DES JEUNES MARIÉS VIEUX
La timidité est un défaut dont il est dange-eui de reprendre les personnes qu'on ▼eut en corriger.
LAROCHEPoccAtJLD, Maximâs.
C'était en l'année mil huit cent dix-huit, je ne vous dirai pas d'heureuse mémoire, parce que je ne me souviens pas si celte année-là fut plus heureuse qu'une autre ; probablement qu'il en fut ainsi pour certaines gens, et tout autrement pour bien d'autres; et quelquefois, souvent, je pourrais dire presque toujours, la même cause produisit les deux résultats contraires; c'esi-à- •lire que ce qui fait le bonheur de l'un amène le malheur de ' autre.
Mais cela s'est vu de tous les temps, et sans doute cela continuera ainsi jusqu'à la fin de» siècles... si toutefois les siècles doivent avoir une fin.
Li nature aime les contrastes... je ne puis deviner pourquoi, mais cela ne m'empêchera pas de croire qu'elle a raison, car la nature fait toujours parla iiement ce qu'elle fait.
L'AMOUREL'X TRANSI
C'était donc en l'anrîée mil huit cent dix-huil. Dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain, situé... je ne sais plus dans quelle rue, ceci est peu important, une nombreuse société était réunie ; on dansait, on se réjouissait, ou du moins on en avait l'air, ce qui n'est pas toujours la même chose; enfin, on célébrait une noce. C'était celle de M. le marquis de Grandvilain avec mademoiselle Aménaïde Dufoureau.
Il y avait un orchestre choisi, dans lequel cependant on n'entendait pas de cornets à piston, parce qu'alors cet instrument ne dominait pas encore dans nos bals ; il y avait une société également choisie : on dansait avec cotte décence, cette gravité, cette belle tenue qui empêche la danse française d'être amusante, (i qui a faic oire que le peuple le plus gai de la terre est celui qui danse le moins gaîment.
Il est vrai que depuis cette époque il y a une certaine danse beaucoup plus décolletée qui s'est glissée de la guinguette dans les bals masqués, et des bals masqués s'est faufilée dans quelques salons ; danse qui serait charmante et aurait vraiment un caractère, si la plupart de ceux qui s'y livrent ne remplaçaient pas la grâce par le burlesque, et l'abandon par la licence. Mais celte danse-là ne s'était pas glissée à la noce de M. le marquis de Grandvilain.
Et puis le marié ne mettait pas les danseuses en train, il ne courait pas de l'une à l'autre les engager et leur offrir sa main. Après avoir ouvert le bal avec son épouse, il s'était jeté dans un immense faa.euil, d'où il se contentait de regarder les autres en souriant aux dames et en battant la mesure ave* sa «été.
Vous êtes étonné sans doute de la conduite du marié, et déjà vous voudriez en savoir la cause ; votre éionnement cessera quand je vous aurai dit que, le jour de son hymen, M. de Grandvilain entrait dans sa soixante-neuvième année.
A cet âge, vous comprendrez que l'on ne soit plus un de ces danseurs acharucs qui ne quittent pas la place, de ces cavaliers qui retiennent des danseuses pour six quadrilles à l'avance.
Vous allez peut-être dire encore que M. le marquis était aussi vieux pour l'hymen que pour le bal I... que c'est une folie de se marier à soixante-neuf ans 1 Et d'abord qu'en savez-vous a... cela vous est-il arrivé ? Et
lors même que ce serait une folie, quel mal d'en faire si elles nous rendent heureux : les gens les plus fous sont quelquefois les plus sages.
Marions-nous tant que nous en aurons l'envie, et dansons tant que nous le pourrons.
Galon apprenait à danser à soixante ans. Platon a fait l'éloge de la danse, et vous savez bien que le roi David faisait des cabrioles devant l'Arche sainte... C'était, j'en conviens, une singulière manière de montrer sa foi et sa dévotion, et j'aime à croire au moins que David ne connaissait pas cette danse dont je vous parlais tout à l'heure.
Revenons au marié :
M. de Grandvilaiu méritait un autre nom que celui qu'il portait: sa taille était moyenne, mais bien prise; il avait été fort bien fait, il lui restait encore une jolie jambe, et suffisamment de mollet pour un homme qui prend une épouse. Sa figure, un peu moutonne, ne manquait ni de noblesse ni de charme; ses traits étaient réguliers, ses yeux avaient été fort beaux, ils avaient conservé une expression aimable, enfin son sourire était encore passablement malin.
