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LEUR NATURE REPRÉSENTATIVE, LEUR VIE PROPRE

Les idées , comme le disait Locke (1) , c’est tout ce qui est immédiatement présent à la pensée de I homme. L'est tout ce qui, dans les manifestations de son intelligence, peut être conçu en dehors ou au-delà de ce que le sentiment a de purement affectif, et la perception externe d’actuel. Ce sont les objets de ses conceptions, les termes de ses jugements , les détails de sa réflexion, distingués par

(1) Whatsoever tlie niind perçoives in itself, or is the immédiate object of perception , t hou gh t or understanding , t h a t I rail idea. ( A n Essay conrerning Iniman understanding , Book I , C.hapt. VIII . § 8. )

l’aualjsc des émotions , des affections , des passions, de tons les phénomènes en un mot de la \ie appelée morale par opposition à la vie dite intellectuelle.

Loin de donner ceci pour une définition, je cherche à me dispenser, au contraire, d’en ajouter une à celles qui ont déjà cours dans la science. La plupart ont un côté vrai, et leurs différences s’expliquent par la différence du point de \ue. Les meilleures seraient peut-être réductibles à cette proposition qu ieonsaere l’intime union des deux faces de toute pensée et qui est à peu de chose près d’un auteur moderne, que l’idée c’est le sentiment envisagé dans ce qu’il a d’intellectuel et dans une détermination qui l’éclaire en le limitant.

J, es idées se divisent d’elles -mêmes en deux grandes classes. La première comprend celles oui dérivent immédiatement des sensations, qui dans des cas bien définis n’en sont , suivant l’expression de Hobbes, que l’affaiblissement , la prolongation. La seconde classe se compose de toutes celles qui ne sont pas immédiatement relatives à des objets du monde extérieur, depuis les idées les plus simples de la mémoire et de l’imagination jusqu’aux idées les plus élevées et les plus complexes que puisse créer la réllexion ou embrasser le raisonnement.

lies idées qui tirent des sensations leur origine

POINT l)K DÉPART DES IDÉES.

directe sont celles que leur nature rend le plus dignes de leur nom , et que la philosophie, par une généralisation inexacte, a souvent regardées comme les images d.s choses. Désignées plus particulièrement sous le nom d'idées, d’idées de sensation, d’idées-images, d’intuitions sensibles, elles ont encore été appelées par un des derniers psychologues écossais (1 ) affections ou états externes, dénomination à laquelle on peut trouver à redire , mais qui indique néanmoins leur caractère essentiel, leur relation nécessaire et directe avec le résultat de l’impression des objets extérieurs sur les sens, c’està-dire avec la sensation.

Regarder la sensation comme un phénomène toulà-fait simple , comme une affection purement passive telle est l’opinion que l’on attribue à la plupart des philosophes dont on a réuni les doctrines sous le titre général de sensualisme. Il est de fait pourtant qu'ii n’y a peut-être aucun des philosophes placés à ce point de vue de la science qui n’ait vu et même déclaré que telle n’est pas la nature de la sensation , qu’elle n’est pas un phénomène simple, que l’esprit x est à la fois passif et actif, et

(1) Thomas Broun, Lectures on the philosophy of the Immun minci , Edinburgli , 1 8‘20, U vol., t. I, lect. xxi , pag.

qu’elle implique nécessairement un jugement d’extériorité. Celte remarque, pour citer un exemple, Laromiguière l’a faite avec raison à propos d’un bien grand philosophe scnsualiste qui était son maître, Condillac. (i). Reid , U. Stewart, Maine de Bilan , Royer-Collard , n’ont donc fait par leurs analyses que donner plus d’exactitude et de profondeur à la démonstration d’un fait de psychologie admis par la plupart de leurs devanciers, mais auquel ils n’ont pas tous attaché, la même importance.

La sensation , cette première perception, comme l’appelle quelque part Bossuet (2), a deux temps, deux faces, deux parties. Dans l’une, l’esprit peut être considéré comme affecté, passif, borné à luimème. Dans l’autre, il est manifestement actif, et semble s’élancer hors de soi.

La première partie de la sensation , sa partie

(1) Leçons de philosophie, (Ie édit. , Paris, 18/i't, t. II, pag. 190.

(2 « Nous pouvons donc définir la sensation ( si toutefois une chose si intelligible de soi a besoin d’être définie), nous la pouvons, dis-je, définir, la première perception qui se fait en notre âme à la présence des corps que nous appelons objets, et ensuite de l’impression qu'ils font sur les organes de nos sens. » ( Traite de la connaissance de Dieu el de soimême ; OEuvres complètes de Bossuet , édition de Besançon . 1836. t. IV, pag. 22. )

joint dk déi-aki des idées.

affective ou personnelle, a quelquefois gardé pour (die seule le nommemc de sensation. Elle consiste en une modification de la sensibilité que l'esprit réfère à quelque partie de son propre corps, sans que sa perception à cet égard semble de prime abord se porter plus loin , et , comme le dit Maine de iîiran , dans l'étendue étrangère ( i ).

L’autre partie de la sensation est sa partie perceptive , l’acte en vertu duquel l’esprit soupçonne ou connaît l'existence d’un monde extérieur. C’est cette partie de la sensation qui est le point de départ de l idée sensible, lorsqu’elle n’en est pas la première apparition et véritablement l’original.

Les différentes espèces de sensations offrent clans une proportion très variable ces deux phases de leur manifestation. Dàns les unes, c’est l’affection qui domine; dans les autres, la perception semble exister à peu près seule.

Les sensations de saveur et d’odeur sont les deux exemples les plus naturels d’affection sensitive presque pure, presque dégagée du second temps du phénomène. Dans ces deux sortes de sensations

(1) Considérations sur les principes d'une dicision des faits psychologiques et physiologiques , dans le I. lit des Œuvres philosophiques de Maine do Bilan, 18/jl , p. 199.

l’esprit éprouve une manière d’être déterminée, en vertu de laquelle il se manifeste h lui-même et qu’il rapporte au sens de l’odorat ou du goût sans paraître nécessité à rien soupçonner au-delà. C’est à propos d’une de ces deux espèces de sensation que Condillac a pu prétendre , sans trop mentir à la vérité, que sa statue, à son premier degré d’animation , n’était pour elle-même qu'une odeur de rose.

