A LA GRANDE-CHARTREUSE
les bras chargés de flacons d'élixir ou de chartreuse jaune et verte. J'avoue que cette descente de bouteilles m'a gâté l'admirable paysage forestier qui encadre le couvent, et j'ai regagné Saint-Laurent-du-Pont en répétant en mon par-dedans cette devise qui me revenait comme une ironique obsession :
« Sobriiy simplices et quieti. »
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Par le col de la Boiirnette, nous étions descendus dans les Beauges. — Un pays d'un charme tout pastoral et primitif que ce canton des Beauges. — Les montagnes y sont vertes de la cime à la base, avec de vastes pâturages étendant pendant des lieues leurs prairies en pente, encadrées dans de silencieuses forêts de sapins et de mélèzes.
Des ruisseaux, dans leur lit creux bordé dé vernes, dévalent de tous côtés et mêlent la fratcheup de leur bouillonnement aux sonneries lointaines de la clarine des vaches éparses dans les pâtis. Parfois, les bêtes sont perchées si haut qu'on ne les dislingue pas; on entend seulement les notes tintinnabulantes de la clarine pendue à leur cou, et
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ees tintements de clochettes invisibles sem- Blentla musique mystérieuse de ces intimes solitudes.
Nous avions déjeuné longuement à Belleeombe, attendant à l'ombre de l'auberge que le soleil de l'après-midi fût moins brûlot, et vers quatre heures, sac au dos, nous BOUS étions décidés à escalader la pente Eocailleuae qui mène au col d'Entrevernes.
ISoiis JDarchions plan, pour me servir de FexpressioD savoyarde empruntée à l'italien iipiawo^ jiian, d'où on a fait jo/om),, et trois ttoones heures s'écoulèrent avant que nous eussions atteint les prairies tourbeuses qui revêtent J'échancrore du col. — Là, on avait fait une halte. On s'était allongé snr l'herbe rase et chacun avait allumé sa pipe ou sa cigai-ette, tandis que le soleil couchant colorait de Boee les crêtes et les murailles blanches du Charbon. Cette pause, agrémentée de fumerie et de causerie, nous avait paru si douce, que nous l'avions prolongée jusr
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qu'au moment où le crépuscole avait commencé à brunir le fond des vallées, et où, dans le ciel couleur vert d'eau, là-bas, audessus des roches de Rougemont, l'étoile de Vesper nous avait avertis qu'il était temps de songer à se mettre en quête d'un gîte.
En même temps que Vesper, du reste, notre estomac nous stimulait. Le déjeuner de Bellecombe n'était plus qn'un vague souvenir, et nous nous demandions où nous irions souper. Chacun se remit sar ses jambes et l'on descendit allègrement à travers les pâturages humides qui dominent le val d'Entrevernes. Nous avions arrêté de concert que nous souperions dans ce dernier village et que nous y passerions la nuit. Hétas! nous avions compté sans notre hôte ! Après avoir longé l'unique rue, force nous fut de constater que non seulement
Entrevernes ne possédait pas le moindre cabaret, mais encore que personne ne se souciait de nous y donner à souper. Les gens de ce village perdu dans la montagne sont d'une sauvagerie excessive ; ils ne parlent que le patois savoyard et semblent vivi-e dans une respectueuse terreur des agents de la régie, ce qui les pousse à se montrerinhospitaliers, de peur d'être dénoncés aux rats de cave comme vendant du vin en fraude.
— Retournez sur vos pas jusqu'à la Planche, nous dit enHn un paysan ; il y a là une maison où on donne à boire et où vous pourrez peut-être coucher...
Nous voilà donc rebroussant chemin, en quête de ce gîte qui fuyait toujours. A l'endroit où la route s'enfonce dans les sapins, nous atteignons le hameau de la Planche et nous finissons par découvrir une maison à la façade de laquelle se balançait ie bouquet de genévrier symbolique. Les volets étaient
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clos, le cabaret semblait dormir. Nous frappons à la porte également close, et, à ta parfin, un volet s'entr'ouvre, montrant une tête coiffée d'un bonnet de coton bleu :
— N'est-ce pas ici l'auberge ?
