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PREFACE
Qu’on ne se scandalise pas du titre de cet ouvrage ; qu’on n’y voie pas un écho de passions qui ont fait leur temps. L’étrange rapprochement qui le constitue n’est point, comme on la avancé, une calomnie du Dix-huitième Siècle. Dans cette circonstance encore, ce grand siècle est loin d’avoir calomnié. Sans sc laisser imposer par ce que le génie a de plus honnête et la gloire de plus légitime, il n’a tenu compte que de la vérité; et s’il méritait quelque blâme , ce ne serait pas pour l’avoir dite avec rudesse, ce serait pour ne l’avoir pas vue tout entière.
Lorsqu’un disciple de Voltaire, s’inspirant des idées du maître, donna à l’écrit trouvé sur Pascal le nom (\' Amulette mystique , il ne vit dans cet te eu rieuse pièce qu'un appel bien incohérent a la grâce et la miséricorde divines, une sauvegarde bien douteuse contre les hardiesses de la pensée.
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(détail cela; mais c elait autre chose encore.
1/ Amulette de Pascal consacre surtout le souvenir d’un état de l’âme digne des plus sérieuses études, lié aux plus graves questions. Elle représente, en un mot, et ce sera le texte de cet ouvrage, le fait d’un esprit supérieur prenant ses propres idées pour les choses ellesmêmes, et acceptant comme des sensations des images en quelque sorte matérialisées par l’action spontanée du cerveau.
Les annales de la science psychologique , embrassée dans tout son domaine, creusée dans toutes ses profondeurs, offrent les plus nombreux exemples de ces erreurs maladives de l’imagination , bornées à l’imagination ellemême , et sans influence manifeste sur la rectitude de la raison. 11 ne se pouvait donc pas que les annales de l’ histoire , considérée dans ses acteurs à la fois les plus éminents et les plus enthousiastes, ne continssent des faits identiques ; et elles en contiennent un grand nombre, aperçus même depuis longtemps par des écrivainsqui, de leur point de vue, ne pouvaient pénétrer plus avant.
J’ai pour ma part, dans un ouvrage dont je regarde les conclusions comme inallaqua-
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Ides(t), l’ail, voir que cet élnl morbide do l'imagination s’est rencontré chez le meilleur el le plus grand des philosophes de l’antiquité païenne, chez celui dont la morale presque sainte préparait celle du christianisme; j’ai prouvé qu’abusé par des sensations fausses , Socrate prit, dès sa jeunesse, les inspirations de son excellent génie pour celles d’un démon familier, dont il croyait ressentir les impressions intimes, percevoir les signes extérieurs, mais surtout entendre la voix. C’était une démonstration que réclamaient a la fois la science de l’homme et celle de l’histoire, et qui ne doit rien diminuer de l’admiration respectueuse due a l'immense nom de Socrate, au long enseignement de sa vie , à la sublimité de sa mort.
J’ai montré dans le même ouvrage qu’une persuasion, une erreur semblable, s’était semblablement imposée à un philosophe, à coup sûr bien inférieur au sage d’Athènes, mais néanmoins fort savant et fort célèbre, Cardan; el j’ai signalé en passant plusieurs autres illus-
(1) I)u Di' mou de Sacrale , s périmai d'une application de la science psychotonique à celle de i histoire , I vol. in-8. Paris , 188o.
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1res personnages qu’a dominés et trompés un pareil trouble de la fantaisie. A la suite de ces grands exemples, j’ai placé un certain nombre de faits plus modestes et tout modernes, qui en sont comme la contre-épreuve. J'ai enfin joint aux uns et aux autres les développements d’analyse psychologique nécessaires pour les mettre dans tout leur jour.
Peut-être que, malgré cet ensemble de preuves , je ne suis pas parvenu à porter sur ce point de la science de lame la conviction dans tous les esprits. Je ne dirai pas que je m’y attendais; mais j’avouerai que j'aurais dû m’y attendre. 11 y avait à cela plusieurs sortes de raisons.
