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CHAPITRE XXXI

Les gens de Lettres .

JE n sortant de la bibliothèque , un particulier qui ne m’avoit pas dit un mot depuis trois heures, m’arrêta, et nous liâmes conversation ensemble. Elle tomba sur les gens de lettres. J’en ai peu connu de mon temps, lui d is-je ; mais ceux que j’ai fréquentes, étoientdoux, honnêtes, modestes, pleins de probité. Auroient-ils eu des défauts , ils les rachetoient par tant de qualités précieuses qu’il auroit fallu être incapable d’amitié pour ne point s’attacher à eux. L’envie , l’ignorance et la calomnie ont Tome IL A

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défiguré le caractère des autres ; car tout homme public est exposé aux sots discours du vulgaire ; tout aveugle qu’il est , il prononce hardiment (a). Les grands , privés pour la plupart de talens comme de vertus, étoient jaloux de ce qu’ils attachoient les regards de la nation , et feignoient de les mépriser (Æ). Ces écrivains avoient encore

(a) Tel homme incapable d’écrire une bonne page , niais qui a le talent verbal de la satyre , à force de fronder tous les livres, de dépriser tous les auteurs et de flatter ainsi la malignité , s’est enfin persuadé qu’il est lui-même un homme de goût et d’un tact fin j il se trompe et dans le jugement qu’il porte de soi , et clans le jugement qu’il porte des autres.

(û) Ce n’est point aux plus puissans monarques, ni aux princes les plus riches , ni aux gouverneurs particuliers d’une nation , que la plupart des Etats doivent leur splendeur , leur force et leur gloire. Ce sont de simples particuliers qui ont fait des progrès étonnans dans les arts , dans les sciences , dans l’urt même de gouverner. Qui a mesuré la terre? qui a découvert le système du ciel? qui a mis en jeu ces curieuses manufactures qui habillent les rations ? qui a écrit l’histoire naturelle ? qui a scruté les profondeurs de la chimie , de l’anatomie , de la botanique? Encore un coup , ce sont de simples particuliers. Ils doivent aux yeux du sage éclipser ces prétendus

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à combattre le goût dédaigneux du public , qui d’autant plus avare de louanges qu'il étoit riche de leurs travaux , abandonnoit quelquefois des chefs-d’œuvres pour aller s’extasier à quelques plates boufonneries. Enfin ils avoient besoin du pins grand courage pour se soutenir dans une carrière où l’orgueil des hommes leur offroit mille dégoûts ; mais ils ont bravé et l’insolent mépris des grands, et les propos imbécilles du vulgaire : la renommée juste , en flétrissant leurs ardversaires , a couronné leurs nobles efforts (c).

Je les reconnois à ce portrait , me dit

grands , nains orgueilleux qui ne se nourrissent que de leur propre vanité. Ce ne sont pas en elfet ces rois , ces ministres , ces gens constitués en autorité , qui sont les véritables maîtres du monde; ce sont ces hommes supérieurs , dont la voix puissante a dit à leur siècle : Bannis tel préjugé imbécille , pense d’une manière plus élevée , avilis ce que tu as follement respecté , et respecte ce que tu avilissois par ignorance ; profite de tes sottises passées pour mieux connoître les droits de l’homme ; adopte toutes mes idées , ta route est tracée } marche , je te réponds du succès.

(c) On s’accommode mieux, a-t-on dit, du

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poliment mon interlocuteur. Les gens de lettres sont devenus les citoyens les plus respectables. Tous les hommes éprouvent

commerce de ceux que l’on aime , que de la société de ceux qu’on admire ; soit.

Que le portier porte envie au portier , et le forgeron au forgeron , c’est une maladie ancienne du cœur humain , qui subsistait du temps d’Hésiode : mais qu’un roi soit jaloux d’un poëte ; qu’un courtisan le soit de la célébrité d’un géomètre ; qu’un magistrat envie les applaudissemens prodigués à un comédien} voilà ce qui fait déplorer la foiblesse de l’homme , et ce qu’on ne peut guère concevoir que d’après les faits.

