteuil, comme s'il eût été en équilibre instable, se leva et mit un coussin sous les pieds ecclésiastiques chaussés de fins souliers à boucle d'argent.

— En outre, affirma le chanoine, depuis l'immersion de lantôt dans la piscine, il paraît qu'une plaie de la jambe droite sem.ble encline à se cicatriser. Je ne l'ai point constaté moi-même. Je le tiens de la bouche de monsieur le curé Ledru.

— Premier prodige, objecta Noroy. Et l'autre ?

— Il s'agit, répondit Renée, de l'enfant dont je m'occupe particulièrement.

— Celui que vous assistiez hier au moment de la bénédiction?

— Vous m'avez vue?

— Je vous ai vue — et admirée.

— 11 ne peut marcher. Or, il y a un moment, j'ai ressenti une vive émotion : nous avions, Marc et moi, placé le pauvre petit debout, le tenant chacun sous une épaule, — et il a été sur le point de porter en avant la jambe gauche. Il faut vous dire que nous nous trouvions alors devant la Grotte, où nous étions restés longtemps en prière, les bras en croix, ainsi que le recommande dans ses sermons le révérend Père capucin Ephrera.

— J'ai personnellement vu et proclamé le miracle, déclara le chanoine.

— Oui, mais je suis troublée, dit la jeune veuve, à cause des scrupules de monsieur l'abbé de Rieux...

— Ah! Anselme doute...

— 11 s'est opposé à ce que nous conduisions l'enfant au Bureau médical. Il considère qu'il y a lieu d'attendre; d'après lui, le, résultat obtenu ne serait point concluant. On ne doit, dit-il, annoncer que les guérisons incontestables, ou tout au plus les améliorations certaines. Sa conscience est si délicate...

Cybèle eut un sourire. Ciboule un grognement,

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et Sybille, fronçant les sourcils, laissa tomber ces paroles aigres :

— Monsieur l'abbé de Rieux est un tiède.

— Il a pourtant une belle âme, protesta le prêtre.

Madame de Thève ne releva point l'accusation de tiédeur; mais, quelques instants plus tard, le quatuor ayant battu en retraite, pour se mettre au travail, — la confection du livre qui devait illustrer le chanoine, — Jacques revint sur l'incident, qui lui fut alors expliqué. L'ecclésiastique de Montbrizon, quelque peu épicurien, aimant la bonne chère et les confortables voyages, les petits soins et les jolis cadeaux, était en outre fort ambitieux. Affectant dans certains milieux des opinions ultramontaines, il savait se poser ailleurs en libéral, et, grâce à l'appui d'un prélat romain parent de Cyhèle, d'un gros financier opportuniste parent de Sibylle et d'un ex-ministre des cultes radical parent de Ciboule, il visait à obtenir la mitre. Pour y parvenir plus sûrement, il sollicita un poste de confiance auprès de monseigneur de Sudre, lorsque celui-ci fut nommé évêque d'Héliopolis ; secrétaire de ce grand personnage, vicaire général ensuite, il aurait vite obtenu d'être compris dans quelque promo-

tien épiscopale, sa personnalité mettant d'accord la nonciature et le gouvernement. 11 échoua. Ce fut l'abbé de Rieux, beaucoup plus jeune, qui fut préféré. De là, une rancune féroce. Oh! le chanoine, en public, se fût bien gardé de donner carrière à ses mauvais sentiments; il ménageait Anselme, le couvrait même d'éloges. Seulement, il n'avait rien de caché pour ses trois amies, et, dans l'intimité des promenades coutumières, des repas quotidiens, des parties de manille ou de whist organisées chaque soir, il avait soin de déverser sa bile en l'âme des cagotes, — lesquelles se chargeaient d'accomplir ensuite la vilaine besogne de médisance, voire de calomnie. Tels furent les renseignements que fournit madame de Thève, évitant d'ailleurs toute critique; ou plutôt, telle fut l'impression que Jacques dégagea des faits simplement exposés par la jeune femme, dont la dévotion n'eût point admis sans doute un jugement sévère à l'égard d'un homme qui portait la soutane, et qui, par suite, ne pouvait être ni haineux ni fourbe.

— Anselme, observa Noroy, est la conscience la plus haute que j'aie rencontrée.

— if ira tout droit au paradis, signifia Renée.

— Et il y serait allé tout droit, même s'il ne

s'était point fait prêtre. J'ai eu l:ieaucoup de chagrin, quand, au retour d'une longue absence, j'ai su qu'il était entré dans les ordres.

— 11 ne faut pas le regretter. Son salut est bien plus certain.

— Il aurait été un si bon mari et un si bon père. — Je ne comprends pas qu'on renonce à la vie...

— C'est une grande joie de se consacrer à Dieu et à la Sainte Vierge. Savez-vous bien, monsieur, que vous avez devant vous une future carmélite?

— Votre résolution est-elle vraiment irrévocable?

— Oui. Et il me tarde d'arriver au jour où je prononcerai mes vœux éternels.

— Eternels... Que d'angoisse dans ce mot!

— Que d'espérance !

Madame de Thève s'était levée. Une ferveur mystique éclairait son visage, si mince et si pâle, illuminait ses yeux de teinte indécise, à la fois larges et profonds. Le corps s'allongeait sous les vêtements noirs dissimulant les formes. Jacques eut de nouveau l'impression qu'il avait en face de lui, virginale, dégagée de la matière, une sorte d'idéalité vivante, — uniquement vivante par l'esprit.

l'amoureuse foi 12o

— Vous aurais-je froissée? demanda-t-il, très respectueux.

Elle dit non, d'un signe de sa tête nimbée par les cheveux, où le front se dressait dans sa pureté de marbre : un de ces marbres d'une blancheur parfaite avec lesquels s'édilient les tombeaux, — dans sa finesse d'ivoire : un de ces ivoires qui évoquent la poétique image inscrite aux litanies... turris eburnea.

— Croyez-vous, reprit-elle, s'étant rassise, qu'il existe un bonheur comparable à celui de Marthe, servante de Jésus, — ou de Véronique essuyant le front du Sauveur, —ou de Catherine, la dominicaine, enflammée par l'amour divin, ou de Claire écoutant chanter au monastère le cantique du soleil composé par saint François?

— Que vous répondrai-je? Je ne suis pas un saint. D'autre part, il ne convient pas que je réédile ici le fameux discours de Perdican. Donc, sans rien emprunter à iMusset, je me bornerai à dire : En admettant qu'on trouve une félicité là où vous croyez l'avoir découverte, n'existe-t-il pas, hors du souci de son propre sort, un autre devoir, celui de vivre, non pour soi, mais pour les autres?

— On prie à leur intention.

— Le don de votre prière suffira-t-il au cœur de Marc?... Excusez-moi de touclier une corde si délicate... J'ai reçu la confidence de mon ami. Doit-il donc renoncer à tout espoir?

— J'ai beaucoup d'amitié pour Marc.

Encore le mot « amitié ». Il venait aux lèvres

de la jeune tante, comme il était venu, le matin, aux lèvres du jeune neveu. On ne se sacrifie point pour ce sentiment-là. — Jacques poursuivit :

— L'affection que je porte depuis l'enfance au brave garçon m'enhardit à vous adresser une requête. Me permettez-vous, madame, de la formuler fiumblement?

— Je vous le permets.

— Je n'insisterai point sur ce qu'il vaut; vous le connaissez comme moi. C'est un être loyal,, qui mérite d'être entendu et ménagé, quand bien même il serait dans l'erreur. Il redoute que votre vocation religieuse ne soit mêlée d'illusion. S'il était sûr que le bonheur, pourVous, est dans le cloître, il s'inclinerait. Ne lui accorderez- vous pas un sursis? Il ne s'agit pas d'abandonner, à l'hôpital, votre tâche de cliarité, ni dans la crypte, vos pratiques de dévotion. Non certes. Mais pourquoi ne point consentir à vous dédoubler en quelque sorte, à vous partager entre

l'Eglise et le monde, pendant quelques jours?

— Le monde...

— Oh! le monde réduit à de modestes proportions. Ce pays ne manque pas de pittoresque ; il est curieux à parcourir, qu'on visite le château de Pau ou qu'on fasse l'ascension de Gavarnie. Refuseriez- vous de vous joindre parfois à quelques compatriotes, en petit nombre, pour excursionner à pied, en voiture ou à cheval? J'ai amené à Lourdes mon arabe, un souvenir de Tunis; ce serait un orgueil pour lui d'être monté par vous.

— A quoi bon tout cela? fit-elle, un voile sur la physionomie.

— Marc vous conjure de tenter ce qu'il appelle une dernière épreuve.

Le pli vertical du front se creusa. Une volonté durcit le regard. La bouche, un peu amère, s'ouvrit pour un refus. Jacques éprouva comme une déception , tout étonné qu'il s'y mêlât presque un peu de chagrin. Gomme il avait épousé la cause de Marc ! Ce fut assurément dans un intérêt passionné pour son ami qu'il osa revenir à la charge :

— Je ne suis ni un diplomate, ni un orateur. Aussi n'ai-je pas su vous convaincre, et j'en

ressens un vif regret, parce que j'aurais été heureux d'apporter une bonne nouvelle à celui dont je me suis fait le dévoué, mais hélas! très médiocre avocat.

Il ajouta qu'il se flattait cependant d'avoir trouvé un argumentsérieux dans l'idée suivante : Le devoir est de vivre non pour soi, mais pour les autres. Parbleu! jusqu'ici lui-même y avait manqué. Il s'accusa d'avoir vécu en égoïste , passantd'unecontréeà l'autre suivant son unique fantaisie, prenant de l'existence ce qui lui paraissait facile et doux, sans s'inq^iiéter de ses semblables. Que d'hommes en font autant, se distraient, se gaspillent, s'usent, évitent les responsabilités, passent comme des voyageurs uniquement soucieux de l'horizon variable et de l'heure fugitive ! A Lourdes, un remords s'est éveillé en lui; il a compris la solidarité humaine devant cette leçon de choses, devant ce spectacle touchant de Marc brancardier, de madame de Thève brancardière. — Ne daigneraitelle pas l'aider à devenir meilleur, lui si imparfait, en lui tendant la main, tout en récompensant son neveu de ses bonnes actions?

— Nous avons ici, conclut-il , deux autres compagnons de notre jeunesse, les frères Yimor.

Ils ne croient à rien. Je projetais de vous les présenter. Voilà une conversion à entreprendre. N'en aurez-vous pas le courage ? Vous ne risquez pas grand'chose. Si vous êtes mûre pour le cloître, vous n'avez rien à craindre. Prenez garde. Votre relus pourrait signifier que vous êtes peu sûre de vous-même et de votre vocation.

Discours habile. Notre pieuse héroïne a Thé roismede sa piété. Convertir les gentils, M. Jacques Noroy l'explorateur , le docteur Claude Vimor, son frère le peintre Marius, est œuvre à tenter. Surtout, il ne faut pas, quand on appartient aux saintes milices, donner aux mécréants la satisfaction de vous voir reculer devant eux- Il importe d'affirmer sa foi en acceptant la lutte, en s' exposant à l'épreuve, ce qui démontre la certitude où l'on est d'être inébranlable. — Constatons enfin que Jacques s'était animé peu à peu, que sa voix avait pris à son insu des inflexions harmonieuses, qu'une séduction se dégageait de lui, sincère en son effort, généreux par le sentiment, ardent grâce à la jeunesse ; et reconnaissons que Renée, destinée au Carmel, étrangère à l'amour, incapable de passion, corps insensible, âme angélique, subit néanmoins l'influence de cet homme, influence qui eût été toute naturelle

si elle se fût exercée sur une vraie femme. — Et tandis qu'il redoublait d'instances, fixant de ses regards madame de Thève, il remarqua plus encore combien elle paraissait jeune en ses vêtements noirs accentuant sa blancheur d'épiderme...

Bref, il fut convenu que Renée accepterait pour le lendemain une promenade au Lac, tout proche de Lourdes, — à moins que son directeur de conscience, à qui elle se réservait d'en référer, ne s'y opposât absolument. •— Jacques se retira tranquille, puisque ce directeur était l'abbé de Rieux, dont la promesse de neutralité avait été formelle.

Le lendemain matin, tout prend un air de fête. Une vapeur dorée, dès l'aube, orne levai, égayé les montagnes ; le soleil jette de la joie à travers l'espace, lance de la vie par ses mille rayons, pique de ses flèches sans nombre le front des créatures, pour y enfoncer avec la lumière toutes les espérances et toutes les énergies. L'atmosphère est déjà chaude; mais la terre garde sa fraîcheur, grâce aux sources vives qui tombent en cascades du haut des collines, grâce aux eaux courantes dont les prairies sont sillonnées, grâce

à la rosée nocturne qui brille encore à la cime des brins d'herbe, aux corolles des fleurs: c'est une cristallerie de gouttes d'eau, une parure de diamants humides ; c'est la mise en scène somptueuse et charmante du festin dénature, précurseur des agapes champêtres qu'organise Noroy.