Ce n’est pas seuiemeut dans les s. nsations olfactives et gustatives qu’on peut signaler cet état presque exclusivement affectif, où le moi modifié dans le corps auquel il est uni semble pouvoir abstraire cette moditication de l’idée de tout modilicateur externe. 11 en existe quelque chose dans toutes les espèces de sensations. Parmi celles du toucher, par exemple , l’impression du IVoid ou du chaud est une affection sous ce rapport identique à la sensation d’odeur ou de saveur, c’est-à-dire une modification du sujet qui n’impliquerait à la rigueur rien qui ne soit le sujet lui-même. Dans les sensations mêmes de l’ouïe et de la Mie, dans ces sensations si éminemment perceptives, il y a encore, suivant la remarque de Maine de Diran, une partie affective et personnelle, qui dans certaines circonstances constitue à elle seule tout le phénomène. Tel est, par exemple , le cas de la douleur toute physique

point pi; imrvitr des idees.

ou du plaisir puremeul affectif que peut produire par sa nature ou par sa \ioleu(“e telle couleur ou le! son.

Pour ce qui est de leur partie perceptive, de sa proportion dans chacune de leurs espèces , les sensations ne \arient pas moins que dans leur partie affective. Dans les unes, celles du goût , de l’odorat et du tact purement passif, cette partie est très restreinte ou plutôt très indéterminée; elle ne consiste qu’en une sorte d induction instinctive de la présence de quelque chose de distinct du sujet S'entant et dont I impression a donné lieu à la sensation.

Dans les sensations de l’ouïe celle partie est bien plus développée. L’esprit \ agit avec bien plus de force; il rapporte avec bien plus de clairvovance et de certitude la cause de sa modification à l’ét ndue extérieure. Le qui n’a pas empêché la plupart des philosophes d’attribuer à ces sensations le même caractère exclusivement affectif qu’à celles du goût cl de I odorat , et de prétendre que dans leur manifestation l’esprit ne va pas au-delà clés organes auxquels il les renvoie.

Enfin dans les sensations du toucher actif et plus encore dans celles de la vue , la partie perceptive, lout-à-f’ait prédominante et presque exclusivement existante, donne son nom à la sensation, (i’esl à peine si dans quelques cas très rares de ces maui-

feslations sensitives le sujet fait attention à sa propre existence , à ses propres modifications. Eu général , livré tout entier à l’action, ou plutôt à l’apparition des corps extérieurs , il s’oublie lui-même dans cette connaissance, qui lui est donnée d’une manière si soudaine, si complète, et sans qu’aucun travail d’induction y soit nécessaire.

En rappelant que chacune des espèces de sensations externes est à la fois affective et perceptive, et qu’elles ne diffèrent les unes des autres que dans la proportion de leurs deux parties , j’ai par cela même résolu par l’affirmative la question de savoir si chacune d’elles implique à elle seule le jugement ou la notion d’extériorité, si en d’autres termes elle peut à elle seule faire croire à l’existence de quelque chose d’extérieur.

Cette question , en effet , a été posée. La philosophie a plus d’une fois prétendu qu’il y a des sensations, celles de l’odorat, du goût , et, ce qui est bien plus fort, celles île l’ouie et même de la vue (1), qui sur ce point sont tout-à-fait insuffi—

(1) Condillae est allé jusqu’à dire qu’eu l’absence du loucher, sa statue, qui ne connaît pas encore son propre corps, se confondrait avec les couleurs qu'elle perçoit , et ne se senlirail que comme une sur fore colorée. Cela parait incroyable.

POINT DK DKIWUI DK S IDKKS.

saules, et <|ui pour nous avertir tic I ’c\ istonco de corps différents du notre ont absolument besoin du secours du toucher.

On peut sans doute tout mettre en question, tout prétendre, et la philosophie à cet égard est accoutumée à se donner carrière. Mais n’a-t-elle pas un peu abusé de sa prérogative, porté un peu loin les libertés de son analyse, lorsque des points de \ue les plus opposés, tantôt, comme Prométhée , animant des statues et leur donnant la pensée sens à sens, tantôt par une hardiesse contraire refusant toute intelleclion à la sensibilité, elle a avancé que sur les cinq espèces de sensations qu’elle-mème a appelées externes , il n'\ en a que deux tout au plus qui soient réellement dignes de ce titre, et que les trois autres, eu dépit de leur parti' perceptive, sont parfaitement incapables de rien percevoir que leur organe , ou, pour parler plus exactement, de donner ce droit à l’esprit i ?

Lorsque la Providence, cette Providence à qui la

mais cela est imprime. ( Traite des sensations, pag. 15Zi du t. lit des Œuvres complètes , 1798.)

Un des derniers grands élèves de Condillac, Dcslutt-Trucy, a aussi donné le toucher, mais le toucher actif et volontaire, comme le seul sens réellement externe.

(1) J'ai dit la philosophie , et non tous les philosophes.

philosophie < I n n s ses systèmes ;i quelquefois fait une si large part, a pris la peine d’oinrir à l’esprit de l’homme sur le monde cinq portes, dont certes aucune n’est superflue, n’est-i! pas un peu téméraire d’en fermer plus de la moitié, sous prétexte qu’une ou deux peut-être ne sont pas assez largement ouvertes ? N’y aurait-il pas plus de sagesse à les prendre telles qu’elles nous ont été données, comme l'a toujours fait l’esprit de l’homme, qui sait, pour ic sentir dans scs profondeurs, que ic monde frappe à

Reid (a), et D. Stewart (b), par ex* mplc , ont bien senti qu’il y a dans tes sensations mêmes du gmït, de l'odorat, de l'ouïe, quelque chose qui annonce à l'esprit que loin d’être des affections dues aux émotions spontanées du corps qu'il anime, elles reconnaissent une cause qui lui est extérieure.

Uoyer-Collard, qui a modelé ou plutôt moul«: sa philosophie sur celle des Ecossais, aurait dû se rappeler cette opinion de ses maîtres avant de placer la sensation de l'ouïe elle-même parmi celles qui ne donnent lieu à aucun jugement instinctif d’extériorité (c).

a) OEuvres complètes, Irad. par Jouflïoy, t. Il , ch. VI, sert, vm, pag. 1*9; t. III , Estai 11, chap. XVI, pag. 570, chap. XVII, pag. 276, 285, 287.

(h) Em [/listes de philosophie momie, tra l par .JoulTroy, 1 vot. in-8, 1826, pag. Tl.— Histoire abrégée des sciences métaphysiques , morales et politiques, Irad. franç. , 1820, t. II, notes relatives à Locke.

(c) Fragments des leçons de philosophie de M. Royer-Collard, pag. ï 08, 412, etc., du t. 111 des OEuvres compiles de Reid.

toutes ces issues , sinon avec la même force, au moins de la même façon ?

