CHAPITRE XIII
demain!
Chérubin s'éveille tard, il regarde avec étonnement autour de lui, il rappelle ses souvenirs; il se demande pourquoi il a quitté
Oagny, sa bonne NicoUe et Louise qu'il aimait tant Puis il
pense au magnifique diner (le la veille et à ces quatre jeunes femmes si gentilles, si gaies, si drôles, et qui dansaient avec tant de grâce en lui jetant des regards si doux... Tout cela était bien fait pour occuper une tète et un cœur si neufs.
Tout à coup le bruit d'un meuble qui tombe et se brise fait tressaillir Chérubin; il tourne la tête et aperçoit Jasmin consterné devant un lavabo qu'il vient de briser.
— Qu'est-ce donc ? s'écrie le jeune homme qui ne peut s'empêcher de rire de la figure que fait alors son vieux valet de chambre.
— Monsieur... c'est moi... c'est parce que je ne voulais pas faire de bruit pour ne pas vous réveiller...
— Ah ! tu appelles cela ne pas faire de bruit!
— C'est en marchant avec précaution que j'ai rencontré ce petit meuble... qui a glissé. Mais soyez tranquille, on trouve de ça chez tous les tapissiers 1
— Oh! je suis très-tranquille, Jasmin. Je veux m'habiller et retourner à Gagny...
— Comment ! dôjà, mon cher maître ?,.. Mais avez-vous examiné votre caisse?...
— Non, pourquoi faire ?...
Jasmin, désignant le tiroir à caisse placé dans le secrétaire, dit à Chérubin :
— Tout cela est plein d'or, monsieur, et c'est à vous... Ei quand vous n'en aurez plus... vous en aurez encore... Vous n'aurez qu'à vous adresser à votre banquier ; et avec cela, à Paris, on se procure ♦aot d'agréments...
— Jasmin, vous savez bien que je n'aime pas qu'on me contrarie... Où soni mes habits, mes chaussures?...
— Monsieur, j'ai jeté tout ça par la fenêtre... excepté ce que H. de Moniréville vous avait apporté hier...
— Qu'est-ce cela veut dire?.. Je n'ai donc plus de pantaloa à mettre? Tous êtes donc fou, Jasmin?
— C'est M. de Monfrévillle qui m'avait bien recommandé de jeter toute l'ancienne défroque de monsieur... Mais il y a là un tailleur, un bottier, un chemisier, un chapelier, qui apportent les choses les plus à la mode... C'est encore M. de Monfréville qui a envoyé tous ces marchands, qui depuis une heure attendent votre réveil.
— Fais-les donc entrer, alors.
Les marchands sont introduits. Us sont chacun accompagnés d'un garçon chargé de marchandises. Pendant que Chérubin choisit tout ce qui lui plaît et ce qu'on lui dit être le plus à la mode, on annonce le comte E)aréna.
Daréna a son vieil habit fripé, son chapeau déformé et sa cravate chiffonnée de la veille ; mais il se présente avec sa grâce, son enjouement habituels, et court presser la main du jeune homme en s'écriant :
— Me voilà, cher ami; j'ai voulu vous saluer à votre réveil... Je viens déjeuner avec vous... Ah ! vous faites des emplettes?... Il fallait donc me charger de tout cela... je vous aurais envoyé mes fournisseurs... Vous êtes parti bien subitement, hier?... Toutes ces dames étaient consternées en ne vous voyant plus.
— C'est M. dHurbain qui m'a dit qu'il était temps de partir... et qu'on ne devait pas rester plus tard chez un traiteur, répon 1 Cliirubin avec candeur.
— Ah ! charmant ! délicieux ! A Paris, on reste chez un
iraileur tant qu'on veut on y passe la nuit même quand cela
plaît... Ce M. d'Hurbain est un homme fort estimable, mais qui n'est plus de notre temps ni à la hauteur du siècl*». . Heureusement, il ne sera pas toujours avec vous, car ce serait fort ennuyeux... Vous ne prenez pas cet habit bleu ?...
— J'ai déjà choisi deux habits et deux redingotes, répond Chérubin.
