I/AI'.TISTE
Le geste de beaucoup serait -moins noble que celui de tes pareils, Marc,àFontenoyou sur les échafauds de la Terreur.
LE DOCTEUR
Notez que ces richards doivent trop souvent leur opulence, non au labeur, non à l'épargne, mais à l'agio, voire à l'escroquerie. Qu'importe, à une époque où tout s'achète? Jésus a chassé les vendeurs du temple; or, les vendeurs sont rentrés en foule. — Pauvre Jésus ! S'il venait à renaître, s'il prêchait parmi nous l'Évangile, il aurait contre lui le curé de la paroisse, le préfet du département, le juge du tribunal, le capitaine de gendarmerie, — et la foule imbécile qui lui préférerait encore Barrabas. — Tu protestes, l'abbé? Tu protestes, Marc? Hélas! je suis dans le vrai. Rien n'est changé depuis dix-neuf siècles.
Votre Christ s'est en vain sacrifié : singulière impuissance pour un prétendu Dieu.
LE GENTILHOMME
Alors, tu nies la civilisation ?
LE DOCTEUR
Je n'en ai garde, car je crois à la science. Chaque jour, quelque cerveau réalise un progrès, et l'humanité en profite, — mais pas assez, de par la faute même des hommes, ou plutôt du système qui les régit. Il y a cent ans, l'élan le plus généreux, le plus magnifique, fit bondir en avant la France. Voici que ce pays de Voltaire et de Mirabeau rétrograde, — malgré Hugo, malgré Pasteur. — Les principes que proclamaient nos pères, nous les renions.
l'artiste C'est à en pleurer.
LE DOCTEUR
La justice... Elle se borne à protéger les ventrus. Oh ! les pures hermines que nos chatsfourrés! — La gloire... Elle se limite à triompher des Hovas. On écrase les faibles : on ménage les forts. On laisse égorger trois cent mille Armé-
■2U l'amoureuse foi
niens par déférence pour les porteurs de lots turcs, et on oublie l'Alsace-Lorraine qui nous fut arrachée brutalement. Nos porteurs de panache sont tous braves, mais leur génie ne nous a point rendu, que je sache, la citadelle de Metz.
LE GENTILHOMME
Ils nous la rendront.
LE DOCTEUR
Qu'ils se hâtent ! — Jusqu'ici rien n'excuse la plèbe, oublieuse de brumaire et de décembre, acclamant hier Boulanger monté sur son cheval noir. Elle acclamera demain Tartempion, s'il porte un plumet. Elle est mûre pour la servitude, — qui la conduira derechef à Waterloo ou à Sedan...
l'artiste En attendant la révolution sociale.
LE prêtre Le ciel nous en préserve !
l'artiste
Ecoute^ Anselme. Les vieux taxent d'indifférence la jeunesse. Tous parmi ceux de notre âge
l'amoureuse foi 21 h
ne méritent pas un tel reproche ; beaucoup s'indignent de ce qu'ils constatent, beaucoup se permettent d'être sévères pour la génération qui les précéda, qui reçut la France en dépôt, et qui ne nous la transmet ni libre ni fraternelle. Si tout va mal, la faute en est à nos devanciers, non à nous. Des réformes profondes s'imposent : nous les acceptons, nous les demandons. L'heure est venue de substituer au capitalisme bourgeois une organisation plus équitable ; le salariat doit être aboli, la misère doit disparaître.
LE GENTILHOMME
Vive l'anarchie !
LE DOCTEUR
Nous ne sommes point des anarchistes. Ce qui nous paraît anarchique, c'est un régime où quelques hommes accaparent la richesse pour en gorger leur oisiveté trop souvent vicieuse, pendant que la masse, après une. vie d'honorable travail, souffre parfois de la famine.
l'artiste
Le droit au pain n'est-il pas sacré? La loi ellem.ême le devrait établir. Il ne s'agit point ici
2J6 l'amoureuse foi
d'une œuvre de bienfaisance; il s'agit d'une œuvre de justice.
LE PRÊTRE
Mais tout cela, mes amis, est dans l'Évangile. Pourquoi sa lecture aux enfants du peuple estelle entravée par vos gouvernants ?
LE DOCTEUR
Pourquoi cet Évangile est-il si mal lu par vos abbés qu'ils en faussent l'esprit?
LE PRÊTRE
Je te concède qu'il y a de mauvais prêtres. Tous les dévots ne sont pas des saints. Leurs rangs contiennent des tartufes qui affectent un air pieux ainsi qu'on se dissimulé sous un masque,
— des bigotes plus soucieuses d'observer le maigre ou le jeûne que de se montrer indulgentes ou charitables, allant au confessionnal par désœuvrement, un peu comme leurs maris vont à l'estaminet, — des parasites qui se font de la manne religieuse un aliment d'existence, et qu'un auteur, je ne sais plus lequel, flétrit de ce nom : « les pique-assiettes de la sainte table. »
— Soit. — La faiblesse de certains catholiques ne
diminue en rien la sublimité de la doctrine chrétienne. Celte sublimité n'éclate-t-elle pas quand on voit apparaître un philanthrope tel que Vincent de Paul, ou une héroïne telle que Jeanne Darc?
LE DOCTEUR
Brûlée par monseigneur Gauchon.
LE PRÊTRE
C'est entendu. Mais que prouve un crime individuel? Que prouvent les excès de l'Inquisition et les Dragonnades^ Ces actes de la misérable humanité suppriment-ils ce quil y a de divin dans le Sermon sur la montagne ? — « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qu'il te soit fait. » — « Aimez-vous les uns les autres. » — Vos modernes moralistes n'ont rien imaginé de mieux.
LE DOCTEUR
Il n'en est pas moins vrai que vous érigez en articlesdefoiles plus abracadabrantes drôleries : — Samson tue mille Philistins avec une mâchoire d'àne. Le prophète Jonas villégiature dans le ventre d'une baleine. Josué ayant
jadis arrêté le soleil, Galilée est convaincu d'hérésie pour avoir affirmé la rotation de la terre, et son adversaire, le Père Gaccini, déclare que « la mathématique est un art du diable ». Vos papes sont infaillibles, y compris Borgia. Vous avez fait un saint pour les pouilleux : Labre, et un saint pour les imbéciles : Golumban. — Tu connais sans doute, Anselme, la Cité mystique ?
LE PRÊTRE
Je la connais-
LE DOCTEUR
J'ai trouvé le volume dans une petite bibliothèque de prêtre, dont je suis devenu acquéreur à Saint-Just pour la souffler au curéLedru. Marie d'Agréda, nonne espagnole, y narre en toutes lettres que trois gouttes de sang jaillirent du cœur de la Vierge et tombèrent directement dans sa matrice : d'où la fameuse opération du Saint- Esprit. Lors de la fête septennale d'Aix-la-Chapelle, on montre la chemise que portait la mère de Jésus, lorsqu'elle fut délivrée, au dire de la même Marie d'Agréda, par saint Michel et saint Gabriel servant de sages-femmes. — Pourquoi ces défis à la raison? Moi, docteur en médecine,
comment croirais-je à vos conceptions immaculées, qu'elles s'appliquent à Marie ou à sainte Anne ? Gomment admettre vos prétendues cures miraculeuses, votre ancienne classification des maladies suivant le nom du saint chargé de les guérir, la goutte étant le mal de saint Maur, le rhume le mal de saint Aventin, la chorée le mal de saint Guy, le cancer le mal de saint Gilles?
LE PRÊTRE
Nos moines, au moyen âge, grâce à la connaissance des plantes et de Tanatomie, soulagèrent bien des maux, et avec quelle douceur! Saint Benoît a écrit : « On servira les malades comme s'ils étaient le Christ en personne. »
LE GENTILHOMME
Nul ne saurait méconnaître qu'à Lourdes il se produise des miracles. Jacques lui-même en est témoin.
LE VOYAGEUR
J'ai vu la fillette percluse, qui, au sortir de la piscine, marchait. Pourquoi ? Comment ? je l'ignore.
LE DOCTEUR
Il paraît que, pour prier le bon Dieu, pour ira-
plorer la Madone, il ne suffit point, là où on se trouve, d'élever les regards vers le ciel, vers ces astres qui brillent en ce moment au-dessus de nous. Il est indispensable de se rendre sur certains points déterminés, devant certaines statues, parfois grotesques, qui vont jusqu'à représenter la Mère du Sauveur sous les traits d'une négresse écarquillant des yeux tout blancs.
l'artiste H n'est pas douteux qu'au point de vue de l'art, Anselme, vos productions arrivent à des monstruosités. Rien de pire que les étalages du quartier Saint-Sulpice : on y voit un Antoine de Padoue avec une robe en chocolat et une tonsure de sucre rose ; on y voit des martyrs qui pleurent des pilules d'argent. — Et cette atroce enluminure figurant sur la face du Christ des paupières que le spectateur, avec un peu d'insistance, aperçoit ouvertes ou closes
LE PRÊTRE
Quand Fra Angelico dessinait une mise en croix, il fondait en larmes. C'est la foi qui lui permit de peindre des chefs-d'œuvre, l'artiste
Peut-être. En tout cas, ce quinzième siècle,
alors que Botticcelli succédait à Giotto, fut autant grec que chrétien, eut le culte de la chair non moins que le culte de l'esprit, créa certain type de Madone que Ghaucer baptise de « Sainte Vénus », combina de façon assez bizarre Jésus avec Apollon.
LE PRÊTRE
Quelles admirables basiliques se sont élevées sous l'inspiration du sentiment religieux !
LE DOCTEUR
Y compris, n'est-ce pas ? les détails de sculpture reproduisant les plus grossières obscénités, — comme à Bourges ou à Reims.
LE PRÊTRE
Il faut tenir compte de la brutalité des temps. Le but était de corriger le vice. On étalait aux yeux les laideurs de la débauche. On faisait entendre le plus haut possible, pour frapper les oreilles, ce que Bossuet appelle « les hennissements delà luxure ».
Nous n'en sommes plus là. Vos fabricants catholiques préfèrent com.poserde fades images, où, par exemple, Marie Alacoque roule des pru-
nelles hystériques devant un Christ dont la poitrine s'ouvre pour nous montrer à nu un cœur qui saigne, un viscère pareil à celui des bétes. Et il faut adorer ce Sacré-Cœur, non à titre de symbole, mais effectivement.
LE DOCTEUR
C'est de la dissection pieuse. — Ne vaudrait-il pas mieux célébrer la nature inépuisablement féconde, rehausser l'acte .par où les êtres se perpétuent, glorifier l'homme dans ses gestes et dans ses pensées? Loin de là, vous vous efforcez de l'abêtir, de le réduire à zéro, lui dont la gloire devrait être de se dilater, de se répandre. Vous êtes les inventeurs de l'humilité chrétienne, une pseudo-vertu qui aboutit au néant. Heureusement, malgré vous, contre vous, 89 a fait l'individualisme. Je sais bien qu'aujourd'hui cet individualisme mène à l'émiettement, à l'impuissance de l'homme seul en face des capitaux coalisés. D'où la crise. Comment en sortironsnous? Irons-nous à l'idée slave, à la suppression de l'individu que rêve Tolstoï? Irons-nous à l'idée allemande, au collectivisme de Marx? Je crois que notre génie propre résoudra le problème à la française, — pacifiquement, je veux
l'espérer. — Mais si l'évolution ne s'effectue pas, €e sera la révolution, comme le disait Marius tout à l'heure, et je m'y résigne, moi aussi, plutôt que de voir durer le présent régime où la force prime le droit, où l'épithète d'intellectuel devient une insulte, où la justice se prostitue à l'argent, où des milliers 4e misérables ne sont même pas sûrs du pain quotidien.
LE PRÊTRE
Il y a du vrai, Claude, dans ce que tu viens de dire. C'est un péril que d'exagérer l'humilité ; mais c'est un péril aussi que d'exagérer l'orgueil, lequel nous immobilise dans l'égo'isme. Les Alexandrins proclamaient: «Que chacun sculpte sa propre statue : » Oui certes. La statue une fois sculptée, gardons-nous de nous adorer nousmême comme une idole. Ne faisons pas de notre être une merveille d'équilibre, une perfection inerte et inutile. L'essentiel est d'agir, dans l'intérêt des autres. Nous ne valons que par la répercussion de notre pensée, de notre amour sur la pensée et sur l'amour de nos semblables. L'action, tout est là.
LE DOCTEUR
Bravo, Anselme l
lk voyageur Alors, pourquoi Tes-tu fait prêtre?
LE PRÊTRE
Poiir agir, crois-le bien, Jacques.
LE DOCTEUR
L'action principale, essentielle, consiste à créer de la vie, c'est-à-dire, pour le mâle, à choisir une compagne, àfabriquer un enfant, delachair qui vibre, un cerveau qui sécrète, de l'énergie, excitatrice de la matière.
La marotte de mon jumeau: toujours la progéniture. Moi, je hausse les épaules quand je l'entends parler de la sorte. Méditez ces lignes de Bergerat inscrites dans mon petit cahier : « Deux égoïsmes à l'abandon, qui se reprennent après un spasme, — et voilà de quoi nous naissons. »
LE DOCTEUR
Et moi, jC' proclame honteuse cette tendance à taxer d'impure la 'source où s'abreuvent les générations successives. Rien de plus admirable que la transmission du souffle à travers les âges. Tuer la chair et tuer la raison m'apparaissent
l'amoureuse foi 22o
comme le double crime de la doctrine catholique, avec son péché originel, avec son credo quia absurdum, avec ses prêches tels que celui* du Père capucin Ephrem à la Grotte de Lourdes.
LE PRÊTRE
Le Bible dit: « Croissez et multipliez. » Saint Paul ajoute : « L'épouse sera le cœur de l'époux, et répoux sera la tête de l'épouse. » Il y a dans le mariage autre chose que l'union des corps ; il y a la mise en commun de toutes les forces morales ou intellectuelles. L'homme est doublé.
LE VOYAGEUR
Le prêtre, avec son vœu de célibat, renonce à ce doublement de l'être.
LE PRÊTRE
Il y renonce. Peut-être en est-il moins fort. Par contre, il est plus libre, —, plus libre de se dévouer à l'humanité tout entière. Marié, le Père D'imien ne se fût point exilé à Molokaï, n'eût point consacré aux lépreux seize années, jusqu'à l'heure où lui-même succomba au terrible fléau. J'en dirai autant des Franciscaines qui, récemment, toutes blanches sous leur costume, par-
talent pour Nakaomaru, la grande léproserie du Japon. Elles y adouciront cette misère humaine, «n mourront vite à leur tour, — et seront remplacées par d'autres. '
LE VOYAGEUR
J'ai retrouvé aux îles Hawaï le souvenir du Père Damien. Ai-je besoin dédire mon admiration pour ce martyr? — J'admire également une noble lille comme sœur Siraplice, que j'ai vue ici souriante au milieu des malades. Du moins elle et lui sont-ils parmi le monde; ils agissent. Mais comment justifier le cloître ? Pourquoi descendre au tombeau avant la mort? ^
LE PRÊTRE
Pour prier.
LE VOYAGEUR
C'est du nihilisme social, une sorte de'nirvana hindou, le comble de l'égoïsme stérile.
LE PRÊTRE
On prie, non pour soi seul, mais pour tous les pécheurs. C'est une forme d'altruisme.
LE DOCTEUR
Là, je me révolte, moi qui ai le culte de la vie.
Voyons, Anselme, les Grecs célébraient la joie de s'épanouir sous le soleil ; leur dévotion allait à la beauté physique, à la forme qui se touche et ne trompe pas. Vous avez imaginé, vous, la religion de la beauté morale, de l'esprit qu'on ne peut d'ailleurs ni percevoir ni fixer. A la jouissance vous substituez le sacrifice ; nous vous devons la tristesse. Pourquoi diantre exagérez-vous la douleur?
LE PRÊTRE
Nous n'exagérons point la douleur. Elle est à notre naissance, comme à notre fin, comme à chaque instant de noti'e passage ici-bas. Même nos rares et courts bonheurs se troublent sous une angoisse, car nul n'est sûr, à la minute dont il jouit, de la minute qui va venir. Et plus nous aimons autour de nous, plus s'accroît notre part de souffrance, puisqu'elle se multiplie par la souffrance des autres. Le moyen de supporter tant d'épreuves réside dans l'espoir, et nous l'offrons, nous prêtres, comme une certitude.
l'artiste
« Disposerais-tu, demande un héros d'Ibsen, d'un idéal ou deux? »
le docteur
L'idéal ! Il consiste à concevoir pour l'humanité, sur la planète où nous sommes, un destin meilleur. Le devoir de chacun est de travailler à l'établir. Mettons notre fierté à agir, ainsi que nous en étions d'accord tout à l'heure, dans ce but qui est le progrès commun. On le peut faire sans s'exiler de la famille, tel un missionnaire en soutane ; on le doit faii-e, tout en élevant ses enfants. Et il serait irrationnel d'être retenu par celte fausse humilité qui dit : « A quoi bon ? Je suis trop peu de chose pour avoir chance de rien changer à ce qui existe. » Car nul ne peut mesurer, sinon son efîort direct, du moins la répercussion parfois inattendue, parfois lointaine, de ses actes sur autrui. Ce sont toutes ces petites forces individuelles mises chacune en branle qui, par leur résultante, produisent le grand mouvement universel. — Voilà l'idéal nécessaire à fixer notre règle de conduite entre le berceau et la tombe.
LE PllÊTHE
Sepcrpétuer par le souvenir ou la trace des œuvres accomplies, c'est bien. Pour la plupart, ce n'est pas assez. Ils ont une telle notion de leur
personnalité, une telle ambition d'aimer, de penser, d'agir, qu'ils ne se résolvent point à croire que la mort soit un terme. Ils prétendent continuer de vivre ailleurs.
LE VOYAGEUR
Vivre, vivre sans mesure, sans trêve et sans fin... Certes, — non pas dans un paradis un peu niais, ni dans un purgatoire médiocre, encore moins dans un illégitime enfer, — mais en pleine activité toujours renaissante.
LE PRÊTRE
Sur la terre, on a beau se prodiguer pour autrui : on ne voit guère devenir meilleure la fortune de l'homme. Notre cœur en est très douloureux. Il se console par la conviction que nous durons trop peu pour apprécier la marche en avant, que nos idées de justice absolue et de bonheur parfait obtiendraient satisfaction si la vue de notre esprit pouvait s'étendre à l'immensité de l'espace et à l'éternité du temps. Ce second idéal ne détruit pas le premier, celui de Claude; il le complète. Je soutiens qu'ils découlent l'un de l'autre, et je n'arrive point à les disjoindre.
le docteur La rengaine de l'âme immortelle !
LE GENTILHOMME
Une discipline s'impose. On ne disciplinera les masses, de manière à éviter leur révolte contre le sort, que si on les rend confiantes de goûter la félicité dans une existence future.
LE DOCTEUR
Ceci est la thèse favorite du despotisme. Restons dans la philosophie pure. Pour ma part, je ne découvre en nous que des organes, des os, des muscles, des nerfs, de la moelle, du sang, de la lymphe. L'amitié ou la haine, la mansuétude ou la colère, la joie ou la soulîrance se succèdent au fond de nous-mêmes suivant que ces organes fonctionnent ou non en équilibre, suivant que ces liquides courent dans nos vaisseaux avec une vitesse plus ou moins normale. La vie est due à ce que les molécules de notre corps sont maintenues à l'état d'agglomération par larapidité de leurs mouvements giratoires. A la mort, on se dissout, on tombe en poussière.
LE PRÊTRE
Ta théorie que l'homme est une machine
construite et dirigée par le hasard, qu'il se constitue par un rapprochement fortuit d'atomes tout comme un minéral, entraîne, ce me semble, le dédain pour cet homme, dont toi-même nous reprochais de restreindre l'individualité. Hélas! une telle théorie a pour conséquences le désir de profiter exclusivement de l'heure trop brève où l'on respire, l'abus des jouissances matérielles immédiates, la convoitise de l'or qui les procure, dût-on l'obtenir par le vol, enfin la tendance au meurtre ou au suicide : si l'homme se réduit à une concrétion moléculaire, le détruire ne présente guère plus de gravité que de broyer sous son talon les pierres ou les sables du chemin.
LE DOCTEUR
Que veux-tu ? Ma tournure d'esprit n'accepte rien en dehors de ce que je puis constater. En matière de science, d'ailleurs, je veux bien aller aussi loin que possible. L'hypnotisme et le magnétisme ouvrent des horizons nouveaux. La pensée se transmet; voici qu'on la photographie. Certains fluides s'échappent de notre corps ; on s'applique à les fixer. Nos énergies s'extériorisent. La pensée est une sécrétion de la matière ; elle est une force produite. Or, nulle force pro-
duile ne se perd. D'accord avec ce principe, notre pensée, après la mort, continue-t-elle de rayonner dans l'espace? Maintient-elle au delà de la vie notre personnalilé? Je n'ose répondre à la question. Quoi qu'il en soit, admettre ce que je viens d'exposer constitue l'extrême limite des concessions que je pourrais vous faire, à vous les croyants d'une immortalité.
LE PRÊTRE
La pensée, une sécrétion de la matière... Je dis, moi, qu'elle est une émanation divine, figurée par un signe. Ce signe sera pour le dévot la prière qu'il prononce, pour l'artiste l'œuvre qu'il exécute.
Claude s'est pénétré de Darwin ; déjà, vingt siècles auparavant, Lucrèce entretenait des atomes les Latins. Le même Lucrèce, exposant que l'homme, dans une vie très bornée, porte en soi l'inlini du désir, condamne ce désir, parce que son inassouvissement fatal engendre la douleur.
LE VOYAGEUR
Eh bien, non Loin d'annihiler le désir, déve-
loppons-le. Il est la force et lé cliaraie de l'existeiice. Le plus puissant mobile de nos impressions, de nos sentiments, de nos actes réside dans la passion : passion du vrai, c'est la science; passion du beau, c'est l'art; passion du bien, c'est la vertu ; passion de Dieu, c'est la foi ; passion des créatures, c'est l'amour.
LE PRÊTRE
Tu parles, Jacques, de la foi, de l'art, de l'amour, de la vertu, de la science. On a écrit que la foi est la forme espérante de la douleur, et que l'amour en est la forme attrayante. On a écrit encore que l'art peut se définir la forme douloureuse de l'espérance. Quant à la vertu, saint Augustin en fait «l'ordre dansTamour». Reste la science : si elle représente la vérité, elle ne saurait davantage être étrangère à la douleur. — La douleur est partout, inéluctable, auguste. C'est elle qui explique la vie. Elle marque l'être humain d'un signe prometteur des avenirs heureux qui le dédommageront. Elle montre toutes choses, suivant le mot de Spinoza, « sous la figure de l'éternité ».
l'artiste Nietsche, lui aussi, exalte la grandeur et la
234 LAMOUREUSE FOI
joie de soiilîiir, — laisant de nous, non un but, mais une transition qui doit conduire à une créature plus parfaite : le superhomme.