Notre amphitryon s'est levé satisfait. Un regard à la fenêtre, pour s'assurer que le temps est beau. Une toilette estivale, faite de coutil blanc. Le voici devant l'hôtel delà Grotte, où stationne un landau ; il surveille l'installation, dans le coffre de la voiture, du couvert, des victuailles, de la tisane de Champagne. On n'a plus qu'à partir. Jacques attend ses invités, qui ont tous exprimé le désir de venir à pied de chez eux.

Les frères Vimor, à la première ouverture, ont poussé les hauts cris. Le docteur déteste les raouts plus ou moins mondains où un certain décorum est de rigueur; il n'a nulle envie de fréquenter une bigoie telle que madame de Thève; il ne saurait surtout renoncer à sa bonne pipe familière. Quant à l'artiste, l'idée de passer plusieurs heures auprès d'une femme lui tourne sur l'estomac ; il ne pourrait digérer à l'aise. Il est d'ailleurs venu à Lourdes pour esquisser des pèlerins, non des pèlerines; jamais ses pinceaux

ne se prosLi tuèrent jusqu'à reproduire les traits de cette moitié ratée du genre humain. Et il avait eu soin de citer Schopenhauer, Nietsche, Baudelaire et quelques autres.

Il fallutqueNoroy fîtappelà leur vieille amitié pour Marc et pour lui. Les jumeaux avaient fini par se rendre. Ils s'étaient même engagés à paraître dans leur tenue la plus distinguée.

Ces deux petits gentlemen qui descendent la rue, sur la gauche : ce sont eux. Jacques sourit en les apercevant. Le docteur Claude est vêtu de noir, suivant son ordinaire; mais son linge paraît avoir été blanchi à Londres, sa chevelure est peignée avec soin, sa barbe enduite de brillantine; il porte des gants de fil. Marins, lui, est un chef-d'œuvre d'esthétique : escarpins vernis à bouts très pointus; chaussettes verdâtres; pantalon à carreaux; large ceinture de foulard noisette remplaçant le gilet; veston dit rasetaille, couleur de banane mûre; cravate mauve à pois; canotier dont le ruban figure un arc-enciel, le spectre des sept couleurs, la palette même d'un peintre. Ses doigts, dont il a poli les ongles, manient un jonc terminé par une tête de nègre.

Congratulations. Poignées de mains. L'artiste

dissimule un album et des crayons, qu'il emporte pour le cas où il trouverait à croquer quelque type de jeune paire. Le médecin avoue qu'il a sur lui sa bouffarde, et qu'après le déjeuner il se défilera derrière un buisson pour s'entretenir avec elle.

Et Marc? Et Renée?

Un couple monte la côte, à droite. Cette silhouette robuste, haute et fière, sous un complet havane, c'est sûrement notre gentilhomme. Jacques, à côté de son camarade, cherche madame de Thève en ses vêtements noirs. Il ne l'aperçoit point. Marc, toutefois, n'est pas seul; il escorte une enfant de taille moyenne, portant une robe grise dont le corsage est orné d'une rose. Tous deux se rapprochent; on les distingue mieux; les voici au seuil de l'hôtel...

L'enfant n'est autre que Renée, méconnaissable, souriante, exhalant un parfum de renouveau. Noroy laisse échapper son impression, qu'il formule à peine, tout bas, qu'il préfère garder pour lui :

— Elle ressemble à une fleur.

A pleine voix il ajoute :

— Vraiment ce matin embaume. Partonsnous?

Mais Renée, tout d'abord, tient à connaître Simoun. Elle aimait les chevaux naguère ; elle a entendu vanter par son neveu et par Noroy l'étalon arabe. On se rend donc à l'écurie; elle ilatte de la main l'encolure de la bête fine, qui la regarde d'un œil brillant et hennit de plaisir. — Alors on s'installe en voiture, Renée et Marc au fond, Claude et Jacques devant, Marins sur le siège, à côté du cocher en béret bleu. On est parti. Parmi les claquements du fouet, on grimpe la rue étroite, on traverse les rails du chemin de fer, on s'engage sur la route de Pouyfètre, d'où la vue domine Lourdes, avec la haute chaîne pour horizon.

Rencontre de deux landaus. Echange de saints. Le premier renferme la noble dame à profil d'orfraie remarquée par Noroy à l'hôpital, soit à cause de ses armoiries portées au cou, soit à cause de son caractère manifestement acariâtre en dépit de la dévotion. Elle paraît fort en courroux. A côté d'elle est assis le missionnaire aux transpirations continues ; en face, la jeuneBeige minaudière babille avec l'ecclésiastique. — Dans l'autre équipage, le chanoine Mouron, encadré par ses trois compagnes, se prélasse, clôt à demi les yeux, entr'ouvre la bouche pour humer les

effluves matinaux, lesquels seront salutaires à sa précieuse santé.

Jacques ne peut retenir une critique :

— Voilà une femme dont la piété devrait bien adoucir les angles ; et voici un bonhomme que j'ai pris en grippe depuis que je connais son attitude envers l'abbé de Rieux.

— Un peu d'indulgence, réplique la gentille enfant qui sert à Noroy de vis-à-vis. Il fait si bon aujourd'hui que nous serions inexcusables de ne pas donner, nous du moins, l'exemple de la bonté.

Sa voix résonne, claire, comme un timbre d'argent. Un sourire épanouit son visage. Noroy la regarde : aujourd'hui, elle ne semble guère avoir plus de seize ans. Les prunelles sont bleues, les cheveux blonds, les lèvres roses, encadrant les petites dents laiteuses. L'épiderme, lui aussi, est rose. Toute pâleur a disparu. Oubliés, cette chair de cire, ce teint de cellule ou de tombe. On voit courir sous la peau un sang pur, un sang généreux. C'est la vie qui colore ces joues, c'est la jeunesse qui donne à ces yeux un regard aimable, curieux des beautés delà nature, presque étonné de les découvrir, presque surpris de les admirer.

Elle parle. On l'écoute. Marius lui-même, sur le siège, se retourne pour l'entendre. Que ditelle? Peu de chose. Un rien. Mais son babil est une mélodie, son haleine une fraîcheur, sa vue un réconfort, sa compagnie une joie.

La voiture quitte bientôt la grande route, tourne à gauche, enfile un chemin qui traverse les prés. On arrive au lac quadrangulaire, avec des bords ombreux où croissent des roseaux.

— Une barque! s'écrie Renée, battant des mains.

On descend. On naviguera. De Thève saisit les avirons.

— Il me semble, observe Jacques, que nous partons pour l'inconnu. Rien à craindre : nous avons un maître nautonier dans Marc, un officier de santé dans Claude. Marius sera commissaire, organisateur à bord de fêtes artistiques. Moi, je ferai le point.

— Et moi la cuisine, déclare la voyageuse.

— Nous accosterons à quelque terre nouvelle, où l'on ne connaîtra ni le mal ni la douleur, où il n'y aura ni hommes ni femmes, rien que de beaux et nobles enfants, tous gais. Nous redeviendrons absolument jeunes, nous quatre, n'est-ce pas? mes amis.

— Quant à Renée, dit Marc, elle n'aura qu'à demeurer ce qu'elle* est ce matin : une adolescente...

— Une novice échappée au couvent, lance Noroy. que menace un index minuscule prestement levé.

L'eau est profonde, le ciel s'y reflète. Le bateau glisse, parmi la tiédeur du jour. On fait le tour du lac, puis on accoste sous un bouquet d'arbres. Jacques saute sur la berge, offre la main à Renée, ensuite le bras pour la conduire jusqu'à la table dressée en plein air. Et il lui apparaît, en réalité, que cette créature est une fillette, et que, s'il était son père, il en serait très orgueilleux.

Dès le début du repas, un incident. On présente une volaille froide, en gelée. Le docteur la découpe au bout d'une fourchette, avec dextérité, comme il ferait une autopsie. Chacun se sert, sauf le peintre.

— Pas de poulet, monsieur Vimor? interroge Renée.

— Jamais de viande, madame.

— Mariusest un végétarien, explique son jumeau. Il prétend que se repaître d'un animal, c'est presque se conduire en anthropophage.

— Passe encore si nous mangions du singe, déclare Noroy.

— C'est gentil, cette exagération-là, opine la jeune femme.

— J'ai vu dans un de mes voyages des Hindous encore plus exagérés. Ils portaient constamment un bandeau sur la bouche, de peur que leur souffle n attirât et ne détruisît les insectes épars dans l'air.

— Un jour, poursuit le savant, la science, — cette science dont certains proclament la faillite, -— permettra de vivre sans mastiquer. Il suffira de mêler quelque vapeur nutritive à l'atmosphère que nous respirons. En attendant, mon frère se repaît d'herbages, tel un veau. Et il ne boit que de l'eau claire, comme un anachorète. Ajouterai-je qu'il ne fume pas?

— Une vraie demoiselle, dit madame deThève.

— Une demoiselle..., fait Noroy : voilà qui ne serait point un compliment pour lui. Il faut vous dire, madame, que notre esthète a horreur du sexe auquel nous devons Ciboule, Sy bille et Cybèle.

Le peintre voudrait arrêter la parole aux èvres de Jacques. Il se livre dans ce but à la mimique la plus expressive, d'ailleurs sans aucun

succès : Noroy, de Tiiève et même le docteur édifient la jeune Renée sur la misogynie de Marius. Alors celle-ci est prise d'un fou rire qui éclate en perles sous la feuillée, tandis que le misogyne s'excuse tant bien que mal. Maintenant elle s'adresse à ce dernier, lui demande avec grâce d'oublier qu'elle est femme, de ne voir en elle qu'un simple camarade, un compatriote du Forez.

On est au dessert.

— Monsieur Marius Vimor, dit-elle, ne fume pas, c'est entendu. Mais son jumeau?

— Faites excuse, madame, je n'ai ni cigare ni cigarette.

— Et votre bonne petite pipe?

— Oh! madame...

— Je suis sûre qu'en la cherchant bien , vous la trouveriez dans quelque poche. Allumez-la donc, monsieur Claude, c'est moi qui vous en prie. — Quant à notre peintre, puisqu'il nous humilie tous par son manque de défauts, il mérite un châtiment. Pour sa pénitence, il fera mon portrait.

Comment répondre par un refus? Elle s'est levée. Elle s'assied sur la mousse. Et l'ombre des' arbres caresse le frais visage, la blonde cheve-

lure, la robe légère où s'affine le corps charmant, mince et souple, pareil à une tige. Le soleil est au zénith, épand ses Ilots de clarté, allume un incendie jusque sous les frondaisons. C'est une après-midi brûlante, qui fait courir la sève aux veines des végétaux et des êtres On dirait làhaut une fournaise d'azur, en bas une baignoire de flamme.

L'esthète joint les mains comme pour une adoration. Un vers de Sophocle chante dans sa mémoire :

0 sainte lamière, oeil du jour d'or.

Et il murmure :

— Dans Athènes, les jeunes garçons se couronnaient d'hyacinthes, les jeunes filles de myrthes...

— Bon! dit le docteur, voilà Marius qui daigne évoquer les vierges grecques. Le voilà qui accepte de dessiner une femme française. C'est à n'y rien comprendre!

Le jeune homme, en effet, son binocle sur le nez, s'est placé face à madame de Thève, et son crayon en trace l'image consciencieusement. "Renée a pris un air mutin; ses longs cils ne cachent pas la gaîté de ses yeux.

— Une fleur qui rit, observe Noroy.

Et l'esthète ajoute, réminiscence d'Homère :

— La servante céleste que la nymphe Héro avait conçue en respirant une rose.

Cette évocation d'Hébé est juste, autant que le mot de Jacques. Oui, c'est bien là, dans sa forme délicate, sous ce limpide ciel, à l'ombre de ces arbres, la divinité qui personnifie la jeunesse, — la toute première jeunesse à peine sortie de l'enfance, non encore épanouie pour les prochaines amours. — Et c'est aussi la fleur aux pétalesquis'entr'ouvrent, la fleur qui vientd'éclore, avant le baiser de Zéphire.

Elle rit. Tout semble rire autour d'elle : les mobiles feuilles, les roseaux flexibles, les gouttes d'eau frissonnantes de joie à la surface du lac, les insectes qui tourbillonnent en essaims, les oiseaux qui battent des ailes, les atomes vibrants, emportés dans l'air en une ronde enchantée, les souffles envoyant à tous les échos on ne sait quelle chanson d'espérance, on ne sait quelle musique de vife heureuse.

La séance prend fin. Renée est libre, satisfaite d'abandonner sa pose. D'abord, elle admire l'œuvre où l'artiste vient de la reproduire en toute fidélité, dans sa fleur de jeunesse. — Puis

Ii2 l'amoureuse foi

elle court à travers les herbes, poursuivie par son neveu, lui rappelant leurs jeux d'autrefois. La journée est chaude, l'atmosphère embrasée. Les jumeaux s'étendent sur le dos : l'un savoure sa pipe, en proie à une paresseuse béatitude; l'autre, pris d'un demi-sommeil, regrette peutêtre sa complaisance anti-esthétique pour un être féminin. Jacques s'évente; Marc est haletant. Seule, la jeune créature demeure fraîche, alerte et musclée, allant toujours sans coquetterie, avec l'ingénue vivacité d'une petite fille. Et il semble que tout vibre comme elle aux profondeurs de la campagne verte ou de l'air doré. Elle revient : c'est de la grâce qui marche. Elle s'approche, fleurant les herbes des prés, le foin que chauffe le soleil. Elle fixe sur Noroy ses grandes pupilles couleur bleu d'âme, de grandes pupilles chastes; elle lui dit, de son timbre argenté, aux notes de franchise :

— Etes-vous content de moi ?

