‹ L'amoureux transiChapitre 9 sur 29 · UNE COALITION · texte numérisé non relu

UNE COALITION

Nous passerons rapidement sur les années qui suivirent celk où M. Gérondif était devenu le précepteur du jeune marquii Chérubin avait tenu sa promesse, il avait consenti à étudier inais il avait exigé que Louise fûi présente tandis qu'il prenaK ses leçons : d'abord M. Gérondif avait voulu faire retirer la pe. lile fille, mais Chérubin avait crié, pleuré et refusé alors d'écou ter son précepteur; il avait donc fallu lui céder. Petit à petit, la présence de Louise avait paru sans doute moins importune à M. Gérondif, car lorsqu'elle n'était pas là quand il arrivait, i! était le premier à la faire chercher.

C'est que Louise grandissait aussi et qu'elle embellissait eiicore. A treize ans, elle paraissait en avoir quinze ; elle était svelte, bien faiie, remplie de grâces. Non pas de ces grâces étudiées, affectées, que tant de demoiselles se donnent à Paris, ec croyant qu'on prendra cela pour du naiurel, mais' de cette grâce naïve, simple, que l'on reconnaît tout de suite et que l'on essaye en vain d'imiter.

M. Gérondi; n'était point un vrai savant; mais il aurait pu T>assfir pour tel aux yeux de bien des gens, 11 avait essayé de

tout, ayant voulu dans sa jeunesse tenter une foule de professions et ne s'élant fixé à aucune; ayant eu le désir d'être médecin, pharmacien, chimiste , astronome , géomètre , commerçant et mêmepoëte, après s'être fourré danslatêle les premières notions '!e diverses connaissances, ne réussissant à rien, il avait fini par se faire maître d'école. Celui qui sait à fond une science a biea plus de mérite que celui qui bavarde sur toutes; et cependant. .lans le monde, c'est souvent au bavard que l'on donnera la préférence.

A quinze ans, Chérubin savait un peu de beaucoup de choses; pour le village, pour les Frimousset, le jeune homme était un phénomène qui avait appris avec une faciUté extraordinaire. Quant à Jasmin, émerveillé lorsqu'il entendait son jeune maître dire un mot en latin, ou citer quelque chose de l'histoire et de la mythologie , il s'inclinait devant M. Gérondif, en s'écriant :

— Il est aussi savant que vous!... et ce n'est pas peu dire.

M. Gérondif se rengorgeait, car il s'était acheté un costume entièrement neuf; il ne ressemblait plus à un arlequin, et on le rencontrait mainleGant avec un chapeau et un véritable parapluie.

Cependant avec l'aisance était venue l'ambition; c'est l'usage. Quand on n'a rien, on s'habitue à ne former aucun vœu, à ne point regarder au-dessus de soi, on reste dans sa coquille et l'on tâche de s'y trouver toujours heureux : on y parvient même quelquefois. Quand on devient à son aise, on se donne une foulo de petites douceurs dont on était privé, mais cela ne contente plus; chaque jour on en veut d'autres; on forme mille nouveaux désirs, enfin on devient ambitieux, et l'on est souvent moins satisfait que lorsqu'on ne possédait rien.

Telle était, à peu près, l'histoire de M. Gérondif; lorsqu'il n'avait pour vivre que le faible produit de sa classe, il portait des sabots, se passait de chapeau et môme de casquette, dînait fort souvent rien que des pommes de terre cuites au four, et cependant paraissait assez heureux de sa situation.

Depuis qu'il c;st devenu professeur du jeune Grandvilam ei qu'il gagne dix-huit cents francs par an, somme qu'il est assez difficile ac dépenser dans le village de Gagny, le professeur n formé de nouveaux désirs, et il a surtout l'espérance ie ne poii;i

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rester continuellement dans un village où l'on ne peut pas même trouver à dépenser son argent, ce qui est fort ennuyeux pour quelqu'un qui n'a pas l'habitude d'en avoir.

