UN DINER AU HOCHER DE CANCALE
Chérubin s'est trouvé à Paris et au Rocher de Cancale sans îivoir eu encore le temps de se reconnaître ; tout le long de la route les dames ont dit tant de folies, leur conversation est si animée, leurs réflexions si drôle?, que l'adolescent n'a pas assez de ses oreilles pour entendre, et qu'il regarde tour à lour chacune des danseuses comme pour s'assurer qu'il ne rêve pas.
En montant dans la voiture, ces dames se sont enveloppées dans de vastes pelisses qui cachent leurs costumes el elles ont rabattu sur leur tête un capuchon qui ne permet pas de voir leur coiffure. Chérubin dit tout bas à Daréna :
— Pourquoi donc ces dames se déguisent-elles toutes en capucins ?
Et Daréna lui répond tout haut :
— Mon cher marquis, c'est pour qu'on ne voie point leur costume de théâtre quand elles entreront chez le traiteur, parce que nous ne sommes pas encore dans le carnaval... A Paris, une tenue décente est de rigueur !
— Oh ! moi, je m'en moque pas mal ! dit mademoiselle Malvina ; je me promènerais bien à pied dans Paris avec un costume de Suissesse... Tiens, après tout, est-ce que je ne peux pas être une Suissesse pour de vrai ?
— Si vous étiez costumée en écaillère, ma chère amie, il est bien plus probable qu'on ne vous croirait pas déguisée!...
— Ah! voyez-vous!... c'est un calembour! êtes- vous méchant!... et vous, quand vous êtes quelquefois si raffalé, voua u'avcz pas trop l'air d'un comte !...
Daréna part d'un éclat de rire, et donne une petite tape sur !a joue de Malvina, en élisant :
— Allons, qu'on se taise, mais que l'on se comporte bien lurtout, mesdames ; à îa cam-agne une douce liberté est oermise, mais au Rocher de Cancale et dans la compagnie honorable avec laquelle vous allez dîner, songez, mes petites bergcretles»
que si vous n'étiez pas sages je serais oblig; de vous mettre i la porte !...
— Mon Dieu ! nous savons nous conduire, monsieur!...— Est-ce que vous croyez que nous n'allons jamais dans le beau monde? — Moi qui dîne souvent avec mon protecteur et son frère qui est un des plus fort bouchers de Paris 1... — Et moi donc qui liens quelquefois le comptoir de ma cousine qui est boulangère en fin, qui vend de la pâtisserie... que ce ne sont que des messieurs à gants serin qui viennent se délecter à son peiiî four...
^— C'est bien, mesdames, c'est très-bien ; nous voilà certains que vous êtes dignes d'aller en bonne compagnie... et que vous savez y conserver le décorum. Oh 1 si M. d'Hurbain n'était pas venu dîner avec nous... mais il est venu, car je le vois qui descend de tilbury avec Monfréville. Nous sommes arrivés ; allons, jeune marquis, la main aux dames.
La voiture s'est arrêtée, on ouvre la portière : une tète de hérisson paraît avec un corps couvert d'un vieux carrick noisette dont les collets sont parsemés de taches d'huile très-étendues. C'est M. Poterne qui vient offrir sa main aux dames.
Malvina se recule en s'écriaui :
— Ah 1 mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que ça !... une chouette, un porc-épici
— C'est mon... homme d'affaires, répond Daréna, qui aura veillé à ce que tout soit bien ordonné... et qui vient maintenant vous offrir son bras pour descendre de voiture : c'est un homme d'une complaisance extrême.
— Il est possible qu'il soit complaisant, mais il est biesi viiaiti, n'est-ce pas, Rosina? — Oui... ah ! que c'est bête d'être laid comme ça... — Et quand on regarde ensuite ce charmant petit M. Chérubin. — Ah ! Dieu ! c'est la différence du soleil à une punaise 1
— Allons, mesdames, descendez donc de la voiture ; vous causerez là-haut.
La compagnie est bientôt réunie dans le salon où le couvert est dressé. M. d'Hurbain et Monfréville sont arrivés en même temps que le fiacre renfermant Chérubin et les danseuses. Le notaire s'approche de Daréna et lui dit à l'oreille :
— J'espère, mon cher comte, ^e vos danseuses se condui-
roni ici convenablement. Je veux bien que par la grâce de leur ianse ei la vivacité de leurs regards elles aient charmé ce jeune nomme, mais ce n'esl encore qu'un enfant, qui ne doit pas se lancer dans les danseuses de théâtre.
