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ou il ne lui eût fait cet honneur que pour lu rendre l’objet d’un démenti formel. Si d’un autre côté il l’a ainsi donnée sans développement, sans commentaire , c’est qu’elle rappelait un fait dont Marguerite et lui-même connaissaient tellement bien les détails qu’ils n’en consignaient cette courte mention que parce qu’ils la trouvaient toute faite.
Il est, au reste, bien évident que cet accident de Neuilly, mentionné si brièvement et en quelque sorte par hasard dans les manuscrits relatifs à Pascal, était un fait connu de sa famille , de ses amis, et avant cours dans tout le parti janséniste, comme un événement incontestable où se montrait le doigt de Dieu. \ ingl ou trente ans avant la mort du P. Guerrier, à sa connaissance, sous ses veux, et en partie par ses soins, le Recueil d’Ltrecht publie, d’après les manuscrits originaux qu’avait copiés ce Père et les notes mêmes qu'il y axait jointes, un long mémoire sur Pascal et sa famille, et l’aventure de ÎSeuill' \ est placée à son rang et appréciée dans toute son importance. Douze ans après cette publication , et toujours du vivant du P. Guerrier, l’abbé Pesoigne , janséniste ardent jusqu’à la maladie , donne une Histoire de l’abbaye de Port-Royal où il fait la plus large part à celle de Pascal , et il > raconte ce même lait d’après le Reeneil d I t reehl ,
l’accident nu pont de niuilly.
cl snclwmt liicn à quelles sources ce Becueil l’a puisé, Le bénédictin jimsénisle (loin Cléniencel, dans son Histoire générale du môme monastère, publiée deux ou trois ans après ('elle de Besogne , eu use sur ce fait absolument de même et a\ec la même connaissance des témoignages qui 1 établissent. Knlin en 1779. l’abbé Bossut, ([ui a donné son édition des Œuvres de Biaise Pascal sur les manuscrits du l\ Guerrier, reproduit dans sa préface le récit de la catastrophe du pont de jNeuilly , en la plaçant à la date du mois d’octobre iG54, circonstance qui ne se trouve pas mentionnée dans le 111e manuscrit de ce Père , mais qui l’était probablement dans quelque autre document que Bossut avait sous les yeux.
Il n’est donc pas possible de mettre en doute un lait aussi positivement établi et aussi généralement accepté. Tomes les objections qu’on voudrait y faire encore ne prouveraient désormais qu’une obstination irréfléchie ou intéressée, et la réponse v serait bien facile.
Objecterait-on que l’accident de iNeuilly, cet accident arrivé à un homme tel que Pascal, eut dû occuper tous les journaux du temps, et qu’on ne le trouve pourtant raconté dans aucun? [Mais quels sont ces journaux du temps , d’un temps où le véritable journal, h* journal de l’anecdocte, c’était le
12 ’ÿ/j l’accident du pont de neuilly.
commerce épistolaire? A cette époque, en fait de journaux , il n’y avait que la Gazelle de France du médecin Renaudot , l’aïeule de toutes les gazettes actuelles, qu’avait pourtant précédée l’espèce d’annuaire historique connu sous le nom de Mercure [ rançois . Ai \e Journal des savants , ni le Mercure gâtant , ni les Nouvelles de la république des lettres n’avaient commencé à paraître (i). Or, dans la gazette de Renaudot il n’est absolument parlé, et cela encore d’une manière qui nous paraîtrait maintenant bien écourtée cl bien insuffisante, que de faits politiques et militaires. Il ne pouvait donc y être question de l’aventure de Pascal. Son nom même, ce nom actuellement si grand, n'y est pas cité une seule lois. On y lit celui de plusieurs Pascal tués ou blessés à la guerre ; mais de Pascal, l’auteur des Provinciales et des Pensées, pas un mot. La belliqueuse gazette cite de même les noms d’une foule d’Arnauld, appartenant, du reste, presque tous à la famille janséniste , mais appartenant aussi Parti) La publication du Mercure françois , qui datait de 1611, cessa en 16M. Le Journal des savants ne commença à paraître qu’en 1665, le Mercure galant qu’en 167‘2, les Nouvelles de la république des lettres qu’en 1684. La Gazette de France, fondée en 16ol , était en 165/j, époque de l’accident du pou t de Neuilly, le seul journal où il pût être question de cette aventure.
l’accident 1)1 DONT DE NEUII.LV. ‘2 7 ü
niée, (pliant au grand Arnauld, ieur cousin, leur frère , leur oncle, comme il ne guerroyait que de sa plume , il n’y est fait de lui aucune mention.
Fera-t-on encore observer que dans les lettres, les nombreux écrits des amis «le Pascal et de la grâce efficace, dans la correspondance d Arnauld , dans les mémoires de Fontaine, Lancelot, l)ufossé,etc. , etc., il n est jamais fait la moindre allusion à l’accident du pont de jNeuilly ? Mais dans ces écrits, dans ces lettres il n'x a pas non plus un mot qui le contredise, ou porte à croire qu il n’ait pas eu lieu. C’est du silence , rien de plus , et depuis quand le silence équi- \ aut-il à une négation ?
Celle réponse pourrait suffire à une dernière objection tirée de ce qu’il n’est absolument rien dit de l’accident de Aeuilly soit dans la Vie do. Pascal par madame Périer, soit dans les lettres de Jacqueline. Mais peut-être n’esl-il pas inutile d’entrer à cet égard dans quelques explications.