— Alors, je le prends, moi... je vois tout de suite qu'il
m'ira j'ai aussi envie de cette petite polonaise... c'est une
fantaisie... Parbleu! la couleur de ce pantalon me séduit... je Tacliùfe... et ces deux gilets... Oh! quand une fois je suis en train, moi, il n'y a plus de raison pour qne je m'arrête... Voilà des chemises qui doivent aller parfaitemen^t. iMaintenant on vous fait des chemises qui vous collent comme uq habit... je choisis cette douzaine. Ces bottes me paraissent bien faites... Vous avez un très-joli pied, mon cher Chérubin, dans le genre du mien... Je prends cette paire de bottes... Est-ce la même mesure que celles choisies par monsieur le marquis ?
— Oui, monsieur, répond le bottier en s'inclinant.
— Alors je les garde... Ah! je suis curieux de voir si ma tête est également de la mêjne dimension que la vôtre... Voyons le chapeau que vous avez choisi...
Faisant tous ses efforts pour faire entrer dans sa tête un chapeau que le chapelier lui présente, et qui est beaucoup trop petit pour lui, Ûaréna s'écrie :
— Il m'irait... oh! il finirait par m'aller... Chapelier, enavezvouslàun semblable mais qui soit plus grand?
— Oui, monsieur.
— Voyon:s... C'est parfaitoment cela... je le prends aussi. Les marchands se regardent d'un air inquiet; on voit dans
leurs yeux qu'ils se demandent s'ils doivent faire crédit à ce monsieur qui choisit tant de choses, sans même en demander le prix, et dont la toilette ne leur inspire pas une grande confiance. Daréna met fin à leur incertitude en reprenant :
— A propos!... j'achète... j'achète... et je n'ai pas de fonds sur moi!... Ah! parbleu! mon ami le jeune marquis Chérubin vous payera mes emplettes avec les siennes... il est inutile de faire deux mémoires... Ensuite je réglerai tout cela avec lui... Cela ne vous contrarie pas, mon jeune ami?
— Non, monsieur, c'est avec grand plaisir 1 répond Chérubin en s'habillant ; je suis charmé de vous être agréable 1...
Et Jasmin dit à demi-voix à son jeune maître, tout en l'aidant à passer son gilet :
— C'est d'ailleurs très-bon genre, très-noble de prêter à ses amis: feu M. de Granvilain votre père n'en faisait pas d'autre! Je vais solder les fournisseurs de monsieur.
Jasmin payé les mémoires aux marchands.
Daréna donne son adresse, afin qu'ils fassent porter chez lui ce qu'il a choisi, et les fournisseurs s'éloignent fort satisfaits.
Pendant que le vieux domestique va donner les ordres pour le déjeuner, Daréna dit à Chérubin :
— Vous voilà parfaitement mis, c'est très-bien: aais cela ne suffit pas : je veux que mon jeune ami ait tous ces petits riens, tous ces bijoux indispensables à un lion de Paris.
— Comment! à un lion?.,.
— C'est le nom qu'on donne aujourd'hui à un jeune homme à la mode... Avez-vous une montre?...
— Oui, celle-ci, qui me vient de mon père.
En disant cela. Chérubin présente à Daréna une montre d'or aussi épaisse que large. Le comte part d'un éclat de rire en la regardant :
— Ah ! mon cher ! si on vous voyait un semblable ognon, on TOUS rirait au nez...
— Comment... mais c'est bien en or!
— Je n'en doute pas, et j'ajoute même que c'est une montre fort respectable, puisqu'elle vous vient de votre père ; mais ça ne se porte plus. Serrez-la précieusement dans votre secrétaire, et ayez une montre à la mode plate comme une feuille de papier. J'ai chargé mon intendant de vous trouver cela et de vous apporter ce matin tous les bijoux qu'il vous faut... Tenez, je l'entends qui vous demande dans votre antichambre... Par ici, Poterne, par ici, monsieur le marquis est visible.
La vilaine figure de M. Poterne se montre à la porte de la chambre à coucher. Chérubin l'invite à entrer; en passant près de Daréna, Poterne lui dit vite et bas :
— Le marchand ne voulait rien me confier... il attend à la porte de l'hôtel...
— C'est bon, tu le payerts... GeD*eftpasdnfauz,auniointt«..
— Non, ce sont de vrais bijoux...
— Combien en veut-on T
— Huit cents francs.
— Fais-les deux mille.
M. Poterne tire de sa poche une boîte en carton, dans laquelle est une jolie montre Tort plaie, une chaîne en or, qui paraît légère, mais dont le travail est charmant, et une épingle en brillants; Chérubin pousse un cri d'admiration en voyant ces bijoux.