(le n’est pas seulement par suite de leur invasion soudaine que n’a précédée aucun mouvement organique, aucun accident intérieur, ce n’est pas seulement parce qu’elles sont perçues aux contins du corps , au bord de l’abîme de l’espace extérieur, que les sensations les plus affectives sont instinctivement et pour elles-mêmes rapportées à des causes étrangères. C’est avant tout et essentiellement à raison de leur nature tactile, qui est celle de toute sensation. Toutes les sensations externes, en effet, résultent de l’application sur les nerfs du sens d'un corps dont la science calcule, dirige, arrête le mouvement , quand elle ne peut pas en apprécier le poids; ici la lumière, là les ondes de l'éther, ailleurs les molécules sapides ou odorantes , aussi bien que les masses plus grossières, appréciables à la main. Des premiers comme du dernier de ces contacts naît inévitablement dans l’âme une impression matérielle qui donne lieu aune induction instinctive de l’existence de quelque chose différent de nous, en même temps qu’elle pénètre et accroît le sentiment de notre personnalité. Si I âme veille aux extrêmes limites du sens du tact pour y recevoir le choc, y percevoir la résistance et en conclure un monde ex-

térieur, elle ne doit pas veiller avec moins rie sollicitude aux autres surfaces sensitives, alin d’y recevoir le même choc, d’y percevoir la même résistance, d’en déduire In même conclusion. Pour offrir de moindres proportions, pour se passer sur un moindre théâtre, ces phénomènes ne changent pas de nature; et l'âme, cette substance tout immatérielle , mentirait à son immatérialité, si elle mesurait sa sensation et la conséquence qu’elle en tire à la grossièreté de leurs occasions.

Il est des cas, au reste, où ce caractère tactile des sensations lumineuses, acoustiques, sapides , odorantes, est de la dernière évidence, où il va jusqu’à la douleur, où s’ajoutant à la perception il impose doublement au moi le sentiment de la réalité externe. Mais qu’on veuille bien y réfléchir, fort ou faible, perdu ou non pour la conscience, il ne l’est jamais pour l’instinct, et jamais par conséquent aucune des sensations dont il est la base ne laisse au loucher la tâche d’apprendre à l’esprit qu’elle n’est pas le résultat d’une émotion spontanée des organes.

C’est sur la distinction des deux parties de la sensation et en corrélation avec chacune d’elles qu’est fondée en définitive la distinction qu’on a faite des qualités des corps en qualités primaires et en qualités

POINT HE DÉPART DES IDÉES. l3

secondaires: les premières, essentielles à la conception même de leur existence, et dévoilées par les sensations surtout perceptives, celles de la vue et du toucher ; les secondes, n'axant pas ce caractère de nécessité , et représentées par les sensations surtout affectives , celles de l’odorat, du goût , de l’ouïe.

Cette distinction des qualités ne saurait être plus absolue que celle des sensations, puisqu’elle lui est essentiellement corrélative. Qualités dans les corps , sensations dans l’esprit , ce sont deux termes réductibles. De même que toutes les sensations sont à la fois perceptives et affectives, de même les qualités des corps, les secondaires comme les primaires, donnent les unes et les autres à l’esprit, avec le sentiment de son existence propre, celui de l’existence extérieure, parce qu’au-dessous des unes et des autres il y a la matière qui , se heurtant à ceile des sens, déclare au dedans le dehors, et dont les diversités, dans leurs relations avec les diversités des organes, donnent lieu aux div rsités de cette déclaration.

Sans doute il x a une tout autre clarté, ou plutôt une autre nature, dans la manifestation des qualités primaires , celles qui peuvent se résumer dans I étendue , la solidité , la couleur, choses qui nous apparaissent hors de nous, que dans la manifestation

l4 POINT DE DÉPART DES IDÉES.

îles qualités secondaires, celles qui répondent aux sensations d’odeur, de saveur, de température, manières d’être qui ne sont qu’en no;. s. Les premières, en effet, sont perçues, les secondes ne sont qu’induites. Mais cette induction des qualités secondaires est aussi sûre que l’est la perception des qualités primaires. L’esprit croit à l’une autant qu’à l’autre, parce qu’il y croit sur le même témoignage , le témoignage du toucher, je veux dire de l’action corporelle sur le sens.

En somme donc et envisagées soit dans leur nature , soit dans les qualités qui les occasionnent, toutes les sensations impliquent par elles-mêmes la notion ou le jugement d’extériorité. Toutes, en d’autres termes, offrent dans une union intime, mais dans une proportion variable (1), une partie affective et une partie perceptive. De cette proportion, et

(1) « La perceplion et la sensation , l’objectif et le subjectif, quoique toujours coexistants, sont toujours en raison inverse l’un de l’autre.» (W. Ilnmilion , Fragments de philosophie, tracl. par L. Poisse, pag. 105. )

L'objectif et le subjectif , c'est la partie affective et la partie perceptive de la sensation. Je fais cette remarque pour les lecteurs qui , peu au fait des diversités du langage philosophique, seraient tentés de croire que la nouveauté ou l’obscurité dos mots y implique la nouveauté ou la profondeur des choses.

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conséquemment du plus ou moins de lucidité do la sensation, résulte une différence essentielle dans la manière dont l’idée sensible se dégage de cette dernière.

Dans les sensations du goût et de l’odorat, la partie perceptive du phénomène est tellement restreinte comparativement à sa partie affective, clic a en outre un caractère tellement vague, tellement indéterminé, (ju’elle ne donne lieu par elle-même à aucune idée sensible. On pourrait dire de ces manifestations de notre esprit qu’elles sont sensitives au point de rester constamment à l'état de sensations, l/idée qui semble continuer chacune d’elles n’a trait en réalité qu’au corps qui l’a occasionnée, aux conditions dans lesquelles elle s’est produite, aux impressions, aux sentiments qu’elle a provoqués, c’està-dire en définitive que, tout en représentant une sensation du goût ou de l’odorat, elle n’est en soi qu’une idée sensible venant directement du sens de la vue, ou une idée souvent très composée, relative à des perceptions ou à des émotions accessoires. Prenez pour exemple la saveur d’une pèche, l’odeur d’une rose. La sensation a-t-elle cessé? votre imagination, votre mémoire, ne gardent absolument rien de celte saveur, de cette odeur, que le pouvoir de la reconnaître lorsqu’elle frappera de

iG POINT PF. DÉPART DES IDÉES.

nouveau le sens. Mais en dehors de cette condition, tout ce que pourront faire ces facultés, ce sera, d’une part de vous représenter le fruit, la lleur, les circonstances dans lesquelles vous a affecté la saveur de l une, l’odeur de l’autre, d’autre part de vous rappeler les désirs, les répulsions, les impressions organiques que la sensation a fait naître. Il n’j a là dedans rien autre chose que la substitution d'idées sensibles de la vue, ou d’idées diversement complexes, à une sensation dont elles ont accompagné la naissance , mais dont elles ne peuvent , dans l’état normal , et sauf peut-être les exceptions les plus rares 1), provoquer la reproduction.