— Mon Dieu! mais soyez donc tranquille !... vous êtes étonnant !... c'est grâce à moi que ce bambin de seize ans et ôc^
a bien voulu quitter sa nourrice... et au lieu de me remercier vous me faites des leçons!.... Soyez donc utile aux gens... ayez donc de l'imagination... pour qu'on vous fasse ensuite de la morale!
— Ah çà! Daréna, dit MonfrévUle en examinant M. Poterne, qui se glisse alors derrière les dames en leur lançant des regards en coulisse auxquels elles répondent par des grimaces, est-ce que cet horrible nîonsieur si sale est de vos amis? Est-ce que vous comptez nous faire dîner avec lui?... Je vous avouerai, que sa compagnie ne me séduit pas... Quel est ce personnage? Il ressemble beaucoup à un émouchet.
— C'est mon intendant.
— Ah ! vous avez encore un intendant ; je croyais que vous ne teniez plus maison.
— Je n'ai conservé que cela... cethomme-H fait mes affaires^ c'est un garçon précieux pour les ressources.
— 11 devrait bien en trouver alors pour se donner nn autre carrick.
— Eh bien 1... est-ce qu'on ne va pas dîner, dit Malvina, essayant un rond de jambe dans un coin du salon.
— Si fait, madame. Allons, monsieur Chérubin, veuillez vous placer.
M. d'Hurbain se dispose à se placer près de Chérubin, mais Monfrévilie l'arrête en lui disant tout bas :
— Laissez ces jeunes folles se meltre près de notre écolier; sans quoi nous pourrions bien perdre le fruit de nos soins... J'examine Chérubin, au milieu de tout ce monde, il soupire quelquefois ; et si le mal du pays allait lui prendre, il voudrait à toute force retourner en nourrice, et nous aurions bien de la peine à le garder à Paris.
M. d'Hurbain se rend ; il laisse mesdemoiselles Rosina e^ Cœlina s'asseoir à côté de Chérubin ; Malvina, qui arrive trop tard pour être placée près du jeune homme, veut forcer Rosin.i à lui céder sa chaise et menace déjà de lui donner un soufflet ;.
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mais un regard sévère de Daréna met fin à celte querelle, et mademoiselle Malvina va s'asseoir à l'autre bout de la table, en fredonnant :
« Tu ne l'emporteras pas, Nicolas /.., c'est moi qu'il aimera... tradéra I »
Il restait un couvert vacant, car iM. Poterne en avait fait mettre neuf, et déjà, malgré les signes que lui faisait Daréna, le personnage au carrick semblait se disposer à se placer devant, lorsque la porte du salon s'ouvre, et M. Gérondif paraît accompagné de Jasmin.
Le professeur s'incline devant la société, en disant :
— Je salue ces messieurs humblement et je dépose mes hoinn»ages aux pieds de ces dames simultanément.
— Qu'esl-ce qu'il fait à nos pieds, ce monsieur? dit Malvina à Daréna, qui est à côté d'elle et qui ne lui répond qu'en lui donnant un violent coup de genou.
Mais en apercevant les nouveaux-venus, la figure de Chérubin s'est épanouie et il s'écrie :
— Ah ! c'est vous, mon cher professeur... Ah! que vous avez bien fait de venir aussi à Paris... Ah ! quel dommage que... que vous...
Chérubin n'achève pas, il pense à Louise... et quelque chose dont il ne peut pas bien se rendre compte lirt dit que sa naïve compagne ne se trouverait pas à sa place dans la compagnie de ces demoiselles qui dansent si joliment. M. d'Hurbain, à qui la présence du professeur fait grand plaisir, parce qu'il y voit un nouveau motif de sécurité pour Chérubin, adresse un gracieux salut à M. Gérondif, en lui disant :
— Vous avez fort bien fait de suivre votre élève, monsieur, et c'est du reste sur quoi nous comptions; placez- vous donc à table, voilà un couvert qui vous attendait.
— Oui, oui, mettez-vous là, monsieur Gérondif, s'écrie Chérubin en montrant à son professeur la place vacante. — Et toi, mon bon Jasmin, viens près de moi.