LE VOYAGEUR
Et tu admets, Anselme, toi prêtre, que la bonté de ton Dieu nous destine à la souffrance?
LE PRÊTRE
Je réponds. — Qu'est-ce que l'homme? Une projection temporaire de l'être hors de l'Infini, — dans lequel il rentrera bientôt pour jouir d'une félicité éternelle. — Or, il n'en pourra jouir que s"il rentre dans l'Infini sans s'y confondre : il faut dès lors que son individualité se dégage. Il faut de plus que sa nature conçoive l'amour, qui est l'essence même de la dite félicité. Ceci posé, ne saisissez-vous pas le sens de la vie terrestre? L'homme y doit constituer sa personne par le travail et l'initier à l'amour; d'où le partage en deux sexes, l'un fort pour le labeur, l'autre tendre pour l'affection. J'ajoute : Rien ne saurait être plus efficace que ce qui exalte chez nous tout à la fois l'effort et le sentiment. Ainsi apparaît la douleur. Chaque efîort fait couler nos sueurs, chaque sentiment fait
couler nos larmes. Bénissons Dieu qui nous permet de peiner et de pleurer...
LE VOYAGEUR
Et d'aimer. — Mais sactie, ô mon esthète Marius, que cet amour n'est pas, comme dans la Grèce antique, un simple hommage rendu à la beauté des lignes.
l'artiste
Il est, suivant Baudelaire, « un besoin de sortir de soi ».
LE VOYAGEUR
Donc, Anselme, voici ta conclusion : L'homme, en soutïrant, en luttant, en aimant, se caractérise. La lutte le trempe. La souffrance l'épure. L'amour l'éternisé, plus fort que la mort.
LE PRÊTRE
Il n"y a point de mort. Le passage ici -bas a pour but de former les âmes, pour les conduire à comprendre, à savourer là-haut, grâce à leur individualité dégagée puis maintenue, le bonheur infini.
Les cinq amis, très graves, scrutent le firmament. La nuit s'étend sur eux, adorable. Les
constellations sans nombre leur parlent du grand mystère, et, parmi les profondeurs de cette immensité, leurs yeux lisent en traits de flamme l'évangile des étoiles.
En sa chambre d'hôtel, Noroy est plongé dans la lecture. Il faut croire qu'il y trouve l'intérêt le plus vif, car sa physionomie se montre sérieuse et absorbée. Quelle est donc cette œuvre pour lui attachante? Un récit de voyage? non. Un roman d'aventures ou de mœurs? non encore. Un traité de philosophie où se rencontrent quelques-unes des pensées émises la veille au soir sous la clarté stellaire? pas davantage. — Jacques s'est procuré chez un libraire de Lourdes une Vie de Sainte Thérèse d'après les BoUandistes, et il en prend connaissance avec une singulière sollicitude.
Pourquoi?
Sainte Thérèse est la réformatrice du Garmel. Renée de Thève doit se faire carmélite...
Quelle existence mena cette Thérèse de Aiiumada, devenue plus tard Thérèse de Jésus! Ellemême en a tracé l'histoire. Enfant, elle s'enfuit de la maison paternelle avec la pensée daller au pays des Maures pour y trouver le martyre, et, ramenée, elle s'explique ainsi : «Je suis partie parce que je veux voir le Seigneur et que, pour le voir, il faut bien d'abord mourir. » A quinze ans, elle entre au monastère de Notre-Dame de Grâce, d'où elle sort à seize ans et demi, malade; puis à dix-neuf, en 1324, elle prononce ses vœux.
Ecoutons-la : « Ma santé ne résista pas plus longtemps au changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent; il me prit un si violent mal de cœur que ceux qui me voyaient en étaient effrayés. » Bientôt elle est au plus mal; mais, écrit-elle, « saint Joseph fit éclater envers moi sa puissance et sa bonté; grâce à lui je recouvrai mes forces, je me levai , je marchai, j'étais délivrée de ma paralysie. » — Elle passe ensuite par une lutte intérieure qui dure treize années. La prière lui devient une agonie où son âme doit soutenir, suivant sa propre expression, « l'ennui de rester longtemps en compagnie de Celui qui est si différent de nous ». Elle s'exprime en ces termes : « Dès que
j'entrais à l'oratoire, j'étais saisie d'une tristesse mortelle, et je devais prendre tout mon courage (qui, dit-on, n'est pas petit) pour me vaincre et me mettre à prier. »
Elle y réussit pourtant. L'oraison, d'après elle, comprend sept degrés : le recueillement passif; la quiétude ; les transports ; l'union mystique simple ; l'union extatique ; le mariage spirituel ; la vision béatifique. « L'âme, dit-elle, se sent défaillir avec une joie très vive et très suave : elle tombe dans une sorte d'évanouissement. Elle ne pourrait alors, sans beaucoup de peine, remuer seulement les mains. Les yeux se ferment sans qu'elle veuille les fermer; si elle les ouvre, elle ne voit presque rien. Elle entend sans comprendr,e ce qu'elle entend. Elle est incapable de former une parole et de la prononcer, car toutes les forces extérieures l'abandonnent, et, sentant parla croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Elle s'abîme entièrement en Dieu. Ce n'est plus elle qui vit, c'est Dieu qui vit en elle. Ses puissances, il est vrai, sont suspendues, et perdent leur activité naturelle. Mais un sentimentdélicieux, ineffable, remplace tous les autres et l'absorbe tout entière : c'est le sentiment delà piésence divine. »
Elle a des visions. Elle entend ces paroles : « Je ne veux plus que tu converses avec les anges. » Le Sauveur lui apparaît : « Jamais je n'aurais pu me figurer une beauté si ravissante, tant sa blancheur et son éclat surpassent tout ce que l'on peut imaginer ici-bas. » Un jour qu'elle présente à Notre-Seigneiir la croix de son rosaire, il la lui enlève des mains ; quand il la lui rend, « quatre grandes pierres précieuses, plus brillantes que les diamants, remplacent l'ébène dont elle était formée, et dans l'une de ces pierres, Thérèse voit les plaies de Jésus gravées d'une manière admirable. » Elle raconte encore ceci : « J apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il n'était pas grand, mais petit et très beau. A son visage enflammé, il paraissait appartenir à l'une de ces hautes hiérarchies qui ne sont que flammes et amour... Je lui voyais entre les mains un long dard qui était d'or et dont la pointe, à son extrémité, semblait de feu. De temps en temps, l'ange le plongeait en travers de mon cœur et, en le retirant, il me laissait tout embrasée de l'amour de Dieu. » — L'historien ajoute que le , pèlerin d'Albe peut, même de nos jours, constater la réalité du fait : le cœur de sainte Thé-
rèse, miraculeusement conservé, garde la cicatrice, longue et profonde, de cette blessure qui aurait dû lui donner la mort, et qu'elle porta vingt années durant. C'est pourquoi les Carmélites célèbrent, le 27 août, la fête dite de la Trans verbération du cœur de leur glorieuse Mère.
Ce sont ensuite des apparitions démoniaques. Satan emprunte les traits d'un horrible petit nègre aux dents grinçantes, exhalant une odeur de soufre. Thérèse se sent transportée au fond de l'enfer; elle en constate les épouvantes, et la pensée que de pareilles tortures attendent certaines âmes la pénètre de douleur; elle prétend désormais se consacrer au salut de ces âmes à force de mortifications.
L'ordre du Carmel avait eu sa période de sainteté. Des prodiges s'étaient manifestés en sa faveur, telle, par exemple, l'apparition de la Vierge accordant à saint Simon Stock les privilèges du scapulaire. Mais les Carmes se relâchèrent, obtinrent du pap£ Eugène IV, en 4431, sous le nom de mitigalion, des adoucissements, qui bientôt s'étendirent aux couvents de Carmélites. Thérèse consacre son effort à rétablir la règle primitive dans toute sa dureté.
Au lieu de linge, une tunique de laine; une
robe de bure; un manteau blanc du drap le plus commun; une coi lie de toile grossière; un voile noir : tel est le costume. Aux pieds, des alpargates, sandales de chanvre et de corde que portent les pauvres de Castille : ainsi se justifie le nom de CârméViles déchaussées. Les cellules renferment une paillasse, un escabeau, une cruche de terre, une croix de bois sur le mur crépi à la chaux. Depuis la fête de l'Exaltation de la Croix jusqu'au jour de Pâques, il faut observer le jeûne. Jamais de feu; jamais de bains. Le cilice meurtrit les flancs; les seins s'écrasent sous des claies d'osier; on se flagelle avec des orties, on se martyrise avec la discipline aux pointesde fer, on passe la vie en prière sur les dalles froides, sur la terre humide, les reins brisés, les genoux à vif, l'âme anéantie, jetant vers le ciel le cri familier de sainte Thérèse : « Souffrir, ou mourir! »
Noroy dépose le livre. Il songe... Il voit Renée de Thève novice. Voici la cérémonie suprême qui la fait religieuse : sa chevelure est coupée ; son corps disparait sous une sorte de suaire ; des mains l'allongent au fond d'un cercueil, tandis que des voix psalmodient autour d'elle l'office des morts. . .
Jacques l'évoque ensuite sur le lac, dans la
barque illuminée par le soleil, et aussi durant leur tête-à-tête, sous les frondaisons mystérieuses où les haleines de plantes que la chaleur exalte jettent comme une griserie. Elle est l'espérance et la joie, la jeunesse et le désir; elle est la femme; elle est la vie. — Non, non. Ce n'est point pour la mort du cloître que la nature l'a formée, lui a donné la silhouette harmonieuse, la brillante chevelure, la splendeur des yeux et des lèvres, et la musique de la voix, et les trésors de l'esprit, et les richesses du cœur. La souffrance de sainte Thérèse, ses visions et ses extases, ses macérations et son mysticisme, rien de tout cela ne saurait convenir à la créature de santé, de raison, d'équilibre, de lumière et d'amour.
Il quitte l'hôtel. Ses regards se portent vers le château-fort. Là fut enfermé le Père Lacombe, confesseur de madame Guyon... madame Guyon, que Fénelon excusait, que Bossuet condamna. Son système, le quiétisme, tend à l'union avec Dieu par l'anéantissement de soi-même ; d'oîi une indifférence complète à tout, voire à loraison, aux sacrements, aux œuvres de charité ; il n'y a plus. ni libre arbitre, ni devoirs sociaux; le chrétien et l'homme disparaissent.
— Comment ne pas reconnaître, se dit Noroy, que de telles doctrines, éminemment funestes, découlent des exagérations mystiques d'une sainte Tliérèse?
Notre jeune homme descend la rue. Il traverse l'Esplanade. De l'autre côté de la rivière, s'élèvent à mi-côte des bâtiments tristes... Un couvent : celui des Carmélites. — Toujours les Carmélites. Est-ce derrière ces murailles que 'disparaîtra Renée de Thève? — Il continue sa route. Où va-t-il? A la recherche de son ami, Tabbé de Rieux. 11 le rejoint devant la Grotte, l'entraîne à l'écart sous les ormes, lui rappelle les profondes et nobles paroles tombées de ses lèvres au cours de la précédente soirée, tandis que les cinq compagnons denfance épanchaient dans la nuit le trop-plein de leurs âmes :
— Hier, j'ai religieusement écouté ta belle théorie sur la douleur, sur le travail et sur l'amour. Il faut que tu aies souffert pour parler de la sorte. Quelle fut ta souffrance, si amère, si inguérissable, que tu as renoncé aux joies de ce monde? Allant en voyage, je t'avais quitté sans avoir reçu tes confidences; au retour, je le retrouvai prêtre. Je ne t'ai pas demandé ton secret, je ne te le demande pas. Je me borne
à observer que tu n'as point cru nécessaire à ton désespoir, indispensable à ton salut, de Renfermer dans un cloître. Tu ne t'es point fait carme. — Pourquoi conseilles-tu à madame de Thève de se faire carmélite"?
La question est directe, lancée comme une llèche. L'abbé de Rieux semble avoir reçu un coup; son visage pâlit sous l'émotion, mais il garde le silence. Jacques poursuit :
— Tu nous as signifié que chaque créature humaine a pour mission de se consacrer à ses semblables. « Agir, tout est là. » Ce sont tes propres paroles; je les ai retenues. Donc une femme doit se dévouer à son mari et à ses enfants; qu'elle se dévoue encore aux enfants des autres alignés sur les ba^ics d'une classe, aux misérables étendus dans les lits d'un dortoir, en un mot qu'elle soit sœur-institutrice ou gardemalade : soit. L'école et l'hôpital s'expliquent. — Le cloître, non. On s'y enferme pour prier, n'estce pas? Pourquoi ne pas prier à l'air libre? Qui empêche de prier à toute heure, en tout lieu, dans un élan de nature, dans un épanouissement spontané de l'esprit et du cœur ? — Je viens de lire la vie de sainte Thérèse, en deux volumes con]pacts; j'ai lu d'autres ouvrages concernant l'ordre
du Garmel et autres congrégations analogues. Cette vie monacale m'apparaît effroyable, monstrueuse; on ne s'y accoutume qu'au détriment de la raison. Il suffit de parcourir les écrits lais ses par cetle Thérèse de Jésus pour avoir une opinion ferme à cet égard. Le cloître la rend malade, l'ennui la ronge, il lui faut des années pour s'astreindre à l'habitude; alors elle devient extatique, elle a des visions d'anges ou de diables, des hallucinations qui dénotent un état cérébral voisin de la folie. — Combien de nonnes, sous les rigueurs du régime, doivent perdre la santé, dépérir de consomption ou de chagrin, tourner à la phtisie ou à l'idiotisme ! — Et toi, Anselme, qui fus l'ami de madame de Thève, toi qui es resté son directeur de conscience, tu emploies ton influence à la pousser vers cette sorte de suicide. Dans quel but? De quel droit?
Le prêtre reste muet, blême, impassible. Jacques redouble d'ardente énergie dans ce qu'il croit être la cause de la vérité :
— Une fois déjà, je t'ai entrepris au sujet de cette prétendue vocation. J'ignorais alors madame de Thève ; ma première impression en l'apercevant avait été que sa nature la plaçait audessus de la terre, loin de nos passions hu-
maines, comme une idéalité. Je te demandais néanmoins de consentir à un sursis, de laisser ta pénitente libre d'entrevoir la vie mondaine une fois encore avant de se résoudre à l'ensevelissement.
— J ai promis, affirme l'abbé de Rieux, et j'ai tenu parole.
— J'en conviens. — Depuis ce jour, j'ai pu étudier madame de Thève en dehors de ses pratiques ordinaires, échappée à ses préoccupations de chapelle ou d'hôpital. J'ai passé dans sa compagnie des heures inoubliables, où, se dégageant d'une enveloppe factice, elle m'est apparue sous sa forme vraie. Et je proclame sans crainte d'erreur : madame de Thève est faite, non pour la mort, mais pour la vie.
— Tu plaides avec une chaleur méritoire. Peut-être pourrais-je rééditer moi-même tes interrogations de tout à l'heure : « Dans quel but? De quel droit? » — Je préfère te répondre ceci : Un déjeuner sur l'herbe et une promenade le long du Gave t'ont suffi pour scruter une âme, et tu te targues de l'avoir approfondie. J'y ai employé, moi, des années et des années. J'ai connu madame de Thève enfant, jeune fille ; je l'ai connue à l'heure du mariage; je l'ai connue
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soignant l'époux, lui fermant les yeux, portant son deuil. Je proclame à mon tour : madame de Tliève n'est point faite pour les brutalités de la vie. Si elle reste dans le monde, que sera cette vie, pour elle? Je conçois l'amour, la maternité, la famille, à la condition que les conjoints se valent, se comprennent l'un l'autre. Madame de Thève est veuve, sans enfant : où donc est riiomme digne d'elle? Si tu la juges bien, prétendras-tu que cet homme soit Marc?
Oh! l'évocation de Marc à cette minute précise où Jacques s'absorbe dans la contemplation de Renée libre, capable de s'offrir, de se donner en esprit et en chair... La révolte à la pensée que ce mariageseraitpossible,qu'ilseraitprobable, qu'il s'imposerait comme la solution rationnelle... La blessure cuisante reçue en pleine poitrine... Noroy se rappelle sa lecture du matin ; il songe à la fête de la Transverbération célébrée par les Carmélites, à ce cœur de Thérèse qu'un ange a percé d'une pointe dor et de feu, à l'amour divin dont la sainte fut dès lors embrasée. Lui aussi a le cœur qui saigne et qui brûle : la douleur ressentie serait-elle une révélation de ce que peut être lamour humain?
Vraisemblablement le prêtre n'en a pas cons-
cience, il avive la plaie, il attise la flamme :
— Madame de Thève, jeune et belle, déclaret-il, ne saurait vivre seule. La calomnie se donnerait vite carrière; ne s'est-elle pas exercée déjà, à Lourdes même, pour un innocent têteà-tête avec toi? Marius m'en a informé. Donc il sera indispensable qu'elle se remarie : elle épousera son neveu. Je soutiens que cette union ne lui assurera pas le bonheur.
— Non, cette union ne lui assurerait pas le bonheur.
Noroy a répété la phrase. Il l'a répétée avec force. — Il rougit du sentiment qui le pousse à tenir un tel langage. N'y-a-t-il point là une trahison envers son ami? — Pourtant la conviction chez lui est formelle, comme chez l'abbé de Rieux : Marc n'a pas l'intelligence assez haute, la nature assez fine, pour doubler l'exquise créature; son âme n'atteint pas le niveau qu'il faudrait; Renée serait malheureuse. Tout plutôt que ce mariage.
Or, c'est le cloître qu'il importe d'éviter, c'est l'enfouissement dans une oubliette, c'est la descente au tombeau parmi l'ombre qui affole ou qui tue... On peut, en définitive, admettre la vocation religieuse sous une autre forme, celle
2oO l'amoureuse foi
qui n'entraîne point le renoncement à la vie extérieure; on peut devenir institutrice ou infirmière, se consacrer aux ignorants ou aux malades, tâche active, généreuse, vraiment sainte aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes. N'y aurait-il point là une solution? — Noroy se hasarde à l'indiquer. — Il lui semble apercevoir Renée droite à son pupitre, dans une école, en face des élèves attentives à sa leçon, ou bien encore penchée vers le grabat d'un vieillard qu'elle encourage de ses regards lumineux et de sa voix profonde. Sa taille souple se dissimule sous les plis de la robe grise, son fin visage s'encadre dans la coiiîe aux grandes ailes blanches. Comme sœur Simplice, elle sourit, absorbée tout entière par les joies sereines de la charité.
Le prêtre écoute. Il médite. Bientôt les objections se pressent sur ses lèvres :
—- Te rends-tu bien compte de ce qu'est l'existence des hospitalières? Quant au professorat, il y faut renoncer : madame de Thève m'a sou^ vent dit qu'elle n'y aurait aucun goût; mais elle ajoutait chaque fois comprendre à quel point il est doux d'assister ceux qui souffrent d' un mal cruel. Une pareille déclaration lui était dictée par sa bienfaisance. Délicate et sensible, pour-
rait-elle affronter les spectacles répugnants ou les travaux pénibles? Surmonterait-elle la nausée en présence de certaines plaies, la fatigue due aux longues nuits sans sommeil? Ma pensée la voit, semblable à un lis, exhaler le parfum de son âme dans l'ombre discrète du tabernacle : je ne me la figure pas se flétrissant aux souftles pernicieux, parmi les impuretés grossières d'un hôpital.
— Du moins, ce ne serait pas la mort. Ce serait une vie rude, mais ce serait encore la vie.
— J'y réfléchirai.
Jacques est seul maintenant. Il rétrograde. Dans la rue qui monte, au niveau du magasin Soubirous, il aperçoit Séraphine Tuffet poussant la petite voiture dans laquelle est étendu le meunier. Il la rejoint; elle fait halte.
— Eh bien, demande-til, comment va le père ■/
— Beaucoup mieux, grâce à la piscine. Le miracle n'est pas encore complet, comme il l'a été pour la demoiselle de l'autre jour. iMais j'ai une foi très vive, vous le savez, monsieur Noroy, et je suis certaine que la Sainte Vierge m'exaucera.
2o"2 l'amoureuse foi
La pauvre fille lève au ciel des yeux brillants, remplis d'espérance.
— Voyez, continue-t-elle. Il n'a plus le même regard.
Hélas! ce regard paraît atone à Jacques, qui risque une question :
— Est-ce qu'il me reconnaît?
— Bien sûr. — Et puis, il parle...
— Comment vous sentez-vous, papa Tuffet?
— Ba ba ba ba..., bégaye le paralytique.
— Vous l'entendez... Quel progrès.'
Le jeune homme, effectivement, a entendu la syllabe, répétée de façon à peine distincte par un organe rauque, passant lourde, pâteuse, à travers une bouche qui bave. 11 trouve gâteux le vieillard. Respectant la confiance de la dévote, il détourne la conversation.
— L'abbé Goudours, dit-il avec un sourire, vous a donc délaissée aujourd'hui?
— Depuis quelques jours il nous quitte souvent.
— Et pourquoi cet abandon ?
Elle hésite ; une rougeur empourpre ses joues :
— Il prétend que je n'ai pas besoin de mon curé, puisque j'ai rencontré à Lourdes des gens ■:
l'amoureuse foi 2o3
ayant leur demeurance au pays, — notamment messieurs Vimor.
— Ne craint-il donc pas que ces païens vous enlèvent votre religion ?
— Il assi^re, au contraire, que je dois essayer de les convertir
— J'ai vu, l'autre après-midi, notre artiste auprès de vous.
— Oh ! Marius est très gentil pour moi. Séraphine prononce ces paroles d'une voix
qui tremble un peu sur les lèvres pâles ; son visage est devenu écarlate, ses paupières papillotent nerveusement. Jacques se souvient que jadis elle aimait le peintre, et que le docteur désirait les unir en mariage, avant que son jumeau partît pour Paris où l'attendaient les modèles d'atelier, l'es servantes de brasserie, le troupeau des filles sans pudeur, meurtrières de tout idéal. Est-ce que la Madone opérerait le miracle de ramener à des idées plus saines ie pécheur endurci, le contempteur exaspéré de la femme? Un rapprochement entre ces deux êtres nés dans le même vallon, qui ont grandi côte à côte, que la vie seule a séparés, demeure-t-il possible, a-t-il chance de s'effectuer ici, parmi le loisir des rencontres quotidiennes, sous quelque
influence venue delà-haut, que nul analyste ne saurait définir, qui pourtant existe sans doute, mystérieuse et sacrée?
