‹ L'amoureux de la préfèteChapitre 3 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Toujours je revois, comme au fond d'un rêve, ce coin de paysage,' — le plus intime et le plus coloré qu'il y ait dans tout Juvigny. — Je me figure être encore accoudé au mur qui borde la côtedes Prêtres, juste en contrebas des terrasses où s'élevait jadis le vieux château des ducs du Barrois. — Une rangée d'acacias ombrage le chemin. Au-dessous du parapet, des jardins et des vignes dévalent en pente rapide jusqu'au fond du faubourg de Yéel, dont l'unique rue sinueuse semble

tout à coup fermée par un amphithéâtre de vergers et d'arbres résineux. Les gradins de ce cirque verdoyant montent peu à peu jusqu'au Pâquis de la ville haute, qui borne l'horizon avec ses hautes masses de tilleuls et d'ormes centenaires. — En face de moi, la côte de Corotte découpe sur le ciel d'un bleu de turquoise ses contours arrondis, oi'i qjielques cerisiers interrompent seuls la Ugne nue des vignobles qui tapissent entièpement les molles ondulations de ce revers de colline. — A gauche, sur ta pente opposée, tes-maisons de Juvigny-Haut étalent au soleil leurs façades postérieures et leurs jardins en terrasses. Là, depuis la côte des Prêtres jusqu'aux massifs du Pâquis, la crête de la eoHine est bordée d'un cordon de bâtisses irrégulières, auxquelles une architecture fantaisiste et une coloration plus chaude donnent l'aspect d'une ville italienne. — Be sveltes sapins ébranchés presque jusqiu'à^ la cime, des ifs taillés en obélisques,

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des platanes aux frondaisons luisantes, coupent çà et là les façades peintes en rase ou en jaune clair, les galeries aux minces arcatures et les terrasses grises aux pilastres massifs.

Le soleil se couche ; les heures du soir descendent légères et vaporeuses sur la ville. Tout le versant des vignes est déjà dans l'ombre ; les silhouettes élancées d^s sapins et des ifs s'accusent plus nettement. Du fond du faubourg fumeux, la mélodie d'un orgue monte jusqu'à moi, et, tandis que je savoure la paix de cette journée de printemps qui s'achève, j'aperçois, sur le chemin baigné de la rose illumination du couchant un tout jeune homme de mon âge qui gravit la côte d'un pas rapide et vient de mon côté. — C'est Séverin Malapert, te fils unique de l'agent-voyer en retraite. Au sortir des bureaux de la préfecture, où il est attaché comme surnuméraire, il regagne le logis paternel, — cette pi'eraière maison d'angle.

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au-dessus de la porte de laquelle une statuette peinte de la Vierge, avec l'enfant Jésus dans ses bras, est nichée en guise de dieu lare protecteur. — Séverin louche à ses vingt ans, mais ilj)araUn'enavoir que dix-huit. Son corps mince et frêle, sa figure encore imberbe lui donnent l'air d'un adolescent ; sa courte redingote serrée à la taille et blanchie aux coutures, son chapeau de paille cousue, son pantalon de lasting, ne le font pas trop valoir. Néanmoins, la coupe fine de son visage au nezaquilin, ses grands yeux bruns, ses lèvres mobiles et pures, ses longs cheveux noirs bouclant jusque sur son cou très blanc qu'encadre un col rabattu, arrêtent le regard et préviennent en faveur de ce jouvenceau, qui porte en lui quelque chose de l'élégance et de la verdeur d'une plante sauvage.

Après avoir secoué sur le seuil ses pieds poudreux, Séverin a ouvert la porte. Main- ' tenant le crépuscule est venu. Là-haut, au-dessus des vignes de Corotte, Vesper

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scintille dans le ciel encore clair; par delà les toits de la ville haute, des sonneries dU»je/ws s'envolent; les couleurs du paysage commencent à s'effacer dans une brume bleuâtre... Une sensation d'engourdissement me rappelle k la réalité, et je me retrouve accoudé à mon bureau, les mains sur tes tempes, perdu dans la contemplation rétrospective de ce paysage qui m'est resté si précis dans la mémoire, bien que je ne l'aie plus revu depuis de longues années, — depuis 1851. — Car, hélas! il y a trente-cinq ans que, frais émoulu au sortir du collège, je regardais ainsi le soir tomber sur les coteaux " de Corotte, tandis que Séverin Malapert, gravissant allègrement la côte des Prêtres, regagnait sous les acacias la petite maison d'angle de la rue du Baile...

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Le logis des Malapert élail étroit comme .

, la vie qu'on y menait, pauvre comme la bourse de l'ancien agent-voyer. 1! fallait que M™ Malapert trouvât le moyen de joindre les deux bouts avec deux mille cinq cents francs par an. Il est vrai qu'en ce temps-là le vivre coûtait moitié moins qu'à présent; puis la maison et le clos attenant avaient été apportés en dot par la mère de Séverin. On n'avait pas de loyer à payer, et la vigne située au basdu jardin donnait, bon an mal an, trois feuillettes de vin clairet, ce qui suffisait, et au delà, à la consommation du ménage.

Un corridor dallé et peint à la détrempe, perçant la maison dans sa profondeur, donnait accès dans une salle à manger.

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servant aussi de salon de réception. Cette pièce lambrissée, que M"* Malapert entretenait dans un état de méticuleuse propreté, était meublée d'une table ronde recouverte de toile cirée, d'une haute armoire h linga en chêne verni, d'un buffet-crédence et de chaises de paille. La cheminée, peinte en imitation de marbre, était garnie de vases de fleurs artificielles sous globe et d'une pendule d'albâtre. Le plancher, scrupuleusement lavé, avait été passé à l'encaustique et frotté dans la partie qui longeait les murs, et où les chaises se trouvaient symétriquement rangées; devant chaque siège, un rond desparlerie protégeait le lustre de cette étroite bande de parquet luisant. Aux fenêtres, des tringles maintenaient de petits rideaux de mousseline légèrement écartés à chaque coin pour permettre à la maîtresse du logis d'épier le va-el-vient de la rue, quand, dans l'embrasure d'une croisée, elle travaillait en face de sa table h ouvrage. —

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Aux murs, des lithographies encadrées représentaient des sujets de sainteté. — Une porte vitrée s'ouvrait au fond sur la cuisine, d'où l'on communiquait directement avec le jardin. — A l'extrémité du corridor, un escalier, droit comme une échelle, conduisait au premier étage, où se trouvaient deux chambres à coucher, et de là gagnait le grenier, oii une petite pièce, donnant sur les vignes, servait de dortoir et de cabinet de travail à Séverin.

Dans cette demeure froide et nue, on vivait parcimonieusement et solitairement.

Point de servante ; une femme de ménage venait seulement deux heures chaque matin pour faire le gros ouvrage. M"* Malapert préparait elle-même les repas. On déjeunait de café au lait ; on dînait à midi d'un potage, d'un plat de viande et d'un légume, et le soir, à huit heures, on soupait des restes du dîner et d'une salade. Rarement un extra, plus rarement encore un dîner en ville. Le

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rigide M. Malapert, ayant pour principe c qu'on ne doil jamais accepter ce qu'on ne peut pas rendre », refusait impitoyablement toute invitation. De loin en loin seulement, en hiver, quelque voisin venait jouer au piquet ou à la brisque. Alors on tirait de l'armoire une bouteille de fignolelte, liqueur fabriquée avec du vin doux et des épiées, et l'on mangeait des marrons rôtis sous la cendre. On ne se ruinait pas en toilette :

M"* Malapert prolongeait pendant cinq ou six années la durée de ses robes et de ses chapeaux ; M. Malapert portait en semaine un habit-veste de gros drap et un gilet de laine tricotée ; pour les grands jours, il avait une redingote noire « dont if ne voyait pas la fin ». La garde-robe de Séverin était des plus élémentaires. M°" Malapert avait des doigts de fée pour rapetasser et rallonger les vieux vêtements, et, bien que son amourpropre en souffrit, le jeune homme devait se contenter de grosses chemises lessivées à

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la maison et de chaussettes tricotées par sa mère. C'était grâce à ces prodiges d'économie qu'on avait pu mettre de côté deux mille francs, destinés à acheter un remplaçant à Séverin, au cas où il amènerait un mauvais numéro à la conscription.

On eût été tenté de penser que la mesquinerie de cette existence liardeuse avait forcément influé sur l'esprit et les goûts de Séverin ; au contraire, par une de ces lois bizarres qui font naître de parents ridiculement laids une fille charmante, le rétrécissement d'une vie pauvre et nue avait développé dans cette jeune âme toute une poussée de sève poétique. A la vérité, le prosaïsme du milieu dans lequel il grandissait rendait le jeune homme timide et réservé; mais cette contrainte purement matérielle ne donnait que plus de force aux élans de l'esprit. Séverin était doué d'une sensibilité et d'une imagination très vives. Après avoir achevé de bonnes études classiques au col-

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lège de Juvigny, il avait manifesté le désir de se préparer à l'École normale; malheureusement, les époux Malapert ignoraient totalement ce que c'était que cette institution qu'ilsassimilaientài'écolenormale du département ; de plus, comme à beaucoup de bourgeois de province, la carrière du professorat leur répugnait. Simon Malaperl décida que son fils entrerait dans les bureaux de la préfecture, où il avait conservé des amis qui pourraient pousser le jeune surnuméraire à quelque bonne perception. Il enjoignit donc à Séverin de ne plus penser à ses lubies littéraires, et celui-ci dut obéir. 11 y avait déjà hiiit mois qu'il était attaché aux bureaux de la 1" division, quand, par cette lumineuse soirée de la fin de mai, il regagnait la maison de la rue du Baile.

Lorsqu'il pénétra dans la salle du rez-dechaussée, il trouva sa mère en train de disposer sur la table sans nappe la viande froide et la salade du souper, tandis que le

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It L'AMOUREUX DE LA PRËPËTE.

père remontait de la cave avec le panier à bouteilles.

Simon Malapert, vêtu de son tricot de laine, grand, sec et maigre, bien conservé pour un homme de soixante-cinq ans, avait de petits yeux froids, masqués par des lunettes bleues. Son nez pointu, son front étroit, son menton carré, orné d'un collier de barbe grise, donnaient Timpression d'un homme à idées arrêtées, pratiques et terre à terre; d'un esprit méticuleux, correct et borné. Il s'était marié à quarante ans passés avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Claudette Malapert, petite, proprette, habillée de lainage sombre avec son visage d'un blanc de cire, ses yeux baissés,' ses cheveux encore noirs, plaqués en minces bandeaux sur les tempes, avait l'air d'une nonne. Ses travaux de ménagère l'absorbaient tout le jour, et son esprit peu cultivé tournait méthodiquement dans le cercle monotone et restreint des besognes domestiques. Elle ne se distrayait

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de ses devoirs de méDagère que pour faire de longues stations à l'église, étant fort dévote et scrupuleusement pratiquante. Elle aimait son fils d'une tendresse calme, un peu moutonnière, et craignait son mari comme le feu.

— Tu rentres tard ! dit-elle à Séverin, en plaçant les trois chaises autour de la table ; viens vite manger, car je ne voudrais pas manquer le salut, et nous n'avons plus qu'une demi-heure devant nous.

— Nous allions souper sans toi, ajouta Simon Maiapert en dépliant sa serviette, car tu sais, moi, je suis réglé comme un papier de musique et je n'attends personne ! Je parie que tu as été flâner à la ville basse.

— Non, répondit Séverin en s'essuyant le front, je suis venu tout droit du bureau; nous avions une besogne supplémentaire... On a voulu mettre tout à jour, car on attend demain le nouveau préfet.

— Ahl il arrive enfin!... Que dit-on de

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;lui?... Était-il déjà dans l'administration?

— M. de Grandcios était maître des re- .quêtes au conseil d'État.