— Très content.

— Je suis belle joueuse. J'avais promis d'oublier un moment mes malades et mes saintes, l'hôpital et le cloître. J'ai tenu parole, — avec l'autorisation de mon directeur, monsieur l'abbé de Rieux. — Vous ne me reprocherez pas de

m'être prêtée de mauvaise grâce à l'épreuve convenue, car j'y ai mis tout mon cœur.

On remonte dans la voiture, qui se dirige vers Lourdes. A mesure qu'on approche du bourg, madame de Tliève perd sa gaîté; lorsqu'on découvre d'en haut la basilique, elle redevient grave, un nuage de mélancolie voile la pureté do son iront, l'éclat de son regard. Le landau la dépose ainsi que Marc devant l'hôtel d'Angleterre. Jacques, en quittant Renée, la salue d'un mot :

— Merci.

L'invitation faite par madame de Tliève au docteur Vimor de fumer sa pipe vers la fin du déjeuner champêtre, avait été très sensible à celui-ci. De retour à Lourdes, en quittant Jacques, il lui dit en manière de conclusion :

— Tout de même, elle n'est pas poseuse.

Quant au peintre Marius, il fut impossible de lui soutirer une parole exprimant son avis sur la jeune femme, dont il avait conservé le portrait au crayon, avec promesse de lui en faire hommage après l'avoir parachevé.

Noroy, le soir, puis le lendemain matin, eut peine à distraire son propre esprit de la transformation subie à ses yeux par Renée. Après l'avoir vue à la chapelle, à l'hospice, à l'hôtel d'Angleterre, habillée de noir bien que son deuil de

veuve fût terminé depuis longtemps, avec l'aspect sérieux, presque triste, en tout cas mystique, d'une prochaine carmélite, — voici que, de façon subite, dans sa robe grise ornée d'une rose au corsage, sous le soleil d'un radieux jour d'été, elle lui semblait une vive et gaie jeune fille, pour ainsi dire une enfant. Le sentiment qu'il éprouvait était d'une nuance particulière : elle l'avait regardé droit au fond des prunelles, lui avait parlé avec confiance ; il en avait été touché; mais ce qu'elle lui inspirait, c'était un simple désir de protection, c'était quelque chose de très paternel, — de très doux certes, assurément de tout à fait étranger à l'amour.

Il continuait à ne point comprendre le projet matrimonial de Marc. Choisir celle qui s'était donnée à un autre, — et quel autre? un vieillard, — lui eût été personnellement odieux. De plus, qu'avait-elle de la femme aux points de vue qui sollicitent le désir? Rien. Les formes faisaient défaut. Avant-hier elle évoquait l'idée d'une ombre ; hier l'ombre avait pris un corps il est vrai, un corps gentil, mais un corps de fillette. Enfin Renée serait toujours une dévote, c'est-àdire une créature soumise à l'Église, dépendant des prêtres, subissant une influence étrangère à

son mari, ne se livrant à lui qu'à moitié, incapable de développer sa raison, de devenir un esprit indépendant, de comprendre la vie ainsi que la vie doit être comprise. Il y avait là une marque déjà ancienne, sans doute ineffaçable. Renée n'avait-elle point passé l'adolescence au couvent? puis, à peine veuve, n'avait-elle pas été entourée d'ecclésiastiques, dont le zèle avait dû s'efforcer de la détourner du monde? Parmi eux, il en était d'un esprit élevé : tel l'abbé de Rieux, qui semblait bien pourtant, lui aussi, avoir encouragé la vocation religieuse chez sa jeune pénitente. 11 était certain que la dite vocation irait s'affermissant; Marc avait peu de chance de réussir en sa tentative, et madame de Thève poursuivrait sa destinée dans l'ombre froide et lugubre d'un cloître.

A cette pensée, une colère secouait Noroy, une angoisse luipoignaitau cœur. Quoi! cette enfant rieuse qui courait si gaillardement parmi la mousse à la flamme du ciel, au souffle des brises, qui s'abandonnait si pleinement à la joie d'exister, dont l'être avait été conçu pour s'épanouir dans l'expansion d'une libre existence, — cette personnification de la jeunesse en germe avait pour avenir de se dessécher loin de la nature et

loin de la vie, sans produire ni fleur embaumée ni fruit savoureux.

Ah! s'il était son père... s'il était son frère, ou même son neveu comme Marc... ne trouverait-il pas en lui l'énergie capable de libérer cette âme, d'émanciper cette conscience, d'arracher cette créature de lumière aux ténèbres d'une sorte de tombe anticipée? Ce désir d'être utile à celle qui lui apparaissait privée de secours, cette ambition d'offrir l'appui d'un bras vigoureux à cellequ'il iugeait abandonnée sans défense à des influences redoutables, ce besoin d'utiliser sa force en faveur de cette faiblesse, de se dévouer à elle, soit paternellement, soit comme un frère aîné, — voilà ce qui le dominait, et c'est dans cet esprit qu'il quitta sa chambre, descendit la rue, sinon de parti pris à la recherche de madame de Thève, du moins dans l'involontaire espérance de l'apercevoir.

Cette espérance se réalisa. D'abord, à l'hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, il ne vit que l'Anglaise préposée à la direction générale des malades ; mais il apprit d'elle que Renée avait conduit à la Grotte l'enfant scrofuleux à qui s'attachait tout spécialement sa sollicitude. En passant au niveau du magasin Soubirous, il décou-

vrit Marc installé à l'intérieur devant une vitrine, choisissant des objets pieux. Il n'entra point, évita d'attirer l'attention de son ami, gagna le devant de la basilique et prit à droite, sous l'arcade, le chemin de la source. Aux environs, sur divers points, des écriteaux étaient accrochés, disant ; « Veillez sur vos porte-monnaie . » Eh oui, jusque devant la Madone s'éveillait le souci du vil argent ; m.ême là où devait triompher la divine influence, un misérable instinct de vol glissait des mains sournoises aux poches des pèlerins...

Jacques haussa les épaules et continua sa route. Dans la chaire, le Père Ephrem, vêtu de sa cucule aux bords effrangés, paraphrasait l'ordinaire sermon sur la concupiscence et les châtiments éternels. Madame de Thève, debout à côté de son petit malade assis non loin de sœur Simplice agenouillée, écoutait le prédicateur. De nouveau elle portait sa robe de cachemire noir; elle était redevenue la brancardière, la future nonne. Parmi la blancheur du visage rayonnaient les grands yeux de rêve; les lèvres pâles balbutiaient une prière, et les mains de cire s'étaient jointes avec ferveur. Néanmoins, Noroy, la regardant, croyait retrouver en elle,

mêlée à la dévote, la fillette de la veille aux pupilles souriantes, à la bouche fraîche, aux doigts de rose. C'était, pour lui, un mélange de deux êtres très différents, opposés l'un à l'autre et pourtant fondus ensemble, la veuve, reniant, l'une grave, l'autre enjouée, toutes deux si pures qu'elles inspiraient un respect attendri, comme un respect de virginité.

Il attendit que le moine eût achevé sa harangue, et dès lors aborda madame de Thève, lui demanda si elle ne s'était point sentie fatiguée après l'excursion de la veille.

— Chut! dit-elle en mettant l'index sur ses lèvres.

Et confiant son malade à sœur Simplice, elle s'écarta suivie de Jacques, lui exposant que le petit scrofuleux avait passé la journée de la veille dans les larmes, parce qu'elle était absente. Elle en éprouvait un remords, elle ne voudrait point apparaître à l'enfant malheureux et sensible comme ayant pris un plaisir loin de lui.

— Venez, ajouta-t-elle, je vais lui chercher un verre d'eau.

— Pour le guérir? Vous croyez vraiment que ce breuvage le soulagera ?

Très sérieuse, le regard illuminé par la foi, avec une nuance de mélancolie soudaine, elle répondit :

— Je le crois.

— Pourquoi l'eau coulant de ce rocher seraitelle dissemblable, comme action, de l'eau qui coule tout auprès dans le Gave ?

— Parce que la Sainte Vierge est apparue là, et parce que Dieu ne saurait rien lui refuser.

— Mais pourquoi cette localisation de la présence divine? L'Esprit, pour les catholiques, est pourtant répandu partout.

— Sans doute.

— Alors...

— Alors, buvez.

Elle avait rempli son verre à l'un des robinets de la source ; elle le lui offrait. Il subit l'influence féminine, ne voulut point repousser la main qui se tendait vers lui. Lentement il but.

C'était là une capitulation de courtoisie. 0 respect humain l il songea :

— Si les Vimor m'aperçoivent, que ne dirontils pas !

Renée se pencha de nouveau pour puiser l'eau bienfaisante, et, saluant Jacques de sa taille flexible, de son regard profond, elle rejoignit l'enfant malade.

Notre sceptique l'observa de loin, si simple dans son acte de foi, si délicate en son œuvre de charité. 11 l'approuvait d'un tel dévoûment à la misère humaine ; pourquoi y mêlait-elle la plus niaise des superstitions? Qu'elle fût spiritualiste, qu'elle eût la croyance en une vie future, soit. Qu'elle entourât d'un culte la Vierge Marie, sanctification de la femme, qu'elle conçût un paradis poétisé par des ailes d'anges, ceci pouvait encore s'admettre. Mais les apparitions à Bernadette demeuraient aux yeux de Noroy presque ridicules, aussi sujettes à caution que les prodiges de la Salette, lesquels, après examen, n'avaient guère été encouragés par les pouvoirs sacerdotaux. Il entendait encore le docteur Claude Vimor lui raconter que la petite Soubi rous, gardant son troupeau, avait bien vu surgir une forme, mais qu'elle surprenait ainsi tout simplement une dame de Lourdes en galante aventure aux roches de Massabielle Pourquoi eut-on soin d'exiler du pays Bernadette, morte au couvent de Nevers? Le curé de la ville, l'abbé Peyremale, subit lui-même une disgrâce, fut relégué à l'arrière-plan par les Pères, propagandistes du pseudo-miracle, organisateurs des pèlerinages productifs. C'est par cette confrérie

fort habile que l'affaire avait été lancée, et aussi par la compagnie des chemins de fer du Midi, laquelle y trouvait un développement de trafic en voyageurs et en marchandises. — « Question de gros sous, concluait Vimor, exploitation commerciale de la bêtise humaine. »

Tout en réfléchissant de la sorte, Jacques avait rétrogradé de quelques pas ; il atteignait le bâtiment en rez-de-chaussée où précisément les Pères de la Grotte faisaient commerce d'amulettes. Là, discutant avec le sacristain à calotte noire, Marc de Thève poursuivait ses acquisitions commencées dans la boutique Soubirous. Cette fois, Noroy le rejoignit. Notre clubman portait plusieurs cartons remplis de chapelets.

— En voilà, s'exclama son ami, de quoi sanctifier tous les boudoirs parisiens oii pontifia ta fantaisie. N'oublie point dans ta répartition notre très catholique Pépita Gomez.

— Ne plaisante donc pas ainsi sur des sujets qui tiennent à la conscience.

— Je n'aurais garde, pas plus que je ne l'ai fait pour les gris-gris du Soudan. Permets-moi seulement de te demander à qui tu destines ces bijoux dévots.

— A mes fermiers du Forez, à nos paysans

1Î54 l'amoureuse foi

de Saint-Just qui n'ont pu faire partie du pèlerinage, et à qui j'ai promis de rapporter un souvenir de Lourdes.

— Et c'est le suave curé Ledru qui exécutera un signe de croix sur ta verroterie?

iMarc expliqua que les chapelets seraient bénits sur place, à la basilique. Il existait deux espèces d'indulgence : les rosariées et les brigittées. L'intervention du Rosaire assurait cinq cents indulgences par grain, celle de sainte Brigitte trois cents seulement. Au reste, de Thève se rendait dans ce but à la crypte sans plus tarder, si bien que Jacques l'y accompagna.

Au fond d'une galerie en forme de voûte, ils trouvèrent la porte close de la sacristie, devant laquelle une dizaine de personnes attendaient, chargées de paniers ou de boîtes. L'huis ne tarda pas à s'ouvrir ; sur le seuil, parut un ecclésiastique en surplis, qui déclara vivement :

— Je vais indulgencier en bloc.

Il dessina à travers l'espace un geste qui parut machinal à Noroy.

— Vlan! murmura celui-ci. Gomme c'est simple!

Le prêtre ajouta :

LA MOUREUSE FOI 155

— Tout ce que vous avez sur vous est compris dans l'indulgence.

Marc était un peu confus de la hâte presque brutale avec laquelle avait été bâclée l'opération. Il s'attendait aux sarcasmes de son camarade. Celui-ci s'en abstint, se bornant à lui poser une question :

— As-tu songé à quelque beau chapelet pour madame de Thève ?