Lui-même, Jacques Noroy, ne )a subit-il pas à son insu, cette influence de magie? — Dès sa première jeunesse, il a parcouru lemonde en curieux, en dilettante. Il se demande si c'est là vivre, dans la noble acception du mot. Vivre consiste à se dévouer. Pour la première fois, en face des plaies que les pèlerins de Lourdes tendent vers le firmament, il a compris ce qu'est la douleur humaine; il a compris encore la solidarité qui nous lie, le devoir qui s'impose à nous d'aimer nos semblables. A-t-il su aimer, lui qu'attirait la femme, lui dont l'imagination s'était ouverte, dès l'adolescence, à la poésie du pays natal ? Il a comparé les yeux en amande des Hindoues aux yeux bridés des Chinoises, les épidémies blancs ou roses aux épidémies d'ocre ou de cuivre ; il a varié ses passagères et rapides sensations à fleur de peau; hier encore, Pépita Gomez, la danseuse andalouse, lui offrait le scintillement de ses prunelles, l'exhalaison musquée de sa chair. Qu'y a-t-il de commun entre ces créatures — et la femme telle que la révélation lui en est venue, de façon subite, depuis son arrivée à Lourdes,
depuis qu'il a vu, absorbée dans sa prière à la crypte, charitable avec les malheureux de l'hôpital, alerte et gaie autour du lac, dégageant durant l'inoubliable tête-à-tête au milieu des bois les multiples ardeursde l'âme unies aux multiples séductions du corps, — madame de Thève, ~ oui, madame de Thève, dont la pensée le poursuit, le domine, l'absorbe au point que toute autre pensée lui est désormais étrangère.
Ce dernier entretien avec l'abbé de Rieux a fait éclore dans l'esprit de Jacques des impressions dont la violence l'étonné lui-même. Renée au cloître, ce serait Renée invisible, perdue pour son regard avide de la contempler. Mais Renée libre, c'est Renée épousant Marc... Une telle prévision l'affole. Et bien vite, il a imaginé une solution mixte : ni le couvent, ni le mariage; Renée soustraite à Marc, tout en demeurant parmi les hommes, lui Noroy compris. Elle ne sera point enfermée derrière une muraille; elle ne partagera point davantage le logis de son neveu. Elle ne sera à personne et elle sera à tous : Jacques en aura sa part.
Ainsi lejeune homme songe, après avoir quitté Séraphine. Ainsi songe-t-il, trottant sur son cheval Simoun, le long de la route de Bétharram.
Ainsi songe-t-il encore après son dîner, alors qu'il se dirige vers l'Esplanade, à l'heure coutumière où se déroule la procession du soir.
La nuit est limpide, chaude, sans lune. Juste en face, dans la direction de la basilique, brillent les sept étoiles de la grande Ourse. Le cortège vient de la Grotte, monte la rampe de droite, arrive au sommet, sur la plate-forme, descend à gauche l'autre rampe, se répand aux allées du parterre devant lequel s'élève la statue de la Vierge tout illuminée. Déjà les premiers pèlerins sont au bout de ce parterre, et il en arrive encore du rocher de Massabielle. Rien de pittoresque comme ce cordon de lumières glissant, montant, descendant, se déroulant au milieu de l'ombre. Les cierges sont garnis d'entonnoirs en papier. Il y a deux files formées par un certain nombre d'hommes et surtout par des femm.es ; au centre, de distance en distance, un prêtre marche. Jacques reconnaît les curés Ledru etCoudours, le missionnaire à barbe, non loin de la jeune fille excitée et de la noble dame atrabilaire, le chanoine Mouron près duquel défilent Sibylle en tête, à la suite, Cybèle, Ciboule en queue. Il distingue maintenant la famille belge de l'hôtel, les demoiselles à la grosse tête, la mère au ventre
proéminent, le père à la face enluminée. Sur un rythme monotone, on psalmodie :
Ave, ave, ave, Maria.
Beaucoup d'organes se révèlent criards ou faux. Mais voici qu'un groupe passe devant Noroy : les tailles sont moins lourdes que chez la plupart des assistantes ; les traits sont plus fins, les timbres plus justes et plus mélodieux. L'abbé Anselme, dressant sa haute stature, dirige ce petit chœur, où sœur Simplice mêle un rire à sa litanie, où Séraphine Tufïet salue dans une extase la Sainte Vierge. — Une voix domine toutes les autres, si pure, si pleine, si éclatante, si adorable, que le jeune homme, en vérité, se sent très ému de l'entendre... Oh! cette voix qu'il écoute tremblant, cette voix qui met en vibration les propres cordes de son cœur, il n'a pas à se demander de quelle bouche, de quelle poitrine elle émane :
Ave, ave, ave. Maria
Le défilé continue. De nouveaux feux de cierges vacillent entre des mains nouvelles. L'hymne est chantée par d'autres pénitentes qui à leur tour
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passent. La voix de tout à l'heure s'éloigne, s'affaiblit ; mais lui, la perçoit encore, rien ne saurait l'éteindre pour son oreille; il l'entend, seule, monter jusqu'aux étoiles, parmi les souffles tièdes et les doux parfums de la nuit...
Dès le matin, Noroy reçut une lettre portant le timbre de Pau. Il reconnut l'auteur d'après l'écriture de l'enveloppe. Cette lettre était de Pépita Gomez, qui s'exprimait ainsi, avec une correction, voire une élégance, inattendue :
« Mon Jacquot, » Bien qu'avant de quitter Paris tu m'aies plaquée, d'ailleurs sans trop de rosserie, je n'admets point une rupture définitive entre nous. Le bijou reçu de toi comme adieu ne manque pas de chic ; j'ai plaisir à m'en parer chaque soir, quand je gigote sur les planches de mon théâtre. Je ne te reproche donc pas de me l'avoir offert. Mais tu y avais joint certain poulet qui ressemble à un testament et transforme ton cadeau en une sorte d e legs funéraire. Or, je ne veux pas croire que
notre caprice soit défunt. J'irai m'en assurer à Lourdes même, oii tu figures, paraît-il, au premier rang des pèlerins. Ne t'avais-je pas déclaré, ainsi qu'à Marc de Thève, que, très fervente catholique, je désirais porter, moi aussi, mes dévotions à la Vierge Immaculée? Tout d'abord j'ai fait halle au pays de Henri IV. Ma fenêtre s'ouvre sur ces Pyrénées au delà desquelles je devine l'Espagne; on me sert aux repas un porto acceptable ; enfin j'ai pour camériste, au petit chignon serré dans un foulard, une ancienne institutrice de Gascogne qui me rend le service de corriger mon style et mon orthographe dont tu avais coutume de te gausser.
» Pourquoi ton séjour chez Bernadette se prolonge-t-il autant? Caramba! tu as peut-être découvert parmi les pèlerines une beauté digne de te fixer, ô voyageur ! Quelque projet de conjungo menacerait-il ton indépendance? Prends garde! Je me permets de transcrire ici pour ton édification un proverbe espagnol : « Le mariage est un » sac où il y a quatre-vingt-dix-neuf serpents et » une anguille. Fourrez-y le bras si vous l'osez. »
» A bientôt, Jacques. N'oublie pas que j'ai eu presque un béguin pour toi.
» Pépita. »
« Marc est-il toujours le plus irrésistible de nos modernes preux ? »
Cette lecture amena sur le visage de Noroy un froncement de sourcils. Mademoiselle Gomez à Lourdes; la mime fantaisiste attachée à l'Alhambra des Batignolles surgissant à l'hôtel de la (irotte en quelque costume aux couleurs chatoyantes; la danseuse excentrique des Folies- Trompettes, vêtue d'une jupe écarlate, coiffée d'un sombrero à plumes, armée de l'ombrelle en soie changeante à pomme d'aventurine, étalant ses charmes, épandant ses parfums, développant son verbe le long de la rue aux boutiques pieuses, à travers l'Esplanade consacrée aux processions, devant la roche et la source des miracles... Ah ! non. — Une pensée traversa l'esprit de Jacques : madame de Thève pourrait croiser 1 exotique, l'apercevoir, la remarquer, poser sur elle la limpidité de son regard. Cette hypothèse lui fut pénible, cruelle, douloureuse... Il éprouvait un remords d'avoir connu cette fille, comme si, après s'en être approché, il ne se sentait plus digne d'effleurer la femme, objet de ses vénérations, A tout prix il fallait éviter la fugue annoncée dans la lettre. Comment y parvenir? Il examinait les
moyens, pesait les avantages et les inconvénients de tel 011 tel projet, — quand un coup frappé à sa.porte le tira de sa rêverie.
— Entrez! cria-t-il.
C'était Marc de Thève, la figure sérieuse. Il s'assit, et tout de suite conta la nouvelle qui lui assombrissait le front :
— Je viens, dit-il à son ami, d'avoir une explication avec ma tante. Imagine-toi la chose la plus insensée. Renée désirait entrer au Garmel ; elle y renonce.
— Elle y renonce! s'exclama Noroy.
— Attends. Tu avais obtenu d'Anselme un retard ; il avait compris qu'une résolution engageant la destinée tout entière ne devait se prendre qu'à bon escient. Je gardais l'espoir que madame de Thève, au moment de quitter le monde, en apprécierait les joies... Elle m'a déclaré que le cloître, décidément, lui faisait peur, ajoutant qu'elle ne se jugeait pas assez près de la sainteté pour entrer sous cette forme si pure au service de Dieu, que sa propre imperfection ne lui donnait pas le droit de prier efficacement pour le salut des autres pécheurs. Je te confesse que j'ai souri ; puis je l'ai félicitée, et, sans plus attendre, je lui ai offert de devenir ma femme.
— Elle accepte?
— Elle refuse, — - dans des termes tels que toute espérance me demeure interdite.
~ Elle est bien jeune pour rester veuve sans la sauvegarde d'un mari.
— La réponse est aisée : madame de Tliève entrera en religion, non comme carmélite, mais comme petite sœur des pauvres. Voilà qui est fou. Renée absorbée par les pratiques spirituelles au fond d'un couvent aristocratique eût peut-être souffert de l'isolement ; du moins un tel mysticisme s'accorde-t-il avec les délicatesses de sa race. Que deviendra-t-elledansun hôpital, maniant l'iodoforme ou posant des cataplasmes, s'efforçant d'oublier qu'elle a les mains blanches et l'odorat subtil? Jamais elle ne s'accoutumera à une semblable besogne.
— Et Anselme?
— Lui aussi, a fini par craindre pour sa pénitente la solitude, la mélancolie, l'es austérités monacales ; c'est avec son assentiment qu'elle se consacrera aux malades. Je quitte madame de Thève tout heureuse à l'idée d'embrasser une carrière très humble et très pénible ; elle en est à la période d'exaltation.
— Mon pauvre Marc. . .
— Oh! je ressens plus de colère que de chagrin... L'usage est qu'un homme, l'âge venu, s'établisse, prenne femme, fasse souche de rejetons ; Renée me convenait à merveille comme origine, comme fortune, comme caractère, d'autant que ses croyances religieuses cadrent avec les miennes ; cette union eût été tout ce qu'il y a de plus convenable, pour elle aussi bien que pour moi : je regrette de ne pas avoir réussi à l'en convaincre. Heureusement je ne suis ni un idéaliste ni un sentimental. Vive Dieu! parce que ma tante se découvre une vocation pour le métier d'infirmière, je ne vais point m'habiller de couleurs sombres, me raser les cheveux, me poudrer la tête de cendres, me répandre en lamentations éperdues. Certes j'enrage de penser que cette créature de sang noble s'apprête à respirer des haleines fétides, à toucher des chairs malpropres et malsaines, à barboter dans les .tisanes ou les drogues, à végéter au milieu des ordures. Qu'y puis-je? Rien. J'ai reçu mon congé poliment, gentiment, mais en bonne et due forme. Mon parti est pris. Il me reste à me distraire, à m'étourdir. Je n'y manquerai pas.
Jacques, machinalement, avait pris à la main la lettre de mademoiselle Gomez.
Il la tendit à Marc :
— Mon ami, je te prie de lire...
Les traits de clubman s'éclairèrent :
Pépita est à Pau. Et elle s'apprête à nous rendre visite. Ventre- saint- gris! voilà qui va changer le cours de nos idées.
— Tu n'y songes pas. Décemment elle ne peut venir ici. Il y aurait là comme un sacrilège, sans compter qu'elle serait bien capable de commettre quelque impair.
— Mazette! tu deviens pieux. — Réponds-lui pour la consigner.
— Je connais sa tête à l'évent. Elle ne tiendra nul compte de mon avis, s'il lui plaît d'appalaître.
De Thève réfléchissait :
— Au lieu d'écrire, il vaut mieux que tu montes en wagon et ailles t'expliquer de vive voix.
— Non. J'ai rompu, et je prétends m'y tenir. Marc se frappa le front en riant aux éclats :
— J'ai trouvé. Yeux-tu que je me charge de la mission?
— Toi?
— Moi. Pépita me consacre à la fin de son épître un post-scriptum assez gracieux pour
qu'il me semble poli de lui porter mon remercîment. Sois tranquille, je procéderai de manière qu'elle épargne à ta vertu sa présence à Lourdes.
— Tu me rendras un fier service.
— Tope là! C'est entendu.
Marc était fort aise de jouer vis-à-vis de sa jeune tante la scène de l'amour-propre froissé : il lui fit remettre quelques lignes s'excusant de ne point dîner le soir avec elle, et prit le train de Pau.
On peut croire qu'il fut aimablement reçu, qu'il trouva bon repas, bon gîte, et... la vérité nous oblige à dire qu'il ne rentra que le surlendemain. Jacques apprit de sa bouche, avec plaisir, que mademoiselle Gomez renonçait au pèlerinage ; il ne demanda point de détails complémentaires, et son ami se contenta de lui narrer qu'il avait bien employé son temps, qu'il s'était diverti à souhait, qu'il avait admiré au musée de la ville un superbe tableau d'Oudry représentant une chasse au cerf, et qu'il s'était rendu en Victoria jusqu'au chenil distant de quelques kilomètres où quarante couples de chiens sont réunis durant la saison pour courre le renard. Il fournit de plus ce renseignement
que l'Espagnole remplaçait les fameux bains dont elle avait parlé jadis, préparés au jus d'orange, par des bains préparés au jus de framboise, si bien qu'elle exhalait la senteur de ce fruit délicieux.
D'ailleurs il n'est point douteux que le souvenir de la danseuse hantait l'esprit du gentilhomme, car Noroy l'entendit fredonner le refrain qu'elle appréciait, qui lui passait volontiers par le^ lèvres :
Je me pâme, flùta la carpe, Ses nageoires pinçant la harpe.
C'est pourquoi Marc se montra joyeux, rempli d'entrain, lorsque, sur ces entrefaites, on se dirigea en foule yers Pau, pour assister à la messe solennelle organisée en l'église Saint- Martin sous le patronage de monseigneur de Sudre, évêque d'Héliopolis. La gare de Lourdes était envahie par de nombreux voyageurs; les voitures du long convoi regorgeaient de monde. L'abbé de Rieux accompagnait son supérieur, auquel s'étaient joints l'évêque de Liège et plusieurs autres ecclésiastiques; ils trouveraient à l'arrivée l'évêque de Tarbes, chef du diocèse. Le chanoine Mouron et son brelan de Montbrizon-
naises, puis le missionnaire barbu avec ses deux compagnes ordinaires, la vieille et la jeune, la disgracieuse et l'aguichante, garnissaient un compartiment ; le curé de Saint-Just-en-Chevalet, M. l'abbé Ledru, y occupaitla huitième place; de temps à autre, il se levait sur la banquette et collait son œil au petit vitrage de sûreté, pour surveiller dans le compartiment voisin son ennemi, le docteur Vimor. Celui-ci et son jumeau Marius servaient de gardiens à Sérapliine; ils allaient à la messe, non certes en dévots, mais en amateurs de musique: l'église de Saint-Martin passait pour avoir de belles orgues; un orchestre d'instruments à cordes y devait être installé; un double chœur exécuterait le Gloria Patri de Palestrina. Quant à mademoiselle Tuffet, très désireuse de ne point manquer cette cérémonie catholique, elle ne s'était pourtant mise en route que grâce au sacrifice de l'abbé Coudours. Ce prêtre avait l'esprit large, le cœur généreux ; il avait exhorté sa pénitente à se confier aux soins de ses deux compatriotes et pris l'engagement de rester tout le jour auprès du paralytique.
Madame de Tliève, Jacques et Marc étaient réunis à la famille belge de l'hôtel de la Grotte,
composée (lu père hydrophobe, de la mère hydropique et des filles hydrocéphales. — Avec quelle jouissance Noroy contemplait cesdernières, leurs crânes énormes, leurs faces gonflées, leurs traits t)ouffis, puis regardait ensuite Renée, sa tête grecque, son fin visage, ses lignes harmonieuses! Quel contraste! C'était pour lui un ravissement. Marc bavardait, plein de verve : peut-être caressait-il le dessein de revoir la folâtre et voluptueuse Pépita Gomez; peut-être exagérait-il la note gaie en face de sa tante, par un mobile instinctif de prétendant évincé qui aiïecte de faire contre fortune bon cœur.
A Pau, la jeune femme gagna directement l'église ; mademoiselle TufTet s'y rendit ellemême. Jacques, Marc et les Vimor montèrent au château, pour le visiter. Ils eurent plaisir à voir les hautes murailles, les portes sculptées, les fenêtres aux ornements de la Renaissance, la cour d'honneur en forme dœuf, avec l'arcade qui lui sert d'entrée principale. L'intérieur n'offre rien de saillant au point de vue de l'art, sauf peutêtre quelques tapisseries des Gobelins; il ne vaut que par les souvenirs historiques. Ici la salle d'armes où les seigneurs béarnais étaient faits chevaliers; là une chambre où couchèrent Fran-
çois 1" et Charles-Quint. Voici maintenant, évocation moderne, le local mis à la disposition d'Abd-el-Kader captif ; voici encore la pièce où Jeanne d'Albret donna le jour au futur Henri IV : on y montre le berceau du nouveau-né.
L'esthète Marius se permit de railler un tableau qui représente le roi-galant surprenant sa favorite en conversation criminelle : occasion propice de murmurer le Leitmotiv dont il caractérise l'espèce féminine : turlututu. — Le docteur Claude Vimor, lui, rappela que l'assassin du roi Henri fut un misérable jésuite; d'autre part, il évoqua la mémoire du général républicain qui finit sur le trône de Suède, — de Bernadotte, lequel, déclara-t-il, l'intéressait plus que Bernadette.
A la sortie, comme il y avait encore une heure à perdre avant la messe, Marc, se penchant à l'oreille de Jacques, lui demanda :
— Viens-tu dire un bonjour amical à mademoiselle Gomez?
— N i ni, fini.
— J'y vais, moi.
— Bon appétit, camarade.
Tandis que notre gentilhomme se dirigeait vers le boudoir de la belle, notre médecin voulut
faire acte de présence à l'hospice, notre peintre au musée. Noroy prit une voiture et se fit conduire au parc de Beaumont, dont il admira les terrasses, les promenoirs couverts, les perrons de marbre, les pelouses et les massifs. 11 s'engagea ensuite dans le boulevard Barbalat, puis dans l'avenue de Trespoëy. — Quel est, en bordure, ce bâtiment d'aspect sévère? Une prison sans doute. 11 s'informe : c'est le couvent des Garm.élites. — Les Carmélites!... Dieu merci, Renée ne finira point ses jours dans un pareil lieu, soustraite à la vue, condamnée au cilice et à la discipline. De l'autre côté de la rue se dressent des constructions vastes : l'asile d'aliénés de Saint-Luc. Sera-ce là que madame de Thève passera la vie, sous la Cornette, soignant des fous ou des folles? — Le cœur de Jacques se serre douloureusement.
Par les allées de Morlaas, il revient à Pau et s'arrête devant le square au milieu duquel s'élève, remarquable par son style du treizième siècle, l'église Saint-Martin. Tandis qu'il paye son cocher, Marc arrive, le rejoint; une odeur de framboise se dégage de sa personne. Il quitte brusquement son ami, pour franchir le porche. Un moment après, Noroy, entré à son tour, l'aperçoit
se dissimulant dans la chapelle de la Vierge, non loin d'une femme penchée sur un prie-Dieu, dont on ne distingue pas les traits à distance, dont les formes opulentes accusent Pépita. Sous la chaire, Séraphine Tuffet est assise; elle a pu garder un siège à côté d'elle ; iMarius Vimor ne tarde point à s'y glisser. La nef se remplit; la lumière y entre parmi le luxe des vitraux. Jacques demeure dans un coin sombre, à l'écart, cherchant en vain la silhouette de madame de Thève.
Madame de Thève carmélite, ou madame de Thève hospitalière : actuellement il n'admet ni l'une ni l'autre. Il est dans une église, lieu de prière et d'idéalité; qu'importe! ce n'est point Renée pieuse ou charitable que sa pensée évoque ; ce n'est point Renée, âme vêtue dair, détachée de ce monde ; ce n'est point davantage Renée astreignant son corps aux vulgaires besognes, transformée en servante des malades et des pauvres. 11 est hanté par un souvenir unique. L'adolescente qui, durant le déjeuner aux bords du lac, s'abandonnait à la gaîté de vivre, a disparu elle-même. L'être qui s'impose, qui rayonne avec une intensité de vision singulière, c'est la femme épanouie, désirable et pourtant sacrée, suivant les chemins d'herbe ou de mousse au
terme d'une journée chaude, montant la colline sous le couvert des bois, parmi les eftluves de plantes, puis, sur la cime, en face des horizons, éclairée tout à coup, nimbée, illuminée par les feux du soleil couchant, comme dans une apothéose... Quelle heure passée ensemble ! Ils se sont entretenu de musique qu'on exécuterait en pleine basilique de Lourdes ; Renée aurait voulu entendre ainsi lamesseenréde Beethoven avec son Miserere nobis; lui, eût donné la préférence à la symphonie composée surl'Ode à la joie de Schiller. Elle lui a annoncé qu'une cérémonie aurait lieu à Pau. Ils s'y trouvent actuellement. Au milieu de cette foule qui envahit le sanctuaire, Jacques ne la découvre pas Mais elle
est là, rien de plus sûr. L'adorable présence se révèle au cœur du jeune homme, qui bat trop fortement, — tandis que les orgues éclatent en arpèges sonores, emplissent de vibrations prolongées le vaste espace, inaugurent la fête catholique par une introduction émouvante et somptueuse.
