‹ L'amoureux transiChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES ARMES D'âGHILLE

Jasmin est rentré à l'hôtel tout bouleversé; le vieux domestique ne sait pas s'il doit se réjouir ou s'affliger; il serait fortconicnt de voir son maître à Paris, afin d'être près de lui sans cesse de le servir comme il servait le vieux marquis ; mais il craint ensuite qu'on ne fasse de la peine à celui qu'il appelle son cher enfant; et il a peur que le séjour de Paris ne soit pas aussi bon que celui du village pour la santé de Chérubin.

C'est en faisant ces réflexions qu'il rassemble près de lui tous les valets de l'hôtel. On doit se rappeler que Jasmin avait gardé tous les doniesliques qui avaient appartenu à ses anciens maîtres, c'est pourquoi toute la maison de Chérubin se composait de gens très-mùrs. Le cuisinier avait passé la soixantaine, le cocher touchait à son treizième lustre ; il y avait un petit jockey de cinquante ans, et mademoiselle Turlurette, qui était une enfant au milieu de tout ce monde-là, était cependant dans sa trenteseptième année.

— Mes enfants, dit Jasmin aux domestiques, je crois devoir vous avertir que notre jeune maître reviendra parmi nous demain....

— Demain î s'écrie Turlurette en poussant un cri de joie, est-ce bien sûr?

— C'est bien sûr... peut-être. Enfin, disposez toujours tout pour que M. Chérubin soit content, que ce soit partout frotté, ciré avec plus de soin que jamais... Cuisinier, préparez un dîner succulent! Cocher, que la voilure et les chevaux soient prêts dans le cas où l'on voudrait s'en servir... que l'on mette des fleurs dans l'escalier... comme le jour où feu mon maître donnait bal...

— Est-ce qu'on tirera un feu d'artifice? demanda Turlurette d'un air goguenard.

— Non, mademoiselle, non... j'en ai assez de feu d'artifice I répond Jasmin en passant sa main sur sa figure, et à moins que

M. Chérubin ne l'ordonne, on ne tirera jamais le plus pelil pétard dans la cour ; mais, du reste, il faut que ce soit très-gai ici... Ah! nous ferons venir de la musique... trois joueurs d'orgues et autant de joueurs de vielles que l'on fera rester dans la cour... ils joueront leurs plus beaux morceaux quand notre jeune maître entrera dans l'hôtel, ça ne pourra pas manque; de lui être agréable.

— Voulez-vous aussi des chanteuses? demande le vieux jockey.

— Dame! si tu trouves des chanteuses et des chanteurs, il me semble que cela ne pourra pas nuire. Vous entendez, tout cela dans l'après-midi.

Le lendemain, Jasmin part de bonne heure pour Gagny, où il arrive sur les dix heures du matin. Son premier soin est de demander Chérubin, et Nicolle lui apprend qu'il est allé se promener avec Louise du côté de Maison-Rouge. Le vieux domestique se dispose à aller à la recherche des jeunes gens, lorsque sur la place il rencontre M. Gérondif, qu'il se hâte de mettre au fait de ce qui doit arriver dans la journée.

Le professeur frappe dans ses mains, jette son chapeau neuf en l'air, et semble vouloir passer un entrechat en s'écriant :

— Tandem /... deniquèl... ultima cumœi venît jam carminis estas !... jam nova progenies cœlo demittitur alto!...

Et Jasmin lui répond :

— Mais non, ce n'est pas tout ça! je vous dis que c'est le

notaire et deux messieurs de ses amis qui Tont arriver.

— Très-bien!... parfait 1... plus que parfait!... il faut présentement trouver mon élève subitement.

— J'allais le chercher; il se promène avec la petite Louise du ;ôté de Maison-Rouge.

— Avec la petite qui est déjà grande. Comme c'est im-

orudent!... et comme il est temps de séparer l'homme du serpent?

— Vous avez vu un serpent?...