— Bon !... On sait du moins d'où il sort, xelui-là !... Son prédécesseur avait été bombardé préfet par Cavaignac sans avoir jamais mis les pieds dans les bureaux... C'était le troisième en deux ans. De mon temps, un préfet restait chez nous une dizaine d'années, .et de cette façon le département était bien .administré... Espérons que le nouveau du- .reraplus que l'ancien.

— Je crois que oui... Il passe pour être 4.rès dévoué au prince-président.

— Espérons aussi, ajouta M"* Malapert, .qu'il aura des principes religieux... Son prédécesseur n'allait jamais k l'église.

— Bah ! je ne lui demande pas d'être un mangeur de messes, répliqua Simon Malaj)ert; qu'il soit seulement un homme d'ordre, point brouillon, ennemi des passe-droits, et .qu'il n'amène pas avec lui des créatures à

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caser aux dépens des employés de la localité.

' — Non... Il paraît qu'if arrive seul, sans avoir choisi de secrétaire.

— Ah!.,, alors il est probable qu'il attachera à son cabinet quelque employé des bureaux... Eh! eh! gamin, si tu avais du savoir-faire, ce serait ià une bonne occasion: de le pousser... Tu as une belle plume, tii tournes joliment la phrase... Tâche donc de te mettre en relief et de gagner sa confiance.

— Oh! reprit Séverin en riant, vous voyez les choses d'un peu loin... Je n'ai pas tant d'ambition.

— Et pourquoi pas? s'écria à son tour sa mère ; tu as été bien élevé, tu as bonne mine... Avec de la conduite etde la persévérance, on arrive à tout !...

Cependant on avait dépêché le souper.

Tandis que le père et le fils s'attardaient b, déguster un carré de fromage du pays^ M"" Malapert, coiffée d'un chapeau de paille

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noire, enveloppée dans son tartan, son paroissien à la main, s'était hâtée de se diriger vers Saint-Étienne, dont la sonnerie annonçait le salut aux fidèles du mois de Marie. La nuit descendait peu à peu. Après avoir fait de compagnie une vingtaine de tours dans le jardin, les deux hommes se souhaitèrent le bonsoir. Simon Malapert, fatigué d'une après-midi passée à chaver sa vigne, déclara qu'il allait se coucher, et Séverin gagna sa chambre, située sous les toits.

Cette chambre, dont les poutres grossièrement équarries saillaient hors du lattis du plafond; ouvrait sa double fenêtre cintrée sur la campagne. Un lit de fer, une armoire pour les hardes, une bibliothèque de bois blanc encombrée de vieux livres, une table et deux chaises, composaient tout le mobilier. Si pauvre que fût ce réduit, Séverin s'y réfugiait avec joie et s'y trouvait comme en un palais, car il y était libre; il pouvait y rêver à loisir et y revêtir ses pensées de robes

couleur de temps, comme des princesses de féerie. Ea s'endormant, il voyait par les vitres sans rideaux la procession des étoiles ; le matin, en été, il était réveillé par le gazouillis des hirondelles ; dans le jour, il avait les yeux réjouis par le moutonnement des bois à l'homon et par la blanche fuite des nuages.

Ce soir, dès qu'il se fut enfermé chez lui, il alla chercher dans un recoin de l'armoire une bougie achetée en cachette, la fixa dans un chandelier de cuivre et l'alluma, heureux de consacrer sa soirée à la lecture "d'un de ses livres favoris. — Bien qu'il eût renoncé à l'enseignement, il n'avait pas fait à sa famille l'entier sacrifice de ses go'ûts littéraires. Le fonds de la bibliothèque municipale, ouverte à tous, satisfaisait amplement son amour pour la lecture. Il y trouvait ses auteurs préférés ; les écrivains grecs et les poètes de la Renaissance. — Pour le moment, il se délectait en lisant Dapknis et Chloê dans

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la traduction d'Amyot. 11 en était arrivé au passage où Philétas explique aux deux adolescents ce que c'est que l'amour, et il s'arrêtait avec un plaisir toujours nouveau à ce passage: — « Amour est un dieu, mes enfans, jeune, beau et qui a des aisles... Il cherche les beautés et fait voiler les cœurs des hommes, ayant si grand pouvoir que le grand Jupiter mesme n'en a point tant: il domine sur les élémens, sur les étoiles et sur ceulx qui sont dieux comme luy... Toutes les fleurs sont ouvrage d'amour, toutes les plantes et tous les arbres sont de sa facture ; c'est par luy que les rivières coulent et que les vents soufflent... » — Séverin avait été élevé prudemment et rigidement dans l'austère maison de la rue de Baile; il était jusqu'alors resté chaste, bien que brûlé de désirs qui le poursuivaient jusque dans son sommeil. La surveillance maternelle, et surtout une grande timidité jointe à une délicatesse native, l'avaient empêché de succomber à de

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L'AMOUBEUS UE LA PRÉFÈTE. lï

vulgaires tentations ; mais il n'en était pas moins préoccupé de l'amour et delà femme.

Sa solitude même et la lecture de ses poètes préférés l'entretenaient dans un continuel rêve voluptueux. Si les triviales plaisanteries et les grossières prouesses amoureuses de ses camarades de bureau lui répugnaient, il n'en était que davantage hanté parles poétiques images de l'amour païen. Parfois, sentant son cœur battre jusque dans sa gorge, il laissait là son livre et allait appuyer son front contre l'embrasure de la fenêtre ouverte.

— Les étoiles qui palpitaient dans le ciel de niai avaient l'air de se railler de ses soupirs, l'odeur alanguissante des acacias en fleurie grisait, et, dans le calme de la nuit, il se forgeait de tendres romans d'amour.

Pendant des heures il habitait de chimériques châteaux en Espagne, en compagnie d'héroïnes moitié réelles, moitié imaginaires. if y en avait une surtout qui revenait chaque soir se mêler à ses rêveries: — une petite

modiste, toute mignonne, avec un profil de viei^e et des yeux couleur pervenche. Chaque jour, dans la rue de la Préfecture, Séverin l'apercevait derrière la vitrine d'un magasin, penchée sur une forme de chapeau; quand il passait, la jeune ouvrière relevait la tête ; ils se regardaient, et le jeune homme emportait à son bureau le souvenir de ce joli profil encadré dans des bandeaux crépelés.

Un soir même, à la brune, il l'avait suivie, — de loin, — tandis qu'elle portait une commande à quelque cliente. Bien que la rue fût déserte, il n'avait jamais osé l'accoster. Les femmes lui inspiraient une crainte respectueuse; à l'idée d'aborder cette jeune fille pour lui parler d'amour, son cœur s'arrêtait dans sa poitrine, ses jambes chancelaient.

Mais une fois rentré dans sa chambre d'étudiant, en face de la nuit silencieuse, il redevenait audacieux, et en imagination il adressait à la modiste d'ardentes déclarations; il baisait le bout de ses doigts bleuis par l'ai-

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guille» il faisait pleuvoir des caresses sur les crépelures de ses cheveux châtains. — Ah!

si la grisette, qui peut-être, elle aussi, rêvait d'amour en tirant son aiguille, avait pu se douler des trésors de tendresse enfermés dans le sein de ce jouvenceau, comme une eau vive au fond d'un réservoir muré!... Mais elle ne savait rien, et ainsi ces deux désirs avaient fermenté l'un près de l'autre, tout en s'ignorant...

Pareil à un sauvage papillon qui voltige sur toutes les plantes sans s'y poser, l'amour de Séverin effleurait de l'aile toutes les jeunes femmes entrevues, sans oser s'arrêter sur l'une d'elles. Le monde réel ne lui sulTisaitpas; il inventait d'idéales amoureuses. Il imaginait une noble passion pour quelque grande dame, rencontrée par hasard, comme une nouvelle Rosalinde, à la lisièredes forêts prochaines. Il répandait à ses pieds de ferventes adorations; il la rêvait belle, imposante, mystérieuse et tendre. Elle devinait

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son amour et l'encourageait; ils échangeaient leurs confidences et leurs caresses dans les allées profondes des bois. Elle l'arrachait à ses vulgaires besognes de grattepapier; elle lui suggérait de plus hautes ambitions; elle lui ouvrait une carrière plus digne du talent qui sommeillait en lui. Soutenu par cet amour fécondant et généreux, il s'élançait hardiment vers une vie nouvelle et devenait célèbre. Toutes les couronnes de gloire qu'il recueillait, il les mettait aux pieds de l'idéale inconnue, et, pour le rendre royalement heureux, elle n'avait qu'à les ramasser... Elle se faisait son inspiratrice et lui, son chevalier servant. Comme il l'aimail!... Heureux de languir de volupté à ses genoux, d'épier sa volonté dans un coup d'œil, d'obéir au moindre caprice ; — prêt à se dévouer, prêt à mourir pour elle, le jour où elle l'exigerait...

Et landis qu'il poursuivait ce roman d'amour, toujours interminé, toujours re-

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commencé, la chanson des rossignols épais là-bas, dans les vergers de la ville haute, arrivait jusqu'à lui par lambeaux et brodait d'un accompagnement de notes passionnées le rêve qu'il faisait tout éveillé. Et cela durait longtemps, par delà minuit, jusqu'à ce que les yeux de Séverin se fermassent à demi.

Alors il se déshabillait d'un geste alourdi, gagnait son lit, s'y endormait délicieusement; et, de temps à autre, secoué 'par un soubresaut nerveux, il entendait à travers son sommeil la mélodie amoureuse des rossignols, qui se prolongeait Jusqu'au petit matin.

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Les bureaux de la préfecture, situés au rez-de-chaussée, donnaient partie sur la cour el partie sur les jardins de l'hôtel. Les pièces affectées à la première division étaient desservies par un long couloir communiquant avec le cabinet du préfet. Indépendamment d'un chef réviseur qui travaillait séparément, le personnel de la première division se composait de deux chefs de bureau, d'un commis d'ordre, d'un expéditionnaire et d'un surnuméraire, occupant tous en commun une vaste salle dont les deux fenêtres s'ouvraient sur la partie boisée des jardins. — Cette pièce, haute de plafond, garnie de la base aux corniches d'un

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L'AMOUBEUX DE LA PRÉFÊTE. 25

revèlemeot de casiers et de carions bleus, avait pris, grâce à la fumée du poêle en hiver et à la poussière des dossiers eu toute saison, une teinte grisâtre qui en acceDtuail encore l'aspect maussade. Des rideaux de serpillière verte, jaunis aux plis, pendaient lamentablement aux embrasures des croisées. L'orifice de la cheminée était bouché, mais un poêle de faïence enfonçait ses tuyaux bizarrement coudés dans la maçonnerie du trumeau, sur la nudité duquel la suie avait coulé en rigoles brunes. — Dans l'axe de l'une des fenêtres se dressaient dos à dos, séparés par une double muraille de casiers et de cartons, les bureaux des deux chefs, MM. Nivard et Léchaudel, — avec l'accompagnement réglementaire de la corbeille destinée aux vieux papiers et du fauteuil canné à rond de cuir. Plus loin, sur le même plan, deux tables également juxtaposées étaient réservées au commis d'ordre Blouet et à son neveu Aristide Péi;hoin,rexpédition-

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naire. Enfin, dans l'embrasure de la fenêtre, se trouvait placée la petite table de travail de Séverin Malapert.