— Ceci, monsieur le marquis, c'est ce qu'il y a de plus beau et de plus à la mode, dit Poterne en passant la chaîne autour du cou du jeune homme, et en faisant son possible pour se donner un air de probité.
— Oui, c'est du dernier goût, s'écria Daréna. Mon chei- Chérubin, voilà ce qu'il vous faut : un homme qui est bien mis ne saurait se passer de cela... Moi, j'ai plusieurs chaînes, elles sont cassées en ce moment, mais on me les raccommode.
— Oh ! j'achète tous ces bijoux, s'écrie Chérubin. Qui croirait qu'il y aune montre là-dedans? La jolie épingle!
Combien tout cela, monsieur?
En voyant l'admiration que les bijoux causent au jeune homme, Poterne pense qu'il peut encore enfler le prix et répond :
— Deux mille cinq cents francs le lout.
Daréna se retourne en se mordant les lèvres, et Chérubin court à sa caisse.
En apercevant un tiroir tout rempli d'or, M. Poterne devient bleu, son front se ride, ses yeux s'élargissent et son nez se crispe. Daréna, qui remarque cela, profite de ce que Chérubin a le dos tourné pour allonger un coup de pied dans le derrière de son ami, en murmurant :
— J'espère, drôle, que vous n'avez pas d'infâmes intentions... sans quoi je vous casserais les reins ?
Poterne n'a pas le temps de répondre, il se frotte la partie ;de lui-même qui vient d'éire aiiaquée, reçoit la somme que lilhérubin lui compte en or et s'empresse de prendre congé; mais il peine a-t-il dépassé la porte de la chambre à coucher que Daréna court après lui en s'écriant :
— Pardon, mon jeune ami... je rcrieas ; j'ai oublié de donner un ordre essentiel f mon intendant.
120 L'AMOUREUX TRAiNSI
Courant après Poierne qui semble avoir peur qu'on ne le rattrape, Daréna le rejoint sur l'escalier, et l'arrête par un collet de son carrick, en lui disant :
— Ne va donc pas si vite... tu es bien pressé, vieux gredin; allons lâche-moi vite deux mille francs...
— Comment, deux mille francs! murmure Poterne; mais ii faut déjà que j'en donne huit cents au marchand qui attend en bas.
— Tu lui en donneras cinq cents; il attendra pour le reste et sera encoe irès-satisfait.
— Mais moi, je...
— Toi- je le casse en six morceaux, si tu raisonnes... Allons, Poterne, soyez gentil!... Tu sais bien d'ailleurs que quand je suis en fonds, lu ne manques de rien,
M. Poterne s'ex^^cuie en ayant l'air de pleurer. Daréna met l'or dans ses poches et retourne près de Chérubin, qui est en train de se mirer. Jasmin vient avertir que le déjeuner est servi, et ces messieurs vont se mettre à table. Ils y sont à peine que l'on annonce M. de Monfréville,
En apercevant Daréna attablé chez leur jeune ami de la veille, Monfréville fait un léger mouvement de tête et dit au comte d'un air railleur :
— Déjà ici? Diable! mais il paraît que vous y êtes venu de bon matin.
— Quand j'aime mes amis, je suis toujours pressé de les voir, répond Daréna. Fidèle Jasmin, quel est ce vin là?
— Du beaune, monsieur , répond le vieux domestique en s'inclinant.
— Il est fort bon; mais au déjeuner j'aime le sauterne, le chambertin... Vous devez avoir une bonne cave ici?
— Oh! oui, monsieur, et tous vins vieux
— Je le crois bien, s'ils viennent du père de notre jeune ami.
« Allons, vieux modèle des valets, allez nous chercher plusieurs autres bouteilles Quand une cave s'est reposée pendant toute une génération, il me semble qu'il est bien temps de la vider. »
Jasmin s'empresse de faire ce qu'on lui demande, et Monfrôfille dit à Daréna :
— Ma s vous demandez... sans même consulter le maître du logis?
— Mon ami m'a donné carte blanche, et j'en use.
— Oui, mon ieur, dit Chérubin. Oh! faites tout ce que vous voudrez chez moi.
Daréna se penche vers Monfr'ville et lui dit à l'oreille :
— Il parlait déjà de retourner à Gagny ce matin; si nous n'étourdissons pas ce jeune homme, il est capable de retourner en nourrice, et ce serait vraiment un meurtre!...