— Le serpent, brave Jasmin, c'est la femme, c*est la pomme... c'est le péché !... Vous avez Tair de ne pas comprendre; je vous expliquerai cela un autre jour, maintenant il faut nous mettre bien vite à la recherche des enfants.

— D'autant plus que ces messieurs m'ont prié d'éloigner ce

matin la jeune fille pendant qu'ils parleront à monsieur mon maître.

— Voyez-vous, ces messieurs pensent comme moi!... ils devinent que celte petite est maintenant dangereuse assurément. Nous l'éloignerons, vertueux Jasmin, nous trouverons un prétexte... un faux-fuyant... Allons, donnez-moi le bras et courons...

— Courir!... diable!... c'est facile à dire... enfin j'essayerai.

— On court à tout âge, digne Jasmin, et vous étiez taillé pour être coureur.

En achevant ces mots, le professeur prend le bras du vieux serviteur et l'entraîne du côté où ils espèrent retrouver Chérubin; tout en marchant au pas redoui>lé, Jasmin disait à M. Gérondif :

— Avez-vous trouvé un prétexte pour éloigner la petite ?

— Non, et vous ?

— Ni moi non plus.

— Marchons toujours, ça va venir.

Il y avait trois quarts d'heure que cette marche forcée durait. Jasmin n'en pouvait plus, il était devenu poussif; cependant le professeur le lirait toujours en lui disant :

— Macte puerî hucte animo /... 11 y va du bonheurde ce char-" mant Chérubin... Prenez garde, brave Jasmin, vous trébuchez... vous mettez vos pieds dans les ornières !... dans des mares...

Le brave Jasmin n'avait plus de rate, plus de respiration, et il se décide à se laisser tomber tout à fait au milieu d'une route, en balbutiant :

— Je ne peux plus aller il faut que je reprenne haleine.

Mais en ce moment M. Gérondif venait de jeter un coup

d'œil sous un bouquet d'arbres situé à peu de distance de la route, et il s'écrie :

— Les voilà !... La peiite mange des abricots... elle en présente un à mon élève, qui reste en admiration devant son abricot !... Il est temps que nous arrivions.

Ce jour-là Chérubin était sorti de bonne heure avec Louise; ils avaient emporté un panier dans lequel étaient du pain et des fruits, et ils se faisaient une fête d'aller déjeuner dans les bois; ce repas frugal leur semblait délicieux... Et, en effet, que pouvaient-ils désirer de plus; ils étaient ensemble et ils s'aimaient: le pins beau repas est celui auquel on apporte un cœur content.

Le sentiment qui unissait alors Chérubin à Louise était si doux.

SX pur, qu'ils étaient heureux d'être ensemble, et ne cherchaient point un p.utre bonheur. Peut-être cependant l'affection de la jeune Louise se montrait-elle plus vive, plus expansive; c'est qu'il y avait déjà de la tristesse dans son amour ! Elle craignait que Chérubin ne se décidât à aller à Paris, elle redoutait de perdre son ami, et celte appréhension le lui faisait encore aimer davantage, car nos affections se fortifient par les peines qu'elles nous causent.

Les deux adolescents sont fort surpris lorsqu'au milieu de leur repas champêtre ils voient tout à coup le professeur et Jasmin paraître devant eux.

— Nous vous cherchions, aimables adultes, dit M. Gérondif; nous étions inquiets... L'aventure de Pyrame et Thisbé me trottait par la tête!... je prenais pour des lionnes tous les chiens que je rencontrais... Je sais bien que mon élève n'a point envie de fuir comme le jeune Assyrien avec Thisbé... mais on peut faire un faux pas...

— Enfin, pourquoi venez-vous nous chercher? dit Chérubin; il me semble que j'ai le temps d'étudier... J'en sais déjà bien assez... Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade... quelque accident d'arrivé, que Jasmin accourt avec vous ?