Blouet, le commis d'ordre, arrivait le premier, au coup de huit heures. Petit, replet, le menton et les joues rasées, le teint fleuri comme une pomme d'api, très vert encore à soixante ans, il s'absorbait dans sa besogne et ne se permettait d'autre distraction que la pêche à la ligne, les dimanches. Robuste en dépit de cette vie casanière, ayant l'âme chevillée au corps, il était fier de sa belle santé et montrait une dédaigneuse pitié pour son neveu Péchoin, célibataire bilieux et maniaque, qui se médicamentail sans cesse et racontait au bureau les péripéties de ses purges et de ses digestions. Du reste, l'oncle et le neveu, en dépit de leur proche parenté et de leur étroit voisinage quotidien, vivaient dans un état perpétuel d'agressive contradiction. Quand, l'hiver, Péchoin, très frileux, fourrait une bûche dans le poêle, le

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sanguin Blouct se plaignait de la chaleur et réclamait l'ouverture d'une fenêtre. Si l'oncle, k la veille d'une partie de pêche, se frottail les mains en regardant le ciel clair, le neveu s'évertuait à lui démontrer que le baromètre était à la pluie. Blouet était conservateur, et Péchoin progressiste. L'un habitait la ville haute ; l'autre la ville basse, et chacun combattait à qui mieux mieux pour son quartier. Par une loi de parallélisme bizarre, le même esprit d'opposition se manifestait dans le^ relations des deux chefs. Travaillant sans cesse en tête-à-tête, ils se jalousaient et s'espionnaient, ce qui explique la double muraille de cartons édifiée pour isoler leurs bureaux mitoyens.

Tous deux s'occupaient sournoisement de travaux étrangers à la besogne préfectorale.

Léchaudel, qui demeurait dans la banlieue, élucubrait un Traité de la taille du poirier et du pommier en fuseau; Nivard, de son côté, piochait l'histoire locale et publiait

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28 L'AHOUREUX DE LA PRËFÈTE.

dans les journaux du ci-u des éludes archéologiques dont le style baroque et prétentieux provoquait les railleries de Léchaudel.

Entre ces deux couples hostiles, Séverin Maiaperl se tenait sur la réserve, s'enfermant le plus possible dans ses rêveries et subissant avec une résignation ennuyée le contact de ces bureaucrates, dont les mesquines discussions lui tombaient sur le cerveau comme une pluie menue et endormante. — Lorsqu'il arriva au bureau, le lendemain d'une de ces longues veilles employées à bâtir d'amoureux châteaux en Espagne, il se trouva seul avec le commis d'ordre qui revêtait son veston de travail.

— Bonjour, jeune homme, bonjour! dit l'oncle Blouet; nous sommes seuls exacts ce matin... Ces messieurs Léchaudel et Nivard sont allés hier à la première soirée du préfet, et naturellement ils dorment encore. . . Quant à mon neveu, il est sans doute occupé à se

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droguer... Je vais lui tailler de la besogne en attendant!...

Soulevant une brassée de dossiers, il les empilait avec un rire muet sur le pupitre de Péchoin.

■ — Ne trouvez-vous pas, monsieur Blouet, que cela sent le renfermé ici? insinua Séverin, qui regardait le jardin très lleuri et les platanes ensoleillés. — Sur un signe affirmatif du commis d'ordre, il ouvrit l'une des croisées, et une bouffée d'air frais entra dans le bureau avec des parfums de chèvrefeuille.

Au même moment, le chef Nivard apparut, la tête renversée en arrière, la démarche solennelle; il salua d'un airrogue, échangea son chapeau de soie contre une calotte de velours et toussa gravement. Lcchaudel le suivait de près, vêtu de coutil, une rose à la boutonnière. Les deux employés se souhaitèrent un bonjour cérémonieux et maussade, puis s'installèrent à leur bureau, Léchaudel

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30 L'AMOUREUX DE l,A PRÉFÈTE,

en sifflotant, Nivard en se mouchant avec un bruit d'orgue. Le commis d'ordre, pendant ce temps, classait dans les cartons les dossiers revenus de l'expédition.

— Vous assistiez à la soirée d'hier, messieurs, dit-it ; vous êtes-vous amusés?

— Considérablement, répondit Léchaudel ; les rafraîchissements étaient abondants et de premier choix.

— J'ignore ce qu'étaient les rafraîchissements, répliqua Nivard d'un ton pointu; quand je suis invité quelque part, je me fais une loi de ne pénétrer au buffet que pour y conduire les dames... Mais je puis affirmer que la réception était brillante et les salons émaillésde fleurs...

— En vile prose, interrompit ironiquement Léchaudel, cela signifie qu'il y avait des massifs de rosiei-s dans les encoignures.

— L'accueil de M. le préfet, poursuivit Nivard sans regarder l'interrupteur, était hospitalièrement affable, et M™" la préfète

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faisait les honneurs de ses salons avec une bonne grâce... analogue.

— Style d'archéologue! rima Léchaudel.

— Monsieur, riposta aigrement Nivard, je méprise vos épigrammes... Ne vous occupez pas plus de mon style que je ne m'occupe, moi, de vos poiriers en fuseau !

— M°* de Grafidclos est-elle jolie? demanda Séverin pour changer la conversation, qui menaçait de s'envenimer.

— Irréprochablement charmante! proclama Nivard.

— Blanche comme un lis, le corps souple comme une vigne, les yeux plus bleus que mes campanules ! ajouta Léchaudel.

Celle description fleurie fut brusquement interrompue par l'irruption de l'expéditionnaire Péchoin, qui apparut essoufflé par une course précipitée.

— Votre montre retarde, monsieur Péchoin 1 remarqua, sarcastiquement Nivard.

— Excusez, messieurs, répondit l'expédi-

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tionnaire en s'essuyant le front; ce matin je me suis senti le corps échauffé et j'ai été prendre un grand bain.

— Dans larivière? demanda l'oncleBlouet.

— Non, un bain chaud.

— Tu prends des bains chauds, toi ! s'exclama dédaigneusement le commis d'ordre.

— Oui..., et vous, mon oncle?

— Moi, jamais!

— C'est du propre! marmotta Péchoin en passant ses manches de lustrine.

— Je suis aussi propre que toi, infirme!...

Quand le corps est sain, il se nettoie de luimême...-

Séverin, le front dans ses deux mains, semblait perdu dans la lecture d'un volume de circulaires et ne prêtait aucune attention à cette discussion triviale. L'esprit frappé par les images dont s'était servi Léchaudel pour dépeindre M"^ de Grandclos, il songeait à celte jeune préfète blanche et svelte avec des yeux bleus. Pour que ta beauté de cette

dame eût échaufTé une imaginalion aussi . prosaïque que celle du chef, il fallait qu'elle fût réellement remarquable. Il souhaitait de la voir et de l'admirer à son tour. Incessamment préoccupé de son idéal féminin, Séverin recommençait déjà, en compagnie de cette héroïne inconnue, ses romanesques promenades au pays du Tendre... Il fut tiré de sa rêverie par une toux discrète et significative de son voisin, l'expéditionnaire Péchoin.

«Hum! hum! j) faisait Aristide, en clignant de l'œil dans la direction de la fenêtre ouverte...

Le jeune homme releva la têle, regarda du; côté de la fenêtre, et la surprise qu'il éprouva lui empourpra les joues.

Contournant lentement les massifs de pivoines et de rhododendrons épanouis autour de la pelouse, une jeune femme de vingt-huit ans environ venait d'apparaître en face des croisées. Ne se doutant pas probablement qu'on pût l'apercevoir du fond

des bureaux, elle marchait à petits pas, cueillant çà et là iine tige fleurie pour grossir la gerbe qu'elle tenait serrée contre sa poitrine ; — de sorte que Séverin eut le loisir de la contempler tout à son aise.

Elle était vêtue d'un peignoir .de soie légère, ajusté k la taille. L'étoffe souple à raies roses sur fond crème, balayant le sable de l'allée, drapait à souhait son corps svelte aux harmonieuses rondeurs. Elle était nutête et coiffée à la mode de cette époque déjà lointaine : les cheveux noirs relevés en rouleaux crêpés au-dessus du front et tombant en deux repentirs le long des joues. Ainsi encadré, sou visage paraissait d'une blancheur éblouissante. Les yeux bleu foncé, très fendus et bordés de cils bruns épais, avaient une expression souriante, pleine de caresses, et ce sourire caressant voltigeait, même au repos, sur deux lèvres très rouges aux coins retroussés. De cette grande et belle personne émanait une grâce onduleuse et

enveloppante, qui eût mis en défiance un observateur plus expérimenté que Séverin. Cet ensemble câlin trahissait une femme experte en coquetteries félines, habituée à se servir de sa beauté comme d'un appât pour enjôler les cœurs naïfs. Il y avait dans ses manières une distinction acquise avec effort plutôt que la distinction native de la patricienne. Mais le jeune Malapert n'était pas îi l'âge où l'on démêle ces nuances, et il fut incontinent ensorcelé. — La préfète marcha nonchalamment jusqu'à vingt pas de la fenêtre; mais, arrivée là, elle devina sans doute qu'elle était observée. Ses yeux se relevèrent et se fixèrent tout à coup sur la figure attentive et extasiée de l'employé. Pendant un quart de seconde les regards se croisèrent, puis M"" de Grandclos disparut derrière un massif d'aubépines roses.

— Chouette, hein ! la patronne? chuchota Péchoin au surnuméraire, en se servant de sa main comme d'un porte-voix.

Mais Séverin ne répondit pas même par un signe. Les yeux tournés vers le jardin, il espérait encore que M"" de Grandclos reparaîtrait à l'autre extrémité de la pelouse. Il la trouvait exquisement belle..., tout autre chose que les dames les plus élégantes de la société de Juvigiiy. Pour la première fois ses romanesques imaginations prenaient un corps, et cette fois la réalité semblait de beaucoup supérieure au rêve. Toute l'âme du jeime homme, passée dans ses yeux, était comme attachée aux verdures du jardin.

L'ignoble bureau avec ses cartons crasseux, son plafond enfumé, son carrelage brisé, n'existait plus. Séverin n'entendait plus ni le froissement des paperasses, ni les plumes grinçantes, ni les toux solennelles de Nivard ou les ineptes réflexions de Péchoin. Il planait au-dessus des misérables vulgarités de la vie et sentait en lui sourdre une joie mystérieuse, une joie sans cause précise, mais délicieuse et fondante comme une pêche mûre. Là-bas,

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L'AMOUREUX DE LA PltEFETE. 37

par-dessus les platanes du jardin, il prêtait l'oreille au limpide carillon des cloches de Saint-Étienne... Jamais leur sonnerie n'avait été aussi chantante ni aussi en harmonie avec l'état de son cœur.

Il fut réveillé de son extase par le tintement grêle et impérieux d'une son nette administrative, dont le timbre n'avait rien de commun avec l'ai^éntin carillon de l'église.

Et tandis qu'il avait peine à se retrouver au sortir de son rêve, la voix traînante d'un garçon de bureau l'interpella :

— Monsieur Malapert, M. le chef de division vous demande !

Le chef de division était occupé à dépouiller le courrier. Il se tourna à demi vers Séverin, qui venait d'entrer timidement dans le cabinet ;

— Jeune homme, commença-t-il, vous m'avez été particulièrement recommandé par un ami de votre père ; on me dit que vous êtes intelligent et que vous maniez très

joliment la plume... Je vais vous mettre à l'épreuve. — Dimanche prochain, M. le préfet et les autorités municipales inaugurent lé nouveau lycée, et le lendemain les journaux rendront compte de la fête. 11 a paru convenable qu'à cette occasion le journal de la préfecture souhaite dignement la bienvenue au premier fonctionnaire du département et fasse ressortir les qualités hors ligne qui ont guidé le choix du prince-président. L'article à insérer demandera du tact et de l'adresse; or le rédacteur en chef de notre journal esX absent, et il serait imprudent de confier ce travail à un journaliste en sous-ordre. Noué avons donc décidé que ce compte rendu serait rédigé dans nos bureaux et envoyé d'office au journal. Mes multiples occupations ne me permettent pas de me charger de cette besogne, et, d'un autre côté, je me méfie du style de M. Nivard. Daiis ces circonstances, j'ai songé Ji vous. Vous recevrez une invitalion à la fête de dimanche et vous en rendre*

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compte le soir même. Tout en insistant sur .les mérites de M. de Grandclos, vous aurez aussi à glisser quelques mots aimables pour ■ notre nouvelle préfète. II faudra apporter dans cet éloge beaucoup de délicatesse ot de mesure, mais, si vous y réussissez, votre article, qui sera lu par M. le préfet, ne manquera pas d'attirer l'attention de ce haut fonctionnaire et d'influer avantageusement sur voire avenir... Réfléchissez mûrement ■à tout cela, jeune homme, et surtout soyez discret !... Maintenant, allez et faites-nous de bonne besogne !

