‹ L'amoureux de la préfèteChapitre 4 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le lendemain dii bal, tout Juvigny. ne s'entretenait que des magnificences de la fête. Les heureux élus qui y avaient assisté éprouvaient un malin plaisir à en rebaltre les oreilles de ceux qui n'y avaient point été conviés, et, nalurellement, ces derniers trouvaient qu'on menait beaucoup trop grand bruit à propos d'un événement de si futile importance. — Dans les bureaux de la préfecture, notamment, c'était l'opinion des employés subalternes qui n'avaient pas reçu d'invitation. Tandis que Nivard et Léchaudel

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ïie tarissaient pas sur l'élégance des toilettes et le luxe du souper, Blouet et Péchoin estimaient que le préfet eût fait acte de bonne administration en invitant les commis et les expéditionnaires, et comme Séverin avait été chargé delà préparation des listes, ils l'accusaient d'être l'auteur de cette exclusion. On n'avait pas vu sans jalousie la fortune admi- HJstrative du jeune Malapert, et Nivard, qui ne pardonnait pas à Séverin de l'avoir supplanté au journal de la préfecture, lors de l'inauguration du lycée, attisait sournoisement cette naissante animosité.

— Il est indubitable, dit-il soiennellement à Péchoin, que vous eussiez fait au bal meileure figure que ce petit monsieur... Je n'ai jamais vu de singe aussi mal fagoté!... Et quel manque de tenue!... Il ne cessait de leter sur M""^ de Grandclos des regards que je quahfierais volontiers d'indécents... Je crois, Dieu me pardonne, que le drôle est Fmoureux de M"* la préfète. ,

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— Ça prouve qu'il a bon goût, remarqua Léchaude), car la patronne était jolie à croquer.

— Cela prouve qu'il ne sait pas vivre, répliqua sèchement Nivard ; un agent en soQs-ordre ne doit jamais lever les yeux sur la femme de son chef... Outre que la chose est immorale, c'est un manquement à la discipline, et si ce freluquet se permettait une semblable inconvenance avec M™* Nivard...

— Rassurez-vous, ça n'arrivera jamais !

affirma ironiquement son collègue.

L'insinuation de Nivard fut néanmoins acceptée et colportée dans les bureaux, et, à partir de ce moment, Séverin ne fut plus désigné que sous le nom de « l'amoureux de la préfète j>.

Amoureux, il l'était, et passionnément.

Les incidents du bal avaient achevé de lui troubler le cœur. Pendant toute la journée du lendemain, il fut fort affairé à des be-

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sognes matérielles; il s'agissait de régler des comptes de fournisseurs et de sui-veiller la réparation du désordre qu'entraîne le remueménage d'une fête officielle. Mais ce travail lui laissait la tête libre, et son imagination vagabondait rétrospectivement îi travers les scènes de la veille. Des airs de valse et de polka bourdonnaient comme une obsession dans le cerveau enfiévré de Séverin. L'inlensité des sensations qu'il avait éprouvées se ravivait au spectacle de la salle de bal, avec ses fleurs fanées, ses lambeaux de tulle et de rubans épars sous les banquettes. En contemplant cette vaste pièce, maintenant déserle et sonore, il se sentait pris de cette langueur mélancolique qui suit toujours l'agitation d'une soirée de plaisir. II regrettait que cette nuit eût si vile passé, sans avoir réalisé la plupart des ivresses qu'il avait rêvées. Il se remémorait avec un morne désappointement les mortifications causées par son babil à la coupe ridicule, les angoissés jalouses res-

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senties pendant Teotretien de Peyrehorade et de M"* de Grandclos. Ces ressouvenirs étendaient une teinte grise sur ce premier bal où il était entré plein de naïves illusions, le cœur débordant de tendresse. Ils jetaient un froid brouillard sûr la féerie des lumières, la beauté des femmes et la volupté des danses.

Puis, tout d'un coup, par un brusque revirement dé la réflexion, une figure d'une couleur charmante émergeait de cette brume glaciale ; il revoyait Cécile de Grandclos, si séduisante dans sa toilette de tarlatane blanche et de rubans roses. Il sentait sur son bras l'impression du bras nu de la préfète ; il se répétait les encouragements et les éloges que Cécile lui avait prodigués ; son cœur se dilatait à la pensée qu'elle avait lu ses vei's et lui en avait démandé une copié.

Le même soir, quand il fut seul dans sa petite chambre, il transcrivit amoureusement le sonnet sur une épaisse feuille de vélin et l'inséra dans une enveloppe qu'il emporta

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îe lendemain à son bureau, soigneusement eachée dans sa serviette de travail. II espérait bien, ce jôur-là, trouver l'occasion de parler iM"" de Grandclos. — Elleélait maintenant débarrassée des tracas de son bal, le temps étak chaud et le ciel clair; elle reprendrait sans doute ses stations dans le kiosque du jardin, et sans doute aussi elle ferait appeler le secrétaire de son mari. — Il lui tardait de la voir, de savourer de nouveau le sourire de ses lèvres et la caresse de ses yeux. Il voulait, en lui remettant ces vers écrits pour elle, l'assurer de son dévouement, provoquer sa confiance, et peut-être apprendre d'ellemême la cause de cette inquiétude qu'elle avaitmanifestéeen valsant avec Peyrehorade.

Pendant tout le commencement de l'aprèsmidi, il ne bougea de derrière les vilres de son cabinet, sondant du regard la profondeur des allées ombreuses et les vertes sinuosités des pelouses. Vers deux heures, il tressaillit en apercevant entre les branches l'ondulation

d'une robe de couleur claire. M"" de Grandclos contournai l lenlemeni les massifs et se dirigeait du côté du kiosque. — Très probablement elle y passerait le reste de l'aprèsmidi et elle allait le faire demander ! — U glissa dans la poche de sa jaquette l'enveloppe qui contenait te sonnet et se tint prêt à s'élancer dans le jardin, au premier appeL Tandis qu'il restait debout, appuyé contre la croisée et tout frissonnant des transes de l'attente, il entendit soudain tinter dans la cour le timbre qui annonçait les visites. iPeu après, un valet en livrée apparut, une carte à la main, s'enfonça sous les arbres, puis, repafraissant au bout d'une minute, remofita vers la marquise du vestibule et inclina la tête, comme pour faire signe k un personnage invisible. — Toute la joie de Séverin tomba lourdement. — Une visite ! quel déboire et quel contretemps ! — Mais ce fut bien pis et bien plus désastreux, quand il reconnut dans le visiteur privilégié qu'intro-

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duisail le valet de chambre, — Mârius Peylehorade, pincé dans uneélégante redingote, coiffé d'un chapeau gris, haut de forme, et s'avançant k la suite du laquais, sans perdre un pouce de sa petite taille. — Ainsi c'était cet homme que Cécile allait recevoir exceptionnellement dans le kiosque où jusqu'alors elle n'avait admis que les personnages de son intimité!... Quel secret y avait-il donc entre eux? Pourquoi celle étrange visite suivant de si près le mystérieux entretien du bal?.. . Un froid aigu glaça la poitrine et les mains du jeune homme, tandis que le sang lui montaità la tête cl queses tempes semblaient serrées dans unélau. Une violente jalousie le •pinça au cœur et, sans réfléchir à l'incorrection dç; sa démarche ni au danger d'être aperçu par 'lés employés des bureaux, il enlr'ouvrit la porte-fenêtre, puis, dès qu'il eut vu disparaître le valet de chambre, il pénétra dans le jardin. Toutefois^ au lieu de suivre l'allée de platanes qui menait droit au

kiosque, il prit un sentier oblique et, après un long circuit, il se glissa parmi les massifs de faux ébéniers qui formaient une muraille de verdure derrière le pavillon rustique. La croisée donnant sur cette partie du jardin peu fréquentée était restée ouverte ; un store seul lavoilait, de sorte qu'on pouvait en tendre ce qui se disait à l'intérieur, sans risquer d'être aperçu. — Après s'être blotti avec précaution dans cette cachette, Séverin resta un instant étourdi de sa hardiesse : il éprouvait un sentiment de pudeur et de délicatesse froissées à jouer ainsi un rôle d'espiou- Peu à peu, néanmoins, sa passion fit taire ses scrupules ; les battements de son cœur se régularisèrent, son ouïe s'affina et, avec une avide atlention, il prêta l'oreille...

Peyrehorade était entré dans le kiosque avec cet aplomb souriant qui ne l'abandonnait jamais. Il s'inclina devant la préfète, prit le siège qu'elle lui désignait d'un geste et resta un moment silencieux. M"" de

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Grandclos, très émue en dedans, mais dissimulant habilement son inquiétude sous un masque d'impassibilité, s'était préparée depuis le matin à cette entrevue. Assise k contre-jour, très affairée en apparence à un onvrage de tapisserie, elle attendait que son adversaire commençât l'attaque et tirait nerveusement son aiguille. Pendant un moment ils conservèrent cette attitude expectante; puis Cécile, impatientée, roula sa bande de tapisserie, la posa sur la table et murmura d'une voix imperceptiblement InteiTogative :

— Je vous écoute, monsieur !

La façon dont ces quatre mots étaient prononcés les amplifiait singulièrement et en accentuait la portée; pour un auditeur perspicace, cela voulait dire ; « Tout ce que vous allez me conter m'est souverainement indifférent; néanmoins, je consens à vous entendre afin de vous prouver que je ne vous redoute nullement. »

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— Madame, coruraença Peyrehorade en s'inclinant de nouveau, je suis vraiment confus de votre indulgence... Depuis vingtquatre heures déjà, je me reproche d'avoir mis une insistance indiscrète à vous entretenir de ces histoires d'autrefois, auxquelles, j'en suis certain, vous devez attacher une importance fort médiocre.

En tenant compte de l'intention sarcastique qui soulignait légèrement cette phrase, on eût pu le traduire par : « Vous ne me donnerez pas le change ; si cette affaire vous était aussi indifférente que vous voulez me le faire croire, vous vous seriez bien gardée de m'accorder celte audience tout exceptionnelle, au fond d'un kiosque perdu dans les arbres. »

M"™ de Grandclos interpréta ainsi l'exorde du journaUsle, car elle répondit avec une certaine vivacité :

— Rien ne nous est de médiocre importance quand il s'agit de notre propre

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famille... Une sœur de ma mère avait épousé iiD Soubirous de Bayonne, et il se pourrait que cette personne dont vous me parliez fût sa fille...

Elle s'arrêta un instant pour reprendre un peu d'aplomb et continua :

— Celte jeune femme... vous l'avez personnellement connue, monsieur?

— Non, pas personnellement... Je l'apercevais seulement de loin en loin, mais sa beauté était célèbre à Bayonne, où on ne l'appelait que « la belle Cécile du Panier fleuri ».

— Ah! murmura M"^ de Grandclos...

Elle feignit d'étouffer un bâillement en posant sa main devant sa bouche, afin de dissimuler un frémissement des lèvres. — Celte indication si précise l'avait troublée, et ce fut seulement après une pause qu'elle ajouta : — Elle était donc bien jolie I

— Elle vous ressemblait, madame, c'est tout dire, répliqua-t-il galamment; puis

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il poursuivit, en regardant son interlocutrice bien en face el en appuyant sur chaque mot :

— Ce n'était pas sa seule ressemblance avec vous; car, si l'on ne m'a pas trompé, vous portez, madame, le même prénom qu'elle!...

M"" de Grandclos baissa les yeux pour éviter ce regard aigu qui semblait lui signifier clairement ; c Avec moi, la dissimulation est inutile, et vous feriez mieux de laisser tomber votre masque... » Mais, avant de se trahir, elle désirait savoir jusqu'à quel point cet homme était renseigné sur son passé, et elle continua de l'interroger :

— Vraiment... Habite- l-elle toujours Bayonne?

— Non, madame, et voici précisément le côté délicat de mon histoire; la belle Cécile du Panier fleuri était ambitieuse et voulait à tout prix s'élever au-dessus de sa modeste condition ; sa beauté l'avait grisée, et elle a

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subi le sort des jeunes filles qui se déclassent : elle a mal tourné.

Une rougeur monta aux joues de la préfète.

— Mal tourné! s'exclama-t-elle d'union bref, qu'enlendezvous par là?

— Mon Dieu, répliqua-t-il hypoeritement, je prends le mot dans l'acception étroite que lui donnent les boui^eois de province...

Cécile Soubirous a été enlevée par un riche Espagnol, qui l'a emmenée à Paris.

— Mais, objecta- t-el le avec une certaine vivacité, s'il l'a épousée, je n'y vois pas grand mal.

— D'accord, mais ii ne l'a point épousée; il s'est contenté de ta séduira, et il l'a abandonnée... Il s'arrêta un moment pour étudier l'expression des traits de Cécile, puis "il continua, en exagérant intentionnellement ce qui lui restait à dire ; — Alors, elle est entrée dans un petit théâtre... Ce n'est pas précisément une école de vertu... Elle a eu

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des amants à la douzaine, et, de cascade en cascade, elle est tombée fort bas...

— C'est faux! protesta M"° de Grandclos indignée, en donnant étourdiment.dans le piège que lui avait tendu Peyrehorade, c'est une odieuse calomnie!

— Comment le savez-vous, madame?

demanda le journaliste en fixant son œil rusé sur la malheureuse femme, qui se troublaitde plus en plus... Ne m'affirmiez-vous pas avant-hier que cette parente vous était iuconnue ?

— Croyez-vous?., balbutia-t-elle, vous m'aurez mal comprise, monsieur... Je la connais, et je puis vous jurer qu'elle n'était pas la femme que vous supposez I

— Mais alors, permettez! repariit-il avec une intonation cruellement ironique, si vous ta connaissez si bien, pourquoi m' avoir posé toutes ces questions?... Tenez, madame, ne jouez pas au plus fin et ne cherchez pas à tromper Marius Peyrehorade, qui est bon

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enfant et ne vous veut que du bien. ..Avouez, poursuivit-il d'un ton paterne, que la belle Cécile du Panier fleuri et M"^ Cécile de Grandclos ne sont qu'une seule et même personne... On ne peut nous entendre dans ce pavillon isolé, et vous avez affaire à un galant homme!

Elle était devenue très pâle et mordillait ses lèvres glacées en se demandant à quoi elle devait se résoudre. — Puisqu'elle était au pouvoir de cet homme, ne valait-il pas mieux avouer franchement et se fier à sa générosité?... Dans son désarroi, elle se laissa prendre à l'air bon apôtre de Peyrehorade et s'imagina qu'elle pourrait, sinon le séduire, du moins le toucher.

— Eh bien ! oui, monsieur, murmura-t-elle en relevant vers lui ses beaux yeux suppliants, je suis cette Cécile que vous avez connue à Bayonne. . . J'espérais, en changeant de pays, de nom et de condition, ne plus entendre parler de ce douloureux passé...; non point

que j'aie à me reprocher de fautes déshonorantes !... Tout ce qu'a inventé contre moi la malveillance de provinciaux cancaniers et envieux n'est que pure calomnie; mais enfin j'ai commis une élourderie de jeunesse, une seule, croyez-le bien!... Je l'ai confessée à M. de Grandclos, il sait toute mon histoire, et cela ne l'a point empêché de m'aimer... Il a l'esprit trop élevé pour m'en vouloir d'une faiblesseuniquementdue à mon inexpérience de fille mal conseillée et mal surveillée...

Malgré tout, il est certain que notre situation ici serait absolument compromise si cette regrettable aventure était divulguée. Nous avons tout à redouter de la malignité d'une petite ville toujours disposée à dauber sur les hauts fonctionnaires. Vous seul, monsieur, possédez un secret qui peut cruellement nuire à la considération d'une femme, et du même coup ruiner le crédit de M. de Grandclos... Je vous crois trop loyal pour vouloir en abuser... Vous serez généreux,

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n'est-ce pas? s'écria-t-elle avec plus d'abandon , en se rapprochant de Peyrehorade et en posant l'une de ses mains sur le bras du journaliste, — je vous en supplie par tout ce que vous avez de plus cher au monde I . . . Prometlez-moi de garder le silence !... Je ne puis vous offrir en échange que la reconnaissance profonde d'une honnête femme à laquelle vous aurez rendu un de ces services qu'on n'oublie jamais... Acceptez-la, vous n'aurez pas à vous en repentir... A la satisfaction d'avoir agi courtoisement , vous ajouterez celle d'avoir acquis pour toujours une amitié dévouée...

Elle se tenait devant Peyrehorade, palpitante, les yeux mouillés, les joues colorées par l'animation qu'elle avait mise à l'implorer. En voyant très près de lui les yeux bleus humides, la bouche expressive et suppliante, la poitrine mollement soulevée de celte jolie femme, embellie encore par l'anxiété et la prière, le journaliste fut saisi

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d'un émoi qui, malheureusement pour Cécile, n'avait rien de commun avec l'attendrissement ou la compassion. — Marias Peyrehorade, en fait de bonnes fortunes, n'avait jamais eu que des amourettes vulgaires et de bas étage. Pour la première fois, il goûtait la volupté d'être supplié, flatté, presque câliné par une femme du monde, élégante, raffmée, très belle et exhalant un parfum d'aristocratie. Le tempérament sensuel du Méridional fut allumé brusquement par ce séduisant tête-à-tête.

En même temps, il se dit que cette femme, qui lui promettait son amitié avec un si charmant abandon, se trouvait, en somme, à sa discrétion, et que, très probablement, pour sauver sa réputation, elle en passerait par où il voudrait; il réfléchit en outre que, si elle devenait sa maîtresse, il y trouverait double profit : — d'abord son plaisir, puis ■ la réalisation plus prompte de ses visées ambitieuses. — Une fois liée à lui par une

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amoureuse intrigue, M™* de Grandclos emploierait avec bien ]plus de zèle son influence pour le faire arriver à quelque poste avantageux. — ■ Il résolut donc de profiter sur-le-champ de cette occasion exceptionnelle, et il ne résista plus à ta tentation.

— Votre amitié 'm'est infiniment précieuse, dit-il en s'emparant de la main de Cécile, mais rassurez vous, madame, vous pouvez compter sur mon affectueuse discrétion.

— Merci, monsieur, murmura-t-elle avec effusion ; vous vous conduisez comme un véritable ami !

— Oui, nous serons bons amis, reprit-il.. .

Puis, brutalement, avec un geste de commis voyageur, il lui passa le bras autour de la taille, et il ajouta en lui lançant une œillade brûlante : — Aune condition pourtant, c'est que vous me permettrez de sceller notre pacte d'amitié sur vos lèvres.

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Cette cynique déclaration éclaira M""^ de

Grandclos ; elle comprit dans quelles mains

elle était tombée, et se dégageant vivement ;

— Monsieur, dil-elle avec une expression de pudeur offensée, vous vous moquez. . . ou vous vous méprenez étrangement I

Mais Peyrehorade était lancé. Il avait pour principe qu'il faut triompher des femmes qui se défendent en leur donnant l'assaut. Il se rapprocha dé la préfète et, avec un sourire impertinent qui découvrait ses dents très blanches :

— Pourquoi êtes- vous cruelle? s'exclamat-il ; l'amour que je sens pour vous n'est-iî pas le meilleur gage de ma discrétion?... Si vous attachez une sérieuse importance à ce que je vous garde le secret, pouvez-vous hésiter à récompenser mon silence par une faveur qui vous coûte si peu, k vous autres femmes ?

Cette argumentation effrontée mettait M°" de Grandclos au pied du mur; elle

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sentit que, si elle donnait Le moindre signe de terreur ou de faiblesse, elle était perdue. D'un autre côté, elle ne voulait pas rompre violemment avec le journaliste et le pousser à bout. Elle lui répondit donc d'un air calme et sur un ton légèrement ironique :

— Si je vous comprends bien, monsieur, vous me proposez un marché ?...

— Non pas, chère madame, répliqua-t-il avec un mauvais sourire, mais un traitéd'alliance... Il est de règle, en pareil cas, que chacun des alliés assure quelque avantage à l'autre : moi, je vous donne mon silence et je ne demande en échange qn'un baiser.

Tout en parlant, il essayait de renouveler sa tentative de tout à l'heure ; il fut de nouveau repoussé par Cécile, qui, prise d'un redoublement de répugnance et de terreur, se rejeta en arrière et se hâta de mettre la table entre son agresseur et elle.

— Je vous croyais, supplia-t-clle, un homme généreux et délicat... Je crains

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bien de m'être trompée... Je vous en prie, laissez-moi !

— Alors vous renoncez à notre traité de paix ? demanda-t-il, souriant encore, mais avec une nuance de menace.

— Si j'acceptais vos conditions, repartitelle sévèreménl, je justifierais toutes les calomnies qu'on a débitées sur mon compte... Vous vendez votre silence trop cher, monsieur, et je ne puis l'acheter à ce prix- J à I

— Vous avez tort, madame.. * Vous savez que dans notre pays on ne connaît pas de demi-mesures... Je puis être un ennemi aussi impitoyable que je serais un ami dévoué.

C'était un ultimatum, et Cécile ne savait plus que répondre, craignant, si elle partait, de céder à quelque irrémédiable mouvement d'indignation, et, d'autre part, ne voulant pas laisser partir sur un refus violent cet homme qui tenait sa destinée entre ses mains.

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I2i L'AMOUREUX DE LA PRÉFÈTE,

— J'attends voire réponse! reprit Peyrehorade en la dévisageant.

Elle jeta un regard de détresse sur la croisée entr'ouverte, crut entendre ou feignit d'entendre un bruit de branches froissées :

— On vient ici, murmura-t-elle précipitamment; n'insistez pas, monsieur..., et...

quittez-moi !

— Soit, répliqua-t-il, je vais me retirer, madame, mais laissez-moi espérer que nous nous reverrons bientôt.

— Partez..., partez! répéta-t-elle avec une expression d'effroi très habilement feinte.

Très maître de lui, Peyrehorade prit son chapeau, salua avec un respect ironique et sortit du pavillon.

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Dès que le journaliste eut disparu, le sangfroid et l'énergie dont M°" de Grandclos avait fait preuve l'abandonnèrent brusquement.

Elle se sentait épuisée, ses jambes chancelaient et un tremblement nerveux secouait tout son corps. Elle s'assit, enfouit sa tête dans ses mains et calcula avec épouvante les conséquences très probables de ia déconvenue de Peyrehorade. — Blessé dans sa vanité, déçu dans ses visées amoureuses, il était évident que cet homme chercherait à se venger.

Il n'y avait plus guère à compter sur sa discrétion. Demain, ce soir même peut-être, quelques paroles venimeuses, habilement lancées, mettraient les habitants de Juvigny au courant des origines et des aventures de

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126 L-AHOUREU;( UË LA. PRÉFÈTE.

leur préfète, et le mal serait sans remède.

En vingt-quatre heures, elle deviendrait la fable de la petite ville; sa réputation, la respectabilité et le prestige de M. de Grandclos, tout cela s'en irait à la dérive comme des ruines éparses après la débâcle d'une inondation. La peine qu'elle s'était donnée pour effacer les taches de son passé, pour conquérir une position honorable et s'élever jusqu'aux rangs supérieui's de la bonne société, n'aboutirait qu'à un lamentable désastre. M. de Grandclos en serait réduit à solliciter immédiatement son changement, et encore, après le "scandale qui éclaterait, qui sait si on consentirait à lui confier une autre préfecture? Peut-être serait-il obligé de résigner ses fonctions et de végéter à Paris dans quelque bureau de ministère...