M. Gérondif semble frappé d'une idée soudaine; il lance un coup d'œil à Jasmin, en disant :

— En effet, mon noble élève c'est un accident peu grave

j'espère... c'est le fils aîné de votre nourrice qui s'est blessé... il a écrit... il est à Montfermeil... et Nicolle voudrait bien que la jeune Louise se rendît tout de suite près de lui... elle ira la rejoindre tantôt.

— Nous allons y aller avec Louise, dit Chérubin.

— Non, il vaut mieux aller retrouver celte pauvre Nicolle qui

se lamente qui ne sait où chercher un médecin. Louise ira

bien seule jusqu'à Monlfermeil ; on voit d'ici les premières maisons du village.

— Oh oui ! oui! j'y serai bien vite, dit Louise; mais chez qui est le fils de ma bonne mère Nicolle ?

— Chez madame Patineau... Grande-Rue. Tenez, voici son adresse et un mot pour elle.

M. Gérondif avait écrit à la hâte quelques mois au crayon par lesquels il priait la dame chez laquelle il envoyait la petite

de la garder chez elle et de ne point la laisser revenir avant qu'on allât la chercher. La jeune fille prend le billet, dit adieu à Chérubin et se met à courir vers Montfermei! ; elle professeur se frotte les mains en regardant Jasmin qui se dit en lui-même :

— Je n'aurais jamais trouvé cela.

On retourne à Gagny; en approchant de la place on aperçoit un remise arrêté; un monsieur en descend. C'était M. d'Hurbain le notaire.

— Voilà une visite qui vous arrive ; dit Jasmin à son maître. Ce monsieur est votre notaire, celui que monsieur votre père avait cliargé de son testament.

— Et c'est pour que vous ne soyez point distrait, et que vous puissiez recevoir les personnes qui vont venir vous voir de Paris que nous avons envoyé la petite Louise à Monlfermeil, dit M. Gérondif en souriant.

— Comment, cet accident arrivé au fils de Nicolle?

— Ce n'est qu'une plaisanterie...

Avant que Chérubin ait le temps de répondre, M. d'Hurbain s'est approché et lui fait un profond salut. L'air grave du notaire impose au jeune homme, qui balbutie quelques mois pour répondre aux complimcnls qu'on lui adresse. On se dirige vers îa demeure de la nourrice, et pour la première fois Chérubin éprouve comme une espèce de honte lorsque le notaire lui dit ;

— Comment, monsieur le marquis, c'est ici que vous faites vos études?... Vous avez seize ans et demi; vous êtes d'une noble famille ; vous avez une belle fortune, et tous passez votre vie sous le loit de ces villageois! J'honore les laboureurs, j'esiinic tous les gens honnêtes, mais il faut que chacun garde son rang, monsieur le ro-^-rquis,- sans quoi la société ne serait plus que confusion, anarchie; et il n'y aurait plus chez les hommes ce désir de s'élever, de pirvenir, qui, en mettant dans leur cœur une louable ambition, les rend capables de faire de nobles efforts pour atteindre le but où ils brûlent d'arriver.

— Bravo!... rcctc dicis ! s'écrie M. Gérondif en souriant au notaire, monsieur parle à présenl comme moi ci-devant.

Chérubin rougit et ne sait trop que répondre. M. d'Hurbain cherche de nouveau à faire entendre raison au jeune homme, en mettant dans ses représentations toute l'aménité possible. 11 •• soui copcnd:int d'appuyer sur le rang, la fortune que possède

L'AMOUKl:.UX TKAiNSl il3

le marquis, et il termine toujours ses discours par ces mois :

— V^ous êtes inaliitenaiit de mon avis, n'est-ce pas, et vous allez revenir à Paris avec moi ?

Mais Chérubin, qui a paru écouter avec déférence les discours du notaire, lui répond d'une voix bien douce :

— Non, monsieur, j'aime mieux rester ici.