Sans écouter les remercîments que murmurait Séverin, le chef de division le congédia d'un geste, et le surnuméraire se relira -ébaubi.

Quand, à midi, il quitta son bureau, il prit le plus long pour rentrer à la ville baute. Il marchait d'un pas tiiomphant -par les rues, la tête redressée et les yeux épanouis. Il lui semblait qu'il en-

trait celle fois sérieusement dans la vie et qu'il y entrait par une porte dorée.

— Cette belle préfète, entrevue ce matin même, devait-elle être la bonne fée destinée à transformer d'un coup de baguette son présent humble et obscur en un glorieux -avenir?... — Déjà Séverin roulait dans sa lête des phrases enthousiastes à l'adresse de M"" de Grandclos, des phrases délicatement lyriques, qu'il se promettait de placer dans son article. Le bonheur illuminait si radieusementson visage, lorsqu'il s'assit à la table de famille, que son père et sa mère s'en 4iperçurent :

— Tu as l'air bien ragaillardi, ce malin !observa railleusement l'ancien agent-voyer ; le nouveau préfet l'a-t-ii donné une gratification?

— Il m'a donné mieux que cela! avait bonne envie de répondre Séverin ; mais il se souvint qu'on lui avait recommandé la discrétion. 11 mit une sourdine à sou allégresse,

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et se borna à annoncer qu'il serait invité à l'inauguration du lycée.

L'invitation arriva en effet le soir même, et le dimanche d'après, Séverin, ayant revêtu sa redingote de gala, assista à la fête.

La cérémonie avait lieu dans la cour du lycée, décorée à cette occasion de drapeaux et de feuillages. Au fond, une estrade, protégée par une tente de coutil , avait été réservée pour les personnages officiels. Là siégeaient le préfet, le tribunal, la municipalité, le corps enseignant et le clei^é. En face et au premier rang, entourée de femmes de fonctionnaires, M"* de Grandclos était assise, étrennant une toilette commandée tout exprès à Paris. Bien que les dames de Juvigny eussent, pour cette fête, arboré des toilettes à sensation, leurs robes aux couleurs peu harmonieuses et leurs chapeaux surchargés d'ornements prétentieux ne' faisaient que mieux valoir la simpUcité raffinée de l'ajustement de la préfète. — Séverin. blotti dans

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a L'AMOUREUlt DE LA PitËFËTE.

une encoignure, n'avait d'yeiix que pour celle jeune femme, qu'il avail déjà proclamée inlérieurement l'arbitre de ses déstiuées, la souveraine de son cœur. En la regardant, il comprenait pour la première fois la différence qui existe entre l'élégance provinciale et l'élégance parisienne. Le corps souple de M"" de Grandclos semblait ne faire qu'un .

avec sa robe de soie mauve, tandis que les formes gauches des dames du cru paraissaient avoir été introduites de force dans leurs corsages rigidement busqués et leurs jupes à volants. Cécile était coiffée d'un de ces chapeaux ronds à bords plats, garnis de dentelle, qui comrnençaient alore à être à la mode. — Rien n'était plus charmant que cette coiffure, et les femmes dont la jeunesse a coïncidé avec les premières années du second empire ont dû certainement en garder un souvenir heureux. — La dentelle noire qui retombait comme une frange autour des bords plats du chapeau voilait mystérieuse™

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. L'AHOliBEUX DE LA PREFETE. «

meiil la partie supérieure du visage, et, sous ce voile transparent, les yeux brillaient ■comme à travers un loup. — Ceux de M""" de Grandclos prenaient dans cette ombre mo- Jbile un éclat plus caressant et plus velouté, tandis que la pleine lumière, baignant te bas de là figure, avivait la blancheur de son leint el la rougeur de ses lèvres. Ce séduisant ■contraste achevait déporter le désordre dans le cœur de Séverin . Il n'avait plus de regards que pour ces ensorcelants yeux bleus et ces ■attirantes lèvres rouges. Il n'entendait pas un mot des discours officiels qui alternaient avec des morceaux de musique militaire.

Toute la pompe et tout le prestige de la fête ■se résumaient pour lui dans la beauté de M*"' de Grandclos.

- II était dans l'âge bienheureux où l'on s'abandonne à la volupté de ses sensations, sans les analyser et sans calculer les conséquencesde l'entraînement subi. La femmedu préfet était placée à une telle hauteur, re^»

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lativement à un mince et obscur ptumitif de son espèce, qu'il ne lui venait pas un moment ''Mée d'un rapprochement possible entre lui cette reine de beauté. Mais l'impossibilité ime d'une réalisation donnait plus de harisse à ses désirs. Les rêves des platoniques des mystiques sont d'autant plus ardents 'ils se maintiennent dans le domaine de nagination pure ; ne pouvant point pécher r action, les amoureux de cette sorte cheot par pensée. Séverin s'élevait en Drit jusqu'aux régions supérieures où trôit la nouvelle préfète. Il s'abandonnait ;c une joie sourde k l'ivresse du vertige e lui faisait éprouver la contemplation des autés apparentes ou voilées de cette élénte jeune femme. Son regard, rendu.auda- :ux par la distance et surtout par la conence de l'obscurité où il était noyé, se amenait avec délectation sur ces formes ninines si délicieusement parées. Séverin lit l'art de jouir beaucoup par les yeux. Il

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. L'AMOCBEUX DE LA PBÉFÈTE. 45

savourait la blancheur pulpeuse des chairs, la grâce desJignes fuyantes, la souplesse des étoffes enveloppant le corps d'une caresse soyeuse. Il goûtait ces voluptés de la vision avec la sensualité d'un de ces insectes à éiytres mordorées qui se roulent dans les roses et en boivent le parfum.

Quand la fête fut finie, il alla s'enfermer

-dans sa chambre et écrivit d'un seul jet l'article destiné au journal de la préfecture. — L'amour met de la poésie sur tout ce qu'il

-touche. De cette cérémonie d'inauguration, aussi banale en somme que la plupart des

Jêtes officielles, Séverin fit une description colorée, agrandie, idéalisée par ses propres émotions. II trouva des qualifications heu-

■reuses pour caractériser l'éloquence affable du nouveau préfet; il fit de discrètes et délicates allusions à la beauté de M"" de Grandclos, à l'éclat et au charme que la présence de la jeune préfète avait répandus sur cette

■réunion de «hauts fonctionnaires et d'émi-

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nenls professeurs ». Il ajouta que cette fête, donnée pour inaugurer un édifice destiné à la jeunesse lettrée, ne comportait pas seulement une pompe solennelle et de graves discours ; il fallait aussi qu'on y sentît passer une irradiation de grâce et de poésie, et il insinua que M"" de Grandclos avait apporté avec elle ce poétique rayon.

L'article parut dans le journal du lendemain, sans signature, et piqua vivement la curiosité du public de Juvigny. Les employés de la préfecture le commentèrent longuement dans les bureaux.

— C'est tapé ! s'écria Aristide Péchoin, — et pour la première fois l'oncle Blouet partagea l'opinion de son neveu.

Nivard avait des hochements de tête équivoques et des airs réservés; on devinait aux plis de ses lèvres minces, au retroussis de ses narines dédaigneuses qu'il était vexé de n'avoir pas été choisi pour rédiger ce compte rendu, mais qu'il n'osait le critiquer. Il crai-

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^nàit de se comprometlre eo attaquant un écrivain anonyme qui avait pris peut-être ses inspirations dans le cabinet du préret.

— Heu! heu! se borna-t-il à murmurer, c'est du style de la nouvelle école. — Trop de fleurs !

— Moi, riposta malicieusement Léchaudel, je trouve ça très bien écrit... Ça ne sort pas du même encrier que les articles d'archéo-:

logie... Le journal a bien fait de changer de rédacteur !

Ce qui acheva de surexciter les esprits, c'est que le même soir Séverin fut appelé dans le cabinet du préfet.

M. de Gi-andclos avait, l'un des premiers, lu le compte rendu de la fête, et il avait été frappé du ton de cet article, qui tranchait sur la médiocrité de la rédaction du journal officieux. Après avoir demandé le nom de l'auteur au chef de division, il avait témoigné le désir de causer avec le jeune surnuméraire.

48 L'AMOUREUX DE LA PRÉl'ÊTE.

Séverin, introduit par l'huissier de service dans le cabinet préfectoral, se trouva face à face avec M. de Grandclos, qui l'attendait, appuyé à la cheminée. Il vit un homme de quarante-cinq ans, à la tournure et aux manières distinguées, à la figure fme, mais déji fatigiiée'et comme usée par la vie parisienne. Grand , blond , légèrement voûté, M. de Grandclos portait de longs favoris. Ses cheveux rares étaient séparés au milieu de la tête par une raie et ramenés sur les tempes. Les yeux d'un bleu gris, l'un d'eux voilé par un monocle, le teint blafard et brouillé, les lèvres et le menton ras, donnaient à son visage l'aspect d'une médaille effacée et pâlie par le frottement. Il avait une affabilité souriante, un peu apprêtée, dissimulant habilement un grand fonds d'indifférence.

— C'est vous, monsieur, dit-il à Séverin en lui montrant le journal , qui avez rendu compte de la fêle d'hier? J'ai appris avec plaisir que l'auteur de cet article travaillait

dans mes bureaux... Vous savez écrire, monsieur; c'est une qualité trop rare pour que je ne l'utilise pas. Pressé de quitter Paris, je n'ai pu emmener personne avec moi, et j'ai résolu de vous attachera mon cabinet comme secrétaire particulier... Vous sentez-vous de force k remplir ces fonctions?

— J'essaierai, monsieur le préfet, répondit Séverin, à qui ce premier sourire de la fortune donnait une assurance dont il n'était pas coutumier.

- • — C'estentendualors... Demain, on vous installera chez moi... Et maintenant je vais vous conduire près d'une dame qui désire vous remercier elle-même des choses gracieuses que vous avez écrites à son sujet. »

En même temps , le préfet ouvrit une porte-fenêtre qui communiquait avec le jardin, et, brusquement, avant qu'il eût fait dix pas, Séverin émerveillé se trouva en présence de M""* de Grandclos...

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Quand vint le soir, le jeune Malapert rentra Iriomphanl dans la petite maison de la rue du Baile. II se réjouissait d'annoncer à sa famille ce changement de position inespéré; aussi, dès le seuil de la salie du rez-dechaussée, jeta-t-il joyeusementla bonne nouvelle à samère, occupéeà préparer le souper:

— Maman, s'écria-t-il, je suis nommé!

— Nommé... quoi ? demanda l'ancien agent-voyer, apparaissant eu bras do chemise au sommet de l'escalier du jardin.

— Secrétaire particulier du préfet! répondit fièrement Séverin.

Puis, tout d'une haleine, il conta l'histoire de ses débuts comme journaliste, les compliments du préfet et sa promotion à un poste

de confiance, II devait entrer en fonctions dès le lendemain. — Contre son attente, l'annonce de cet avancement, plus honorifique encore que rémunérateur, fut accueillie assez froidement. Simon Malapert avait l'esprit taquin ; il éprouva je ne sais quelle mes- -quine satisfaction à jeter de l'eau froide sur l'enthousiasme desonfds, etouhliant qu'il l'avait lui-même engagé à se mettre en relief afin de gagner la confiance du préfet :

— Peuhl grommela-t-il, j'aurais préféré qu'il te nommât commis d'ordre dans une division... Les préfets passent et les bureaux restent!... Quels appointements auras-tu?