Cécile avait beau presser sa tête^ endolorie dans ses mains crispées, elle ne parvenait pas à en faire jaillir un expédient pour sortir de l'impasse. Un moment elle fut tentée d'aller

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tout conter à son mari. Il l'avait épousée par amour, bien qu'il conndt une bonne partie de son histoire; il l'aimait encore, et avait d'ailleurs tout intérêt à imposer silence à Pejrehorade. Puis, en y réfléchissant, elle se convainquit de l'inutilité d'une pareille démarche. — Quelque pouvoir que le préfet eût entre les mains, il lui était difficile de supprimer Marius Peyrehorade. Il avait, à la vérité, le droit de lui retirer la rédaction du journal de la préfecture et de le forcer ainsi k quitter le pays. Mais cette mesure arbitraire, difficile à motiver, laisserai^, en tout cas au journaUste le temps de répandre dans laville ses révélations malfaisantes, etn'aurait d'autre résultat que d'exaspérer davantage son désir de vengeance. — M. de Grandclos pouvait également provoquer Peyrehorade et le pousser à un duel. Mais un préfet compromet singulièrement sa situation en se battant contre un de ses administrés, et, d'ailleurs, te diffamateur trouverait un prétexte

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128 L'AMOUKEUX DE LA PRÉFÊTE,

pour refuser un cartel. — Pourtant, songeait Cécile en s'avrêlant plus longuement à cette dernière idée, un duel serait le seul remède vraiment efficace, à condition qu'il eût lieu immédiatement et que Peyrehorade fût tué net par son adversaire. — Mais du moment où il était impossible à M. de Granclos de se chaîner personnellement d'expédier le journaliste, où rencontrer un champion assez dévoué, assez discret et habile pour mener à bien une pareille entreprise?

Dans son désarroi, Cécile en arrivait à regretter qu'un préfet ne pût avoir à sa disposition, comme cela se pratiquait sous les Valois, quelque spadassin sans préjugés, habile à manier la dague et sachant sur un signe de tête supprimer une personnalité gênante. L'extrémité à laquelle la jeune femme était réduite la rendait féroce. Elle inclinait vers les résolutions les plus excessives, les plus folles, les plus contradictoires. Par instants, elle se reprochait d'avoir man-

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que d'adresse avec Peyrehorade et de D'avoir pas su acheter son silence, au moins provisoirement, à l'aide de ces demi-promesses ou de ces menues faveurs qui n'engagent à rien.

Elle s'en voulait d'avoir cédé à des scrupules enfantins, de n'avoir pas été assez forte pour vaincre ses répugnances... Malheureusement, la sottise était faite, et, maintenant, courir après le journaliste, c'était se mettre à sa merci.

Tandis qu'elle se martelait le front et se creusait le cerveau pour y trouver une idée, elle entendit crier légèrement la porte du kiosque. S'imaginant qu^elle s'ouvrait pour livrer passage à quelque domestique, elle se retourna bmsquement, et vit devant elle Séverin Malapert.

Le jeune homme était très pâle; ses yeux bruns avaient un éclat à la fois triste et résolu ; tout son corps nerveux semblait agité par une mystérieuse et violente émotion. Il jeta un timide regard surM""deGrandclos, remarqua

son effarement et l'altération de ses traits, et craignit qu'elle ne le renvoyât comme un fâcheux. Aussi commença-t-il par s'excuser humblement de son intempestive intrusion.

— Pardonnez-moL, madame, balbutiat-il, si je me suis permis d'entrer sans être appelé... Je vous apportais les vers que vous avez bien voulu me demander... Les voici...

ajouta-t-il en déposant son sonnet sur la table; mais je crains d'être importun et je ne sais si je ne dois pas me retirer...

— Non, non, restez! répondit-ellê en essayant de sourire.

— Vous paraissez souffrante, madame?

— Oui, je souffre beaucoup, en effet; j'ai mal aux nerfs... Elle déplia machinalement le vélin où le jeune secrétaire avait amoureusement transcrit ses rimes, puis elle continua : — Je vous suis reconnaissante d'avoir pensé à m'apporter ce sonnet... J'aurais aimé à le relire avec vous; mais aujourd'hui cela m'est impossible... Je suis trop triste, trop

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tourmentée pour apprécier vos vers comme ils le méritent.

Les yeux de Séverin étincelèrent ; ils étaient . baignés d'une lueur si tendre et si sympathique, qu'au milieu de ses préoccupations M"* de Grandclos en fut doucement émue.

— Vous avez un grand chagrin..., murmura-t-il en s'enhardissant. Oh! que ne puis-je mériter votre confiance, madame, je donnerais ma vie pour guérir vos peines!

— Merci, monsieur Séverin... Mes peines sont malheureusement sans remède I... ou, du moins, il n'est pas en votre pouvoir de les guérir.

• — Vous doutez de mon dévoûment? demanda-tril avec un accent de reproche et de tendresse qui la toucha.

— Non, mon enfant, je ne doute pas de votre zèle, mais de son efficacité pour soulager des ennuis que je ne puis même pas vous faire connaître...

— Je les connais ! répliqua-t-il, — et en

prononçant ces motsdonl l'audace l'efFrayail, il lui sembla que tout son cœur lui venait sur les lèvres. — C'est, poursuivil-il, l'homme qui sort d'ici, c'est ce Peyrehorade qui vous persécute !

Cécile étonnée ouvrait de grands yeux :

— Comment le savez-vous?

Il rougit et balbutia sans oser la regarder :

— J'étais là, dehors. — En mômelemps, il indiquait la direction de la croisée au store baissé. — J'ai tout eatendu... D'ailleurs, j'avais déjà deviné le danger qui vous menaçait, dès avant-hier, au bal, en vous observant pendant que cet homme vous parlait...

Oh! que je le hais!

Il y avait dans cette perspicacité de l'amour naïf et désintéressé quelque chose de si délicieux que Cécile en fut toute remuée :

« Comme il m'aime ! n peosa-t-elle. — Mais ce premier mouvement de sensibilité et d'orgueil satisfait fut suivi d'une réflexion inquiétante : « Maintenant, il y avait deux personnes

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en possession de son secret ; s et cette réflexion, mettant en jeu l'habileté politique qui faisait le fond de la nature froidement calculatrice de M"* de Grandclos, décida du sort de Séverin. — Avec une rapidité électrique, le cerveau de la préfète fut illuminé par une inspiration soudaine : — Ce jeune homme dévoué et résolu ne pouvait-il pas devenir le champion qu'elle désirait?...

Séverin l'aimait ; il avait vingt ans, l'âge des sacrifices chevaleresques et des tentatives héroïques. Cécile commençait àenlrevoir une faible lueur d'espérance. Elle pressentait qu'elle n'aurait qu'un mot à dire pour lancer ce naïf amoureux contre MariusPeyrehorade.

— Seuletpent cet enfant élait-il capable de se servir d'une épée et ne risquait-on pas de l'envoyer aune mort certaine? — Une femme moins aventureuse ou plus sensible se fût arrêtée devant cette éventualité; mais M"" de Grandclos était superstitieuse ; elle se rappela le proverbe qui prétend que les innocents

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gagnent toujours au jeu. Le duel n'est-il pas le plus souvent une affaire dé chance, et à l'âge de Séverin n'a-t-on pas toutes les audaces et tous les bonheurs?... En tout cas, dans la situation désespérée ofi elle se trouvait, elle ne s'eTiposait pas beaucoup eu tentant cet unique moyen de salut. — Elle résolut donc d'étudier à fond le jeune secrétaire et de se confier à lui, si elle le reconnaissait capahle de la servir.

Elle tourna vers le pauvre amoureux, confus de son audace, un regard demi-caressant et demi-courroucé :

— Vous étiez là? dit-elle sévèrement; vous écouliez aux fenêtres?... C'est mal!...

C'est un acte presque aussi coupable que la déloyale conduite de la personne qui sort d'ici !

— Oh I madame, supplia-t-il avec des larmes dans les yeux, pardonnea-moi !...

J'avais perdu la tête en voyant M. Peyrehorade entrer chez vous... Je craignais

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L'AHOUREUX DE lA PRÉFËTE. ViS

quelque malheur, el j'ai voulu être là, à portée, prêt à accourir au premier appel...

Je vous jure que ce que j'ai entendu restera à jamais enfermé au fond de mon cœur !

— Et, demanda-t-elle hypocritement, maintenant que vous êtes en possession de mon secret, vous allez sans doute méjuger, vous aussi, et me jeter la pierre !

— Moi ! prolesta-t-il avec un accent d'aveugle adoration, je vous admire, madame!... Vous êtes pour moi comme une reine, supérieure k toutes tes femmes I...

Cécile haussa légèrement les épaules et ses lèvres ébauchèrent un sourire incrédule.

— Je voudrais, affirmart-il énei^iquement, , vous défendre et vous servir, me consacrer à vous corps et âme !

— Vous n'avez pas l'expérience de la vie, reprit-elle en secouant mélancoliquement la tète ; vous ne savez pas combien, dans la réalité, ilestdifticilededéfendre une femme,

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même quand on a la ferme volonlé de lui être utile.

— Mettez-moi à l'épreuve, s'écria-t-il, en joignant les mains , autorisez-moi à vous débarrasser d'un homme qui vous persécute !

— Enfant ! murmura Cécile de sa voix la pius maternellement câline. — Elle lui indiqua un siège tout prèsd'elle, puiselle ajouta, quand il se fut assis :

— Que pourriez-vous faire?...- Nous ne sommes plus au temps où les paladins se présentaient en champ clos pour défendre l'honneur des reines calomniées.

— S'il n'y a plus de paladins, repartit-il, il y a encore des cœurs assez dévoués et assez courageux pour risquer leur vie dans un duel.

— Un duel?... Taisez-vous, malheureux enfant I... Vous compromettriez sans profit celle que vous voulez défendre.

— Je ne la compromettrais pas... Son nom

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ne serait point prononcé... Je trouverais un prétexte pour provoquer ce Peyrehorade et je le forcerais à se battre.

— Vous êtes un brave cœur, dît M"* de Grandclos d'un Ion grave et pénétré ; je vous sais uQ gré infini de vos courageuses intentions... mais je ne veux pas que vous vous exposiez pour moi inutilement.. . Dès demain, mon persécuteur répandra ses calomnies par la ville, et, en supposant que ce duel puisse avoir lieu, le mal sera déjà fait.

— Non, car je provoquerai Peyrehorade ce soir même, et nous pourrons nous battre demain, au petit jour...

— C'est insensé ! — Elle regarda Séverin droit dans les yeux, et ce long regard fondant le troubla comme la plus exquise caresse. — Je suis sûre, reprit-elle, que vo\is n'avez de votre vie touché une épée ou un pistolet?

— Détrompez-vous, madame, répliquat-il en mentant intrépidement ; j'ai pris des leçons d'escrime et je saurai me tirer d'af-

faire... J'ai de plus chassé en forêt avec mon père et j'ai le coup d'œil très juste... Ainsi, quelle que soit l'arme choisie, je ne crains pas mon adversaire.

Elle l'examinait à la déroTïée ; — quoique frêle, il était de ta race de ces nerveux qui peuvent avoir un poignet d'acier malgré ta maigreur apparente des muscles; il paraissait souple, agile et déterminé. — Cet examen, corroboré par l'aplomb avec lequel Séverio parlait de son adresse, lui enleva ses derniers scrupules. Elle était fixée maintenant sur les points qu'il lui importait de connaître, et elle n'hésitait plus à accepter les services de ce sauveur que lui envoyait le hasard.

Sûre de Séverin, il ne lui restait plus qu'à exalter les résolutions généreuses du jeune homme, tout en affectant de les combattre.

— N'en parlons plus ! murmura-t-elle en appuyant sa tête sur l'une de ses mains aux blancheurs de lis ; s'il vous arrivait malheur, je ne me le pardonnerais jamais.

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— Ne craignez rien, madame, répéta-t-il résolument, quelque chose me dit que je vous débarrasseiai de votre ennemi... Laissez seulement une seconde votre main dans la mienne, et ce sera pour moi comme un talisman miraculeux qui me donnera la force de vaincre tous les dangers !

Elle sourit et posa lentement sa main fraîche sur le front de Séverin, qui en tressaillit de la nuque aux talons. Il fut sur le point de se pâmer et de tomber à terre, tout alangui par cette caresse inespérée.

— Voici ma main, dit tout bas Cécile de Grandclos ;' en même temps ses doigts vinrent se poser sur le poignet du jouvenceau ; je vous la donne, non pour vous pousser ii une folie que je réprouve, mais pour voua retenir dans le chemin de la raison...

Séverin, sans écouter ces derniers mots, chuchotes si bas qu'ils semblaient presque une confidence d'amour, saisit pieusement la main de Cécile et en savoura avec déUces

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l'imperceptible pression. Cette main adorée s'oubliait dans la sienne ; il ta sentait seulement s'agiter avec un frémissement semblable à la palpitation d'un oiseau qu'on lient prisonnier. Ses yeux rencontrèrent de nouveau ceux de M"" de Grandclos, et cette caresse l'acheva. Grisé, le cœur défaillant, il tomba à genoux, et ses lèvres baisèrent passionnément la main de la préfète : — Oh I s'écriat-il, je tuerai ce Peyrehorade !

— Chut 1 fit Cécile en retirant sa main ; et votre mère, malheureux garçon? Elle n'a que vous d'enfant et elle mourrait de chagrin s'il vous arrivait malheur... Pensez à elle !

— Je ne pense qu'à vous, madame, répondit-il, toujours agenouillé ; je vous ai donné mon cœur toutentier, et je vous donnerai ma vie, s'il le faut.

— Relevez-vous! ordonna -t- elle en reprenant son ton sévère.

11 lui obéit et resta devant elle, chancelant encore et l'œil noyé de tendresse.

— Jurez-moi, dit-elle en modulant sa voix comme une musique amoureuse, jurez-moi que vous n'irez pas provoquer M. Peyrehorade, qui ne ferait de vous qu'une bouchée !

— Je vous jure au contraire que je me battrai demain avec lui !

— Je vous le défends, murmura-t-elle.

Et, le voyant se diriger vers la porte, elle 4ui tendit de nouveau ses deux mains, comme pour le retenir. — C'était l'électriser et l'exalter plus encore.

— Adieu!... balbutia-t-il.

— Monsieur Séverin !

— Adieu, madame !... Je vous aime et je vous sauverai malgré vous !

Il se dégagea doucement de l'étreinte caressante de Cécile et s'élanya dehors.

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A peine rentré dans son cabinet, Séverin prit son chapeau et quitta l'hôtel. Il avait besoin de toute sa liberté d'esprit pour réfléchir à la façon dont il chercherait querelle à Peyrehorade. — Emporté par sa passion, il s'était jeté dans cette aventure avec la présomption et la fougue de la vingtième année, sans s'inquiéter des moyens pratiques de la mener à bien. Maintenant qu'il s'agissait de l'exécution, il s'apercevait que c'est tout autre chose de dire à une femme : « Je vous sauverai, » et de la sauver en effet. — Il ne connaissait guère le journaliste que de vue; ils n'avaient aucune relation commune : il savait seulement que, tous les soirs après son diner, Peyrehorade passait

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quelques heures dans un café situé au-dessous de la salle de spectacle. — C'est là qu'il résolut de l'aller trouver et de le provoquer sous le premier prétexte venu. — Un autre point ne l'embarrassait pas moins. En dépit de l'assurance avec laquelle il avait affn'mé son habileté à l'escrime et son adresse de chasseur, il était fort novice dans le maniement de l'épée et des armes à feu. Il pensa qu'à tout hasard il ferait sagement d'employer ses dernières heures de liberté à s'exercer à la cible. Il se souvint d'une guinguette située sur la promenade des Saules, où il y avait un tir au pistolet, et il s'y rendit.

Il entra timidement dans le jardin et, ne connaissant pas les êtres de l'établissement, il erra ainsi qu'une âme en peine à travere les massifs, jusqu'au moment où il rencontra un garçon auquel il exposa sa requête, tout en rougissant de sa demande comme s'il eût commis une mauvaise action. L'autre, enchanté de piloter un client, le conduisit en

m l/AHOUREUX: DE LA PRÉPÈTE.

face de la cible et se mit en devoir de chaîner les pistolets. Même, jugeant à la gaucherie de Séverin qu'il avait affaire à un débutant, il poussa la complaisance jusqu'à lui donner des conseils. — Les premiers essais du jeune secrétaire furent très médiocres : sa main tremblait et ses balles ne touchaient pas ta plaque. Peu à peu, néanmoins, il rectifia son tir, et comme il avait le coup d'oeil juste, au bout d'une heure il arriva à mettre dans le blanc presque à tout coup. Rassuré et réconforté par celte expérience, il reprit avec plus d'aplomb le chemin de la ville haute. « J'ai le bon droit pour moi, songeait-il, et mon amour me donnera l'habileté qui me manque. . . Ce Peyrehorade est un misérable, je lui ferai rendre gorge et je sauverai M"^ de Grandclos. » Tout en marchant, il se montait la tête, son imagination allaitgrand train et il se voyait déjà sur le terrain, face à face aveclejournalisle... On se battait au pistolet; il essuyait le feu de son adversaire, puis,

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L'AMOUREUX DE LA PRÉFÈTE. Ii5

tranquillement» comme tout k l'heure au tir, il ajustait Peyrehorade et le tuait raide. — Il était si fanatisé par sa passion pour la belle préfète que, malgré ses goûts pacifiques et les principes de réducation religieuse qu'il avait reçue, il ne lui vint pas h l'esprit le moindre scnipule de tuei un homme. — Jacques Clément, catéchisé par la duchesse de Montpensier, ne marchait pas à l'assassinat d'Henri III avec une conscience plus tranquille et une exaltation plus farouche que ce jouvenceau, au sortir de son entretien avec Cécile.

Pourtant, lorsque, au tournant de la rue de Baile, il aperçut la maison paternelle avec sa physionomie placide, sa vierge de plaire peint, ses fenêtres à petits carreaux verdâtres, il eut un moment de défaillance. L'aventure dans laquelle il allait se lancer contrastait si fort avec le train de vie régulier et bourgeoisement vertueux auquel il avait été habitué depuis l'enfance !... Il éprouvait

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tout k coup une sensation de malaise très pénible à la pensée de cette rupture totale avec son existence passée. Puis, il avait peur de se retrouver en face de ses parents. 11 lui semblait que tous deux liraient sur sa figure les tragiques projets qu'il méditait. — Un frisson de 6évre le transit jusqu'aux os lorsqu'il pénétra dans la salle à manger, et, quand il s'assit à la table commune, sa pâleur frappa Claudette Matapert.

— Comme tu es défait! s'écria-t-elle en attachant sur lui un œil inquiet; es-tu malade ?

— Moi?... non, balbutia-t-il ; c'est sans doute l'effet de la chaleur.

En même temps, pour se donner une coqtenance, il essayait de manger, mais son gosier se contractait; il tortillait les morceaux dans sa bouche et avait grand' peine à les avaler.

— Le fait est que tu as une mine de déterré, remarqua à son tour, sarcastiquement,

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Simon Malapert; décidément les soirées du grand monde ne te réussissent pas !

Ce souper parut à Séverin d'une interminable longueur; il lui tardait de se soustraire aux questions de Claudette, aux regards soupçonneux de son père ; en même temps il se reprochait, comme un manque de cœur, cette hâte de quitter une famille qu'il risquait de ne plus revoir. Tout en s'agitant sur sa chaise, il regardait à la dérobée la calme figure de sa mère, le profil anguleux de l'agent-voyer ; ses yeux s'attachaient avec mélancolie aux vases d'albâtre de la cheminée, aux images de sainteté des' murs, à chaque détail du modeste mobilier. Il disait adieu mentalement à ces honnêtes figures et h cet ameublement familier, contemplés peut-être pour la dernière fois, et sa poitrine se serrait, ses paupières s'humectaient. — Tout k coup, à travers son émotion, il revoyait le visage anxieux et charmant de Cécile ; il songeait à la magnétique attrac-

tion de ses yeux bleus, à la voluptueuse caresse de ses mains et il tressaillait. — Elle se meurt d'angoisse, pensait-il ; je lui ai promis de la sauver. .., et je n'ai pas de temps à perdre !

Dès qu'on se leva de table, il annonça qu'il était obligé de retourner à la préfecture pour achever un travail pressé. A cette déclaration inattendue et insolite, les figures des deux époux s'allongèrent.

— Ces gens-là te rendront malade 1 s'exclama Claudette.

— Est-ce bien sûr, an moins, que tu retournes à ton bureau? demanda le méfiant Malapert... Tu sais, il ne faudrait pas me conter des histoires !

Séverin, reprenant son aplomb, expliqua qu'il s'agissait d'une dépêche urgente à expédier à Paris par le courrier de minuit.

— Puisque tu veilleras tard, prends le passe-partout 1 lui cria Claudette en le suivant sur le pas de la porte.

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Il revint sur ses pas pour empocher la lourde clef; il était violemment tenté de sauter au cou de sa mère et de l'embrasser bien fort ; mais it craignit que son émotion ne le trahit, et il se sauva.

« Maintenant, se dit-il, en descendant ie rapide cailloutis de la côte du collège, il faut être homme et agir! »

Le Café de la Comédie^ fréquenté par Peyrehorade, était situé au centre de la ville basse, non loin de la préfecture. En s'y rendant, Séverin fit un crochet pour longer le mur qui bordait les jardins de l'hôtel ; de là on pouvait apercevoir entre les arbres les fenêtres du premier étage. Le jeune homme vit une lueur de lampe dans le petit salon où se tenait de préférence M™* de Grandclos.

« Elle est là ! » songea-t-il, et cette pensés lui redonna du courage.

Il en avait besoin, car à mesure qu'il approchait du café, il était intérieurement secoué par d'étranges frissons. — Non point

qu'il eût peur de Peyrehorade, mais les préliminaires de la rencontre préméditée l'embarrassaient et le troublaient. Tenu très sévèrement par Claudette et surtout par Simon Malapert, il n'avait de sa vie rais les pieds dans un estaminet. Il connaissait à peine la disposition intérieure du Caféde la Comédie, bien que cet établissement jouît dans le pays d'une certaine célébrité, à cause des collections d'histoire naturelle qui en ornaient les salles. L'idée seule d'y pénétrer et d'avoir, en entrant, un air gauche et dépaysé, le glaçait jusqu'aux moelles. Aussi se promenat-il quelque temps sur le trottoir d'en face avant d'oser franchir le seuil du théâtre. — La grande salle où se tenaient les consommateurs était située au rez-de-chaussée, derrière la scène. Un long couloir voûté y conduisait, et, àl'extréniité de cette allée obscure, on voyait briller les becs de gaz qui éclairaient le café. La lointaine lueur de cette salle lui paraissait redoutable. De temps à autre, un

habitué, le cigare aux lèvres, s'enfonçait dans le ténébreux couloir, et Séverin entendait claquer la porte vitrée. -'— Neuf heures sonnèrent à l'horloge de la ville.

« Allons, se dit-il en serrant les poings, assez de poltronnerie; ne perdons pas un temps précieux! »

Il traversa la rue, s'engagea résolument dans le couloir voûté, et, arrivé à l'extrémité, poussa brusquement la porte vitrée, afin de couper court à de nouvelles hésitations.

Une fois entré, il fut tout d'abord ébloui par l'éclatante lumière du gaz, et en même temps étourdi par le brouhaha des consommateurs, le tintement des verres, le tapage des joueurs de billard. Une buée bleuâtre, produite par la fumée de pipes, l'empêchait de distinguer les figures. Ilentrevoyaitseulement,àtravei's ce nuage transparent, de hautes murailles garnies de vitrines d'oiseaux empaillés, et, entre deux billards, une vasque où nageaient des poissons rouges, arrosés par le sautîl-

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lement crislallin d'un mince jet d'eau. — Heurté par tes garçons, coudoyé par les entrants et les sortants, Séverin restait debout près de la porte, fort en peine de s'orienter et de savoir si Peyrehorade se trouvait au café. Heureusement, il avait été aperçu par l'œil attenlifdeladamedu comptoir. Elle devina un client étranger, agita sa sonnette et désigna d un geste le nouveau venu à l'un des garçons.

— Que désire monsieur? demanda ce dernier en se campant, sa serviette au bras, devant le jeune Malapert.

— Servez-moi de la bière.

— Chope ou canette? interrogea de nouveau le garçon.