Certes Marc n'avait pas oublié Renée ; il avait choisi ce qui se faisait de plus riche et tira d'un écrin le bijou monté sur or.

Jacques laissa échapper un soupir :

— Lorsque madame de Thève, dit-il, prononcera tristement ses vœux dans la nuit d'un cloître, lorsque les ciseaux cruels trancheront sa chevelure, c'est ton chapelet dont les grains défileront entre ses doigts glacés. — Or, voici que ce bijou, pour moi, en évoque un autre ; voici que je me représente la jeune femme joyeuse à l'Opéra, sous l'éclat des lustres, triomphalement coiffée, un collier de perles étalant sa blancheur sur la neige du cou...

— Il y a peut-être dans ta vision un présage. Elle était si gaie durant notre promenade au lac. Je ne désespère pas de modifier

sa vocation, — avec ton aide, mon ctier ami. Jacques ne répondit point. Il regardait au ciel un tout petit nuage blanc, très pur, qu'un souffle d'air poussait vers un but ignoré.

Le soir, après un dîner médiocre eti son hôtel, avec l'insuffisante distraction d'examiner la table voisine occupée par le quatuor belge, père hydropliobe, mère hydropique, filles hydrocéphales, Noroy rendit visite aux Vimor installés dans une modeste auberge. Tout de suite, le peintre l'entreprit, lui citant le vers connu d'Alfred de Vigny :

La femme, enfant malade et douze fois impure,

puis encore ceux-ci :

Ed se jetant de loin un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Marins brandissait un calepin. Il l'ouvrit, et, parmi les notes manuscrites que sa plume y avait consignées, il lut :

— Du philosophe grec Philon : « La femme n'est qu'un mâle imparfait. » — Je ne veux point citer davantage les anciens, ni m'appuyer, soit sur la Bible, soit sur les Pères de l'Église.

Gonnais-tu seulement le chapitre écrit sur les femmes par La Bruyère? Écoute ce passage : « A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n'y a personne qui doute que ce soit un héros qui doive un jour la charmer : son choix est fait, c'est un petit monstre qui manque d'esprit. » — Voici ce qu'en dit pour sa part Alexandi'e Dumas fils, d'ailleurs un peu pompier : « La femme est un être circonscrit, passif, instrumentaire. disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir. C'est un ange de rebut. » Jacques l'interrompit :

— Gageons que tu vas invoquer Schopenhauer.

— Parfaitement. — « La femme, déclare-t-il, est affligée d'une myopie intellectuelle qui lui permet de voir avec une grande pénétration les choses près d'elle ; mais son horizon est limité : ce qui est lointain lui échappe. » — Quant à Nietsche...

— ^'oyonsNietsche.

— Pour lui, « la femme est avant tout un chat et un oiseau, au meilleur cas une nourrice ».

— Bravo! fit le docteur, des griffes, un bec et des mamelles.

L'esthète, glabre, imperturbable, continua : — A lire dans la Sonate à Kreutzer ces lignes de Tolstoï : « On sort de soi-même, on jette dans le moule humain qu'on a choisi le fond obscur de son âme et l'on admire la statue qu'on vient d'animer. On lui chante des chansons qu'on croit à sa gloire et qui ne sont qu'à la notre ; puis, si la femme est forte, on se heurte ; si elle est faible ou douce, on l'effraye ; mais on ne la pénètre pas. » — A lire encore cette phrase de Richepin : « Vous avez baisé cette femme sur les lèvres, et vous croyez la connaître! Moi, j'ai bu de sa salive, de ses larmes, de sa sueur, de son sang, et je ne sais pas encore au juste de quelle couleur sont ses yeux. » — Qu'en dis-tu, Jacques? Futile et coquette, hypocrite et fausse, la femme : Ce n'est pas d'aujourd'hui que date sa manie dese vaselinerlederme. Avant le déluge, l'ange Azraël apprit aux filles des hommes l'art de se farder, et le prophète Jérémie criait aux Juives : « En vain vous vous peindrez le tour des yeux avec de l'antimoine ; vos amanfs vous mépriseront. » — Ovide a laissé tout un poème sur le cosmétique. La favorite de Néron, Poppée, ne voyageait que suivie d'un troupeau de cinq cents ânesses, afin de prendre des bains de lait...

l'amoureuse foi . 1o9

— Et actuellement, interrompit Noroy, Pépita^ danseuse des Folies-Trompettes, se parfume en pressant dans son tublejus de cinquante mandarines. — Et au pays des mousmés, les Japonais, — tu m'entends? les Japonais eux-mêmes se couvrent d'un tatouage appelé niki ne jiban, ce qui signifie : chemise de chair, — sans compter que nos vieux beaux de France teignent le poil de leurs moustaches et que nos délicieux éphèbes rosissent la corne de leurs ongles.

Marius ne releva point cette critique à l'adresse des êtres virils. Il poursuivit avec une sorte de rage :

— Sont- elles d'ailleurs assez perfides et cruelles! La grecque Parisiatis invitait à sa table la victime condamnée par elle et lui servait une tranche de gibier découpée à l'aide d'un couteau dont un seul côté de la lame était enduit de poison. Cléopâtre versait dans ses verres des feuilles de roses ; Catherine de Médicis envoyait en cadeau une paire de gants; Diane de iMéridor offrait une orange avec son plus doux sourire; madame Lafarge...

— Je ne sais, observa le docteur, de quelle tarentule est piqué mon frère depuis notre déjeuner aux champs. Il ne cesse de me fatiguer les

oreilles avec ces tirades contre les femmes. — Il en faut pourtant, des femelles, ne fût-ce que pour permettre aux mâles de se reproduire.

Marins avait quitté la pièce, était passé dans la chambre voisine, celle qu'il habitait. Il en ressortit, taciturne et sombre, plus blême encore que dorJinaire, son feutre enfoncé sur le front, et, sans dire un mot, il s'esquiva. Claude et Jacques, après avoir échangé un regard d'étonné ment, eurent la même inspiration, ils perquisitionnèrent à côté : sur le parquet gisaient les fragments d'une feuille qui venait d'être déchirée. — En rapprochant les morceaux, il fut facile de reconnaître l'esquisse que le peintre avait faite de madame de Thève.

— Drôle de bonhomme ! fit Noroy.

— Oui, répliflua Claude Vimor, mon pauvre jumeau manque d'équilibre, et cela, par suite de son aversion pour la femme. J'en ai du chagrin, car tu sais à quel point nous nous aimons, lui et moi.

— D'oîi provient cet état d'âme? Aurait-il eu quelque déboire de cœur en sa prime jeunesse ?

— Peut-être.

— Bah î une maîtresse perdue se retrouve ou se remplace.

— Tu ne connais pas la structure cérébrale de mon frère. Jadis, au pays, il avait eu de l'attachement pour Séraphine Tuffet, avant que celleci eût tourné à la dévotion. En ont-ils dansé des bourrées ensemble ! La fille a bien un peu d'hystérie, mais le mariage y mettrait bon ordre ; elle est saine, le moulin de Juré est d'excellent rapport. C'était une alliance convenable pour nous qui sommes de tout petits bourgeois de campagne, sans compter que la brave femme épousée par moi, la mère de mes nombreux marmots, n'est point la fille d'un duc. — Mais voilà Marins parti pour l'École des Beaux-Arts. Changement à vue. Avec son idéal esthétique, il aura demandé à l'amour plus que l'amour ne peut donner. La grise tte d autrefois, fraîche et ronde, aimable et simple, n'existe plus, remplacée par ces gamines pâles, maigres, vicieuses, complexes, que j'ai vues au Quartier latin. On dirait des androgynes. Comme elles portent des bandeaux plats et se targuent d'intellectualité, Marius les aura prises pour des vierges de Botticcelli.

— Diable !

— Quelqu'une de ces dégénérées se sera chargée sans doute de rompre les ailes de mon rê-

veur sentimental, de mon artiste trop généreux et trop sincère. 11 retomba de si haut qu'il en est demeuré fourbu.

— Et maintenant, toutes les femmes lui paraissent des monstres, même celles qu'on épouse.

— Oh ! si l'on examine nos unions françaises, il faut convenir qu'elles n'offrent rien de réconfortant. Bête de somme ou bête à plaisir : tel est le sort qu'on fait à la créature dont l'infirmité même prouve la mission de nature, laquelle consiste dans l'enfantement. Nos jeunes gens ne se marient guère que pour un sac, et ceux de la haute, les héritiers de l'antique et orgueilleuse noblesse, donnent l'exemple de vendre leur nom; ils épousent n'importe qui : des juives pourvu qu'elles soient millionnaires, alors que ce monde aristocratique a fait de l'antisémitisme une sorte de sport; des Yankees dont les dollars puent; des rastaquouères coloniales aux piastres fleurant la traite des nègres. On ne s'inquiète pas des tares physiques héréditaires, pires que les tares morales ; on ne prend nul souci des scrofules menaçant la postérité qui naîtra.

— Ceci est le côté des hommes.

— Le côté des femmes est non moins hideux.

Vois-tu, Jacques, ma profession m'a fait toucher du doigt bien des plaies. On a dit que le prêtre est le médecin de l'âme ; je dis, moi, après Maupassant, que le médecin est le curé du corps. Et pour connaître le mal, nous n'avons même pas besoin que la cliente se confesse. Sais-tu à quel degré misérable est tombée la femme française? Eh bien, mon ami, elle se refuse à ce qui était sa joie et sa gloire : elle ne veut plus faire d'enfants. Le viol nuptial, elle le subit encore ; mais, après une première grossesse, bonsoir. Madame entend ne pas déformer sa taille. Madame ne renoncera point pour neuf mois à sa vie de plaisir. Elle est coquette... Pourquoi? Pour qui ? Pour elle, et pour un amant. — Un amant : Oui, — à une condition, c'est qu'on évitera les suites naturelles du laisser-aller. Or, il n'y a jamais sûreté complète... Alors, on va trouver le chirurgien habile, discret, d'ailleurs célèbre, lequel, par une opération payée très cher, commet le plus abominable des crimes : mutilation du sexe, assassinat de la race, anéantissement de la patrie elle-même. — Voilà où nous en sommes. — La France, ainsi, se dépeuple, ajouta Noroy, tandis que pullulent les Anglo-Saxons, les Slaves et les Germains.

— C'est l'exemple de ma bourgeoise qu'il faudrait suivre : un petit Vimor ciiaque année, mon cher.

Le docteur arpentait la salle, fi'étillantdans sa taille menue, tirant sur sa pipe fichée entre ses grosses lèvres parmi la noirceur de la barbe, fourrageant avec des doigts crispés sa crinière rebelle. Les idées lui montaient à la tête, pareilles à des fumées alcooliques ; sa parole môme l'excitait, le grisait, comme l'eût fait une liqueur. Cette question de la paternité était chez lui une marotte ; sans cesse i! y revenait médicalement et socialement.

— La femme, reprit-il, est inférieure à l'homme au point de vue du cerveau. Qu'on me cite les grandes œuvres que nous lui devons, dans la science, dans les lettres, dans les arts. Elle qui, à peine sortie des bras de sa nourrice, pose les mains sur un piano et nous abrutit de ses gammes, n'est même point capable d'écrire un opéra ou une symphonie. Il serait donc vain de chercher dans une compagne, ainsi que le prétendent certains gobeurs, un secours intellectuel, un doublement de notre être pensant. La femme est un mécanisme à enfanter, rien de plus. Choisissons-la belle, pour rendre agréable

un devoir : d'accord. Choisissons-la surtout épanouie de formes et riche de sang, puisque son rôle consiste à recevoir le germe, à le fortifier jusqu'à la mise au jour, à nourrirensuilede son lait le rejeton. Enfin, mon ami, choisissons-la intacte. Par la possession, la femme est modifiée, elle se façonne suivant son maître; mais l'empreinte du premier à qui elle cède ne s'efface jamais complètement. Après s'être donnée à l'initiateur,. elle ne peut plus que se prêter à d'autres. N'arrive-t-il pas que l'enfant né d'une veuve remariée ressemble parfois, non à son père, mais au mari défunt, à celui qui avait fait de la vierge une épouse? — Et c'est pourquoi, trouvant madame de Thève très gentille, la jugeant même, après l'avoir mieux examinée, susceptible d'être une mère, voire une nourrice, je ne souhaite pourtant point à Marc de l'associer à sa vie.

— Ajoute que madame de Thève est une dévote .

— Circonstance aggravante. Elle est une de ces femmes dont le for intérieur demeure clos, sauf pour le prêtre, lequel ramone les consciences tout comme un Savoyard ramone les cheminées. — Il arrive même que les dites bigotes, candides en apparence, noires au dedans, ont recours, dans l'espoir de se mieux blanchir l'âme, à deux

confesseurs : le confesseur de gros et le confesseur de fin. — C'est se montrer audacieux que d'en épouser une, de lui demander un fils et de risquei', somme toute, d'avoir pour collaborateur le Saint-Esprit.