— Je ne sais pas ; il n'en a pas été question , ■repartit Séverin, morfondu par cette douche glacée qu'on lançait sur son bonheur.

— Il n'en a pas été question! se récria le pratique M. Malapert ; je suppose cependant qu'on n'a pas l'intention de te faire travailler pour rien ! . . , Ce serait se moquer de moi !

— Sans compter, ajouta la prudente

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Claudette, que cet emploi de secrétaire te mettra en relations avec des gens plus riches j^ue toi et sera souvent une occasion de dépense.

Elle prévoyait déjà que Séverin, appelé à vivre à côté du préfet et quelquefois à manger à sa table, serait obligé de soigner davantage sa tenue, et, comme l'esprit d'économie l'emportait cbez elle sur la vanité, elle calculaitavec effroi les frais de blanchissage et de toilette dont ce poste d'honneur allait grever le budget domestique.

Ce fut seulement en remontant dans sa chambre que Séverin put retrouver, dans toute sa plénitude, l'exaltation Joyeuse qui l'avait soulevé de terre au sortir de la préfecture, et dont le prosaïsme de ses parents avait un moment arrêté l'essor. Il se consola des dédains de son père en se remémorant les incidents qui avaient marqué cette heureuse journée. — 11 revit le cabinet préfectoral, confortablement meublé, où les paroles de

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L'AHOUREUX DE LA PRÉPËTE. 53

M. de Grandclos avaient si doucement résonné à ses oreilles ; — puis le jardin embaumé de l'odeur des chèvrefeuilles, où, côte à côte avec le préfet, il avait cheminé jusqu'à un pavillon rustique, décoré de vitraux de couleur. Là se tenait M*"' de Grandclos, étendue dans un fauteuil d'osier et travaillant k un ouvrage de tapisserie. Elle s'était soulevée à demi pour accueillir le jeune.homme, et ses yeux bleus souriants l'avaient enveloppé d'un regard lumineux dont la caresse le faisait encore frissonner d'aise. Devant elle, il s'était senti tout gauche et honteux de sa pauvre jaquette d'alpaga. L'émotion l'avait même empêché de remarquer que le timbre un peu vulgaire de la voix de contralto de M"" Cécile contrastait avec l'expression caressante de ses yeux bleus. D'ailleurs, la voix d'une jolie femme qui nous complimente parait toujours musicale, et la préfète lui avait dit : « Vous avez un style très poétique, monsieur, et je vous ai lu avec grand plaisir...» Puis elle

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avait ajouté en riant : « Le portrait que vous avez fait de moi est trop flatté, mais, nous autres lemmes, nous aimons qu'on nous flatte, et j'ai été ravie de votre article. » — Il n'y avait là pourtant qu'un compliment assez banal, mais dans ta bouche de cette belle personne, ces paroles aimables acquéraient pour Séverin une rare valeur. Il se les répétait ainsi qu'une incantation mélodieuse ; elles agissaient sur lui comme un philtre, et le charme de cette musique se prolongea jusque dans son sommeil.

Lelendemain, il débuta dans ses nouvelles fonctions. Elles n'étaient ni très lourdes ni très absorbantes, mais elles exigeaient une présence assidue dans l'étroit cabinet contigu à celui du préfet et donnant également sur les jardins. Elles consistaient principalement dans l'ouverture et le dépouillement de la correspondance personnelle dé H. de Grandcios, puis dans la rédaction de lettres, tantôt dictées par le préfet, et tantôt

ébauchées en quelques lignes de brouillon que le secrétaire était chargé de remettre au net. Parfois aussi, — et là était pour lui le beau côté de la médaille, — M"" de Grandclos, qui présidait la Société des dames patronnesses du bureau de bienfaisance, réclamait le concours de Séverin pour la confection de listes d'indigents ou pour des lettres à écrire à l'autorité municipale. Ces conférences avaient lieu le plus souvent dans le cabinet du préfet; mais quelquefois, l'après-midi, Cécile faisait venir le secrétaire dans le kiosquedu jardin, et le jeune homme y écrivait sous sa dictée, séparé d'elle seulement par la largeur d'une petite table rustique. Ce tête-à-tête intime au milieu des arbres lui causait une émotion à la fois si voluptueuse et si troublante, qu'il n'osait lever les yeux vers la préfète, de peur de laisser deviner son émoi, — et encore moins parler, de peur que le tremblement de sa voix ne trahît les défaillances de son cœur.

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— Précaution bien inutile d'ailleurs, cap M"' de Grandclos prêtait une attention médiocre à ce trouble qu'elle mettait sur le compte d'une gauche timidités

Même au cas où elle l'eût remarqué, elle ne s'en serait sans doute guère inquiétée. Le culte qu'on rendait à sa beauté n'était pas pour lui déplaire. Non qu'elle songeât à mal ; sans aimer passionnément son mari, elle avait la ferme intention de lui être fidèle. Sa situation très en vue dans une ville où elle venait d'arriver, et où on la traitait encore en étrangère, lui eût commandé de rester impeccable, quand même sa nature calme et bien équilibrée ne lui eût pas naturellement donné le goût de l'honnêteté. Mais à ce besoin de respectabilité se mêlait une coquetterie innée, qui la poussait à accueillir les adorations d'où qu'elles vinssent. Elle aimait à être admirée et ne pouvait s'empêcher de flirter, en tout bien tout honneur, 9vec les hommes chez lesquels elle sentait

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poindre ce commencement d'admiration. — Les femmes de ce tempérament ont un si vif besoin d'adulation qu'elles coque Itéraient avec un rustre, plutôt que de passer un jour sans essayer la puissance de leurs moyens de séduction.

M"* de Grandclos n'avait pas besoin d'user de raffinements pour ensorceler Séverin.

Quelques paroles affectueuses, deux ou trois questions quasi maternelles sur l'enfance et les projeis d'avenir du nouveau secrétaire ; de temps à autre un regard souriant, coulé entre les franges brunes des cils et tombant comme une chaude rosée sur ce cœurvierge, brûléde désirs, — cela suffisait pourdonner le vertige à un garçon aussi novice que Séverin. — Tout en lui laissant savourer ces menues blandices, Cécile savait rester imposante et maintenait habilement entre elle et son admirateur une distance que, du reste, celui-ci n'eût jamais osé franchir. Il avait toutes les timidités de l'amour vrai. Dans cette

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passion de la vingtième année se fondaienl et s'amalgamaient les éléments les plus divers elles plus opposés : les pieuses et muettes, adorations du platonisme le plus pur; les pudeurs, les respects d'une nature tendre, délicate et rêveuse ; les ardeurs et les désirs tumultueux d'un jeune homme resté longtemps chaste et mis en présence d'une femme irréprochablement belle , artistement élégante. Il y avait en lui du Chérubin et du Werther, et ce double état se révélait parfois par de brusques échappées. La rencontre du regard de M"" de Grandclos ou le fortuit effleurement des doigts de la dame, lorsqu'elle lui tendait une lettre à transcrire, produisait sur Séverin un effet si violent que les battements de son cœur s'arrêtaient presque et que la voix lui manquait.

Ce tête-à-tête, si dangereux pour le repos du jeune Malapcrt, devint plus fréquent encore et plus intime par suite d'une innocente fantaisie de M"' de Grandclos. Un

jour, entendant son mari vanter le talent de lecteur du nouveau secrétaire, elle demanda à Séverin s'il serait disposé à lui faire quelquefois la lecture pendant qu'elle tirerait l'aiguille. Celui-ci se mit à sa disposition avec empressement, et lui apporta dès le lendemain les poésies et les nouvelles de Musset. — Ces lectures de l'après-midi, faites tantôt dans le kiosque embaumé de l'odeur des chèvrefeuilles, tantôt dans le petit salon de la préfète, furent pour le timide Séverin une précieuse ressource. Elles lui inspirèrent l'idée de se servir du poète pour formuler tout haut, devant la dame de ses pensées, des aveux qu'il n'eût jamais osé risquer pour son propre compte. Quand il lisait les Stances d Ninon et qu'il murmurait d'une voix très tendre, encore qu'un peu tremblante :

Si je vous le disais ponrlaot que je tous aime,

Qui sait,bn]ReaaK yeux bleus, coque vous eudiriei!-..

il oubhait Musset et se substituait au poète.

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60 l'amouheux de la préfète.

Aussi, lorsque, arrivé à la dernière strophe, il laissait sa voix se perdre dans un soupir, il n'avait plus le courage de relever les yeux vers M°" de Grandclos ; il craignait d'avoir été trop hardi, et s'imaginait que la dame courroucée allait se lever pour le congédier honteusement. Mais la belle Cécile, sereine et impénétiable comme toujours, se contentait de sourire et de murmurer :

— Vous lisez à merveille, monsieur Séverin!.... On jurerait entendre le poète lui-même. Si nous jouons la comédie l'hiver prochain, certainement je mettrai votre talent b. contribution.

Séverin s'en retournait chez lui, emportant comme un rare trésor ce sourire et ces paroles flatteuses. Une fois dans sa chambre, il se rappelait les menus incidents du têteà-tète, les moindres gestes de Cécile. Il la revoyait dans sa pose familière, accoudée à.

la tabie, la tête légèrement inclinée sur ses doigts repliés, les paupières demi-closes,

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mais laissant passer un bleu regard, mystérieux comme uu rayon de lune reflété dans une eau dormante. Il ne se demandait pas ce qu'il adviendrait de cette folie et comment tout cela fmiraît. Il se bornait à jouir des délices de l'heure présente ; il savourait ces frêles miettes d'amour avec la même volupté qu'il ressentait en respirant dans la nuit i'odeurdes vignes alors en pleine floraison. Grisé de ses propres lectures, il eu subissait la contagion et se mettait à rimer à son tour pour Cécile des vers où il infusait toute la brûlante langueur de ses désirs.

Vers la Saint-Jean, ces lectures de l'aprèsmidi furent presque complètement interrompues pour faire place à une besogne qui rentrait mieux dans l'ordre des travaux confiés au jeune secrétaire. Bien qu'on fût en été, M"" de Grandclos avait résolu de donner son premier grand bal, et, naturellement, cela entraînait tout un travail préparatoire qui était plus spécialement de la

compétence de Séverin : — révision des listes et expédition des cartes d'iiivilation, conférences avec les tapissiers chargés de la décoration des salons, avec les musiciens de l'orchestre. Le nouveau préfet et sa femme désiraient que cette fête éclipsât celles qu'avaient données leurs prédécesseurs. Ils comptaient là-dessus pour conquérir complètement la haute société de Juvigny, qui professait de vagues opinions légitimistes et s'était tenue jusque-là à l'écart. Le bal devait être coupé par un souper assis et terminé par un cotillon très brillant, pour lequel M"" de Grandclos avait fait venir de Paris des accessoires jusque-là inconnusaux habitants de la petite ville. L'éclat de ce cotillon la préoccupait vivement; elle voulait qu'il fût conduit par un danseur émérile, beau cavalier, possédant à fond la science et l'habileté nécessaires en pareille' matière. Il ne fallait pas songer à Séverin, qui n'avaitjamais dansé dç sa vie et qui était'

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absolument incompétent. On passa donc en revue les principaux jeunes gens du cru, et, au grand désespoir de la préfète, on ne trouva personne qui pût réunir les qualités indispensables.

— Il y a bien un danseur intrépide et très apprécié, insinua tout à coup Séverin, c'est M. Peyrehorade, le rédacteur du Mémorial de l'Est, mais il est absent... Toutefois, ilne peut tarder à rentrer à Juvigny.

— 11 faut qu'il revienne! s'écria impétueusement M"" de Grandclos ; je vais prier M, de Grandclos de lui écrire...