M. Gérondif a eu le talent de gagner la confiance de son élève et de lui inspirer, même de l'amitié, car Chérubin a le cœur facile à gagner; il vole au-devant de tous ceux qui lui témoignent de l'attachement. Tout en recommandant chaque jour au jeune homme la sagesse et les bonnes mœurs, M. Gérondif, qui voit très-bien, quoiqu'il regarde constamment en-dessous, s'est ;\:jerçuque Louise grandissait, se formait et devenait charmante, .'•L plus d'une fois, en regardant la jolie enfant, il s'est écrié .

— Les beaux yeux!. Quel délicieux ovale I... quel menton correct!

Puis, soit pour s'assurer si, en effet, le menton de Louise était bien correct, soit pour tout autre motif, le professeur passait alors sa main sur les contours du visage de la jeune fille, quelquefois même il allait jusqu'à lui pincer légèrement la joue, ce qui n'amusait pas du tout Louise, tandis qu'au contraire Chérubin était bien aise d'entendre une parole flatteuse adressée à sa fidèle compagne.

L'adolescent disait alors :

— N'est-ce pas, mon cher maître, que Louise est bien gentille?

M. Gérondif s'empressait de reprendre son air doucereux et répondait en baissant les yeux :

— Oui, cette petite a le type de Gaël dans toute sa pureté; elle me fait l'effet d'une madone.

Et Chérubin sourit encore en regardant Louise; et M. Gérondif qui pense à tout autre chose qu'à des madones, se dit en lui-même :

— Cette petite deviendra ravissante! Mais si mon élève

reste encore quelque temps près d'elle... hum!., la chair est faible... le démon est bien fort... surtout quand il prend la figure d'une jolie fille... Je ne suis pas constamment là... Jacquinot est presque toujours soûl ; la mère Nicolle laisse ces adolescents courir seuls ensemble dans les champs... chercher des bleuets dans les blés... se rouler sur l'herbe!... toutes choses extrêmement dangereuses... Il faut absolument que je mette ordre à cela. Le meilleur moyen serait de faire retourner mon

élève à Paris. Je l'y suivrais, iV n y a pas le moindre doute, parce que son éducation n'est point assez parfaite pour qu'il se passe déjà de professeur... J'aurai soin qu'il en ait besoin fort longtemps... qu'il en ait besoin toujours, si c'est possible... Je demeurerai à Paris dans l'hôtel de mon élève... Ce sera infiniment plus agréable que de vivre dans ce village. Et puis, de loin, je veillerai toujours sur la petite Louise... je la protégerai... je la pousserai. Quant à Chérubin , après quelques mois de séjour à Paris, il aura bien vite oublié sa petite compagne des champs. Tout ceci est raisonné avec la sagesse de Caton, il ne s'agit que d'en venir à l'exécution.

Et pour arriver à ses fins, depuis quelque temps, tout en donnant ses leçons à Chérubin, M. Gérondif ne manquait pas de parler de Paris : il faisait de cette ville un tableau séduisant, enchanteur; il vantait ses théâtres, ses promenades, ses monuments et les plaisirs sans nombre que l'on y rencontre à chaque pas.

Le jeune Chérubin commençait à prêter l'oreille à ces discours. L'idée d'aller à Paris l'effrayait moins; et son professeur lui disait alors :

— Venez au moins faire un tour dans la capitale, venez voir votre hôtel, la maison de votre père. Tout cela est si près d'ici... nous reviendrons incontinent.

Mais Louise pleurait lorsqu'elle voyait Chérubin sur le point de consentir à se rendre à Paris. Elle prenait la main de son ami d'enfance, en s'écriant :

— Si vous allez à Paris, je suis bien sûre que vous ne reviendrez plus ici... que vous oublierez Gagny et ceux qui l'habitent,

Nicolle en disait autant, en embrassant tendrement celm qu'elle avait nourri, et Chérubin s'écriait aussitôt :

— Non, non... je n'irai pas, puisque cela vous fait de la peine; je suis heureux ici... j'y resterai toujours.

M. Gérondif se mordait les lèvres, tout en essayant de sourire, et, dans le fond du cœur, il envoyait au diable les nourrices et les amies d'enfance.