Ce même soir, Jacques s'accouda au balcon de sa chambre. Il faisait une nuit lourde. Des souffles chauds passaient dans Tair, charriant des haleines de plantes ; les astres j^rojetaient à travers l'espace leurs ardeurs lumineuses, et la Voie lactée semblait une vapeur d'incandescence condensée parmi l'azur. Le jeune homme sentait battre ses artères, brûler son épiderrae ; une flamme animait ses yeux; sa poitrine se gonflait puissamment. Des impressions de voyage lui revinrent à la mémoire : le souvenir de tendres ou lascives exotiques s'endormant contre son cœur. 11 étira ses bras musclés dans la direction de l'inconnu, plongea son fier regard vers l'énigme des mondes, offrit sa bouche avide à la mystérieuse ambiance... Et il lui parut qu'il avait des baisers plein les lèvres, de la passion plein l'âme, et qu'un besoin de volupté, un désir de possession le dominait, large, profond, immense, — inassouvi.

Il avait fait une après-midi caniculaire. Jacques était resté à l'hôtel de la Grotte, derrière ses Persiennes fermées, en costume vaguement colonial, étendu sur son lit, se livrant aux douceurs d'une demi-sieste, comme s'il eût été au centre de l'Afrique ou dans la République de l'Equateur. A six heures, il descendit vers la basilique. Sous les arbres, le peintre Vimor déambulait, son carnet à la main, ce fameux carnet rempli de notes dont il avait servi la veille à Noroy quelques échantillons. Apercevant ce dernier, il courut à lui; et comme la victime faisait mine de s'échapper, il le retint par un revers de sa jaquette.

— Tu me trouves rasant? dit-il.

— Dame! Après une journée de braise, je re-

1GS l/AMOURhlSE FOI

doute ton contact tiévreux, moi qui aspire à la fraîcheur.

— Rien qu'un mot. x\s-tu remarqué à quel point la femme procède incontestablement de la bête? Elle en garde le pelage. Sa chevelure est une toison de fauve.

Sur ce, Marins lâcha son ami et, farouche, s'éloigna d'une allure saccadée.

Jacques poursuivit sa route, dépassa la Grotte où, à celte heure tardive, n'étaient plus prosternés que de rares pèlerins, puis s'engagea sur la promenade qui s'allonge au bord du Gave. Elle était déserte ; et pourtant les grands ormes offraient là l'ombre de leurs feuillages que n'avaient pu traverser les rayons du soleil. Le chemin ne tarde pas à s'élever au-dessus de l'eau, tout en se rétrécissant. Notre explorateur ignorait ces parages; il allait à l'aventure, les poumons dilatés par l'air encore chaud, et il regardait droit devant lui, quand il aperçut...

Cette silhouette grise, nul doute : c'est Renée. — Elle marche lentement, il semble qu'elle médite. Telle un poète lisant son bréviaire, sans doute elle est en oraison et dit son chapelet. Le jeune homme hâte le pas, la rejoint. Elle est

si absorbée qu'elle ne l'a pas entendu venir. U la dépasse, s'arrête, lui parle :

— Je vous salue, madame, pleine de grâces.

Elle lève les yeux... Oh! la suave et noble lumière, qui dit l'âme de suavité, l'âme de noblesse.

— Je trouble votre prière ? demande-t-il.

— Je ne prie pas. Je fais de l'hygiène.

— De l'hygiène, vous, un pur esprit !

— J'ai parfois des besoins d'exercice, des envies de me remuer, de changer de place. Alors je quitte l'hôpital et l'église; je monte au calvaire, d'où la vue est admirable ; je viens surtout par ici, car j'ai une prédilection pour ce bord de l'eau, agreste, où je trouve d'ordinaire la solitude.

— Comment pourrez-vous-vivre au couvent, entre quatre murs, à genoux sur les dalles ?

— On s'accoutume à tout avec de la volonté.

— Si vous cherchez la solitude, je crains d'être importun. Voulez-vous que je me retire?

— Vous ne m'importunez pas. Allonsensemble jusqu'à la fontaine... Car il y a une fontaine au bout de ce sentier.

— Miraculeuse?

— Non.

— Une eau simplement laïque... Me donnerezvous à boire comme hier?

— Ce ne sera point pour l'âme.

— Ce sera donc pour le corps, bien assoiffé après une telle température. Puisque vous le permettez, je vous accompagne. Au reste, n'êtesvous pointa demi mondaine aujourd'hui? Adieu la robe sombre. Vous avez revêtu la même toilette qu'à notre déjeuner du lac. C'est celle que Marins a reproduite dans son croquis.

Noroy songe que l'esquisse n'existe plus. Il conte la scène de destruction à Renée, qui proteste gentiment :

— Ceci est très mal. Votre ami devait me donner ce dessin ; il ne l'avait conservé que pour le mieux finir. Une promesse est une promesse, vous le lui signifierez de ma part.

Le chemin s'est élargi. Maintenant les pins le bordent, très noirs, formant une voûte étrangement obscure.

— On se croirait en enfer, observe Jacques.

— Voyez à côté, dit-elle, quel paradis !

Sur la droite, en effet, le Gave a décrit une courbe, s'est éloigné, roulant ses eaux très blanches et laissant sous le ciel très bleu un large espace garni de prés très verts.

— Je ne me trompais pas : nous sommes chez Pluton, car voici là-bas des damnés de notre connaissance.

Une voix a:igTe glapit. L'ombre d'une vieille à profil satanique cherche querelle à deux autres ombres : la première jeune, en jupon, ayant l'apparence diablement excitée ; l'autre portant soutane et qui semble sur des charbons ardents, à en juger par la sueur d'angoisse qu'étanche vainement un foulard. En s'approchant, notre couple reconnaît, assis sur un banc de pierre, la Belge aguichante, le missionnaire barbu aux transpirations excessives, enfin la dame aristocrate dont la bigoterie n'améliore pas le caractère vraiment infernal. — Avec un salut, les promeneurs passent. Jacques murmure à Renée :

— Vous voilà compromise.

— En quoi? ré plique-t- elle, son chaste et franc regard posé sur celui de son compagnon.

— Gageons que cette sorcière criera au scandale, pour nous avoir aperçus en tête à tête.

— Quel scandale ? Je ne vous comprends pas... Tenez, nous arrivons à la fontaine.

Un filet d'eau coule du roc ; dans une anfractuosité, on a placé une statuette de la Vierge. Madame de Thève s'agenouille, et Jacques, le

Iront nu, la contemple avec une émotion singulière. Elle s'est relevée, elle est là devant lui, toute droite; le soleil l'illumine. Transformation merveilleuse : ce n'est plus l'être impalpable, fait pour la profondeur des églises ; ce n'est plus l'enfant gracile, alerte et rieuse d'une matinée champêtre ; — c'est une femme !

— Nous rentrons, dit-elle.

Lui, voudrait éviter le groupe dévot, le groupe malveillant, aperçu tout à l'heure sous les pins. En poursuivant par la gauche, quitte à gravir les pentes, on doit contourner la colline et retrouver en arrière un chemin qui ramène vers Lourdes. Noroy est un explorateur ayant fait ses preuves ; on peut avoir confiance en lui. Pourquoi ne pas aller à la découverte? — Renée consent. Elle marche. Il la suit, admirant ses formes qui se révèlent pour la première fois, extasié devant ce chef-d'œuvre humain qu'il ignorait jusque-là. Est-ce donc elle qui est différente, sous l'influence de la riche nature et de la chaude journée ? N'est-ce pas lui plutôt qui la voit autrement, qui sent de façon nouvelle, après la soirée delà veille où ardait en un transport sa virile jeunesse?

Ce cou qui s'allonge et s'arrondit, cette gorge

qui se gonfle, ces hanches qui saillent, ces bras aux contours d'anses, éveillent chez lui l'idée d'une amphore vivante. C'est de l'art antique. Disparue la fillette française, éteinte la madone chrétienne : salut à l'image de la perfection grecque, épanouie dans sa grâce immortelle, pour la joie des yeux et l'ivresse des cœurs !

Taille souple, buste ferme, nuque soyeuse, peau duvetée ; corps sinueux et droit, tendre et fort, idéal et sain, doux et fier. Immobile : une statue. Mouvante : une déesse. Immobile et mouvante : la personnification même de la vie.

Jacques songe aux créations mythologiques, à Minerve, à Diane, à Cypris aussi, aux dryades sylvestres, aux nymphes des sources ou des bois, telle cette Galatée que dépeint le vers de Théocrite: — «Toute blanche, toute de lait, beauté des amours. »

Et il croit encore voir apparaître la fille de Léda, HélènelaTyndaride, pourqui deux peuples allaient à la mort, celle que le même poète, en ses idylles, nomme : — « Hélène, dont les yeux contiennent tous les désirs. »

Cette femme échappe à la théorie de l'esthète Marius, on ne saurait l'exprimer par un simple

i'i l'amoureuse foi

Leitmotiv; elle est diverse, elle est symphonique. Dans la crypte ou à l'hospice, elle fut un adagio pur, hymne de foi et de charité. Pendant la promenade au lac, elle fut un allégro vif, couplet disant le rire presque enfantin. Maintenant, elle est un andante profond, musique de rêve et de réalité, d'espoir et de certitude, où se fondent délicatement, puissamment tous les harmoniques humains, tl émane d'elle un murmure de mélodie, une romance sans paroles, que perçoit l'oreille de son jeune compagnon charmé.

Cette idée hante Jacques, et il ne peut se retenir de poser la question :

— Vous êtes assurément musicienne?

— Je chantais jadis. Aujourd'hui je me borne à jouer de l'orgue.

— Il est certain que vous devez chanter, — comme on respire. Vivrait-on sans la musique? Moi-même, je suis pianiste. J'ajoute que, fût-ce au désert, dans la brousse ou dans le steppe, j'ai toujours rencontré, à défaut de clavecins, des instruments de bois ou de métal, plus ou moins primitifs, accompagnant la voix humaine pour des psaumes religieux ou des refrains d'amour.

— Combien il serait délicieux d'entendre un orchestre et des chœurs dans la grande nef de

Lourdes, ornée de toutes ses bannières, éclairée de tous ses cierges !

— Qu'y voudriez- vous faire exécuter?

— Je choisirais le me3se en ré de Beethoven. Je me rappelle son exécution au Conservatoire, et à quel point je fus émue notamment kVAgnus

Dei. — Ah ! cet Agnus Dei Il débute par une

strophe si douloureuse, qui peint la souffrance de l'homme, avec le cri répété de Miserere nobis.

— Oui, notre humanité est misérable. J'en ai conscience depuis mon arrivée dans ce pays, depuis que j'ai vu les pèlerins couverts de plaies, paralytiques ou aveugles. Et mon cœur, je vous ie jure, a battu en écoutant, devant le parvis de la basilique, lors de la procession, les litanies désoléesdetous ces malheureux qui sollicitaient en vain l'intervention providentielle.

— Non, pas en vain.

— Mais si la douleur existe, la joie existe, elle aussi. J'en atteste cette lumière qui est le rire du firmament, ces eaux courantes qui folâtrent, cette verdure dont s'épanouit chaque brin d'herbe, ces arbres où s'abrite la gaîté des oiseaux. Le devoir de l'homme ne consiste-t-il pas à jouir de ces biens qui lui sont offerts? L'heure est fugitive: profitons en. Le bonheur

passe: saisissons-le. Ce n'est point la messe en ré que je voudrais entendre, c'est la symphonie de Beethoven écritesur VOdeà la joie de Schiller. L'andanteest majestueux; puis un ardent prestissimo final paraphrase cette invocation :

Qae le monde entier reçoive ce baiser!

— Je la connais également, l'œuvre admirable. Ce qu'y exalte le génie humain, c'est la bonté du Père qui est dans les cieux...

— - C'est la bienveillance de notre mère la Nature.

— Nous n'aurons point de concert à Lourdes, mais une solennité religieuse, avec musique, à Pau.

— A Pau?

— Dans l'église Saint-Martin. Votre ami, monsieur l'abbé de Rieux, est le grand organisateur. Monseigneur l'évêque de Tarbes présidera, assisté de monseigneur l'évêque de Liège et de monseigneur l'évêque d'Héliopolis.

— Vous chanterez?

— Je vous ai dit que je ne chante plus. Mais je m'y rendrai certainement, ainsi que Marc. — Et vous y viendrez aussi..., pour me l'aire plaisir.

Jacques s'incline :

i/amoureuse foi 177

— J'y entraînerai même ces deux mécréants de Vimor, le peintre et le docteur, ce qui édifiera monsieur le curé Ledru.

Le soleil est descendu, il se rapproche de 1 horizon ; mais l'air est toujours étouffant. L'azur n'a pas un nuage; il en tombe une irradiation qui étincelle et qui brûle, des Ilots de clarté, des vagues de flamme. Les animaux et les hommes doivent peiner sous la fatigue du travail; les plantes languissent, tout en prodiguant leurs parfums.

— Quelle chaleur ! murmure madame de Thève.

— Voici fort heureusement, lui répond Noroy, que le sentier s'enfonce au milieu des chênesliège.