Vous voyez qu'il restait encore beaucoup de choses à ce monsieur, et qu'il était fort excusable d'avoir pensé à se marier afin d'utiliser tout cela.
Aménaïde Dufoureau, qui venait de s'unir à M. de Grandvilain, entrait dans sa quarante-quatrième année, et jusque-là était restée demoiselle.
Demoiselle!... concevez-vous toute la force de ce mot!... cela vous annonce un cœur tout neuf, une âme toute neuve
un amour tout neuf, et des charmes.... comme tout cela!
Une demoiselle de quarante-quatre ans, et une fleur qui n'a pas encore été cueillie!... Mais quelle fleur, grand Dieu! et comme elle a eu le temps de monter en graine!...
Quant à moi, j'avoue, dans toute mon humilité, que je préférerais dix femmes mariées du même âge à une fleur qu'on a laissée si longtemps sur sa tige.
Probablement M. le marquis de Grandvilain ne pensait pas comme moi... Les opinions sont libres, et si nous avions tous la même, cela serait fort ennuyeux, parce que nous n'aurions plus le plaisir de discuter et de nous disputer.
M. de Grandvilain avait connu mademoiselle AménaTde Dufoureau en quatre-vingt-dix-huit...
Alors elle n'avait que vingt-quatre ans; il est à présumer que son cœur devait être au moins aussi neuf qu'à quarante-quatre; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que sa figure l'était davantage.
A celle époque, Aménaïde était une assez jolie personne: mince, élancée, légère ; ses yeux noirs à fleur de tête étaient brillants de santé et de vivacité; sa bouche, un peu grande, riait réquemment pour laisser voir une double rangée de dents parfaitement irréprochables; enfin, quoique son nez fût un peu gro'î, son front un peu bas, et son teint un peu brun, mademoiselle Dufoureau pouvait passer pour une personne fort agréable.
M. de Grandvilain, qui avait dans ce temps-là quarante-neuf ans, et se trouvait encore un jeune homme, parce qu'il en avait conservé les penchants et le caractère, avait rencontré Aménaïde dans le monde et lui avait fait la cour; mais avec cette légèreté d'un homme habitué aux conquêtes, avec cette as<^urance d'un roué qui n'a jamais trouvé de cruelles, puis enfin avec celte sut fisance d'un marquis, croyantfaire beaucoup d'honneur à une petite bourgeoise en laissant tomber un regard sur elle.
Mademoiselle Dufoureau n'était, en effet, qu'une simple bourgeoise; ses parents, honnêtes commerçants, étaient morts en lui laissant quinze cents livres de rente et de très-bons principes.
Les quinze cents livres de rente n'étaient qu'un mince avoir; mais en y joignant la vertu, l'innocence de cette demoiselle, cela formait une dot, que certaines jeunes personnes fort riches seraient irès-cmbarrassées d'offrir à leur mari.
M. de Grandvilain, encore fier et superbe, vint papillonner autour de fa fleur de vmgl-quatre ans.
Mademoiselle Aménaïde trouva M. le marquis fort aimable, elle fut flattée d'être distinguée par lui, et lui laissa même voir que son cœur ne recevait pas ses hommages avec indifférence. Mais lorsqu'elle s'aperçut que M. de Grandvilain ne songeait nullement à la lairE marquise, elle le repoussa avec fierté en lui disant :
« Monsieur, pour qui me prenez-vous V » i.e marauis, piqjiiéde cette résistance, s'éloigna en fredonnant une arjf'icp a» Bîaise ei Sabei: c'était alors un opéra-comique
à la mode, et dans les opéras de ce lemps-là on faisait des airs qui se retenaient et se chantaient même dans les rues. Autre temps! autre musique 1...
M. de Grandvilain fut porter ailleurs ses œillades, ses désirs, ses hommages et son cœur. •
Mademoiselle Aménaïde Dufoureau sut concentrer au fond de son âme ses regrets, ses soupirs et son ardeur.
Voyez combien les hommes sont heureux!... Une femme leur r(^siste, ils courent s'adresser ailleurs... et ils finissent toujours par trouver à placer cet amour qu'ils offrent à tous les jolis minois. Gomme ces gens qui ont de l'argent plein leur poche et se disent :
« J'achèterai ce que je voudrai... j'aurai du plus beau et du meilleur, je paye comptant! »
Les femmes honnêtes, au contraire, sont obligées de demander du crédit; car elles veulent bien promettre leur amour, mais elles n'entendent pas le donner tout de suite.