— Ce que vous voudrez, balbutia timidement Séverin, peu au courant de la langue et des usages du Heu.

— Par ici, monsieur! reprit l'homme à la serviette en poussant le client vers une table vide.

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Le jeune homme, encore ahuri, obéit docilement. On lui apporta une canette et un verre. Peu à peu ses regards, plus habitués à la fumée, errèrent à droite et à gauche, et tout à coup, comme s'il avait reçu un choc intérieur, il tressauta sur sa banquette el pâlil. — Le hasard l'avait servi à souhait. A la table voisine, il reconnut le rédacteur en chef du Mémorial de l'Est.

Vautré nonchalamment sur la banquette de velours grenat, le gilet h demi déboutonné, Marins fumait une cigarette et pérorait, ayant pour auditeurs deux ou trois fils de gros commerçants, qui l'écoutaient comme un oracle.

Séverin avala une gorgée de bière, moins encore pour se donner une contenance que pour humecter sa bouche absolument sèche.

Puis, reprenant possession de son sang-froid, il réfléchit à la marche à suivre pour chercher querelle à Peyrehorade. Il ne pouvait de but en blanc provoquer son ennemi; il fal-

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I5i L'AHOUREUX DE LA PRÉFETS.

lait trouver un prétexte assez sérieux pour forcer Marius à se battre. Il prêta attenlivement l'oreille à la conversation de ses voisins, redoutant de saisir déjà quelque propos difTamatoire lancé par le journaliste, afin de se venger de M"^ de Giandclos. Mais, de ce côté, ses craintes étaient prématurées. Peyrehorade se réservait: il espérait encore que Céciteviendrait à résipiscence, et i) avait jugé prudent de se taire provisoirement.

Néanmoins, s'il n'était pas question de la préfète, le bal de la préfecture défrayait la conversation, et l'un des jeunes gens complimentait Marins sur ses talents de danseur et de conducteur de cotillon :

— Il n'y a pas k dire, vous ôtes un valseur hors ligne, monsieur Peyrehorade !

— Penh ! répondait avec une fatuité souriante le rédacteur en chef, que voulezvous, mon cher, l'habitude, et puis aussi une certaine méthode!... Je ne fais qu'un avec ma danseuse, je l'enveloppe... Tenez,

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je place ma main comme ceci..., et, ajoutat-il avec un sourire plein de sous-entendus, je ne crains pas de l'appuyerl

— Heureux gaillard!... Avez-veus dû en palper, avant-hier, de ces jolies tailles!

— Hé! oui..., assez!... répliqua-t-il avec aplomb; une entre autres, qui est bien la mieux tournée et la plus souple que j'aie jamais fait plier sous mon bras : celle de la femme du maire, et, continua-t-ii en baissant ta voix, je dois avouer que la dame ne s'en plaignait pas.

Séverin jugea l'occasion propice ; il se leva tout frémissant et cria :

— Vous en avez menti !

Peyrehorade eut un mouvement d'inquiétude ; cependant il résolut de payer d'audace, et, feignant de n'avoir pas vu d'où partait l'interruption, il s'exclama d'un ton cassant :

— Je voudrais bien savoir qui ose me donner un démenti ?

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— Moi! articula nettement Séverin en croisant les bras.

Le journaliste toisa rapidement cet intrus dont la figure lui était inconnue; puis, d'un regard circulaire, il interrogea ses amis. — L'un des consommateurs, qui fréquentait la préfecture et qui avait reconnu Séverin, se pencha à l'oreille de Marius et le mit au courant des noms et qualités de « l'amoureux de la préfète ».

Peyrehorade, qui calculait vite et juste, eut avec lui-même un rapide colloque intérieur-: « Diable, dit-il, la dame ne perd pas de temps... Elle me dépêche un de ses pages avec mission de me couper la gorge, et elle espère que je donnerai dans le panneau...

A d'autres!... Je ne gâterai point une si belle partie. . . Quand la belle Cécile verra son chevalier revenir bredouille, elle comprendra à qui elle a affaire "et elle deviendra plus traitable. » Bien décidé à rester impassible,

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il se retourna vers Séverin, et, d'un ton de bonhomie goguenarde :

— Mon jeune monsieur, comraença-t-il, je n'ai pas l'avantage de vous connaître»

mais je me permettrai de vous faire remarquer que nous causons entre nous, et qu'il est peu poli de se jeter dans une conversation où l'on n'a pas été prié... On ne vous apprend donc pas la civilité au collège ?

Cette question réjouit la galerie, qui éclata de rire, et Séverin, exaspéré, perdit le peu de sang-froid qu'il possédait.

— Je vous ai donné un démenti, répétat-il; si cela né suffit pas, je vous forcerai bien à me répondre autrement que par de sottes plaisanteries!

11 s'apprêtait à jeter sa chope à la tête de Peyrehorade, mais celui-ci avait déjà prévu le coup. Sa main s'abattit sur le poignet de Séverin, qui fut obligé de reposer le verre sur la table.

— Là, là.,., calmez-vous, mon garçon,

reprit-U toujours gouailleur, buvez votre bière, cela vous rafraichira..., et remerciez-moi de vous avoir arrêté à temps I ... Je serais désolé de cbagriner M"* votre mère en la privîmt d'un jeune coq qui donne de si belles espérances!...

Le bruit de cette altercation avait groupé autour des deux tables les clients épars dans le café. La figure altérée et rageuse du ûls de l'agenl-voyer, ses vains efforts pour se dégager de l'étreinte du journaliste, la froideur goguenarde de ce dernier, mettaient une bruyante gaieté parmi le groupe des curieux, et Marius Peyrehorade, voyant qu'il avait les rieurs de son côté, redoublait de verve railleuse.

— Misérable! balbutiait Séverin d'une voix étranglée par la fureur, vous me rendrez raison !

— Je vous rendrai d'abord votre bon sens, que vous me semblez avoir égaré, repartit l'autre; un duel?... Vous vous mo-

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quez ! ... On ne se bat pas avec des bambins de votre âge... On leur lave la tête et on les ramène par l'oreille à leur professeur... II n'y a plus d'enfants, ma parole!... En voici un qui sort à peine des jupes de sa mère et qui veut déjà aller sur le terrain !... Trop tôt, mon petit, trop tôt!... Hé bien, hé bien! qu'est-ce qui vous prend?...

Séverin venait de forcer Marins à lâcher prise, et il se jetait sur lui, quand il fut de nouveau arrêté dans son élan, — mais cette fois par le patron du café, un grand gaillard barbu et robuste, qui l'empoigna par le bras et l'entraîna vivement hors du cercle des rieurs.

— Je ne veux pas d'esclandre chez moi, signifia-t-il au jeune Malapert; sortez, mon camarade, et que je ne vous y reprenne plus !

Tandis qu'il emmenait Séverin, qui étouffait de colère, un incident grotesque vint mettre le comble à la confusion du malheu-

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reux secrétaire. Le garçon qui l'avait servi s'approcha d'un air insolent et obséquieux, et dit tout haut :

— Pardon, monsieur n'a pas payé sa canette?

Séverin, éperdu, fouillait ses poches et, dans son désarroi, ne trouvait plus son porte -monnaie. Pendant ce temps, il entendait Peyrehorade crier avec son accent méridional ;

— Laissez donc, Gélestin ! ... Je veux avoir le plaisir d'offrir à cet excellent jeune homme Ja canette dont il voulait arroser ma redingote. ...Vous porterez la bière à mon compte I

Les rires redoublèrent. Au même moment, le patron ouvrit la porte, poussa dehors son malencontreux client et le déposa sans plus de cérémonie dans le couloir enténébré.

Séverin, abasourdi, trébucha lourdement dans l'obscurité et fut forcé de s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber. Il était dans un état à faire pitié. La colère le suffoquait, le sentiment de son humiliation lui arrachait des larmes. Il s'enfonça dans une encoignure formée par l'une des portes de la salle de spectacle et pleura convulsivement.

A force de couler, ces pièurs silencieux détendirent ses nerfs, et une accalmie relative lui permit de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Il était toujours aussi douloureusement désespéré, mais il réfléchissait avec plus de suite au lamentable échec de ses projets, et une cruelle clarté commençait à pénétrer dans son cerveau. — Voilà

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donc à quoi devaient aboutir ses chevaleresques intentions? A une querelle de café où il avait joué un rôle ridicule !... Il était parti en guerre comme un nouveau Cid, promettant à M"" de Grandclos de ne reparaître devant elle qu'après l'avoir débarrassée de Peyrehorade, et il revenait, piteux comme don Quichotte moulu de coups par les muletiers. Dès le lendemain matin, cette scène navrante, qui avait eu une vingtaine de témoins, serait connue de toute la ville; — et la femme à laquelle il rêvait de sacrifier sa vie, la Cécile adorée qui, en ce moment même, se consumait d'inquiétude, apprendrait le triomphe de son ennemi en même temps que la déshonorante humiliation de son maladroit défenseur!... Oui, demain, cette histoire courrait les rues; on la commenterait dans les bureaux de la préfecture, et Simon Malapert l'apprendrait à son petit lever... Séverin se représenta la colère blanche de son père; il lui sembla entendre

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L'AUOUREUX DE LA PRËFËTE. 163

les réflexions de Nivard et de Péciioin ; il se vit renvoyé par le préfet et chassé de la maison patemelte... Mais cette conséquence presque fatale de son équipée le touchait moins que les tourments de Cécile. Que pesaient ses ennuis personnels en comparaison des malheurs qui allaient fondre sur M"»" de Grandclos? Sa passion lui ôtait le loisir de s'apitoyer sur son propre sort; c'était du salut de Cécile qu'il se préoccupait avant tout... Elle possédait souverainement sa pensée et son cœur; s'il la perdait, tout était fini pour lui ; la vie n'avait plus ni ntérêt ni saveur. Plus il songeait à son échec honteux, plus il se convainquait de l'impossibilité de survivre à un aussi complet désastre.

Alors l'idée de disparaître germa insensiblement dans son cei-veau. Il envisageait la mort sans terreur; il l'eût acceptée avec une sorte de douceur voluptueuse, tant elle lui semblait préférable au déshonneur et au

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ridicule. Après cette faillite ignominieuse à tous ses engagements, le suicide lui apparaissait comme une porte commodément aménagée pour fuir les désappointements et les misères d'une vie désormais décolorée et vide. — Le poème de sa jeunesse était fini ; ses rêves d'amour allaient s'évanouir et se perdre avec M°" de Grandclos. — La préfète lui avait avoué ce matin qu'elle serait forcée de quitter Juvigny, si Peyrehorade avait le temps de répandre ses calomnies ; — et, une fois Cécile partie, peu importait à Séverin de vivre dans une ville devenue odieuse, d'y végéter, condamné à quelque obscure besogne de gratte- papier plus odieuse encore. Non, mieux valait mourir ! . . .

Tandis que, dans la nuit du couloir, il méditait ces résolutions funèbres, il fut soudain illuminé par une nouvelle idée qui lui sembla très judicieuse. — Puisqu'il était décidé à mourir, pourquoi ne s'arrange-

ratt-il pas pour que sa mort fût du moins utile à la femme qu'il aimait?... Pourquoi, avant de disparaître lui-même, ne tuerait-il pas Peyrehorade?... Il en avait le droit : le journaliste, après l'avoir mortellement offensé, avait refusé de se battre. C'était d'ailleurs un être pervers et dangereux; en se vengeant, Séverin rendrait à Cécile le repos et la sécurité, et du même coup débarrasserait la société d'un malhonnête homme. — Lentement alors, avec une froide exaltation, il calcula comment il s'y prendrait pour accomplir cet acte de justice : — il attendrait le journaliste à sa sortie du café et ne le quitterait plus. Il savait que Peyrehorade habitait une maison située au bord du canal, dans un quartier peu fréquenté. La nuit était obscure; il aborderait son ennemi dans l'allée déserte qui longe ce cours d'eau ; il exigerait de nouveau une satisfaction, et, si elle lui était refusée, il sauterait à la goi^e de son insulteur, le pousserait dans la ri-

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vière et s'y jetterait avec lui. — Une seule éventualité était à craindre : Peyrehorade pouvait être armé ; il se défendrait, et Séverin n'avait pas même eu la précaution de se munir d'une canne. — Tourmenté par cette difficulté, le jeune homme plongeait désespérément ses mains dans la poche de sa jaquette. Tout à coup il y sentit un objet dur et lourd ; c'était le massif passe-partout que Claudette lui avait confié, afin qu'il put rentrer sans réveiller toute la maison. Il saisit la clef, la mania el s'assura qu'elle pourrait au besoin devenir dans sa main une arme sérieuse.

Une fois cette dernière question résolue, il attendit anxieusement l'heure où Peyrehorade se déciderait à quitter le café. Son cœur battait chaque fois que la porte s'ouvrait, poussée par un consommateur, et chaque fois il était déçu. Enfin, vers onze heures, il vit la silhouette du journaliste se détacher sur te fond lumineux du vitrage.

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Marius sortit en compagnie de trois ou quatre jeunes gens; en longeant le mur, il effleura presque le vêtement de Séverin.

Une. fois sous la voûte, ses compagnons lui souhaitèrent gaiement te bonsoir, et chacun tira de son côté. — Alors le jeune Malapert se glissa hors de sa cachette, gagna rapidement te seuil du théâtre et arriva dans la rue assez à temps pour apercevoir, sur le trottoir opposé, Peyrehorade qui cheminait en faisant sonner sa canne sur les pavés.

Le journaliste semblait pressé d'aller retrouver son lit; il marchait vite et prenait les voies les plus courtes. Séverin le suivait à distance, amortissant avec précaution le bruit de son pas et se dissimulant dans l'ombre plus opaque projetée par les façades que te gaz n'éclairait point. — De temps à autre, le Méridional sifllotait machinalement un air de son pays, tandis que, derrière lui, Séverin, pour s'entretenir dans ses résolutions, se rappelait la scène du café ou évo-

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168 L'AMOUREUX UE Lk PRËFÈTE.

quail l'ensorcelante figure de M"" de Grandclos, Parfois il perdait de vue Marias au tournant des rues, et il hâtait le pas jusqu'à ce qu'il retrouvât devant lui la silhouette courte et svelte de son ennemi. Puis, fiévreusement, il se répétait comme un refi-ain rageur ; « J'aurai sa vie ou il aura la mienne ! b Enfin ils atteignirent la solitaire rue des Saules, bordée d'un seul côté par quelques maisons isolées, et de l'autre par les berges du canal, plantées de platanes trapus. A cet endroit, l'eau, resserrée dans une sorte de bief, court profonde et rapide vers une filature, dont; elle fait mouvoir tout le jour, et souvent une partie de ,Ia nuit, les roues et les turbines, ta rue était absolument déserte; quelques lumières seulement rougeoyaient aux vitres de l'usine et,, çà et là, derrière les persiennes des maisons. Arrivé en face de son logis, Peyrehorade s'arrêta pour allumer une cigarette, et Séverin en profita pour se rapprocher de son advei^ire. — Le moment

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était venu ; il serra son passe-partout dans sa main droite et surgit tout d'uQ coup de l'ombre, à côté du journaliste. Ce dernier, qui ne s'attendait guère à cette apparition, fit brusquement un écart qui le porta près de la bei^e.

■— ■ Deux motsi dit Séverin d'une voix sourde ; vous m'avez injurié tout à l'heure et vous avez cru en être quitte en me chassant du café... Vous vous êtes trompé, et nous allons nous battre.

Marius s'était vite remis de son alerte ; il brandit sa canne et, riant au nez de son interlocuteur :

— Encore vous?... Parlez au singulier, mon petit!... Je vais voits battre, si vous ne me flanquez pas la paix... Je vous le répète : je ne vais sur le terrain que lorsque j'ai un homme devant moi, et non un moucheron de vôtre espèce !

— Lâche! grommela Séverin exaspéré, je te forcerai bien à le défendre !

Il s'était campé devant lui et lui barrait le passage. L'autre recula d'un pas et leva sa canne; mais au moment où il croyait frapper Séverin, celui-ci bondit de côté, lança contre Marias son poing armé du passe-partout, l'atteignit en pleine poitrine et le fit rouler dans le canal.

Peyrehorade tomba sans même pouvoir - jeter un cri. II se débattit un instant dans l'eau tourbillonnante; mais, soit qu'il ne sût pas nager, soit que la violence du coup eût paralysé ses mouvements, il fut entraîné et disparut.

Pendant quelques secondes, Séverin demeura abasourdi de cette brusque réalisation de la vengeance qu'il avait si longuement préméditée; puis, quand il se fut rendu compte de ce qui venait de se passer, une douloureuse secousse intérieure l' ébranla de la nuque aux talons. Tout ce qu'il y avait eu lui de tendre et de généreux se révolta à la pensée qu'il tiAùi être cause de la mort d'un

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homme. — Le courant emporterait certainement Peyrehorade sous les roues de l'usine et il y resterait... Et c'était lui, Séverin, qui venait de commettre cet assassinat?... Il se fit horreur et, affolé, ne songeant plus qu'à sauver le malheureux qui se noyait, il courut sur les bords du canal en criant à plusieurs reprises d'une voix désespérée : a Au secours! > Puis, cédant à une impulsion quasi instinctive, sans réfléchir au danger, il se jeta dans le courant à la place où il avait vu couler Marius Peyrehorade.

Les appels vociférés par le jeune Malapert avaient été entendus. Des fenêtres s'ouvraient, des lumières apparaissaient aux portes; les ouvriers qui veillaient dans l'usine accouraient sur la bei^e et, à l'aide de longues perches, essayaient de ramener vers le bord Séverin, qui avait plongé inutilement à la recherche de sa victime et dont les forces s'épuisaient.

En quelques minutes, l'obscure et soli-

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taire rue des Saules se trouva éclairée par la vacillante lueur des falots, et peuplée d'une foule de curieux qui s'interpellaient bruyamment...

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— ; Eh bien ! en voilà du nouveau ! s'écria , le lendemain matin, Aristide Péchoin, en entrant comme un coup de vent dans le bureau de la première division ; quelle aventure, messieui-s, quelle aventure!

— Monsieur Péchoin, interrompit Nivard d'un ton rogue, je vous ferai remarquer, primo, qu'il est neuf heures et, secundo, que vous gardez incongrûment le chapeau sur la tête. . . De ce que vous donnez l'exemple d'une regrettable inexactitude, ce n'est pas une raison pour être iiTespectueus envers vos supérieurs...

— Pardon, messieurs, bredouilla l'expéditionnaire en se découvrant, je suis tellement ahuri!... Ce qui m'a retardé, c'est que

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j'ai assisté à la recherche et à la levée du corps...

— Quel corps? demanda l'oncle Blouet, dont la tête émergea d'une pile de dossiers.

— Mais vous ne savezdonc rien delamys-, térieuse affaire de celte nuit? s'exclama Aristide; je parle du corps de M. Peyrehorade, le rédacteur du Mémorial de l'Est... La justice a fait détourner l'eau du canal, et on a repêché ce matin le cadavre sous les roues de la filature... Je l'ai vu; il était horriblement défiguré et déjà vert... Ça m'a coupé la digestion de mon premier déjeuner et j'en ai l'estomac retourné.

— Comment, Peyrehorade s'est noyé I s'exclama à son tour Léchaudel en respirant délicatement le parfum d'une rose cueillie dans son jardin.

— Il s'est noyé ou on l'a noyé, reprit confidentiellement Péchoin; la chose est fort louche... Il parait qu'il s'était querellé hier soir au café de la Comédie avec notre collègue

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Séverin Malapert... La discussion s'est continuée sur le bord du canal, et tout d'un coup CD a entendu Vamoureux de la préfète qui appelait au secours. Les gens de l'usine ont trouvé Séverin qui barbotait dans l'eau, mais Peyrehorade avait déjà disparu.

— J'ai toujours prédit que ce jeune Malapert finirait mal ! déclara Nivard d'un ton solennel ; voilà le fruit des mauvaises lectures !

— A vous entendre, objecta Léchaudel, on croirait qu'il a tué le journaliste, tandis que, d'après le récit de Péchoin, il est clair qu'il a été attaqué, puisque c'est lui qui a appelé au secours... Vous avez trop d'imagination, monsieur Nivard, il faudra soigner ça !... Et sait-on, au moins, comment va le jeune homme?

— On l'a ramené chez lui plus mort que vif, répondit Péchoin, et on ignore encore s'il en reviendra!

Vers deux heures du matin, en effet, des

ouvriers de l'usine avaient transporté Séverin h la viDe haute et l'avaient déposé entre lés mains de Claudette éplorée. Un médecin, appelé en hâte, constata les premiers symptômes d'une fièvre cérébrale, et déclara qu'avant un mois il ne pourrait se prononcer sur l'issue de la maladie.

Pendant ce temps, l'aventure du jeune secrétaire et lamort dramatiquedePeyrehorade défrayaient les conversations de la ville. La justice avait commencé une enquête, mais, comme les faits qui avaienlprécédé la noyade du journaliste restaient mystérieux, comme on ne pouvait interroger Séverin, chez lequel un sommeil comateux alternait avec des accès de délire, les magistrats n'aboutissaient àaucuneconclusion. Le préfet, auquel M''^ de Grandclos s'était décidée à confier ce qui s'était passé entre elle et Peyrehorade, réussit h étouffer l'affaire, et Cécile put enfin respirer. — Dans la ville, une seule personne était encore en possession de son secret :

Séverin Malapert, et, pour le moment, une indiscrétion du pauvre enfant n'était guère à craindre. M"' de Grandclos, que la disparition du danger et la certitude de n'être plus troublée dans sa sécurité prédisposaient à une sentimentalité tendre, avait le cœur maternellement ému en songeant au dévouement passionné de son sauveur. Si elle eût écouté son premier mouvement, elle aurait été s'asseoir au chevet de Séverin pour lui prouver sa reconnaissance ; mais elle avait h compter avec l'opinion publique, qui glosait déjà sur les platoniques amours du jeune Malapert, et, d'ailleurs, le décoram permettait difïicilement à une préfète d'aller soigner un des employés deson mari; c'eût étéconfesser presque ouvertement l'intérêt qu'elle prenait au mystérieux drame de la rue des Saules. Elle mit donc une sourdine à ses sentiments charitables, et se contenta d'envoyer chaque jour un domestique s'informer de l'état du malade.

tn L'AMOUREUX DE U PRÉFËTE.

Séverin resta pendant trois semaines entre la vie et la mort, puis la fièvre commença à décroître, et, au bout de trois autres semaines, il entra en convalescence. Sa première pensée, lorsqu'il retrouva sa lucidité, fut pour Cécile de Grandclos. Il éprouvait une joie indicible à songer qu'elle était maintenant délivrée de ses tourments. Sa mère lui avait appris que la préfète s'informait chaque jour de sa santé, et il la trouvait magnaQime de vouloir bien penser assidûment à lui. Il lui tardait d'être assez fort pour descendre à la ville basse et faireàCécileune première visite dans le kiosque où il était tombé à ses genoux. Malheureusement sa convalescence était lente. Son corps amaigri n'avait plus de force ; ses jambes pouvaient à peine le porter; quand il était resté levé pendant une heure, les idées flottaient dans son cerveau vide, sa tête tournait, et il était obligé de se recoucher.

Un soir de septembre, il avait lutté coura-

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geusement contre la fatigue, et il était demeuré debout jusqu'à cinq heures; puis, abattu par ce grand effort, il s'était recouché et sommeillait, tandis qu'un rayon de soleil pénétrait par la fenôtre ouverte de sa petite chambre. Tout k coup, dans son demi-sommeil, il lui sembla entendre le bruissement soyeux d'une robe, et, en même temps, son odorat, dont la maladie avait développé la sensibilité, perçut un délicat et pénétrant parfum de femme. — Comme il entr'ouvrait les yeux, une main fraîche et veloutée se posa sur son front, évoquant le délicieux souvenir d'une caresse semblable, déjà une fois savourée.