(1) Si l’on voulait prendre à la lettre certaines expressions d’un passage de saint Augustin (Confessions , liv. X, chap. VIII), on pourrait penser que ce grand saint était donô de cette mémoire reproductive des saveurs et des odeurs. J’ai vu quelques personnes, et des plus réfléchies, qui jouissaient, ou croyaient jouir du même privilège. Mais je n’ai pu déterminer si cette jouissance éiail bien réelle, ou si elle était purement verbale , le résultat d’un défaut d’habitude de l’analyse psychologique.

Condillac n’admet chez sa statue la mémoire des sensations de l’odorat, ou les idées olfactives, que comme une hypothèse, une fiction, et parce que, dit-il, l’imagination d’un être borné à un seul sens doit produire des effets pour lesquels la nuire est impuissante. (Traité des sensations . édit, et vol. cités , pag. 81. )

Pour s’expliquer, ou plus modestement pour classer celle impuissance où est l’espril de reproduire volontairement , sous forme d’idées sensibles et à un degré quelconque d’affaiblissement , les sensations du goût et de l’odorat, on remarquera avec les physiologistes qu’elles sont sur les limites des deux vies, la vit* extérieure ou volontaire, la vie intérieure ou involontaire, et qu’elles appartiennent à cette dernière au moins autant qu’à l’autre. On s’étonnera moins alors qu i 1 en soit de ces sensations comme du plus grand nombre de celles de la vie intérieure qui peuvent se renouveler spontanément', c'est-à-dire par l’effet de l’automatisme des organes, mais que la volonté ne saurait rappeler. Parmi les sensations internes , en effet, il n’en est guère qu’une dont la reproduction soit, dans de certaines limites, aux ordres du moi; c’est celle qui excite à l’union sexuelle. Encore ne se reproduit-elle quelquefois ainsi que dans la jeunesse, quand la passion, plus encore que la volonté, porte avec force l’attention sur les objets de sa convoitise ou sur les idées qui les représentent. On n’oubliera pas du reste que ce sens du rapprochement des sexes est un sens de rapport, presque un sens externe, lié dans son exercice à la première de toutes les nécessités naturelles, la perpétuation des espèces , et pour lequel chez

l8 POINT DE DÉPART DES IDÉES.

l’homme ce n’était peut-être pas trop de deux mobiles, l’irrésistibilité de l’instinct et le commandement do la raison. Quant aux sensations internes de la faim et de la soif, ces deux impulsions où la conservation de l’individu est seule intéressée, la volonté ne peut guère rappeler que les idées auxquelles elles se lient. Elle ne produirait le même effet sur la sensation qu’autant que le besoin qu’elle exprime n’aurait pas été depuis longtemps satisfait, et serait sur le point de renaître de lui-même.

Ce que je viens de dire de l’idée dans ses rapports de dérivation avec les sensations du goût et de l’odorat, peut s’appliquer rigoureusement à l’idée envisagée dans ces mêmes rapports avec les sensations du toucher, et surtout du toucher passif. Ainsi les sensations du froid et du chaud dues au contact d’un corps extérieur, les diverses manifestations tactiles relatives aux divers degrés de résistance ne sont presque que des affections dont il ne se conserve rien d’essentiel dans l’imagination et dans la mémoire; je veux dire rien qui, dans l’état régulier, puisse être l’objet d’une reproduction soit spontanée, soit volontaire. Dans toutes ces sensations du tact, comme dans celles du goût et de l’odorat, la partie perceptive est restreinte au jugement instinctif et vague de l’extériorité de la cause qui les

a produites. La notion même (l’étendue qu’on attribue presque exclusivement aux sensations ou plutôt aux perceptions du toucher actif, n'acquiert toute sa lucidité, toute sa valeur, son caractère en un mot réellement idéal, que par l’adjonction des perceptions visuelles, des perceptions du véritable sens des idées ( \).

Les deux sensations de l’ouïe et de la vue, ces

(1) Je n'ai pointa discuter ici la question de prééminence établie, par la philosophie moderne surtout, entre le sens du toucher et celui de la vue. Je n’ai point à faire valoir, suivant ma conviction, qui est maintenant, si je ne me trompe, la conviction la plus générale , les raisons, même géométriques, qui militent pour le sens de la vue, et font de lui un appréciateur excellent de l’extériorité, de l’étendue, et même, jusqu'à un certain point, de la distance. Condillac est jadis intervenu dans ce grand procès, où il a plaidé successivement pour les deux parties. Après avoir écrit un factum plein de chaleur (1 Essai sur l’origine îles connaissances humaines ) à l’avantage du sens de la vue, il en a écrit un autre non moins convaincu (le Traité des sensations) en faveur du sens du toucher, qui , suivant lui , apprend à la vue à voir. On trouvera dans ces deux ouvrages les raisons de se décider pour un sens ou pour l’autre. Quant a l'espèce de démenti que leur auteur s’est ainsi donné à lui-même, il n a rien de remarquable. Ces sortes uc volte-face sont habituelles en philosophie, où elles permettent d’étudier une question sous tous ses aspects. Cela s’appelle aujourd’hui , je crois, traveiser les systèmes.

sensations dont la partie affective est si faible, et la partie perceptive si énergique et si claire, sont aussi celles dans lesquelles l’idée sensible naît réellement de cette dernière, en est comme la continuation, persistant ou se reproduisant soit spontanément, soit au gré de la volonté, en l’absence de toute impression des objets qui y avaient primitivement donné lieu.

Dans les sensations de l’ouïe, où pourtant ces caractères sont le moins marqués, l’idée, en se dégageant de leur partie perceptive , en est véritablement un écho, et dans toute l’exactitude du mot V imago jocosa des poètes. C’est un son , une parole , une note, une phrase musicale ou grammaticale, reproduite et prononcée mentalement et même au inoven d’une sorte d’articulation silencieuse. C’est dans ce phénomène, que l’esprit, lorsqu’il s’y arrête , rapporte à la fois aux régions auriculaires et aux profondeurs des organes de la voix, c’est dans cette prononciation mentale et muette, que consistent les idées auditives; c’est à ce moment qu’elles peuvent être saisies. Avant, il n’existe d’elles pour l’esprit que le pouvoir de les rappeler. Après, elles redeviennent, dans l’acte de la parole, les mêmes sensations de l’ouïe qui avaient été leur point de départ.

indépendamment de sa nature propre, l’idée auditive en a pour ainsi dire une autre qu’elle em-

l'OlINT UE nÈl'Altl Plis IPÉliS. 2 1

prunlc ;i I il sensalion ou plutôt à l’idée \isuclle. Les sons, les paroles, les chants, au moment même où dans le phénomène que je v ions d’indiquer ils se font entendre à l’imagination qui écoute, apparaissent à I imagination qui > oit. Ils semblent passer devant ses yeux sous les signes grammaticaux, numériques, musicaux, qui les traduisent dans l’écriture, et cette seconde espèce de représentation des idées auditives leur est presque aussi essentielle que celle qui les constitue.