— Ce n'est pas ma faute certainement ! s'écrie M. Gérondif en levant les yeux au ciel. Je dis tous les jours à mon élève les mêmes choses que vous... monsieur, seulement j'y joins des exemples de l'histoire, tant ancienne que moderne.. . c'est comme si j'apprenais le dessin à un aveugle !

ai. d'Hurbain commence à douter du succès de sa visite, lorsqu'un bruit de chevaux se fait entendre. On court à la porte voir ce que c'est, et l'on aperçoit dans un joli tilbury un monsieur fort élégant qui n'a près de lui que son jockey.

C'est M. Edouard de Monfréville qui conduit lui-même son tilbury.; il s'arrête, saute lestement à terre et s'approche en saluant Chérubin avec courtoisie, tandis que le notaire dit au jeune marquis :

• — Permeliez-moi de vous présenter le fils d'un ancien ami de votre père, M. de Monfréville, qui vient joindre ses instances aux miennes pour vous décider à retourner à Paris.

Monfréville va prendre la main de Chérubin, il la presse dans la sienne, et après avoir considéré quelque temps le jeune homme, lui dit :

— Quand, avec un nom et de la fortune, on est porteur d'une aussi jo ie figure, on est vraiment impardonnable de se cacher dans le fond d'un village.

— Certainement ! murmure Gérondif en souriant à Monfréville : si Hélène s'était cachée, nous n'aurions pas eu le siège de Troie ; si Dunois était resté chez sa nourrice, il n'est pas probable qu'on l'aurait surnommé le beau Dunois !

Monfréville lance un regard ironique au professeur, et continue de s'adresser à Chérubin :

— Mon cher monsieur, mon père était ami du vôtre, cela m'a donné le désir de faire votre connaissance ; il ne tiendra qu'à vous que nous soyons amis comme nos pères. Oh! je comprends aue la différence qui existe entre mon âge et le vôtre peut vous faire trouver ma proposition ridicule» mais quand vous

i)4 L'AMOUREUX TU AN SI

connaîirez le monde, vous saurez que ces différences s'eftaceni devant les sympathies de goût el de caractère : je suis déjà certain que nous nous entendrons fort bien. Mais comment diable éles-vous habillé!.... Un jeune homme gentil, bien bâti, être fagoté de la sorte !... c'est pitoyable !

— Mon jeune maître a le tailleur de feu son père, murmure Ja>min, je n'ai pas cru devoir lui en donner un autre...

— Vous avez eu ti>rt, fidèle serviteur ; un tailleur n'est pa^

une relique que l'on doive conserver avec respect je vois que

celui-ci ne connaît plus rien aux modes du jour. Holà... Franck! apportez ce que j'ai fait pla-z-er dans le coffre du tilbury.

Le domestique de Monfréville revient bientôt chargé d'effets; il étale sur un meuble ua charmant habit fait dans le dernier goût, un gilet d'une étoffe ravissante, des cols de satin noir, de jolies *îravates, et une petite toque en velours bleu avec une torsade el un gland en or.

Eu voyant tout cela, Ghrérubin ne peut retenir un cri d'admiration Sans lui demander s'il le veut bien, Monfréville lui 6le sa veste, son gilet du matin el lui fait mettre ce qu'il vient d'apporter, il entoure son col d'une riche cravate brochée, qu'il lui noue avec coquetterie, enfin il pose sur sa tèie la délicieuse loque de velours, en arrangeant les boucles de cheveux qu'elle laisse voir, puis il conduit l'adolescent devant une glace, en lui disant :

— Regardez-vous ! Est-ce que vous n'êtes pas cent fois mieux?

Chérubin rougit de plaisir en se voyant si gentil ; et, en effet, sa nouvelle toilette a donné une toute autre expression à sa jolie figure : il est si bien que Nicolle, quoique attristée en voyant qu'on veut lui enlever son fieu, ne peut s'empêcher de crier :

— Ah! jarai qu'il est beau ! Oh ! mais c'est qu'il est su-

crbe comme ça ! il est encore cent fois plus gentil I...