Quant à Jasmin, lorsque fe professeur lui reprochait de ne point le seconder et de ne point engager aussi son jeune maître à aller à Paris, il répondait avec cet air bonasse qui lui était habituel :

— Que voulez-vous que j'y fasse? Maintenant que M. le marquis a passé ses quinze années, il est son maître... il peut faire tout ce qu'il veut... il peut même disposer de toute sa fortune... de ses trente mille francs de rente, ftlais si c'est son idée de rester chez sa nourrice, je n'ai pas le droit de m'y opposer.

— Quand on a une si jolie fortune, cela n'a pas le sens commun de passer ses plus belles années en nourrice ! s'écriait le professeur; et alors à quoi sert à mon élève de devenir savant, d'apprendre tant d" belles choses, s'il continue à vivre avec des paysans?... Monsieur Jasmin, l'histoire ne nous offre pas d'exemple d'hommes remarquables qui soient restés en nourrice jusqu'à quinze ans. C'est fort bien d'aimer celle qui nous a donné de son lait, mais., est médius in rébus!

— Monsieur le professeur, je ne sais pas deviner les rébus... mais je suis le très-humble valet de naon maître, et je n'ai pas d'ordre à lui donner.

A Paris, Jasmin avait aussi, au sujet de son jeune maître, des discussions fréquentes avec mademoiselle Turlurette. La cidevant femme de chambre était devenue femme de charge; elle avait pris tellement d'embonpoint, quoique n'ayant pas encore atteint la quarantaine, que ce n'était plus qu'avec difficulté qu'elle passait d'une chambre dans une autre; cet état d'obésité la clouait dans son fauteuil et l'avait empêchée d'aller voir son jeune maître à Gagny, et, du reste, Jasmin se serait peu soucié de l'emmener avec lui, parce qu'il craignait toujours que mademoiselle Turlurette ne lui enlevât une partie de son autorité, chose sur laquelle il n'entendait pas raison. La grosse femme de charge demandait tous les jours au vieux domestique pourquoi leur jeune maître ne quittait pas sa nourrice; quelquefois dc; querelles assez vives s'élevaient à ce sujet, mais* Jasmin y mettaii toujours fin, en disant d'un air hargneux :

— Mademoiselle, après tout, c'est à moi que feu M. le marquis de Giandvilain a laissé le soin de veiller sur son fils; j'ai même le droit de vous mettre à la porte de l'hôiel si cela me convient : ayez donc la bonté de me laisser diriger, comme je l'entends, le jeune Chérubin.

Alors Turlurette se taisait, quoiqu'elle sût bien que Jasmin n'était point capable de la renvoyer ; mais elle murmurait entre ses dents :

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— Un nourrisson de seize ans... c'est drôle ! Je voudrais bien savoir s'il tête toujours, le petit!

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin un domestique entre dans l'hôtel de Grandvilain, demande Jasmin et lui dit que le notaire de M. le marquis le prie de passer chez lui ^dans la journée, parce qu'il est urgent qu'il lui parle.

Le vieux valet de chambre se demande ce que le notaire peut avoir à lui dire, puis il se rappelle que son maître a depuis longtemps passé ses quinze ans, et que c'était l'époque où son père voulait qu'il fût mis en possession de sa fortune. Tout cela inquiète Jasmin, qui se dit :

— Trente mille francs de revenus, sans compter que l'héritage a dû s'augmenter de toutes les économies que j'ai faites r^epuis quatorze ans... Le fait est qu'il serait fâcheux de manger cela chez son père nourricier... Mais cependant si M. Chérubin veut rester chez Nicolle, je ne puis pas le violenter pour le ramener à Paris, car, après tout, il est son maître.

Jasmin se décide à se rendre aux désirs du notaire. Il met son plus bel habit, fait sortir un bout de jabot de dessous son gilet, se chausse avec des souliers à boucles, quoique depuis longtemps on n'en porte plus, et dans cette tenue, digne d'un valet de confiance d'une grande maison, il se rend chez M. d'Hurbain, c'est le nom du notaire.

Au moment où Jasmin se présente à l'étude, le notaire n'est pas seul dans son cabinet, deux pc 'tonnes y sont avec lui.