— Comment allez-vous, monsieur Séverin ? murmura une voix bien connue.

Il crut d'abord être de nouveau le jouet d'une des hallucinations que lui donnait la fièvre. Il ouvrit les yeux tout à fait et vit dans un rayon de soleil, qui l'enveloppait comme

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d'une auréole, la belle Cécile de Grandclos.

— Oh ! madame ! s'éciia-t-il, ébloui.

— Chut 1 reprit-elle, ne vous agitez pas...

Votre mère, qui vous croyait encore levé, m'a permis de monter un instant.

— Que vous êtes bonne! dit-il en la contemplant avec un regard extasié.

— Il y a longtemps, continua-t-elle, que je voulais venir vous remercier de ce que vous avez fait pour moi... Je vous en suis profondément reconnaissante et je compte vous le prouver un jour. Dépêchez-vous de vous guérir.

— Je me sens déjà plus fort, s'exclamat-il, maintenant que je vous ai revue!

— Soyez prudent... et discret, poursuivitelle, je pars pour un voyage de quelques semaines et j'espère à mon retour vous trouver sur pied... En attendant, je ne vous oublierai pas... Adieu!

Elle se pencha vers lui, le baisa tendrement sur le front, et, avant qu'il fût revenu

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de la béatitude voluptueuse où cette caresse l'avait plongé, Cécile s'était évanouie comme une apparition.

Elle ne reparut plus à Juvigny. Pendant qu'elle était à Paris, M. de Grandclos fut appelé à une préfecture plus importante dans une ville du Nord ; toutefois elle tint sa promesse et Séverin ne fut pas oublié. — Un an après le coup d'Élat de décembre, le jeune Malapei't, qui venait d'atteindre sa majorité, fut nommé d'emblée à une perception très lucrative dans un gros bourg des environs de Loches. Il voulut d'abord refuser cet avancement inespéré, dû à la protection de M"" de Grandclos. Cette façon dont la belle Cécile* entendait lui prouver sa reconnaissance l'humiliait et le désespérait. Il ne céda que devant la colère indignée de Simon Malapert et sur les prières instantes de Claudette. — Un matin de janvier, il partit tris-

tement de Juvigny et alla s'installer à MontvésoT. — C'était, à celte époque, un ti-ou de village perdu au fond des bois, n'ayant que des communications très difficiles avec le ehef-lieu et dépourvu de toutes ressources intellectuelles. La perception était bonne et ne donnait pas beaucoup de besogne ; mais dans ce milieu sauvage et inintelligent, peuplé de chasseurs et de cultivateurs, Séverin se sentît voué à l'ennui et à k nostalgie.

Pendant les premières années, il se résigna à son sort. Il conservait vaguement L'espoir de recevoir quelque nouvelle de M"" de Grandclos; il ne pouvait s'accoutumer à l'idée qu'elle l'avait oublié. Mais elle ne lui écrivit jamais et ne parut plus s'occuper de lui. Sa reconnaissance s'était bornée S le faire nommer h Montrésor, et elle croyait sans doute avoir suffisamment récompensé lé dévouement de son sauveur, en le pourvoyant d'un emploi qu'on obtient rare-

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ment à ]'âge de Séverin. — L'administration fit du reste expier au jeune Malapert cette nomination, que les vieux employés qualifiaient de scandaleuse. On le laissa moisir k Montrésor; il eut beau demander de l'avancement, le ministère resta sourd, el SéveriH comprit qu'il était condamné à vieillir dans ce pays perdu. — Parfois, en lisant un journal, il voyait le nom de la « belle M"'' de Grandclos i» dans les chroniques mondaines où l'on racontait les bals des Tuileries ou de l'Hôtel de Ville. M. de Grandclos avait été nommé secrétaire général d'un des principaux ministères, et Cécile figurait parmi les femmes à la mode du second empire. Chaque fois que ce nom lui tombait sous les yeux, il rougissait, son cœur se serrait et il en avait pour tout un jour à rêvasser mélancoliquement...

Il ne s'occupait plus de littérature; la lecture de ses auteurs favoris ne l'intéressa plus ; un amer découragement pesait sur son

18i L'AMOUREUX DE LA PRÉFÈTE.

âme, et il en venait à regretter de n'être point resté au fond du canal des Saules en compagnie de Peyreborade- — Du moins il serait mort avec ses illusions ; il n'aurait pas connu le triste envers des passions humaines; il n'aurait pas assisté à la chute des ailes de ses idéales chimères... Peu à peu, sous l'influence traîtresse de l'air épais et du climat endormeur de la Touraine, il s'acoquina à son existence mesquinement bour> geoise. Il expédiait machinalement sa besogne quotidienne, se complaisait en des repas plantureux, se livrait à de longues et lourdes siestes pendant l'après-midi , et prenait de l'embonpoint. Il s'était mis à fréquenter le cercle où se réunissaient les chasseurs de l'endroit, et il s'y abrutissait dans d'interminables parties de rams.

Ainsi les années se succédèrent, oisives, ennuyées, monotones. L'âge venait, les che- , veux noirs de Séverin grisonnaient, son imagination se stérilisait et son esprit, autrefois

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. L'AMOUREUX DE LA. PRgPËTE. 185

si vif, s'atrophiait. Il n'entendait plus parler de M™' de Grandclos et il ne s'en attristait plus; l'image de la belle Cécile, quand elle se présentait à sa mémoire, ne lui rappelait que d'ironiques déconvenues et un don quichottisme, qui maintenant lui paraissait ridicule et niais. Il était devenu casanier et ne se souciait même plus de retourner à Juvigny. Il ne lui restait de ses aventures de jeunesse qu'un violent dégoût des femmes, aussi avait-il énergiquement refusé de se marier.

Maintenant il est vieux, il a pris sa retraite, et, encore que rien ne le retienne plus en Tburaine, il n'a pas quitté Montrésor, où il continue le même train de vie insipide et inutile. Parfois, lorsqu'il se regarde dans un miroir, et qu'il voit se refléter dans la glace cette figure ridée et vieillotte, ce dos voûté, ces yeux ternes et ces lèvres chagrines, il a peine lui-même à reconnaître dans ce personnage desséché et dé-

186 L'AMOUREUX DE U PRËFËTE.

crépit le Séverin d'autrefois; — le svelte jouvenceau exalté, tendre et romanesque, qui marchait d'un pas si allègre sous les acacias en fleurs de la rue du Balle, et qu'on avait surnommé à Juvigny c l'amoureux de la préfète ».

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Depuis quelques jours, l'automne a décidément succédé à l'été; non pas seulement sur le calendrier, mais en fait, il a pris possession du domaine de l'air et de la terre. Comme l'été de cette année a été pluvieux, froid et maussade, et comme, en revanche, le ciel de septembre s'est montré radieux et clément, la transition a été moins brusque et, par ces belles après-midi ensoleillées, on peut encore se croire en plein mois d'août.

Néanmoins, à certains signes, on sent l'approche de l'arrière-saison.

Les contours des montagnes se dessinent moins nettement sur un ciel moins bleu ; la tombée du jour les velouté d'une fine vapeur grise ; au flanc des goi^es, des buées mon-

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188 IMPRESSIONS D'AtJTOMNE.

teiit et flottent en blanches écharpes de gaze autour des sommets; çà et là, sur les pentes boisées, des teintes dorées ou rousses comniencent à tacher les massirs des châtaigniers et des hêtres; l'air plus léger a une sonorité toute spéciale, on y entend plus distinctement et plus mélodieusement les claquements des fouets, les aboiements des chiens de chasse, les bruissements de faux des coupeurs de regain, et aussi le chant discret des oiseaux de passage, ces précurseurs de la morte-saison. Grives, rouges-gorges, mésanges ont fait leur apparition dans les vignes et dans lés vergers. Les petites mouettes . blanches se montrent également sur le lac, . dont elles effleurent l'eau bleue avec leurs ailes tournoyantes.

Au crépuscule, cette musique voilée des oiseaux de l'automne s'harmonise délicatement avec les vapeurs transparentes qui glissent sur les sommets, avec la lueur des feux d'herbes qu'on allume dans les champs

et dont la fumée monte, bleue et verticale, dans l'aiî'très calme.

L'automne a un charme alanguissant d'une peiTersité douce et singulièrement troublante ; — l'attrait équivoque des beautés déjà mûres, des fêles qui vont finir, des civilisations raffinées et décadentes. Tout en elle est à la fois délicieux et inquiétant : — l'ardente coloration des sèves épuisées, la douceur fondante de l'air, l'opulente maturité des fruits qui ne tiennent déjà plus à la branche et tout à l'heure vont tomber avec un bruit mat sur le sol dépouillé, la senteur capiteuse des feuillages jaunissants et des herbes marcescentes. On jouit avidement de ces brèves et exquises journées de soleil, on s'emplit les yeux de cette fêle de couleurs, on respire avec délices cet air imprégné de subtiles et pénétrantes odeurs, mais ces

ISO IMPRESSIONS D'AUTOMNE,

hâtivesjouissances sont mêléesd'une arrièrepensée de déclin, — douce encore en son intime mélancolie.

L'automne avec ses trompeuses apparences, son éclat menteur et ses grâces maladives, pervertit les sensations et amollit les volontés. C'est la saison préférée des organisations nerveuses, romanesques ou débilitées qui, comme elle, sont déséquilibrées et à la merci d'une brusque variation atmosphélique. C'est en automne surtout que le carpe diem des anciens est un précepte bon à mettre en pratique. Même au milieu des plus belles journées, on a le sentiment que le lendemain n'est pas assuré, que la moindre pluie d'orage peut terminer brutalement cette dernière fête de l'année, noyer toutes ses couleure dans la brume et poudrer de givre les feuilles tombantes ; aussi savouret-on avec une joie inquiète, avec une volupté intense, ces jours de grâce dont le nombre incertain est mystérieusement compté.

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A la lumière caressante de ces soleils d'arrière-saison, toute la population rustique est dehors. Elle se hâte de ramasser et d'engranger les dernières récoltes : avoines, pommes de terre, noix et châtaignes. Cela donne à la campagne un renouveau d'animation joyeuse. L'air retentit d'appels sonores; on bat les noyers à coups de gaules, on emplit les sillons de pommes de teire fraichement déterrées; l'odeur de la glèbe remuée se mêle à la senteur embaumée des regains récemment coupés. Dans les prés tondus à ras, les vaches nouvellement descendues de la montagne paissent tranquillement, et sur la verte ondulation de la prairie on voit se mouvoir avec lenteur leurs robes brunes ou fauves. De larges bateaux plats, chargés de foin, glissent sur l'eau bleue et Hsse du lac, où leur masse noire semble voguer de con-

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serve avec le reflet des nuages blancs qui

passent.

Du matin au crépuscule, tout ce paysage aux teintes chaudes, aux eaux claires, aux vignes empourprées, s'emplit d'un bruissement d'insectes et d'un bourdonnement de voix humaines. Le soir, quand les chars pleins d'herbe ou chargés de sacs de pommes de terre roulent en cahotant sur les routes pierreuses , l'agitation cesse peu à peu ; çà et là des lumières scintillent aux fenêtres, puis s'éteignent l'une après l'autre à mesure que la nuit avance. Bientôt tout le village est endormi ; mais, dans la campagne baignée par le clair de lune, une musiqup résonne encore, une musique composée de trilles cristallins et flùtés; c'est dans les vignes la chanson des rainettes, limpide et mélancolique accompagnement des nuits d'automne.

IMPRESSIO.NS D'AUTOMNE.

Cette saison des derniers soleils est une saison bénie pour les artistes et les gens de lettres qui vivent à la campagne. Les nuits sont fraîches et reposantes, les matins et les soirs sont délicieux. L'esprit, engourdi par les lourdes chaleurs de l'été, s'y réveille ; la pensée s'y mûrit et s'y colore comme les fruits pendus aux branches. Pendant ces tièdes journées, les conceptions se forment plus heureusement et l'exécution paraît plus facile. Les heures limpides de l'après-midi sont suggestives et les œuvres s'élaborent avec plus de patience et de sérénité. Le travail est si fécond qu'on voudrait ne plus quitter le milieu pacifique oiî on l'a commencé. On y prolongerait volontiers son séjoar, même après que les pluies d'octobre ont refroidi le ciel et après que les dernières feuilles sont tombées.

t9i IMPRESSIONS D'AUTOMNE.

On voit avec terreur les jours s'accourcir, et s'approcher le moment où la première neige vous chassera. On songe avec ennui qu'il faudra rouvrir ses malles, y empiler ses hardes, ses livres el ses manuscrits, puis reprendre le chemin de Paris où l'on retrouvera les agitations de la rue, les cris des vendeurs de journaux, le tapage des querelles politiques ou littéraires. Aussi on imite les paysans, on se hâte de faire sa récolte et de l'emmagasiner, afin que, là-bas, dans sa maison parisienne où le ciel est si enfermé, où l'horizon est borné par le mur de la maison voisine, on puisse au moins se consoler en respirant la rustique odeur des fruits qu'on a cueillis à la tranquille et chaude clarté des derniers soleils d'automne.

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Le docteur Save, son gendre Philippe et moi, nous faisions l'ouverture de la chasse au pied de la Dent de Lanfont, l'un de ces derniers matins de septembre. Au moment 01^ nous longions un petit bois de sapins et de vernes qui s'étend sur l'un des revers de la gorge, un oiseau assez gros se leva du milieu du fourré et rasa d'une aile bruyante les cimes des sapins rabougris. Le docteur le mil en joue et tira.

— Touché I s'écria-t-il triomphant, tandis que l'oiseau tombait lourdement sur l'herbe du pâtis.

Il courut ramasser son gibier.

— C'est une gelinotte, ajouta-t-il en revenant vers nous et en soufflant sur les plumes

brunes et grises du gallinacé ; elle est dodue et bien en point et nous la dégusterons dès demain... Puisque vous êtes ici, Philippe, reprit-il ironiquement en se tournant vers son gendre, elle n'aura pas le sort de. celle de l'an dernier.

— Celle de l'an dernier? répondit Philippe de l'air de quelqu'un qui ne comprend pas ; je vous avoue que je n'en ai aucun souvenir.

— Vraiment? Attendez ! je vais vous rafraîchir la mémoire... Asseyons-nous et je vous conterai l'histoire de ma gelinotte de l'an passé; elle vous prouvera, une fois de plus, qu'il y a fort loin de la coupe aux lèvres. . .

Nous nous étions assis en rond sur une pelouse épaisse et moussue, tandis qu'autour de nous les chiens, étendus de tout leur long, le museau sur les pattes, happaient machinalement des mouches imaginaires. L'endroit était parfaitement choisi pour faire une halte et écouter une histoire. Derrière nous,

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le petit bois de veraes allongeait son ombre Iégère,semée au moindre vent de taches ensoleillées. En face, les pentes presque k pic des pâturages remontaient brusquement jusqu'aux formidables dents rocbeuses du Lanfont, d'où tombait une ombre plus épaisse, d'un bleu noir. Tout au fond, la gorge, en se précipitant vers Bluffy, se rétrécissait en une verte coulée couverte de hauts sapins, où chantait d'une voix flûtée une source invisible. Sur les pâtis coupésçà et là degrandes gentianes jaunes, un profond silence planait, à peine interrompu par la lime aiguë de la mésange serrurière ou le sourd bruissement des sauterelles.

— Donc , reprit te docteur Save d'un ton légèrement gouailleur, l'an dernier, à pareille époque, je m'en revenais d'une de mes tournées professionnelles à travers les

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hameaux épars dans la montagne. En descendant .de Rovagny, je rencontrai un de mes clients, le père Jacquemet, coureur de bois et braconnier incorrigible. Du plus loin qu'il me vit, il me cria ;

— Monsieur le docteur, je viens justement tout droit du Vivier et j'y ai laissé quelque chose pour vous entre les mains de M"" Save.

— Quoi donc, père Jacquemel?

— Une gelinotte que j'ai tuée hier au Plan de l'Écureuil. . . Je sais que vous êtes friand de ce gibier-là, et je me suis dit en le ramassant : < Voilà de quoi faire un rôti pour M. Save. »

— Je remerciai chaudement le bonhomme. Il m'avait, en effet, pris par mon faible : j'aime la gelinotte, d'autant que c'est, chez nous, un gibier assez rare. Aussi, tout en continuant mes visites, je me pourléchais d'avance en songeant au dîner qui m'atten tendait. Je voyais ma gelinotte bardée

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de lard, .délicatement enveloppée de feuilles de vigne et rôtissant douillettement à un feu de bois. Je me la représentais déjà couchée dans un plat long, dorée à point, succulente, rebondie, exhalant un fumet savoureux, et je l'arrosais en imagination de quelques gouttes de jus de citron, afin de mieux développer l'arôme de cette chair fondante, finement imprégnée d'un léger parfum de bourgeon de sapin.

Tout en parlant, la physionomie gourmande du docteur s'allumait, ses yeux bleus pétillaient, et il passait sensuellement sa main sur ses lèvres humides.

— Cette perspective, continua-t-il , me faisait prendre en patience mes stations dans les hameaux de la montagne, le bavardage interminable des vieilles femmes, les cris des marmots que je médîcamentais. Tout à travers mes pansements, mes auscultations et mes ordonnances, je songeais en mon par-dedans : a: Tu auras une gelinotte à ton

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souper! B Et cela m'emplissait (Je bonne humeur et de mansuétude...

— Je revins très tard au logis , un peu moulu par les cahots de ma voiture, mais soutenu intérieurement par l'espoir affriolant de'cette gelinotte. Dès que la junient fut dételée et remisée en son écurie, après m'être déchaussé, lavé et enveloppé dans ma robe de chambre, j'entrai en chantonnant dans la salle à manger, oii le" couvert était déjà mis et où M"** Save m'attendait.

— Quel est le menu pour ce soir? demandai-je en prenant un petit air indifférent.

— Mon ami, répondit tranquillement M"" Save, nous avons le restant du gigot d'hier et des artichauts à l'huile et au vinaigre.

Je souris dédaigneusement, comme un homme qui sait à quoi s'en tenir et je repris :

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— Tout cela est bon comme entrée de jeu, ma chère amie. Mais le plat de résistance, le rôtil..

— Quel rôti?... Il n'y a point de rôti.

— Comment ! et la gélinolle?

— Quelle gelinotte? murmura ma femme enrougissanluntantinet, malgré son aplomb.

— Eh ! la gélinotteque le père Jacqueraet a apportée... Je l'ai rencontré ce matin et il m'a dit qu'il venait de te la remettre en mains propres.

— Ah ! répéta M"* Save d'un air distrait, la gelinotte!... En effet... je me souviens.

— Eh bien? m'écriai-je impatienté.

— Eh bien ! je l'ai envoyée à notre gendre... J'ai pensé qu'à Paris ce gibier est rare et cher, et je l'ai expédié aux enfants par le premier train...

— Je vous avoue, mon cher Philippe, que tout d'abord je donnai au diable les gendres trop aimés de leur belle-mère. J'étais furieux de m'être leurré tout le jour de cette géli-

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nolle... Mais enfin, après VOUS avoir maudit vingt-quatre heures, je vous ai pardonné...

Était-elle bonne? au moins...

— Beau-père, répondit gravement Philippe, je ne sais si elle était bonne ou mauvaise... Je vous jure mes grands dieux que je n'ai jamais lâté de votre gibier.

— Voilà qui est fort! s'exclama l'impétueux docteur. Voyons, je puis vous préciser la date... C'était le 8 septembre, jour de la Nativité!...

— Ni ce jour-là ni un autre je n'ai vu de gelinotte sur ma table... Demandez à ma femme!...

Comme le docteur brûlait d'éclaircir le mystère de la gelinotte, nous rentrâmes au Vivier. On n'attendait plus que nous pourle déjeuner. A peine Philippe eut-il déplié sa serviette qu'ilinterpella sa jeune femme :

— Marthe, le docteur a tué ce matin une gelinotte... Et, à ce propos, te souviens-tu que ta mère t'en ait expédié une Tan dernier?Es-lu sûre qu'elle nous soit parvenue?

— Je crois bien, qu'elle lui est parvenue ! , s'écria M"° Save; j'ai encore l'accusé de réception, et le docteur en a assez bougonné 1... Tu te rappelles, Marton, c'était le jour de la petite Notre-Dame?

— Oui, effectivement, je me rappelle, dit négligemment la jeune femme.

— Mais, repartit Philippe, nous ne l'avons pas mangée, cette gelinotte, et tu ne m'en as jamais parlé !

— Non, mon ami, je voulais faire une politesse au médecin qui a soigné baby, et je la lui ai envoyée aussitôt après l'avoir reçue...

— Enfin I soupira railleusement le docteur, celui-là était peut-être célibataire!... Espérons qu'il aura mangé la gelinotte!

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Arsène LaMustièreétaitpetit employé des contributions indirectesàSuzy-en-Laonnois.

De goûts modestes et d'humeur douce, il avait toutes les qualités humblement négatives qui font dire d'un homme : « C'est un bon et honnête garçon. »

Dans la fleur de ses vingt-huit ans, il s'amouracha de la fille d'un capitaine de gendarmerie retraité à Suzy et demanda sa main.

Il ne chercha pasà lui jeter de la poudre aux yeux et lui exposa tout candidement sa position ;

— Je n'ai, lui dît-il, d'autre fortune que mes appointements et d'autres espérances que l'avancement promis par l'administra-

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lion à tout employé laborieux et zélé; je possède bien quelque part, en Touraine, un oncte célibataire, qui a fait sa fortune dans le commerce des vins, mais il s'est brouillé avec mon père depuis des années et je n'ai rien à attendre de lui.

La fille de l'ancien gendarme était assez jolie, intelligente etambilieuse, mais, comme elle n'avait pas de dot et s'ennuyait ferme à Suzy, elle ne fît point la renchérie et consentit à épouser La Mustière.

Pendant les six premiers mois de leur mariage, ils furent placidement heureux.

Néanmoins la jeune femme eut bientôt compris qu'avec les maigres émoluments du mari de son choix elle risquait de passer piteusement le plus beau temps de sa vie à tirer le diable par la queue, et elle se creusa la tête pour trouver un moyen d'améliorer la situation. Tout d'un coup, elle songea à cet oncle riche et célibataire dont lui avait parlé Arsène, et, comme on approchait de la

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fin de l'année, elle demanda un soir à son mari :

— Connais-lu au moins l'adresse de ton oncle le richard?

— Oui, il demeure à Sainte-Julitte, dans l'arrondissement de Loches.

— El lu ne lui as jamais écrit ?

— Jamais, puisqu'il est brouillé avec mon père.

— Ce n'est pas une raison ; les enfants ne doivent pas épouser les querelles des parents . A ta place, je profiterais de l'approche du nouvel an pour lui annoncer notre mariage et prendre de ses nouvelles.

Après avoir poussé quelques timidesobjections, l'employé finit par se laisser persuader et écrivit une longue épîlre obséquieuse à l'oncle de Touraine. A la grande surprise du neveu, l'oncle La Muslière répondit dans la quinzaineen complimentant les jeunes époux, et en exprimant le désir de savoir s'ils avaient l'espoir de mettre bientôt au monde un gar-

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çon. A quoi l'on s'empressa de répliquer que M"" La Mustière était grosse; même, sur les conseils de cette dernière, on joignit à l'envoi de la lettre celui d'un pâté d'Amiens qui fut très bien reçu. La glace était rompue et, à partir de cette époque, on prit l'habitude de célébrer la fête et l'anniversaire de l'oncle de Touraine, en lui expédiant quelques produits du pays: jambon fumé ou cuissot de chevreuil.

La Mustière répondait par un grand merci et s'informait si l'époque de l'accoucbement était proche. Le terme de la grossesse arriva enfin; la jeune femme mit au monde une fille et l'oncle en fut avisé l'un des premiers. Par le retour du courrier, il écrivit à son neveu la lettre suivante :

« Une fille, c'est fort bien; mais, tu sais, dans mon pays les filles ne comptent pas...