Les idées du sens de la vue sont donc bien les idées par excellence , les seules à proprement parler dignes de ce nom caractéristique, que tiennent d’elles toutes les autres. Aussi est-ce en réalité sur elles qu’a porté presque exclusivement la discussion interminable de la nature et même de l’existence des idées.

On connaît l’opinion grossière de quelques An ciens et des Scolastiques sur leur essence et leur origine. Les idées, ou plutôt les espèces visuelles, étaient pour eux de petits exemplaires des corps, de petites images, des formes en miniature, s’échappant de l’objet pour aller frapper le sens, s’v assimiler ou le dépasser, et que quelquefois dans son activ ité et par une sorte d’élongation le senslui-mème allait chercher.

La philosophie el la physique ont depuis longtemps fait justice de ces images matérielles, qui sont devenues pour tous les métaphysiciens modernes, pour Descartes comme pour Gassendi, pour Leibnitz comme pour Locke, de pures images spirituelles.

Reid voulut faire, pour ou plutôt contre ces dernières, ce que scs devanciers avaient fait contre les espèces sensibles. Pour couper court à la fois au scepticisme de Hume et au panthéisme de Berkeley, et empêcher, ce sont presque ses expressions, la philosophie, la morale et le monde de tomber dans un affreux chaos , il déclara d’abord que la perception n’est pas idéale, c’est-à-dire qu’au lieu de se faire par l’intermédiaire des idées, elle a lieu immédiatement des corps extérieurs à l’esprit. ÎNJais cela ne pouv ait suffire encore à sa frayeur de l’idéalisme. Aussi ne craignit-il pas d’avancer qu’au delà de la perception il n’y a point d'idées qui soient des images, et qu’il n'en connaissait pas de telles ( 1). C’est là la fin sinon le fond de sa doctrine de la perception , sa

(1) Essai II, cliiip. XIV, pag. ‘236 tlu t. tll clos OEuvres complètes de Th. Reid, ti ad. par Jouflroy ; Essai IV, chap. Il, pag. J 52, 153 du t. IV du même ouvrage.

« Les savants et les ignorants, dit M. Hamilton, croient que dans la mémoire et l’imagination rien de ce dont nous avons conscience n’existe en dehors de la sphère du moi , et que dans ces actes l'objet connu n’est que relatif à une réalité

sauve-garde, son amulette, contre ces singulières terreurs <|iii ont quelquefois rendu la philosophie si ridicule.

Iles! cependant bien évident que dans la porcep-

snpposée. Il fallait toute horreur superstitieuse qu’inspirait à lleicl la théorie idéale, pour l’aveugler au point de l’empêcher de voir que ces facultés sont nécessairement médiates et représentatives. » (Fragments de philosophie , trad. par h. Prisse , pag. 70. )

M. de Rémusat a signalé, comme M. Hamillon, ces exagérations du chef de l’école écossaise. « Reid, dit-il, en détruisant l’idée-image a supprimé l’idée souvenir. » ( Essais de philosophie , t. 1, pag. 23/i. )

Parmi tous les philosophes il y en a un , un seul , dont l’opinion sur la nature ou plutôt la négation des idées parut à Reid (Essai II, chap. XIII) se rapprocher de la sienne. Ce philosophe, c’est Arnauld. Voici pourtant ce qu’enseigne sur ce sujet l'auteur du livre Des vraies et des fausses idées- « J'ai dit que je prenais pour la même chose la perception et l’idée. Il faut néanmoins remarquer que cette chose, quoique unique , a deux rapports, l’un à l’âme qu’elle modiiie ,

I autre à la chose aperçue en tant qu’elle est objectivement dans l'âme, et que le mot de perception marque plus directement le premier rapport , et celui d’idée le dernier.

» Ce que j’entends par les êtres représentatifs, en tant que je les combats comme des entités superflues , ne sont que ceux que l’on s’imagine être réellement distingués des idées prises pour des perceptions. Car je n’ai garde de combattre toutes sortes d'êtres ou de modalités représentatives , puisque je soutiens à quiconque fait réflexion à ce qui se passe dans son esprit , que toutes nos perceptions sont des modalités

‘l\ POINT l>K DÉ P Ain l>Ks IDÉES.

tion visuelle la plus étroitement unie à l’impression corporelle dont elle est la suite , il y a une idée, une image, qui est immédiatement coexistante à cette impression et à son résultat affectif. C’est là l’essence même de cette espèce de sensation. Ce qui est non moins évident, c’est qu’au-delà de la perception visuelle les idées qui en restent dans l’esprit ne sont pas autre chose que des images, les mêmes, et quelquefois presque aussi vives , que celles qui la constituent. C’est à tel point que lorsque dans ses exagérations idéalistes la philosophie met au néant les corps extérieurs, elle en conserve les images comme la seule chose qui ne puisse pas plus être contestée à la conscience du philosophe qu’à celle de la foule. Pour nier jusqu’aux idées visuelles, l’auteur de la Philosophie du sens commun n’avait donc jamais pris la peine, après avoir contemplé un objet quelconque , de fermer les yeux du corps en laissant ouverts ceux de l’esprit?

Ce sont ces idées, ces images qui font du sens des

essentiellement représentatives.» (Œuvres d’Antoine Arnaukl, in-Zi°, Paris, 1780, l. XXXV III, pag. 108, 199.)

11 est clair d’après ces deux passages, qui du reste ne font qu’exprimer la doctrine de tout le li\re, qu’Arnauld était d'une opinion directement opposée à celle de lleid, et qu’il admettait pleinement la nature représentative des idées et leur existence propre dans l’esprit.

la \ue le sens vraiment générateur des idées - je veux dire que ce sont ces idées Usuelles qui, étant par elles-mêmes essentiellement représentatives, communiquent ce caractère à toutes les autres idées.