L'un de ces deux personnages, que l'on nomme Edouard de Monfréville, est un homme qui peut avoir de trente-six à trentesept ans, mais qui a encore la tournure, les manières et toute l'élégance d'un jeune homme. Il est grand, bien fait, aussi mince que s'il n'avait que vingt ans, et porte avec beaucoup de grâce une toilette de petit-maître. Sa figure est belle et agréable à la fois, ses traits sont réguliers, et ses cheveux bruns d'une finesse et d'un brillant que les dames pourraient envier; seulement dans ses grands yeux, qui sont noirs et perçants, on lit parfois une expression de raillerie qui s'accorde parfaitement avec le léger sourire que sa bouche laisse échapper; puis sur son front, fatigué comme son visage, il y a des lignes qui indiquent que l'ennui et la tristesse ont aussi passé par là. L'autre personnage est un homme de vingt-huit ans ; blond

l^amourp:ux transi s^

fade, blanc de peau, ayant des yeux bleu-clair, un nez dont les narines sont très-ouvertes, et une grande bouche avec de grosses lèvres. Cet ensemble de traits ne fait pas précisément un joli garçon ; mais il y a dans la physionomie de ce monsieur une succession continuelle d'expressions qui l'anime singulièrement : c'est à la fois un composé de gaîté, de moquerie, de finesse, de libertinage, d'insouciance et de ruse; tout cela est accompagné de manières extrêmement distinguées, et quoique le costume de ce personnage soit loin d'approcher de l'élégance qu'on admire dans M. de Monfréville, et que même certaines parties d.c sa toilette soient trop négligées, il porte avec tant d'aisance son habit taché et fripé en plusieurs endroits, il tient si bien son col dans sa cravate toute fanée, qu'il est impossible de ne point reconnaître en lui un homme bien né.

Ce dernier personnage est le comte Virgile Daréna.

Lorsqu'un clerc se présente dans le cabinet et annonce que le vieux Jasmin se rend à l'invitation qu'il a reçue, Daréna part d'un éclat de rire en disant :

— Jasmin!... qui diable peut donc s'appeler Jasmin?... Comment, mon cher notaire, vous avez des clients qui se nomment Jasmin?.,. Mais c'e^t un valet de comédie, ça !

— Non, monsieur Daréna, répond le notaire en souriant; celui-ci est un valet de fort bonne maison... c'est un de ces types de vieux serviteurs comme il y en avait autrefois, et dont malheureusement la race s'éteint de" nos jours.

— Ahl ça doit être plaisant, un vieux groom!... n'est-ce pas, Montréville?

Celui à qui s'adresse cette question sourit à peine en répondant :

— Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle dans tout cela !...

«— Ohl rien ne vous déride, vous!... quand vous êtes dans vos jours d'humour, comme disent les Anglais... Eh bien! voyons, m'achetez-vous ma petite maison du faubourg Saint-AQ' loine?... Je vous la donne pour trente mille francs...

— Non..„ je rougirais d'accepter un pareil marché... Votre maison vaut près du double, et. je ne voudrais pas profiter de ce que vous avez besoin d'argent pour vous l'acheter à vil prix.

— Eh! mon Dieu! il ne s'agit pas de tout ça!... Si le marché me convient comme cela, pourquoi ne voulez-vous pas en pro-

filer?... Je vous fais la proposition par-devant notaire... il me semble que votre conscience doit être tranquille... Celle maison me déplaît... c'est habité par des porteurs d'eau, des Savoyards, oh! tout ce qu'il y a de plus populace ! Que diable voulez-vous que j'aille faire là?... Ils déménagent sans payer, ou bien ils restent el ne payent pas davantage; ils disent des injures quant! ou va leur demander de l'argent, ou ils vous offrent de vous rosser!... C'est charmant des locataires comme cela!

— Mais on a un principal locataire qui se charge de tous ces détails.

— Non, non, je vous dis que je veux vendre, ce sera plus vite fini... tout cela m'ennuie trop! Et puis, autre inconvénient: si j'ai parmi mes locataires quelques jolies grisettes, quelques minois agaçants... vous comprenez bien que je leur donne leur quittance après avoir palpé, non pas 'leurs espèces, mais tout

autie chose D'honneur, je ne puis pas être propriétaire, moi,

j'ai le cœur trop sensible!...