Les arbres, en effet, serrés les uns contre les autres, forment un dôme touffu. C'est la forêt qui s'étend au loin, déroule ses mousses et ses bruyères, allonge ses ramées où des lueurs frissonnent parmi le tremblement des feuilles, parmi la profondeur desdiaphanéités vertes. Par instants, les frondaisons moins denses découvrent la voûte du ciel, qui projette sur le bois d'émeraude comme une pluie d'or. Très vite elles se rejoignent, formant les arcades closes

r8 LAMOUP.EUSK FOI

d'un temple. Les herbes et les fleurs y agitent leurs cassolettes, y dégagent leur encens, y font une atmosphère embaumée d'exhalaisons vivantes. Toutes ces haleines versent une griserie, et, le chemin plus étroit ayant rapproché nos deux promeneurs qui allaient côte à côte, Jacques respire la jeune femme, dont le corps sain, tiède, riche de sève, sent à la fois la myrrhe et le fom coupé, l'ambre et les violettes, le santal et les roses, toutes les odeurs fraîches ou balsamiques, réconfortantes ou voluptueuses, par où les tiges et les corolles, les épidermes et les lèvres manifestent le prodige des organismes animés...

Il s'arrête, la laisse faire quelques pas en avant, pour mieux jouir de son ensemble, pour admirer davantage cette harmonie qui marche au sein de l'harmonie universelle. — Ne va-t-elle pas se perdre dans les arcanes de verdure, se dissoudre dans la glauque et fluide ambiance? N'est-elle point vraiment quelque hamadryade, échappée du tronc d'un chêne, et qui tout à l'heure disparaîtra derrière Técorce de son ordinaire prison? — Le jeune homme se hâte pour la rejoindre, la défendre contre la métamorphose imposée par un dieu : toujours ce désir de protection, qu'il

avait déjà ressenti lors de la promenade au lac; mais ce désir a changé de caractère, il n'a plus rien de paternel, il lui fait battre le cœur avec une telle force que volontiers il se croirait luimême un dieu, le dieu jaloux, maître d'imposer son vouloir.

La forêt monte aux flancs de la colline. Les arbres s'étagent, plus espacés maintenant, dressant leurs troncs nus dont les sommets seuls se couronnent de feuillages. Soudain un vent d'orage se lève et les fait chanter.

Noroy parle :

— J'ai vu à Bornéo des étendues couvertes de bambous qu'avaient troués les Malais. Parfois un souffle passe dans ces flûtes gigantesques. Couché sur le soi, on assiste à un concert, car la symphonie éolienne varie au hasard du coup de vent.

— Tout à l'heure nous songions aux chefsd'œuvre de Beethoven ; vous êtes servi à souhait.

— On dirait la voix de la mer, reprend Jacques, — de la mer qui est une ondine roulant sa chevelure sur la grève avec un bruit de baisers, de la mer qui se donne et se reprend, qui enlace et repousse, caressante, perverse, redoutable.

Renée prise peu la mer, dont Ihoi'izontale surface évoque une impression qui se limite à la terre. Ce qu'elle aime, ce sont les lignes verticales montant vers l'infini, haussant l'esprit jusqu'à Dieu.

— Cette forêt, dit-elle, est une cathédrale, avec ses piliers, ses ogives, ses flèches gothiques, avec son vitrail tamisant la lumière. Nous marchons sur le tapis de cérémonie, nous respirons l'encens, et ce que nous entendons, ce sont les orgues, les belles orgues de l'immensité, accompagnant sous les doigts de sainte Cécile des chœurs de séraphins et d'archanges.

Elle a joint ses mains, pour une prière. Jacques éclate. Un cri sort de sa poitrine :

— Ne comprenez-vous pas que la nature est ivre de joie, et qu'elle chante l'amour?

Que se passe-t-il en lui? Renée avait raison quand elle rappelait la douleur humaine, exprimée par le Miserere nohis de la messe en ré. Oui, la souffrance est au fond de nous-mêmes ; elle est aussi dans le soupir du vent, dans la plainte des eaux, dans la rumeur des arbres. Oui, les fleurs qui se pâment subissent une agonie. Mais c'est une agonie de volupté. Toute la souf france est inséparable de toute la joie : subir

l'une et l'autre constitue la loi souveraine que nul ne saurait éluder. Les pierres seules demeurent insensibles; elles ne vivent pas. Jacques se sent vivre, et sa vitalité s'exaspère, pour la joie confondue avec la souffrance, — tandis que sa poitrine saute, et que le vent souffle, et que les eaux se précipitent, et que les arbres se balancent, et que les fleurs exhalent leurs parfums de luxure, générateurs de folie.

Il regarde les yeux de Renée : jadis il les a vus gris ardoise, et, certain jour, bleus; actuellement ils lui paraissent d'un violet très foncé, presque noirs. Les cheveux, parfois sombres, parfois blonds, offrent aujourd'hui des teintes rousses. La voix n'a plus ni le timbre d'argent, ni les cordes moyennes; elle est grave et pro- ' fonde, comme l'organe d'un contralto. Cette voix passe à travers les lèvres jumelles qui furent pâles, puis roses, qui sont maintenant pourpres, colorées et savoureuses à l'égal d'un fruit. Sous l'ardeur des veines, la chair revêt des tons chauds, la force de la vie fait courir le sang, fleurer la peau, palpiter le sein. A contre-jour le jeune homme remarque sur les joues, audessus de la bouche, un velouté; il se penche vers le cou, par derrière, tandis que la jeune

femme incline la tête pour sa muette oraison : sur ce cou, la chevelure se poursuit en un duvet de soie qui se perd aux intimités du corsage... Pourquoi les paroles de Marius lui reviennentelles en mémoire'^

— « La femme garde le pelage de la bête; sa chevelure est une toison de fauve. »

L'orage s'accentue. Le ciel flamboie, la forêt brûle. Les soufiles chauds charrient les germes épars. Les plantes tressaillent, languides, énamourées : elles livrent leurs âmes 8e parfum. Le désir plane, s'abat, inspire la fièvre, exalte le mystère des sexes. . .

Jacques garde le silence. Il songe. Eh quoi, Marc pourrait faire de Renée sa femme... Sa femme! Deux pensées le choquent, toujours les mêmes :

Posséder celle qu'un autre a déjà possédée, mettre vos baisers sur la trace que laissent les baisers du vieillard défunt; mouler votre propre forme en une créature où s'est déjà moulée une forme étrangère. — Voilà ce que n'accepte pas l'instinct impérieux d'un mâle.

Choisir pour compagne une dévote; tolérer qu'elle consacre la moitié de sa vie à brûler des cierges où à poser sa bouche sur la patène; lui

sentir une âme extérieure à la vôtre, non fondue en vous, parce qu'elle appartient au confesseur. —Voilà encore ce que n'admet point la volonté dominatrice d'un homme.

Au reste, ceci concerne Marc, libre d'agir à son gré. Qu'importe à Jacques? D'où vient que l'hypothèse d'un tel mariage entre la tante et le neveu lui fait courir par tout le corps un frisson? Certes, lui-même tient trop à son indépendance pour l'aliéner jamais; de plus, être veuve et cléricale constitue à ses yeux deux vices radicaux : il se révolterait à l'hypothèse qu'une madame de Thève pût devenir madame Noroy. Épouser, non ! Qui parle d'épouser?

Mais quelle volupté de dire à cette femme : « Vous ignorez l'amour. Je vous le ferai connaître. Il y a d'autres caresses que les caresses séniles, d'autres baisers que les baisers flétris, d'autres spasmes que les spasmes de la vieillesse ou de la mort. »

Quelle volupté de dire à cette nonne : « Avant d'appartenir à Dieu, vous m'appartiendrez. Si votre chevelure doit tomber sous le ciseau, que mes mains tout d'abord la mettent en désordre ! La nuit du cloître est froide, longue; vous la passerez, ayant du moins le souvenir d'un ar-

1S4 l'amoureuse foi

-dent et trop court sommeil entre mes bras. » Combien ils sont en ce moment séparés de Lourdes, de son hôpital et de sa basilique ! Combien isolés de la foule humaine! Il n'y a plus ici, face à face, que deux êtres dans la force de l'âge et de la passion, deux êtres de chair stimulés pour une fin secrète par l'inéluctable nature...

Des éclairs sillonnent l'étendue; un fracas de tonnerre leur succède. Le firmament s'ouvre, des gouttes de pluie tombent sur le toit que forme la forôt, qui abrite nos voyageurs. Jacques installe Renée sous un gros chêne. Il a la fièvre, un délire le domine; il débite à sa compagne des paroles insignifiantes, mais d'une voix rauque, en tenant les dents serrées. — Si la foudre s'abattait sur ce gros chêne au-dessous duquel ils se tiennent, et les unissait dans la mort... Cette vision vient de traverser, rapide, aiguë, sa cervelle, et elle lui est presque chère dans sa démence, à lui <5ui juge pourtant la vie si précieuse.

Bientôt, comme l'averse diminue, Renée veut reprendre la route, en hâte de gagner la ville. De nouveau ils se mettent en chemin, continuant de gravir les pentes gazonnées que couvrent tou-

l'amoureuse foi 18o

jours les ramures. Ils vont plus haut, encore plus haut, ascension devenue moins pénible, car la chaleur s'est apaisée sous l'eau qui tombe et sous le jour qui décline. Les profondeurs sylvestres s'emplissent de teintes adoucies; les clairières du ciel montrent un azur atténué, que traversent des nuages ; les arbres secouent de temps à autre leurs panaches humides sur les mousses ragaillardies et sur les fleurs renaissantes. Nos promeneurs touchent à la cime; ils sortent des taillis, s'arrêtent à découvert pour s'orienter. Les rayons du soleil couchant, tout à coup, inondent la jeune femme. Il semble à Jacques que cette lumière n'est pas extérieure, qu'elle ne vient pas du ciel, mais qu'elle émane de la terre elle-même, c'est-à-dire de la radieuse créature avec l'éclat varié de ses propres nuances : cette lumière est blanche sur le visage: elle se fait rouge sur l'arc des lèvres, violette au fond des prunelles ; elle est, parmi la chevelure, de l'or en fusion. C'est une clarté d'apothéose.

Sous la lueur trop vive, Renée a fermé les yeux. Elle les rouvre et regarde Jacques^, en lui montrant la splendeur de l'horizon. Un son de cloches lointaines leur arrive à travers l'espace : salut de Lourdes qui se rappelle à eux.

186 i.'amoureuse foi

Madame de Thève fait le signe de la croix. Noroy l'interroge :

— Vous n'avez pas eu peur dans la forêt?

— Peur de quoi?

— De l'orage?

— Dieu veillait.

-- De l'homme?

— De quel homme ?

— De moi.

~ Gomment aurais-je eu peur de vous?

Il baisse le front sous une honte : la pudeur a ignoré le désir, ot le désir est vaincu.

Le jour va s'éteindre. Les montagnes et la vallée drapent chastement autour d'elles la parure des voiles crépusculaires. Tout s'apaise parmi le monde végétal. Une première étoile d'argent s'allume dans la paix d'un ciel de turquoise. Voici l'heure bleue, l'heure adorable et charmante, qui verse aux âmes la sérénité.

Sous les arbres, à la fraîcheur du matin, on fait cercle, — un cercle pieux. Le chanoine Mouron trône sur son pliant, entouré de ses trois Montbrizonnaises. La demoiselle belge, toujours provocante, sa cocarde au corsage, minaude en face du missionnaire, dont le gros rire ballotte les chairs molles, d'ailleurs plus sèches que d'habitude grâce à la pluie d'orage tombée la veille vers le soir. Enfin la dame de haute naissance, au profil anguleux, qui porte ses armoiries fichées au cou, tient le dé de la conversation, où se manifeste une fois de plus l'aménité de son esprit. Elle narre au quatuor de Français qui habite l'hôtel d'Angleterre ce qu'elle appelle « les aventures » de leur compatriote et voisine, madame de Thève : on donnerait à cette veuve aus-

tère le bon Dieu sans confession, et pourtant...

— Qu'y a-t-il donc? demande Sibijlle de sa voix aigre.

— Elle a un flirt, affirme l'aristocrate.

— Un roman I s'exclame Ciboule en battant l'une contre l'autre ses mains un peu épaisses. Contez-nous cela, madame.

Elle conte, en effet, ce qu'elle a vu sur la route du bord de l'eau, et elle invoque à l'appui de son dire le témoignage de la demoiselle etdu missionnaire :

— Hier, nous étions allés tous les trois en pèlerinage à la petite Vierge qu'on a édifiée non loin du Gave, au bout de la promenade des ormes. Au retour, nous nous étions assis dans la partie ombreuse où croissent des pins, et nous méditions sur les hautes questions religieuses, tout en égrenant notre rosaire. La pensée des actions mauvaises, des tentations coupables était loin de nous, — quand nous fûmes ramenés brusquement du ciel vers la terre, des anges vers les pécheurs, par le spectacle offert à nos yeux. Cette madame de Thève suivait le chemin... Elle passa devant nous...

— Eh bien, articule notre chanoine d'un ton béat, où est le mal ?

— Elle ne portait pas, comme à l'ordinaire, ses vêtements noirs. Elle était en grande toilette...

— Sa toilette grise, observe Cybèle. Je la connais. Elle est de nuance claire, et positivement elle l'avantage.

— Ce n'est rien encore. Votre Lyonnaise n'était pas seule... Elle était avec un homme...