Les trois évêques ont pris place dans leurs fauteuils. Un nombreux clergé les entoure. Les acolytes forment un essaim ; ils ont revêtu la robe rouge et le surplis de dentelle. Les clo-
chcttes tintent : rofficiant fait son entrée, s'incline devant l'autel. Il est de haute taille, de mine aristocratique; le front brille, intelligent et fier; dans les yeux, on devine une tristesse, dominée par le vouloir, épurée par la foi. — Jacques reconnaît son ami, l'abbé de Rieux.
Au Confiteor, les violons pleurent, les violoncelles se lamentent; leurs voix s'unissent à celles des harpes ailées, aériennes, soutenues par le grondement lourd, terrestre, des orgues. C'est ensuite le superbe psaume de Palestrina; un chœur bruyant proclame :
Gloria Palri et Filii et Spiritai Sancto.
Un autre chœur, lointain, voilé, répond par les mêmes paroles. Les organes de femmes ou d'hommes, de soprani, de ténors ou de basses, mêlent leurs timbres variés ; les huit parties s'enchevêtrent, se combinent, se résolvent en un tout harmonieux, se terminent par un suprême Amen, qui va mourant.
Bientôt monseigneur de Sudre se lève, se met en marche, précédé d'un bedeau. Le voici en chaire, tournant vers l'auditoire attentif sa large poitrine, sa face puissante que surmonte une chevelure de lion. Il ouvre sa bouche aux fortes
lèvres, et, d'une voix qui porte, il prêche
C'est de la France qu'il parle en termes enflammés, comme un patriote; il la rêve unie et libre, pacifique et laborieuse, pleine de prospérité et de gloire. La Reine des cieux la protégera , parfois visible , ainsi qu'elle le fut à Lourdes, toujours présente, toujours agissante. Ce culte de la Madone demeure notre sauvegarde au milieu de nos troubles, de nos périls, de nos misères; il se confond avec celui de la Femme, que nous vénérons sous les traits de nos mères, de nos sœurs, de nos épouses et de nos filles, de la Femme qui nous sauvera en nous régénérant, de la Femme qui surgit dans le passé à chaque page de notre histoire. L'orateur cite Geneviève, patronne de Lutèce, la défendant contre les hordes d'Attila ; il cite Blanche de Castille, deux fois régente du royaume, donnant le jour à saint Louis; il cite enfin la triomphatrice des Anglais, la Pucelle immaculée, héroïne et martyre, Jeanne Darc.
Jeanne Darc... Ces deux mots une fois prononcés, l'évèque d'Héliopolis ne saurait plus traiter d'autre matière. Il s'y arrête, s'y complaît, s'y absorbe.
— C'est son Leitmotiv, dirait Marins.
Jacques entrevoit Cjjbèle qui pousse légèrement le coude ensoutané de l'abbé Mouron, Ciboule dont la physionomie savoure le discours comme son palais savourerait quelquefriandise, Sibylle enfin qui, un crayon d'or entre les doigts, prend une note discrète sur son carnet de poche, sans doute pour le livre que s'apprête à signer notre chanoine.
Monseigneur a terminé par une phrase éloquente, puis par un signe de croix qui ressemble à une bénédiction. Il descend le petit escalier de bois, traverse la foule, regagne sa place. Et de nouveau l'orchestre, les orgues et les chœurs jettent vers le sommet de la voûte, parmi les flots d'encens, leur musicale oraison. Maintenant un silence se fait, très solennel. Le prêtre, face à l'assistance, lève le ciboire qui contient Thostie. Les têtes s'inclinent... Une émotion s'empare de Jacques, comme s'il allait se passer quelque chose d'augusle. Et voilà qu'une voix monte de la terre vers le ciel, disant :
0 salutaris hostia. ..
Cette voix, c'est celle qu'il entendit déjà, le soir, durant la procession aux flambeaux. C'est celle qu'il entend depuis lors chanter au fond de
lui-même. Elle s'élève d'abord, dans sa pureté, dans sa douceur exquise ; peu à peu elle s'accentue, s'échauffe, se passionne, emplit la nef, pénètre les esprits, s'empare des consciences, charme, domine, attendrit les âmes. Quel élan versl'au-delà ! Mais aussi quel transport humain! Il y a là tout ce qu'on peut ressentir, tout ce qu'on peut désirer, toute la souffrance et tout l'espoir, un infini de douleur, une immensité d'amour
Jacques est dans l'ombre, debout, ignoré de ses voisins, emporté par son rêve. Un frisson l'agite. Il tremble. Il cache son front qui brûle entre ses mains devenues froides. Jamais il n'eut dans le sang, dans les nerfs, dans le cerveau, pareille fièvre. — Soudain son être se fond. Ses paupières s'humectent, ses doigts sont mouillés... Des larmes '.Oui, des larmes... 11 pleure, il pleure éperdument.
Le Pater noster. VAgnusDei. La communion. Le dernier évangile. La messe est terminée. — Jacques ne perçoit point l'orchestre, il ne perçoit point les orgues jouant une marche triomphale. C'est la voix de Renée qu'il continue d'entendre. Le public s'écoule. Le jeune homme a gardé le front dans ses mains. Les instruments se sont
tus. Il n'y a plus personne. Il demeure contre son pilier, au coin le plus obscur de Téglise... Que s'est-il donc passé en lui? D'où vient cet émoi? Pourquoi cette transformation de sa nature, cette fuite de son habituel scepticisme, cet éveil de sentiments ignorés jusqu'ici : pitié pour les humbles, altruisme et charité? — S'il pleure, c'est en songeant aux tortures du corps et de l'âme, c'est en évoquant la détresse des pèlerins vus à Lourdes, les yeux clos de l'aveugle, les plaies du scrofuleux, la toux du phtisique, le cancer dévorant le visage de la pauvre femme... il se rappelle aussi toutes sortes d'infortunes auxquelles jadis, durant ses voyages, il ne prêtait qu'une attention distraite : des esclaves battus à coups de verges, des noirs frappés de la matraque, des jaunes suppliciés par la cangue, des condamnés travaillant aux mines sous la menace du knout ou de la potence. L'esprit frappé par le sermon que vient de prononcer monseigneur l'évêque d'Héliopolis, il se remémore les hécatombes sanglantes, la guerre avec ses horreurs, les blessés qui hurlent, les mourants qui agonisent, les invasions de barbares à l'époque de sainte Geneviève tout à l'heure évoquée du haut de la chaire, puis les batailles
sarrazines durant les croisades aux temps de Blanche de Castille et de saint Louis, puis encore les chevauchées sus à l'Anglais sous la bannière de Jeanne Darc. Ces exterminations sont de tous les siècles, contre l'Italie sous François I", contre l'Autriche et lEspagne sous Louis XIV, contre l'Europe entière sous Napoléon, — sans compter les luttes intestines, massacres religieux ou révolutionnaires. Aujourd'hui la science perfectionne 1 art de tuer. Ne devrait-elle pas améliorer l'art de vivre? Hélas I on voit à peu près partout, dans les campagnes et d'ans les villes, des vieillards sans feu, des mères sans asile, des enfants sans pain, des grelottants, des chemineaux, des affamés, — des maudits.
Il voudrait soulager toutes ces misères... Il voudrait surtout assister dans cette œuvre de miséricorde et de dévoûment la créature bénie de Dieu, celle dont le nom est sur ses lèvres, dont l'image est au fond de son cœur, celle qui tout à l'heure chantait, disant la souffrance, conseillant la bonté, exaltant l'amour.
L'amour!... Aimer les hommes, l'humanité entière : oui. — Aimer une femme, pour se compléter soi-même, pour être meilleur et plus
fort, pour mieux comprendre et mieux sentir, pour doubler sa propre puissance d'action, son propre rayonnement de fraternité sur les autres. Aimer si puissamment qu'on domine l'esprit de l'aimée, qu'on l'amène à penser comme soimême on pense : sorte d'induction magnétique, provocatrice à distance de courants qui sont lintellectuel amour.
Aimer madame de Tliève...
Être aimé d'elle...
Double folie, ambition sans espoir, ineffable mais impossible songe.
Pourtant une joie l'inonde. Même irréalisé, un tel rêve est doux ; même inassouvi, un tel amour, qui lui gonfle la poitrine, qui lui inspire la générosité, qui le fait tressaillir du plus noble orgueil, le rend presque Tégal d'un dieu... Et de nouveau il pleure, sans découragement, sans amertume, heureux et fier de pleurer.
Ses doigts s'écartent de ses yeux. Il relève la tête... Il n'est plus seul à l'écart sous la voûte. Qui donc est devant lui? Le grand, le pur, le saint abbé Anselme. Une pâleur sur les joues, une clarté sur le front, une tendresse dans le regard, le prêtre contemple son ami :
— 0 Jacques, dit-il, voilà de belles larmes.
Et tous deux, parmi Tombre du tabernacle, en face du Christ étendu sur la croix, dans un élan de leurs âmes fraternelles, s'étreignent silencieusement.
De sa fenêtre, par un temps gris, Noroy examine la basilique. Cette architecture, décidément, est loin de lui plaire. Il y a là une accumulation de matériaux dépassant la mesure ; il y a de plus excès de blancheur ; l'ensemble est à effet; on dirait un décor. L'artiste devait manquer de foi. Où sont les hommes vraiment inspirés par un souffle religieux qui, dans les siècles passés, à l'époque du pur roman ou bien au temps de l'ogive, édifièrent tant de chefsd'œuvre? — Des millions n'en ont pas moins été entassés sur la roche de Massabielle. Par contre, on voit dans la ville même un autre sanctuaire non fini, où des colonnes de marbre se dressent, séparant les nefs ; l'argent a fait défaut, et le vieux curé Peyremale est mort,
après une série de luttes pénibles contre les Pères de la Grotte, sans avoir terminé le dit monument entrepris par son zèle.
Jacques a quitté son hôtel ; il tourne à gauche. Il entre à l'ancienne église paroissiale. Combien elle est pauvre et nue! Combien humble et déserte ! La voûte surbaissée, les murs sans ornementation ; l'autel dénué d'orfèvreries. Pas de prêtre ni de sacristain. Nul fidèle. Absence de dévotes. Personne. Le vide. Seule, à l'entrée, sur une chaise de paille, une mendiante, très vieille, ridée, borgne...
11 se croit transporté dans son village, à Saint- Marcel, sur la hauteur d'où le clocher modeste domine le vallon de Juré et de Saint-Just. Tout enfant, il a parfois servi la messe aux fêtes carillonnées, pour doubler Anselme, l'acolyte ordinaire. Comme récompense, il recevait du curé à cheveux blancs des images, que Marius Yimor lui empruntait pour les copier de son crayon instinctivement habile et original. Et le prêtre faisait le bonheur de Claude en lui disant le nom de simples cueillis aux bois d'Urfé; et il indiquait à Marc ravi les remises de perdreaux, quand venait l'époque de la chasse.
Les souvenirs d'autrefois assiègent en foule
l'esprit de Jacques. Ils décorent et peuplent pour lui la petite église de Lourdes, qui lui devient familière, alors que la grande basilique de Massabielle n'est qu'un temple pour étrangers, un temple indifférent ou vaniteux. Ce Christ grossièrement taillé, allongeant ses bras maigres sur un bois rustique, lui parle de la misère humaine et du sacrifice divin; cette Vierge naïve, en extase devant l'Enfant Jésus, n'a point sur la tête une couronne d'or, mais elle personnifie la Maternité, c'est-à-dire la Femme dans son admirable rôle de créatrice suivant la nature et suivant l'amour. Le jeune homme sent la bonté lui envahir l'âme; bien qu'il n'entende point ici la belle musique dont il fut si troublé la veille à Pau, une émotion très douce, de nouveau, lui fait battre le cœur. — Il sort, et, très heureux de l'aumône, dépose un louis dans la main tremblotante de la pauvresse stupéfaite, qui le prend peut-être pour un fou.
Il faut secourir les vivants. — Il ne faut point oublier les morts. Noroy ira visiter le cimetière. Il y monte. Il y pénètre avec respect. On meurt à Lourdes, comme ailleurs. On y meurt beaucoup, car voici des ouvriers qui agrandissent la funèbre enceinte. Il examine les tombes. Tout
un espace est garni par des tertres de gazon fiui ne sont même point marqués d'une pierre ou d'une croix. Sépulcres anonymes. Il en est qui portent deux ais peints en noir, l'un vertical coupé à angle droit par l'autre horizontal. Sur l'une de ces traverses, on lit une inscription blanche. Jacques déchiffre :
Juliette Magniez
Diocèse de Lille
Décédée à Lourdes le 4 septembre 1897.
Du nord de la France, cette Juliette était partie ; elle était venue à Lourdes en pèlerinage, jeune peut-être, malade sans doute, comptant sur la guérison miraculeuse. Et elle est m.orte. On l'a ensevelie loin des siens. Elle repose là, sous ce ciel dont Noroy, en ce moment, scrute la profondeur, regarde les nuées sombres que pousse un vent d'orage. Elle repose en face de cet horizon fait de montagnes arides, d'une sauvagerie qu'exagèrent à cette heure une demi-éclipse de la lumière et le bruit encore lointain des souffles annonciateurs de la tempête.
Vivre. Mourir.
On naît. On est un germe. Il se forme dans le sein de la femme. Enfant, on arrive à la lu-
mière, criant et pleurant. Puis on grandit. Quel mystère que cette croissance! On ne grandit pas seulement, on se renouvelle. Les molécules dont on est composé se désagrègent pour faire place à d'autres atomes plus neufs : c'est la respiration par le poumon, c'est la circulation par le cœur, c'est la digestion par l'estomac, qui donnent et maintiennent la vie, qui font pousser la chair de façon continue, sans que l'œil humain le puisse voir. Ces multiples atomes qui se succèdent demeurent liés entre eux, constituant un être, une agrégation douée d'une mentalité, d'une activité, d'une sensibilité propres, un individu original, une personne distincte des autres, toujours pareille à elle-même, — jusqu'au jour où « la petite secousse finale », comme dit le docteur Vimor, rompt l'équilibre de ces particules, arrête le mouvement giratoire qui les rendait unies ei vivaces, supprime ainsi l'homme ou la femme, dont les éléments se dispersent, quitte à se grouper de nouveau pour des combinaisons différentes.
Telle est la vie, terminée par la mort.
Que de créatures, hélas ! parcourent cette existence en proie à la souffrance physique, en proie à la détresse morale! Elles ont peine à supporter
les maux qui brûlent, tordent, annihilent leurs membres : l'insomnie et la fièvre, les convulsions et les nausées, les névralgies et les épreintes; le sang épaissi, les muscles rebelles, les nerfs excités, la moelle douloureuse, la chair purulente. Elles gémissent à propos de leur ambition compromise, de leur fortune détruite, de leur talent bafoué, de leur honneur perdu; elles pleurent sur le fils ingrat, sur l'épouse infidèle, sur l'ami perfide, sur la mère à jamais endormie dans la tombe .
Un jour, on s'éteint. Plus de corps sensible. Plus d'esprit impressionnable. C'est le sommeil. C'est le repos. Quel bonheur de ne plus lutter, de no plus avoir ni froid ni faim, de ne plus éprouver la souffrance, de ne plus connaître ni les anxiétés, ni les épouvantes, ni les gémissements, ni les larmes! Ces pèlerins venus à Lourdes en désespoir de cause, atteints par d'incurables fléaux, tendent vers l'Inconnu leurs bras suppliants. Seront-ils guéris? Si quelquesuns le paraissent ou le croient, sont-ils pourtant à l'abri des rechutes? Plutôt que d'être encore suppliciés en ce monde, ne vaut-il pas mieux s'anéantir? Beaucoup doivent mourir avec joie. — Peut-être en fut-il ainsi de cette Juliette
L AzMOUREUSE FOI '289
Magniez, du diocèse de Lille, qui dort là, sous l'herbe où Noroy fixe son regard.
Le soleil est de plus en plus caché derrière les nuages qui se poursuivent, lourds et noirs; un vent tumultueux les pousse, venant de la montagne. L'atmosphère, dense, pèse sur les reliefs du sol et sur le cœur des hommes; les êtres et les choses semblent frappés d'un alanguissement.
Notre héros se parle à lui-même :
— En vérité, me voilà philosophant au milieu des tombes. Il me reste, pour être complet, à ramasser quelque crâne et à en étudier la structure. Que je revête le pourpoint de velours, que je coiffe la toque, que je ceigne l'épée : je ressusciterai ainsi le prince de Danemark, je ferai revivre la figure d'Haralet causant avec les fossoyeurs, quand arrive au cimetière le convoi d'Ophélie... Ophélie! — Renée!... Madame de Thève pâle, inanimée, les yeux clos, le souffle éteint... Madame de Thève pourrait mourir, elle qui est la Vie 1
Un émoi secoue la poitrine de Jacques, une angoisse la déchire.
Renée morte...
Il l'évoque dans sa beauté.
:29l) l'amoureuse foi
Eh quoi, cette chevelure de soie et de lumière pourrait se détacher, se désagréger, tomber en poudre. Ces yeux si clairs, si expressifs, pourraient s'éteindre, se vider, n'être plus que des
orbites caves, sans couleur, sans éclat, sans le regard disant l'âme intérieure. Cette bouche pourrait cesser d'articuler des sons, de parler, de chanter; elle perdrait la pourpre des belles lèvres de chair encadrant la blancheur des belles dents de nacre. Ces membres à la fois équilibrés et mobiles, les petits pieds qui courent, les petites mains prenantes, pourraient être atteints de paralysie, se séparer du corps, s'effriter. Et aussi le cou flexible, les épaules rondes, les hanches gracieuses, les seins harmonieux pourraient devenir une cendre inerte, insensible, inutile, éparse au milieu de l'univers toujours animé...
Il sent un désir l'étreindre : aller à cette femme, l'entourer de ses bras, veiller sur son
estin, lui épargner le mal et la douleur, la défendre le plus longtemps possible, même contre la mort; — et, puisque la fin est inévitable, obtenir que du moins leur couple laisse une trace; renaître en elle, se perpétuer par elle; grâce à leurs yeux se regardant, grâce à leurs lèvres jointes, grâce à la communion mysté-
l'amoureuse foi 29t
rieuse de leurs êtres, faire ensemble de la vie.
Un enfant... Vivant prodige, par qui la mort n'est plus.
Jacques ne peut désormais se mentir à luimême: il n'avait jamais aimé; l'amour, à Lourdes, est né en lui... C'est bien l'amour vrai, intégral, « ce besoin de sortir de soi ». suivant l'expression de Baudelaire citée par Marius, pour pénétrer dans une autre âme, cette passion de devenir créateur comme Dieu, créateur de fibres nouvelles, d'un cerveau, d'un souffle, d'une force, — créateur d'humanité, — cette amoureuse foi, qui est presque un sentiment religieux.
Il prend en dédain le docteur Claude Vimor. Si celui-ci conseille el vante la paternité, ne la ravale-t-il pas à l'exercice d'une simple fonction organique, sans voir dans l'épouse autre chose qu'un moule et ensuite un biberon?
Il prend en pitié le peintre Marius, pour qui la femme est une bête obscène. D'où vient un tel jugement? De ce que Marius a fréquenté des filles d'atelier ou de brasserie, — parbleu l comme lui-même a fréquenté des danseuses asiatiques ou européennes, des Pépita Gomez figurant sur quelque bateau de fleurs chinois ou aux Folies-Trompettes parisiennes. Un épi-
29â l'amoureuse foi
derme : pas de cerveau ; des nerfs : pas de cœur ; une sensation plus ou moins médiocre, plus ou moins brève : l'absence d'un sentiment profond et durable.
Jacques aime pour la première fois. Il vient seulement de comprendre ce désir mêlé de respect, cette tendresse sanctifiée par une adoration, qui vont à la vraie femme, sœur et Gancée, épouse et amante, génératrice et mère... Et cela, parce qu'il a rencontré madame de Thève. S'il ne l'avait point connue, si leurs routes ne s'étaient point, grâce à un hasard, croisées, il serait encore le Noroy d'hier, insouciant, sceptique, inférieur à sa réelle nature, laquelle, pour s'élever, attendait le souffle, et, pour s'épanouir, le rayon.
Souffle, rayon : oui. La grande fraîcheur ailée, caressant à travers l'espace les fleurs et les fronts. La grande flamme éclatante venue du ciel, pénétrant les germes et les pensées. L'amour qui charme et qui entraine, l'amour qui brûle et qui féconde ; l'amour qui rajeunit et qui perpétue...
Se perpétuer... Le baiser de l'homme et de la femme crée l'enfant, miracle annulant la mort. Au fur et à mesure que se dérouleront les siècles, nous continuerons de vivre dans la race qui
naîtra de nous. Ainsi notre amour ne sera ni passager ni vain : il sera, de par notre descendance, éternel et infini.
Des gouttes de pluie tombent. On dirait des larmes. Le firmament semble un cœur qui se dégonfle. Bientôt tout change : plus de nuées ; à travers une clarté apparaît le bleu limpide ; le vent orageux se calme, des souffles très légers s'épandent parmi les herbes et les feuilles; à la torpeur où s'engourdissait la nature succède une activité joyeuse, une ardeur de vie communicative.
Noroy détache ses yeux des tombes éparses au cimetière, pour regarder là- haut, vers l'immensité.
Il croit entendre la voix de son ami, l'abbé de Rieux, lorsque récemment, par une nuit pleine d'étoiles, le prêtre parlait du travail, de l'amour et de la douleur. — Subir la douleur avec courage, s'efforcer de porter remède à celle des autres en se penchant vers eux, en soignant les malades, en secourant les pauvres, en soutenant les faibles; prendre pour auxiliaire de son action charitable une femme digne de ce nom, s'identifiera elle, former un tout élevé au-dessus de l'unité simple, se développer ainsi par l'a-
mour, dans le travail ; puis, de sa propre essence faire jaillir le principe même de l'être, donner* l'essor au continuateur de sa propre existence, de son activité propre, de son propre sentiment, à l'enfant qui grandira, agira, sentira, aimera à son tour, et se reproduira lui-même, pour la gloire de l'humanité:
Tel est le secret, le mobile, le but, le sens de la vie.
L'iiomme et la femme s'unissent, se combinent, se continuent dans l'enfant, lequel transmettra plus tard ses énergies reproductrices : d'OLi ce qu'on peut appeler l'immortalité terrestre.
N'en est-il pas une autre?
Admettre que la personne adorable de Renée disparaisse au bout d'une courte période, au fond du sépulcre obscur et silencieux: non, non! Elle est sûrement une parcelle définitive de la perfection absolue, un élément indestructible de l'éternité . triomphante. Quelque chose d'elle subsistera ailleurs, maintenant sa force d'âme, son individualité.