— 11 ne ressemble pas du tout à feu son père, murmure Jasmin.

— Il ressemble au fils de Jupiter el de Latone, frère de Diane, rfutreinent dit Apollon... Phœbus si vous l'aimez mieux, s'écrie M. Gérondif en souriant toujours.

M. d'Hurbiin regarde Monfréville d'un air satisfait, comme pour le féliciter d'avoir trouvé le moyen de séduire Chérubin,

celui-ci semble, en effet, enchanté de son costume; il ne cesse de se regarder, de se mirer, et pour entretenir ses bonnes dispositions M. de Monfréville se hâte de lui dire :

— On m'a assuré que vous habitiez un village... je ne voulais ":as le croire 1... Le fils du marquis de Grandvilain, qui doit se iire remarquer par son élégance, par sa mise, par ses manières,

sjui est fait enfin pour briller à Paris, ne peut pas rester enfoui dans une maison de paysans 1 C'est un crime! une anomalie!... Ce léger échantillon de toilette doit vous donner une idée de tout ce que vous aurez à Paris. Je viens vous chercher dans mon tilbury, et je veux qu'avant huit jours vous soyez le jeune homme le mieux mis, le plus élégant de la capitale. Vous donnerez le ton. vous êtes as>ez riche et assez joli garçon pour cela.

Chérubin paraît séduit par les discours de Monfréville, et celui-ci, qui ne doute pas de son triomphe, s'écrie bientôt :

— Partons, mon jeune ami, ne tardons pas davantage Le

tilbury dous attend et Paris vous appelle.

Mais à ce moment la figure de Chérubin se rembrunit, etau lieu de suivre M. Monfréville et le notaire qui se sont levés, il se rassied en disant ;

— Non, je ne veux pas m'en aller.... car je veux que Louise me voie comme cela.

Les deux habitants de la ville sont désolés; ils croient avoir entièrement décidé le jeune marquis à les suivre, et celui-ci refuse de nouvrau.

Le notaire parle raison, Monfréville déploie toute son éloquence; il fait des peintures charmantes des plaisirs de Paris, et Chérubin refus * de partir avec eux.

M . Gérondif est consterné. NicoUe triomphe, et Jasmin dil à demi-voix :

— Je me doutais bien que tous ces gens ne seraient pas plus malins que moi.

Chacun gardait le silence; on ne savait plus à quel parti s'arrêter, lorsque le bruit d'une voitu»'e se fait entendre de nouveau.

Alors une lueur d'espoir brille dans les yeux de Monfréville, et M. d'Hurbain s'écrie :

— Ma foi, il est temps que M. D*réaa arrive, mais je dout€ fort qu'il soit plus hs^Q^x que lï-gus.

— Peut-être, murmure Monfréville; Daréna est de ces gens qui osent tout!

La voilure s'est arrêtée également devant la maison de la nourrice, et la société rassemblée chez Nicolle court sur la porte pour savoir quelles sont les personnes qui vont en descendre.

Le fiacre, car celle fois c'est un simple fiacre qui vient d'ar river, semble contenir beaucoup de monde, à en juger par le bruit que l'on fait dans l'intérieur. On entend plusieurs voix qui parlent à la fois et des éclats de rire continuels. Enfin la portière s'ouvre. M. Daréna descend d'abord, et il a une toilette encore plus fripée que la veille, ce qui ne l'empêche pas de déployer les manières les plus distinguées, en aidant à descendre de la voiture les personnes qu'il amène.

C'est d'abord une jeune femme vêtue en Espagnole, puis une auire habillée en Odalisque, puis une troisième est en Suissesse, et enfin une quatrième qui a le costume piquant d'une Napolitaine. Et toules ces femmes sont jeunes, jolies, gracieuses, bien faites; leurs yeux sont vifs, mutins et très-agaçants; et il y a dans la manière dont elles s'élancent hors de la voiture, une légèreté, une grâce qui étonnent, et dans leur démarche une désinvolture qui n'est pas ordinaire.