— Est-ce que vous ne déjeunez pas avec nous, monsieur? dit' Chérubin à Monfréville.
— ht vous remercie, mon jeune ami, j'ai déjeuné. Avez-vous été satisfait dt^s industriels que je vous ai envoyés ce matin?
— Ohl oui, monsieur tout était charmant... J'ai acheté
une foule de choses... et monsieur le comte aussi.
Monlréville regarde Daréna, qui fait semblant de ne pas entendre, et se montre très-occupé à se servir d'un pâté de perdreaux .
— Et puis, voyez donc ma montre, ma chaîne d'or, une
épingle c'est M. Daréna qui m'a envoyé tout cela par son
intendant... Gomme c'est joli... n'est-ce pas?
— Avez-vous payé tout cela cher? demande Monfréville.
— Mais non, deux mille cinq cents francs... il me semble que ce n'est pas cher!...
Monfréville lance un nouveau regard à Daréna, qui s'obstine à se bourrer de perdreaux, et répond :
— Mais si, c'est bien assez... c'est môme fort cher... A l'avenir, si vous voulez bien le permettre, je vous guiderai dans vos emplettes; je crois m'y connaître au moins aussi bien (juc l'intendant de monsieur.
Jasmin revient avec plusieurs bouteilles; il en casse une en voulant la mettre sur la table et renverse un fromage à la crème sur la tête de Daréna. Chérubin est désolé de la maladresse de son valet, et le vieux serviteur, tout confus de ce qu'il vient de faire, va se caclier derrière un paravent. Daréna est le premier à rire de cet incident.
— Ge n'est rien, dit-il, je ne suis pas encore habillé... Malgré cela, mon cher marquis, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de dispenser votre vieux Jasmin de vous servir à table C'est
un service qui serait ruineux pour vous et fatal à vos amis; ce brave valet a bien gagné les Invalides, il faut les lui donner. Je vais faire ma toilette, et je reviens vous chercher, car nous passons la journée ensemble... N'est-ce pas, Monfrévilleî
— C'est aussi mon désir... si cela ne contrarie pas noire jeune ami.
Chérubin hésite un moment et balbutie enfin :
— Mais je comptais aller à Gagny... voir... ma nourrice.
— Oh! demain! demain!... s'écrie Daréna; aujourd'hui nous ' avons trop de choses à faire... je cours à ma toilette et je reviens.
Daréna est parti. Monfréville voudrait bien faire entendre à C crubin qu'il ne doit pas avoir une grande confiance dans i amitié que lui témoigne le comte ; mais en cherchant si vite à désillusionner le jeune homme, en lui disant de se tenir en garde contre les faux amis, les amours intéressées, la bonne foi des marchands et tous les dangers de Paris, ne serait-ce pas risquer de le dégoûter de cette ville où il n'est déjà venu qu'à regret?
— Après tout, se dit Montfrcville, Daréna est gai, spirituel ; il sait inventer chaque jour quelque plaisir nouveau, et lors même que sa connaissance coûterait à Chérubin quelques billets de mille francs... ce jeune homme est riche, et ne faut-il pas en toute chose que l'on paye son apprentissage. D'ailleurs, je veillerai sur notre écolier, et je tâcherai d'empêcher que l'on abuse par trop de son inexpérience. — A propos, mon jeune ami, reprend Monfréville, qu'avez-vous donc fait de votre profes seur... il doit cependant demeurer avec vous?... Est-ce qu'il sera, indisposé?
— Ah! vous avez raison, s'écrie Chérubin. J'avais tout à fait oublié M. Gérondif! Jasmin, va donc l'informer de ce que fait mon professeur; demande-lui pourquoi il ne vient pas déjeuner.
Jasmin se rend à la chambre de M. Gérondif. Le ci-devant maître d'école était enfoncé dans son 'it, profondément endormi, entièrement caché sous la couverture et les oreillers qui étaient retombés sur sa tôle : on entendait seulement un ronflement qui indiquait que le lit était occupé.
Le vieux domestique avance sa main vers l'oreiller; il rencontre le nez proéminent de M. Gérondif; il le siisil et le tire avec violencr, en criant :
— Allons, monsieur le savant, réveillez-vous donc, n)on maître vous demande.