Et non seulement les idées sensibles de la vue entrent pour une grande part dans le détail des conceptions les plus générales, non seulement on les retrouve encore dans les idées relatives aux autres sensations externes, y compris même celles de l’ouïe. Elles donnent la même assistance, et une assistance plus nécessaire, aux sensations internes nées des impressions ou des émotions des principaux centres neneux organiques. C’est au sens de la vue , c’est aux images, lilies de ses perceptions, que sont dues le plus grand nombre des idées sensibles sur lesquelles portent les désirs ou les répugnances qu’impliquent ces sortes de sensations. Celles que font naître, par exemple, les besoins de la faim et de la soif et l’instinct de l’union sexuelle ne sont presque pas autre chose que des idées visuelles, des images, dont ces besoins ou plutôt les sensations internes qui l'-s révèlent ne sont que les occasions.

.le viens de montrer quelles sortes de rapports unissent les idées sensibles aux sensations. J’ai fait voir que parmi ces dernières quelques unes ne donnent jamais lieu directement à de: idées sensibles,

q6 POINT DE DÉPART DES IDEES.

mais demeurent constamment à l’état de sensations, et que tel est plus particulièrement le cas des sensations du goût et de l’odorat. J’ai ajouté que celles du toucher, et surtout du toucher passif, restent en grande partie des affections, et que la notion vague d’étendue qui en naît n’acquiert le caractère d’idée que par le secours de la perception visuelle. J’ai établi enfin que si l’idée sensible se dégage directement de cette dernière sorte de perception , elle n’a pas des rapports moins étroits avec les perceptions si claires de l’ouïe, en sorte qu’on peut dire de celles-ci comme de celles de la \ ue , que l’idée sensible n’en est que la continuation.

Après et en quelque sorte par-delà les idées sensibles, viennent , réparties en leurs principaux groupes, toutes les autres idées : idées simples, idées de rapport, idées collectives, abstraites, générales, idées intellectuelles, idées morales, idées innombrables dans leur émission et leurs combinaisons , et dont la production ne s’arrêtera qu’avec les progrès de notre espèce.

Oi ■, ces idées, malgré leur apparence quelquefois tout intellectuelle, tiennent pourtant toujours par quelque point à la sensation, j tiennent d’une manière nécessaire. Toutes dans leur union avec le

POINT DE DÉPART DES IDÉES. ‘l’J

sentiment et la volonté sont indissolublement unies à des émotions intérieures dont la reproduction spontanée peut donner lieu à la leur propre. Toutes sont postérieures aux idées sensibles , et pour peu qu’elles soient composées ri les en renferment ou en impliquent de semblables. Toutes eulin se lient dans l’esprit à quelques images plus ou moins nettes, liées elles-mêmes à des images plus déterminées , c’est-à-dire à des idées sensibles. «L’âme, dit Aristote , ne peut rien penser sans une image sensible. Dans les cas mêmes où il nous semble que nous pouvons penser quelque chose en général seulement et sans grandeur déterminée , l’image d’une grandeur déterminée apparaît comme suspendue devant notre esprit (i). Et Bossuet, vingt siècles après, ne faisant presque que traduire Aristote, Bossuet écrit à sou tour : « Encore que ces deux actes d’imaginer et d’entendre soient si distingués , ils se mêlent toujours ensemble. L’entendement ne définit point le triangle ni le cercle , que l'imagination ne s’en ligure un. Il se mêle des images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple de Dieu et des âmes; et quoique nous les rejetions de notre pensée comme choses fort éloi-

(1) De anima, lit, 7, 8, 9. — De memorid , I.

gnées tlt* l’objet que nous contemplons , elles ne laissent pas de le suivre (1). »

Mais il y a une phase de leur manifestation dans laquelle toutes ces idées revêtent une forme sensible, je veux parler de leur expression par les signes parlés ou écrits. Toutes ces idées ont dans l’esprit une sorte d’articulation qui , après avoir été une parole intérieure, cette parole muette de l’âme à l’âme dont parle Platon dans le Sophiste, ne tarde pas à devenir une parole extérieure. Toutes peu- \ent être exprimées par des mots qui se peignent d'abord à l’imagination, cet œil de l’esprit, et bientôt aux yeux du corps , dans l’écriture qui les fixe. Plus les idées deviennent intellectuelles , moins elles sont de nature à se convertir en images, et plus il v a de nécessité pour (“lies à être représentées par le langage et surtout par l’écriture. (Test là un des caractères des idées les plus excellemment métaphysiques, lesquelles la plupart du temps naissent, llottcnt, disparaissent avec leurs signes. On pourrait comparer beaucoup de ces conceptions aux capricieuses figures de ce jeu d’enfant qu’on connaissait sous le nom de kaléidoscope , et dont les faux brillants prenaient au moindre mouvement ,

(J) Traite île la connaissance de Dieu et de soi- tonne , cdil. citée des Œuvres de Bossuet , !. IV, pag. 31.

dans dos combinaisons nouvelles, les formes les plus variées, les plus inattendues, quelquefois les plus agréables à l’œil. Les mots et leurs combinaisons dans le langage sont pour ces sortes de conceptions les faux brillants du kaléidoscope. 1 n arrangement de mots différent \ donne lieu à une apparence d’idées différentes, et il v a telle langue qui se prêle avec une facilité déplorable à la boursouflure de ces transformations. Les mots n’v sont plus les signes des idées, ils eu tiennent lieu et v font croire. Aussi, dans celle langue , est-il arrivé plus d’une fois que, de substitutions en substitutions, de jeux de mots en jeux de mots, la philosophie ail passé sincèrement d’une doctrine à la doctrine contraire, du panthéisme le plus vaste au nihilisme le plus absolu, du spiritualisme le plus exubérant au matérialisme le plus sec et le plus brutal. Je n’ai pas besoin dénommer la langue, sans laquelle n’existerait pas la mobile philosophie qui porte son nom.

Dans ce que je viens de dire de la nécessité pour toutes les idées d’une sorte de substratum sensible, d’une union plus ou moins intime avec les images nées des sensations, je me suis efforcé d’être clair pour tous. Je ne sais si j’v suis parvenu , mais j’aurais pu être très obscur. Je n’avais qu’à employer un autre langage, engager le lecteur dans une autre

3o POINT DE DÉPART DES IDÉES.

voie. Je n’avais qu’à l’entraîner, par exemple, dans les cavernes du schématisme kantien; aux faibles lueurs (jui y pénètrent, mettre en regard sous ses yeux la matière et la forme, le phénomène et la catégorie; entre l’intuition empirique, née de la capacité des représentations, et le concept, lilsde la spontanéité de la connaissance , placer, comme un lien nécessaire, comme une condition des idées, le schème, ce monogramme de l’imagination pure, cette sorte de catégorie des images, qui seule rend les images possibles et ks concepts applicables. Je n’avais qu’à essayer de montrer ainsi que dans un système philosophique où la sensibilité est devenue si spirituelle, il y a place encore pour la doctrine inévitable de la nature représentative des idées. Mais je l’ai dit, dans ces considérations préliminaires à des démonstrations qui impliquent des questions sérieuses, il m’importe d’ètre entendu de tous. Je suis d’ailleurs de ceux qui préfèrent dans les matières qui ne comportent rien de plus une clarté superficielle à une obscurité profonde.