Les habitants du village ouvrent de grands yeux. M. Gérondif affecte de baisser les siens, mais il en risque un à tous moments; le notaire regarde Monfréville d'un air surpris en murmurant :

— Qu'est-ce que c'est que tout cela?

Monfréville part d'un éclal de rire, et répond ;

— Ma foi! je crois qu'il est plus adroit que nous!... Cepentdant Daréna prend deux de ces dames par la main, en

disant :

— Venez, Rosina, Malvina... suivez-nous, Cœlina et Fœdoral Nous venons présenter nos hommages au jeune marquis de Grandvilain. Où est-il?... Bon, je le vois, c'est ce charmant jeune homme qui a des yeux si langoureux ! Peste ! tenez-vous bien, mesdames, voilà des yeux qui feront un terrible ravage dans vos rangs.

Tout en disant cela, Daréna était entré dans la maison avec la société qu'il amenait; après avoir introduit ses quatre dames, qui n'ont nullement l'air embarrassé, et qui examinent, en riant, rinlérieur de la maison rustique, Daréna va saluer Chérubin,

comme s'il voyait une ancienne connaissance , et lui dit ;

— Mon cher marquis, M. d'Hurbain, votre notaire, est aussi le mien; M. de Monfréville, votre ami, est également fort lié avec moi, d'après cela, vous voyez que je dois être aussi de vos amis, c'est un litre que je m'estimerais heureux de mériter... Touchez là, marquis, des hommes comme nous s'entendent tout de suite... Vous êtes jeune, mais nous vous formerons.

Chérubin est tout étourdi de ce qu'il voit, de ce qu'il entend., et puis l'Espagnole et la Napolitaine lui lancent déjà des regards auxquels il n'est pas accoutumé ; tandis que l'Odalisque lui sourit d'une façon très-provoquante, et que la Suissesse passe sans cesse le bout de sa langue sur ses lèvres, en lui faisant de petits clignements d'yeux; et tout cela lui cause un trouble qu'il ne peut définir.

— Marquis Chérubin, reprend Daréna, je me suis permis d'amener avec moi quatre dames charmantes ; ce sont des artistes, des danseuses du premier talent, attachées à notre Grand- Opéra de Paris; elles avaient le plus vif désir de vous voir et

de boire du lait à la campagne Y a-t-il moyen d'avoir du lait

ici, vertueux villageois?...

Pendant que Daréna adresse cette demandée NicoUe, qui s'empresse de courir à l'étable, la petite femme habillée en Suissesse fait un bond sur sa chaise, en s'écriant :

— Oh! oui... du lait, c'est fameux 1... Je veux m'en donner une tapée, moi 1

Daréna s'approche de la Suissesse, à laquelle il donne un coup de coude, en lui disant à l'oreille :

— Malvina, fais-moi le plaisir de te taire, car tu ne dirais quedes bêtises.

Et Monfréville, qui se mord les lèvres pour ne point éclater de. rire, dit tout bas à Daréna :

— Vous osez dire que ce sont des femmes de l'Opéra I

— 11 y en a trois, mon cher; je vous jure que ces trois-là y sont figurantes, la Suissesse est à un théâtre du boulevaj'd, c'est vrai, mais elle a une jambe ravissante.

— J'ai emmené ces dames dans des costumes de leurs rôles, reprend Daréna, en s'adressant à Chérubin, parce qu'elles m'ont promis de vous donner un léger échantillon de leur talent. Voyons, mes déesses, un joli pas de quatre devant le jeune marquis, qui

ne se doute pas de ce que l'on voit à l'Opéra Je sais bien

que ce n'est pas aussi commode de danser ici que sur un théâtre... ce n'est pas parqueté; mais il n'y en aura que plus de mérite.

— C'est pas même carrelé I s'écrie la Suissesse, en regardant à ses pieds; faites donc des glissés là-dessus!.. . merci!... en voilà du tirage!... Nous allons nous f.... par terre...