Pour entraîner la persuasion de la foule, j’entends la foule qui pense, il eût fallu au préalable l'assentiment unanime des hommes que leur participation seule à la pratique des mala dies de l'intelligence eût dû mettre en étal de saisir du premier coup d’œil la vérité de la démonstration. Or, l’assentiment de ces hommes n’a pas eu un te! caractère; il y a eu parmi eux plus d'un opposant. Les uns, peu versés, il est vrai, dans les exercices de la pensée, et tout livrés aux devoirs de leur profession, n’ont
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pas pu lever les veux assez haut pour voir qu’au - dessus de ces phénomènes morbides qu'ils poursuivaient de leurs remèdes, planaient d'importantes solutions, liées eiles-mèmesà de grands problèmes. Mieux préparés et plus clairvoyants, d’autres, après avoir tiré des faits soumis à leur étude quelques explications analogues à celle que j’ai donnée du génie socralique, ont pourtant cru devoir mettre celle-ci en doute , soit qu'ils n’eussent pas pris la peine d’en examiner les bases, soit tout simplement parce qu'elle leur avait échappé. Quelques uns, enfin , doués dans leur Foi d'une susceptibilité d’autant plus recommandable qu’elle est plus rare dans le corps auquel ils appartiennent , ont jugé qu’il ne fallait pas faire de cette explication et de celles qui lui ressemblent une pure question de science. Assimilant, ou peu s’en faut, Socrateet quelques autres païens enthousiastes aux mystiques les plus autorisés par l'Eglise, ils les ont pris sous leur pieuse égide , et ont regardé leurs extases comme des illuminations surnaturelles en dehors de toute discussion.
Je n’avais pas pensé, je l’avoue , que de cette source même de l’observation d’où étaient sor
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lies à la J'ois l'idée de mon Iravail el sa preuve, pussent naître des oppositions de ce caractère, et il me suffit bien , je crois, de les avoir signalées. Peut-être , au reste, qu’à l’heure qu’il est elles se sont beaucoup adoucies , et qu’elles ne tarderont pas à faire place à un acquiescement d’autant plus précieux qu’il se sera plus fait attendre.
Quant aux esprits étrangers à l’étude de la psychologie morbide , el c’est l’immense majorité , il y avait pour eux, j’en conviens, des raisons au moins spécieuses d’ajourner sur ces questions l’admission de la vérité. Quelque disposés qu’ils fussent à se soumettre à l’évidence, ils devaient hésiter à admettre qu’un homme supérieur puisse, durant une longue carrière, et sans rien perdre de sa supériorité, être le jouet d’un dérangement de la fantaisie qui louche de bien près à une perturbation plus grave, s’il n’en est une des formes ou un des degrés. C’est là une défiance fondée , nécessaire, honorable. Elle témoigne pour le génie d’un sentiment de respect qui doit marquer de sou empreinte toutes les éludes qu'il commande, toutes les appréciations auxquelles on le soumet . Elle impose en outre à la vérité le devoir d'une preuve coin-
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j > I « * 1 1 • , éclatante , surtout ipuind elle t's L de nature à étonner des opinions depuis longtemps établies , et peut-être à alarmer des coin ictions vénérables.
Une première raison de celte défiance , c’est l’idée en général excessive qu’on se fait des hommes supérieurs , et l’espèce d’admiration superstitieuse dont on entoure leur mémoire. A peine la mort est-elle venue hu mer une \ie en effet marquée par des conceptions éminentes, par des œuvres d’une incontestable grandeur, qu’au tribut d’hommages légitimes accordés à la vérité succèdent presque aussitôt les calculs inléressés du mensonge. L'éloge et le panég\ rique commencent leur travail d’amplification, travail où en réalité il s’agit bien moins de la gloire du mort que de celle du panégyriste. Aucun de ceux qui se succèdent dans cette voie ne consent à marcher en arrière ou même à côté de ses devanciers. Peut-être ne dira-t-on pas mieux (jue celui après lequel on a eu le malheur de venir, mais on dira plus : c’est un autre genre de supériorité. Tout ce qu’il y avait de petit , de faux, de misérable, d humain , en un un mot, dans l'homme dont on renouvelle la
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louange , on l’omet ou on le farde. Tout ce qui s’y trouvait de beau, de bon, d’élevé, on l’exagère, on le soufllc, on l’enfle. C’est ainsi que dans cette bille de rhéteurs on arrive, d'hyperbole en hyperbole, à grandir hors de toute mesure un homme déjà grand par lui-même , à en faire sur son piédestal une façon de demidieu qui semble ne plus tenir à la terre.
Comment ensuite, sur les froides déclarations de la science, admettre que des natures ainsi divinisées, ainsi élevées au-dessus de toute condition humaine, puissent souffrir de l’humanité ce qu elle souffre de plus misérable? Comment reconnaître que des intelligences aussi pures et aussi brillantes puissent s’obscurcir dans quelqu’une de leurs facultés , fùl-ee même dans la plus terrestre?