Il y aurait lieu de s’étonner que toutes les idées sans exception, les plus générales comme les plus particulières, les plus intellectuelles comme les plus plastiques, n’eussent pas de toute nécessité une face, une base sensitive, ou, pour ne pas repasser

POINT DR DÉPART 1)RS IDÉES 3l

le Rhin sans rien rapporter de sa rive droite, un schème , par lequel la fantaisie h s enchaîne à la sensation. Non seulement cela est dans leur nature et tient à leur point de départ, mais cela résulte de leur première origine et des conditions physiologiques de leur production.

Qu’on donne, en effet, aux idées l’essence la plus intellectuelle , la plus pure, la plus libre de tous les entraînements de la matière; qu’on les regarde, même les plus grossières, comme les exemplaires d’un divin modèle tombé d’en haut dans la conscience humaine; qu’on admette dans toute sa rigueur leur innéité la plus cartésienne; toujours est-il que dans leur première apparition et dans leurs manifestations successives elles s’associent d’une manière nécessaire aux actes de la sensibilité.

Pas plus que la \ie du corps la vie de l’âme ne commence au moment de la naissance ; les premiers rayons de la pensée ont déjà lui dans le sein maternel. Mais la lumière qu’ils x versent n’est qu’une lumière tremblante, que ne concentre pas encore le miroir alors voilé de la conscience, quelques lueurs de la sensibilité viscérale, obscur lover des premiers besoins de l'enfant qui va naître, quelques étincelles de la sensibilité extérieure allumées

par intervalles dans ceux des sens auxquels les humeurs ou les contacts de l’enveloppe utérine fournissent des moyens d’excitation. Dans la torpeur de son demi-sommeil , dans le chaos des rêves qui constituent sa vie morale , l’enfant qui n’a pas encore vu le jour s’émeut, sent, jouit et souffre, sans que dans toutes ces manifestations affectives il y ait aucun reploiemcnt de son esprit sur lui-même , sans que de ses sensations , en un mot, se soit en aucune façon dégagée l'idée. 11 serait assurément fort téméraire d’entrer dans beaucoup de détails sur les mystères d’une telle idéologie* mais il ne le sera pas d'aflirmer que plus on la restreindra , plus surtout on la fera sensitive, plus on se rapprochera de la vérité.

A la naissance s’ouvre pour l’esprit une scène nouvelle, mais qui est loin d’être sans rapports avec l’ancienne. Les impulsions, les sensations internes, liées à des besoins qui ont déjà suhi une sui te de travail préparatoire , trouvent leur application immédiate et acquièrent un surcroît d’énergie. Les sens externes, dès lors entièrement ouverts , reçoivent, cherchent les impressions qui leur sont corrélatives, et, de concert avec les mouvements, répondent au cri des instincts. Mais dans tout cela rien encore autre chose que des sensations où l’idée intervient à peine, et qui, durant les premiers jours , les pre-

mières semaines, les premiers mois même rie la vie, oui lieu sans réflexion, sans jugement el presque sans mémoire.

Comment une vie intellectuelle ainsi commencée ne conserverait-elle pas toujours la marque de son origine? Comment des idées qui n’étaient d’abord que des sensations, ou qui en étaient enveloppées, parviendraient-elles à se débarrasser tout-à-fait de cette écorce, à ne pas la reprendre quelquefois, au point de se confondre de nouveau avec elle, quand surtout dans le reste de la \iecesont encore les sensations qui donnent lieu au plus grand nombre de nos idées, à celles qui ont pris de là le nom d’idées sensibjes ?

Mais ce n’est pas encore là tout ce que les idées ont de sensitif, et en quelque sorte de matériel. Liées à la matière et à la sensation par leurs origines , et plus tard par leurs occasions, elles n’y tiennent pas moins par leurs conditions organiques, par la mécanique inconnue, mais certaine, sans laquelle elles ne seraient pas.

On ne peut pas dire que les idées sont dans le cerveau, ni qu’elles sont des impressions du cerveau ou des images tracées dans sa substance j ce ne se-

rait parler français dans aucun système (i). Mais à coup sur il n’en est pas une qui n’ait pour condition, soit primitive, soit consécutive , une action ou une passion cérébrale, appuyée elle-même sur la résultante de toutes les autres actions oupassionsorganiques. C’est là ce qu’ont désormais démontré sans réplique deux des parties de la philosophie del’homme, la science de sa santé et celle de ses maladies ; et cette proposition est tout aussi vraie dans l'hypothèse où l’on regarde le cerveau comme l’organe seulement de l’imagination et de la mémoire, que dans celle où l’on en fait l'instrument immédiat de toutes les facultés de l’intelligence.

(1) « On est obligé de confesser, dit Leibnitz, que la perception et ce qui en dépend est inexplicable par des raisons mécaniques, c’est-à-dire par les figures et par les mouvements. En feignant qu’il y ait une machine dont la structure fasse penser, avoir perception , on pourra la concevoir agrandie eu conservant les mêmes proportions, en sorte qu’on y puisse entrer comme dans un moulin. Et cela posé, on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces qui se poussent les unes les autres, mais jamais de quoi expliquer une perception. » (La Monadologie , à l'usage du prince Eugène, pag. 70G de l’édition des OEuvres philosophiques de Leibnitz, Berlin , 18Z|0. )

11 n’en est pas moins vrai qu’il n’y a pas de perception qui ne dépende de cette machine, pas d’idée qui ne doive sortir de ce moulin. C’est du reste ce que reconnaît implicitement Leib-

POINT DK DÉPA1U DES IDÉES. ,15

Enchaînées ainsi dans toute doctrine aux mouvements intimes de la fibre encéphalique, les idées retiennent toujours quelque chose de cette condition indispensable de leur manifestation. Filles de l’Ame, mais nées des impressions du corps , elles portent l’empreinte ineffaçable de cette fatalité de la matière qui rejaillit jusque sur l’esprit lui-même, et participent infailliblement , dans une mesure plus ou moins considérable , à l'automatisme de ses mouvements.