Elle en parla au préfet le jour même, et celui-ci eut grand'peine à lui expliquer que ce M. Peyrehorade, n'étant pas fonctionnaire, n'avait aucune injonction à recevoir du premier magistrat du département. Néanmoins, il promit d'envoyer au journaliste une invitation, accompagnéed'un billet où on l'informerait que M"" de Grandclos serait heureuse de le compter au nombre des danseurs. —

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Puisque ce monsieur était un cotillonneur émérite, cette marque d'attention le déterminerait sans doute à hâter son retour...

Plus on se rapprochait de la date fixée pour le bal, plus on devenait affairé à la préfecture. Séverin était chaque jour mis en réquisition, et naturellement, au milieu des préparatifs de la fête, les lectures étaient négligées. Pourtant il arrivait encore que de temps à autre, aux heures d'accalmie, M^^de Grandclos priât le secrétaire de la défatiguer en lui lisant quelque passage de Musset. Un soir que Séverin achevait de réciter les stances à la Mi-Carême, il fut mandé précipitamment chez le préfet, et, dans sa hâte, il oublia le volume de Musset sur la table du kiosque. "Restée seule et désœuvrée, Cécile de Grandclos prit machinalement le livre et le feuilleta d'un doigt distrait. Tout à coup, un papier plié en deux glissa d'entre les feuillets. Naturellement la dame le ramassa et, sans se demander si elle commettait ou

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■ L'AMOUREUX DE LA pnËFËTË. 65

non une indiscrétion, elle le déplia. — II contenait le sonnet suivant, écrit de la main de Séverin :

Dans les vergers que juin âa sa splendeur décore. Les roses prés des lis aui sereioes blancheurs Son[ prises de frissons et d'intenses rougeurs, Comme un jeune garçon que le désir dévore.

De leur cœur empourpré maini soupir s'éTapore, Si brOlanl, si chargé de grisantes senteurs, Que là-haut, sur leur nid, les rossignols chanteurs Ont dus chansons d'amour plus troublantes encorcÉ

Moi, j'aime aussi; j'adore en secret la beauté

D'une brune aux yeux bleus, je vis à son C4)(é,

Je meurs de lui conter ma tendresse, — et je n'ose...

Que n'ai-je la musique, i rossignol des bois. Que n'ai-je les soupirs embaumés de la rose. Pour faire deviner mon triste amour sans voi:c .'...

Après avoir lu une première fois ces vers amoureux, M"* de Grandclos commença par sourire, puis elle songea qu'il y avait de fortes présomptions pour que cette a brune aux yeux bleus ï ne fûtaulre qu'elle-même. Jusqu'alors elle n'avait pas donné trop d'attention aux subites rougeurs et aux troubles de

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Séverin; mais, après avoir relu les deux tercets, elle se rappela certains menus incidents auxquels elle n'avait d'abord pas- pris garde, el elle ne put plus douter qu'elle ne fût la mystérieuse inspiratrice du sonnet.

A la vérité, cette découverte ne la courrouça nullement. Elle était, on le sait, naturellemcnl coquette et ne dédaignait aucun hommage, quelque humble qu'il fût.

L'amour de Séverin, pourvu qu'il restât muet et timide, lui était agréable à respirer, comme le parfum d'une fleurette sauvage. Elle se sentait sûre d'elle-même et connaissait déjà assez le jeune secrétaire pour être persuadée qu'il se maintiendrait dans les limites d'une adoration silencieuse. Il n'y avait dans tout cela qu'un enfantillage, mais un enTantillagc amusant, et, à Juvigny, les distractions étaient trop rares pour qu'elle ne se permît pas le léger plaisir d'assister à l'éclosion de cette peu dangereuse passion d'adolescent.

— Ce culte muet et fervent, ce premier

amour d'une âme loule neuve, chatouillaient doucement sa vanité, et réveillaient -peutêtre au fond de son cœur certaines curiosités voluptueuses depuis longtemps réprimées, mais non complètement assoupies. Il n'est point d'honnête femme, si cuirassée de vertu qu'on la suppose, qui ne sente en elle parfois de sourds désirs de péché; — elle est résolue à ne jamais les satisfaire, mais elle n'est point fâchée de constater qu'elle pourrait pécher tout comme une autre. — Ceci explique comment M"" de Grandclos crut pouvoir savourer le sonnet de Séverin en toute sécurité.

Elle replaça la feuille volante entre les pages du livre el le serra, comptant le rendre le lendemain. Mais, ce jour-là, elle n'eut pas l'occasion de voir le jeune secrélaire. On touchait à l'époque fixée pour le bal; Cécile fut trop affairée à ses préparatifs de toilette pour descendre au jardin, et elle oublia de restituer le volume de Musset à Séverin, qui

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s'était déjà aperçu de son étourderie et qui frissonnait en songeant à son audacieux sorinel, si imprudemment livré k la curiosité du premier venu.

Claudette Malapert raisonnait juste en pensant que la nouvelle position administrative de Séverin compronnettrait l'équilibre du budget de la famille. Le jeune secrétaire avait été naturellement convié au bal, et le préfetliji avait recommandé de venir de bonne heure afin de le seconder à l'arrivée des invités. Or Séverin ne possédait pas d'habit. Jusqu'alors, une simple redingote noire avait été jugée suffisante pour la toilette des jours de fête. Cette nécessité de pourvoir leur fils d'un vêtement plus convenable fut. pour les époux Malapert, un gros sujet de méditations inquiètes et de combinaisons laborieuses.

Après un minutieux examen du vestiaire,

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Claudette déclara que le pantalon noir et le gilet blanc de Séverin étaient encore très présentables. Restait l'habit. — Si l'on commandait ce vêtement au tailleur de la ville basse, on ne s'en tirerait pas à moins de cent francs, au bas mot. — Rien qu'à l'énoncé de ce chiffre, le père jeta les hauts cris. Alors l'ingénieuse Claudette s'avisa que l'habit noir, confectionné jadis pour M. Malapert, lorsqu'il était agent-voyer, conservait tout son lustre, n'ayant été porté en tout que cinq ou six fois. Après mûre délibération, on décida que ce frac, en solide drap de Sedan, — remis à la taille de Séverin et recoupé à la mode actuelle, — aurait 1res bon air sur le dos de l'enfant, et immédiatement on retint pour plusieurs journées la taiUeuse, qui, d'ordinaire, confectionnait les vêtements du père et du fils. — En ces temps déjà lointains, les tailleurs du chef-lieu étaient rares et chers, et on leur substituait, dans les ménages modestes, une ouvrière à la journée,

très experte à couper et à coudre les vêtements masculins.

Pendant trois jours, celte adroite et respectable dame fut occupée à tirer un parti convenable de l'habit paternel. Tandis que Séverin, dans sa chambrette donnant sur les vignes, rêvait à la séduisanie M™* de Grandclos; tandis que son cœur battait à l'idée d'assister pour la première fois à un bal où il verrait la préfète dans tout le rayonnement de sa grâce, dans tout l'éclat de son ensorcelante beauté, en bas, dans la salle du rez-dechaussée, la taiUeuse décousait, recoupait et rebâtissait l'indispensable habit noir, dont les morceaux épars encombraient une large tablette de sapin installée sur des tréteaux. Tout le jour les ciseaux et l'aiguille besognaient à ce frac, qui devait faire honneur au fils de la maison, le soir de ses débutsdaas le grand monde. Et quand, à la fin de ia journée, Séverin rentrait de son bureau, illut fallait passer une bonne heure entre les^

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mains de la tailleuse, essayant minutieusement chaque pièce de l'habit, — lanLôt les manches, tantôt le dos et les basques. — Les sourcils fronces, ses lunettes sur le nez, les lèvres pleines d'épingles, elle tournait autour du jeune homme et elle défaufilait, repinçait, refaufilait sans relâche. Enlin, après plusieurs jours d'un travail acharné, l'habit doublé de satin de laine, orné de boutons neufs et entièrement rafraîchi, fut essayé une dernière fois en présence de toute la famille, et l'ouvrière déclara d'un ton satisfait « qu'il allait comme un gant à M. Séverin s.

Le grand jour arriva. Dès sept heures, Séverin, auquel l'émotion coupait l'appétit, s'était mis à sa toilette. Claudette lui avait préparé des chaussettes fmes, sa plus belle chemise à petits plis, et lui avait noué ellemême sa cravate blanche. Quand, habillé de pied en cap, le jeune homme se regarda daus l'unique glace de la maison et qu'il se vit cravaté de blanc, bien pincé dans son habil neuf,

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pâle d'émolion sous ses abondants cheveux noirs, il trouva que celte toilette ne lui seyait point mal, et il descendit, assez satisfait, dans la salle du rez-de-chaussée, où ses parents achevaient de souper.

— Fichtre ! s'écria Malapert d'un ton goguenard, quel mirliftorel

— Tu es beau comme un Jésus ! dit à son tour Claudette émerveillée ; surtout, mon fi, ménage tes gants blancs, afin qu'ils puissent te servir une seconde fois !

Il faisait beau, et Séverin put descendre à la ville basse sans risquer de salir ses bottines vernies. Pendant deux jours, où le temps avait été incertain, cette crainte d'entrer crotté dans le salon préfectoral lui avait mis martel en tête. — Huit heures sonnaient quand il passa sous le porche de l'hôtel. — Il était le premier arrivé , obéissant aux recommandations de M. de Grandclos. Il trouva son patron déjà revêtu de son uniforme et donnant

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7i L'AMOUREUX DE LA PRÉFÈTE.

le coup d'œil du maître à l'allumage des lustres.

Le bal avait lien dans la grande salle du conseil général, décorée pour la circonstance de hauts massifs de plantes vertes, alternant avec les portraits en pied des pairs de France, députés et généraux du cru, qui s'étaient distingués peu ou prou depuis 1800. Au fond, l'estrade réservée à l'orchestre semblait émerger d'une corbeille de fleurs et de feuillages.

Les musiciens étaient à leur poste et essayaient leurs instruments. Les bougies des lustres et des appliques, s'allumant à la file et luttant viclorieusement avec le jour qui tombait, jetaient à chaque instant plus de clarté sur les plantes vertes, sur les massifs de fleurs, sur les banquettes de velours rouge et le parquet miroitant de la longue salle. Vere neuf heures, au tintement du timbre annonçant l'arrivée des premiers invités, une por- Uère masquant une large baie se souleva, et

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M"" de Graiidclos apparut souriante aux yeux éblouis de Séverin.

Très décolletée dans une robe de tarlatane à deux jupes, relevées par des nœuds de rubans roses, elle montrait de l'air le plus naturel et sans le moindre embarras les éblouissantes rondeurs de ses épaules, de sa poitrine et de ses bras. Klle portail peu de bijoux : un collier de perles à son cou, des perles à ses . oreilles et dans ses cheveux crêpés; c'était tout. Cette absence d'ornements d'or et de pierreries à l'éclat dur contribuait encore à l'harmonie de sa toilette, .dont la tonalité tendre et vaporeuse se mariait à merveille avec la blondeur satinée des perles et la blancheur de la peau. — Séverin, tout frissonnant à la vue de cette poitrine largement découverte, ne trouvait plus un mot et saluait gauchement, tandis que Cécile, le regardant obliquement entre ses cils mi-clos, lui souhaitait la bienvenue avec un sourire légèrement moqueur.