— Vous vous arrangez bien de façon à ne plus l'être ! dit le notaire en secouant la tète. Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur Daréna!... et cependant, il y a six ans, votre père vous avait laissé une jolie fortune!

— Dont il ne me reste plus que la petite maison que je veux vendre ! reprend Daréna en riant. Eh bien ! c'est le sort de toutes les fortunes... ça s'en va... mais on en refait une autre!... Je ne suis jamais inquiet, moi! Enfin, Monfréville ne veut pas de ma maison, M. d'Hurbain me la fera vendre. Mais recevez donc votre vieux Jasmin, je suis curieux devoir celte croûte-là !

— Chez qui sert ce modèle des serviteurs? demande Monfréville.

— Il était attaché à M. le marquis de Grandvilain, qui est mort il y a dix ou onze ans.

— Le marquis de Grandvilain! s'écrie Daréna en se jetant dans un fauteuil et riant aux larmes. Ils oo» des noms délicieux ; ça doit faire une jolie lignée !

— Grandvilain! murmure MonfréviUe , mais j'ai connu ce vieux marquis; mon père étail de ses amis... Il m'a parlé souvent d'une fêle d'un feu d'artifice donné pour la naissance d'un fils... d'une lèche-frite qui sauta en l'air... de couvercles de casseroles qui blessèrent plusieurs personnes.

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— Allons ! allons! ce n'est pas possible!... ^'oilà Monfréville qui se fiche de nous ! dit Darcna en s'élendant dans le fauteuil.

— Tout cela est vrai, reprend le notaire ? ce que dit M. de Monfréville est réellement arrivé. Mais le marquis de Grandvilain est mort, ainsi que sa femme; il ne reste de toute cette famille qu'un fils qui a seize ans et demi maintenant, et qui jouit déjà de plus de trente mille francs de rente : c'est moi qui gère sa forlune. Mais son père, par une bizarrerie... une folie inconcevable, a voulu qu'à quinze ans son fils pût disposer de son bien, et ne lui a laissé pour mentor que le vieux Jasmin, son valet de chambre.

Daréna se redresse dans son fauteuil et fait une singuhère figure, en s'écriant:

— Trente mille francs de rente à quinze ans!... Voilà qui mérite considération...

— Ce pauvre vieux marquis était donc fou? dit Monfréville.

— Non, mais il avait eu cet enfant étant déjà fort âgé et il désirait qu'il fût son maître de bonne heure.

— Pardieu! je ne trouve pas ça si bête! dit Daréna. D'ailleurs, pourquoi ne serait-on pas raisonnable à quinze ans, puisqu'on l'est si peu à soixante ! Et comment l'héritier mène-t-il sa fortune?... Il la mange sans doute en pralines, en marrons glacés?

— Grâce au ciel, il n'est encore, à ce que je pense, occupé qu'à faire sa rhétorique et ses humanités. Au reste, c'est pour avoir de ses nouvelles que j'ai fait demander le fidèle Jasmin. Si vous le permettez, on va lui dire d'entrer. ^

— Nous vous en prions même. Je suis pour mon compte fort curieux de savoir comment se comporte ce petit Grandvilain... Eh! ej?!... quel fichu nom! C'est égal, je changerais bien avec lui maintenant, s'il me laissait aussi les écus de son père!... Et vous, Monfréville?... Oh I mais vous êtes philosophe!... et d*ail< leurs vous êtes riche... ce qui rend la philosophie irôs-fa cile.

L'arrivée de Jasmin met fin à cette conversation. Le vieux serviteur i^alue profondément toute la compagnie, puis dit au notaire :

— Monsieur a quelque chose à me demander?

— Oui, mon cher Jasmin, je veux d'abord avoir des nouvelles de notre jeune marquis.

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— Il se porte très-bien, monsieur. Oh! il jouit d'une belle èLTité... c'est un fort joli garçon.

— C'est bien; et les études?

— Dame! monsieur, d'après ce que j'entends dire, il paraît qu'il est très-savant.

— Savez-vous, Jasmin, que votre jeune maître a eu seize ans ;1 y a plus de six mois?