Si l’on pouvoit ouvrir le cœur de l’envieux , dit un ancien , on le verroit ulcéré , percé , déchiré , rongé de toutes parts , et tous ses tourmens inspireroient peut-être de la pitié. Quelle horrible situation, que de ne pouvoir un instant savourer le bonheur d’autrui , d’être tourmenté du bien qui lui arrive, d’être condamné au supplice de toujours haïr et d’exhaler sans cesse les gémissemens secrets d’une rage sourde contre tous talens , toutes vertus , tout succès ! L’envieux vit au milieu des hommes , et il ne peut les souffrir , parce que chacun lui rappelle ce qu’il n’a pas. 11 est né pour les ténèbres , et il ne peut vivre avec luimême. Il fatigue sa détestable vie, et les infortunes d’autrui ne peuvent même lui donner l’affreux conten»

le besoin d’être émus , attendris *, c’est le plaisir le plus vif que Famé puisse goûter. C’est à eux que l’Etat a confié le soin de développer ce principe des vertus (cl). En

tement qu’il désire. Les plus à plaindre ne sont jamais aussi malheureux qu’il l’est lui- meme.

Denis le tyran envoyoit aux carrières tout homme de lettres qui ne l’admiroit pas assez. Néron faisoit égorger ceux qui faisoient des vers mieux que lui. Il n’y a plus de Denis le tyran ni de Néron j mais il y a des grands qui , jaloux des titres les plus contradictoires , veulent dominer en tout et font mille petites plaies secrètes à ceux qui négligent de les flatter.

Ce qui trouble la république des lettres , c’est quand un prince porte ses jugemens arbitraires au milieu des paisibles travaux des auteurs , et que les préjugés de son rang se mêlant aux erreurs de son esprit , il croit pouvoir commander là comme ailleurs.

(g?) Quand un législateur voudra faire passer une loi , qu’il la lise d’abord aux philosophes , aux orateurs , aux poètes , ils l’auront bientôt parée de manière à la rendre aimable et respectable.

C’est encore à eux qu’il appartient de développer la puissance du mépris contre les ennemis de l’ordre y et cette verge si redoutable, supplément à l’insuffisante vengeance des lois , ne perdra son ressort que dans les gouverneinens entièrement corrompus où les hommes seroient insensibles à l’infamie.

peignant clés tableaux majestueux , attendrissans, terribles, ils rendent les hommes plus susceptibles de tendresse , et les disposent, en perfectionnant leur sensibilité, à toutes les grandes qualités dont elle est l’origine. Nous trouvons , poursuivit - il , que les écrivains de votre siècle , du côté de la morale et des vues profondes et utiles , ont surpassé de beaucoup les écrivains du siècle de Louis XIV. Ils ont peint les fautes des rois, les malheurs des peuples, les ravages des passions, les efforts de la vertu, les succès même du crime. Fidèles à leur vocation ( e ) , ils ont eu le courage d’insul-

(e) Néron logeoit dans son palais la fameuse ZjOcusta > savante dans l’art d’apprêter des poisons subtils. Il étoit si jaloux de conserver une femme aussi utile à ses desseins, qu’il lui donna des gardes. Ce fut elle qui composa le breuvage qui fit périr Britannicus. Comme l’effet du poison avoit noirci le visage de ce malheureux prince , Néron fit étendre dessus une couche de blanc qui n’offroit aux yeux que la pâleur d’une mort naturelle. Mais comme on le portoit au tombeau , une grosse pluie qui survint, lava le fard et mit en évidence ce que l’empereur vouloit déguiser. Je trouve dans ce fait une assez juste allégorie : les rois caressent avec com-

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ter aux trophées sanglarrs que la servitude et l’erreur avoient consacrés à la tyrannie. Jamais la cause de l’humanité ne fut mieux plaidée ; et quoiqu’ils l’aient perdue par une fatalité inconcevable , ces intrépides avocats n’en sont pas moins demeurés couverts de gloire.

Tous ces traits de lumière échappés à ces âmes fortes et courageuses , se sont conservés et transmis d’âge en âge (jf). Tel un germe long-temps foulé aux pieds, est tout - à - coup transporté par un vent favorable ; s’il trouve un abri commode , il croît, il s’élève, forme un arbre, dont le feuillage épais devient à-la-fois un ornement et un asile,

plaisance des monstres fidèles 5 soit aveuglement , soit mépris des lois , soit confiance en leur pouvoir, ils croient en imposer à l’œil qui les contemple 5 mais bientôt l’histoire est la pluie abondante qui emporte la couche mensongère et rend au crime la couleur qui lui est propre.

(f) Le. commun des esprits, et ceux qui n’ont point approfondi jusqu’à un certain point les matières du gouvernement , sont bien éloignés d’apercevoir la liaison des spéculations des sciences avec le bonheur et la richesse de l’Etat.

