‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 2 sur 46 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

LJ Académie Française .

."N" ou s nous acheminâmes vers l’académie française ; elle avoit conservé son nom ; mais que sa situation étoit différente ! que Je iieu où elle tenoit ses assemblées étoit changé ! Elle n’habitoit plus le palais des rois. O révolution étonnante des âges ! un pape s’est assis à la place des Césars ! L’ignorance et la superstition ont habité Athènes! Les beaux arts ont volé en Russie ! Auroito n cru de mon temps que ce mont autrefois tant ridiculisé pour avoir laissé remarquer sur son sommet quelques ânes paissant des chardons, étoit devenu la fidèle image du Parnasse antique , le séjour du génie , la demeure des fameux écrivains ? Aussi avoit-on aboli le nom de Montmartre , mais par pure complaisance pour les préjuges reçus.

Ce lieu auguste , ombragé de toutes parts de bois vénérables , étoit consacré à la solitude. Une loi expresse défendoit qu’on

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frappât l’air aux environs d'aucun bruit discordant. Les carrières de plâtre étoient taries. La terre avoit enfanté de nouveaux lits de pierre pour servir de fondement à ce noble asile. Cette montagne favorisée des plus doux regards du soleil , nourrissoit des arbres , dont les sommets élancés tantôt se croisoient dans les airs , tantôt laissoient de distance en distance quelques points entr’ouverts par où l’œil avide s’échappoit vers les deux.

Je monte avec mon guide, j’aperçois çà et là de jolis hermitages , éloignés les uns des autres. Je demandai qui habitoit ces bosquets demi - sombres , demi - éclairés , dont l’aspect avoit quelque chose d’intéressant ? Vous ne tarderez pas à le savoir, me dît-on ; hâtez-vous, l’heure approche. En effet, je vis un grand nombre de personnes qui arrivoient de côté et d’autre, non en carrosse , mais à pied : leur conversation sembloit plus vive et plus animée. Nous entrâmes dans un édifice assez vaste , mais très - simplement décoré. Je n’aperçus aucun suisse, armé d’une lourde hallebarde , à la porte du paisible sanc-

tuaire des muses : rien ne m’empêcha de passer avec la foule des honnêtes gens ( a ).

La salle étoit fort sonore , de manière que la plus foible voix académique se faisoit distinctement entendre dans les points les plus éloignés. L’ordre qui régnoit dans les places n’étoit pas moins remarquable ; plusieurs rangs de gradins tapissoient le contour de la salle \ car ce peuple savoit que l’oreille doit être à son aise à l’académie , comme l’œil au salion de peinture. Je considérai le tout à mon aise. Le nombre des sièges académiques ne me parut pas ridiculement fixé ; mais ce qu’il y avoit de particulier, c’est que chaque fauteuil étoit surmonté d’un drapeau flottant : dessus on lisoit distinctement le titre des ouvrages de

( a ) J’ai toujours été très-curieux d’envisager un grand homme , et j’ai cru reconnoître que le port , l’action , l’air de tête , la contenance , le regard , tout le distinguoit du commun des hommes. Il reste une science neuve à parcourir, l’étude de la physionomie. Lavater , homme sensible et homme de génie , nous a donné un livre sur cette matière fait pour être médité, tant, par les naturalistes que par les moralistes.

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racadémici en dont il ombrageoit la tête. Chacun pouvoit s’asseoir dans un fauteuil, sans autre formule, sous la seule loi qu’il déploieroit le drapeau où seroient inscrits ses titres. On se doute bien que personne n’osoit arborer le drapeau blanc , comme faisoient dans mon siècle évêques, ducs, maréchaux , précepteurs ( b ). On osoit encore moins produire à l’œil sévère du public le titre d’un ouvrage médiocre ou servilement imitateur ; il falloit que ce fût un ouvrage qui marquât un nouveau pas dans la carrière des arts, et le public n’adoptoit aucun livre qui ne l’emportât sur le dernier qui traitoit de la même matière (c).

(b) On a vu sur les boulevards un automate qui articuloit des sons , et le peuple de courir et d’admirer. Que d’automates à face humaine, à la cour, au barreau , dans les académies, doivent leurs accens au souffle invisible et caché qui délie leurs langues 5 dès qu’il cesse , ils restent muets.

(c) 11 n’y a plus moyen de se distinguer, dit-on î Gens avides de fumée , il reste encore le sentier de la vertu 5 là vous ne rencontrerez pas beaucoup de concurrens. Mais ce n’est point de cette gloire-là que vous voulez : j’entends , vous voulez faire parler de vous ; je gémis sur vous et sur le genre humain.

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Mon guide me tira par la manché. — Vous avez un air bien étonné : mais voici de quoi l’être encore plus. Vous avez vu sur votre chemin plusieurs de ces retraites isolées et charmantes » qui ont attiré vos regards. Eh bien ! c’cst-îà que se retire l’homme frappé du pouvoir inconnu qui lui commande d’écrire. Nos académiciens sont des chartreux (y/). C’est dans la solitude que le génie s’étend , se fortifie , s’élance de la voie commune pour s’ouvrir de nouveaux sentiers. Quand l’enthousiasme vient-il à naître ? C’est quand l’auteur descend en lui - même , qu’il creuse son ame , cette mine profonde dont le possesseur ignore quelquefois toute la valeur. La retraite et l’amitié , quels dieux inspirateurs (e) ! Que faut -il de plus à des hommes qui cherchent la nature et la vérité? Où fontelles entendre leur voix sublime ? Est - ce

( d) Que celui qui veut acquérir la force de l’ame , l’exerce par des fonctions assidues : l’homme le plus oisif est le plus esclave.

(e) L’homme a plus long-tems à vivre avec l’esprit qu’avec les sens 5 donc il sera plus sage de chercher les plaisirs dans l’un , plutôt que dans les autres.

dans

quatre cent quarante. îy dans le tumulte des villes , parmi cette foule de petites passions qui , à notre insçu, assiègent nos cœurs? Non: c’est à la campagne où l’ame se rajeunit; c’est-là qu’elle sent la majesté de l’univers, cette majesté éloquente et paisible : l’expression part et s’enflamme , le sentiment la frappe, la colore, et l’image devient plus grande , comme l’horizon qui nous environne.

De votre temps , les gens de lettres se répandoient dans les cercles pour y amuser des femmelettes et pour obtenir d’elles un sourire équivoque ; ils sacrifioient des idées mâles et fortes à l’empire superstitieux de la mode ; ils dénaturoient leur ame en voulant plaire à leur siècle : au lieu d’envisager l’auguste série des siècles à venir, ils se rendoient esclaves d’un goût momentané ; ils couroient enfin après des mensonges ingénieux ; ils étouffoient cette Voix intérieure qui leur crioit : Sois sévère comme le temps qui fuit ! sois inexorable comme la postérité {/)• D’ailleurs ils jouis-

(f) Le grand homme est modeste 5 l’homme médiocre fait sonner ses moindres avantages : ainsi les fleuves majestueux roulent en silence leurs eaux ,

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