Et lui, Jacques, lui aussi, un jour, déposant le vêtement usé de son corps, s'élèvera, pure haleine, vers la sérénité des astres, sans perdre son
originalité morale. Est-ce que l'amour dont la force le domine, dont la chaleur l'embrase, pourrait jamais s'affaiblir et s éteindre? N'est-il point, par là même, en quelque sorte divinisé? Déjà cet amour l'a rendu bon, généreux, sensible; déjà Tamour lui dicte le haut devoir du mâle pensant, la très noble ambition de poursuivre la race sans cesse améliorée : voici de plus que, parce qu'il aime, il éprouve le suprême orgueil de se croire, en vérité, incapable de mourir.
Perpétuité familiale. — Eternité personnelle.
L'au-delà sur la terre, pour la race. — L'audelà dans l'infini, pour l'individu.
La race luttant ici-bas contre la douleur, progressant comme science, comme bien-être, comme raison, comme fraternité. — L'individu destiné là-haut, par l'amour, au bonheur.
A côté de ces conceptions sublimes, que valent les petites pensées, les petits desseins, les petites luttes, les petites passions, où la plupart des créatures se complaisent, s'absorbent, s'agitent, se dépensent? Etudier l'anatomie comme Claude, esquisser un tableau comme Marius, dresser un cheval comme Marc, parcourir le monde comme Jacques, vaniteux au retour de ce qu'un bout de ruban rouge orne sa boutonnière ou vexé d'être
accueilli froidement dans une conférence officielle à la Société de Géographie, —quelles mesquineries indignes de l'homme, auprès des splendeurs de son tout-puissant et illimité destin !
Ainsi Noroy, seul au champ des morts, résume sa philosophie. Le temps a coulé; l'orage est loin; les horizons se dessinent sur le fond très net du ciel qui n'a plus aucun nuage. Une espérance s'éveille à cette heure crépusculaire où le soleil couchant éteint ses lueurs violettes, tandis que s'allume déjà, sur la voûte de saphir, la pâleur diamantée des premières étoiles.
Rejoindre madame de Thève; la voir, lui parler, lui offrir ce qui s'échappe d'une âme pleine à se rompre : voilà ce que veut Jacques avec une intensité telle que brusquement il quitte le cimetière, redescend d'un pas rapide le long des rues, court à travers l'Esplanade. 11 semble qu'une force l'attire, il va droit à la crypte, là où, le soir même de son arrivée, il aperçut la jeune femme. Son instinct ne l'a point trompé : cette forme noire à genoux, c'est elle... c'est elle en méditation; le cou se ploie, la tête se penche, la chevelure de lumière et de so'e rayonne et s'adoucit aux lueurs déclinantes qui passent encore par les vitraux.
Jacques tend les bras vers l'apparition. Soudain il hésite : voici qu'elle lui semble lointaine et chimérique. Elle devait se consacrer à Dieu; elle doit se consacrer aux malades. Pourquoi se consacrerait-elle à lui ? Pourquoi l'aimerait-elle ? Pourquoi l'aimerait-elle au point de renoncer à sa vocation? L'offre de Marc a été repoussée; n'avait-il pas cependant l'avantage du nom, des liens de famille, des souvenirs anciens, des idées religieuses communes? Pauvre fou de Jacques! Tout à l'heure il s'abandonnait à des rêves. Ces rêves sont irréalisables.
Au seuil de la crypte désorte, il demeure, observant avec tristesse la silhouette prosternée. Malgré l'impuissance où il se débat, dans le sanctuaire interdit aux pensées profanes, il revit tous les désirs conçus depuis quelques jours.
Cette femme est presque une enfant ; elle est une créature faible ; seule au monde, elle a besoin d'un protecteur. Que deviendra-t-elle, s'il s'en éloigne?— Illusion de l'être qui se croit fort. En réalité, c'est lui surtout qui a besoin d'elle. Il a besoin des yeux de Renée se fixant sur les siens, — des yeux que Michel-Ange nommait « ces chemins de l'amour et des larmes ». —
Pleurer ensemble, aimer ensemble ; se sentir elle, la sentir lui... Ce n'est point vivre que vivre autrement.
Tandis que, devant l'autel, le cher visage s'incline toujours, caché pour le regard de Jacques, la courbure légère du profil, la hauteur du front coupé d'une ligne verticale apparaissent à sa mémoire. - Il y a dans cet être charmant une instigatrice d'énergies. — 11 voudrait se fortifier au contact d'une telle âme, s'endormir le soir contre la tiédeur de ce corps, s'éveiller au matin plein d'une ardeur croissante pour les travaux d'humanité, marquer sa place parmi la foule en se dévouant aux nobles causes, d'accord avec l'éternelle compagne ; ne point se séparer d'elle à l'heure où la mort visible ouvre la porte de l'invisible immortalité; monter alors, couple idéal, vers la joie, laissant sur la terre, comme héritage, une postérité...
Jacques étouffe. Il sort de la crypte. Le voici sur l'Esplanade, aspirant l'air. Une femme enceinte passe devant lui : il salue pieusement le fardeau qu'elle porte juste au-dessous de son cœur.
Maintenant il évoque les bras de l'aimée. Ne sont-ce pas des symboles ? Il les voit, — il ose les
voir, — se nouant autour de son cou, le liant à elle, formant une chaîne étroite, solide et douce de chair odorante comme les fleurs.
Il songe aux lèvres, oii resplendit la pourpre savoureuse à l'égal d'un fruit, où le mystère de la lM)uche close, prête à s'ouvrir, laisse pressentir l'âme embaumée... Alors, parmi le tremblement de toutes ses fibres, la fièvre de tous ses nerfs, l'ivresse de tout son esprit, il conçoit, — il ose concevoir, — ce que serait une caresse donnée, une caresse rendue. 11 doit éclore là des baisers frais comme une onde, des baisers ardents comme une flamme, des baisers de tendresse ou de passion. Ils existent en germe. Ils prennent une forme. Il en est qui se détachent pour aller vers ses lèvres \ lui, s'y poser, s'y épanouir, s'y dissoudre. Quand ils ne sont plus, d'autres naissent, viennent encore à sa bouche. Il en brûle, il en défaille, il en meurt, — il en vit ! — Et il ne s'agit point de voluptés purement humaines: c'est de l'extase surnaturelle, où le corps est peu par rapport à l'esprit, où l'être s'absorbe en un frisson d'éternité.
La nuit est venue, à la fois auguste et séductrice, peuplée de vitalités mystérieuses. Le scintillement des astres rappelle les vibrations
d'un regard ; on dirait que le ciel palpite comme un sein. Lacréation s'animeau sou fflede l'infini. Se mêlant à la subtilité des arômes terrestres, une musique sans paroles, dont les sons mêmes ne pourraient être notés, traverse l'étendue immense, arrive aux oreilles du jeune homme qui voudrait, dans l'harmonie des univers, sous la gloire en feudesconstellations, crier son orgueil , proclamer son espoir, — chanter toute son âme.
Il prend à témoin ce qui l'entoure, ce que ses prunelles découvrent, ce que son intelligence devine. Il jure que son amour sera patient, parce qu'il est immortel. Il fait le serment de triompher. Silencieux, il est symphonique. Il se tait, nul terme n'étant capable de peindre ce qu'il éprouve, les rçots qu'il articulerait étant insuffisants, inexpressifs, indignes de sa foi ; mais cette «wo^r^Ms^/b/le soulève et l'emporte aux étoiles.
Un moment, il ferme les yeux, pour contempler l'image quil garde au plus profond de luimême. Il en est ébloui. Il les rouvre... L'image est là, debout, droite, immobile. C'est Renée, sortie du sanctuaire. Elle l'a reconnu. Il admire sur son enveloppehumaine l'union de la lumière et de l'ombre, — de la lumière qui précise les
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contours en les caressant, de l'ombre qui absorbe les formes dans une sorte de possession. Il se rapproche. Il la contemple. Une clarté de lune coule sur la chevelure; et la chevelure, qui la boit, en est comme enivrée. Les pupilles sourient à l'obscurité bleue. Est-ce donc la prière qui la rend si belle? Est-ce la charité envers les souffrants et les humbles? — Ne serait-ce pas le reflet du grand amour qui se dégage de l'homme et enveloppe la femme ?
11 va parler. L'heure est propice. La terre embaume, l'espace rayonne, la poésie flotte, la confiance plane. Ils sont seuls au milieu de la nuit. — Mais un respect domine Jacques ; madame de Thève lui apparaît divine ; très timide, très humble, il juge sacrilège de l'aimer, surtout de le lui dire.
C'est elle qui, d'une voix chantante, le salue et l'encourage :
— Mon petit malade va mieux aujourd'hui. Dieu est bon.
— Vous êtes bonne.
— Pourquoi ne répétez-vous pas avec moi : « Dieu est bon » ? Je ne puis croire pourtant que vous partagiez les idées matéralistes de votre ami, le docteur Vimor.
— Je ne suis pas un athée. Et je m'empresse de dire avec vous : Dieu est bon.
— Voyez quelle nuit adorable il donne à ses créatures...
— Oui, adorable. La grande Ourse brille audessus de nos têtes. Savez-vous comment, d'après Daudet, le Midi la dénomme? Le Char des âmes. Il y a en avant les trois Bêtes, à côté de la dernière le Charretier, et SileniouT un semis d'étoiles figurant les âmes dont Dieu ne veut pas chez lui.
— Youdra-t-il de nous?
Ce «nous », qui les associe l'un à l'autre, le fait tressaillir. Elle a joint les mains, elle regarde au zénith, puis ses paupières s'abaissent: Jacques a la vision d'une statue antique, d'une divinité grecque, dont la cécité recouvre les impressions obscures. Mais les paupières se relèvent, les mains se désunissent; la statue se transforme et s'anime : c'est une femme, blancheur vivante, clarté d'esprit, être qui respire et ;palpile, être qui croit et pense, —être qui doit pouvoir aimer.
Renée demeure silencieuse. Attend-elle une révélation d'en haut? Attend-elle ici-bas l'aveu pressenti, — espéré peut-être ? —Jacques, aussi, d emeure silencieux. Les frémissements de feuilles
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et les effluves de fleurs, les parfums de l'air et les rayons du ciel se chargent de murmurer le mot que, lui, ne prononce pas.
Madame de Tliève le quitte, s'éloigne, disparaît, regagnant la ville. — Le voilà très malheureux de n'avoir point osé. Sans elle, il n'est plus rien, — rien qu'une inerte molécule perdue dans rimmensité de l'élher, rien qu'un misérable atome n'ayant même pas conscience de lui-même. Oh ! la solitude, au sein de l'inaccessible et incompréhensible monde... La solitude, en face de la lumière qui est un secret, en face de l'ombre qui est un néant
Un carton sous le bras, le docteur Vimor venait de franchir le seuil de la chambre occupée par Noroy à l'hôtel de la Grotte.
— Sache donc, articula-t-il en agitant sa crinière et se tirant les poils de la barbe, que mon bien- aimé Marius devient mystique.
— Mystique, lui!
— Regarde.
Claude ouvrit son carton, en tira un dessin, qu'il posa devant son ami. Un fond du cobalt le plus pur; se détachant sur cette teinte unie, dansjun cadre formé de lis blancs, une tète virginale, ceinte d'une auréole d'or; les doigts croisés pour une prière; la bouche close en un recueillement ; sous le front pensif, des yeux d'extase. La ressemblance était singulièrement précise.
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— Madame de Thève! s'écria Jacques.
— Marius ayant détruit, tu t'en souviens, l'esquisse qu'il en avait crayonnée lors de notre déjeuner au bord du lac et ayant reçu de cet acte vif quelque légitime reproche, a cru devoir recommencer le portrait, — mais sous une inspiration toute nouvelle.
— Il est frappant. ^
— Et idéal, hein? Mon frère a fait du modèle une vierge... Hum! C'est un peu risqué, puisqu'il s'agit d'une veuve.
— D'une veuve?... Ah! oui.
— Pauvre de Thève ! On ne se borne pas à t'oublier, mon vieux ; on te supprime.
A cette évocation du premier mari, du conquérant, de l'initiateur, une colère s'empara de Noroy, puis un désespoi^ aigu comme une pointe. Le docteur, ne remarquant point cette impression, continua de parler : Son jumeau, depuis la veille, gardait le lit. Il était malade. Pourvu qu'il n'y eût là rien de grave...
— Et sais-tu qui le soigne ?
— Sœur Simplice?
— Nenni. Pas de cornette sous mon toit. — Séraphine.
— Une sœur de charité sans le costume.
— Une brave jQlle, qui veut bien se partager entre son père et...
— Son fiancé.
— Tu vas trop vite en besogne. Mais il est clair que le cerveau de notre artiste évolue depuis quelques jours sous l'influence de madame de Tlîève, et ensuite de mademoiselle Tuffet.
— Il finira par découvrir dans les filles d'Eve autre chose que des monstres répugnants ou funestes .
— Je ne désespère pas de voir aboutir mon ancien projet : Marius installé au moulin ; Marins farinier.
— Il ne peindra plus qu'en blanc; ce qui rendra ses œuvres plus mystiques encore que le portrait de madame de Thève.
— En attendant, il a la fièvre. Il a même eu, cette nuit, le délire. Il se défendait contre je ne sais quel animal fantastique, ayant une queue de poisson, des mamelles et une tête de femme...
— La sirène antique.
— Puis un accès de jalousie s'est déclaré. Il s'agissait, je pense, de Sérapliine, et l'homme mis en cause était... ne le devines-tu pas?... l'abbé Goudours.
— Le goitreux.
— Accusé par mon frère de se frotter au cotillon de notre compatriote. — Rien de plus faux. Tu connais mon aversion pour la soutane ; à Saint-Just, je passe ma vie à lutter contre ce marcassin de curé Ledru. Je n'avais point fréquenté son collègue de Saint-Marcel; je ne prisais ni son cou gonflé ni sa face rubiconde; je le soupçonnais fort d'endoctriner la petite Tufïet, avec l'objectif d'en faire une béguine et démettre la main sur son magot. Juge de ma surprise, quand le Coudours, ici même, étant venu à moi, m'a déclaré que Séraphine lui semblait créée pour être épouse et mère, que là résidait le premier devoir de la femme, notamment sur le sol de la France, lequel se dépeuple.
— Il te prenait par ton faible.
— J'avoue qu'il enfourchait un de mes dadas. Il a d'ailleurs ajouté que la dite Séraphine, depuis son enfance, aime ce veinard de Marius, et que le mieux serait de les unir devant monsieur le maire...
— Et devant monsieur le curé.
— Sur ce dernier point il s'est tu. Je l'en estime davantage. On verra plus tard. Moi, je me suis marié civilement. Mais enfin...
— Tu transigerais.
— Avec un bonhomme de prêtre comme Goudours, il y a moyen de se mettre d'accord. — Je n'en dirai pas autant de ce ruminant de chanoine Mouron.
— Que lui reproches-tu, à celui-là?
— Ecoute, pour apprécier. Une des trois bigotes avec lesquelles il cohabite hôtel d'Angleterre, la châtaine, la jolie, la ronde, s'est donné une entorse en redescendant du calvaire.
— Pauvre Cybèle!
— De là grand émoi de Sijbille, de Ciboule, et aussi du vénérable chapelain. Plonger le pied dans la piscine ne leur parut pas un remède sûr ; mieux valait s'adresser à la science, qu'on bafoue publiquement, quitte à lui rendre hommage en particulier. Les docteurs pieux ne manquent point à Lourdes; néanmoins notre ami l'abbé Anselme, se rappelant que j'avais au pays la réputation d'un adroit rebouteux, a conseillé de recourir à ton serviteur.
— Bravo!
— C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de masser le peton de Cybèle, — par ma foi ! menu et blanc.
— Alors?
— Alors, on a causé, bavardé, cancané. Rien
de tel que les cagots pour dauber sur le prochain. Madame de Thève qui dort sous le même toit, de Rieux qui est un confrère, Marc qui est un coreligionnaire, Jacques Noroy l'explorateur, vous y avez tous passé. Oh ! les vastes langues pour baver, les fortes griffes pour meurtrir, les dents pointues pour mordre...
— Encore le roman de ma promenade le long du Gave?
— Naturellement. Et puis le quatuor à jupes, dont une ecclésiastique, prétend que Marc assistait à la messe de Pau en compagnie peu orthodoxe, se cachait derrière un confessionnal auprès d'une personne qui marquait mal, d'une de ces demoiselles qu'on ne salue pas. Il fallait voir la lippe de la grosse Ciboule; quant à la maigre SijbUle, elle en louchait, tandis que l'onctueux Mouron esquissait un sourire fade, — et que je continuais, moi, gracieux, délicat, infatigable, à frotter le tarse et le calcaneum de ma sympathique cliente. Tu vois d'ici la scène. Mais ce n'est pas tout.
— Ah! mon Dieu, quoi encore?
— Anselme s'est fait prêtre, n'est-ce pas? durant un de tes voyages au long cours.
— Oui.
— Tu n'as pas su pourquoi?
— Non.
— Qu'as-tu supposé ?
— J'ai cru qu'il devait y avoir dans sa vie un amour mallieureux.
— Pan ! dans le mille. Le chanoine explique ainsi la vocation de notre camarade. Et il n'ignore pas quelle fut la femme aimée.
— Nous la connaissons?
— Je te crois. Oh! le fin jésuite y a mis des formes; il n'affirme pas, il insinue; il ne nomme pas, il désigne. Ses généreuses compagnes se chargent de mettre les points sur les i.
— Et c'est?
— Madame de Thève.
— Renée !
— De Rieux, qui l'a connue jeune fille, s'en était épris; on la fit sortir du couvent pour la marier à un vieillard; désespéré, Anselme entra dans les ordres.
— Anselme...
— Très vite, la jeune femme devint veuve. Mais l'amoureux n'était plus libre. Sans son coup de tête, un prochain avenir l'eût peut-être dédommagé de son passé cruel. Le diable soit du célibat qu'on impose aux prêtres !
— Anselme...
— Sans compter que madame de Tliève eût sans doute trouvé le bonheur dans un second mariage. Est-ce qu'elle est faite pour le cloître ? Ah! ma première impression sur elle était diantrement inexacte; par la suite je l'ai mieux examinée : elle représente le type le plus harmonieux de la femme complète, destinée à produire une race. — Au surplus, je te donne toute cette histoire pour ce qu'elle vaut. Je suis loin de garantir que mes informateurs soient véridiques, ni même sincères. — Sur ce, bonjour, mon Jacques. Je retourne auprès de .Marius. Cette fièvre n'est pas sans m'inquiéter. . .
Le docteur Claude Vimor parti, Noroy ne peut tenir en place. Il va, d'un pas saccadé, d'un bout à l'autre de la chambre. Les pensées naissent en foule dans son cerveau, s"y développent, quelque peu incohérentes; elles lui martellent le crâne; il n'arrive pointa les équilibrer, à les fixer. Il est incapable de réfléchir; il se borne à une sensation, vague encore, mais pénible, qui bientôt se précise, très douloureuse. On dirait qu'Anselme l'a trahi en se permettant jadis d'aimer Renée. — Combien il l'aime lui-même, l'incomparable
femme, pour que l'amitié de toute une vie, l'estime sans bornes, la confiance illimitée s'écroulent ainsi devant l'étrange révélation! En ce moment, il n'éprouve plus envers le compagnon préféré de son enfance que le doute, presque le mépris, voire la haine.
— Anselme! Anselme!
Le nom lui vient aux lèvres; il le prononce avec amertume; il le répète avec une sorte de frénésie...
Peu à peu il se calme. Il en arrive à une appréciation des faits plus équitable. De quel droit reprocherait-il à M. de Rieux, jeune, beau, riche, indépendant, d'avoir conçu le rêve d'épouser Renée, à une époque où lui, Jacques, ignorait la jeune fille? Oii donc est la trahison envers l'amitié?
D'ailleurs, le rêve n'a entraîné que l'épreuve . Aimer avec une puissance telle qu'on prenne le monde en horreur dès qu'il faut renoncer à cet amour, telle qu'on se prive à jamais de serrer une femme entre ses bras, puisque cette femme ne saurait être l'élue, cela mérite le respect, — et aussi la pitié. La souffrance d'Anselme disant adieu aux joies humaines dut être atroce; pourtant elle fut pire, mêlée d'un effroyable regret,
quand le veuvage libéra madame de Thève, sans permettre à de Rieux, — par sa faute, — le renouvellement d'espérances légitimes, devenues réalisables. Lorsque, devant l'hôtel de la Grotte, au milieu du recueillement nocturne, s'entretenant avec ses amis, il a parlé de la douleur, quels accents il a su trouver pour la peindre, pour en justifier le haut mérite, pour en définir le suprême but! Il lui suffisait d'écouter son cœur vibrant.
Que fera-t-il, lui Jacques, dans l'obligation de renoncer à sa chimère? Se réfugieraJ.-il sous le froc, ou tout au moins sous la soutane? Non. Yivra-t-il? Ne cherchera-t-il pas plutôt un remède à son mal dans la mort volontaire? Peutêtre. Il soulïre tant qu'il en arrive parfois à concevoir le désir de s'éteindre. Eh bien, le suicide est une lâcheté et un crime : une lâcheté, si l'on croit se soustraire ainsi à la douleur ; un crime, car on supprime de la sorte une force qui avait sa raison dêtre, qui pouvait être utile. — Combien plus noble le sacrifice d'Anselme resté debout, portant le poids de sa peine, se dévouant au service de l'humanité misérable I
Une émotion de respect saisit Noroy, un remords des mauvais sentiments éprouvés tout à
l'heure, un besoin de courir vers le prêtre et de baiser le pan de sa robe, ainsi qu'autrefois les fervents en présence d'un martyr ou d'un saint.
Prêtre... Il est prêtre... Il sera prêtre toujours.
Aime-t-il encore madame de Thève ?
A la pensée qu'il l'aime encore, le trouble renaît chez Jacques ; un brouillard voile ses yeux ; une angoisse l'étreint, qui tourne en fureur. L'abbé de Rieux dirige la conscience de Renée ; celle-ci lui avoue ses faiblesses, lui confie ses secrets, lui fait part de ses joies ou de ses découragements ; elle lui dem^ande conseil ; il n'ignore rien d'elle, il est son guide et son maître : c'est là une possession d'âme ; c'est une sorte d'hymen mystique. Noroy s'indigne, en révolte, comme devant un sacrilège.