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Cependant les invités apparaissaient presque tous à la fois : — fonctionnaires obséquieux et guindés, ayant au bras des femmes aux robes défraîchies; magistrats escortant des épouses austères; puis l'aristocratie locale, les quelques familles nobles de la ville haute exhibant des filles nubiles, chastement et économiquement vêtues ; enfin les femmes des gros manufacturiers, fières d'étaler leurs dentelles, leurs robes de vetoursou de moiré et leurs diamants. — Toute la société de Juvigny, depuis le menu fretin jusqu'à la fine fleur du panier, s'était donné rendezvous dans la grande salle du conseil. On était curieux d'étudier de près la nouvelle préfète, et de savoir comment elle s'acquitterait de son rôle de maîtresse de maison. Peu à peu les banquettes se garnissaient; à travers les toilettes multicolores, on voyait s'avancer en groupes serrés, puis s'éparpiller autour des danseuses, les jeunes gens invités surtout « pour leurs jambes » ; — officiers de lagar-

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nisûD aux épaulettes scintillantes; fils de famille habillés à la dernière mode, frisés au petit fer, balançant leur claque dans leur main gantée de gris-perle et saluant avec un trémoussement aimable; puis, derrière eux, les clercs de notaire et les surnuméraires des contributions, plus modestes, mais ayant aussi des prétentions à l'élégance.

En comparant sa toilette à celle de ces jeunes gens, Séverin eut une soudaine et brutale révélation de la façon dont il était accoutré. Son pauvre habit, qui, contemplé dans l'unique glace de Claudelle Malaperl, avait été jugé très convenable, lui parut ridiculement démodé. Il comprit douloureusement la différence existant entre un frac confectionné par un tailleur parisien et l'informe vêlement relouché par la taïlleuse de la ville haute. Quelle que fût l'ingéniosité de cette artiste, elle n'avait pu modifier la coupe surannée du collet, des revers et des basques, qui affectaient des dimensions exa-

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78 L'AMOUnEUX DE LA PRÉFÈTE,

gérées, tandis que les élégants d'alors les portaient très courts. En revanche, les manches étaient odieusement étriquées. Séverin vil toute sa personne reflétée dans une glace à côté de celle de l'un des danseurs, et il se fit piiié à lui-même. A partir de ce moment, Il pei-dil toute assurance, sa figure devint mélancolique, et il se dissimula dans une ' encoignure afin d'échapper à l'attention. Tl s'imaginait que tous les regards se dirigeaient vers lui avec une expression moqueuse, et que la salle entière remarquait la coupe hétéroclite de son vêtement ; — en quoi il avait grand torl, car chacun des invités, mâle ou femelle, n'était occupé que de sa propre individualité. — L'orchestre venait de donner le signal de la première danse, les quadrilles se formaient, et bientôt Séverin, repoussé vers la muraille, fut bloqué dans un coin, derrière une haie de danseurs et de danseuses.

Devant lui se trouvait Cécile de Grandclos, ouvrant le bal avec le maire de Juvigny. Le

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jeune homme pouvait contempler à loisir les épaules de la pi^fète. Dans la carnation neigeuse et pulpeuse de ce dos de déesse, deux mignonnesfossettes se creusaient légèrement vers lès omoplates, tandis qu'au milieu, une raie délicatement modelée s'enfonçait sous le tulle frissonnant du corsage très échàncré. Il voyait ce dos lumineux onduler lorsque Cécile agitait son éventail; il admirait la grâce de la danseuse lorsqu'elle tendait le bras, à la chaîne des dames, et, avec une rage jalouse, il se disait que jamais il ne goûterait le bonheur de sentir ainsi ta main de Cécile s'appuyer sur la sienne. Outre qu'il dansait fort mal, jamais il n'eût osé se risquer dans un quadrille, maintenantqu'il avait " conscience de son accoutrement.

Quand la contredanse fut finie. M™' de Grandclos, en se retournant pour remercier son danseur, aperçut Séverin dans l'angle où il s'était rencogné. D'un rapide coup d'œil dite remarqua sa mine maussade; en même

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su L'AHOUREUX DE LA PRÉPËTE.

temps, ses yeux tombèrent sur l'habit du pauvre garçon. De fait, elle le trouva assez étrangement fagoté; néanmoins, la coupe surannée du vêtement n'enlevait rien à la grâce juvénile de celui qui le portait; au contraire, elle faisait mieux ressortir sa jolie figure au teint très blanc et la profondeur de ses yeux bruns. Elle eut pitié de l'airdépaysé et déconfit du jeune secrétaire, et ce sentiment lui inspira le désir de ramener un sourire sur les lèvres pures et quasi enfantines de son hôte mélancolique. Peut-être à ce premier mouvement s'en mêla-t-il un second, moins charitable et moins généreux?... La coquetterie native de la femme reparut et lui suggéra l'idée de s'amuser de Séverin, en lui posant d'embarrassantes questions sur le mystérieux amour Jont elle avait surpris le secret.

Elle se dirigea vers le jeune homme et lui demanda pourquoi il ne dansait pas.

— Je n'ai jamais dansé, madame, répondit-

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il tristement, et je craindrais de commettre quelque gaucherie.

— II faudra prendre des leçons, repritelle avec un engageant sourire; je suis sûre que vous vous en tirerez à merveille. . Amon prochain bal, je veux que nous dansions un quadrille ensemble.

— Oh! madame, murmura Séverin brusquement ranimé, s'il en est ainsi, je saurai danser avant huit jours!

— A la bonne heure!... En attendant, offrez-moi votre bras pour me conduire au buffet... Ce sera une façon de montrer le chemin à mes invités, qui n'osent pas encore y pénétrer, bien qu'ils en meurent d'envie.

Séverin lui présenta un bras tremblant sur lequel elle s'appuya doucement, puis, tou- , jours souriante derrière son éventail, elle ajouta :

— A propos, je savais que vous aimiez les poètes, monsieur Séverin, maisj'ignoraisque vous en fussiez un vous-même.

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83 L-AHOUREUX DE LA PRËrËTE.

— Moi , madame ! halbutia-t-il en devenant cramoisi... II s'arrêta soudain, tes jambes cassées, le cerveau étourdi, tant était forte l'émotion qui venait de le saisir.

— Oui, reprit M"™ de Grandclos, et un poète excellent, si j'en juge d'après certain sonnet tombé l'autre jour d'un volume que vous avez oublié chez moi.

— Vous l'avez lu, madame? demanda-t-il naïvement.

" — J'ai peut-êtrecommisune indiscrétion, poursuivit-elle en riant, mais quelle femme eût résisté à la tentation?... Rassurez-vous, j'ai remis vos vers à la place où ils étaient, et j'ai serré le volume... Je ne trahirai pas vos secrets ; seulement je vous engage à l'avenir à mieux les cacher... Vos vers sont fort jolis...

— Ohl madame, supplia-t-il, ne vous moquez pas de moi I

. — Je ne me moque pas , je les trouve charmants... Et si vous voulez me prouver

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que VOUS me pardonnez ma curiosité, vous me les copierez.

II était si transporté par cette requête inespérée, qu'il ne trouvait plus de paroles et qu'il se borna à s'incliner en signe d'assentiment.

— Vous me le promettez I insista-t-elle en l'enveloppant de son regard.

— Vous les aurez dès demain, madame.

— Vous êtes tout à fait aimable. — Elle dégagea son bras : — Merci, et surtout quittez cet air chagrin qui ferait croire que vous vous ennuyez chez moi... Soyez gai et amusez-vous !

La recommandationétaitiautile. Lafigure de Séverin s'était rassérénée; il ne songeait plus à son habit, et il rentra dans le grand salon, l'œil brillant, le front radieux. — M™ de Grandclos avait lu ses vers; peut-être même avait-elle deviné qu'ils s'adressaient à elle ! Elle était trop intelligente pour ne s'être pas reconnue, et, néanmoins, loin de se for-

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a L'AHOUBEUX DE LA PRÉFËTE.

maliser, elle désirait une copie du sonnet ! . . . Existe-t-il pour un poète ou un amoureux une joie comparable à celle-là? Aussi Séverin exultait.

Tandis qu'il savourait son bonheur, la voix nasillarde de l'huissier de service annonçait un invité retardataire : — M. Peyrehorade !

— Le rédacteur en chef du journal conservateur s'avançait, la mine souriante, la tête haute, ne perdant pas un pouce de sa petite taille, et distribuant à droite et à gauche de rapides poignées de main. — Il était revenu le jour même à Juvigny, et n'avait eu garde de manquer ce premier bal donné par le nouveau préfet.

Fin, souple et insinuant, né au pays de Gascogne, assez joli garçon malgré sa taille médiocre, il avait de grands succès auprès des dames, qui lui pardonnaient sa familiarité un peu vulgaire à cause de ses mérites d'infatigable danseur. Sa faconde verveuse, ses reparties amusantes, son aplomb imperr

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lurbable décelaient une origine méridionale, tout autant au moins que son teint brun, sa barbe noire très soignée et ses sourcils épais ombrageant deux yeux noirs rusés et luisants. Il s'appelait simplement Marius Peyré, mais il avait jugé à propos de substituer à son nom patronymique celui de son village, — Peyrehorade, — qui lui avait semblé plus coloré et plus ronflant. Lancé à vingt-cinq ans dans le journalisme, il avait accepté par nécessité la rédaction d'une obscure feuille provinciale, en attendant mieux. 11 était ambitieux, avait de l'entregent, et se proposait d'employer tous les moyens pour se pousser à Paris dans le monde politique. Ayant déjà passé par l'officine de deux journaux d'opinions diamétralement opposées, les préjugés ni les principes ne le gênaient aucunement. Il cachait sous une brusquerie voulue un caractère très accommodant, sachant plier devant les forts et se glisser adroitement aux bonnes places, en se servant des faibles

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8ti L'AHOtIRËUX DE l.A PRÊPËTE.

comme de marchepied. Parti de très bas, ayant été obligé de jouer des coudes pour sortir de l'obscurité, il avait usé en route lé peu de sensibilité dont il était doué; il manquait absolument de délicatesse et de générosité, mais il ne niait pas pour cela l'existence de ces qualités précieuses et rares; il les reconnaissait... chez les autres, et savait les utiliser an besoin. Ajoutez à cela une fausse rondeur, une apparente bonhomie, une jovialité un peu grosse, et vous comprendrez comment, malgré tous ses défauts, Peyrehorade avait la réputation d'un garçon aimable, amusant et spirituel, et pourquoi on le fêtait à i'envi dans cette petite ville de Ju. vigny, dont il secouait la somnolence avec ses hâbleries de Méridional.

Au moment où entrait Peyrehorade, M""* de Grandclos quittait le buffet et franchissait le seail de la grande baie servant de communication entre le salon et la salle k manger.

L'apparition de cette belle personne, éclairée

L'AMaOREUX DE LA PRÉFÈTE. 87

par les torchères disposées de chaque côté de l'embrasure, sembla produire sur le jouma- Usle une impression très particulière, où il entrait autre chose qu'une simple admiralion.

— Voilà, songeait-il en son par-dedans, une ressemblance singulière!

11 inséra vivement son monocle sous l'arcade sourciliêre : — Pardi, continua-t-il in .petto, je n'ai pas la berlue, j'ai déjà vu cette joliefemme quelque part. — Mon cher, démanda-t-il à l'un de ses voisins, quelle est donc cette belle brune qui porte des perles à son cou?

— Comment, répondit l'autre, étonné, vous ne la connaissez pas?... Au fait, non, vous étiez absent quand ils se sont installés ici..'. Eh ! cher ami, c'est notre nouvelle préfète !

Peyrehorade fut sur le point de répliquer à la façon gasconne : « Allons donc, vous plaisantez I » mais, comme il n'obéissait ja-

mais à son premier mouvement, avant de se récrier, il réfléchit qu'en ce monde tout arrive, et il jugea prudent de tenir sa langue. li se contenta de se rapprocher du buffet et de ne point perdre de vue M"* de Grandclos.

A mesure qu'il l'examinait, ses derniers doutes se dissipaient; i! se remémorait dans leurs moindres détails les années de première jeunesse, pendant lesquelles il avait vu, à Bayonne, la jeune fille qu'il retrouvait pré-, l'ète à Juvigny. — Peu h peu, il reconstituait le cadre dans lequel elle lui était apparue jadis, et les souvenirs du temps passé lui revenaient tous avec une précision et une netteté saisissantes. — Elle était la fille de petits bourgeois qui géraient l'hôtel du Panier fleuri, et on la connaissait alors sous le nom de « la belle Cécile ». Sa beauté était célèbre à Bayonne, el elle y avait allumé plus d'une passion. Peyrehorade, qui était encore au collège à cette époque, se souvenait que les grands des classes de philosophie

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et de spéciales ne parlaient en récréation que des charmes de la jolie Cécile Soubirous.