— Peut-être bien !
— Pouvez-vous nous donner à souper et à coucher ?
A iatremblanteclarlédes étoiles, l'homme au bonnet bleu nous toise en écarquillant les yeux, puis répond :
— Oh! nos lits ne Sont pas assez bons pour des messieurs comme vous... Descendez jusqu'à la Thuile...
■ Là-dessus, le volet se referme, et nous revoilà, tout déconvenus et maugréant, forcés d'errer à l'aventure à travers les pâturages silencieux...
Tout à coup, au détour du bois de sapins, à une centaine de pas, nous enten-
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dons des ttalements de clochettes et nous apercevons à travers tes broussailles la rougeur d'une flamme dausante, vers laquelle nous nouâ dirigeons. — Des pâtres assis autour d'uu feu de souches et de ramilles veillaient là, tandis que le bétail épars se rassemblait pour passer la nuit dans un chalet ou plutôt un appentis absolument rudimentaire. -^ Les pâtres, eux, ne craignaient ni les règlements de ta régie ni l'inquisition des rats de cave, et Us nous laissèrent nous asseoir à leur feu; ils nous offrirent même de partager leur souper :
— du pain, du beurre, des pommes de terre et de l'eau claire. — Après avoir couru le risque d'errer à jeun toute la nuiè à travers des sentiers inconnus» cette hospitalité élé~ mentaire nous paraissait délicieuse.. Le feu était réchauffant et la pelouse n'était point trop humide. Enveloppés dans nos plaids, nous nous étendons sur l'herbe moelleuse et nous dégustons notre frugal souper,
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qu'assaisonnent l'odeur aromatique des sapins et le salubre parfum des reines des prés épanouies au bord du ruisseau voisin.
La belle nuit d'août pleine d'étoiles ! Si belle qu'à la contempler nous ne pensions plus h dormir. L'air était d'une entière pureté. Les astres, dans cette atmosphère limpide et transparente, semblaient avoir grossi et s'être rapprochés de nos têtes. De toutes parts, les constellations s'ouvraient comme desÛeurs féeriques dans le jardin de la nuit. Du côté du nord, Cassiopée ressemblait à la tige brisée d'un lis aux boutons d'argent. Un peu plus haut, la Grande-Ourse dressait en l'air son étrange chariot; au zénith, la couronne boréale arrondissait sa guirlande lumineuse; tandis que le Bouvier au couchant etla Viei^e au midi paraissaient secouer les perdes diamantéesde leui*» par-
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terres géométriques. Puis, du nord au sud, à travers ces floraisons d'astres, le Chemin de Saint-Jacques avait l'air d'être semé d'une vague et laiteuse jonchée de roses blanches fraîchement tombées. — A droite, à gauche, de tous les points du ciel, des étoiles fllântes se détachaient du fouillis des astres étincelatits , et , dans leur chute , rasaient de leur flamme errante les crêtes des roches voisines...
Parfois, du fond des bois de sapins, la plainte quasi humaine d'une chouette retentissait dans le silence et provoquait les exclamations des petits pâtres accroupis autour du feu. D'autres bruits nocturnes se mêlaient à ces mélancoliques cris d'oiseaux de nuit :
— musique tremblotante des grillons, bêlements de chèvres, tintements de sonnailles, et, tout au loin, le roulement sourd d'une charrette attardée ou le jappement d'un chien réveillé dans une maison isolée.
Les pâtres furent longtemps avant de
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s'endormir. Ils s'entrélenaient en patois savoyard des incidents ordinaires de leur vie peu mouvementée. De temps à autre, l'un d'eux selevait pour aller quérir des branches mortes qu'il jetait sur le foyer, et alore la flamme se ranimait, rougeoyait et promenait des ombres énormes sur les pâtis montueux.