Madame de Thève ignore-t-elle ce qu'Anselme ressentait naguère? Sait-elle qu'il l'a aimée comme on aime la femme dont on prétend faire son épouse, la mère de ses enfants ? A-t-elle compris que sa sollicitude dépasse la sollicitude ordinaire d'un confesseur à l'égard de sa pénitente? Devine-t-elle qu'il doit se mêler au zèle religieux le souvenir d'un sentiment exclusivement humain, sans doute épuré par le devoir et sanctifié par la douleur, peut-être cependant vivace en-
core, en dépit de tout, aux profondeurs de l'être, là où les meilleurs hésitent à descendre, dans l'anxiété de ce qu'ils y pourraient découvrir? — A coup sûr, non. — Connaissant le passé, elle eût clioisi un confident plus impartial, un directeur moins suspect.
Que vaut, en effet, son indépendance desprit, s'il n'a point le cœur libre? Les avis qu'il donne sont-ils désintéressés? Jacques se rappelle ses deux entretiens récents avec Anselme, touchant madame de Thève. Les détails lui reviennent en mémoire :
La première fois, il tint un propos hasardeux ; il osa poser à son ami la question suivante: « ]N'éprouves-tu pas une secrète joie à penser que ce trésor qui est en elle n'appartiendra point aux hommes, mais à l'Eglise, c'est-à-dire un peu à toi?» — Il n'y avait dans ces paroles qu'une thèse visant la généralité des prêtres. Ce fut, en somme, une véritable intuition, et Noroy se souvient par quel émoi fut accueilli son langage L'abbé de Rieux donnait ainsi raison, par
avance, aux révélations ultérieures du chanoine et des trois Montbrizonnaises. Lui, Jacques, à qui madame de Thève à peine entrevue était indifférente, ne souligna point cette attitude.
Plus tard, lors d'un second échange de vues sur le même sujet, eût-il été plus difticile délire dans l'âme du prêtre ? — La perspective de Renée échappant au cloître pour devenir la femme de Marc ne fut admise ni par l'abbé, ni par son interlocuteur; leurs impressions, en face de cette hypothèse de mariage, se confondirent, également passionnées, également douloureuses.
Parbleu ! Ils étaient bien faits pour s'entendre, l'un qui représentait le passé, l'autre qui eût
voulu représenter l'avenir Et c'est ainsi que
fut acceptée par l'un et par l'autre la combinaison intermédiaire, l'ingénieuse entreprise de transformer notre jeune veuve en petite sœur des pauvres.
Très ingénieuse, en vérité.
Aon, l'idée est absurbe. Renée carmélite? c'eût été pour elle la folie et la mort. Renée hospitalière? ce serait le dégoût et la souffrance. Anselme s'exprimait judicieusement, quand il i nsistait tout d'abord sur les nuits sans sommeil sur les jours passés au milieu des sanies et des pourritures. Jamais cette finesse d'aristocrate ne s'accoutumerait à de telles besognes. — Dès lors, pourquoi ne point rester dans le monde ? Pourquoi ne pas s'adjoindre un compagnon d'exis-
tence? Marc de Thève n'est pas le seul candidat. S'il s'est retiré si aisément, pour se consoler entre les bras faciles d'une Pépita Gomez, la France compte nombre d'hommes moins superficiels, plus capables de donner le bonheur, plus dignes de le recevoir. Lui-même, Noroy, parlera enfin, plaidera sa propre cause, fera l'offre de sa vie. Il disputera au prêtre triste celle qui adroit àla joie, il arrachera au prêtre jaloux celle qui adroit à l'amour.
Il quitte l'hôtel de la Grotte et ne s'arrête que devant la source, oùsœur Simplice donne à boire à l'enfant malade dont s'occupe spécialement madame de Thève. Celle-ci, à genoux, prie. S'étant relevée, elle aperçoit Jacques; son visage s'éclaire, sa main se tend.
— M'accorderez-vous, lui demande-t-il, la faveur d'une courte promenade ?
— Au bord du Gave? Volontiers.
Ils s'engagent sous les ormes. Le ciel est gris, sans soleil; ime mélancolie voile les grâces, d'ordinaire souriantes, delà nature pyrénéenne. Une angoisse gonfle lapoitrinedujeune homme, comme s'il était à la veille d'un deuil : c'est la douleur d'aimer qu'il ressent.
— Voici, observe-t-il,que l'automne remplace
déjà l'été ; ce sera bientôt l'hiver. Je grelotte d'avance. Que deviendrai-je ?
Elle répond gaîment :
— J"imagine que les voyageurs ressemblent aux hirondelles. Vous entreprendrez quelque belle excursion aux pays chauds.
— Je suis las des exils. L'oiseau voudrait bâtir son nid. On n'a froid que si l'on est seul.
— Restez en France et mariez-vous.
— Etrange conseil dans votre bouche.
— Pourquoi étrange?
— Que ne donnez-vous l'exemple?
— Mais je l'ai donné, monsieur.
— Vous l'avez donné?
— Ignorez-vous que je suis veuve, et que, pour être veuve, il faut avoir eu un mari?
Il est vrai, Jacques de nouveau l'a oublié ; et chaque fois qu'il se trouve en présence de la chère créature, il en est de même, tant il se dégage d'elle une persistante jeunesse, une insoupçonnable pureté. L'évocation dudéfunt, — de ce vieillard qui fut lié à cette adolescente, — réveille son désespoir de n'être point le premier, de n'être point le seul devant compter pour la femme qu'il aime. Il garde le silence, taciturne, très sombre. C'est elle qui parle avec enjoûment :
— Si, dans votre ménage, vous avez jamais besoin d'une garde-malade, adressez-vous à ma communauté. Qui sait si vous ne me verrez pas apparaître, sous la cornette?
— Pour soigner mes enfants, n'est-ce pas?
— Oui, oui, vos entants. J'aime tant les tout petits.
Elle aime les enfants Cette pensée fait
battre le cœur de Jacques, ranime en lui une espérance. Tout à l'heure ils étaient dans la portion du chemin ou des pins se dressent, formant une allée d'aspect funèbre, là où, lors de leur première course en tête à tête, ils avaient croisé le groupe assis de lacagote peu charitable, de la jeune Belge tlirteuse et du missionnaire barbu. Sous cette ombre, Noroy, marchant à côté de la future hospitalière, vient de sentir pénétrer en lui la tristesse qui se dégage des arbres noirs. Ils ontatteint maintenant le sentier plus étroit qui s'élève au-dessus de la rivière ; un peu de confiance tombe du ciel moins gris-
Elle aime les enfants... Donc elle est femme, vraiment femme. L'instinct, en elle, parle : pourquoi ne pas lui obéir? pourquoi ne point être une épouse et une mère?— Voilà ce que murmure l'optimisme de Jacques au fond de sa
conscience. Mais ce n'est qu'un murmure. Notre héros hésite à lui donner la forme capable de frapper l'oreille et l'esprit de sacompagne. C'est d'une voix tremblante qu'il ose dire :
— Remariez- vous... pour avoir des enfants.
— J'aurai ceux des autres. Les petits pauvres seront ma famille.
— Les enfants des autres ne remplacent pas ceux que la femme crée de sa chair, anime de son souffle, nourrit de son lait.
— Peut-être... J'ignore, moi, la maternité.
Il semble que la voix n'est plus gaie comme il y a un instant; un nuage a passé sur le doux et clair rayonnement des yeux. Noroy croit sentir c hez la veuve qui fut stérile -— un regret. Il re" reprend :
— La maternité, c'est la joie, et c'est aussi le devoir. Il n'est pas permis de s'y soustraire. Je sais bien qu'elle exige l'union conjugale, et l'on vous a dit sans doute beaucoup de mal des hommes. Tous les maris ne sont pas, madame, des coureurs de dot, des indifïérents, des libertins, — ou des vieillards... Oh ! laissez- moi poursuivre... Mon langage est hardi; vous me le pardonnerez, car je vous jure que votre bonheur est en jeu. — On vous a dissimulé le sens de la vie.
S'ensevelir dans un cloître, c'est manquer à la mission des créatures. Vous avez en vous une part de divin, une étincelle supra- terrestre; estce pour la cacher? non. Il faut que chacun sorte de soi-même; il faut que chacun se manifeste, rayonne au dehors, dans l'intérêt de tous. Devenir sœur de charité, pour se dévouer à ceux qui souffrent, c'est bien. J'affirme qu'il y a mieux encore. L'homme est fait pour le travail, la femme est faite pour la maternité. Les rôles sont différents, mais se complètent. Un homme et une femme, jeunes, sains d'esprit et de corps, se rencontrent, se remarquent, s'étudient, se comprennent, se rapprochent; dès qu'ils sont ensemble, leurs poitrines s'émeuvent : le cçeur a parlé en eux. C'est l'amour!... Que le mot ne vous effarouche pas! Accordez-moi la grâce de m'entendre jusqu'au bout... Donc l'amour naît, grandit, les pénètre, les enveloppe. Ils seraient exclusivement de purs esprits que ce sentiment resterait le même, tant il est dégagé de la matière. Un soir pourtant, les mains se joignent, elles s'étreignent, — et un désir prend ces deux êtres de donner à leur amour un prolongement de vie, de se perpétuer par un être nouveau. Là réside la tâche mystérieusement adorable de
l'épouse. L'époux, lui, par le labeur et par la lutte, développe sa pensée, parcelle du patrimoine commun à l'humanité tout entière; la femme, elle, crée l'enfant, dans l'orgueil de la race, dans l'ambition de condenser en cette œuvre la pensée de celui dont elle est fière, et de transmettre à l'avenir, sous cette forme, la dite pensée avec l'empreinte de son propre cœur.
Jacques a enilammé son verbe de l'ardeur qui est en lui. Renée le regarde avec de grands yeux exprimant la surprise. A voix basse, elle laisse tomber ces mots :
— Jamais on ik m'a parlé ainsi.
Le ciel s'est entrouvert ; au milieu des nuages, l'infini montre son azur, d'où s'épanche une clarté divine. Des frissons sacrés agitent les feuillages. L'universelle vie féconde la création. Parmi les formes de beauté éparses dans les choses, il semble qu'il y ait partout de l'âme en mouvement, à cette heure où un homme verse son âme en l'âme d'une femme.
Ils ont atteint les limites de la route, la roche d'où l'eau coule, la petite Madone, devant laquelle s'agenouille madame de Thève, très pâle, — ohî si pâle que Noroy s'en inquiète. Elle s'est relevée; il lui demande si elle ne désire pas s'as-
seoir, prendre quelque repos. Un sourire lui répond, très triste, — oh! si triste que l'inquiétude de Jacques en redouble. Il a beaucoup à dire encore; il voudrait poursuivre; il hésite, tant Renée, en ce moment, lui paraît frêle, sensible, faible en face des émotions; car elle est émue : il le devine à cette blancheur, à cette mélancolie, à ce tremblement des lèvres à cette détresse des pupilles qui se dilatent, à cet abandon du corps pliant sous un tardeau intérieur trop lourd à porter Pourtant il balbutie :
— Ne voulez-vous pas refaire entièrement notre ancienne promenade? Ne voulez-vous pas revenir à travers les bois?
Combien il donnerait pour s'enfoncer dans la solitude et la poésie sylvestres, avec la chère créature, sous la bénédiction qui, maintenant, semble descendre de là-haut! Il se rappelle ses impressions de l'autre jour, le flux de désir dont il fut envahi. Quelle différence! Quel complément! Ce qu'il éprouve est mille fois plus pur, plus doux et plus fort. Renée peut se confier à lui. — Et cependant, elle accueille sa question par le silence, comme si elle n'avait pas entendu. Revit-elle, à son tour, cette précédente fin d'après-midi, ruisselante de rayons, traversée
par un rafraîchissement de pluie, achevée sur les sommets au milieu des splendeurs crépusculaires? Envisage-t-elle, après son passé sans joie, l'avenir qui lui est promis, fait de sacrifice? Ne songe-t-elle pas qu'il est des femmes heureuses par leur époux d'abord, ensuite par leur enfant? Le discours de Jacques ne continue-t-il pas de chanter à l'oreille de sa compagne l'hymne des amours bénies?
Il renouvelle sa demande :
— Rentrons-nous par les cimes?
Alors, un peu haletante, comme si une crainte l'oppressait, — crainte du jeune homme ou crainte d'ell^même ? effarouchement de la pudeur, éveil\.e la tendresse, instinct de la passion ? — elle réplique :
— Non ! Non !
Et ils rétrogradent le long du chemin, côte à côte, muets, graves, presque anxieux. Devant la Grotte, bien vite ils se séparent. Elle, retrouve sœur Simplice, dans une hâte de reprendre l'œuvre charitable. Lui, se dirige vers la ville, au désespoir de n'avoir point dit à Renée qu'il l'aime à en mourir.
La question de l'enfant Combien elle domine rameur ! Noroy n'en peut distraire sa pensée. Tout o que, dans une récente causerie, le docteur Vini^f lui a signifié à cet égard, le hante. — «Il faut choisir une épouse neuve... La femme qui s'est donnée à un homme ne peut plus que se prêter à d'autres... On a vu l'enfant d'une veuve ressembler au mari défunt. » — Tel fut le langage du savant. Une grande douleur est en Jacques, songeant que Renée s'appelle madame de Thève. Certes, aux bras d'un vieillard, elle n'a pu connaître la joie de se donner ; hélas ! elle n'en a pas moins été prise. Il est vrai que nulle maternité n'est intervenue comme une sanction. Le jeune homme , vis-à-vis de luimême, insiste sur ce dernier point. Et il étouffe
les souvenirs jaloux, il triomphe des impressions cruelles. Il se voit risquant l'aveu; il voitlachère créature se troubler, elle renonce à la vocation religieuse, elle obéit à l'attrait, à la force émanés de son cœur à lui, de son cerveau à lui. Il la conduit à l'autel, non pas sous le voile blanc, — mais du moins amoureuse pour la première fois.
— Amoureuse Elle le sera, parce qu'il le
veut, parce que tout cède aux amours infinies. Amoureuse Quelle ivresse dans cette espérance ! N'y a-t-il point là encore une virginité,
— la virginité de Tâme? Ils auront un fils, bénédiction vivante. Ce fils sera bien le produit et le continuateur de leurs deux esprits confondus.
Ainsi rêvait Noroy, lorsque Marc, après avoir ébranlé [d'un heurt sec la porte de la chambre, franchit le seuil en tempête. Notre sportsman avait les pommettes rouges ; sa moustache se hérissait. Ce fut d'une voix dure qu'il parla :
La situation s'aggravait chez les Vimor. Le peintre était sérieusement malade. Claude, qui avait pour son frère une affection de jumeau, ne dissimulait pas son inquiétude et son chagrin en présence de cette fièvre intense, tenace, due à toutes les lubies dont Marius alimentait son crâne, à ses lectures, à sa vie de bohème, sans
doute aussi à quelque coup de soleil reçu durant ses courses en montagne. On projetait d'appeler en consultation deux médecins de Lourdes. De Thève s'était rencontré là avec l'abbé Goudours, à qui notre docteur matérialiste avait réservé son meilleur accueil. Le curé de Saint-Marcel excusait Séraphine Tiiffet de ne pouvoir venir, comme la veille, soigner Marius, elle-même étant retenue auprès de son père, dont la paralysie faisait des progrès, menaçait le cœur.
— Anselme a raison, dit Jacques, la douleur est la loi de ce monde.
Marc s'agitait sur son fauteuil, les joues de plus en plus empourprées.
— Qu'as-tu ? lui demanda No roy.
— Je n'ai rien.
— Tu étais hier à Pau : Pépita se serait-elle montrée inflexible?
— Je te conseille de plaisanter !
— J'y aurais, en effet, assez mauvaise grâce. Donc ton humeur ne s'explique point ainsi. Eh bien, confie-men lacause.
De Thève consentit à s'épancher. Il avait l'honneur pointilleux, l'amour-propre susceptible. Il prétendait ne point passer pour un jobard. Or, on se permettait de dauber sur lui,
et dans des conditions telles qu'il lui était impossible de se défendre, impossible de relever le gant, vu qu'il avait alîaire à des femmes et à un prêtre.
— Le chanoine Paris et les trois déesses de Montbrizon ? indiqua Jacques.
— Parfaitement. Plus la vieille et la jeune Belges qu on rencontre partout avec un missionnaire.
Ces braves gens, que le salut d'autrui préoccupait, consacraient une part de leurs loisirs aux faits et gestes de madame de Thève. Au début, ils avaient découvert que Pienée était tout à la fois poussée vers le cloître par son confesseur et attirée vers le mariage par son neveu; la lutte était engagée entre l'ecclésiastique et le gentilhomme, également soucieux d'assurer le bonheur d'une personne qui leur était depuis longtemps chère. Le gentilhomme avait eu le dessous, et, dans son dépit d'un refus, il cherchait des consolations ailleurs; on avait des preuves de son inconduite, laquelle contrastait singulièrement avec sa dévotion. Quant à madame de Thève, elle renonçait au Carmel, ne parlait plus que de se faire sœur hospitalière, — en attendant sans doute de dire un adieu définitif à
toute carrière pieuse , pour se remarier avec quelque troisième larron, à la barbe du noble Marc, au nez de l'austère Anselme, qui jusqu'alors n'y voyaient que du feu.
Jacques écoutait, sans en perdre un mot, le récit de son camarade. Il n'y trouvait d'abord que des rencontars connus, une répétition des bavardages dont il avait déjà recueilli l'écho, soit de la bouche de Marius Vimor, soit de la bouche du docteur Claude. Mais voici que la médisance allait plus loin : on envisageait l'hypothèse de Renée conquise par le monde, con-
tractantune seconde union avec qui? Noroy
sentit naître un espoir, une joie, à la pensée que son rêve n'apparaissait point à tous une folie. Ce qu'il éprouvait dut mettre une lueur dans ses yeux, car de Thève, qui le contemplait fixement, durcit son propre regard sous la colère croissante dont il était animé. Le clubman reprit sur un ton haussé presque jusqu'à la violence :
Le troisième larron visé par les commérages n'était point un mythe. On le décrivait ; rien de plus facile que de mettre un nom sous l'image tracée. Il s'agissait d'un voyageur que le missionnaire avait rencontré jadis au Thibet, qui occupait une chambre à l'hôtel de la Grotte, qui
n'était point venu à Lourdes en pèlerinage, n'assistait jamais aux olfices, ne suivait pas les processions , ne professait envers les croyances catholiques que le plus coupable dédain.
— Autant dire, conclut Marc, qu'il s'agit de toi. Je ne t'accuse pas ; c'est sur mes instances et pour défendre ma cause que tu t'es rapproché de madame de Thève. Déjà notre déjeuner au bord du lac avait fait jaser ; peu m'en chaut. Mais plus tard est survenue, paraît-il, certaine promenade en tête à tête au milieu des bois : je m'étonne que tu ne m'en aies point soufflé mot. Le tête à-tête se serait renouvelé hier, le long du Gave, précisément durant mon absence ; on vous aurait vus au retour, Renée et toi ; on affirme que vous aviez la physionomie fort troublée... Puisque ma demande en mariage a été accueillie par un refus catégorique, puisque j'ai renoncé au projet dont tu avais été le confident, puisque madame de Thève est résolue à devenir petite sœur des pauvres, j'avoue ne point comprendre le pourquoi de cesnouvelles entrevues ; elles ont le tort de compromettre une femme qui a droit au respect et que j'entends faire respecter.
L'organe était cassant, le verbe provocateur.
Jacques eut un soubresaut de surprise, un élan de révolte. L'attitude de Marc était-elle admissible? Gomment! il n'avait point persisté dans son désir d'épouser madame deTliève; les sentiments qu'il lui avait voués étaient de telle nature qu'il avait pu, du jour au lendemain, passer de la fiancée à la courtisane, de Renée à Pépita. Et il prétendait néanmoins régenter celle qui, maîtresse de sa vie, gardait assurément le droit d'en disposer sans contrôle. Il se permettait en outre de donner une leçon à lui, Noroy ; pourquoi pas de lui dicter des ordres? Rien de plus légitime que de ne tenir aucun compte de ce langage acerbe, et même de le relever vertement. Le premier mouvement de Jacques lui inspirait une de ces ripostes qui de deux hommes font deux ennemis. Il se contint. En vérité sa conscience n'était point absolument en paix. C'est comme porte-parole de Marc qu'il avait, à l'origine, entrepris la prochaine carmélite; mais très vite, il avait oublié ce rôle de mandataire pour jouer son propre jeu. L'amour éclos dans son cœur, grandi au fond de lui-même, absorbant aujourd'hui tout son être, ne le transformait-il pas en rival de son compagnon d'enfance? Ceci constituait une faute, ressemblait à une trahison,
d'autant qu'il n'avait eu garde de s'en ouvrir au principal intéressé.
Il fut tenté de le faire. Une pudeur l'arrêta. Dévoiler son âme, la mettre à nu, montrer ce qu'il pensait, ce qu'il sentait, ce qu'il convoitait, ce qu'il espérait contre toute espérance, peindre l'impétueux essor qui le soulevait à de certaines heures, le désespoir qui trop souvent le terrassait, son désir de paternité, son rêve d'éternelle fusion... non, non : ce serait porter atteinte à ce qu'il y avait en lui de plus sacré; ce serait profaner aussi l'innocence adorable de celle qu'il avait vénérée au point de n'oser lui faire un aveu. — Il eut la force de sourire et répondit :
— Si je ne te connaissais depuis l'enfance, je pourrais croire que tu me cherches querelle. Si je te voyais en équilibre, je le ferais sans doute observer qu'il ne t'appartient de t'ériger ni en juge ni en défenseur de madame de Thève, d'abord parce qu'elle n'a commis aucune imprudence et ne court aucun péril, ensuite parce qu'elle est majeure, très libre et très capable, j'imagine, de se conduire suivant sa volont^ propre, enfin non seulement parce qu'elle a cri devoir refuser de devenir ta femme, mais parc^ que toi-même, monsieur le secrétaire de l'Adcj
ration nocturne, as pris soin de te consoler sans retard, et liier encore, en sacrifiant, comme dirait notre estliète, sur les autels de Vénus Aphrodite. — Au reste, je m'étonne que tu fasses au pasteur Mouron et à ses ouailles l'honneur de prêter attention à leurs petits exercices de charité chrétienne.