C'est de la besogne à refaire, car il te faut un garçon pour que le nom des La Mustière ne lombe point en quenouille. Maintenant,

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écoute ce que j'ai à te proposer. — Je suis vieux, je suis célibataire, et seul comme un pauvre orphelin. J'ai besoin d'une société pour mes vieux jours et j'ai pensé à toi. Donne ta démission et viens demeurer chez moi avec ta femme. Si vous me soignez bien et si vous me donnez un garçon, à ma mort, je vous laisserai tout ce que je possède. Est-ce convenu ? En ce cas, faites vos paquets et arrivez le plus tôt possible, s

A la lecture de cette proposition inespérée, les époux LaMustière faillirent s'évanouir de joie. On se congratula; Arsène se démit de son emploi; on procéda en hâte au déménagement et on écrivit à l'oncle qu'on se mettait en route pour Sainte-Julitte.

Quand, à la descente du chemin de fer, le jeune ménage monta dans le courrier qui desservait Sainte-Julitte, Arsène accabla el

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conducteur de questions sur l'oncle La Mustière.

— M. La Mustière ! répondit l'homme en faisant claquer sa langue; il ne connaît pas sa fortune!... Toutes ces terres que vous voyez à droite et à gauche jusqu'au bourg, bois, étangs, prés et champs de blé, tout cela lui appartient, sans compter le château, dont les tourelles pointent là-bas, derrière les peupliers.

Les deux époux se regardaient avec des yeux ronds et l'eau leur venait à la bouche en entendant les explications du conducteur.

Devant l'avenue du château, le courrier s'arrêta et les voyageurs cheminèrent avec un religieux respect le longde l'allée de chênes, à l'extrémité de laquelle on apercevait le manoir solitairement perdu dans les arbres et entouré de douves pleines d'eau dormante.

Sojis le porche de la cour, ils furent reçus par l'oncle La Mustière. C'était un grand vieillard k la bouche chagrine, aux yeux

rusés et luisants, très sec, mais très vert encore malgré ses soixante-dix ans . Il embrassa son neveu et sa nièce, jeta à peine un coup d'oeil dédaigneux sur la petite fille endormie dans les bras de sa mère, et, en attendant le dîner, il promena sans pitié les voyageurs éreintés à travers le château et ses dépendances.

— Vous voyez, dit-il, c'est très vaste; je suis perdu là dedans; j'ai peu de domestiques, ne me souciant pas d'introduire chez moi des valets qui sont autant de chenilles paresseuses et dévorantes, mais je compte sur vous pour tenir tout en ordre. A vos âges, on est actif, et ma nièce, qui certainement est femme de ménage, aura, je l'espère, l'œil à tout... Maintenant, allons dîner!...

Au bout de deux mois de séjour à Sainte- Julitle, les jeunes La Mustière commcn-

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212 , SAINT-HICHEL.

cèrenl à s'apercevoir que la situation offerte parleur oncle n'était pas précisément une sinécure. Levienx La Mustière se servait de son neveu comme d'un régisseur et de sa nièce comme d'une femme de charge. Il était taquin, maniaque, quinteux et avare à rendre des points à Harpagon. L'examen mensuel du livre dedépenses donnait lieu àdes scènes violentes, dont lajeunefemmesortait malade. Elle n'avait jamais un sou dans sa poche et, à table, l'oncle, assis en face d'elle et sourd comme un mur, ne permettait pas qu'elle s'entretînt à voix basse avec son mari. Il fallait crier tout le temps et subir les sermonades du vieillard qui s'impatientait de ne point voir arriver le garçon désiré. Le soir, les jeunes gens remontaient harassés dans leur chambre; mais ils se consolaient et reprenaient courage, en regardant au clair de tune les prairies du domaine et les belles futaies onduleuses. Ils songeaient que l'oncle ne durerait pas très longtemps.

— C'était un temps d'épreuve à passer, puis après, celte grosse fortune leur appartiendrait tout entière. . .

Le bonhomme, à la vérité, donnait dans ia dévotion; le château était visité par des religieux du voisinage qui coulaient des regards avides sur les vignes du domaine et entretenaient longuement le vieillard des besoins de leur chapelle dédiée à saint Michel. Ces allées et venues inquiétaient un peu M"* La Mustière; mais son mari la rassurait;

— Le vieux, disait-il, tient trop à ses écus pour les prodiguer à ces frocards ; il les payera tout bonnement en belles paroles. Ne nous alarmons donc pas et tâchons de donner à l'oncle ce garçon qu'il désire et dont il fera sûrement son héritier... b

Pour arriver à contenter l'oncle La Mustière» la jeune femme était redevenue grosse ; malheureusement elle eut encore une fille, ce qui faillit amener une rupture entre le bonhomme et sa nièce. A, chaque repas, il lui

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iU SAINT-MICHEL,

reprochait comme un crime ces deux malheureuses filles qu'il traitaitde bouches inutiles et coûteuses.

— Allons, soupirait placidement Arsène, ii faudra mieux nous y prendreune autre fois.

L'héritage de l'oncle est assez beau pour que nous nous passions le luxe de recommencer!

Et ils recommencèrent. Encore une fdle, encore unescène violente du vieux maniaque.

A chaque nouvelle grossesse, M"" La Mustière était maintenant dans les transes; elle ne dormait plus ; Arsène lui-même maigris sait à vue d'œil. Ainsi s'écoulèrent huit années, les huit plus belles années de jeunesse de la pauvre femme.

Enfin, un beau jour, après plusieurs épreuves infructueuses, elle accoucha d'un garçon. Le vieux La Mustière voulut qu'il s'appelât Michel, en l'honneur du saint archange pour lequel il avait une dévotion particulière, et, le soir du baptême, il fêta si libéralement le nouveau-né, qu'il en eut

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une indigestion, s'alita et mourut la semaine d'après.

Les époux La Mustière respirèrent joyeusement. — Ouf!... Ils allaient pouvoir jouir de cette fortune si durement gagnée!... On enterra le vieil oncle en grande pompe, mais sans trop de chagrin, et dès le lendemain on se mit en devoir d'inventorier les richesses mobilières du défunt. Tandis que La Mustière et sa femme ouvraient les tiroirs et comptaient l'argenterie, ils furent soudain interrompus par l'entrée du prieur du couvent de Saint-Michel, escorté d'un notaire.

Ce dernier exhiba aux neveux ébaubis un acte en due forme, daté d'une époque antérieure à leur installation à Saintc-Julitte, par lequell'oncle, qui avait toujours honoré avec ferveur l'archange vainqueur du démon, donnaittous ses biens, meubleset immeubles

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au couvent de Saint-Michel, à coodition que l'argent comptant et les valeurs provenant de sa succession seraient employés àTédification d'une église dédiée au glorieux archange.

Le notaire lut également aux époux La Mustière un testament ainsi conçu :

« J'avais promis à mon neveu Arsène de lui laisser k mon décès tout ce que je posséderais. Je ne possède plus rien actuellement, sauf mes habits, linges et hardes, que je lui lègue enpleinepropriété. Je me recommande à ses prières. En outre, comme pendant leur séjour au château, mon neveu et ma nièce ont donné des preuves de sérieuses qualités domestiques et ménagères, je désire que M. le prieur les maintienne eux, et leur fils Michel, comme régisseurs du domaine. Ainsi soit-il ! »

Les époux La Mustière faillirent tomber à la renverse. Quoi ! c'était là le payement de huit années de servitude et de privations?...

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M°^ La Mustière criait au.vol et à l'iniquité ; Arsène s'arrachait les cheveux. Mais que faire? ils étaient sans ressources et à la tête de quatre enfants, dont trois filles. Ils se résignèrent à accepter de devenir les serviteurs des religieux de Saint-Michel. — Ils vivent encore aujourd'hui au château, tenant les comptes de l'ahhaye. Leurs filles sont entrées en religion; quant à Michel, héritier du nom, il s'est fait peintre et se venge, en décorant l'église de son saint patron de fresques abominablement impressionnistes.

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I) y a ici, autour du lac, une population nomade, fort pittoresque et originale : ce sont les mendiants. Essentiellement vagabonds, ils n'ont de racines dans aucun des villages riverains. Les habitants des bords du lac ou de la montagne d'Annecy, bien que fort pauvres, ne se livrent pas d'ordinaire à la mendicité. Us vivent chichement, travaillent peu ou prou, mais, si misérables qu'ils soient, ils mettent une sorte de point d'honneur à ne point demander aux portes.

Les besaciers dont je parle, au contraire, ont élevé la mendicité à la hauteur d'une profession. D'origine savoyarde ou piémontaise, ils sont reconnaissables à leur démarche traînante, à leur barbe de vieux

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fleuve, au sac de grosse toile qu'ils portent sur l'épaule et où ils emmagasinent des croûtons de pain et des débris de victuailles. Ils ont une tournure ti'ès caractéristique avec leur grand bâton, leurs pantalons en loques, leur habit-veste verdi ou tanné par les pluies , leur tête d'anciens modèles à l'expression k la fois papelarde et finaude.

Presque tous sont fort âgés; beaucoup ont des allures dévotieuses, égrènent des chapelets et marmonnent des lambeaux à'oremus.

Je soupçonne la plupart de ces mendiants patriarches d'avoir été jadis de vénérables ermites. Dans ce pays où il existe encore des confréries de pénitents, la profession d'ermite a dû être jadis en honneur. Ces étranges personnages, campés sur l'extrême lisière du monde clérical, — moines par la robe et laïques par les mœui-s, — vivaient grassement d'aumônes qu'ils recevaient en échange de leurs patenôtres. Les progrès de la civilisation et les sévérités de la discipline ecclé-

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siastique les ont peu à peu chassés de leur ermitage; mais, tout en abandonnanlle froc, ils sont restésmeDdiants,et, chose singulière, au milieu de cette population montagnarde, pauvre, dure à elle-même et parcimonieuse, ils sont toujours accueillis avec une particulière bienveillance. Ils récoltent à chaque porte une aumône et trouvent, à la nuitée, une botte de paille et un gUe dans les chalets et tes' granges.

D'où viennent-ils? oii vont-ils? On ne le sait guère et ils ne s'expliquent que vaguement sur leur domicile d'origine. Ils décrivent dans leur course nomade une courbe à l'orbite plus ou moins allongée et, pareils à des comètes, ils reviennent au bout d'un certain temps aux mêmes lieux où on les a déjà vus passer. Quelques-uns vous parlent parfois d'une maison qu'ils ont habitée il y a

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très longtemps ; la maison a été incendiée et, depuis cette époque lointaine, iïs errent le long des routes, sous la pluie, la neige ou le soleil. On prétend que certains d'entre eux se livrent h une iodustiie qui consiste à revendre à des fabricants de chapelure les croûtons de pain qu'ils- récoltent sur leiir route. De mauvaises langues les accusent aussi de n'avoir de la misère que les haillons et de se faire des économies assez rondes avecles aumônes qu'ils recueillent. Au fond, je crois qu'on exagère et qu'ils se bornent pour la plupart à vivoter au jour le jour. La vérité est qu'ils supportent très philosophiquement et souvent même assez joyeusement leur existence hasardeuse et vagabonde.

Beaucoup sont facétieux et sollicitent le passant avec une lueur goguenarde daas l'œil. L'un d'eux nous a arrêtés l'autre matin, au moment où nous descendions de voiture, et, nous tendant son feutre gras, nous a demandé avec un fort accent piémontais

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« quelque petite chose pour boire la goutte ». On lui a donné un sou qu'il a fait sauter dédaigneusement dans son chapeau, puis il a ajouté en riant :

— Il en faut deux pour la goutte !

Et comme notre cocher lui démontrait qu'on peut, même pour un sou, acheter un petit verre d'eau-de-vie, le besacier lui a répondu avec son sourire gouailleur au coin des lèvres :

— Tais-toi, coquin ! ne m'empêche pas de faire mon métier!

D'autres, mais en petit nombre, sont plus arrogants que gouailleurs. Une dame de mes amies en a rencontré un à sa porte, barbu, haillonneux, effronté,

Plus délabré que Job et pins Qer que Bragance, qui lui a demandé la charité. Elle lui a offert quatre sous.

— C'est peu, a murmuré le loqueteux en soupesant le billon d'un air méprisant.

Puis, se redressant avec fierté, il a ajouté :

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22i LES MENDIANTS DU LAC. •

— Vous ne savez pas à qui vous faites l'aumône?... Je suis l'un des fils de Victor- Emmanuel !

— Mon brave homme, a répliqué la dame, TOUS avez de si nombreux frères dans la montagne, qu'il faut que je garde un peu de monnaie pour les autres !

Tout différent était le mendiant que nous avons vu hier, au soleil couchant, sur le bord du lac. Il était assis sur un mètre de pierres, son havresac et son bâton à ses pieds, sa tète dans les mains. Quand nous sommes passés, il ne songeait même pas à nous demander l'aumône et c'est nous qui l'avons questionné, tant son attitude lassée et souffrante nous avait émus.

— J'ai fait un long chemin, répondit-il à nos interrogations, et je suis fatigué.

— Et oii allez-vous coucher?

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Il nous montra une grange abandonnée qui dressait à quelques pas de là son toit effondré, sous les noyers. .

— Làj dit-il ; il y a un peu de foin et j'y passerai la nuit.

— Vous ne craignez pas d'y prendre froid?

— Non, je suis habitué à dormir au grand air, et puis, quand j'y attraperais le coup de la mort, à mon âge, il faut s'attendre à partir un jour ou l'autre... J'ai septantedeux ans.

Nous lui donnâmes quelque argent. Ses yeux bleus se rallumèrent dans sa figure hâve. Il fit tinter les pièces blanches ;

— Ah ! reprit-il en nous remerciant, il y a longtemps que je n'en avais tant vu!... Je les garderai pour m'acheter une paire de souliers...

Nous l'engageâmes à passer à la maison, le lendemain à son réveil. Il fut exact et on lui fit boire du café chaud ; je lui demandai

OÙ il allait. II me montra du bout de son bâton la route blanche :

— Tout droit devant moi, jusqu'au delà d'Annecy.

Alors je lui offris un billet pour le bateau à vapeur qui le transporterait jusqu'à la ville sans fatigue; mais il refusa.

— Non, dit-il, ça ne me vaudrait rien...

Je connais sur la route quelques bonnes âmes qui me feront l'aumône; ce sont des pratiques que je perdrais en prenant le bateau... Je vais m'en aller tout doucement et je coucherai sur la paille à Annecy-le- Vieux.

Et, en effet, il s'éloigna clopin-clopant dans l'illumination rose du matin, avec sa besace sur l'épaule, tâtant longuement les cailloux de la route avant d'y poser ses vieux pieds alourdis...

Dois-je ajouter à ce défilé de quêteurs

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d'aumônes ce frère capucin que j'ai rencontré l'an dernier, à l'époque des vendanges?... 1] allait allègrement dans sa robe de bure, tête nue, jambes nues el portant au dos un grand bidon de fer-blanc. Il faisait la quête du vin pour son couvent, et, bien que la récolte fût médiocre, dans cbaque maison où l'on pressurait, on ne manquait pas de verser au fond du bidon quelques litres de vin nouveau. Aussi trottait-il gaiement, ce capucin à l'œil luisant, à la barbe noire et bien fournie ! Je vois encore sa silhouette brune et alerte se découper sur le bleu du lac qu'il côtoyait. Cela faisait un joli tableau de genre encadré dans le feuillage jauni des noyers et les pampres des vignes rougissantes. Bientôt le bidon fut plein jusqu'aux bords, et en regardant le moine fuir et se rapetisser sur la route blanche, je songeais involontairement aux vers de la Fontaine ;

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'éire siens.

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Léonce Desnoirels était fonctionnaire, fils et petit-fits de fonctionnaires. Les Desnoirels étaient honorables, mais peu rentes et possesseurs de cinq enfants. Aussi, dès la sortie du collège, firent-ils comprendre à leur aîné, Léonce, que la vie est une bataille où l'on se bat d'autant mieux qu'on a beaucoup de munitions dans sa giberne; ils ajoutèrent qu'avec de l'esprit, du savoir-faire et de la souplesse on arrive à tout, à condition d'écouter plutôt les conseils de sa raison que les mouvements de son cœur.

Cuirassé de ces sages principes et lesté d'un peu d'argent, Léonce entra dans une administration financière qui l'envoya débu-

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ter au food d'un chef-lieu de canton, en pleine solitude campagnarde.

Le changement d'existence lui parut d'abord un peu pénible ; mais il avait vingtdeux ans, le pays était agréable, l'emploi facile à gérer, l'auberge excellente. Il occupait ses loisirs à pêcher dans la petite rivière très poissonneuse qui serpentait parmi les prés voisins, à chasser dans les bois giboyeux qni s'étendaient aux enlours; de plus, l'hôtesse était jolie, bien en chair et fort aimable. Quand il rentrait le soir à l'auberge, il trouvait un bon diner, arrosé d'un vin du cru qui sentait la violette, et servi par une jolie personne dont les yeux et les lèvres souriaient d'une façon très affriolante. Cette hôtesse de vingt-cinq ans, mariée à un campagnard un peu sot et balourd, avait tout de suite senti une douceur de cœur pour Desnoirels. Elle goûtait fort la compagnie de ce beau garçon, à l'air distingué, à la langue dorée, qui avait des façons délicates de parler aux femmes

et s'habillait bien. Entre eux, prétendait-on dans le village, les choses avaient été fort loin, si loin que la famille de Léonce s'en était émue, et, craignant que cette amourette n'influât sur l'avenir de Desnoirels, avait demandé et obtenu pour lui un changement de résidence. Un matin, sur un ordre venu de l'administration centrale, Léonce avait dû s'arracher aux délices de cette Capoue rustique et faire de mélancoliques adieux à la sémillante hôtesse de la Rose d'Or.

Il en fut triste pendant quelques semaines, mais il avait déjà l'esprit trop pratique pour se laisser envahir par une mélancolie sentimentale. Élevé dans un monde de fonctionnaires, il était déjà hanté par des idées ambitieuseset songeait avant tout à l'avancement, ce point de mire de tout bon bureaucrate.

Peu à peu il oublia l'auberge de la Rose d'Or et De s'occupa plus que de son avenir. A la force du poignet, il gravit les échelons hiérarchiques, se montra souple et insinuant, fréquenta les antichambres ministérielles, fut appelé à Paris et se maria. Naturellement il fit un mariage riche. Il épousa une femme médiocrement belle, sèche de corps et d'esprit, qui lui apporta une grasse dot, agrémentée d'un lot de vertueuses et austères qualités.

Il ne mit pas longtemps à s'apercevoir que son épouse était mal tournée, d'humeur acariâtre et de santé chétive, mais quoi? on ne peut tout avoir, et il se consolait à demi de l'austérité ennuyeuse de son intérieur bourgeois, en touchant les revenus de la dot et en voyant tous les deux ans un avancement exceptionnel récompenser son zèle administratif. Son chagrin le plus réel était de n'avoir pu encore faire souche de petits Desnoirels, bien qu'il remplît consciencieu-

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semenl ses devoirs maritaux envers M"" Desnoirels, en quoi il montrait vraiment un louable courage. Enfin ses laborieux efforts furent couronnés de succès. Au bout de cinq années de mariage, M"* Desnoirels lui donna une fille, — une enfant malingre et laide comme sa mère. — Ce piteux résultat l'attrista fort et ne l'excita nullement à recommencer. Pour se distraire, il s'enfonça jusqu'au cou dans ses besognes bureaucnatiques. Et ainsi, des années se passèrent, monotones, languissantes et lamentablement mornes. Il était arrivé à une haute posiLion administrative, et ii y avait dixhuit ans environ qu'il avait quitté le bourg où l'auberge de la Rose d'Or balançait au vent son enseigne fleurie, quand te ministre le chargea d'une mission de confiance en province.

Le département où on l'envoyait était pré-

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cisément celui où il avait débuté. Aussi, dès qu'il eut achevé au chef-lieu le travail d'inspection qui lui avait été confié, fut-il pris d'un irrésistible désir de revisiter le village où il avait passé deux joyeuses années de jeunesse. — Ces deux années, embellies encore par l'éloignement, lui paraissaient en somme les meilleures de sa vie, maintenant qu'il avait doublé le cap de la quarantaine. — Un beau malin, il prit une voiture de louage et se fit conduire à Saint-Flovier (c'était le nom du bourg où fleurissait l'aubei^e de la Rose d'Or).

En route, et tout en reconnaissant des paysages jadis familiers, il se sentait devenir sentimental el il évoquait avec mélancolie ses lointains souvenii-s de célibataire. Il revoyait le bourg montueux, avec sa promenade bordée de tilleuls ; sa limpide et caillouteuse rivière, où les truites filaient comme des flèches à contre-courant; son auberge hospitalière, où des poules picoraientbruyam-

ment devant la porte large ouverte. — e L'auberge àTenseigne grinçante était-elle encore debout?... Et l'avenante hôtesse aux yeux épanouis, aux lèvres souriantes, élait-elle encore jolie?... » Depuis qu'il était parti de Saint-Flovier, il n'avait plus eu de ses nouvelles. En le quittant, elle lui avait avoué, dans un élan de tendresse confiante, qu'elle se croyait grosse, et lui, obéissant à un détestable mouvement d'égoïsme, craignant que cette grossesse n'amenât quelque complication préjudiciable à son avenir, n'avait nullement cherché à continuer par correspondance des relations qui pouvaient devenir dangereuses. — A mesure qu'il se rapprochait du bourg, il se reprochait amèrement cette indifférence égoïste; les années d'autrefois prenaient une couleur plus poétique, et il se reprenait quasiment de tendresse pour cette aimable hôtesse, la seule femme qui l'eût sincèrement et généreusement aimé.

— La voiture s'arrêta à l'extrémité du bourg.

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L'auberçe était toujours là, avec son enseigne enguirlandée de vigne et son escalier encombré de poules gloussantes. Sur le seuil, l'hôte, plus balourd et plus commun encore que jadis, fumait lentement sa pipe. Desnoirels se nomma et, après un efîbrt, l'hôte se rappela qu'il l'avait eu comme pensionnaire; il ne le reconnut pas, néanmoins ; il avait vu tant d'employés se succéder dans son aubei^e 1 Mais il appela sa femme et celle-ci rougit très fort en apercevant Léonce, tandis qu'une lueur humide passait dans ses yeux bleus.

— Eh quoi! c'est vous, monsieur Desnoirelsl dit-elle après avoir repris haleine. Que je suis aise de vous voir!... Vrai, vous n'êtes pas trop changé !

Elle était changée, elle; sa taille s'était épaissie, ses cheveux avaient grisonné et ses joues s'étaient couperosées, maïs elle conservait encore ses clairs yeux bleus et ses bonnes lèvres souriantes.

Vite, tandis qu'on installait Léonce dans la meilleure chambre, elle courut à ses fourneaux et prépara un déjeuner digne de l'hôte et de l'ami du temps passé.

Desnoirels déjeuna, comme autrefois, avec ' l'aubergiste, heureux de cette aubaine qui lui promettait un bon repas. L'hôtesse, sanglée dans un tablier blanc tout neuf, s'empressait autour d'eux, aidée par un jouvenceau de dix-huit ans, svelte, brun, de mine intelligente et presque distinguée. Et comme Desnoirels examinait ce joli gars avec une curiosité croissante, l'hôtesse dit avec un certain embarras dans la voix :

— Au fait, je ne vous ai pas présenté mon garçon... N'est-ce pas, qu'il a bonne mine ?

— Oui, murmura Desnoirels; je vous en fais mon compliment. Quel âge a-t-il?

— II aura dix-huit ans à la Saint-Michel,

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répondit l'hôte... C'est un bon enfant, qui ne nous donne que de ta satisfaction.

— Et vous n'avez eu que celui-là?

— ■■ Mon Dieu oui !■ soupira l'hôtesse en baissant les yeux.