M. Gérondif ouvre les yeux, et retire son nez des mams qui Tont saisi, en murmurant :
— Qu'esl-ce qu'il y a donc?... Que signifie cette violence, et pourquoi me réveiller par le nez?... Cette façon est nouvelle, assurément; ce n'est pas ainsi que l'Aurore aux doigts de rose en agii avec le blond Phœbus.
Cependant, en apprenant que Vjn a déjeuné, M. Gérondif se d'cide à se lever; il se hâte de faire sa toilette et descend saluer soa élève.
— Les délices de Capoue ont amolli les soldats d'Annibal, dit le professeur en lorgnant les restes du déjeuner, qui étaient encore très-séduisants ; mon cher élève, je me suis amolli sur le duvet de ma couche- Recevez mes excuses, à l'avenir certainement je serai matinal comme un coq.
El M. Gérondif se met à table pour réparer le temps perdu, pendant que Chérubin, pour satisfaire mademoiselle Turluretle, est allé donner un coup d'œil dans différentes parties de l'hôtel. Monfréville, qui a refusé de raccompagner, s'approche du professeur et lui dit :
— Monsieur, vous avez une tâche importante à remplir; je ue doute pas que vous ne fassiez tous vos eiforts pour bien réussir.
M. Gérondif regarde Monfréville, ouvre une bouche énorme^ paraît contrarié d'être obligé de répondre au lieu de manger, et dit enfin :
— Monsieur, en effet, dans ce moment j'ai grand appétit; mais avec ce qui est sur cetto table j'espère réussir à le calmer.
— Ce n'est pas de cela que je veux vous parler, monsieur, mais de voire élève, de ce jeune homme qui, à Paris, doit être l'objet de tous vos soin?, parce que dans cette ville, oii il était du reste indispensable qu'il revînt, il faut cependant veille»* à ce qu'il ne soit pas la dupe de sa candeur et de son charmant naturel.
Après s'être donné le temps d'avaler tout une aile de volaille^ le professeur répond d'un ton doctoral :
— De ce côté, le jeune Chérubin ne pouvait être en meilleures mains ! Soyez tranquille, monsieur, je ferai à mon élève us tableau effrayant des séductions vers lesquelles on pourrait voii«'
loir l'entraîner : les mœurs avant tout! Je ne connais que cela... Saint-Paul dit : Oportet sapere ad sobrietatem I Mais moi ie dis qu'à l'âge du marquis il faut être sage tout à fait... Monfréville hausse les épaules en disant :
— Eh! non, monsieur, ce n'esi pas ainsi que je l'entends!... Il ne s'agit pas d'effrayer ce jeune homme et de vouloir en faire un Calon !..... Laissez-le jouir des plaisirs de son âge que sa fortune lui permet... empèchez-!e seulement d'en abuser, el veillez à ce qu*il ne soit pas la dupe des intrigants et des fripons, dont Paris abonde.
— C'est justement ce que je dis, monsieur, je veillerai incessamment; j'aurai toujours l'œil au guel, le nez au vent, roreill3 dressée, et ce ne sera pas ma faute si l'enfant succombe à îa tentation. J'ai d'ailleurs un système d'éducation tout à fait nouveau... et toujours dans l'intérêt des mœurs! Pardon, mais
je continue h déjeuner.
Monfréville sMoigne de M. Gérondif, en se disant :
— Décidément cet homme est un sot ou un hypocrite 1... Pourvu qu'il ne soit pas loiis les deux!
Chérubin a terminé sa revue de l'hôtel qu'il trouve vieux, triste et sombre; Monfréville lui conseille de faire peindre, meubler el décorer à la moderne l'antique demeure de ses pères.
Daréna revient habillé dans le dernier goût; il a sur lui une partie des emplettes qu il a faites le matin sans bourse délier, el avec l'or qu'il a repris à Poterne, il s'est acheté ce qui lui manquait encore; aussi a-t-il cette fois une toilette irréprochable, qu'il porte du reste avec autant d'aisance et de laisser-aller qui en montrait avec son vieil habit.
Cliérubin admire la tournure élégante de Daréna et la grâce avec laquelle il porte ses habits; Monfréville fait les mêmes r.'-flexions en regrettant qu'un homme doué de tant «l'avaniages descende quelquefois si bas et fréquente si mauvaise société.
— Me voici à vos ordres, dit Daréna. Nous emmenons le marquis Chérubin... je ne puis pas me décider à dire... Grandvihin^ nom qui d'ailleurs ne sied pas du tout à notre jeune ami... et s'il m'en croit, il se contentera de celui de Chérubin qui est (orl galant...