— Oh ! oui, monsieur, je le sais bien.

— A-t-il connaissance du testament de son père?

— Mais... oui, monsieur.

— Je pense qu'il est trop raisonnable pour songer déjà à en- :rer en possession de sa fortune; mais malgré cela, il est de mon levoir d'aller lui rendre compte de l'emploi que j'en ai fait, et de lui demander si c'est son intention que je continue à la gérer. D'ailleurs, il y a longtemps que je désire voir le jeune marquis, je ne veux point relarder davantage. A quel collège est-il?

Jasmin fait de gros yeux effarés et regarde du côté de la porte.

— Est-ce que vous ne m'entendez pas? reprend le notaire... Je vous demande à quel collège je dois aller demander M. Chérubin de Grandvilain.

— Le valet modèle me fait l'effet d'être sourd, dit Daréna en riant de la figure de Jasmin, tandis que M. de Monfréville, qui examine avec attention le vieux domestique, s'approche de lui, et le regardant fixement lui dit d'un ton moitié grave, moitié railleur :

— Est-ce que vous ne savez pas ce que vous avez fait de votre jeune maître?

— Si, monsieur, si! reprend Jasmin, M. le marquis est à Gagny.

— A Gagnyi... Est-ce qu'il y a un collège là? demande le notaire.

— Gagny!... près de Villemomble !... Oh ! je connais ça, dit Daréna; c'est un petil village... quelques propriétés assez belles aux environs... mais pas un traiteur dans tout le pays... J'y étais allé avec deux petites femmes de l'Opéra... nous n'avons pas pu y obtenir même une gibelotte... le plat de fondation à la campagne. Mais il n'y a jamais eu de collège à Gagny... je n'y connais même pas de pensionnat.

— Voyons, monsieur Jasmin, reprend le notaire d'un ton sévère, chez qui donc le jeune Grandvilain fait-il ses études à Gagny?

Le vieux domestique prend son parti, et repond d'un air presque fier :

— Chez sa nourrice, monsieur.

A ces mots, le notaire reste stupéfait, Monfréville se met à rire, et Daréna se roule dans son fauteuil.

— Chez sa nourrice! reprend enfin le notaire. Est-il bien possible, Jasmin? Le jeune marquis serait encore chez sa nourrice, à seize ans et demi!

— Oui, monsieur; mais, soyez tranquille, il n'en est pas moins savant : je lui ai donné un professeur, le maître d'école de l'endroit, M. Gérondif, qui lui montre tout ce qu'il est possible de montrer.

Daréna part d'un nouvel éclat de rire, en entendant prononcer le nom du professeur, et s'écrie :

— Faire son éducation en nourrice!... voilà qui est ravissant... c'est une nouvelle méthode... Ça prendra peut-être... j'ai envie de retourner en nourrice, moi.

— Monsieur Jasmin, reprend le notaire, je ne conçois pas que vous ayez laissé jusqu'à présent le fils de votre maître avec des paysans... Je vous trouve très-blâmable... vous auriez au moins dû me consulter.

Le vieux serviteur, qui est très-vexé, se met à crier de toutes ses forces :

— Monsieur, je suis le domestique de mon maître ! Je ne suis pas fait pour le contrarier et lui faire violence, et ce n'esi pas ma faute si M. Chérubin ne veut pas quitter sa nourrice Nicolle... et sa petite sœur de lait!

— AU ! s'il y a une petite sœur de lait, je commence à comprendre la ténacité du jeune homme, dit Daréna ; et quel âge i-t-elle, la sœur de lait ?

— Deux ans de moins que mon jeune maître, environ quatorze ans et demi.

— Et, est-elle jolie?

— Dame !... oui, monsieur, c'est un beau brin de fille.

— Monsieur Jasmin, reprend le notaire, cela ne peut point durer ainsi; il est de mon devoir de mettre ordre à tout ceci; l'amitié que je portais à (eu M. de Grandvilain m'en fait une loi, et vous

devriez comprendre aussi qu'un enfant de bonne maison, que le fils de vos anciens maîtres ne doit point passer ses plus belles années dans un village.