Il y eut un long silence. Desnoirels regardait à la dérobée le jeune garçon qui continuait son service. Plus il le considérait, plus il constatait de nombreux traits de ressemblance entre lui-même et ce jouvenceau qui portait le nom de l'aubergiste.

« Dix-huit ans à la Saint-Michel! j>

Desnoirels avait quitté celte même année Saint'FIovier au mois d'avril. Son cœur battit plus violemment et il pâlit un peu. Il n'y avait guère de doule possible ; ce gars qui lui ressemblait était son enfant h lui.

Et il lui prenait un dépit amer à la pensée de sa fille légitime, la seule qu'il put avouer, si malingre et si laide, tandis que cet enfant de l'amour était beau, robuste et plein de sève !

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En même temps, un sourd mouvement de tendresse paternelle le poussait à s'approcher du jeune homme et à le serrer doucement dans ses bras. Mais quoi! il n'y fallait pas songer. Le père légal était là, dévorant des yeux son héritier, et d'ailleurs le garçon devait ignorer à jamais le secret de sa naissance illicite. Desnoirels se sentait envahi d'une tristesse profonde et souffrait violemment de la contrainte qu'il s'imposait. Son supplice se prolongea jusqu'à la nuit, car l'aubergiste, fier d'hébei^er un haut personnage, ne le quitta pas d'une semelle. Après le diner, it annonça qu'il repartirait dés le matin avec le courrier. — Ses heures étaient comptées et on l'attendait à Paris.

— Ëh bien, dit l'hôtesse en lui lançant un regard mouillé, le garçon ira vous éveiller au petit jour et vous conduira au courrier.

Les femmes ont, en ces matières, des finesses et des délicatesses natives. L'hôtesse

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îiO PATERNITÉ.

avait deviné ie désir de Desnoirels, et lui ménageait ainsi l'occasion de se trouver seul à seul avec le jouvenceau.

Au petit matin, le jeune homme vint frappera la porte de Desnoirels, prit sa valise et le conduisit à la voilure. Chemin faisant, le fonctionnaire lui demanda doucement :

— Comment vous appelez-vous, mon garçon?

— Léonce, monsieur.

Léonce!... L'hôtesse avait été plus brave que son amant et avait donné à l'enfant le nom de son père, au risque d'éveiller les soupçons du mari. Gela accrut encore les dispositions tendres et la tristesse de Desnoirels. Il se retourna vers le jeune homme, l'enveloppa d'un regard paternel, et brusquement :

— Écoutez, reprit-il, j'ai une faveur à vous

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Paternité. 211

demander : vous ressemblez d'une façon frappante à un enfant que j'aimais beaucoup et que j'ai perdu... Laissez-moi vous donner ceci en souvenir de mon Ois qui aurait votre âge.

En même temps, il tirait sa montre et la glissait datts la main du jouvenceau ébaubi.

— Et maintenant, poursuivit-il, embrassez-moi et continuez d'être un brave garçon!

Il le serra précipitamment contre sa poitrine, prit la valise et grimpa dans le courrier. — On n'attendait que lui, et la voiture partit immédiatement, tandis que Desnoirels, les yeux humides, penchant sa tête hors de la capote, regardait le fils de l'hôtesse, qui était resté immobile et ébahi au milieu de la place, avec la montre dans sa main.

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La ville où j'ai été élevé, Bar-le-Duc, se divise en ville haute et en ville basse. La haute ville, étagée au revers d'une colline escarpée, formait, avant la Révolution, le quartier aristocratique. Les dues de Lorraine y habitaient, la Chambre des comptes du Barrois y siégeait et de vieux hôtels y foisonnaient, groupés autour du château ducal.

Aujourd'hui encore, un canal longeant la base du coteau marque la limite des deux villes par la coulée de ses eaux brunes où des teintureries et des tanneries trempent leurs assises rongées de moisissures verdâtres.

Parallèlement à ce canal, court une rue silencieuse, bordée de maisons bourgeoises

bâties à la fin du dix-septième siècle. L'une des plus anciennes demeures de ce quartier solitaire et somnolent a une certaine célébrité historique. Composée d'un vaste corps de logis, avec cour intérieure, fouleries et pressoirs, elle a été, de 1713 à 1716, sous le règne du duc Léopold, la résidence de Jacques-Edouard Stuart, plus connu sous le nom du chevalier de Saint-Georges.

Par quels hasards ce prétendant à la couronne d'Angleterre était-il venu s'échouer dans cette obscure petite ville? On n'en sait trop rien. Sa parenté avec les ducs de Lorraine l'avait probablement décidé à se transporter làavec sa petite cour besogneuse, afin d'y vivre à bon marché en attendant les événements. Peut-être aussi y était-il attiré par le souvenir de son aïeule Marie Stuart, qui y avait été jadis choyée et fêtée en compagnie de Ronsard? Quoi qu'il en fût, la cour de France n'était pas i'âchée de se trouver débarrassée de cet hôte compromettant ;

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UN 1>RÉTENDANT. 215

même lorsque Jacques- Edouard avait manifesté l'intention d'opérer une descente sur les côtes de l'Angleterre, le Régent s'était empressé de le faire reconduire en LoiTaine m^nu militari, et lui avait enjoint de s'y tenir coi.

Le chevalier de Saint-Georges obéissait. II vivotait dans son logis de la rue des Tanneurs, montrant de temps à autre au château ducal sa figure mince, pâle et chagrine, éclairée par deux grands yeux italiens qu'il tenait de sa mère. Il avait alors vingt-cinq ans, étant né en 1688 ; il concentrait mélancoliquement ses ennuis en son par-dedans et menait une existence fort calme, bien qu'au fond le sang passionné des Stuarts bouillonnât dans ses veines et qu'il fût violemment tourmenté à la fois par d'ambitieux et d'amoureux désirs. En dépit de sa maussade

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humeur, il n'étaitpas insensible aux charmes

des filles du Barrois, robustes et fringantes

créatures qui joignent à un tour d'esprit

assez prosaïque un énei^ique et vif appétit

d'amour.

Il prit donc une maîtresse. C'était, dit-on, )a fille d'un vigneron de la ville haute, nommée Loulette (diminutif de Louise) ; une jolie fille de vingt ans, bien campée sur ses hanches', souple comme une vigne, fraîche de teint, blanche de peau, ayant des dents éblouissantes, de luisants yeux bleus et d'épais cheveux châtains qui lui tombaient jusqu'aux mollets.

C'est, k ce que prétend la légende, à cette frisque vigneronne que les habitants de la ville basse doivent un escalier de quatrevingts marches qui monte droit à la ville haute et met cette dernière en communication avec la rue des Tanneurs, juste en face de l'ancienne demeure du chevalierde Saint- Georges. Avant le séjour du prétendant, ce

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UN PRÉTENDANT. 2i7

passage n'était qu'un raidillon infect et dangereusement raviné. Le \i octobre 17d3, les officiers de la suite du chevalier représentèrent au syndic « que ce chemin devenait presque impraticable et que, néanmoins, étant d'une grande facilité pour eux et monseigneur, il y avait urgence que les degrés fussent nettoyés et rétablis ». La requête fut octroyée et l'escalier des Quatrevingts degrés fut construit aux frais de la ville.

Le chevalier ne pouvait voir que nuitamment la fille du vigneron. Ces degrés lui étaient donc d'une véritable utilité puisqu'ils le conduisaient en quelques minutes k la côte Saint-Jean où demeurait sa mattresse. Tous les soirs, à la brune, il grimpait cet escalier d'amour, escaladait lestement la fenêtre de Loulette et oubliait

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248 UN PHÉTENUANT.

jusqu'au malin ses soucis ambitieux dans les bras blancs de la jolie vigneronne.

Cette Loulette, fière d'avoir conquis un royal amoureux, avait fini par l'aimer avec cette exaltation têtue qui s'empare des Lorraines quand leur cœur se prend. Elle ne craignait rien tant que de peindre son prince et mettait en œuvre toutes les souplesses de son esprit, toutes les séductions de son corps, toutes les câlineries de sa tendresse pour l'attacher plus solidement.

Pendant deux ans, soit réelle afTection, soil besoin de se dissiper et d'oublier, le chevalier se montra fort empressé et assidu ; mais, vers le commencement de 1716, il devint tout à coup distrait et préoccupé.

Les nouvelles qu'il recevait de Paris étaient meilleures : on lui mandait que le Régent paraissait disposé à lui prêter assistance pour une descente en Angleterre.

Cette remontée d'espérance avait naturellement rallumé les rêves ambitieux du pré-

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tendant, et, sous main, il négociait déjà un emprunt qui lui permît de gagner l'Ecosse au premier signal.

Les femmes ont un flair pour pressentir ces heures de défaillance où leur amant cesse de leurappartenirtout entier. Loulette devina qu'il y avait quelque anguille sous roche. Un secret instinct l'avertissait que Jacques-Edouard commençait à penser plus à son royaume qu'à sa maîtresse. La pauvre fille s'en désolait et redoublait en vain de tendresse pour retenir cet oiseau de haut vol, dont les ailes frémissaient, impatientes de reprendre l'essor.

Un soir de février où l'air adouci apportait déjà des effluves printaniers, Loulette vit son chevalier, plus soucieux et plus triste, tourner ses regards distraits vers les collines d'en face, dont les contours assombris bor-

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•250 UN PRÉTENDAMT.

naient l'horizon dans la direction du nord.

Alors elle le prit dans ses bras comme un enfant, posa la tête de Jacques-Edouard sur sa ronde poitrine et, baisant doucement ses grands yeux italiens perdus dans le vague, elle murmura :

— Mon cher seigneur, votre pensée ni vos yeux ne sont plus avec moi ; ils suivent les nuages qui courent là-haut et ils voudraient voyager avec eux ! . . . Mon amour ne vous contente plus et vous voulez de nouveau regagner votre royaume. Vous regrettez votre pays oii il n'y a ni vigne ni soleil; en quoi vous avez grand tort. Le métier de roi est-il donc si amusant? Yoyez toute la tablature que donne la Lorraine à notre ducLéopold ! .. . Et encore, lui, il tient son duché dans sa main, tandis que vous, vous ne tenez pas votre royaume. Croyez-moi, ne quittez pas Je certain pour prendre l'incertain ; l'amour de votre Loulette, pour la douteuse amitié de gens qui ont laissé couper le cou à la reine

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Marie, votre arrière-grand'mère-, el au roi Charles, votre grand-père. On vous dit que votre peuple vous attend ; en êtes-vous biea sûr? Quand les princes sont en exil, on les oublie vite. Loin des yeux, loin du cœur!...

Hélas! méchant chevalier, c'est justement ce que je crains pour moi : quand vous serei. en Ecosse, vous oublierez aussi la pauvre Loulette... Ah ! si vous m'aimiez comme je vous aime, vous ne penseriez à régner que sur votre servante! vous resteriez ici, ô mon roi à moi toute seule, et vous vivriez tranquillement dans notre vallée où il fait bon, où la vigne donne un joli vin clair, où les bois sont pleins de fraises et où les femmes savent bien aimer I . . .

Tout en pariant, Loulette bercail, baisait et dodelinait le chevalier tant et si bien que, lorsqu'il la quitta, il était tout attendri et fort ébranlé dansses résolutions...

Mais après avoir descendu les Quatreviïigts degrés, quand il rentra en son logis de

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fc2 UN PRÉTENDANT.

la rue des Tanneurs, il y trouva un courrier expédié par Dubois.

Le Régenl donnait carte blanche au prétendant et l'avisait qu'un bâtiment l'attendrait dans le port de Saint-Malo pour le transporter à Newcastle. Jacques-Edouard, pressé par son entourage, n'hésita plus; il partit, « emportant, dit un historien du cru, d'assez grosses sommes empruntées à des .

gentilshommes du Darrois qui ne revirent jamais leur argent ».

Il partit et ne revint plus. La légende ne dit pas ce qu'il advint de Loulette et si elle se consola; mais plus d'une fois, en errant nuitamment dans les bruyères d'Ecosse ou on le traquait, le chevalier de Saint-Georges dut regretter le temps où il grimpait les Quatre-vingts degrés pour aller retrouver sa belle vigneronne aux yeux bleus.

Moi-même, quand je retourne au pays et que je monte ce raide escalier de pierre, je ne puis m'empêcher de me remémorer ce

maussade chevalier et de le plaindre d'avoir troqué son bel étal d'amoureux pour le métier de prétendant, qui déjà, dès ce temps- !k, était un métier perdu.

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Sept lieuree du matin. Le lac, d'un veft mat, uni comme une glace, reflète vaguement les peupliei's de la rive et les montagnes avec leurs couleurs ocreuses, violettes ou grises. Je suis assis sous un noyer dont les branches trempent dans l'eau, et autour de moi les plantes aquatiques exhalent leur odeur pénétrante. Le glouglou du ruisseau qui court sur les cailloux me berce de sa chanson câlinement monotone, une chanson souvent entendue dans ma petite enfance, et ce gazouillement familier, joint à l'aromatique senteur des menthes, me reporte aux temps lointains où j'épiais les libellules bleues le long de la petite rivière de chez nous. En ce temps-là, je ne me faisais guèr-e

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l'idée de ce que pouvait être un lac ; je n'en savais que ce qu'en disaient mes livres de voyages ou mon histoire sainte; mais l'eau m'attirait déjà avec des séductions singulières.

Je passais toutes mes heures de loisir au bord de la rivière, dans une intimité étroite avec le monde aquatique : — les renouées, les sagittaires fr-issonnantes , les ai-aîgnées d'eau et ces insectes étranges, à demi vêtus d'une gaine de sable et de débris de paille, qui sont, je crois, les larves des libellules. Pendant ce premier âge, l'enfant, presque constamment penché vers la terre et l'eau, vit avec ces deux éléments dans une amitié quasi fraternelle. Tous les phénomènes qui apparaissent h fleur du sol ou à travers le cours limpide du ruisseau l'iiupressionnent comme autant de féeries. Aujourd'hui encore, les bulles d'air qui montent légèrement du fond.de l'eau réveillent en moi d'intenses émotions, vieilles de plus de quarante ans,

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SUGGESTIOSS UE L'EAU. 257

— alore que, couché à plal sur la berge, je guettais le miouscule bouiUonnement, précurseurde la montée de ces noirs et mystétérieux coléoptères que les naturalistes appellent des hydrophiles. — Bien au delà de nos jeunes années, quelque chose d'enfantin reste en nous, jusqu'aux heures de la décrépitude, où l'enfance reprend possession de notre personne et où nous ne gardons de vivace que les habitudes, les réminiscences et le balbutiement du premier âge...

Le bateau qui fait le service d'Annecy au bout du lac vient de quitter le porl. Il est plus de midi. L'eau a pris des teintes bleu foncé avec de légères rides étincelantes comme de l'argent fondu. Les sommets des montagnes flamboient dans un lumineux poudroiement bleuâtre, et le soleil tombe d'aplomb sur les verdures ensommeillées.

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Sur le pont, des louristes attablés déjeunent avec voracité, eu jetant çà et là un coup d'œil distrait sur le paysage radieux. Tout là-haut, dans l'azur du ciel , un faucon plane en décrivant lentement des cercles toujours plus étroits. Il suit le bateau, dans l'espoir de pêcher dans le sillage quelque débris de victuailles ou quelque poisson désorienté par le clapotement des roues. Les aubes tournent avec un bruit rafraichissaut ; elles laacejnl autour d'elles un éparpilleraent de gouttelettes diamantées à travers lesquelles luit un arc-en-ciel qui accompagne le bateau.

Cette traversée, dans la pleine chaleur et l'aveuglante lumière de midi, réveille en moi les impressions de ma première excursion en bateau à vapeur. — J'avais vingt ans et je descendais le cours de la Saône avec un ami aussi novice que moi. Nous n'étions pas blasés sur les voyages; nous ne lésinions pas sur les formules admiratives :

La moindre taupinée élaït mont à nos jeui, '

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et nous prenions volontiei"s le moindre croquant pour un prince voyageant incognito, Je vois toujours un grand diable d'Italien à barbe noire, vêtu d'un veston d'alpaga et coiffé d'un chapeau de paille brune haut comme une tour. Au cours de la conversalion, il nous confia qu'il venait de Londres. On était alors en 1858, quelques mois après l'attentat d'Orsini, et les Italiens avaient pour nous une auréole de martyrs. Immédiatement notre imagination s'alluma:. nous fûmes convaincus que ce long voyageur brun à l'œil fauve, récemment débarqué d'Angleterre, devait être un noble proscrit, tout au moins un émissaire de Mazzini. Nous ne le lâchions pas d'une semelle et nous écoutions ses moindres paroles avec une respectueuse considération. Le proscrit se laissait faire ; il daigna même accepter un bock. Nous éprouvions un mystérieux plaisir à nous sentir compromis dans sa compagnie, et nous ne songions pas sans un secret fris-

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son qu'à Lyon, où régnait le maréchal Castellane, on nous prendrait peut-être pour des conspirateurs.

Peu de temps avant de débarquer, nous apprîmes que le proscrit était tout bonnemenl un cuisinier qui allait chercher fortune à Lyon, et nous fûmes tout chagrins de nous trouver ainsi désillusionnés.

Oh! le joyeux temps de la jeunesse, quand tout nous apparaît sous des couleurs romanesques, alors qu'on tombe amoureux de la première voyageuse venue, à l'œil vif et à ia tournure un peujeunel... Ce beau temps-ià verdoie et s'épanouit comme une rose en une matinée de juin; il s'effeuille aussi rapidement et ne nous laisse plus qu'une mélancolique odeur de rose séchée, qui s'affadit de . plus en plus à mesure qu'on vieillit :

La rosa è il più bel fior, corne la gioTenlA, Nasce, Soriice, muore e na rilarna più.

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Le jour s'embrunit. Le lac maintenant a pris une couleur vineuse, dorée par les derniers rayons du couchant. Une suprême lueur mauve glisse sur les roches dentelées des montagnes, puis s'évanouit. Peu à peu lanuit descend surles cimes et une première étoile surgit au-dessus de \a Dent de Lanfond. Bientôt, dans l'azur sombre, des centaines d'astres scintillent, et, au milieu de ce ciel limpidetnent obscur, la voie lactée semble flotter comme une lointaine écharpe de gaze. Le lac, très noir d'abord, commence à refléter les clartés stellaires et se raie çà et là de lueurs métalliques. Dans le silence délicieux de lanuit, ma barque glisse et les rames font entendre un frais clapotement. Penché sur le bord du bateau plat, je suis rêveusement le pâle sillage qu'il laisse derrière lui. Mes yeux restent fixés sur le

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262 SUGCESTiONS DE L'EAU.

reflet des étoiles qui semble se prolonger en

dansant jusqu'au fond du lac!

Cette mystérieuse lumière se balance dans l'eau avec de fantastiques ondulations. Au bout de quelques minutes de contemplation, on ne sait plus si elle descend du ciel ou si elle monte des profondeurs du lac, comnoe la réverbération d'une fête nocturne donnée par les ondines. Peu à peu, une ensorcelante hallucination s'empare de moi et je crois entendre des tintements de cloches et des chœurs de voix féminines : toute la joyeuse rumeur d'une population sousmarine en train de festoyer...

Curieuse imagination que celle qui a inventé ces histoires de villes englouties au fond de l'eau et conservant là-bas, sous la nappe liquide, leurs habitants, leurs coutumes et leurs passions!

Mes yeux, dilatés comme ceux d'un extatique, se fixent avec plus de ténacité sur le rayon blafard et tremblant qui se joue à

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travers l'onde assombrie. Je vois, — oui, je commence à voir distinctement la ville sousmarine avec ses façades à pignons aux assises verdies et ses boulingrins dont les arbres sont enguirlandés d'herbes aquatiques.

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que dans son humide décrépitude cette ville fantastique ressemble à s'y méprendre à une petite ville oh j'ai vécu adolescent. Ce sont les mêmes rues étroites et montantes aux pavés semés de débris de coquillages , le même clocher h jour ofi les cloches tintent avec des voix familières. Je crois reconnaître, à l'angle d'une place déserte, une maison noire avec son perron de fer forgé, ses marches où l'herbe pousse , ses fenêtres géminées à meneaux sculptés et sa toiture de tuiles en auvent.

A l'une des croisées, où fleurit une plante inconnue, une jeune fille aux grands yeux verts mélancoliques me regarde de très loin et me fait signe. Je ne sais pourquoi, il me

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semble que c'est ma prime jeunesse en personne qui me sourit d'un air de regret et m'appelle.

Je me penche de plus en plus pour mieux voir, et je suis brusquement réveillé de mon rêve par la poigne du batelier qui me rejette dans la barque en me criant :

« Bon Dieu ! monsieur, faites attention ! Un peu plus et vous vous laissiez choir dans le lac! »

Hercule Abatvent, malgré son nom, était un homme doux et pacifique. Il n'avait jamais abattu que des têtes de pavot, dans son laboratoire, alors qu'il était pharmacien à Annecy. Il avait épousé à trente ans une veuve nommée Étiennette Malfioy, qui était plus âgée que lui et qui ne lui avait pas donné d'héritiers. A cinquante ans, ayant cédé son fonds, il s'était retiré dans le faubourg Sainte-Glaire, où il habitait une maison appartenant en propre à sa femme.

Celle étroite demeure, élevée d'un étage en retrait sur le rez-de-chaussée et formant terrasse, faisait l'admiration des voisins el

La galerie à fuseaux qui bordait la teras

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rasse du premier étage était complètement garnie de caisses où des œillets rouges, des fuchsias, des rosiers et des géraniums foisonnaient, poussant en été leurs tiges épanouies jusqu'au-dessus de la rue. Au milieu de ce jardin suspendu se balançait une cage où un bouvreuil sifflait des airs de valse ; dans un angle, un escalier en échelle de meunier, sous lequel était méthodiquement rangée la provision de bois pour l'hiver, conduisait au grenier, où des pots de pétunias étaient également suspendus en encorbellement et où un chat jaune se chauffait au soleil. Cette maisonnette, avec sa terrasse fleurie, semblait à Étiennette et à Hercule Abatvent un paradis terrestre. Us y coulaient des jours heureux, occupés l'un et l'autre à de somnolentes et régulières besognes domestiques. Ils ne la quittaient guère que le dimanche pour aller, bras dessus bras dessous, se promener à Albigny ou aux Balmetles.

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Leurs habitudes casanières et leur mutuelle affection les avaient fait surnommer dans le quartier Philémon et Baucis. Ils étaient, en effet, inséparables. Hercule se plaisait au logis; on ne le voyait jamais au café; il était d'ailleurs très serré et n'aimait point à dépenser follement son argent. De temps à autre seulement, dans les soirées d'hiver, il allait au cercle faire un whist à un centime la fiche, en compagnie du juge Maniglier et d'un membre du club Alpin...

Ce fut justement cet alpiniste qui poila le trouble dans le ménage Abatvent. Il ne rêvait que courses en montagne, ascensions de sommets, traversées de glaciers; il manœuvra si bien qu'il fit honte à Hercule de son existence de colimaçon et lui inspira le désir de voir au moins une fois en sa vie les merveilleux sites alpestres dont il n'était

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séparé que par une dizaine de lieues. Un beau soir, en rentrant au logis, l'ancien pharmacien déclara à sa femme qu'il était las de son inaction et qu'il élait résolu à visiter le Mont-Blanc. Ce soir-là, il y eut des orages et des pleurs dans la petite maison du faubourg Sainte-Claire. Étiennelte tança vivement Hercule de ses goûts de vagabondage et lui représenta qu'il courait de gaieté de cœur à sa perle. Mais Abatvent était entêté comme tous les gens qui n'exercent pas souvent leur volonté. Il jura à sa femme qu'il visiterait le Mont-Blanc, et cela pas plus tard que le lendemain.