Peu à peu ils se sont tous assoupis, et nousmêmes, à la tiède chaleur du brasier, nous avons commencé à cligner de l'œil.
C'était un demi-sommeil, à chaque instant interrompu par les pétillements de la braise et les. mystérieuses rumeurs du pâturage.
Chaque fois que nos yeux se rouvraient, de doux scintillements d'étoiles nous jetaient leurs lueurs rassurantes. Les nuits d'août ne sont pas très longues. Vers quatre heures du matin, la sensation de l'aube qui blanchissait nous réveilla. Les clarines des
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vaches recommençaient à tinter et les pâtres étaient déjà debout. Malgré tes fraîcheurs de la nuit, le ciel était restélimpide. Une à une, les étoiles pâlies s'y évanouissaient, et, du côté de l'Orient, par i'échancrure du petit col qui fait communiquer la Planche avec le lac d'Annecy, on apercevait très loin, revêtu d'une belle couleur bleu foncé, le roi des Alpes savoyardes, le Mont-Blanc, que l'ap-!proche du soleil teignait insensiblement en rose, et qui tout à coup se découpa sur l'azur dans l'éblouissanle beauté de ses aiguilles et de ses pics de neige, baignés d'une adorable lumière matinale.
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j'aime à flâner le long dos qnais en toute saison, car c'est là qu'on jouit pleinement de la beauté magnifiquement variée dii paysage parisien. L'eau, le ciel, les arbres, l'architecture s'y unissent harmonieusement pour charmer les rêveurs et les artistes. A chaque pas, la physionomie de ce panorama unique au monde change d'expression et éserve aux yeux des surprises, des fêtes toujours nouvelles. Sous la coloration d'une lumière sans cesse modifiée, tantôt grise et discrète, tantôt éclatante et presque méridionale, les paysages se succèdent, grandioses- ou intimes, majestueux ou familiers, vivants toujours. — L'autre après-midi, en cTiemioant ainsi, le nez et les yeux au vent,
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Stà SOUHAITS DE NOEU
« comme un poète qui prend des vers à la pipée s, je me suis heurté sur le quai aux Fleurs à un jeune sapin qui reposait contre le parapet sa cime verdoyante et ses pieds empaquetés dans une toile d'emballage. Je me suis rappelé que nous approchions de la nuit du réveillon et que ce sapin était destiné à devenir un arbre de Noël. L'arbuste était déjà d'une belle venue ; ses branches vertes etdrues exhalaient une aromatique et salubre senteur forestière ; à ses pieds, un petit tas de terre noire, tombée sans doute par une fente de la toile qui enveloppait les racines, avait gardé l'odeur humide du sol moussu d'où il avait été arraché. La vue d'un arbre forestier dans Paris réveille toujours en moi une pitié fraternelle en même temps qu'une nostalgie des grands bois de ma province, et je me suis surpris adressant ta parole à cet arbre de Noël, comme à un vieil ami :
€ Sapin vert, d'où viens-tu ? Sur quel ver-
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sant de montagne as-tu poussé ta jeune tige résineuse ? Serais-tu par hasard une de ces frêles semences dont je regardais, il y a quelques années, les germes s'ouvrir sur le chemin qui va de Gérardmer à la Schlucht ? Es-tu né sur l'un de ces sommets des Vosges d'oii l'on contemple k la fois le pays resté français et la terre alsacienne qui n'est plus nôtre?... Toi aussi, frère, tu as subi un sort pareil, à celui des provinces qui nous ont été arrachées. On L'a enlevé tout jeune au sol natal et te voilà jeté, frissonnant et déraciné, surle pavé d'une ville étrangère. Ta croissance est arrêtée en pleine sève et tu n'élanceras pas la tige svelte parmi les cimes verdoyantes de la forêt. Pourtant, si précaire que soit ta destinée, elle peut être utile encore, et dans ce milieu nouveau où tu es transplanté tu as un rôle bienfaisant à jouer. — On va te chamarrer de rubans et de dorures ; on suspendra à tes branches des jouets de toute forme et de toute couleur, et pendant la nuit de
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344 SOUHAITS DE ISOEL.