— Monsieur le marquis, je connais mon devoir, et je vais m^ mettre à mon poste...
En disant ces mots, le vieux domestique a mis une serviette sur son bras, et il va se planter derrière la chaise de Chérubin, Quant à M. Gérondif, il ne se fait pas répéter l'invitation qu'on
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lui a faite; il s'empresse de repousser M. Poterne, se mot à table ftt avale le potage qu'on lui sert, en s'écriant :
— C'est le festin de Balthazarf...ce sont les fêtes d'Eleusis!... les noces de Gamachef... Jamais ropas, assurément, ne fut plu* beau cerlainemeni!
— Tiens I il narle en vers ce monsieur, dit Malvina à sotvoisin.
— Oui, réponi Daréna, je crois que c'est monsieur qui a fa.t la tragédie du Tremblement de terre de Lisbonne.
M. Gérondif adresse un gracieux sourire au comte, en murmurant d'un air modeste :
— Je fais les vers assez coulamment, mais je n'ai jamais fait de tragédie... pour sûr, certainement.
— Pardon, monsieur, je vous prenais pour maitre André; vous avez avec lui beaucoup d'affinités... Mais buvons donc à la santé de M. le marquis, et au plaisir de le posséder enfin à Paris.
La proposition de Daréna est acceptée avec empressement; les verres sont remplis de madère, on les vide à la sauté de Chérubin ; les quatre danseuses font rubis sur l'ongle et ingurgitent le madère d'une manière à rendre des Anglais jaloux.
Pendant ce lemps, M. Poterne, qui s'est vu dépossédé de la place qu'il ambitionnait, s'est décidé, plutôt que de s'éloigner, à rester debout et à servir d€ second à Jasmin. Il va donc se placer derrière Daréna; mais en ayant l'air de lui présenter de lemps à autre une assiette, il lui demande tout bas de ce qu'il aperçoit sur la table. Daréna lui passe des assiettes pleines, et au lieu de les faire circuler, M. Poterne se retourne et fait irèsîestemenL disparaître ce qu'il / a dessus.
Le commencement du repas est gai, sans que rien blesse les convenances; les demoiselles, auxquelles Daréna a recommandé une tenue sévère, ne sont occupées qu'à faire honneur au dîner, et, tout en adressant de gracieux sourires à Chérubin, conservent un maintien irréprcchable. Malvina seule lâche de temps à autre une réflexion ou uns plaisanterie un peu erotique ; mais alors Daréna s'cmpresce d3 couvrir cela en prenant la parole ; sa conversation toujours piquante ou folle, celle de Monfréville qui est dans ses jourï de galt^, et les citations de M. Gérondif qui, tout en mangeî'i/ oomfr.e quatre, trouve moyen de faire
étalage de co qu'il sait, ne laissent pas un moment à Chérubin pour réttéchir. Tout surpris de se voirie héros de celte fêle inattendue, il se sent étourdi, charmé, captivé; les œiliad 'S qu'on lui lance, les bons mois qu'il entend, les choses flatteuses qu'on lui adresse, ce repas si délici'>ux, si fin, si friand, qui satisfait à la fois son odorat, son goùi et son palais, tout cela ne lui permet pas de penser au village, car lorsque sa figure devient sérieuse et annonce comme l'arrivée d'un souvenir, lès personnes qui l'en ourent redoublent d'empressement, de gaîié, de soins et de folies pour dissiper le nuage qui a passé dans ses yeux.
— Tiens ! dit lout à coup Malvina en se retournant et aper» cevant M. Poterne qui enlève une assiette que lui passe Daréna, votre homme d'affaires vous sert donc à table!... c'est donc aussi votre domestique?... >
— Il me sert de tout, répond Daréna; je vous dis que c'est un homme précieux... j'en fais ce que je veux!
— Vous devriez bien en faire un joli garçon, alors!,..
— Socrate, Horace, Çicéron et Pelisson étaient d'une laideu repoussante, dit Gérondif eu versant à boire à la peiite Suis sesse ; on peut être très-vilain et avoir beaucoup d'esprit.
— Ah ! maiin, vous avez vos raisons pour dire ça, vous répond j\!aivina en avalant son Champagne.
Le professeur qui ne s'attendait pas à cette réponse, se gratti le nez et demande des truffes.