— On entrait en juillet, le baromètre était au beau fixe, et cette excursion serait d'ailleurs l'affaire de cinq ou six jours. — Éliennette vit qu'il était buté à cette fantaisie, elle céda en soupirant, mais elle déclara qu'elle s'en lavait les mains et que, s'il arrivait malheur à l'imprudent touriste, du moins elle n'aurait point à se reprocher de l'avoir aidé

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dans cette entreprise insensée. Hercule n'en fit que rire ; il graissa lui-même ses souliers ferrés, mit dans sa gibecière une chemise, un gilet de flanelle et des chaussettes de rechange; il y ajouta un flacon d'arnica, de la charpie et uneflole de vieux kirsch; puis le lendemain, guêtre jusqu'aux genoux, il s'arracha des bras de l'éplorèe Étiennette, et s'embarqua sur le bateau à vapeur le Mont-^ BlanCy qui devait le conduire jusqu'au bout du lac.

Quand le bateau l'eut déposé sur le ponton de Doussard, Hercule respira librement et se sentit une recrudescence d'humeur vagabonde. Il s'achemina d'un pied léger vers la route de Faverges, qui courait, blanche et droite, entre les prés encadrés de hautes montagnes rocheuses. H comptait gagner les Fontaines-d'Ugines avant midi,

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370 ' POUR Vm CA»NE.

y déjeuner et aller coucher à Plumet; — ce serait sa première étape.

Tout en marchant, il heurta du pied un objet assez lourd, se baissa et vit dans la poussière une solide canne de houx, noueuse, pesante, terminée par un bout ferré et ornée à l'autre extrémité d'une tête arrondie, qui en faisait une sorte de massue.

Abatvent, avec ses habitudes d'ordre et d'économie, n'était pas homme à laisser rien se perdre.

« Voilà, pensa-t-il, un vrai bâton de montagne; il est tout à fait à ma main et il n'y a pas apparence que le propriétaire qui l'a oublié là vienne le réclamer... Ma foi, je le prends avec moi : ce sera un utile compagnon de voyage. »

Là-dessus, il ramassa la canne el contiflua sa route. L'air était vif, le ciel clair el, quand il arriva au pont d'Ënglannaz, il aperçut, dans l'ouverture de la vallée de l'Arty, les hautes cimes du Mont-Blanc, se

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découpant neigeuses sur le ciel bleu. Son cœur bondit à cet aspect et il regarda les sommets immaculés avec un clignement d'yeux qui signifiait : « A nous deux, maintenant! » Puis il entra tout guilleret à Favei^es.

Il trouva te pays en rumeur ; dans la nuit même, le meunier de Sainl-Ferréol, Jean Servez, avait été assassiné sur sa voiture, tandis qu'il revenait du marché d'Albertville. L'assassin l'avait assommé net d'un coup de bâton et l'avait dévalisé. Le corps, ramassé sur la roule, avait été transporté à ta gendarmerie et l'on venait de prévenir la juslice. Hercule, qui n'était pour le quart d'heure préoccupé que du Mont-Blanc, traversa assez distraitement la foule attroupée dans la rue et s'arrêta devant un café pour prendre un bock, sans faire attention aux regards inquisiteurs que chacun jetait sur lui.

J'ai oublié de dire que, bien que d'hu-

raeur douce et pacifique, l'ancien pharmacien ne payait pas de mine : il était roux, marqué de taches de son; il touchait un peu, et cela lui donnait, à premiéi-e vue, un air hagard. De plus, en homme ménager de son bien, il avait mis pour le voyage ses vêtements les plus fripés, ce qui, avec la poussière du chemin, contribuait à rendre sa tournure équivoque.

Tandis qu'il s'asseyait devant le café, les regards devenaient de plus en plus soupçonneux et des rumeurs couraient dans la foule.

« Qu'ont-ils donc tous à me dévisager? »

se demandait Âbatvent qui commençait à .s'apercevoir de l'agitation des curieux.

Comme il portait la chope à ses lèvres, tout à coup un gendarme se détacha du groupe et une poigne solide s'abatlit sur le bras d'Hercule.

— ■ Au nom de la loi, je vous arrête!

. grommela une voix rude.

Digitiioflb/GoO^îlf

— Ah çà! VOUS plaisantez!... murmurat-il, interloqué.

— Je ne plaisante pas; suivez-moi à la justice de paix!.,. Et d'abord, donnez-moi votre.lïâton ! . . .

En un clin d'oeil, Hercule, en dépit de ses protestations, fut poussé vers la mairie, tandis qu'autour de lui des voix grondantes s'écriaient :

— Je reconnais le bâton du père Servoz !

— Quel scélérat, et comme il a bien la mine de ce qu'il est !.. .

Traîné dans te cabinet du juge de paix, Âbatvenl ébaubi se présenta devant ce magistrat dans un état de désordre et d'ahurissement indescriptible. Celui-ci, un petit homme vêtu de noir, l'œil endormi, leva lentement la tête, toisa le prévenu et com- . mença l'interrogatoire :

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274 POUR USE CANHE.

-^ Comment vous appelez-vous ?

— Hercule Abatvent.

— Ce n'est pas un nom du pays, cela...

D'où venez-vous?

— D'Annecy, où j'ai mon domicile.

— Où étiez-vous cette nuit, entre une heure el trois heures du matin?

— Mais... dans mon lit.

— On ne s'en douterait pas à vous voir!... On a saisi sur vous le bâton que voici... Ce bâton a appartenu au meunier Jean Servoz, qui a été assassiné cette nuit même... Tout le monde ici a reconnu la canne de la victime... Comment se trouve-t-elle entre vos mains?

— Je l'ai ramassée sur la route de Favei^es.

— Réponse peu satisfaisante... Un homme comme il faut ne ramasse pas de bâtons sur les routes... Où alliez-vous?

— Visiter le Mont-Blanc. .

■ — Vous n'avez guère la mine d'un tou-

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riste, et puis, à qui ferez-vous croire qu'un véritable touriste parte en excursion sans s'être muni au préalable d'un alpemtockf...

Avez-vous des papiers?...

Hercule bredouilla : il n'avait pas jugé à propos de prendre un passeport pour aller à Chamounix; d'ailleurs il était avantageusement connu dans son quartier; — mais l'opinion du juge de paix était déjà fixée.

— C'est bon, dit-il; qu'on le mène à la maison d'arrêt en attendant l'arrivée de ces messieurs du tribunal... Nous ne procéderons à la confrontation de l'inculpé avec le cadavre qu'en présence des magistrats du parquet.

Et là-dessus on conduisit le malheureux Abatvent dans une chambre boi^ne qui servait de prison.

La cellule de la justice de paix était solidement verrouillée et ne recevait le jour que par une sorte de soupirail de cave.

Lorsque Hercule se vit seul dans cette

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geôle, dépouillé de sa gibecière et livré à ses réflexions, il tomba dans un découragement noir.

Par quelle détestable inspiration avait-il quitté Étiennette et la petite maison du faubourg Sainte-Claire pour courir les aventures? Ah! comme en ce moment il regrettait la galerie ornée, d'œillets et de géraniums où le bouvreuil sifflait la valse de Bobin des Bois ! Reverrait-il jamais cette délicieuse retraite? Combien de temps languirait-il sous les verrous et sous le poids d'une accusation capitale? Comment tout cela finirait-il? On a vu des innocents condamnés à mort à la suite de pareils quiproquos. Le nom de Lesurques lui revenait à la mémoire et il se désespérait... Maudite canné ! Pourquoi l'avait-il rainasses et qu'allait penser Étiennette en apprenantque son Hercule pourrissait sur la paille des cachots?

Ses yeux commençaient à se mouiller et il

allait pleurer comme un veau, quand la porte se déverrouilla, et le gendarme qui l'avait arrêté lui intima l'ordre de le suivre.

L'instant d'après, il était de nouveau introduit dans le cabinet du juge de paix, où se trouvaient assemblés « ces messieurs du parquet»; mais, dès qu'il entra, le juge d'instruction poussa un cri de surprise :

— Eh quoi! c'est vous, monsieur Abatvent?

Co magistrat était précisément le partenaire d'Hercule au whist.

L'ancien pharmacien put enfin s'expliquer et se justifier, d'autant mieux que, dans l'intervalle, on avait arrêté le véritable meurtrier. Hercule revint à Annecy avec son juge, qui le ramena en riant à Ëtiennette.

Quant à lui, il fondit en larmes en revoyant ses œillets, renonça à visiter le Mont- Blanc et jura ses grands dieux de ne jamais plus raniasser de cannes sur les routes.

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Sous la toiture en auvent de la galerie où grimpait une vigne feuillue, mon hôte avait fait servir le café et nous devisions doucement, en regardant le soleil s'abaisser vers les montagnes vaporeuses. La maison bâtie à l'entrée de Rovagny, sur un tei'lre planté de noyers, dominait les prés montueux, les gorges profondes où des torrents ruisselaient 'en cascades, et tout au fond, la nappe largementétalée du lac d'Annecy que le couchant teignait d'une riche couleur à la fois vineuse et dorée. Un grand calme nous environnait et une pénétrante odeur de foin montait des prairies que l'on commençait à faucher...

— Oui, me dit mon hôte, j'ai été comme vous un amoureux de Paris et un fervent

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boulevardier. En fait de couchers de soleil, je n'admirais que ceux que l'on contemple de la terrasse des cafés du boulevard des Italiens, quand les rayons déclinants rougissent la chaussée poudroyante et s'enfoncent derrière la Madeleine. J'ai été brusquement guéri de mon parisianisme par le coup d'État de Louis Bonaparte. En juin 1852, tandis que des railhers de pauvres diables d'employés signaient, le poignard sous la gorge, d'humiliantes pétitions où ils déclaraient que la proclamation de l'Empire manquait seule à leur bonheur, je partis écœuré, je quittai Paris en secouant la poussière de mes piedâ .et je me hâtai de passer la frontière. A cette époque, la Savoie était encore piémontaise ; je me décidai à m'y installer aux environs d'Annecy. Là, du moins, je respirais un air imprégné d'honnêteté et je pouvais de ma ferjétre apercevoir les cimes du Jura français. Je regardais de loin ces montagnes derrière lesquelles ma patrie abusée se

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laissait asservir par un César de troisième ordre. L'indignation me montait à la gorge, je rougissais de mes concitoyens et l'ennui de vivre m'envahissait. Je n'avais plus de goût que pour la nature sauvage et élémentaire, pour les plantes et les libres oiseaux des bois. Je dépensais mélancoliquement ma jeunesse forcément oisive en des courses interminables à travers la montagne.

Un soir d'été, après une excursion à la Tournelle, je m'étais arrêté, comme nous aujourd'hui, au village de Rovagny. Les prés en pleine floraison n'étaient pas encore fauchés. Vous n'avez pas idée de la plantu-.

reusé fécondité de nos prairies de montagne et de la profusion des fleurs qui s'y épanouissent brusquementau soleil de juin. Nos pâturages sont comme un jardin : les renoncules aux blancheurs de neige, les lis mar-

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tagons aux magnifiques corolles tigrées, le»

myosotis d'azur foncé, les orchidées les plus étranges y foisonnent dans l'herbe haute et drue. Et quels parfums tout cela répand à la tombée du soir! Après avoir dîné à l'auberge, je suivais un sentier qui zigzaguait à travers îa prairie en pente et, grisé, halluciné à demi par ces odeurs qui s'exhalaient comme l'haleine voluptueuse de la terre, je me sentais repris par de lointaines superstitions d'enfance. Je me rappelais le temps où, tout jeune écolier, j'allais, au crépuscule, à travers les prés de mon pays, évoquant ia fée qui, au dire de ma nourrice, donnait à l'herbe récemment fauchée sa senteur exquise. Je croyais alors fermement à l'existence de la dame verte des prairies, habillée d'une tunique de brins d'herbe et coiffée des blanches aigrettes de la spirée ulmaire. Ce qui me désespérait, c'est que j'arrivais toujours trop tôt ou trop tard pour la voir danser sur les fines tiges des graminées ; — mais le

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lendemain on me' montrait, dans te pâtis, des cercles oii le gazon avait poussé plus vert et plus dru, et on m'assurait que c'était la place où la fée avait dansé en rond toute la nuit.

Ce soir-là, à mesure que le crépuscule embrunissait davantage la prairie, mes croyances enfantines ressuscitaient plus vivaces :

« Certes, pensais-je, si à l'époque de ma dixième année je m'étais trouvé dans des prés aussi plantureux, aussi fleuris, aussi éloignés des villes et de la civilisation, j'aurais peut-être vu la dame verte surgir tout à coup d'une touffe de spirées ! »

Cependant, tandis que je m'enfonçais dans mes rêveries, la nuitdevenait plus obscure, et soudain dans cette obscurité je perçus un bruit mystérieux, quelque chose comme ua

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frôlement d'étofiè parmi les herbes froissées. Je relevai la tête et, le cou tendu, les yeux fixés vers la pente assombrie d'où partait cette rumeur, je vis une indécise forme blanche onduler sur le vert sombre de la prairie... Au même moment, la lune se leva au-dessus de la Tournette. — Non, ce n'était pas un flocon de vapeur, ce n'était pas non plus une hallucination ! — Cette forme svelte qui s'avançait, se baissait, se haussait ià-bas, suivant une sorte de rythme silencieux, c'était bien une créature vivante. Je distinguais maintenant sa taille souple, son cou nu et le scintillement humide de ses yeux. Il me semblait même que, tout en marchant, elle murmurait un chant très doux, une sorte d'incantation fredonnée du bout des lèvres.

Peu après elle sortit de la pénombre, la lunel'éclaira en plein et je vis très nettement ses cheveux blonds formant comme une auréole autour de son ckir visage, et ses

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mains serrant contre sa poitrine une gerbe de reines des prés et de lis martagons...

Éblouietmagnéliquement attiré, je m'élançai brusquement vers cette féerique apparition, mais au bruit de mes pas elle recula, puis s'envola plutôt qu'elle, ne courut vers la maison oii nous voici ; sa blancheur plongea dans l'ombre et s'efTaça sans le moindre bruit, comme une nuée qui s'évapore...

Je rêvai d'elle toute la nuit et le lendemain, sous un prétexte quelconque, je pénétrai dans la maison derrière laquelle elle avait si soudainement disparu. Une servante me fit monter sur cette galerie où nous sommes.

Dans un vase de grès posé sur ce mur, je reconnus tout d'abord les lis martagons et les reines des prés qui m'avaient frappé la veille, et la vue de ces fleurs commençait à me convaincre que ma vision n'était pas

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286 raNDANT }A FENAISON,

une pure chimère, quand la mystérieuse dame verte ouvrit une porte et se montra devant moi. — Ah! monsieur, la réalité dépassait encore le rêve I Dans la lumière du plein jour, Claudia était cent fois plus charmante qu'à la clarté de la lune. Blonde avec. des yeux d'un bleu vert, un teint blanc, des lèvres souriantes, de beaux bras et de royales épaules, il y avait en elle un mélange de robustesse et de grâce qui enchantait \e regard. Elle vivait seule dans cette maison avec un vieux grand-père ; dès que nous eûmes échangé quelques paroles, je compris que mon sort était fixé, et que la prairie me retiendrait pour longtemps enchaîné, par d'invisibles liens, dans sa verte solitude. Je devins l'hôte assidu de cette maison perdue dans là montagne. Plus je voyais Claudia, plus je subissais le charme. Elle était bien l'émanation de la prairie plantureuse et fleurissante. Elle en avait la verdeur, l'éclat et le salubre parfum. N'êtes-vous pas de mon

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PENDANT fcA FENAISON. 287

avis ? Nous nous assimilons inconsciemment les propriétés et les sèves du sol près duquel nous sommes nés et vers lequel nous nous sommes penchés tout enfants. Nous en absorbons le suc, nous en respirons les subtils effluves. Claudia et la prairie étaient sœurs, elles s'aimaient, etquand, à mon tour, j'aimai Claudia, lorsque je l'eus épousée, elle me communiqua peu à peu une énergie et une tendresse puisées aux sources intimes de la nature.

Avec elle et pour elle, je repris du goût pour l'action; — non pas l'agitation fiévreuse de vos grandes villes, mais l'activité féconde et saine qui se modèle sur le travail productif et silencieux de la terre. Je n'ai plus quitté cette maison, je suis devenu campagnard ; Claudia et moi, nous avons vécu heureux ici pendant de longues années. Puis, un soir, la blonde fée des prés, la chère compagne de mon âge mûr, s'est évanouie dans la mort, presque aussi brusquement

qu'elle s'élait jadis dérobée à mes yeux dans l'ombre de la maison paternelle, la nuit où je l'avais rencontrée pour la première fois.

Mais la mort n'est pas l'anéantissement ; ce n'est que la transformation de la substance.

J'ai fait enterrer Claudia au milieu des pâtis de la montagne, et en juin, quand nos fleurs alpestres s'ouvrent dans l'herbe drue, je crois voir encore ses yeux bleus me sourire à travers les corolles des gentianes et des anémones...

Mon hôte se tut ; dans le silence de la nuit tiède, le vent nous apporta l'odeur desfoins coupés et des reines des prés, et il nous sembla sentir passer près de nous le souffle parfumé de Claudia, dont l'âme était éparse dans les herbes de la prairie.

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— II y a longtemps qu'on l'a dit, murmura mon aini- Tristan en secouant les . cendres de sa pipe : les sons comme les parfums ont une magie toute-puissanle. Rien ne surpasse le pouvoir d'évocation d'un vieil air que nous avons entendu dans notre jeunesse et qui résonne de nouveau à nos oreilles... Tiens, l'autre soir, dans un caféconcert qui a pour spécialité d'exhumer lei chansons jadis chères à nos grands-parents, une jeune femme costumée en matelot napolitain chantait une des premières romances de Gounod :

Dites, la jeuae belle, Où Toulez-vouâ aller?...

Encore que la chanteuse ne parût pas trop

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comprendre le sens des vers de Gautier, néanmoins elle avait la voix fraîche, et le charme de la mélodie a suffi pour me ramener de trente ans en arrière. Mon ami, en un clin d'œil j'ai été transporté dans la petite ville poitevine où j'avais entendu cet air pour la première fois. J'ai revu avec une très précise netteté les rues silencieuses oii l'herbe pousse, les maisons à pignons avec la tourelle qui sert de cage à l'escalier de pierre, la vallée touffue où la rivière lente et sinueuse coule à pleins bords sous les feuilles plates des nénufars, et il m'a semblé que je voyais aussi s'écouler ma prime jeunesse paresseuse et ensommeillée, toute fleurie de rêves, toute gonflée de timides désirs. Le lointain passéa ressuscité pour moi. J'ai cru être encore dans le salon du rez-de-chaussée, mesquinement meublé, où une jeune fille de vingt ans, assise au piano, chantait la barcarole de Gautier.

Les fauteuils de paille, le piano entre les

deux fenêtres dont les volets à demi clos laissaient passer un rayon de soleil, la chanteuse en robe de nankin pâle, avec ses cheveux retroussés et crêpés sur le front et des accroche'-ccBurs sur les tempes, — la coiffure à la mode en ce temps-là ; — j'ai revu toutes ces choses et j'ai éprouvé de nouveau les sensations d'autrefois.

La jeune fille s'appelait Éveline. Elle était pâle, un,-peu maigre, avec un regard fier et des mines dédaigaeusâs. On était encore romantique alors; son, air maladif, ses yeux bruns noyéâ de mélancolie, se? façons de regarder avec hauteur les geps qui la coudoyaient et de passer à travers les détails prosaïques de la vie comme un ange qui secoue ses ailes,', me pénétraient d' admira* tion et me soulevaient de terre; je l'aimais avec un lyrisme tout platonique ;

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Dites, la jeune belle.

Où voulez-TOus aller ?.

Où elle voulait aller, je n'en savais rien , mais je l'aurais suiviejusque dans les nuages. Je la dévorais des yeux, j'aurais donné lous les trésors — que je n'avais pas — pour baiser l'ourlet de sa robe, et, si elle m'avait demandé c la fleur d'Angçoka t, j'aurais été la lui chercher jusqu'au fond de la rivière.

Mais elle ne me demandait rien, elle ne tournait pas la tête quand j'étais derrière elle, et si par hasard ses regards tombaient sur moi, ils glissaient sans s'y arrêter comme deux gouttes d'eau froide le long d'une toile cirée. Elle n'accordait aucune attention à ce garçon de dix-huit ans qui sentait encore son collège, et qui, pour elle, était une nonvaleur. Si j'avais eu plus d'expérience, j'aurais compris que celle Jeune ie//e savait Fort bien, pour son compte, oii elle voulait aller. Elle rêvait, tout en modulant ses roulades, de s'embarquer pour la mairie avec

quelque mari sérieux, — le nouveau notaire ou le substitut de l'endroit. — Mais j'avais le cerveau tout embrumé de fumées sentimentales et mon lyrisme romantique m'aveuglait.

Ah 1 si j'avais étéplns clairvoyant ou moins coquebin, je me serais aperçu que la femme du vieux propriétaire, chez lequel Éveline faisait de la musique, me regardait précisément avec cette même attention que je prodiguais en vain à la chanteuse. M"° Gailleteau avait trente ans; c'était une Poitevine pur sang, rondelette, potelée, pulpeuse, avec une petite bouche en cerise, des yeux noirs et de jolis cheveux châtains. Pour elle, le garçon de dix-huit ans, bacheher de ïa veille, n'était pas une quantité négligeable, et, maintenant que j'y resonge, je crois qu'elle n'eût pas demandé mieux que de

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Si'i VIEILLE. ROHAHOE.

m'aidera devenir liceQoié:èsscieiiceft:an)ûureuses.-La chose eût été'fauile. Le masi, vieux elcasié, joueur commt'lescartasj passait toutes ses soirées au café des Halles ; il ne rentrait qu'à dix heures et on l'enteodEtil venir de loin dans la rue déserte et sonore.

Tandis que M. Cailleteau jouait sa consommation aux dominos, moi je tenais compagnie à: M"^ Cailleteau dans le salon, du rezi-de-ehaussée où le piano ouvert et- les fauteuilsi de paille me parlaient encore d'Éveline. J'étais tellement idiot que j'employais ces heures de Iftte-à-tâte à entretenir la dame des grâces et des mérites de la jeune fille.

EIIenem'écoutaitqued.'uneopeille;àchaque instant, elle m'interrompait pour me priarde glisser un tabouret sous ses pJBds mi de rat^ tacher un hraoetet sur son hras nu , très rond et très ; ferme. Parfois,, sans prétextequ' elle avait peur, lanuit,daDsle corridor, elle me demandait de l'accompagner dans la pièce voisine où elle avait oublié un,livre, ettou-

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VIEILLE ROHANCE. 29&

joui^ il lui arrivait delrébucherdaiisl'obscu- , rite et de s'appuyer contre mon bras en poussant de petits cris effarouchés. Peine perdue, hélas I je ne bronchais pas. J'avais la tête trop occupée. d'Éveline, et puis pour moi, gamin de dix-huit ans, une femme de trente ans paraissait d'un âge déjà mùr; à mes yeux, son vieux mari déteignait sur elle...

Dites, la jeune belle, Où Toulez-TODS alleri...

Je sais bien maintenant où je voudrais aller ! Je voudrais rattraper mes dix-huit ans et la saison d'été où la jolie R"" Cailleteau, le soir, dans le salon aux sièges de paille, perdait toujours ses pantoufles et me priait sournoisement de les lui remettre, service que je lui rendais le plus innocemment du monde.

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Quelle gaspilleuse que la jeunesse, quelle manqueuse de coche ! . . . Pauvre de moi ! je ne m'aperçus que M"' Cailleteau était jolie et je ne compris son manège que la veille du jour où je devais partir pour prendre ma première inscription de droit.