— Ah! très-joH!... très-joli!... s'écrie Daréna, en s'empressant de rire pour tâcher d'amortir l'effet produit par l'expression que la Suissesse vient d'employer; excusez madame, elle n'est pas de Paris, elle ne connaît pas bien notre langue... elle ne comprend pas la valeur des mots.

— TibuUe, Pétrone et Ovide emploient quelquefois l'équiva- Iciil, dit M. Gérondif, en faisant un énorme sourire, pour que les quatre danseuses puissent voir toutes ses dents.

— Je ne suis pas de Paris ! s'écrie mademoiselle Malvina ; par exemple!... je suis née rue Mouffetard... même que ma mère y vend du fromage de Brie...

Daréna marche sur le pied de la danseuse, en lui disant tout bas :

— Malvina, si tu ne te tais pas, je te remets dans le fiacre, lu n'auras pas de lait, et tu ne seras pas du dîner.

La Suissesse se tait, et le comte tirant une pochette de sa poche se dispose à en jouer, en disant :

— C'est moi qui farai l'orchestre; vous voyez que j'ai ^ensé à tout ; allons, mesdames, apprêtez-vous.

Cependant, M. d'Hurbain s'est approché de Monfréville auquel il dit à demi-voix :

— Mais, en vérité, M. le comte Daréna a employé un expédient... Je ne sais si je dois tolérer cela. Celle tentative me paraît un peu Icsle.

— Eh! pourquoi donc? répond Monfréville. Daréna est plus adroit que nous... Je crois que son moyen de séduction est le

oon Après tout, à Paris, ce jeune homme irait à l'Opéra,

^uel mal de voir danser ici ce qu'il verrait exécuter sur un théà- Iie? U me semble môme que de près il y a beaucoup moins d'iliusioD.

— Soit, répond le notaire en s'asseyant; après tout, qui veut la fin veut les moyens.

Les quatre danseuses se dUfioseal à exécuter un pas, lorsque

Nicolle revient avec des tasses et du lait. Alors ces dames courent aux tasses, et s'écrient qu'elles veulent d'abord se rafraîchir.

Pendant qu'elles boivent, Chérubin ne peut se lasser de considérer ces femmes qui ne ressemblent pas à toutes celles qu'il a vues jusqu'à ce jour, et M. Gérondif va verser lui-même du lait aux danseuses, en leur disant :

— De Ganimède, assurément, j'ai quelque chose en ce moment... Il servait Jupin, je sers Terpsichore et ses sœurs.

Et Malvina prend la boîte au lait des mains du professeur, en lui disant :

— Tenez, vous nous embêtez, vous nous servez goutte à goutte!... j'aime mieux boire à même, ça va plus vite.

Et le vieux Jasmin dit en roulant de gros yeux d'un air étonné :

— Pour des femmes comme il faut, c'est étonnant comme elles avaient soif.

Quand il n'y a plus de lait, les quatre danseuses se mettent en place. La société s'est assise, Daréna a pris sa pochette. Il joue l'air de la Jota arragonaise, et ces dames s'élancent et se mettent à danser un pas avec beaucoup de grâce et de légèreté.

Les paysans sont en admiration.

Jasmin applaudit; M. Gérondif ne baisse plus les yeux, il a toute la figure aussi rouge, aussi enflammée que son nez.

Le notaire et Monfréville examinent Chérubin; celui-ci semble ravi, enchanté du spectacle nouveau qui lui est offert, et seregards ne peuvent se lasser d'admirer ces femmes jeunes - : jolies, dont les pas, les poses et les moindres mouvements expr ment le plaisir et la volupté. Daréna, qui s'aperçoit de l'eflc ; produit par la danse, joue un air plus animé, puis un autre plus pressé encore. Les danseuses suivent la mesure, leur danse devient plus vive, plus séduisante. Chacune d'elles semble lutter de grâce, de souplesse; leurs yeux, animés par l'exercice auquel elles se livrent, ont encore plus d'éclat, plus de feu. Jasmin applaudit à outrance, M. Gérondif se gratte le nez comme s'il voulait se l'arracher. Chérubin est irès-ému. En ce moment, échauffée par l'ardeur de la danse, mademoiselle Malvina se met à lancer ses jambes dans l'espace avec une telle vigueur, qu'il est

impossible que la société ne s'aperçoive point qu'elle n'a pas <de caleçon.