Lui-même, en se rendant en classe, faisait souvent un détour pour passer devant le Panier fleuri et lorgner la jolie fille. Un beau matin, Cécile avait disparu, enlevée par un riche Espagnol qui était venu loger chez le père Soubirous. Cette aventure avait, pendant des mois, défrayé fes conversations de la ville. Des habitants de Bayonne, au retour d'un voyage à la capitale, prétendaient avoir rencontré « la belle Cécile », en brillant équipage, au Bois de Boulogne; d'autres assuraient qu'elle avait débuté dans un petit théâtre des boulevards. Quoi qu'il en fût, elle n'était plus revenue au pays, et, depuis cette époque, Peyrehorade, ayant lui-même quitté Bayonne, s'en était allé, chercher fortune k Paris. La lutte pour l'existence, le souci de ses propres affaires, l'avaient entièrement absorbé, et il avait négligé de s'enquérir des destinées de sa compatriote; néanmoins,

dans un coin de sa mémoire, il gardait encore le souvenir de la beauté de Cécile Soubirous. — Et maintenant voilà qu'il la retrouvait préfète k Juviguy! — Il y Rvail décidément de singulières conjonctures dans la vie!...

Immédiatement Peyrehorade, qui était à la fois superelitieuK et très pratique, se dit qu'il serait possible de tirer quelque avantage de cette rencontre providentielle. li ne démêlait pas bien encore de quelle façon il la ferait tourner à son profit, mais plus il réfléchissait, plus il pressentait que la destinée lui offrait là une de ces occasions propices qu'il faut prendre aux cheveux. — M"" de Grandclos ne tenait sans doute nullement à ce qu'on connût à Juvigny son origine ei son passé !...0r, lui Peyrehorade, savait par le menu tous les détails de ce passé que la dame croyait probablement enseveli dans un oubli profond. — Certes, il était galant homme et ne demandait pas mieux que de se

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L'AUOUREUX DE U PRÉFÈTE. 91

taire; triais donnant, donnant, et il espérait bien que la femme du préfet lui saurait gré de sa discrétion, en mettant à son service l'influence de M. de Grandclos.

Voilà ce qu'il s'agissait de faire comprendre délicatement à cette belle Cécile, et Peyrehorade, dès qu'il vit clair dans ses idées, songea à mettre immédiatement les fers au feu. Avec l'aplomb qui ne lui faisait jamais défaut, il alla saluer le préfet et le pria de vouloir bien le présenter à M"" de Grandclos. Le haut fonctionnaire s'exécuta de bonne grâce et conduisit le journaliste près de sa femme :

— Ma chère amie, dit-il à Cécile, je vous présente M. Peyrehorade, rédacteur en chef du Mémorial de l'Est, un de nos meilleurs danseurs, qui a bien voulu hâter son retour pour assi ster à votre bal . — Puis il les laissa en tête-à-tête.

— Monsieur, commença M™de Grandclos, avec son plus aimable sourire, je vousremer-

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cie de votre empressement ; j'espère bien que vous nous resterez jusqu'au cotillon... On m'a dit que vous le conduisiez à merveille, et je compte beaucoup sur vous.

— Madame, répondit Peyrehoradeen s'inclinant, je suis entièrement à vos ordres;..

Et il ajouta en dardant sur elle un regard à la fois discret et hardi : — J'ai mis d'autant plus d'empressement à, répondre à votre gracieuse invitation, que je savais, en venant chez vous ce soir, avoir le plaisir de saluer une compatriote...

M°^de Grandclos tressaillit imperceptiblement et répliqua avec une certaine hauteur ;

— Plaît-il, monsieur?... Je ne comprends pas.

Mais Peyrehorade ne se laissait pas démonter facilement :

— Oui, madame, une compatriote... Je suis de Bayonne.

Cette fois le regard de la jeune femme exprima un étonnement inquiet ; il se fixa un

L'AMOl'REUX DE LA PRËFËTE. 93

moment sur le journaliste, puis se détourna.

Elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vu Peyrehorade. Elle agita nerveusement son éventail, et repartit sèchement :

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur !

Mais le Méridional avait déjà eu le temps d'observer sur le visage de la préfète celte fugitive nuance d'inquiétude, et il s'inclina respectueusement, de l'air d'un homme sûr de son fait, niais trop poli pour insister,

— Pardon, madame, murmura-t-il, je me serai trompé... Il y a parfoisde si singulières ressemblances!.. .Voulez-vous mefairel'honneur de m'accorder la première valse?

— Mille regrets, monsieur, je suis engagée.

— La seconde, alors? reprit-il en fixant lentement son regard tenace sur le regard fuyant de M™ de Grandclos.

— Soit ! balbutia-t-elle avec un accent agacé, puis elle s'éloigna.

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94 L'AHOUREUX DE LA PBÉFËTE.

Elle était devenue subitement très pâle; Klle s'effarait et tressaillait comme un oiseau qui sent planer au-dessas de lui le vol circulaire d'un épervier. — Quel était cet homme qu'elle avait eu la sottise d'inviter à son bal et qui, à n'en pas douter, était maître des secrets de sa vie antérieure ? « Peyrehorade ? » Elle n'avait à aucune époque connu quelqu'un de ce nom ; mais le nom lui-même ne lui était pas étranger, et celui qui le portail venait certainement du pays où avait eu lieu fietle aventure de jeunesse qu'elle aurait voulu noyer dans l'oubli. En se dépaysant, en venant habiter une ville située à l'autre extrémité de la France, elle avait cru que le souvenir d'un malencontreux passé était bien et dûment enterré. — Or, voici que ce lointain souvenir était brusquement évoqué par un homme dont elle-même avait provoqué la présence au bal de ce soir. Elle voyait dans cette coïncidence quelque chose de fatal et d'inéluctable qui l'épouvantait. Elle selrou-

l'AHOUREUX UE LA PRËPËTE. 95.

vait maintenant à la discrélion de Peyrehorade : s'il parlait, si l'aventure du Panier /ï^urt était divulguée à Juvigny, la situation de Cécile ne serait plus possible au milieu d'une société déjà méfiante, et M. de Grandclos serait obligé de résigner ses fonctions. 11 fallait k tout prix obtenir du journaliste qu'il restât silencieux, et pour cela il élait nécessaire, avant tout, de connaître à quel homme on avait affaire. — Elle se félicitait maintenant de ne pas l'avoir irrité par un refus, et lorsque Marins Peyrehorade revint réclamer la valse promise, elle l'accueillit avft& sa meilleure grâce.

ils firent silencieusement quelques tours, puis s'arrêtèrent dans un angle de la longue salle. M°" de Grandclos, tout en souhaitant que le journaliste s'expliquât plus ouverlement, sentait qu'après avoir refusé de comprendre les allusions de Peyrehorade, elle agirait impoli tique ment en revenant la première sur ce chapitre scabreux. Heureuse-

96 L'AHUUREtJX DE LA PRÉFÈTE.

ment son danseur lui épargna cette peine en

prenant les devants : -

— Madame, dit-il , je vous demande encore une fois mille pardons de ma méprise de tout à l'heure... Ma seule excuse est dans la ressemblance vraiment surprenante qui existe entre vous et la jeune femme que j'ai connue à Rayonne autrefois.

— Vous êtes tout excusé, monsieur, répondit-elle en s'efforçant de sourire pour dissimuler son trouble... Maintenant que j'y réfléchis, je me rends mieux compte de la possibilité de celte confusion de personnes... " Je n'ai jamais habité Bayonne moi-même, mais j'y ai des parentes... Il n'y aurait rien d'étonnant qu'il existât une certaine ressemblance entre moi et quelqu'une de ces cousines inconnues... Comment se nommait cette .personne?

Peyrehorade la regarda de nouveau bien en face, et répondit lentement :

— Elle se nommait Cécile Soubirous,

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madame... Son père était propriétaire de l'hôtel du Panier fleuri...

M"* de Grandclos rougit et tourna la tête à droite et à gauche avec une nouvelle expression inquiète. li lui semblait que ces odieux noms allaient être entendus de ses invités, et que cela suffirait pour qu'on devinât le reste de son aventure.

Elle interrompit avec vivacité Marins Peyrehorade :

— La valse va finir, dit-elle d'une voix presque suppliante, et je crois, monsieur, que ces détails sur des parents que je connais à. peine nous prendraient trop de temps.. . Voulez-vous avoir l'obligeance de me reconduire près de M. de Grandclos?

-^ Je comprends, répondit le journaliste, que l'endroit est mal choisi pour évoquer ces souvenirs lobitains... Mais, ajoula-t-ir avec un singulier sourire, si ces détails vous intéressent, madame, je serai à votre disposition dès que vous souhaiterez que je les com-

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plète... Voulez-vous me faire l'honneur de m'aceorder une audience?

Elle lui presque une menace dans cette ofTre formulée avec un ton ironiquemenl obséquieux :

— Soit, monsieur, répliqua-t-elle hâtivement, vous me trouverez chez moi aprèsdemain, toute l'après-midi...

Il s'inclina avec une déférence affectée, et comme ils étaient arrivés près du préfet, ils se quittèrent silencieusement.

Du fond de l'embrasure de fenêtre où il s'était isolé pour savourer son bonheur, Séverin avait assisté à la présentation de Peyrehorade à M™* de Grandclos; il avait suivi de loin toutes les péripéties de la valse accordée au journaliste, dont l'aplomb et la réputation d'homme à bonnes fortunes lui inspiraient une secrète jalousie. U supportait avec impatience qu'il adressât la parole à la dame de ses pensées. Ce fut bien pis quand il les vit valser ensemble, puis s'arrêter à

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VAMÛUREUX 1)E LA PRÉFÈTE. 99,

l'écart, et lorsqu'il observa l'expression anxieuse de la figure de la jeune femme à mesure que l'énlretieii se prolongeait. Il la vit pâlir, se troubler, puis rougir vivement, et il s'indigna. — Que signifiait ce colloque mystérieux? Peyrehorade connaissait-il donc ' déjàlaprélète?... Que pouvait-il lui dire qui produisit chez elle une si visible émotion?... Les amoureux ont le don de seconde vue.

Séverin fut pris d'une douloureuse appré* hension, et soupçonna la pression déloyale que cet homme essayait d'exercer sur Cécile.

Une haine ardente lui brûla le cœur; il résolut de surveiller Peyrehorade et de ne le point perdre de vue. Mais sa surveillance n'eut aucun résultat. Pendant le reste de la soirée, le journaliste ne manqua ni une valse ni un quadrille, et n'adressa plus la parole à M"* de Grandclos. Quant à cette dernière, elle s'acquittait de ses devoirs de maîtresse de maison avec une activité presque fiévreuse ; mais Séverin ne la vit plus sourire, et il lut

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sur son visage une préoccupation qui redoubla son inquiétude.

Le bal devenait de plus en plus animé; l'orchestre jouait ses valses les plus entraînantes; les quadrilles se terminaient maintenant par une sorte de farandole qu'improvisaient tous les danseurs se tenant par la main et serpentant bruyamment à travers les salons. Un souper au Champagne acheva d'échaufTertes têtes. Le cotillon, conduit par Peyrehorade, fut très réussi; quand, au jour naissant, les derniers invités se retirèrent ravis, personne ne se douta qu'au milieu de cette musique et de ces bruits de fête, trois personnes : — Séverin, Cécile et Peyrehorade, — étaient agitées de sentiments diversement violents, et que le premier acte d'un drame se jouait silencieusement dans leur âme.

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