La \ie que madame Périer a écrite de Pascal n’est, de son propre aveu et suivant ses expressions, qu'une esquisse, où elle ne veut pas s'étendre , et où elle tache tant quelle peut d'abréger (1) , un petit mémoire de quelques particularités relatives à son frère, qu’elle avait drossé pour sa famille et
l) Madame Périer, Vie de Pascal, pag. 63.
•Jy'* I.’aCCIDENT 1)U PONT DF. NEUILLY.
pour quelques amis particuliers (1). Aussi colle Vie, qu’Arnauld trouvait si incomplète (2) , est-elle loin de contenir même tous les principaux faits de la vie de Pascal. Si de ce (ju’il n’y est rien dit de l’accident du pont de Neuilly on voulait conclure que cet accident n’a pas eu lieu , il faudrait conclure au même titre que Pascal père n’eut jamais de fracture de cuisse , cet événement qui exerça une si grande influence sur les destinées de son (ils ; que ce dernier n’eut jamais de \ision , ou au moins qu’on ne trouva pas dans son habit l’écrit qui seul la démontrerait; que, durant le séjour de sa famille à Rouen, il 11e vint point à Paris en compagnie de sa sœur cadette consulter les médecins sur sa santé, etc., etc. Tout ce que je dis là du silence gardé par madame Périer dans la vie de son frère sur l’accident du pont de Neuilly s’appliquerait aussi rigoureusement à celui que Jacqueline , dans scs lettres, observe sur le même fait.
Le silence des deux sœurs sur cette aventure ne
(1) Mémoires de Marguerite Périer , première partie , pat;. 336, 338. Lettres de madame Périer à M. Audigier et à M. Tanière. — Lettres, etc.... de madame Périer, etc..., publiés par M. Faugère, p. 112 et 115.
(2) « Vous devez penser à faire plus ample la vie (pie madame votre mère a faite de M. Pascal ; je ne sais ce qui vous arrête, etc., etc... » Lettre d’Arnauld à l’abbé Louis Périer, l. i.\, pag. 287 de ses Lettres, \ane.y, I7/|2
1 \< l IDEM l'I IMIM |I|, M-.IIII.V. 277
jirouvc donc lion contre sa réalité. Il est volontaire et prémédité, et devait avoir ce caractère. La catastrophe de jNeuilly , indépendamment de la vision (ju’on peut \ rattacher, avait occasionné chez Pascal une infirmité, appréciable pour lui-même, un trouble de l’imagination, dont je parlerai dans une des notes suivantes , sous le nom d’ Abîme imaginaire. Ou comprend donc que ses sœurs aient pris le parti de se taire sur tout ce «pii pouvait rappeler et cette infirmité et sa cause. De plus, dans la délicatesse de leur piété, cette catastrophe devait leur sembler un moyen un peu rude de ramener un chrétien dans les voies d’une religion plus sévère. Probablement qu’en ceci au moins elles étaient de l’avis de Cassien. Dieu, dit ce grand historien des illuminations du désert, nous appelle à lui de trois manières, ou directement par lui-même, ou par quelque saint exemple, ou enfin par quelque accident considérable, un grand mal, un grand péril; ce dernier moyen , ajoute-t-il, mêlé d’une certaine nécessité, est naturellement le moins parfait (1). Sûrement que les pieuses sœurs (h* Pascal n’eussent pas voulu pour leur frère de celte sorte de divine violence; elles eussent préféré un retour plus empreint de spontanéité , une grAce plus intérieure. Aussi , sans un lire en doute la boum; ldi de Jacqueline dans ce qu’elle raconte de la conver- (1) Cassien, roll. lit, cap. IV et V
'2 7 ^ l’aCCIDEN'I 1)1 PONT DK NEIILLY.
sion définitive de son frère, pourrait— ou penser <|u’involontairement et à son insu elle s’est un peu exagéré la fréquence de scs visites et son dégoût du monde avant l’accident de Neuilly.
En somme donc et malgré le silence gardé, sur cette catastrophe, par les sœurs et les amis de Pascal, ainsi que dans les ouvrages où l’on eût pu espérer en trouver quelque mention, il n’y a absolument aucune raison de douter de sa réalité. Aussi M. Cousin ne l’a-t-il pas même mise en question, et, rendant un légitime et important témoignage à la puissance des affections du corps sur les directions de l’esprit , at-il pu dire avec vérité que c’est sous l’impression terrible de cette secousse que Pascal songea sérieusement et assez tard à la philosophie et à la théologie (t).
(1) Des Pensées de Pascal , rapport à l'Académie française, etc., pag. 15(5, 157; texte et note.
M. Cousin, dans de spirituelles observations qu’il voulut bien m’adresser lors de la lecture que je fis à l’Académie des sciences morales et politiques , de Y Étude sur l’amulette de Pascal , parut élever quelques doutes sur la réalité de l'accident de iNeuilly. Je fus assez heureux pour opposer à ses scrupules sa propre autorité, si imposante en toute matière, et en particulier dans ce qui est relatif à Pascal. On vient de le voir, mon illustre confrère avait non seulement admis cette violente aventure, mais il en avait tiré les plus graves conséquences, absolument celles auxquelles je suis arrivé. J'attache trop de prix à cette rencontre pour m’abstenir de la signaler.
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