— Un homme : s'exclame le trio de Montbrizon,

— Parbleu! dit l'abbé Mouron conciliant, elle était avec son neveu, M. Marc de Thève.

— Non. Son parent ne l'escortait pas. Auprès d'elle marchait un monsieur descendu à l'hôtel de la Grotte.

— Un explorateur, intervient le missionnaire, que je suis sûr de reconnaître, pour l'avoir rencontré il y a quelques années au Thibet. 11 se nomme Jacques Noroy.

Le chanoine et ses amies échangent un regard d'intelligence.

— Parfaitement, accentue la brune et sèche Sibylle, M. Jacques Noroy. Nous nous sommes trouvés avec lui chez madame de Thève. Il est très lié avec le secrétaire de Monseigneur, l'abbé de Rieux. L'entretien ayant roulé sur les guéri sons de Lourdes, il a pris un air assez goguenard, comme s'il ne croyait point aux miracles.

— Jésus-Maria ! s'écrie la demoiselle belge, il ne croit pas aux miracles !

Et elle roule vers le missionnaire un œil blanc.

— Mauvaise fréquentation, observe celui-ci, qui recommence à transpirer, fréquentation bien fâcheuse pour une catholique.

— Elle le convertira, déclare la blonde Ciboule en s'esclaffant.

— Ils causaient modes, ajoute non sans prétention à la finesse la charmante Cybèle à la chevelure châtaine.

— Voyons, voyons, réplique l'abbé Mouron, vous vous emballez. Il ne faut pas nlédire du prochain. Que trouvez-vous de répréhensible à ce tête-à-tête?

La vieille bigote n'a point achevé son récit. Le reste est ce qui lui paraît le plus grave. Une courte promenade le long de la rivière, passe encore! Mais elle en appelle de nouveau au missionnaire et à la jeune fille :

— Qu'est-il advenu? Nous sommes restés en place, désireux de voir réapparaître le couple. Nous avons pris patience pendant plus d'une heure. Personne. — Or, pour rentrer de la source où s'élève la statuette de la Vierge, il faut nécessairement franchir le couvert des pins que

nous occupions ; la route ne va pas plus loin, il n'y a guère au delà que des sentiers qui se perdent en forêt. — D'où je conclus que madame de Thève et son explorateur se seront égarés sous bois.

— Notez, ajoute la flirteuse, qu'il a fait un orage. Sans le secours de monsieur le missionnaire et de son parasol, j'eusse été mouillée... J'avais les nerfs dans un état...

La dame au nez en bec d'oiseau conclut avec gestes indignés et intonations glapissantes :

— Dieu sait quand ces malheureux ont regagné leurs gîtes! Il y a des chances pour que le retour ait eu lieu de nuit. Est-ce là une conduite convenable pour une veuve qui affecte la dévotion, et dont, paraît-il, on annonce même la future prise de voile?

L'abbé Mouron a relire son tricorne; il essuie avec son mouchoir de batiste un crâne qui reluit comme une bille ; sa face de ruminant, blême et affadie d'ordinaire, se colore un peu, prend une physionomie presque piquante. Il étale sur ses genoux des mains blanchies à la pâte des prélats, où se redressent quelques poils^ où s'allongent des ongles limés en pointe; les doigts boudinés, roses, tambourinent sur le drap

fin de la soutane. Son regard, souvent morne, s'avive; ses lèvres se pincent avec malice, se retroussent vers les commissures. — On lui demande son avis : il va le donner. Il tousse, et son organe a cessé d'être onctueux. L'auditoire écoute, se délecte par avance à la condamnation fortement déduite, à l'arrêt longuement motivé, sur lesquels chacun semble d'accord :

— Les desseins de Dieu, se borne-t-il à dire sans se compromettre, sont impénétrables.

.Puis, se tournant vers ses trois compagnes, il ajoute :

— C'est l'heure de l'étude, mesdames. Allons travailler à mon livre.

Or, toute cette causerie chrétienne, ces divers propos inspirés par la foi et la charité, sont parvenus jusqu'à une oreille importune. Cette oreille, placée en arrière, à une petite distance, sous la même voûte d'arbres, s'est tendue dès les premiers mots, à cause du nom de madame de Thève. Elle est subtile, rien ne lui échappe. Le corps dont elle fait partie se lève, surgit devant le groupe, salue avec raideur, tandis qu'une voix caverneuse, sortant d'un visage imberbe, articule :

— Homo liomini lupus.

Une demi-heure plus tard, Noroy, rentrant d'une promenade à cheval où il avait lassé le vigoureux Simoun pour tuer en lui-même la bête par un excès de fatigue physique, apprenait du peintre Marius Vimor à quels commentaires donnait lieu son excursion avec Renée. Il n'en fut pas surpris, il les avait prévus. Toutefois il en éprouva une émotion profonde. Il ne voulait point admettre qu'une mauvaise pensée d'autrui effleurât Tirréprochable créature. Quelle contradiction ! N'avait-il pas osé lui-même, dans le bois, sous la canicule, avant l'orage, s'abandonner à un désir fou? Il descendait dans sa conscience, en cette retraite cachée qui abrite notre vraie nature. On hésite parfois à en explorer le fond, de peur de s'y trouver indigne. Rendons à Noroy cette justice qu'il s'était, dès le soir, puis durant une nuit sans sommeil, et encore depuis son lever, sounjiis à l'examen le plus intime, le plus complet, le plus scrupuleux.

Cette analyse ne le rendait pas fier. C'est une sorte de honte qui le dominait aujourd'hui. — Que faisaient de sa personnalité une suite de rapides et changeants voyages, une jeunesse éparpillée aux quatre vents? Qu'était-il, en définitive? Peu de chose. Un coureur d'alcôves in-

ternationales et presque toujours interlopes, un aventurier de sensations superficielles, un chemineau de volupté, satisfait par un frisson de l'épiderme. Certes la femme n'était à ses yeux ni une bête comme pour le peintre Marins, ni une nourrice comme pour le docteur Claude ; mais elle se bornait à être, somme toute, une machine ingénieuse fabriquant du plaisir, une excitatrice mettant en jeu la dynamo qui était en lui. Le courant passe : on éprouve un trouble nerveux. L'étincelle jaillit : on se sent électrisé.

Et c'était là tout l'amour... Et c'était là toute la femme...

Noroy avait perdu sa mère à l'heure de la naissance; il n'avait point eu de sœur; il avait grandi sans connaître l'influence réellement féminine, sans respirer cette atmosphère de respect et de tendresse créée par celles qui d'ordinaire font une âme à la maison. Puis il avait quitté la France, très jeune, et ses liaisons n'avaient jamais été que transitoires, contractées ou rompues au hasard des étapes. Quand on débarque sur quelque terre nouvelle, on s'assure d'un gîte; le lit étant nécessaire, on le cherche autant que possible confortable.. Une maîtresse, ce n'est guère plus que l'oreiller propice aux

rêves, favorable au sommeil ; on ne s'y attache pas, on en change suivant les lieux. — Jacques voyageait sans porter avec lui son oreiller.

Or, voilà que s'éveillait chez lui une impression jusqu'alors inconnue. Madame de Thève, brancardière ou agenouillée devant l'autel, lui avait paru digne de toute estime dans son idéalité extra-terrestre ; il avait ensuite découvert en elle, au déjeuner du lac, une enfant dont il eût été volontiers le protecteur et le père : ce sont là des sentiments louables. La veille, une flambée de fièvre l'avait incendié jusqu'aux moelles; une rage s'était emparée de lui : étreindre cette créature, quelle ivresse ! — Quelle folie Ij

Quoi de plus simple, si la créature est belle? Mais comment expliquer le regret d'avoir eu ce désir? C'est même plus qu'un regret, c'est un remords qui le torture. Délicatesse envers Marc ? Non. Délicatesse envers Renée. Tout en continuant de la voir séduisante, attirante, captivante au point de vue passionnel, il rougit de sa passion ; il consentirait à mille sacrifices pour n'avoir point eu cette poussée de sexe, pour avoir ignoré en face de sa compagne de promenade des impressions auxquelles se peuvent comparer les impressions d'instinct produites

sur lui par d'autres femmes, vulgaires alors que celle-ci est toute d'exception. Pourquoi? Que renferme donc derrière le front, derrière les yeux et les lèvres, sous l'épiderme, à l'abri du sein, cette veuve dont la pudeur n'a semblé rien pressentir? Doû vient la force de pureté qui s'exhale d'elle et lui en impose à lui, impur, — comme si, en vérité, la Vierge Immaculée de Lourdes avait pris cette forme pour s'incarner ici-bas, pour lui apparaître, pour faire de lui un homme nouveau, prosterné devant une idole tout à la fois de chair et d'esprit?

Jacques rencontra Marc, lequel, suivant son habitude, lui tendit la main. Il la serra, mais avec une angoisse : était-il donc traître à son ami? L'ayant quitté, il croisa l'abbé de Rieux, qui, escortant monseigneur de Sudre, se contenta de le saluer dune inclinaison de tète : il lui sembl.a que le regard du jeune prêtre était un peu triste, exprimait un vague reproche, le môme que s'il avait pu connaître la crise intérieure, secrète, subie par sa virilité. Enfin il aperçut dans la cour de l'hôpital de Notre-Damedes-Douleurs madame de Thève, grave en ses vêtements noirs. Sa poitrine eut un battement précipité; un flux de sang monta jusqu'à son

visage. Quel regard allait-elle jeler sur lui? Estce que réellement, la veille, son instinct de femme ne l'avait pas avertie? Elle n'était plus une ingénue, elle avait été une épouse; elle n'ignorait rien de l'homme, et de ses exigences, et de ses luxures. Depuis son retour à la tombée de la nuit, elle avait dû réfléchir, deviner, comprendre. Ave& quel mépris se disposait-elle sans doute à le recevoir !

Rien de pareil à du mépris. En apercevant Jacques, peut-être pâlit-elle faiblement, peutêtre le pli vertical se creusa-t-il un peu davantage sur son front, peut-être eut-elle un très léger frémissement des cils. En tout cas, elle vint droit au jeune homme :

— Hier vous avez été pour moi, lui dit-elle, un guide parfait. Aussi je tiens à vous donner une preuve de confiance. Venez.

Elle le conduisit vers un petit chariot, auprès duquel s'épanouissait le rire de sœur Simplice. Là un spectacle navrant serra le cœur de Noroy : une fillette étique, livide, spectrale, était étendue, immobilisée dans une caisse en forme de cercueil.

— Mademoiselle est arrivée ce matin. Depuis deux ans, elle est ainsi percluse, atteinte de paralysie.

— Ah! monsieur, murraurad'une voix presque éteinte la malade s'adressant à Jacques, faites que Ton consente à me plonger dans la piscine. J'ai tant prié la Sainte Vierge qu'elle me guérira.

Tandis qu'elle parlait ainsi, un feu sombre, intense, s'allumait au fond de ses prunelles . Voyant en Jacques quelque médecin capable de décider de son sort, elle tendait vers lui ses mains décharnées. Sœur Simplice avait pris à part le jeune homme; elle lui expliquait que la pauvre enfant avait failli passer durant le voyage, qu'on l'avait même administrée, que dès lors, vu son état désespéré, on hésitait à l'immerger dans l'eau.

— Le miracle n'en serait que plus éclatant , hasarda Jacques.

Sœur Simplice eut un accès de gaîté, et, comme son interlocuteur en paraissait un peu surpris :

— Ne vous scandalisez pas, déclara-t-elle toute rouge, je ris sans cesse, malgré moi, — même aux sermons du Père Ephrem. Est-ce que j'ai le temps de m'attendrir? Jamais je ne pleure, je suis bien trop occupée, trop active, m'agitant, me fatiguant du matin au soir. Monsieur l'aumônier prétend que je sue mes larmes.

Sur ce, l'infirmière en chef, étant sortie de l'iiôpital, vint avertir madame de Tiiève et sœur Simplice qu'il leur était décidément accordé de conduire l'adolescente à la Grotte.

Le cortège se met en marche, la malade remuant les lèvres pour une oraison, un brancardier traînant le chariot, la religieuse et Renée allant ensuite, absorbées par le souci de cette misère. Jacques suit à distance. Il se sent profondément ému de ce que, à son désir de rapprochement brutal éprouvé la veille, il est répondu le lendemain par une touchante association dans la charité.

En arrivant devant les fontaines, il remarque la famille belge de son hôtel. Les deux demoiselles hydrocéphales ont conduit là leurs parents ; la mère boit force timbales pleines du liquide miraculeu^i, au risque d'accroître son hydropisie ; quant au père, il n'aime que le vin, et, malgré sa dévotion, ne dissimule guère une gri mace, alors que, cédant aux sollicitations de ses filles, il absorbe quelques gouttes d'eau.

L'arrivée de lamoribonde fait sensation parmi la foule. Elle a les mains jointes, les paupières à demi closes, et elle est si blême qu'on la dirait

près de rendre rame. Comme on semble tenir conseil avant de se résoudre à soumettre un tel cadavre au péril de la piscine glacée, elle supplie de nouveau, d'une voix où le désespoir met un tremblement :

— J"ai tant prié la Sainte Vierge qu'elle me guérira.