— Comment.., murmure Jasmin, est-ce que monsieur va quit-
ter le nom de son père?... Ah bien! par exemple.,, je m'y oppose !
On ne répond pas au vieux domestique, et Daréna continue :
— Il faut d'abord que notre ami connaisse de Paris ce qui mérite d'être vu ; cela prendra du temps... Pour un observateur, il y a beaucoup à voir !
— Ensuite, dit Monfréville, Chérubin voudra bien donner chaque jour quelques heures de sa journée aux maîtres qui lui sont indispensables, car son éducation est bien incomplète pour aller dans le monde !
M. Gérondif arrête sa fourchette qui était en train de fonctionner et s'écrie :
— Qui est-ce qui dit que l'éducation de mon élève est incomplète?... Il en saura assurémerl autant que moi incessamment.
— Allons, docte maître André , ne vous fâchez pas ! reprend Daréna en riant; je vous crois très-fort sur les langues mortes... et la manière de découper une volaille... Oh î vous allez trèsbien, mais enseignerez-vous à notre ami la musique, la danse, l'escrime, l'équitation, la savate?...
— La savate? -murmure Jasmin d'un air stupéfait.
— Oui, la savate et toutes ces sciences à la mode enfin et qu'un jeune homme qui a un rang et de la fortune ne peut ignorer sous peine de se faire moquer de lui.
— Ayez confiance en moi, dit Monfréville en prenant le bras de Chérubin; mon père fut ami du vôtre, et sans cela même votre jeunesse, votre candeur suffiraient pour m'intéresser et me donner le désir de faire de vous un cavalier accompli.
— Et pour commencer, dit Daréna, une petite promenade à cheval ; il n'y a rien de meilleur le matin. Savez-vous un peu vous tenir?
— Oh! je me tiens fort bien, et je n'ai pas peur, dit Chérubin; au village, je galopais sur tous les chevaux de nos voisins.
— Bravo! il y a un loueur de chevaux ici près qui en a d'assez bons; allons en prendre chez lui en attendant que vous en ayez dans votre écurie, ce qui vous est encore indispensable.
Chérubin sort avec ses deux amis: il ne se sent pas de joie à ridée de faire une partie de cheval : neuf encore sur tous les plaisirs, le nourrisson de Nicolle n'avait jusque-là monté que quelques chevaux de labour. On se rend chez un loueur, oui .ail
seller ses trois meilleurs coursiers. Au momenl où les cavaliers montent on selle, on enlen 1 une voix s'écrier :
— Eh bien! est-ce qu'il n'y a pas aussi un cheval pour moi?
On aperçoit alors Jasmin qui a rejoint son maître, après avoir serré le plus possible la ceinture de sa culotte, pris une cravache et mis sur sa tête une casquette à longue visière qui lui cache entièrement les yeux et le nez.
Chérubin et ses compagnons ne peuvent s'empêcher de rire de la tenue de Jasmin en jockey, et Monfréville s'écrie :
— Voilà un vieux domestique dont l'attachemeni devient cniel.
— Mais, Jasmin, je n'ai pas besoin de toi, dit Chérubin; rentre donc à l'hôtel, lu ne pourrais pas me suivre... cela te fatiguerait trop.
— Monsieur, je connais mon devoir! répond Jasmin, ma place est constamment à votre derrière.
— Oui ! oui! il a raison, dit Daréna, et puisqu'il veut venir, eh bien! qu'il nous suive... Un cheval à ce fidèle serviteur, un bon petit trotteu» , Jasmin me fait l'effet d'un excellent cavalier.
— 3Iais il va se jeter par terre, dit tout bas Chérubin.
— C'est aussi ce que je pense; mais ça lui fera du bien. Ce gaillard-là a besoin d'une leçon,.. Il est fort entêté : il veut absolument briser votre vaisselle, coiffer vos amis avec des fromages, grimper derrière les voitures et aller à cheval, il faut làclier de le guérir de cette exubérance de zèle.