Marc n'aimait point d'amour sa jeune tante; il était léger, frivole, inconstant, — vaniteux surtout. Ne pas épouser Renée : bien! affaire convenue. Renée en épousant un autre : halte là ! la souffrance d'orgueil en serait extrême. Il écouta Noroy sans l'interrompre. Il se calmait peu à peu. Cependant il précisa son grief : pourquoi ne lui avoir rien dit des deux promenades faites seul avec Renée? Gomme Jacques répliquait sur un ton badin, — se reprochant d'ailleurs en son for intérieur de manquer de franchise, mais cédant à l'instinct que révéler son amour serait commettre une sorte de sacrilège, — de Thève obéit au plus commun des mobiles humains en s'exposant à lui-même, tout haut, ses motifs de ne point se préoccuper :
— Ma tante, déclara-t-il, tient à la cornette blanche et à la robe de bure. Elle a le mariage en horreur. Si elle avait dû s'y résigner, en tout
33G l'amoureuse foi
cas ce n'eût pas été au bénéfice d'un impie tel que toi. Ma parole! j'en étais arrivé à je ne sais quel soupçon absurde; je te voyais prenant ma place auprès de Renée, la courtisant avec succès. Parbleu ! pour lui plaire, il te faudrait dabord te convertir, affreux païen. Pardonne-moi la scène que j'ai failli te faire de façon assez ridicule. 11 me reste à m'en confesser à Renée elle-même. J'y vais de ce pas.
Il sortit, après avoir tendu la main à Jacques. Celui-ci l'avait serrée, non sans un peu de remords. Resté seul, il se prit à réfléchir, les dernières paroles prononcées se prolongeant dans son esprit comme un écho. Il ne le savait que trop, madame deThèveet lui étaient séparés par leurs divergences d'ordre philosophique. Devenir le mari d'une dévote lui avait longtemps paru le comble de la sottise; maintenant, sous l'empire d'un sentiment irrésistible, il était prêt à passer outre. Qu'il devînt l'époux et l'amant, il saurait bien écarter toute influence cléricale, être lui-même le confesseur, l'inspirateur, le directeur de conscience, absorber en son âme virile ' l'âme féminine tout entière. De son côté, il était résolu — Hélas ! en admettant que madame de Thève fût conduite à l'acceptation d'un second
mariage, elle ne mettra/* amais sa main dans celle d'un libre-penseiif, même spiritiialiste. Marc était dans le vrai : l'obstacle qui se dressait là était, de tous, le plus insurmontable.
Noroy demeura plus d'une heure absorbé dans sa méditation. Derechef, on frappa à sa porte. C'était encore de Thève ; il arrivait de chez sa tante. Celle-ci, avant de quitter Lourdes pour se consacrer au service des malades, désirait revivre un dernier jour de sa jeunesse mondaine ; elle priait Jacques et Marc d'organiser pour le lendemain une excursion à cheval au cirque de Gavarnie. Telle fut la déclaration du sportsman. Il était sérieux, un peu solennel, à coup sûr maître de lui. La flamme de ses joues s'était éteinte. Sans s'expliquer davantage sur l'entretien qu'il venait d'avoir, il se contenta de remarquer que la femme, même la meilleure, est sujette à des caprices, auxquels l'homme doit se plier galamment. Il fut donc entendu qu'on gagnerait par le train matinal Pierrefitte, où le groom aurait conduit Simoun et retenu deux de ces petits chevaux de Tarbes réputés pour la sûreté de leurs jambes.
Le soir, Noroy rendit visite aux Vimor. La consultation venait d'avoir lieu. Le docteur était
33<S 1,'amoureuse foi
moins inquiet, ses confrères lavaient un peu rassuré. Le peintre, immobile dans son lit, sa tête glabre sur l'oreiller, possédait toute sa connaissance, la fièvre ayant perdu de son ardeur. Jacques lui fit compliment du portrait mystique qu'il avait exécuté de madame de Thève. Alors il rougit, demanda des nouvelles de la jeune fem.me, exprima le regret de ne pas être de la course projetée en montagne. Puis il ferma les paupières, et, tandis qu'il s'assoupissait, sa bouche sembla remuer faiblement ; son ami et son frère, penchés vers lui, épelèrent sur ses lèvres un nom, — celui de Séraphine.
— Mon pauvre malade ! dit Claude en reconduisant Noroy. Je n'ai jamais si bien compris l'affection que je lui porte. Les jumeaux sont des frères plus frères que les autres; un lien mystérieux les unit étroitement, Si je perdais Marius, il y aurait quelque chose de brisé en moi.
Le lendemain matin, les trois excursionnistes se rencontrèrent à la gare. — Oh ! l'apparition de Renée, harmonieuse sous la robe de drap gris, sa belle chevelure roulée s'abritant sous le feutre... L'évocation charmante de la séductrice, de l'enchanteresse, héroïne de légende ou de
poème, de drame ou de roman Jacquesoublia
le voile de veuve et la cornette de sœur, l'argument du premier mariage avec un vieillard, l'abîme creusé par le préjugé catholique entre les orthodoxes et les mal pensants. Il ne vit plus que la femme dont il était épris, qu'il voulait émouvoir et convaincre, conquérir et garder.
A Pierretitte, on trouva les montures. Simoun paraissant dans un état de nervosité assez redoutable, il ne fut point permis à madame de Thève de le monter ; elle se contenta d'une jument pyrénéenne ; Marc lui vint en aide pour sauter en selle, le pied posé légèrement sur le poing tendu. On franchit le Gave de Cauterets, plus loin le pont de Villelongue, pour s'engager ensuite dans une gorge resserrée entre les quartiers de roche. Voici dans les profondeurs le ruisseau du Pla ; voici les berges de pierre, où croissent les scilles et les saxifrages, les jacinthes et les gentianes ; voici, au-dessus du torrent qui s'enfuit, un nouveau pont, celui de la Hilardère, c'est-à-dire de la Fileuse. On débouche de la vallée du Bastan à Luz, dont l'église fut bâtie par les Templiers. On suit le pied du Bergons. Après les sites fertiles, la sauvagerie des cimes ; aux prairies et aux champs succèdent les bois de
chênes, puis de hêtres, puis de bouleaux et de sapins. On s'élève toujours; on passe à Pragnères, on passe à Gèdre ; on ne tardera point à entrer dans le Chaos. Ce sont maintenant quelques arbousiers, desarbustes nains, des petites plantes à fortes ramures. Ce sont ensuite des herbes rases, des pelouses nues. Ce sont enfin des crêtes déchirées, des étendues glaciales, des neiges éternelles brillant sous le soleil.
Les voyageurs dépassèrent Gavarnie et atteignirent le cirque. Ils mirent pied à terre. Spectacle sublime : de vastes cercles tournent, s'étagent en gradins, forment un amphithéâtre titanesque jusques aux tours qui couronnent le Marboré ; à l'est s'élèvent l'Astazou, sommet inaccessible, et aussi le Plméné, pointe fine, d'où l'on découvre le Mont-Perdu.
Le trio franchit le Pont de neige et admira la cascade qui semble sourdre du haut des nuées pour se précipiter au fond des abîmes. Noroy, qui avait exploré le Caucase, l'Himalaya et les Andes, retrouvait des impressions anciennes, devenues plus puissantes pour son esprit et pour son cœur où l'amour mettait une magie. Il s'extasiait à contempler madame de Thève. L'adorable créature aspirait avec délice l'air si léger,
si frais, si actif, des hauteurs; seslèvresbuvaient l'ardeur de vivre; un rythme éternel scandait harmonieusement le souffle de sa poitrine, les vibrations de ses regards, la grâce mobile de ses gestes et de sa démarche.
On était loin delà terre et des hommes; on était près du ciel et des idéalités Jacques, pourtant, se sentit de l'humanité plein l'âme.
— Je me figure, dit-il, là en face, attaché sur ce roc, parmi les vols de vautours, en proie au vertige des espaces et des rêves, l'admirable Prométhée antique, personnification de l'humaine douleur.
Renée répliqua, les mains jointes :
— Et moi, sur cette blancheur de givre, sous ce rayonnement de lumière, je crois apercevoir, dominant du haut de sa croix l'étendue et le temps, triomphant de l'angoisse, léguant aux malheureux l'espérance, notre Jésus, qui incarne en lui la divine miséricorde.
Marc déclara que cet échange de philosophie dépassait son entendement, et, non sans un peu d'affectation, il s'écarta sous le prétexte de découvrir un point de vue d'où 11 prendrait quelques clichés photographiques, afin de mieux garder le souvenir du superbe panorama.
Jacques eut la notion que, s'il ne saisissait point l'occasion de ce tête-à-tête pour rompre le silence, pour risquer son aveu, pour tenter l'inappréciable et invraisemblable conquête, c'en était fini pour toujours ; jamais plus il n'oserait, jamais plus il ne pourrait parler. Il lui sembla qu'à cet entretien avec la plus haute des créatures, à cette expression du plus haut des sentiments, nul cadre ne convenait mieux que celui de ces immensités terrestres planant, aussi haut que possible, sous les célestes immensités. Ces montagnes qui se dressent sont les piliers d'une colossale basilique, dont la voûte est faite de cet azur quela nuit piquera d'étoiles pareilles aux feux des cierges sur un autel ; ces neiges immaculées forment des tapis dignes d'être effleurés par les anges, et ces brises qui chantent des hymnes ont passé, pures et graves, à travers les orgues de l'infini. Quel sanctuaire pour des fiançailles! Quel temple pour une fête d'hyménée !
Tout apparaissait beau alentour de Jacques : beau, le firmament ruisselant de clartés miraculeuses; beau, le prodige des glaciers et des roches surmontant les gouffres d'ondes et de verdures ; beau surtout, le spectacle enchanté de la femme,
seule à côté de lui, seul homme, parmi cette splendeur de solitude, — de la femme, chefd'œuvre vivant, merveille d'eurythmie, de séduction, de fécondité, d'intelligence, de tendresse... Et, la contemplant, supérieure à tout ce qu'il avait conçu, plus belle de corps et d'esprit que la limite où s'était jamais élevé son désir, il sentit un grand trouble, une joie si aiguë qu'elle devenait souffrance, une impression étrangement douce et cruelle, — ce qu'on peut appeler : une douleur de beauté.
Alors, les yeux mouillés parce que son cœur enfin débordait, il parla. Il dit son passé d'insouciance et de scepticisme, ses voyages sous les latitudes diverses, la stérilité de ses entreprises, le vide de ses fantaisies, le gaspillage de ses forces, cette existence d'égoïste qui recule devant les responsabilités, celle du devoir et du sacrifice, celle de la famille, même celle du bonheur, — jusqu'au jour où, par hasard, il avait rencontré madame de Thève. Il conta la mission acceptée de Marc, les démarches auprès de l'abbé Anselme, les efforts pour maintenir Renée dans le monde, le succès quant au dessein de retraite au fond d'un cloître, l'espoir d'obtenir une renonciation à l'existence d'hôpital. Il rap-
pela les impressions riantes du déjeuner par une chaude après-midi; il confessa tout ce qu'il avait éprouvé lors de la promenade à l'ombre odorante des bois; il n'omit ni son attendrissement durant la messe de Pau, ni sa méditation au cimetière de Lourdes, ni ses timidités dernières, lorsque, le soir sur l'Esplanade et une autre fois le long du Gave, il avait voulu, mais n'avait point osé, faire l'aveu de son amour et l'offre de sa vie.
Son amour l'a transformé, rendu bon et sage, pitoyable pour la misère de l'homme, pour les maux physiques dont les pèlerins lui montrent l'atrocité, pour les plaies morales pires encore, — ambitieux de se vouer au soulagement de toutes les infortunes, comme aussi de développer son être par le travail s'unissant à la douleur, sous la sauvegarde des affections saintes qui donnent à la vie son vrai but. Ce but de la vie, c'est de contribuer à faire croître l'humanité, dont la gloire consiste dans son aspiration persistante à grandir. L'individu n'est susceptible que d'un bien faible effort; mais il se continue par l'enfant, il prolonge son esprit au delà de la mort en formant une suite de créatures progressivement perfectibles. L'amour de Jacques ne se
borne pas à lui donner le désir de se perpétuer ainsi dans la race ; il met de plus en lui la certitude qu'il est personnellement immortel, qu'il vivra sans relâche et sans terme, jusqu'aux régions illimitées de la pleine lumière, jusqu'aux périodes infinies de l'absolu bonheur.
— Donc, ce que je vous offre, dit le jeune homme, — ce que j'ai la hardiesse de vous offrir, — ce n'est point seulement l'association terrestre de nos deux volontés pour la douleur et pour la joie, pour le travail austère et pour le doux enfantement; c'est encore l'union de nos deux amours jusque dans l'éternité.
Le mâle visage exprimait l'énergie, la sincérité, la foi sereine, l'espoir ardent. Jacques parlait avec éloquence, étendant le bras vers les gouffres, vers les sommets, vers le zénith, comme s'il eût pris à témoin de son serment la création tout entière. Et sur ses joues coulaient, plus éloquentes encore que ses paroles, les belles larmes dont la source s'était ouverte, une fois déjà, dans l'église de Pau, dont la source, de nouveau, s'ouvrait en cette minute suprême au plus profond de son cœur.
Renée l'avait écouté sans l'interrompre, ses yeux évitant les yeux de Jacques, son regard di-
rigé vers le ciel d'où tombent les inspirations. Elle était devenue très pâle. Un silence imposant régnait autour d'eux : la nature ne prenait-elle point sa part de l'émotion religieuse dont leurs âmes, un moment, semblèrent paralysées?
Bientôt la jeune femme regarda le jeune homme. Elle le regarda sans fausse pudeur, de façon attentive et pénétrante, cherchant à lire derrière le front. Elle vit ce front sans rides, haut et pur, où l'esprit mettait de la clarté; elle vit ces prunelles largement, profondément ouvertes, qu'un sincère émoi rendait humides. Ne fut-elle point touchée, ébranlée, convertie peut-être? A coup sûr, elle ressentit une fierté d'un si noble amour. — Ses mains pourtant ne se tendirent pas vers celles de Jacques; elle parut se raidir contre son propre attendrissement; une buée voila ses pupilles, éteignant les rayons d'or qu'y allumait la jeunesse. Fût ce par sympathie vraie et triste? par pitié pour le chagrin causé? par regret du songe irréalisable? sa voix se fit timide, presque caressante, quand elle répondit, bien que cette réponse pût se résumer de la sorte :
Si jamais elle consentait à un second mariage, encore faudrait-il que le fiancé fût catholique.
A quoi Jacques répliqua que son amour était une piété.
— Vous ne pratiquez pas ma religion, repritelle.
— Non. Et je ne saurais vous obtenir par un mensonge. Je suis incapable de me déguiser en hypocrite, au lieu de m'offrir tel que je suis, dans ma loyauté.
— Vous niez les miracles de Lourdes.
— Le miracle est de vous avoir connue, d'avoir été, par vous, déjà métamorphosé au point que je crois à Dieu et à la vie éternelle.
— Vous vous êtes tenu à l'écart de notre pèlerinage.
— Ma pensée ne vous quitte jamais.
Et comme de Thève les avait rejoints, Noroy eut le sentiment que tout était fini.
Ils remontèrent à cheval. Le retour fut silencieux. Marc affectait l'insouciance. Une gravité s'était épandue sur les traits de Renée. Jacques allait devant lui, comme on va vers le destin obscur et perfide. N'était-ce point la fatalité qui éperonnait sa monture? En redescendant vers la plaine, vers les hommes et leurs soucis, il lui semblait s'entoncer dans une ombre inéluctable, où son unique compagnon serait le désespoir.
3iH LAMOUUEUSE FOI
A un tournant de la route, il dut heurter de son talon fébrile les flancs de Simoun, nerveux depuis le matin : la bête fit un écart, se jeta de i côté; un mètre de plus, elle tombait dans l'abîme à pic. Elle bondit en avant, s'emballa, entraînant son cavalier. Jacques avait gardé son sangfroid. Il entendit un cri de femme, un cri de détresse...
Ce cri n'était-il point un aveu?
Les pèlerinages forézien ou belge arrivent à leur terme, s'étant prolongés beaucoup plus qu'il n'est coutume, durant une quinzaine de jours. De bonne heure, madame de Tliève se rend à l'hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, où, dans la cour, sont rangés les malades pour une dernière visite à la source miraculeuse. Les brancardiers, leurs bretelles sur l'épaule, attendent. Parmi eux, à côté de Marc, qui donc Renée aperçoit-elle? Jacques, — oui, Jacques, à qui, la veille, elle a reproché de rester à l'écart de leurs cérémonies, et qui, en surmontant ses préjugés, en se mêlant à cette foule groupée pour l'œuvre charitable, semble faire en quelque sorte sa soumission, donne simplement, silencieusement, éloquemment, une preuve de son amour.
Nul acte n'aurait pu davantage aller au cœur de la jeune femme. Elle n'en remercie point Noroy, elle l'aborde, comme s'il était tout naturel qu'il figurât à cette place, qu'il remplît cette tâche de bienfaisance chrétienne et de fraternelle solidarité; mais le regard qu'elle pose sur lui bouleverse l'âme de notre héros.
Jamais elle ne lui a paru plus vivante et plus adorable. lia peine à en détacher ses yeux pour les reporter vers les misérables réunis là, qui reprendront demain la roule du pays sans avoir obtenu le soulagement d'abord espéré, imploré jusqu'à la seconde même du départ. Quelquesuns, farouches, ne croient plus; d'autres comptent sur les ablutions de tout à l'heure, et, si le prodige ne s'accom.plit pas, regagneront néanmoins leurs villes ou leurs hameaux avec une foi tenace, capable de les ramener à Lourdes l'an prochain. L'adolescente, bénéficiaire d'une guérison subite, montre à tous un visage joyeux, se prodigue dans l'ivresse de se mieux porter. Le petit client de Renée marche avec des béquilles, mais seul, sans le secours d'aucun bras pour le soutenir. Voici, par contre, aussi livides, aussi décharnés que jamais , le poitrinaire , l'hystérique, la scrofuleuse, le ramolli, la femme
à la tumeur, le vieillard aux paupières à vif. Voici l'aveugle. Voici la cancéreuse. Noroy examine cette dernière, qui fut séduisante, qui inspira l'amour, doiit les cartilages rongés laissent en pleine face un trou sanglant. — Rien de plus difficile, de plus rare que la prière, non celle delà bouche, monotone, distraite, banale, mais celle par où la pensée jaillit et monte vers la Providence ; rien de plus aisé, de plus instinctif, pourtant, sous l'empire de certaines impressions : Jacques songe que Renée pourrait être pareille à cette maudite; il ferme les yeux, la revoit avec la splendeur de son front, de ses cheveux, de ses lèvres, avec le charme de son profil, de ses regards, de sa démarche ; et il bénit le dispensateur commun des grâces, il prie, dans un grand élan vers le mystère du ciel.
Il salue la famille qui habite comme lui l'hôtel de la Grotte, père hydrophobe, mère hydropique, filles hydrocéphales. 11 remarque l'aristocrate ornée de sa broche à armoiries, la demoiselle au flirt pieux, le missionnaire barbu, replet et remuant, puis encore l'onctueux chanoine Mouron, ainsi que son trio féminin. Sibylle et Ciboule fort agitées, Cyhèle plus calme à cause de son entorse à peine guérie.
o5-J L AMOUREUSE FOI
On attend les évêques, celui de Liège, celui d'Héliopolis. Ils arrivent et font le tour des malades, interrogeant l'infirmière en chef d'origine anglaise, les sœurs de charité, les ecclésiastiques, les pèlerins, troupeaux que leurs pasteurs reconduiront au bercail. La visite finie, Tinspectiondes saintes milices achevée, monseigneur de Sudre mande l'abbé Mouron : tel un général qui appelle hors des rangs un officier pour lui remettre la croix. Celui-ci, la veille, ayant terminé son livreécrit en collaboration avec les trois dévotes montbrizonnaises, en a fait parvenir le manuscrit, revêtu de la plus humble dédicace, au prélat dont il eût voulu jadis être le secrétaire. Or, cet ouvrage est une histoire de Jeanne Darc, etmonseigneurd'Héliopolis professe, on le sait, pour la libératrice de la France, une particulière dilection. Il félicite chaudement l'auteur, dont le visage blafard se colore d'un vif incarnat. Grâce aux indiscrétions de Ciboule, Sibylle et Cybèle, on ne tarde point à apprendre que leur adroit ami vient d'être attaché à la personne de l'évêque, — en remplacement de l'abbé de Rieux, lequel doit partir pour Jérusalem.
Partir pour Jérusalem Jacques est stupéfait de cette nouvelle. Eh quoi ! Anselme renonce à
ses œuvres, àsesamitiés, à sa patrie ; il s'éloigne,
il s'en va très loin, en Terre sainte Pourquoi
cet exil volontaire ? Pourquoi en avoir tenu secrète la décision? — Noroy s'apprête à questionner Marc, quand son attention est attirée vers un groupe au milieu duquel pérore le curé de Saint-Just-en-Ghevalet. Il s'approche, il écoute. L'abbé Ledru , agitant son crâne de sanglier, ouvrant ses maxillaires où pointent les dents en forme de boutoirs, raconte, d'une voix rude, sur le ton du sarcasme, le miracle de la veille.
— Il existe, dit-il, parmi mes paroissiens, un athée qui se nomme le docteur Vimor. Ce païen est venu à Lourdes par moquerie ; depuis son arrivée, il consacre ses loisirs à tourner en dérision le culte de la Très Sainte Vierge, à goguenarder niaisement aux alentours de la Grotte, chaque fois qu'un pèlerin boit ou s'agenouille ; quand défile la procession, il affecte, au passage du Très Saint-Sacrement, de garder son chapeau sur la tète. Or, il a un frère jumeau, un rapin, d'ailleurs aussi incrédule que lui. Ce dernier est tombé malade : une hèvre maligne. Plusieurs médecins ont étéappelés en consultation. Avanthier, il y avait un peu de mieux. Hier, rechute,
aggravation, délire. Découragement de notre docteur, si orgueilleux de sa prétendue science, et qui en constate l'inanité. Bref, à l'heure où, chaque soir, la foule a quitté la roche de Massabielle, mon Vimor, profitant de la solitude, s'est glissé jusqu'aux fontaines. Après s'être assuré que nul ne pouvait le voir, il a tiré de dessous son vêtement une bouteille et l'a remplie d'eau ; puis il s'est sauvé comme un voleur, pour rapporter à son frère le précieux breuvage, en implorant l'intervention miraculeuse. — Et précisément, l'intervention s'est produite : ce matin, le malade paraît hors de danger. J'affirme le fait, car j'ai vu moi-même, m'étant dissimulé derrière les arbres, le docteur tourner le robinet et s'enfuir; de plus, je viens d'apprendre la guérison, de la propre bouche de l'aubergiste chez qui logent ces messieurs.
Jacques et Marc remplissent avec conscience leur office de brancardiers ; ils transportent le quarantenaire privé de la vue, aux mains couvertes d'ulcères. Hélas! le traitement suivi, les immersions dans la piscine, les exercices religieux, l'appel aux innombrables saints du calendrier, tout aura été inutile : l'infortuné continuera de souffrir, plaie vivante, tronçon
d'humanité, masque effroyable, spectre du désespoir... Pour l'esprit de Noroy, une pareille constatation d'impuissance fait singulièrement contraste avec la surprenante nouvelle du recours auquel se serait décidé le docteur Claude- Il tarde à Jacques de vérifier le récit du curé Ledru. Aussi, après avoir reconduit à l'hôpital son infortuné client, il court chez les Vimor.