Si, plus éclairés sur la véritable grandeur, nous méprisons le faste et l’ostentation des puissances, si nous avons tourné nos regards vers des objets dignes de la recherche des hommes , c’est aux lettres que nous en sommes redevables (g). Nos écrivains ont encore surpassé les vôtres en courage. Si quelque prince s'écartoit des lois , ils feroient revivre ce tribunal fameux à la Chine , ils graveroient son nom sur l’airain terrible où sa honte vivroit éternellement 5 l’histoire est entre leurs mains l’écueil de la fausse gloire , l’arrêt porté contre les illustres criminels, le creuset où

( g ) On peut avancer avec une espèce de certitude , que les lumières faisant chaque jour de nouveaux progrès , descendant par degré dans presque tous les états, anéantiront d’une manière sûre cette foule bizarre de lois, et y substitueront des usages plus naturels , plus sensés. La raison publique auia une volonté puissante et sage qui changera la face des nations. Ce sera l’imprimerie qui rendra cet important service à l’humanité. Imprimons donc î et que tout le monde lise , femmes , enfans, valets , etc. mais en même teins , n’imprimons que des choses yraies 5 utiles , et méditons bien ayant d’écrire.

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le héros disparoît s’il n’a pas été homme.

Eh ! que les maîtres du monde , qui se plaignent que tout ce qui les approche ressent la contrainte et la dissimulation , soient confondus \ 11’ont-ils pas toujours auprès d’eux ces orateurs muets , indépendans, intrépides, qui peuvent les instruire sans les oftenser , et qui n’ont auprès de leur trône ni faveurs à obtenir, ni disgrâce à craindre ( h )?

Nous devons rendre justice à ces nobles écrivains , c’est qu’il n’est poin t d’état parmi les hommes qui ait mieux rempli sa destination. Les uns ont foudroyé la supersti-

( h ) J’ai lu une excellente tragédie d’Eschyle , c’est son Promethée : l’allégorie est belle et claire 5 c’est l’homme de génie qu’accable un despote. Pour avoir éclairé les humains , pour leur avoir porté le feu céleste , il est attaché au sommet d’un rocher ; brûlé lentement par les rayons du soleil, son corps change de couleur : les nymphes des bois , des campagnes , l’entourent en gémissant, le plaignent et ne peuvent le soulager. La furie lui met des fers aux pieds , qui pénétrent jusque dans les chairs : mais au milieu de ses tourmens le remords d’avoir été vertueux ne peut entrer dans son cœur.

tion , les autres ont soutenu les droits des peuples y ceux-ci ont creuse la mine féconde de la morale, ceux-là ont montré la vertu sous les traits d’une indulgente sensibilité (z). Nous avons oublié les foiblesses particulières qu’en qualité d’hommes ils ont pu avoir. Nous ne voyons que cette masse de lumière qu’ils ont formée , aggrandie ; c’est un soleil morale qui ne s’éteindra plus qu’avec le flambeau de l’univers !

— Je voudrois bien jouir de la présence de vos grands hommes , car j’ai toujours en un attrait particulier pour les bons écrivains 5 j’aime à les voir et sur -tout à les entendre. — Vous tombez fort bien : on ouvre aujourd’hui les portes de l’acadé-

( i ) Quelle récompense pour un auteur, ami du bien et de la vérité , lorsqu’en lisant dans son livre on laisse tomber dessus une larme brûlante, lorsqu’il attire du fond du cœur un profond soupir , et que refermant le livre pour quelques niomens on lève les yeux vers le ciel en formant des résolutions vertueuses i Voilà sans doute le plus beau salaire qu’il doive espérer. Que sont auprès de ce triomphe les bruits diœordans d’une renommée aussi vaine que passagère j aussi incertaine qu’envice I

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mie ; l’on doit y recevoir un homme de lettres. — A la place, sans doute, d’un académicien décédé ? — Que dites-vous !

le mérite doit-il attendre que le glaive du trépas ait frappé une tête pour venir occuper sa place ? Le nombre des académiciens n’est point fixé : chaque talent trouve sa couronne ; il en est assez pour les récompenser tous (Æ).

( k ) Un auteur qui ne fait pas une grande sensation , peut aisément se consoler en songeant que dans un siècle moins éclairé il eût été un écrivain illustre : s’il étoit plus sensible aux progrès des connoissances humaines qu’aux intérêts de sa vanité , au lieu de s’affliger il se réjouiroit de ne pouvoir sortir de son obscurité.

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