Le bruit d'une assiette qui se brise interrompt cette conversa lion; c'est Jasmin qui, en voulant desservir son jeune maître vient pour la quatrième fois de laisser tomber une assiette à terre. Déjà deux bouteilles et une carafe ont eu le même sort en passant par ses mains,
■— Ah çàl mais, c'est donc Jocrisse, ce vieux-là? s'écrie Malvina en poussant un éclat de rire.
— Voilà un valet de chambre qui doit être très-coûteux! dit Monfréville en souriant.
— Pardon, mon cher maître, pardon, dit Jasmin, qui devient écarlate à chaque nouvel accident causé par sa maladresse. C'est qu'il y a longtemps que je n'avais servi à table... mais je m'y referai... ce n'est qu'une habitude à rept-endre.
— Ah ! diable, dit Daréna, s'il en veut prendre l'habitude ce sera gentil.
— Mais, mon bon Jasmin, pourquoi rester debout derrière moi... cela est trop fatigant pour ton â^^e ? Va t'asseoir dans un coin là-bas... je t'appellerai si j'ai besoin de toi !
— Par exemple ! répond Jasmin en tâchant de se redresser. Est-ce que monsieur croit que je ne connais pas mon devoir? Je ne quitterai pas mon poste, monsieur... j'y périrai plutôt!
— C'est-à-dire que c'est toute la vaisselle du traiteur qui y périra 1 dit Daréna en riant ; puis il reprend en élevant son verre :
— Honneur au courage malheureux !
— L'attachement de ce vieux serviteur fait son éloge et celui de ses maîtres, dit Monfréville. Je porte un toast à la fidélité, c'est une chose si rare qu'on ne saurait trop l'honorer sous quelque forme qu'elle se présente.
Le toast est porté avec empressement par les convives. M. d'Hurbain en propose un en l'honneur de feu M. de Granvilain. Daréna boit aux danseuses de l'Opéra, M. Gérondif se lève en s'écrianl avec entlwusiasme : ,
— Aux progrès de l'art culinaire en France 1... Les Romains d'autrefois avaient peut-être plus de plats que nous sur leur table, mais probablement ils étaient moins satisfaisants.
Mademoiselle Malvinîx, qui veut porter aussi son toast, élève son verre en s'écriant :
— Je teste pour qu'on fasse des ballets très-longs et des jupons très-courts ceci est dans 1 intérêt des danseuses et de tous ceux qui aiment les ronds de jambes.
Aucune de ces dames ne veut rester en arrière : Cœlina boit à la santé de son écureuil, Rosina à cel'e de son chat, et Fœdora à celle de son cousin, qui est dans les chasseurs d'Afrique M. Poterne ne boit à la santé de personne, mais il a sans cesse le dos tourné à la table, et il avale une quantité effrayante de Champagne. Les toasts sont interrompus par un bruit formidable : cette fois c'est une pile d'assiettes que Jasmin vient de laisser tomber si bien que le parquet est jonché de débris de porcelaine.
— Voilà un repas qui coûtera cher 1 dit Daréna ; il faut étrp fort riche pour se permettre un domestique comme ce vieux Jasmin.
Cependant les santés que l'on a portées si fréquemment ont
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un peu échauffé les têtes. Déjà Malvina, qui ne peut plus tenir en place, se lève et se met à danser un cancan très-prononcé ; Ccelinn et Rosina veulent essayer la cracovienne ; Fœdora valse avec Daréna, et M. Gérondif qui voit tout tourner autour de lui, quoiqu'il ne quitte pas sa chaise, demande à grands cris à Malvina une seconde représentation de la danse mozambique^ ornée de tous ses agréments.
M. d'IIurbain, qui a conservé son sang-froid, pense qu'il es' temps d'emmener Chérubin; il prend le bras du jeune marquis, fait un signe à Monfréville, un autre au professeur, qui ne quitte la table qu'avec regret, et, lâchant de se frayer un chemin à travers la vaisselle cassée^ ils sortent tous de chez le traiteur et montent dans le remise qui les conduit à l'hôtel de Granvilain, sans s'apercevoir que Jasmin, qui les a suivis, est parvenu en se faisant aider par un commissionnaire à grimper derrière la voiture.
— Est-ce que nous ne retournons pas à Gagny? demande Chérubin en se retrouvant dans la voiture.