On la sort de sa bière, et, avec toutes sortes de précautions, elle est portée dans l'intérieur du bâtiment. Restée au dehors, madame de Thève tombe à genoux. Sa prière est si fervente que le visage en est comme transfiguré. Jacques n'a jamais vu tant de lumière rayonner sur un front, une telle espérance resplendir dans un regard. Quelques minutes s'écoulent. Tout à coup un grand cri fait tressaillir les assistants, puis ces paroles passent à travers la porte, exprimant un infini de joie :

— Je suis guérie ! Je suis guérie ! Je suis guérie !

La fillette paraît sur le seuil. Les joues, ruisselantes de larmes, ont perdu leur pâleur mortelle, offrent les teintes fraîches de la vie. Nul bras auxiliaire ne soutient son corps redressé; il semble que les articulations de ses jambes se meuvent sans effort, et la ressuscitée répète ardemment :

l'amolredse foi i2Ul

— Je suis guérie ! Je suis guérie I Je suis guérie !

Sœur Simplice, les yeux fermés comme un enfant qui dort, rit aux anges. Renée bénit Dieu ; son regard, — quel regard de douceur triomphante ! — va vers Jacques, tandis que les pèlerins jettent au firmament un hymne d'actions de grâces, un chant de reconnaissance et d'adoration.

La nouvelle s'étant répandue, on accourt de toutes parts. C'est la famille belge suspendant ses ablutions aux fontaines; c'est le chanoine Mouron escorté de son trio féminin ; ce sont le missionnaire, la jeune fille aguichante et la vieille cago te acariâtre; c'est l'abbé Anselme de Rieux, délégué par monseigneur l'évèque dHéliopolis; ce sont le curé Ledru de Saint-Just-en- Chevalet et le curé Coudours de Saint-Marcel, lequel, pour un moment, a quitté Séraphine Tuffet. — Noroy aperçoit celle ci à l'écart. La pauvre meunière de Juré se tient, très triste, à côté du vieux, toujours inerte au fond de sa voiture. La vovantseule, son ancien compagnon d'enfance, Marins, s'est approché d'elle et lui parle; elle répond en fixant sur le binocle du peintre des prunelles qui disent l'extrême gratitude.

Suivie par la multitude, la miraculée se rend à la Grotte, s'y prosterne longuement, puis on l'entraîne au Bureau des constatations médicales. Jacques s'y rend lui-même, poussé par la curiosité, se demandant s'il n'est pas le jouet d'un songe. Il y trouve le docteur Claude Vimor. Tous deux assistent à l'interrogatoire de la fillette par les médecins de Lourdes, et ils sortent ensemble. Le petit homme est excité, fourrage sa barbe avec ' des doigts fébriles ; il s'écrie :

— Encore un miracle 1 Est-ce assez odieux et ridicule ! Quels fourbes ou quels niais que tous ces bondieusards!

Xoroy répond :

— L'adolescente avait le masque de la mort ; la métamorphose est saisissante.

— Une comédienne qui joue son rôle à merveille...

— Elle avait les membres inférieurs ankylosés ; maintenant elle marche.

— L'avais-tu sortie de sa boîte ? Avais-tu examiné ses jambes?

— Non.

— C'est de l'auto-suggestion.

— De ma part ?

— Ou de la sienne.

— Je t'affirme que j'ai tout mon sang-froid, et elle m'a paru sincère.

— Tu ne crois point qu'il y ait de la part de cette petite une véritable pitrerie? Alors son état était dû simplement à des troubles nerveux, qui, somme toute, ont pu se calmer sous l'influence d'une brusque et forte émotion. Ceci, je veux bien l'admettre à la rigueur. — Mais un miracle, allons donc! Nous ne sommes pas des jobards.

— Je suis de ton avis. Cette eau de source, d'après les analyses, est de leau ordinaire, dépourvue d'éléments curatiTs; donc, il n'est pas possible qu'elle guérisse. Tout de même, un pareil exemple de prière subitement exaucée est chose bien extraordinaire.

A ce moment, nos amis sont interrompus par le passage à côté d'eux des ecclésiastiques de leur canton : les abbés Ledru et Coudours. Le premier, curé du chef-lieu, ennemi personnel du docteur, a le menton mal rasé ; les poils se dressent comme des piquants ; il n'a jamais tant ressemblé à quelque sanglier sauvage. Tl darde sur son adversaire local un œil féroce où se lit la satisfaction du triomphe.

— Hein! dit Claude à Noroy en lui citant Rabelais, est-il assez brandif et poudrebif !

Les boutoirs en avant, accompagné de son collègue plus humble qui traîne sa nuque en forme de goitre, le prêtre se dirige vers Séraphine Tutîet, toujours en conversation avec Marius, lequel, voyant venir ces messieurs en soutane, la quitte brusquement et s'éloigne le long du Gave, poursuivi par son jumeau.

La bénéficiaire du prodige ne tarde point à sortir du Bureau médical. Elle marche, un peu raide, mais avec une certaine aisance ; on s'empresse autour d'elle, des femmes baisent le pan de sa robe. Et comme Marc, accouru à son tour, s'exalte auprès de Jacques, proclame que la fillette est en odeur de sainteté, celui-ci lui réplique en souriant :

— Oui, la voilà tabou.

C'est ensuite le défilé des malades non guéris retournant vers l'hôpital de Notre-Darae-des- Douleurs. Un adolescent va tristement, soutenu par un vieillard chauve qui l'encourage ; il est ataxique, jette tour à tour chaque jambe devant lui avec un mouvement d'automate. Une jeune blonde à cheveux coupés court, à maigreur de squelette, s'appuie, suffocante, aux bras d'une

dame toute en lorgnon, laquelle s'efforce de la consoler. Un gros homme congestionné, que l'hystérie dévore, dont l'œil s'allume à chaque femme aperçue, roule son ventre de graisse et sa face de gélatine dans un fauteuil porté à bras par deux infirmiers, dont l'un, le porteur d'arrière, chuchote à l'oreille du monstre quelque parole calmante. Un ramolli se traîne sur des béquilles, se plaignant à une religieuse qui lui persuade d'avoir confiance. Et voici le séminariste qui crache ses poumons, l'enfant à la danse de Saint-Guy, la malheureuse dont l'abdomen se ballonne sous une tumeur, la cancéreuse au visage rongé, le quarantenaire aveugle dont chaque ride semble pleurer un affreux désespoir.

Tous ces martyrs écoutent distraitement les voix qui leur prêchent l'espérance. Ils savent la merveilleuse fortune de la nouvelle venue, débarquée le matin, plongée pour la première fois dans la piscine, et qui marche maintenant, qui retournera au pays transformée, vaillante, heureuse, pour y vivre, pour travailler et aimer suivant le sort commun. Et muets, désolés, l'âme noire, ils se disent à eux-mêmes :

~ Pourquoi pas moi? Pourquoi pas moi?

Eux aussi viennent de loin, du fond de leurs

provinces; ils ont affronté les fatigues de la route. Eux aussi soutrrent de mille tortures. Ils tendent les bras vers la Madone, ils sanglotent, ils supplient... Vainement. Marie et Jésus restent sourds à leur appel; Dieu le Père se détourne d'eux. Leur faudra-t-il donc quitter Lourdes, l'amertume au cœur, le blasphème à la bouche? Leur faudra-t-il, après l'inutilité de cette tentative suprême, rentrer en leur logis, - pour y mourir? — hélas! non, pour y poursuivre parmi l'indifférence publique, en proie à leur propre désolation, une existence indéfiniment torturée, inexorablement maudite?

— Pourquoi pas moi? Pourquoi pas moi?

Voilà ce que disent ces jambes qui flageolent, ces mains qui tremblent, ces torses qui s'agitent, ces épaules qui frémissent, ces yeux qui papillotent, ces fronts qui se contractent, — ces corps et ces âmes qui tressaillent et protestent éperdument. Ohl le mystère du destin, le hasard des fatalités... Oh ! le bien et le mal confondus, le rire et les larmes se succédant sur la terre, sans que nul puisse déchiffrer le mot de l'énigme, connaître le secret des guérisons ou des agonies, des gaités ou des épouvantes, de la vie ou de la mort...

i/amoureuse foi •207

De Thève a regagné l'hôtel d'Angleterre. Noroy continue de méditer en face de ces cohortes lamentables. Combien il se modifie depuis quelques jours ! Que d'impressions neuves s'éveillent en lui! Qui reconnaîtrait le touriste insouciant, le jouisseur égoïste, le raffiné chercheur de personnelles, occasionnelles et superficielles sensations? Il devient bon, tendre, charitable ; il devient, en vérité, le plus altruiste des hommes. Le spectacle de la douleur humaine le plonge dans un abîme de mélancolie.

Renée l'aborde :

— Eh bien, déclare-t-elle avec accent, notre petite paralytique a été guérie par l'eau de Lourdes, comme le lépreux Naaman fut guéri, d'après la Bible, par l'eau du Jourdain. Qu'en pense votre scepticisme?

— Je n'en veux- rien penser.

— Hier vous me vantiez la joie. En est-il une qui vaille celle que je viens de ressentir?

Jacques lui montre du doigt toutes ces misères qui défilent devant eux.

— Chacune aura son tour, affirme -t-elle. Il n'en faut pas douter. Ne me gâtez point mon bonheur.

— Ce bonheur, vous ne le connaîtrez plus,

208 l'ajioureuse foi

quand vous serez carmélite. Que deviendra loin du monde, hors de l'humanité, votre vocation de dévoûment? Que deviendra ce besoin qui est en vous de soulager le mal des autres et de savourer la jouissance du service rendu ?

— J'y songe quelquefois avec un peu de tristesse. Mais prier au fond de l'ombre pour ceux qui, restés dans la lumière, ne prient pas assez, présente aussi son mérite et offre encore sa douceur. J'ai lu bien des récits qui établissent à quel point le cloître rend heureuses certaines natures.

— Certaines natures, — non la vôtre.

— Qu'en savez-vous ?

Après un peu d'hésitation, il ose répondre :

— Vous êtes faite pour agir, — et pour aimer. Un nuage passe sur le front de la jeune femme.

Saluant de la têle, elle s'éloigne, sérieuse et touchante.

G'estle soir. Un fourmillement d'astres emplit le ciel nocturne. Dans le jardin qui entoure riiôtel de la Grotte, les cinq amis, le prêtre Anselme de Rieux, le gentilhomme Marc de Thève, le voyageur Jacques Noroy, le docteur Claude Yimor et son frère l'artiste Marius, sont assis, devisent comme ils le tirent tant de fois au cours de leur adolescence, échangent leurs pensées diverses chez chacun de par la nature, modifiées chez plusieurs suivant la carrière parcourue ou les incidents de la vie. Ainsi que jadis en Forez, deux camps se forment, comprenant, l'un l'abbé et le clubman, l'autre le couple des jumeaux, tandis que notre explorateur garde une sorte de neutralité, écoute et réfléchit plus qu'il n'élève la voix.

le docteur

Ah ! oui, parlons-en de leur République... Elle est jolie! Ça, la République, allons donc! C'est le bas- empire, le césarisme sans le génie d'un César; c'est une ploutocratie décadente, appuyée sur la force et la superstition ; c'est le règne d'une trinité où la personne du Père est représentée par la Banque, celle du Fils par l'Armée, celle du Saint-Esprit par l'Église. A côté de Plutus, Ratapoil et Basile sont devenus dieux; on adore l'argent, le sabre et le goupillon. Quant à la multitude qui, par le travail, crée la richesse, elle conserve le droit de crever de misère... J'oubliais: le peuple a conquis une autre prérogative, celle d'élire les dirigeants. — Et il est assez niais pour se choisir des maîtres parmi le rebut.

LE GENTILHOMME

En voilà un portrait de nos parlementaires.

LE DOCTEUR

Te doutes-tu, Marc, que, parmi les candidats aux derniers scrutins, une statistique mentionne douze bègues, six sourds, deux aveugles, dix-sept bossus, trois manchots, quatre-vingt-quatorze claudicants, trois paralytiques, un cul-de-jatle et

l'amoureuss foi "211

un tom-pouce? Tout ceci d'ailleurs est peu auprès des tares morales. Connais-tu l'image publiée, celle du candidat avant et après? Avant, il promet la lune aux électeurs; après, une fois nommé, il la leur montre, en effet, mais pas celle dont il disait merveille.

Ce qui domine, c'est la muflerie.

LE DOCTEUR

La hausse des rentes coïncide avec la baisse des caractères.

LE GENTILHOMME

Convenez que les aristocrates d'il y a un siècle valaient mieux que les bourgeois d'aujourd'hui...

l'artiste

Les bourgeois ronds et plats, faits à l'image de leurs écus.

LE DOCTEUR

D'extraction plébéienne, ils oublient leur origine, mettent leur vanité à se pousser du col, s'imaginent faire preuve de race en affectant de chanter des cantiques ou de crier : Vive l'armée l

— eux qui, au fond de l'âme, ne croient ni à Dieu ni à diable, et qui, en cas de guerre ou de révolution, se défileraient comme des lapins.

LE GENTILHOMME

Il en est qui sauraient mourir.

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