Noël, dans un salcfti ruisselant de lumière, tu apparaîtras comme un arbre de féerie aux regards émer^■eillés des enfants. Tu allu- «leras la joie et la convoitise dans tous ces yeux jeunes et limpides; tâche aussi d'allumer des sentiments plus mâles et plus durables dans les ccEurs de ces bambins qui seront des hommes un jour.
« sapin de la montagne, entre dans ce milieu mondain, comme une fée verdoyante delà forêt. Insuffle à ces poumons parisiens un peu de l'air salubre et fortifiant qui souffle là-haut sur les sommets ofi tu as laissé tes frères, les libres sapins des Vosges. Oblige ces cerveaux surchauffés et enfiévrés à penser un peu à la province, qui ne comprend rien à leurs étroites passions politiques, à leurs haines, à leurs querelles, à leurs emballements de la veille -et à leurs dénigrements du lendemain ; — à la province qui s'étonne, qui souffre et se décourage. Puis, toi qui es né sur une zone frontière, montre -leur
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l'étranger qui écoute à notre porte, se moque de nos fanfaronnades et se frotte les mains au bruit de nos dissensions intérieures. Insinue-leur que le patriotisme ne consiste pas à prendre des airs de matamore et à crier :
« Revanche 1 revanche I » dans les rues ou dans les réunions publiques; — qu'il faut moins parler de nos provinces perdues et les aimer davantage, en se souvenant que les nouveaux maîtres de l 'Alsace-Lorraine font durement payer aux pays annexés chaque parole imprudente qui nous échappe, — et que c'est surtout en conservant les vertus françaises, en maintenant la France unie, respectée et forte, qu'on perpétuera dans le cœur des jeunes générations d'Alsace-Lorraine l'esprit de retour et le culte de l'ancienne patrie.
« sapin né en pleine forêt I infuseà ce petit monde que ta venue va réjouir l'amour de la simplicité et de la sincérité, deux qualités qui ne sont plus guère de mode à notre
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3i6 SOUHAITS DE NOËL.
époque où, sous prétexte d'originalité, les esprits s'évertuent à être quintessenciés, tourmentés et bizarres ; où l'on se grise de boissons frelatées en haine de l'eau pure, et où l'on prend volontiers la grossièreté pour le naturel. Inspire-lui l'horreur des phrases vides et prétentieuses, le mépris du charlatanisme, le dégoût du cabotinage. Dis à ces jeunes âmes que le monde n'est pas aussi laid qu'on veut le leur persuader ; que le pessimisme n'est qu'une mauvaise digestion morale, — et que la vie n'est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est ce que nous la faisons. Nous voyons les phénomènes extérieurs k travers des verres de couleur qui se teignent en noir ou en rose, selon les dispositions et la culture de noire esprit. C'est à nous d'assainir et de clarifier notre âme, afin d'avoir une vision nette et sereine des choses.
« Si pendant ce réveillon de Noël, ô sapin de la montagne ! tu murmures tout celaaux oreilles des jeunes gens et même des hommes
mûrs, assemblés autour de loi ; — si tu répands en plein Paris ces effluves fortifiants que tu as emportés de la forêt, — tu n'auras pas été arraché en vain à ta clairière natale. Tu auras apporté aux enfants des hommes le plus beau et le plus précieux des cadeaux de Noël, et, tandis qu'au dehors tinteront les carillons de la messe de minuit, nous pourrons, autour de tes branches vertes et parfumées, chanter comme dans les récits évangéiiques ; « Hosanna au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! ï
16401. - Imprfatriei Huniei, A., rue Ultoon, S. Paris.
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