C’est en \erlu de cette action nerveuse, qui est comme l’élément matériel des idées, que le moi qui peut les faire naître est aussi contraint de les subir, et cela dans toutes les formes, à tous les degrés de

nitz par son système même, et, par exemple, dans ces deux passages, dont le dernier exprime en réalité la doctrine qui serre de plus près cette solidarité de nos deux natures , le Stahlianisme.

« L’Ame n’est jamais privée du secours delà sensation , parce qu’elle exprime toujours son corps, et ce corps est toujours frappé par les autres qui l’environnent d’une infinité de manières, mais qui souvent ne font qu’une impression confuse.

» Je tiens même qu’il se passe quelque chose dans l’âme qui répond à la circulation du sang ctà tous les mouvements internes des viscères, dont on ne s’aperçoit pourtant pas, tout comme ceux qui habitent auprès d’un moulin à eau ne s'apperçoivent pas du bruit qu'il lait. » (Nouveaux essais sur l'entendement humain , liv. Il , cliap. 1. )

la perception , dans les actes les plus élevés de l'entendement comme dans ceux qui sont le plus \oisins de la sensation. 11 \ a des suites de raisonnements, des enchaînements de réflexions, auxquels on ne se soustrait pas plus qu'aux créations les plus instinctixes de l’imagination , aux rappels les plus spontanés de la mémoire. C’est cette sorte de machinisme de la pensée qu’a consacré l’Ecole écossaise, sans trop le savoir peut-être, dans ce qu’elle a dit de scs associations.

Ce dualisme des idées et de la personne, pour quiconque veut s’observer un instant, est assurément le fait le plus manifeste de tous les faits de la psychologie, comme il en est le plus général. Chacun de nous, dans un acte intellectuel quel qu’il soit, dans un acte de perception, j’allais dire de sensation, dans un acte de mémoire, d’imagination, de jugement, chacun de nous sent en luimême cette duplicité singulière d’idées qui ne seraient rien sans le moi, et d’un moi qui ne serait rien sans les idées; d’idées qui semblent quelquefois se produire, se succéder, s’enchaîner seules, sous l’œil pourtant du moi qui les contemple et les juge, et d’un moi qui, s’abstrayant des idées, a le pou- \oirde les rappeler, de les imaginer, d’v réfléchir, de les créer, de les anéantir.

rolM DK DK l’Ali 1 DES IDEES.

Il arrive le plus lia liil uel lcmerit <jm* les idées marchent dans un bon accord avec le moi et comme sous sa dépendance. Le moi, «pii les sent en luimême, esl tenté de les regarder comme son œuvre, et il lui semble qu'il pourra les reproduire avec plus de facilité qu'il n’en a eu à les faire naître.

Mais il ne faut ni une longue expérience de la vie, ni une grande habitude de banalise pour s’apercevoir que des idées au moi il n’existe pas une telle subordination , et que leur accord avec lui n'es! essentiellement que du parallélisme (i . Ihms les cas mêmes où les idées semblent le mieux se confondre avec le moi et lui être le plus soumises, il est encore facile de se convaincre de leur indépendance et de toute la suprématie qu’elles peuvent quelquefois acquérir. Il est d’heureux états de i’ùme, de douce plénitude de ses facultés, où le moi voit éclore en foule les idées les moins attendues , et dont la conduite et les combinaisons, loin de lui

(1) Lu passiveté de Famé à l'égard de ses perceptions esl un fait que nous expérimentons à tout moment. L’empire de la volonté ne s’étend pas jusqu’à produire nos idées, et nous sentons que leur cause productrice est quelque chose d'entièrement diflérent de nom-même.» ( Mérian , mémoire sur l'aperception considérer relativement aux idées, ou sur l'existence des idées dans l'dme , dans les Mémoires de l’Académie de Berlin, année 1 7 1) , pag.

donner aucune peine, lui causent une satisfaction qui IV est pourtant pas sans quelque surprise. Parmi ces états, il en est surtout où, dans une lièvre qui cliarme, les créations des arts et des sciences se dessinent sous les veux du moi en idées que sa volonté féconde, et qu’il regarde en son enivrement comme la plus haute expression de sa puissance.

On a donné à ces états extraordinaires de grande facilité ou de grande élévation des idées le nom d’inspiration , et nulle désignation ne leur convient mieux , si l’on veut l’accepter dans toute la vérité de son étymologie. Souille intérieur, souffle des idées et de l’organisme, que partage le moi et qu’il peut accroître, voilà eu deux mots l’inspiration. Sans doute le moi de son propre mouvement peut commencer une série d’idées qui conduise à l’inspiraration, mettre l’organisme dans des conditions qui la provoquent. Mais le plus souvent cet état se produit de lui-même, je veux dire qu’il est la conséquence d’une certaine disposition corporelle qui se déclare spontanément ou est amenée par des impressions extérieures. Cela est manifeste dans les inspirations même le plus d’accord avec le moi, et qu’à raison de leurs résultats on voudrait le plus pouvoir s’attribuer. L’impuissance où l’on est la plupart du temps de les faire naître, de les rappeler ou de les

POINT UK DÉFAUT DKS IDÉKS.

faire cesser, malgré toute l’ardeur de la volonté et tous les moyens qu’elle y emploie , prouvent combien peu elles en dépendent, (le ne serait pas être inexact que dire que l’inspiration est en raison inverse de la liberté.

Mais le cas où celte autocratie des inspirations, des idées, devient incontestable, est celui où ces manifestations, de nature triste ou funeste, naissent en dépit du moi , suivent contre tous ses efforts leur marche fatale, l'obsèdent, l’abaissent, le terrassent, et finissent par ne lui laisser que le sentiment de sa dépendance et de leur irrésistibilité. Ici , il n’y a plus seulement dualisme, il v a antagonisme, il v a lutte, il v a défaite; et il n’est pas de vie, même parmi les plus humbles, où n’aient eu lieu [dus d'une fois de tels combats.

Dans cet empire de l'intelligence où les idées l’emportent si souvent sur le moi , et que üuiis cesse elles lui disputent, leur part est d’autant plus grande, leur puissance d’autant plus irrésistible, qu'elles se rapprochent davantage de l’étal intellectuel qui a été leur point de départ et vers lequel elles tendent toujours. De même que dans le cours ordinaire de la vie le moi est forcé de subir les sensations nées des impressions extérieures, de même, mais dans des conditions plus rares, il se soustrait d’autant moins

KETOUII DES IDEES”

à la domination des idées que , par une sorte d’exagération do leur nature, de retour à leur origine, elles revêtent de plus en plus le caractère de sensations.

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