Six années s'écoulèrent, pendant lesquelles M. le marquis, tourbillonnant sans cesse de conquête en conquête, passant sa vie au sein des plaisirs, ne revit pas la pauvre Aménaïde Dufoureau, qui menait une existence fort paisible, fort modeste, et n'allait guère dans ce monde où vivait M, de Grandvilain.
Au bout de ce temps, une fête champêtre aux environs de Paris amena une rencontre entre ces deux personnes qui ne se cherchaient plus. Le marquis trouva que mademoiselle Aménaïde était encoro gracieuse ; Aménaïde ne put retenir quelques soupirs qui annonçaient que le passé n'était pas entièrement oublié.
M. de Grandvilain fît de nouveau l'aimable et le séducteur ; il pensait que la fleur de trente ans se laisserait cueillir :)lus facilement que celle de vingt-quatre. Mais il se trompait; il rencontra la même vertu, la même résistance, et pourtant on :ie lui cacha pas qu'on l'aimait ; mais on voulait être marquise, çtl'on ne devait se rendre qu'à son époux.
Notre séducteur s'éloigna encore. 11 voyagea, il fut six années éloigné de la France. Quand il revint, il était beaucoup moins leste, moins léger; sa tournure était encore distinguée, mais sa démarche était lourde et lente. Cependant, quoiqu'il eût alors soixante et un ans, le marquis se croyait encore très-séduisant; il
jO L'AMOUREUX TRANSI
y a des personnes qui ne veulent pas vieillir; elles ont parfaitement raison, mais alors c'est le temps qui a tort.
M. de Grandvilain revit Am(?naïde Dufoureau, elle était toujours demoiselle, quoique âgée alors de trente-six printemps... (Il ne faut jamais compter que par printemps, cela conserve un air de jeunesse.) Était-elle restée fille fauie d'occasion pour se marier, ou parce qu'elle avait voulu garder son cœur au marquis? Nous sommes trop galants pour ne pas croire que c'était pour cette dernière raison, et le marquis devait penser de môme, parce que cela flattait son amonr-nropre.
Aniéuaide iféiaiL plus aussi iniucc, aussi élancée, aussi svelte <iu"à vingL-quatre ans, mais elle était encore assez fraîche, et ses yeux, en perdant de leur vivacité, étaient devenus plus tendres. M. de Grandvilain, qui revoyait toujours avec plaisir la seule iemme dont il n'avait pas triomphé, recommença à faire sa cour à la fleur de trente-six ans.
Mais il ne fnt pas plus heureux, et cela devait être. Après avoir eu la force de lui résister quand il était encore jeune et joli garçon, il n'était pas probable que l'on se rendrait lorsqu'il était vieux et fané. M. de Grandvilain, toujours fier, toujours prétentieux, s'éloigna encore en jurant de ne plus revenir, en se promettant de porter ses hommages ailleurs.
Pauvre galant! qui avait passé la soixantaine, et qui se croyait encore capable d'êlr'» volage. Les occasions d'oublier Aménaïde ne se présentaient plus... le temps S'écoulait et n'apportait point de distractions ; toutes les dames devenaient pour le manjuis aussi cruelles que mademoiselle Dufoureau, et notre vieux séducteur se disait :
« C'est étonnant comme le beau sexe change! les femmes n'ont plus le cœur sensible comme autrefois! »
Lnfîn le marquis se décida à retourner près d'Aménaide; elle approchait de ses quarante-quatre printemps, et M. de Grandvilain se dit :
<i Si j'attends que les printemps deviennent plus uunibreux, cela ressemblera beaucoup à un hiver. De mon côté, je commence à être d'âge à me ranger... Mademoiselle Dufoureau n'est j>as noble, mais elle est vertueuse... voilà vingt ans qu'ell • m'aime, cela mérite une récompense... épousons-la. j»
El noire amoureux de soixante-neuf ans offrit enfin sa maia
à la demoiselle qu'il aurait pu épouser vingt ans plus tôl. Lorsque mademoiselle Aménaide eniendit le marquis lui proposer sa main, son cœur et ses soixante-neuf ans, elle avait envie de lui répondre :
« Nous marier maintenant, ce n'est plus guère la peine!... » Mais elle accepta cependant, et voilà pourquoi, en l'année mil huit cent dix-huit, on célébrait la noce de ces vieux amants dans l'hôtel de Grandvilain.,