M. Gérondif, qui a les yeux presque sortis de la tête, s'écrie.

— Ce sont des bayadères... c'est la danse mozambique I ,. c'est très-curieux.

Mais d'Hurbain, qui trouve que la danse mozambique va trop loin, se lève en disant :

— Fort bien, mesdames, mais en voilà assez, vous devez èCfa fa tiguées.

— Ahl bah! s'écrie mademoiselle Malvina, je danserais bien ;o cancan, moi!... C'est que je le pince un peu, le cancan.

Darcna, qui ne veut point laisser se dissiper l'effet produit par la danse, court à Chérubin et lui prend le bras en lui disant:

— Maintenant nous retournons à Paris... nous dînons au Rocher de Cancale avec ces dames, et elles espèrent que vous voudrez bien être des nôtres... car la fête ne serait pas complète sans vous.

Chérubin est ému, indécis; il balance... Daréna fait un signe aux danseuses, qui accourent entourer l'adolescent et lui disent, en lui faisant les petits mines les plus séduisantes :

— Oh! oui, monsieur, venez avec nous à Paris 1 — Vous irez ce soir à l'Opéra... vous nous y verrez danser et ce sera bien autre chose que dans cette chambre. — Ce serait bien vilain à vous de nous refuser.

— El puis, au Rocher de Cancale, s'écrie Malvina... c'est là qu'on dîne un peu bien!... Je vais m'empiffer, moi!...

— Allons, allons! vous êtes des nôtres, s'écrie Daréna. Aussitôt l'Espagnole et la Napolitaine prennent chacune un bras

de Chérubin; celui-ci se laisse entraîner et on l'emmène presque en dansant jusqu'au fiacre, dans lequel il monte avec Daréna et les quatre danseuses

— Mais j'ai un remise, s'écrie le notaire : vous allez être trop gênés six là-dedans!. . Que quelques-unes de ces dames montent dans ma voiture.

— Non, non ! crie Daréna; nous nous mettrons les uns sur les autres, c'est bien plus drôle comme ça!... Allons! cocner, crève les rosses, on te les payera... et au Rocher de Cancale.'

Le fiacre part, emmenant Chérubin, qui n'a pas même eu le temps de dire adieu à sa nourrice.

L'xVMOUREUX TRANSI 101

^ Daréna a réussi! dit Monfréville, voilà l'oiseau qui a quitté son nidl...

— Oui, répond M. d'Hurbain, mais il ne faut pas que cela aille trop loin... et ce repas... avec ces dames... je ne puis vraiment pas me trouver là, moi... un notaire avec des danseuses de théâtre !,.:

— Ehl mon Dieu!... pour une fois... c'est incognito; d'ailleurs c'est dans un bon motif, et votre présence au contraire empêchera ce repas d'être trop décolleté. Prenons mon tilbury, nous les suivrons mieux.

M. d'Hurbain monte dans le tilbury avec Monfréville, et M. Gérondif se jette avec Jasmin dans le remise.

— Us emiuènent mon jeune maître au Rocher de Cancale, dit le vieux domestique; mais j'avais fait préparer un repas à l'hôtel et une réception, et de la musique, et des fleurs, et...

— Consolez-vous, digne Jasmin, répond le professeur, tout cela servira plus tard ; il faudra toujours bien que mon élève rentre chez lui. Quant à moi, je suis Mentor, et je ne dois pas abandonner Télémaque, même lorsqu'il va dîner au Rocher de Cancale.

Page 1