— Je vous assure, monsieur le notaire, que je dis cela très» souvent à mon maître. Je lui dis :

« A Paris, vous avez un hôtel, un bel appartement avec des lenlurcs cramoisies, des meubles en acajou massif, une table de nuit à coins ciselés... l'intérieur en porcelaine dorée... « Tout ça ne le tente pas... Il me tourne le dos et ne m'écoute pas.

— Je le crois bien ! s'écrie Daréna ; ce vieux bêta qui espère tenter son maître avec une table de nuit et tous ses accessoires! Si vous lf> voulez, moi, M. d'Hurbain, je me charge de décider le jeune marquis à revenir à Paris.

— Vous, monsieur Daréna, et par quel moyen ?

— Ceci me regarde. Voulez-vous vous en rapporter à moi?

— Je \ ous serai fort obligé de me seconder, mais je veux agir aussi de mon côté. Monsieur de Monfréville, est-ce que vous ne nous prêterez pas également votre secours, est-ce que vous ne m'accomjiagnerez pas à Gagny, vous dont le ])ère était ami du vieux marquis.

— Je suis au contraire tout disposé à être des vôtres... Je cherche même déjà par quel moyen nous pourrons décider ce jeune homme à nous suivre... car enfin, il ne s'agit point ici d'employer la violence. Après tout, ce jeune héritier est son maître, il l'est même par la volonté de son père; et s'il s'obstinait à vouloir rester chez sa nourrice, nous serions bien obligés de l'y laisser.

— Mais il est impossible que le fils du marquis ne se rende pas à nos raisons... à nos sollicitations.

— Des raisons!... Ah 1 mon cher monsieur d'Hurbain, je crois qu'il faudra mieux que cela pour séduire un adolescent.

— Messieurs, s'écrie Daréna, je propose une gageure. Un diner magnifique, au rocher de Cancale, sera offert par d>.ux de noua à celui qui aura triomphé et qui rainr^aera le jeune Chérubin à Paris. Est-ce convenu?

— Oh ! trôs-volonlicrs...

— Quand partons-nous pour Gagny ?

— Demain malin, messieurs, je m'arrangerai pour quitter

mon cHude à midi; viendrez-vous me prendre? dois-je vous attendre ?

— Non, dit Monfréville, nous irons chacun de notre côté ; nous trouverons bien la demeure de cette nourrice.

— Nicolle Frimoussel, s'écrie Jasmin; une petite rue qui donne sur îa grande place... "Tout le monde vous enseignefa sa demeure.

— Ttès-bien, dit Daréna, Micolle Frimousset... Les noms sont à graver !... Monfréville a raison, il vaut mieux aller chacun de son côté.

— Mais prenez garde, messieurs, reprend le notaire ; si vous lardez, vous pourrez bien faire le voyage pour rien, et je serai déjà reparti avec Chérubin.

— Oh! c'est ce que je ne crois pas! dit Monfréville.

— Quant à moi, messieurs, je suis beau joueur, reprend Daréna, je vous donne de l'avance... Je ne partirai qu'une bonne heure après vous, etje suis encore certain d'arriver à temps.

Jasmin, que tout ce qu'il entend étourdit et inquiète, s'écrie d'un air etfrayé :

— Ah çà, messieurs,., dans tout ça, j'espère bien que vous ne ferez pas de mal à mon jeune maître... je veux dire que vous ne le chagrinerez pas ?

— Ah! ah! ah!... ce vieux bonhomme est ravissant d'ingénuité!... dit Daréna; soyez tranquille, respectable serviteur!

nous n'emploierons que des moyens aimables. Quant à vous, il faudra seulement que pour demain njatin vous trouviez moyen d'éloigner la petite sœur de lait de M. Chérubin... Ceci est indispensable pour la réussite de notre voyage.

— Vous entendez Jasmin ? dit le notaire. Songez qu'il y va de l'avenir, du bonheur de votre jeune maître, et que vous seriez coupable en ne cherchant pas à nous seconder.

Le vieux domestique s'incline et son en disant qu'il obéira. Monfréville et Daréna quittent aussi le notaire en se disau4 encore :

— A demain, à Gagny 1

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