En vérité, Marius n'a plus de fièvre. Est-ce l'efl'et du pieux liquide qu'il a bu, croyant qu'il s'agissait d'eau ordinaire? L'amélioration ne s'est-elle pas produite à l'heure où elle devait se produire tout naturellement, en suite des ordonnances médicales, sous l'influence du traitement rationnel suivi avec soin? Qu'importe? L'essentiel est qu'il n'y a plus lieu de s'inquiéter. Cependant, malgré sa joie exubérante, voici que Claude fronce le sourcil, devient blême, fourrageant sa barbe avec les ongles, dès qu'il est mis au courant des bavardages du curé Ledru.
— Ah! le gueux! Il m'a épié, s'écrie-t-il enfin non sans quelque embarras. Je n'en ai pas fini avec sa dent de marcassin et sa langue de vipère. De retour à Saint Just, on me montrera au doigt. Que dirai-je à la Loge, pour expliquer que moi, franc-maçon...? Eh bien, oui, j'étais si
désespéré, je me sentais si impuissant en face de Marius qui était à l'agonie, ou à peu près, que j'ai perdu la tramontane... Laisser mourir mon jumeau, mon bien-aimé, sans avoir tenté le possible et l'impossible : allons donc! J'ai pris une bouteille, je l'ai placée sous ma jaquette, je me suis rendu aux sources, — et ma foi, la quinine, l'antipyrine, toutes les drogues en ine ne servant de rien, j'ai essayé de l'eau de Lourdes. — Et après?
— Marius est hors d'affaire.
— Il est hors d'affaire. — Mais, sarpejeu ! il n'y a point là de miracle. J'aurais aussi bien réussi avec de l'eau du Gave... C'est la fraîcheur du liquide appliqué en compresses et en boisson qui aura réduit cette satanée fièvre...
Le docteur Vimor, redressant sa toute petite taille, entreprend son ami sur les progrès de la science, sur les cures d'hydrothérapie, sur la méthode Kneipp, sur l'emploi des bains réfrigérants pour combattre latypho'ïde... Et sa conférence se fût prolongée un long temps, — sans l'arrivée soudaine — et dramatique — du curé de Saint-Marcel, soutenant mademoiselle Tuffet.
L'abbé Goudours annonce avec émotion que le paralytique s'est éteint vers minuit, après une
crise d'étouffement. Sœur Simplice était présente; elle lui a fermé les yeux. Le prêtre vient de la laisser en oraison dans la chambre funèbre, souriant au vieillard, car — « la mort, dit-elle volontiers, n'est point une chose triste ». — Il a usé de son autorité morale pour entraîner doucement au dehors Séraphine toujours en larmes, pour la conduire vers celui dont l'affection peut seule la rattacher à la vie.
La pauvre tille Sanglote. Elle est debout auprès du lit de Marias. Celui-ci lui ouvre ses bras, la serre contre sa poitrine. Et c'est ainsi qu'ils se fiancent dans la douleur.
L'après-midi, Jacques sort de son hôtel, à la recherche de l'abbé de Rieux. Il le rencontre, qui lui-même se rendait chez Noroy, désirant l'entretenir de ses projets. — Tout de suite, le prêtre lui en fait part : il quitte le poste qu'il occupait auprès de monseigneur de Sudre, et il est remplacé comme secrétaire par le chanoine Mouron.
— Tu pars? interroge son ami.
— Dès ce soir, pour les Lieux saints.
— Et ensuite?
— Je compte entrer dans les Missions étrangères.
— Le motif?
— Tu as couru le monde, et tu parais las des voyages; je suis, moi, tout au contraire, désireux de voir du pays. J'entends naviguer.
— Pourquoi?
— Un proverbe russe dit : « Quiconque n'a pas été sur mer, n'a jamais bien prié Dieu. » — J'ai le besoin et le désir de bien prier.
— Il y a autre chose.
L'abbé sourit ; mais la physionomie laisse percer une tristesse. Il contemple son interlocuteur avec ses beaux yeux de franchise et de volonté ; puis, comme s'il avait pris une résolution, il ajoute :
— Montons ensemble au calvaire. J'ai le cœur
gros de peine et de repentir. L'épancher dans
le tien me sera un soulagement. Les premiers chrétiens se confessaient entre eux : veux-tu, mon ami, entendre ma confession?
— Je le veux, Anselme.
Ils prennent sur la gauche le chemin qui s'accroche aux flancs de la colline. Ils marchent côte à côte, lentement, gravissent la pente, silencieux. Noroy respecte la rêverie où s'absorbe son compagnon. Il éprouve lui-même une impression très puissante ; sa poitrine ne se gonfle pas
l'amoureuse foi 3o9
seulement d'air pur à mesure qu'il s'élève audessus de la vallée, elle se dilate sous une secrète allégresse, sous un espoir instinctif, comme si, de cette conversation avec le prêtre, allait dépendre pour lui la plus intense des joies, la plus enivrante des félicités. Cette joie, cette félicité ne sauraient s'incarner que dans madame de Thève : Jacques devine qu'Anselme l'entretiendra d'elle.
Les voici sur la cime, en haut des massifs d'arbustes et des troncs d'arbres, en face des horizons que le soleil, par cette après-midi encore estivale, noie dans une chaude et brillante vapeur. Un rayon se pose sur le visage du Christ aux membres raidis. Noroy se rappelle les paroles prononcées, la veille, à Gavarnie, par madame de Thève, alors qu'il évoquait l'image de Prométhée et qu'elle lui répondait par le souvenir de Jésus. L'abbé de Rieux s'est prosterné devant la sublime figure où se concentre toute la souffrance éparse parmi les hommes. Il se relève et fait asseoir son ami sur un tertre de gazon. Lui, reste debout. Ses traits ont revêtu une majesté singulière ; son regard exprime la vigueur ; d'une voix ferme, il s'accuse :
— Pardonne-moi, mon frère, parce que j'ai péché. — Enfant, je ne me lassais point d'ad-
mirer la nature et de bénir le Créateur; je me plaisais à réfléchir sur la destinée des êtres ; j'aurais voulu percer les nuages, comprendre l'énigme de l'au-delà. Que de fois, durant notre adolescence, ai-je gravi la montagne d'Urfé, tantôt pour admirer le jour se levant dans une gloire, tantôt pour scruter les sereines profondeurs de la nuit! Une poussée de vie était en moi ; je grandissais, travaillant avec courage; j'avais l'illusion de pouvoir me hausser jusqu'à l'infini, parmi les forces éternelles dont je me sentais environné. Bientôt , quand mes vingt ans sonnèrent, un changement se fit : il m'apparut que ces forces d'alentour m'écrasaient du poids de leur éternité ; je n'étais qu'un homme faible, destiné à mourir au bout d'une heure. J'en eus l'épouvante. C'est alors qu'un désir me pénétra, m'absorba, de m 'appuyer sur une autre créature chétive et passagère comme je l'étais moi-même. L'amour me reposerait de l'action, me permettrait d'oublier la mort. — J'aimai. — Il en résulta la douleur.
— Je l'avais deviné, mon pauvreAnselme.
— Il ne faut pas me plaindre : cette douleur m'a fait ce que je suis. Elle a permis à mon individualité de surgir. J'ai de nouveau, comme
autrefois avant la crise, le pressentiment do notre sort ; il y a en moi désormais la certitude que la terre est un lieu d'épreuve oùnousdcvons dégager et constituer notre âme, pour jouir ensuite de l'absolu bonheur, en nous plongeant parmi l'ensemble de l'Être divin, mais sans demeurer perdus en Lui. Ma douleur! elle est ma fierté ; je ne la regrette pas, je ne la renie pas ; je ne baisse point les yeux devant elle, je laregarde en face sans défaillance ; je tiens à ce que tu la connaisses, avant de me juger.
— Parle. Je t'écoute avec tout mon cœur.
— Donc, j'ai aimé. Celle qui fut aimée de moi, avec les délicatesses, avec les ardeurs de la jeunesse, méritait de l'être. Elle réalisait l'idéal physique et la perfection morale. Ta ne me démentiras pas : il s'agit de Renée.
Ce nom, Jacques l'attendait... Il flotte à travers l'espace, il descend de l'azur, il passe parmi les souffles embaumés du vent, dans les bruits et les senteurs de l'eau, dans le murmure odorant des feuilles, dans l'haleine musicale et suave des fleurs. Voici qu'il est articulé par des lèvres humaines. Et ces lèvres, l'ayant articulé, se ferment. L'écho répète les syllabes magiques. Puis c'est un recueillement des choses. Aucun des deux
amis ne le trouble. L'un prie. L'autre adore. Après un long silence, le prêtre reprend :
— Renée ayant perdu ses parents, un cousin éloigné fut chargé de sa tutelle ; il était lié avec la famille de ma mère, laquelle habitait Lyon comme lui. C'est dans cette ville que je connus l'enfant d'abord, plus tard la jeune fille lors de ses sorties de la maison religieuse oîi elle faisait son éducation. Avant qu'elle atteignît ses dixsept ans, le tuteur la maria au vieux M. de Tliève qui en avait plus de soixante, et qui restituait ainsi une fortune gagnée jadis au père défunt sur le tapis vert d'un cercle.
-— Un tel mariage fut une infamie. — N'est-ce pas alors que tu entras dans les ordres?
— Oui. J'avais pris le monde en haine, l'existence en horreur. Je m'accuse d'avoir été même hanté par l'idée de me détruire, d'un coup de poignard ou d'une balle de revolver, pour échapper à ma souffrance. Je m'accuse en outre de m'être fait prêtre, non par vocation, mais parce que je crus voir dans la prêtrise une sorte de suicide.
— Très vite, M. de Thève mourut. Renée devint veuve. Tu n'étais plus libre.
— Quel châtiment, pour avoir désespéré de la vie et commis la faute de porter sur les autels
un cœur exclusivement humain! Ce que j'ai souffert, nul mot ne saurait l'exprimer. Le regret d'une décision liâtive, le dégoût d'une carrière de sacrifice, la pensée de fuir hors de ma prison morale en violation des serments les plus solennels, le désir exaspéré de remplir mon rôle d'homme, d'être époux, de devenir père, la colère envers une Providence qui semble se jouer des créatures : j'ai connu tout cela, toutes les nausées, toutes les tentations, toutes les révoltes, tous les désespoirs.
— Et tu t'es vaincu, mon ami. Tu as fait l'admiration de ceux qui te connaissent, en vivant comme un saint, en rappliquant, toi si malheureux, à soulager par la charité le malheur des autres.
L'abbé Anselme interrompt Noroy avec brusquerie :
— Ne m'admire pas. Attends la fin. J'arrive à ce qu'il y eut peut-être de plus coupable dans ma conduite. — Renée, veuve, continuant de vivre à Lyon, me choisit pour directeur de conscience. Ai-je besoin d'ajouter qu'elle ne soupçonnait pas mes sentiments de jadis, qu'elle ne s'en est jamais doutée, qu'elle les ignore encore aujourd'hui? Quand elle sollicita ingénument mon mi-
3Ci l'amoureuse foi
nislùrc, le dé voir étaiLdc répondre par un relus. J'acceptai, méjugeant guéri sans doute, un peu par bi'avade, pour ne point céder à une peur de moi-même, pour me convaincre que j'étais une nature forte, qui sait? peut-être aussi,à mon insu, en cédant à l'attrait du péiil, au charme d'un commerce d'esprit, à la curiosité de pencher mon âme vers cette âme, au désir, insoupçonné, je le jure, de contracter du moins une mystique union avec la femme que j'avais aimée.
— rs"as-tu pas été pour madame de Thèvc le meilleur des guides?
— Je te demande en grâce de m'épargner tes éloges ; ils me font actuellement plus de mal que tu ne saurais le croire. — Prêtre, j"avais un culte spécial, celui de Marie; c'est vers elle que montaient mes vœux, mes offrandes, mes prières, mes exaltations. Et je ne me rendais pas compte que Marie, pour moi, c'était la Femme plus que la Mère, c'était la Poésie de la terre et du ciel, c'était encore Renée, Pienée plus idéale et plus auguste... Pauvre Renée: Elle était toute jeune, très innocente, pleine de vertu, — mais prête à s'épanouir, faite pour les joies de ce monde. — Ah! mon ami, Dieu, tout en dédoublant la créature, tout en formant l'homme et la femme, met
en eux l'instinct qui les rapproche, qui les lie, qui les incite à renaître dans l'enfant. Renée eût été heureuse d'être un jour mère... Combien elle avait raison ! Moi qui ai pâli sur les livres des sages, fouillé toutes les philosophies, médité sur les plus inexplicables mystères, je sens bien que le dernier mot appartient à la vie et que le devoir, d'accord avec le désir, d'accord avec le bonheur, consiste à transmettre le souffle, à créer de la chair animée par l'esprit.
— C'est triompher de la mort.
— Laisse-moi poursuivre. — Les aspirations de nature qui étaient en Renée, sa vocation conjugale et maternelle, ses chastes et nobles sentiments, elle me les confiait avec un abandon naïf. Bientôt même je découvris quelque vague projet d'après lequel Marc succéderait à son oncle. Or, je savais Marc par cœur, avec ses qualités, avec ses défauts; il n'était point digne de Renée. Au surplus, je lavoue, tout autre prétendant m'eût sans doute paru également indigne. C'est le mariage que je désapprouvais. Il entraînait des chagrins, des maladies, des misères : en pouvais-je douter après tant de plaintes versées à mon oreille, contre la grille du confessionnal?. Je me persuadai que, sensible, impressionnable,
délicate, Renée aurait à soutîrir plus qu'une autre, si elle se heurtait aux épreuves communes. Il valait mieux qu'elle s'abritât sans retard, durant les courtes années qui la séparaient de la tom])e. J'usai de toute mon éloquence pour la décider à prendre le voile, à fuir l'humanité, a se cacher au fond d'un cloître. Je crus être de bonne foi. Quel aveuglement! — Aujourd'hui, j'y vois clair. Ce fut de ma part le comble de l'égoïsme, un abîme d'hypocrite lâcheté, le plus monstrueux des sacrilèges. Je le crie à Dieu qui m'entend ; j'ai voulu le proclamer devant toi, parce que c'est toi qui m'as dessillé les yeux.
— Moi?
— Oui, toi, ici môme, à Lourdes, le jour où, plaidant la cause de Marc, tu t"es laissé aller à
me dire oh ! je cite textuellement tes paroles
qui sont restées gravées dans ina mémoire : « N'éprouves-tu pas une secrète joie à penser que votre fortune sera désormais la même, et que ce trésor qui est en elle n'appartiendra point aux hommes, mais à l'Eglise, c'est-à-dire un peu à toi?» —Juste ciel! était-ce vrai? — Hélas! c'était vrai. J'en eus enfin conscience, et j'en pleurai de honte. Quel était mon devoir?
l'amoureuse foi 3G7
Il consistait à réparer ma faute. Avant que Renée se fît carmélite, il était sage, comme'tu le demandais, qu'elle se mêlât au monde. Je le lui conseillai, mais en souhaitant qu'elle maintînt sa résolution. Votre déjeuner au bord du lac, vos promenades le long du Gave, votre excursion à Gavarnie, je les ai vécus, j'en ai deviné les détails, j'en ai mesuré les effets. J'ai suivi jour par jour les miOuvements de vos deux cœurs et l'évolution de vos deux esprits. Tu sais mon affection pour toi, Jacques ; elle est basée sur nos impressions d'enfance, elle a pour assises des similitudes entre nos caractères. Je ne t'en ai que mieux compris. Je puis te dire tout ce que tu as éprouvé... D'abord une inquiétude, un trouble ; le désir t'enveloppe, comme un être vivant qui frôlerait ta chair; tu te sens double et tu es seul, et celle solitude devient une torture. Puis une image de femme se grave en toi, si bien que tu la vois sans cesse, soit que tu descendes au fond de ta conscience, soit que tu fixes tes yeux sur les objets, naguère indifférents, désormais empreints de sa grâce. Alors, toi, l'incrédule, tu deviens un croyant, je ne dis pas un catholique orthodoxe, je.dis un croyant dans le sens le plus général et le 'plus haut. C'est une
pitié qui le saisit pour la douleur ambiante, contrastant avec ta joie profonde ; c'est le besoin de te dévouer à une créature, et en même temps à la création tout entière ; c'est la fierté de te juger éternel, un amour semblable au tien ne pouvant point finir : d'où l'ambition d'éterniser ta race vivante sur la terre et la certitude de t'éterniser individuellement au delà de la mort.
— Oui. Oui. — Mais elle elle?
— Renée Elle aussi, jel'ai analysée, ladouce
créature dont l'âme si longtemps me fut familière. Et je te dis, j'ai peut-être quelque mérite à te dire : Vous êtes dignes l'un de l'autre. Unie à Marc, elle n'eût pasété heureuse; elle doit l'être, unie à toi. Mon propre cœur en sera joyeux, dans la paix du Seigaeur, car en vérité, il n'existe aucun liommequej'estimeautantqueje t'estime. Tu veux savoir ce qu'elle éprouve? Dès votre course au bord du lac, elle fut gaie, telle une enfant, parce qu'elle se reprenait à la vie; la jeunesse refleurissait sur son front, dans ses
pupilles, sur ses lèvres Au-dessus de Lourdes,
à l'ombre des bois, en tête-à-tête avec celui qui, la veille, était un inconnu pour elle, une sympathie prit naissance, une absolue confiance en ton honneur... A Pau, quand elle chanta, ce fut
l'amoureuse foi 3G9
un hymne de gratitude qui sortit de sa bouclie ; et son accent fut si ému que toi-même, Jacques, tu fondis en larmes ;... Hier et ce matin, si tu nés point aveugle, tu as dû lire au fond de ses yeux. Après avoir renoncé à être carmélite, voici qu'elle renonce à être sœur hospitalière. Son destin la feraépouse, ambitieuse de maternité. 11 résulte de mes entretiensde chaque jour avec elle que sa religion se transforme, devient plus humaine ; elle cesse d'être une dévote à idées d'abord un peu étroites, pour s'épanouir en pleine philanthropie et en plein spiritualisme : et cela, dans le désir, inconscient tout d'abord, d'arriver à penser, à sentir exactement comme pense et sent l'homme que Dieu lui désigne. — Car Dieu s'en mêle. Qui t'a sollicité de venir à Lourdes? C'est moi. La Providence, en m'inspirant cette initiative, avait ses desseins. Elle entendait que je fusse moi-même, — suprême pénitence de mes erreurs, — l'instrument d'un
bonheur conçu, autorisé, souhaité par Elle
Chacun de vous, ô Renée, ô Jacques, modifiant ses croyances en sens inverse, rien désormais ne vous sépare; vous vous rencontrez au milieu du chemin ; il faut que vos routes se confondent. Vous marcherez, soutenus par une foi commune,
la vraie, car elle se dégage de ce qui est vide ou excessif; vous avancerez, prêts à la lutte, prêts à la charité, prêts à l'amour. Vousrcvivrez ici-bas grâce à vos enfants; vous atteindrez là haut rimniorlalité. — Omon frère, que ton doute se dissi pe ; cesse de te contracter dans une angoisse ; de toutes tes forces, dilate-toi vers l'infini : tu aimes; tu seras aimé...
Jacques a penché le front, caché son visage entre ses mains tremblantes. Sa poitrine se gonfle, comme si elle allait éclater et s'ouvrir ; mais il ne pleure pas, il ne peut pas pleurer. Le vallon sourit au firmament, avec toutes ses eaux vives, toutes ses verdures éclatantes, toutes ses germinations parfumées ; et le firmament rend au vallon son sourire, dans une irradiation de lumière et de chaleur qui faitflamboyerle Christ étendu sur la croix. — Tout à coup, du fond de la plaine, une clameur s'élève, monte jusqu'au calvaire où rayonnent les bénédictions du ciel et la félicité d'un homme. Ce sont les pèlerins de la Belgique ou du Forez qui suivent une dernière fois, autour de la basilique, la procession du Saint-Sacrement, et qui jettent vers la Madone, vers Jésus, vers le Père, leur appel désespéré. On distingue les paroles :
Seigneur, ayez pitié de nous
Seigneur, faites que je voie... .
Seigneur, faites que j'entende...
Seigneur, faites que je marche...
Hàtez-vous de nous secourir...
Jacques a redressé la têle. Il écoute la litanie déchirante. Il s'adresse à l'abbé de Riëux :
— Je me souviendrai que mon bonheur est éclos à Lourdes, dans l'atmosphère de la souffrance humaine. Une part de mon âme ira aux
misérables, dont la douleur m'apparaît sacrée
Ta douleur, à toi, mon ami, te fait si grand que je voudrais me prosterner devant elle.
— Oublie- la. Sois heureux.
— Je le suis, pleinement.
— Tu vas l'être plus encore. Il me reste à te confier un secret qui te rendra fou d'orgueil et d'ivresse. — Avant sa fin, le vieux M. de Thève me fit venir auprès de lui et me confia la mission de veiller sur celle qui, bientôt, serait veuve. Elle avait, dit-il, grand besoin de secours, n'ayant point defamille, ignoranttoutde la vie. 11 ajouta: « Si j'ai commis des fautes, peut-être Dieu, pour en diminuer le poids, daignera-t-il tenir compte de ma bonne action. Oui, en donnant à Renée mon nom et ma fortune, j'ai voulu réparer une de mes fautes ; mais je ne me suis pas reconnu
le droit, vieillard menacé par lanuit du cercueil, d'efOeurer même cette enfant à l'aube de sa vie . Il m'eût paru commettre un sacrilège si j'avais prostitué dans cette âme l'amour promis à la jeunesse. Je ne fus pour madame de Thève qu'un père très respectueux. »
Le prêtre se tait. Tandis que, pâle comme un moribond, il s'agenouille devant le Christ du calvaire, Jacques, le sang de sa virilité au visage, l'abandonne, s'élance, court, descend la côte. Il se bâte vers son amour, vers sa foi. Et quand il aperçoit, sous l'ombre des arbres. Renée venant à sa rencontre, avec ses yeux de lumière et sa bouche de fleur, avec la noblesse de son front nimbé par la chevelure, avec l'harmonie de sa forme vivante où transparaît l'âme immortelle, — alors que, la main tendue,. elle se donne à lui pour toujours, ~ il ne voit plus en elle, dans une pudeur, dans un attendrissement, dans une adoration, que la pure, l'immaculée, — la vierge.
Paris, i«' avril. — Royan, 1" août 1898.