— Ce soir, c'est impossible, mon cher ami ; il est beaucoup trop lard, dit M. d'Hurbain. Demain... ou dans quelques jours... vous verrez; puisque vous voilà à Paris, il faut au moins faire connaissance avec cette ville.
— Oui, murmure M. Gérondif, dont la langue est trèsépaisse... Cras... demain... Cras manè... demain matin... perendinus dies... après demain... ou n'importe quand 1...
— Et si vous le. permettez, dit Monfréville, je me chargerai d'être votre guide et de vous faire voir tout ce qu'un jeune homme de votre rang doit connaître.
Chérubin ne répond rien; il voudrait bien retourner à Gagny ; mais ce repas délicieux qu'il vient de faire lui a donné des idées nouvelles, et on lui a tant parlé des plaisirs qui l'attendent à Paris il en a déjà eu un si agréable échantillon, qu'il iinit par se dire :
— . Am fait... puisque me voilà dans cette ville, je ferai aussi bien de voir tout de suite ces choses merveilleuses que l'on m'a tant vantées; et quand je retournerai près de Louise, au moina j'aurai tout plein de choses à lui conter.
La voiture est arrivée à l'hôtel du faubourg Saint-Germain, la porte cochère est ouverte ; à peine l'équipage entre-t-il dans la
cour, qu'une musique singulière frappe les oreilles du jeune marquis et des personnes qui sont avec lui.
On entend plusieurs orgues, plusieurs vielles et quelques <îlarinettes jouer ensemble, mais des airs différents; puis des voix d'hommes et de femmes, criardes et fausses, entonnent de vifîux airs, des complaintes ou des refrains de vaudeville ; tout cela fait un charivari (épouvantable. Les personnes qui viennent do descendre de voiture se demandent ce que cela veut dire, losqu'un bruit sourd retentit sur le pavé, comme une masse qui serait tombée. On s'approche et l'on reconnaît Jasmin, qui, en voulant descendre de derrière la voiture, s'est laissé choir au milieu de la cour ; mais l'intrépide serviteur se relève déjà, en s'écriant :
— Ce n'est rien... j'ai glissé seulement... monsieur le marquis, c'est en l'honneur de votre arrivée dans votre hôtel que j'ai fait venir un concert... des musiciens, des chanteurs. Vive monsieur le marquis de Grandvilain le nouveau !
Chérubin remercie Jasmin de ses bonnes intentions, mais il le prie de cong<^dier bien vile ces gens qui font un horrible tintamarre à ses oreilles. M. d'Hurbain et Monfréville disent bonsoir au jeune homme, le recommandent tout bas à son professeur, qui n'est pas en état d'entendre ce qu'on lui dit, et le laissent goûter un repos dont il doit avoir besoin.
Quand les étrangers sont partis, Jasmin demande à Chérubin s'il veut passer en revue les domestiques; et mademoiselle Turlurette, qui est enchantée de revoir son jeune maître, lui propose de venir visiter la lingerie, l'office, pour prendre connaissance de sa maison et voir comment tout a été tenu depuis la mort de son père. Mais Chérubin n'a nulle envie de prendre tous ces soins : les plaisirs fatiguent lorsqu'on n'a pas l'habitude de s'y livrer, et le jeune marquis ne demande qu'à se reposer.
En voyant l'immense pièce qui est sa chambre à coucher et ians laquelle un lit antique, auquel on arrive par une estrade, est entouré d'immenses rideaux de velours cramoisi, Chérubin (ait la grimace et s'écrie :
— Ah! que c'est laid ici I... J'aimais bien mieux ma petite chambre chez ma nourrice... c'était plus gai!... Oh ! j'y retouroerai demain,.., car il me semble que je dormirai mal ici.
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Mais à seize ans et demi, après une journée fatigante, on dort bien partout, et c'est ce qui arrive à Chérubin.
Quant à M. Gérondif, après avoir fait un sourire gracieux à mademoiselle Turlurette, qu'il a|)pelle mesdames, parce qu'y lovant un peu trouble il la prend pour deux personnes, il est -adieux en se trouvant dans une belle pièce qu'on lui a préparée : i s'étend avec délices dans un lit bien moelleux et pose doucement sa tète sur une pile d'oreillers, en disant :
— Je n'ai jamais été couché comme cela!... J'enfonce, je fonds! C'est ravissant... je voudrais passer ma vie au lit!... el réver à la danse Mozambique I