Un tel effort ne deviendra possible, et alors il ne méritera plus ce nom , que lorsqu’on aura réduit ii des termes plus mesurés et plus vrais l’admiration due à ces personnages d’élite -, lorsqu’il sera reconnu une lois pour toutes qu’il ne leur manque rien de l’humanité, ni ses passions les plus violentes , ni ses misères les plus profondes, ni ses plus tristes infirmités; lors-
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qu’en un moi on aura ramené leur appréciation aux communes règles d’une philosophie de ! homme, qui, envisageant l'homme tout entier, ne sépare jamais , dans des études plus que jamais nécessaires, dosa raison ses instincts, de sa volonté ses désirs , de son esprit, enfin, ses organes, condition indispensable et si souvent fatale de l'action de sa pensée.
C'est cette insuffisance de la science de l'homme, cette ignorance presque volontaire de la faiblesse et des contradictions de sa nature, c’est celle opinion exagérée de la supériorité des hommes supérieurs, qui n’ont pas pas permis de croire au premier exposé qu’un des plus grands parmi eux ail pu, durait toute une vie de raison, de moralité, de jenie, se laisser tromper par son imagination au point de prendre pour des réalités externes dos perceptions maladives indépendantes de toute impression du dehors. Les mêmes raisons pou raient empêcher d admettre qu’un aussi sublme esprit que Pascal ail été, 11e fùt-ce qu’uie fois, le sujet d une semblable déception, etde plus qu’il ail été dominé par d’autres sensalons illusoires, dont lui-même appréciait la faisseté.
PRÉFACE
Il devient donc indispensable que les hommes en position et en devoir de dire toute la vérité sur les Démons du genre de celui de Socrate , sur les Amulettes du caractère de celle de Pascal, donnent à leurs démonstrations l’étendue et la profondeur qu’elles comportent , et ne craignent pas d'y revenir à la moindre question d’un doute qui veut s’éclairer. Il faut qu’ils entrent dans tous les détails nécessaires pour faire voir qu’à l’exercice de la raison la plus haute peut se joindre et rester unie une erreur d’imagination réellement folle. 11 faut qu'ils montrent pied à pied que cette triste association, loin d’être un fait contradictoire, a son explication dans les lois de notre double nature , sî racine dans les conditions mêmes de toute pensée, les analogues, enfin, les plus nombreux dans les actes les plus ordinaires de la vie intellectuelle.
Telest sommairement le sujet des considération!: qui vont suivre. Sans oublier qu’en ces matières la vérité ne se trouve qu’à une certaine profondeur, je me suis pourtant attaché, dans ce travail nécessaire, à être intelligible pour lois parce que j’ai voulu en appeler à
PREFACE
tous, sur les faits et les questions qu’il éclaire, des paralogismes d’une demi-science et des dénégations de la mauvaise foi. Je prie donc qu’on veuille bien le lire à la place même que je lui ai donnée, antérieurement à Y Etude , peut-être moins aride , et dans tous les cas moins abstraite, dont cet ouvrage a reçu son litre, la Vie de Pascal prise du point de vue de sa santé et rapportée à son Amulette. Sa lecture aura pour résultat . je l’espère, d’ôter à cette biogragraphie psychologique d’un grand homme ce qu'elle peut offrir d'étrange , en expliquant à l’avance ce qui a besoin d’y être expliqué.
Je demanderai en terminant qu’on veuille bien accorder la même attention aux notes qui forment le dernier tiers de ce volume. Elles sont pour la plupart presque aussi importantes que la partie principale, quelques unes même étant indispensables à la preuve du fait qui en est la base. Ce sont des pièces justificatives, des développements , des documents psychologiques, historiques, littéraires, relatifs à Pascal , à sa famille, à ses amis, enfin aux croyances et aux superstitions de son siècle. Véritables chapitres complémentaires, cos notes ont traita des idées
PRÉFACE
el à des personnages qui offrent plus d’un rellet de l'Amulette. J ’aurais pu les fondre après coup dans mon travail primitif, dont la couleur n’en eût pas souffert. J'ai préféré, en les donnant à part, laisser à la démonstration qu elles complètent ce qu’il peut y avoir de plus frappant dans une forme plus rapide.
Paris, l/i juillet 18/jG.