Ce jour-là, j'avais eu un gros crève-cœur, ayant appris le mariage de l'idéale Éveline avec le notaire, et j'étais allé le soir conter mes doléances à M"" Cailleteau. Je n'en finissais pas et ma jérémiade dura bien deux heures. La petite dame haussait les épaules et agitait nerveusement son pied dans sa pantoufle trop large. A la fin, impatientée, elle se leva:

— Bah ! dit-elle, vous vous consolerez à Paris et vous apprendrez la vie... Allons!

bon voyage, embrassez-moi I

Et nous nous embrassâmes.

— Ah! soupira- t-elle, quel nigaud vous êtes... et si vous aviez voulu!...

En même temps, ses lèvres se posèrent

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sur les miennes d'une si affriolante façon, que je reçus soudain un coup de lumière. Je la serrai à mon tour contre mon cœur en murmurant de confuses tendresses.

Trop tard! Le pas du mari résonnait dans la rue déserte ; M"" Cailleteau s'échappa de mes bras, mit un doigt sur ses lèvres ; je remontai chez moi et depuis je ne l'ai plus revue...

La voile ouvre son aile, La brise va souffler...

La voile m'a emporté bien loin de la petite ville poitevine ; la brise a soufflé trente années de plus sur ma tête. Maintenant, Éveline doit être une notaresse honoraire, prude, sèche et bilieuse. La pauvre M"" Cailleteau doit être ridée et blanche ; — et moi-même je ne vaux guère mieux, bien que je tressaille encore en entendant la romance de Gounod.

Et, là-dessus, mon ami Tristan, ayant

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298 VIEILUS ROMANCE.

terminé son histoire, ralluma sa pipe en fredonnant mélancoliquement:

Diies, la jeune belle, Où' toulez-Tous Allerf...

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Avant de devenir député, Philippe des Villards avait été un peu poète. 'Même il avait publié un volume de sonnets : les Vignes en fleur, qui avait été fort goûté des artistes et des délicats ; mais ta poésie ne lui ayant pas donné immédiatement la notoriété qu'il ambitionnait, il l'avait cherchée du côté de la politique et s'était présenté aux suffrages des électeurs de son département.

Bien qu'il eût une particule et qu'il possédât au bord de la Gartempe une gentilhommière que les paysans du canton s'obstinaient à appeler « le château », il fut élu en tête de la liste radicale et devint en peu de temps un des leaders de l'Extrême-Gauche. Parfois le niélier lui semblait dur et il regrettait en

300 AMOUR A FUIURS DOUBLES,

secret l'heureux temps où il cherchait pour ses quatrains et ses tercets, des limes opulentes et rares; mais il faisait contre fortune bon cœur, piochait les questions sociales avec résignation et s'appliquait tout comme un autre à mettre le budget en équilibre. Même un jour il fui nomme rapporteur d'un projet de loi sur les bouilleurs de crii. Il avait bonne envie de décliner cet honneur et de passer la main ; toutefois, comme il était d'un pays où les vignerons distillent tous les marcs de leurs raisins, il n'osa refuser de peur de compromettre sa réélection.

Quand arrivèrent les vacances de juillet, il résolut, après s'être acquitté de cette corvée, de se débarbouiller a avec un peu d'ambroisie », c'est-à-dire d'aller se retremper en pleine nature, et il partit pour la Savoie. Il flâna sur les bords du Léman, visita Évian, gagna Chamonix par Martigny , puis se dirigea vers la Tarentaîse par la pittoresque route de Mégève h Flumet et à Ugines. Il atteignit

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AMOUn A FLEURS DOUBLES. 30l

ainsi Faverges par une belle soirée d'août, après avoir passé toute une journée au grand soleil; fourbu et alourdi, il soupa à peine et s'enquit d'une voiture qui pût le conduire le lendemain matin au bord du lac d'Annecy.

Le seul véhicule disponible était une étroite diligence dont le coupé avait été déjà retenu par trois voyageuses venant d'Albertville, de sorte que Philippe dut se contenter d'une place de banquette à côté du conducteur.

On partit dès l'aub:, et, comme Philippe était en retard, ce fut k peine si, en grimpant sur l'impériale, il put apercevoir le bout du nez des voyageuses du coupé; mais quand on descendit au ponton du Bout-du- Lac pour attendre le bateau à vapeur, il eut le loisir de les regarder à son aise. Elles avaient la tournure d'élégantes étrangères voyageant pour leur plaisir; deux d'entre

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30i AH0I3R A FLEURS DOUBLES.

elles étaient jeunes, la troisième, plus mûre, paraissait une dame de compagnie ou une parente chaînée de chaperonner les deux autres. L'une des jeunes femmes, très brune, avait des cheveux d'un noir foncé, une bouche assez grande aux lèvres très rouges, des so jrcils qui se rejoignaient presque et des yeux noirs dont l'expression rappela incontinent à des Villards les yeux d'une femme qu'il avait aimée au temps jadis; — l'autre était svelte, élancée, avec un visage à l'ovale allongé, des cheveux châtains, des yeux très rieurs et une bouche spirituelle s'ouvrant sur des dents éblouissantes.

Tandis que Philippe dévisageait curieusement ses compagnes de voyage, il était luimême de leur part l'objet d'un examen minutieux, et comme il avait trente-quatre ans, bonne mine, les épaules robustes, le teint brun, les yeux bleus et la barbe noire frisée, l'examen ne fut pas à son désavantage. Lorsqu'on s'installa sur te bateau, les

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voyageuses rôdèrent autour des bagages , avisèrent la valise du député, y déclnffrèrent sournoisement son n*m .écrit:à l'èncrfr sur la toile grise, puis revinreat" s'asseoir innocenmient à l'arrière, à quelques pas du banc où Philipç» contenaplait le paysage fuyant dans les btunas du niaitin .

Le lac était chwraawlj d'u» bleu verdi, encore un pea obscurci par l'ombre- fraîche des sommetsi De légères buées blanches fumaient sur les. praiiiee du fond, puis remonlaient en flocons neigeux sur les flancs noirs des monlagnes âaeA les crêtes dente^ tées et les. cok mollemeptéchaiïerés étaient seuls éclairés d'une blonde lurnière argentée. Dans cette ■ exquise, fraîcheur , les deux visages, si divers, des- jeunes femmes' avMent cfaacuu un genre diKreritide beauté et de séductioœ, ^i agissait aUernativement sur

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l'imagination très excitable de Philippe. Le poète se réveillait en lui et, sans en avoir l'air, il écoutait la conversation animée de ses voisines. Elles étaient cousines et avaient toutes deux un accent assez prononcé oii des Villards crut reconnaître la musique du parler bordelais. La châtaine se nommait JuUe; la brune aux sourcils épais, Lazarine.

Philippe fut d'autant plus vite au courant de ces détails que les deux cousines parlaient très haut et comme des personnes qui ne seraient pas fâchées d'entrer en conversation avec le voisin. Même, lorsqu'on fut à moitié route, celle qui s'appelait Lazarine se tourna de son côté et lui demanda s'il pensait que le bateau arriverait à temps pour qu'on pût prendre à Annecy le train se dirigeant vers Aix.

— Vous ne trouverez pas de train, répondit Philippe; celui dont vous parlez n'existe que les jours de marché, c'est-à-dire le mardi et le vendredi, et, comme c'est aujourd'hui

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jeudi, vous devrez attendre le train d'Aix jusqu'à trois heures de l'après-midi.

Sur quoi les deux voyageuses firent une moue de désappointement, puis se mirent à chuchoter ensemble en se poussant du coude. Enfin la châtaine, Juh'e, adressa à son tour la parole à Philippe et lui dit en rougissant jusqu'aux yeux :

— Pardonnez-moi, monsieur, une demande indiscrète. Mais n'est-ce pas à l'auteur des Vignes en fleur que j'ai le plaisir de parler?

Visiblement ilalté, des Villards répondit affirmativement.

— Ah! monsieur, ajouta-t-elle, je vous dois de si bonnes heures de poésie! Permettez-moi de vous en remercier.

Philippe répliqua modestement que tout le bonheur était pour lui. La glace fut rompue et la conversation s'anima. Des Villards trouvait les deux cousines très attrayantes : Julie avait plus de gaieté et de grâce enve-

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loppante; mais Lazarine, avec ses lèvres couleur d'cBiltetroug^, ses-sotiFcdls noirs éd. ses yeux flanbanls, réveillait daos le: cœur du dépnlé je ne saisquels-voli^toeos rauvenirst A' mesure qn'oaiapprochait-d'Ânnecj, il xonstatait, non nms. un certain éÎBefvètllement, qu'il était à. U fois aiDOBreii£> de la châtaine et de la bruns;. Anssi^i^raur rester plus longtemps auprès d'eileSy.n'bésita-t-il pas à leur proposer ['aara^^emenl suivant :

— AulieudeperdrevoJre temps àAniMcy^ leur dit-ii, pourquoi ne visiteriez-voiBfKis les gorges du Fier?... Vous y déjeuneriez et vous reprendriez le train d'Aix à trois heures. Si vous me le permettiez, je me ferais un vrai plaisir d'ètte votre guide.

La proposition. fut acceptée avec enthousiasme. Sur le quai d'Annecy, on loua un landau. La dame de compagnie monta kcôté du cocher, Philippe s'installa sur l'une des banquettes à côté de Julie, Lazarine s'assit en face d'eux et l'on partit poar les gorges-

AUWEt A FLEURS DOUBLES. 307

Le voyage fut charmanl. PhiU{^e étail quasi ensorcelé par le sourire etla^âce espièigïe de la châtaine^ dont; le: corps svelle frdiait agréablement .1& sien au moindre : cahot de la voiture ; mab enatème temps il était attiré par les magnétiques regards de Lautiine dont les genoux effleuraient ses genoux. — Hoani soit qui mal y pense I entre ces deus séduisantes personnes, il éprouvaiti d'amoureuses émotions qui se confimdaient et se complétaient harmûnieusemeal. Pendant le trajet, il tira tous les feux d'artifice de son esprit et égrena en l'honneur des deux provinciales toutes les perles de son rosaire poétique. Il en fut récompensé par un redoublement de grâces et de càUneries féminines, qu« la châtaine et la brune prodiguèrent à , son intention et qui sentblaient se faire concurrence.

Quand ou visita les gorges, dans les rochers du Corridor, il se trouva uq moment seul aveci Julie, et, comme.il lui tendait le

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bras pour fi-anchir ua pas difficile, il lui baisa longuement le poignet en murmuranl : s Je vous adore 1 > Mais quand on eut atteint la Chaire, Julie étant restée en ar- ■ rière, Lazarine se pencha pour cueillir une campanule ; il dut la soutenir au-dessus de l'abime, si bien qu'elle resta un moment dans ses bras et qu'il la serra contre son cœur silencieusement, tandis que le noir regard de la brune s'enfonçait délicieusement dans le sien. Au retour, on déjeuna si gaiement et si longuement qu'on manqua le train d'Aix et qu'on résolut de coucher à l'auberge de Lovagny. A mesure que la soirée avançait, Philippe s'apercevait combien il lui était difficile de tenir la balance égale entre les deux cousines qui commençaient à se jalouser et s'évertuaient à ne jamais le laisser seul avec l'une d'elles. La position devenait embarrassante. Pourtant le soir, tandis que Julie visitait les chambres, il resta en tête-à-tête avec Lazarine dans la

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salle ombreuse où ils avaient dîné. L'obscurité emplissait cette pièce, on ne voyait plus que les yeux de Lazarine qui brillaient comme deux vers luisants. La t):!ntation était trop forte. Philippe s'approcha, prit les deux mains de la brune cousine entre les siennes et posa ses lèvres sur ces deux yeux flambants.

Au même instant, une lumière emplit la chambre et quelqu'un dit : « Ah 1 »

d'une voix stupéfaite. — C'était Julie qui rentrait avec une bougie & la main...

- Des Villards demeura èbaubi et stupide.

Un moment il fut tenté de saisir les deux cousines dans ses bras et de les couvrir de baisei's en leur criant : « Je vous adore toutes les deux! :t> Mais il manqua d'audace, et quand il reprit un peu d'aplomb , Julie et Lazarine étaient parties furieuses, chacune d'un côté. Des Villards monta fort décontenancé dans sa chambre solitaire et y dormit fort mal en songeant à la figure qu'il

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ferait, le lendemain, .en présence des deux cousines:.

Quand il se réveilla assez Utrd, l'auberge était profooidénieni sileneieuse.il' s'habilla, desceodit Je cœ^ur battant et demanda à l'hôtesse si ces dames étaient levéesï

— Ces dames I s'écria la. fcnine femme.

Oh ! mon pauvre monsieur, elles sont parties par te trainde- six heures du matin, et, pour sûr, elles sont d^à arrivées à.Aix....

Philippe dès. Villards: resta rai moment bouche bée, comm» un enfauLqui a laissé échapper un papillon eti qnî regarde, piteusement sur ses doigts la <poussièrede8 ailes de l'insecte envolé! Puis, peu à peu, il se remit.

a Au fait, se dit-il avec philosophie, ce qu'il y a. de mieux duisr la fleur, c'est le parfum,, et.j'en ai respiré deux aux arômes singnllèrement, distincts et- savoureux. Tenons-nous-en là. »

Et il:repartit parle premier traitt qui filait sur Genève.

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Elles se sont faites ici sans bruit et très rapidement. — En denx ou trois jours, les vignes qui tapissent la base des montagnes du lac d'Annecy ont été dépouillées de leurs raisins, et cela sans tapage, presque sans chansons. Ayant encore le souvenir très vif des rustiques bacchanales qui accompagnaient autrefois les vendanges dans mon pays de Lorraine, j'ai été étonné de la tacitumité et du peu d'entrain des ifignerons savoyards. On -me dit que cela tient à la médiocrité de la récolte depuis plusieurs années. Le mildew elle phylloxéra oulépuhé les ceps; on remplit moitié- moins de cuves qu'au temps passé et on a la perspective d'en remplir moins encore l'an prochain, car là

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maladie s'élend comme une tache d'huile sur le vignoble. Tout cela jette un froid et arrête les chansons dans les gosiers des vendangeurs.

Du moins le vin sera bon. On vendange tard ici, et les raisins clairsemés ont eu le temps de mûrir pendant les premières semaines d'un octobre très clément. Dans ce coin de terre exposé au midi et protégé du vent du nord par le Roc de Chère, un bon soleil clair chauffe les vignes plantées comme en espalier le long des pentes abruptes et pierreuses. Pourtant, l'autre vendredi, il y a euunealerte; la neige, qui jusqu'alors s'était bornée à blanchir les hautes cimes, est brusquement descendue sur le vignoble. Par violentes et épaisses giboulées, elle* tourbillonnait sur le village et voilait de son pâle floconnement toute l'étendue du lac; elle se tassait par plaques sur les feuilles rougies des ceps et donnait au paysage une physionomie absolument hivernale. Par moments,

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la bourrasque s'apaisait, un coin de bleu se montrait par une déchirure et tout à coup une blonde soleillée enveloppait un coin de la rive dans une transparente auréole fumeuse. Peu à peu, tout le ciel s'est éclairci, la nuit est survenue, froide et semée d'étoiles, et le lendemain on a pu constater les ravages causés par cette soudaine et brève apparition de l'hiver dans ce pays quasi méridional : — tous les pampres roussis et recroquevillés, les dahlias du jardin flétris et noircis par la gelée, et au pied des noyers dégarnis une large jonchéede feuilles mortes.

Aujourd'hui tout s'est rasséréné. Le ciel est bleu, le lac a retrouvé son azur lustré; un chaud soleil inonde de lumière tes montagnes entièrement blanches , sauf aux endroits où la neige est déjà fondue et où les bois étalent leurs vives teintes d'au-

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tomne. Le contraste de ces couleurs violentes k côté de cette blancheur virginale n'est pas une des moins charmantes sur^ prises du paysage montagnard. Le rouge sanglant des cerisiers, des trembles et des érables, le brun carminé des poiriers sauvages, le roux violacé des hêtres, le noir des sapins éclatent en notes tapageuses sur l'arrière-plan neigeux. Les reliefs des hautes cimes s'accusent davantage, en môme temps que les contoursparaissent plus veloutés.

Sur les pentes des pâturages élevés où la neige reste immaculée, les sapins épars prennent des attitudes fantastiques; on croit à chaque instant les voir remuer, comme s'ils montaient k l'assaut des crêtes les plus aériennes.

Touten bas, les hameaux sont en rumeur.

Dans chaque vigne, les femmes en chapeau de paille k fond ptat, les hommes en gilet de laine, se hâtent de cueillir le ntisin. Le lac est sillonné de barques qui filent niollement

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sur l'eau scintillante; ce sont les gens de la montagne d'Entrevernes qui possèdent de^ vigneS'Surla'rive opposée etqui partent en vendange. A mesure que la journée avance, on voit glisser sur l'eau calme de grands bachots pleins de raisins qu'on emmène au pressoir. — Quand les grappes cueillies ont cenipli une corbeillej lea vendangeuses les vident dans la bennetteou frann&Me^.sortede hotte à longs manches que l«s hommes portent sur leurs- épaules, après -avoir coiffé au. pi^aiable une -sorte jde;cap[iichon.oucAâperon de toile matelasaéfe qui garontitJa tète etleoouoontre les froissements de la^ohirge.

Ces allées, et.venues devigoerons encapuohonnéa d&gris^ le-dos chargé. de la.^netle noiœ de raisin», est onerdes notes les plus cai-aatéristi^ues de IH' vendange savoyarde. On verse le contenu de la hotte dans UD cuvier qu'on aonimt ^Ai fferie et qui est fixé sar les ridelles d'un char traîné par. des bœuf», C'^st dans cet. équipage qu'on

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amène la vendange au cellier où les hommes l'entassent dans la cuve, tandis que dans une demi-obscufité on entend gémir la vis du pressoir tout ruisselant du marc des premières foulées.

Tout en prêtant l'oreille aux discrètes rumeurs de la vendange, je vagabondais autour des celliers de YAbbaye, cette ancienne demeure où les moines, possesseui's de tout le vignoble, faisaient jadis de plantureuses vinées et festoyaient joyeusement, si l'on en ■croit la chronique. — Le soleil se couchait au sommet du Semnoz, dans un semis de nuages d'un rose saumoné ; par places, le lac reflétait dans son eau verte et unie ces -couleurs empourprées; sur le port, en avant de l'Abbaye, des massifs de marronniers d'un roux orangé avaient jonché le sol d'une partie de leurs feuilles, et, plus loin, une vigne viet^e, tapissant tout un pan de mur

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de la vieille demeure abbatiale, coupait d'uue large tache cramoisie la tonalité fauve de ces feuillées roussies par l'automne. Ce tapage de couleurs ardentes se continuait sur les hauteurs, très loin, jusqu'aux contreforts au-dessus desquels la Tournette neigeuse se détachait sur un ciel d'un bleu de turquoise. Aux dernières lueurs du couchant, la neige de cette montagne géante se teignait d'une exquise nuance rose, et sur ce rose suave une vapeur blanche très fine, en planant vers le Fauteuil, mettait une ombre portée d'azur très clair. Dans les marronniers, des rouiesgorges gazouillaient discrètement, et plus loin, sur la route d'Augon, un vendangeur plus gai que ses confrères, ou plus allumé par le vin doux, lançait à plein gosier le refrain d'une chanson rustique. — Cette soirée de fin de vendange, d'une couleur si harmonieuse et si richement variée, d'un -calme si reposant et si attendri, m'a fait une impression inoubliable.

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Ce maXia, tout est terminé. Les^ vignes*, veuves de raisins, balancent leurs pampres ftétrisau tiède soleil d'octobre: Le» vendanigenrs sont partis; seuls, les grappitleun de i' arrière-saison, les rouges-gorgesi parcourent le vignoble, en quête de. quelques grains oubliés. Tout à l'heure j'en ai aperçu un à quelques pas. Il ne semblait nullement farouche et ne s'est point envolé k mon approche. Perché sur un échalas, gonflant son poitrail roux et dodelinant de la tête, il me regardait avec son œil noir et avait l'air de dire : c Dépêchons-nous , picorons la dernière grappe et buvons le dernier coup de soleil ; l'hiver va venir ; en cette saison, chaque journée ensoleillée' est un jour de grâce. Jouissona-en vite et pleinement I » — J'ai suivi son conseil et je m'en suis allé cueillir les dernières gentianes violettes, lâchant où le soleil rit sur la neige. .

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A LA fiRANDE-CHARTREUSE

« Tac I tac!... L'office !... » Je m'évralle en sursaut sur le lit de oouvent où je dormais tout habillé, et j'entends le même heurt et le même avertissement se répéter aux portes des cellules voisines, puis, un pas traînant s'éloigner dans les; profondeurs des couloirs. Un reste de lune, découpant en losanges sur la brique nue la vitre sans rideaux, éclaire très sulBsamment ma cellule meublée de deux chaises de bois blanc, d'une table et d'un prie-Dieu. Il est minuit moins un quart et mes voisins s'habillent à.lahâ.te. On se groupe dans les couloirs obscurs et on se rend à t&ton& à la tribune de la chapelle, dont la porte donne sur un corridor ceuT tral situé au premier étage. Du haut de cet

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330 A LA GHANDE CHARTREUSE.

observatoire, on domine dans toute sa longueur la nef étroite el haute, mystérieusement et imparfaitement éclairée par deux lampes lointaines. — Tout à coup, par des portes latérales, un à un, les pères et les frères, encapuchonnés, une lanterne sourde à la main, émerçenl de l'ombre et se casent dans leurs stalles. Deux ciei^es s'allument et leur lueur unie à celles des lanternes dissipe à demi l'obscurité. Les moines s'agenouillent; il y a un moment de rumeurs sourdes, de mouchements bruyants et de toux prolongées, puis un chut! sévère fait tout rentrer dans l'ordre et l'office commence, psalmodié sur un ton lugubre par cinq ou six voix qui se relaient. Par instants, dans cette ombre mouvante, le maigre rayon d'une lanterne laisse apercevoir un capuchon blanc, une main qui tourne un feuillet, un proâl de religieux qui se lève pour l'antienne ou s'agenouille pour le Gloria Palri, et c'est tout. Dans la tribune supérieure, les

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A LA GRANDE-CBARTREUSE. 321

visiteurs chuchotent, peu recueillis ; il y a un va-et-vient de curieux ouvrant ou refermant la porte du couloir, et je m'imagine, à tort sans doute, que la conscience d'être donnés ainsi chaque nuit en spectacle à une troupe sans cette renouvelée de badaudsdoit singulièrement troubler la ferveur pieuse des bons pères. En somme, l'impression que laisse cet office de nuit est médiocrement religieuse, etj'ai quitté la tribune légèrement ■déçu.

Du reste, ce sentimentde déception s'était déjà produit à la vue de la Grande-Ghartreuse elle-même. On ne peut nier que la route qui conduit au couvent ne soit très belle à partir de Saint-Laurent-du-Pont.

Lorsqu'on pénètre dans ce qu'on appelle le Désert, on est frappé par le grand caractère de ces forêts presque vierges, élevant leurs

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332 A LA GRANDE GHARTBBtlSB.

murailles de verdure de chaque côté de l'étroit défilé oii roule le torrent du- Guiers. Du bas de cette gorge boisée, où serpente une route artistement construite' par Tadmir nistraliou forestière, on se trouve comme au fond d'un énorme, puils d& verdure dont les margelles seraient formées par de formidables roches grises, situées à un. millier de mètres. Malheureusement l'entrée de. cette verte solitude est déshonorée' par deux étar blisseraents industriels qui y font tache: — la Fourvoirie où les pères distillent leur liqueur, et une vaste fabrique de ciment. — Quand on a dépassé ces deux usines, on arrive enfmauvraifl^sflïif, un .désertiiux vertes fraîcheurs, aux. mélodieux bourdcmnements d'eau, aux aromatiques odeurs résineuses;.

La végétation forestière y est magnifique. Il y a là des ormes, des hêtres, des sapins et des frênes d'une robustesse, d'une élégance et d'un éUn admirables. Après deux heures de montée, les bois s'éclaircisseDl. On atteint

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