On selle un cheval pour Jasmin, et, à l'aide de deux garçons d'écurie, il parvient à grimper dessus. Les cavaliers partent; dans Paris, on va doucement et le vieux domestiqne peut suivre son maître : ce qu'il fait avec fierté, se carrant sur sa selle, et s'enfonçant dans les étriers ; mais arrivés à l'enlrt'e des Champsïïllysées. Chérubin et ses deux compagnons prennent chacun un temps de galop. Jasmin, voyant son jeune maître disparaître à travers un nuage de poussière, veut absolument le suivre et se :y)ox à jouer de la cravache sur son coursier. L'animal qui ne dempnde pas mieux que de rejoindre ses camarades d'écurie, prend îon élan et se lance sur la route.
Mais le vieux cavalier avait trop présumé de ses forces; au
bout de quelques secondes le cheval galopait seul et JasTiin roulait dans la poussière.
Arrivé au bois de Boulogne, Chérubin se retourne en disant :
— Eh bien, où est donc Jasmin?
— J'étais bien certain qu'il ne pourrait pas nous suivre, dit Darétia.
— Pourvu qu'il ne soit pas tombé, qu'il ne soit pas blessé.
— Rassurez-vous, à son âge on tombe mollement. On l'aura imassé, et il faut espérer que cette leçon corrigera un peu ce
vieux serviteur dont rattachement a besoin d'être modéré.
Ces messieurs reprennent leur course en admirant l'aplomb de leur jf-une compagnon, auquei il ne manque que quelques leçons de grâce et d'élégance pour en faire un excellent cavalier.
Après la promenade on revient à Paris, on va flâner à pied sur les boulevards et dans quelques cafés, on se rend ensuite dans un des meilleurs restaurants du Palais-Royal, et le soir on va au spectacle. Enfin, Chérubin revient à minuit à son hôlel, sans avoir eu dans la journée un seul moment de loisir pour penser au village.
Il trouve Jasmin qui ne s'élait pas blessé en tombant de cheval, mais qui pourtant avoue à son jeune maître qu'il n'essayera plus de le suivre au bois de Boulogne.
Les jours suivants ne sont pas moins bien remplis; Monfréville et Daréna sont presque toujours avec Chérubin : le premier lui a envoyé des professeurs dans tous les arts d'agrément; le second lui parle sans cesse des charmantes petites danseuse» avec lesquelles ils ont dîné, en lui disant :
— Laquelle préférez-vous?
Et Chérubin répond en baissant les yeux :
— Elles sont bien gentilles toutes les quatre.
— Je comprends, elles vous plaisent toutes... Ça peut s'arranger, et quand vous voudrez je vous mènerai chez elles... vous gérez reçu à bras ouverts...
A cette proposition, Chérubin devient rouge comme une cerise et il balbutie :
— Oh !... oui.,, dans quelques jours.
Et pendant que l'on promène, que l'on amuse, que l'on étourdit son élève, M. Gérondif se dorlote dans son lit, se prélasse à table où il pas?c des heures entières, montre ses dents à ma-
demoiselle Turlureite, puis répète tous les jours à Jasmm :
— Surtout, cligne Eumee^ n'oubliez pas la consigne au concierge de l'hôtel : si quelque habitant de Gagny... si même madame Frimousset se présente et demande à voir M. le marquis, il faut qu'on lui réponde que M. Chérubin de Gfandvilain... est absent... est en voyage... car, si mon élève" la revoyait... s'il apercevait surlout la petite Louise, quoiqu'il commence à prendre goût à la ville, il pourrait se laisser entraîner encore... et toui le fruit de nos soins serait perdu!... et ce serait d'autant plus dommage que, grâce aux conseils de ses deux amis et aux leçons que je lui donne, il doit nécessairement devenir incessamment un cavalier prépondérant.
Jasmin, qui s'humilie toujours devant la science du professeur, ne manque pas de faire exactement ce qu'il lui a recommandé, en se disant que ce ne peut pas être malhonnête de renvoyer la nourrice sans la laisser parler à son maître, parce qu'un homme qui fait l'éducation des enfants doit savoir parfaitement les règles de la politesse.
Et les jours, les semaines, puis les mois s'écoulent dans cette vie de plaisirs, d'occupations, de dissipation que Chérubin mène à Paris. Chaque fois qu'il parle d'aller au village, ses nouveaux amis lui répondent :
— Oui, demain... aujourd'hui vous n'avez pas le temps. IMais quand Daréna propose à Chérubin de le mener chez
l'une des petites danseuses qu'il trouve si gentilles, celui-ci répond aussi en rougissant :
— Oui... demain... demain!...