‹ L'an deux mille quatre cent quaranteChapitre 45 sur 46 · CHAPITRE L VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE L VIII

- Tensions de VÊtat.

Nous avons anéanti toutes les pensions accordées à une foule de particuliers \ âpres solliciteurs, pilliers d’audience, flagorneurs Intéressés qui , sous prétexte devoir rendu des services à l’Etat, épuisoient l’Etat.

Tout homme qui obtient une pension , acquiert par là un fonds d’oisiveté qui lui donne à vivre sans rien faire 5 car les pensions diminuent visiblement l’emploi des hommes.

N’étoit-il pas ridicule de payer un chanteur , un acteur , un poëte , et que les cultivateurs de la campagne fussent obligés de soudoyer les cabrioles d’un danseur ? Cette manie de tout récompenser en argent , au nom de l’émulation , détruisoit l’émulation ; car l’intrigant remportait toujours sur l’artiste habile.

Les monarques ne sont que les économes des biens de leurs sujets 5 or , chaque pension particulière, ajoutant un nouveau

34o l’ A N DEUX MILLE

poids à la charge publique, il ne nous est pas permis, je pense, d’ôter aux uns pour donner arbitrairement aux autres. En matière de maux publics , tout est d’une extrême conséquence ; parce que la moindre infraction conduit inévitablement au pire.

Puis tous ces pensionnaires avoient presque tous ou flatté , oü menti , ou rampé , pour obtenir ces pensions vicieuses , soit en courtisant les valets des valets de cour, soit en faisant sonner bien haut un frêle mérite , et c’étoit conséquemment des hommes vils, des corps morts dans l’état civil. L’homme supérieur attend le jour de la récompense ; et s’il demande , il ne demande qu’une fois en prononçant son nom.

Ces pensions particulières , versées sur les enfans de la paresse et de l’intrigue , fondées d’ailleurs sur la taxe générale , dépôt sacré , étoient évidemment illégitimes , • autant qu’onéreuses.

La liberté de déployer son industrie en tout sens, étant le privilège incontestable de tout citoyen , c’est à lui de tirer de son art, tout le parti possible. Rien ne limite

quàtre cent quarante. 34 i

l’essor de son talent , et il y met le taux qu’il veut.

Le poëte qui fait bien des vers , reçoit les applaudissemens , et puis il vend ses vers applaudis le plus qu’il peut ; permis à lui de les réciter en place publique , et d’attirer l’argent des auditeurs charmés. Le peintre expose son tableau , et s’il frappe , il en reçoit le prix.

Le chanteur , de son côté , demande à ses auditeurs le salaire de son gosier harmonieux , et n’en fait entendre les modulations qu’après que la bourse est déliée ; mais il ne vient pas demander une pension à la cour , parce qu’il a bien chanté. Le gouvernement laisse les vers étalés ariettes prospérer dans le monde, sans attacher de l’or à ces brillantes superfluités. C’est bien assez de ne les pas interdire.

Si un particulier a trouvé un secret , s’il a découvert un remède spécifique, il le doit en conscience à ses concitoyens ; mais si le remède est bon , il percera , et l’on s’empressera de l’acheter. Point de privilège exclusif enfin , parce qu’il n’y a point de prohibitions.

L'inventeur d’un art est d’abord récompensé par l’estime publique : il trouve cette monnoie préférable à toute autre $ car la gloire a ses jouissances pures et profondes. Celui qui a imaginé un métier, ou perfectionné quelque machine mécanique, met la taxe qu’il veut à son invention , et s^en réserve le secret, si bon lui semble.

Quand on n’est point gêné , on obtient la richesse avec un peu de constance et de travail. Aucune loi parmi nous ne défend de vendre tout ce qu’on peut vendre.

Nous faisons des avances à l’agriculteur , au commerçant , au mécanicien , parce qu’ils ont besoin de fonds , mais nous ne leur donnons pas des pensions.

O11 dit que de votre temps , tous les hommes étoient des mendians qui , le placet à la main , ven oient fatiguer les ministres de demandes importunes 5 les récompenses pécuniaires sembloient être une dette exigible , tant on y mettoit de confiance et d’orgueil. La bravoure developpoit un tarif, et l’on marchandoit pour la jambe gauche Ou pour la jambe droite , avec une sorte d’arrogance impérative.

Ainsi la valeur des belles actions étoit métamorphosée , pour ainsi dire , en une espèce de bénéfice. Certes, le militaire doit avoir sa récompense avant tous les autres, mais elle doit être limitée et invariable.

Permis sans doute aux officiers de mourir dans leur lit, quand ils étoient las de l’honorable métier ; mais faire de la défense de la patrie un commerce qui donne à vivre dans tel temps , voir des militaires de quarante ans qui ont quitté le service parce qu’il leur a donné à vivre , n’étoit-ce point là l’anéantissement des vertus militaires ?

Nous n’avons plus de ces guerriers oisifs , qui inondent les spectacles et les cafés ( a ) , tandis qu’on donne des batailles

( a ) On peut attribuer aux soldats et aux officiers oisifs , dispersés dans les provinces , la dépravation du royaume. On distingue une petite ville, dans laquelle un régiment a passé un quartier d’hiver 5 les filles et les femmes qui sont jeunes et belles , n’ont pas échappé à la séduction , et dès qu’une fois elles se sont livrées à ces corrupteurs , elles dérobent leurs pères ou leurs maris pour entretenir leurs amans. Dans les lieux où l’on ne vok jamais de troupes , l’in-

344 i’ak deux mille à cent lieues d’eux. Nous savons que cette foule d’officiers pensionnés ayant saisi le revenu , gage de leur oisiveté profonde > ne vouloient plus de l’honneur , et qu’ils ne voyoient plus la gloire des combats que dépouillée de ses rayons ; qu’ils sembloient enfin n’avoir hasardé leurs bras et leurs jambes que pour avoir une heureuse blessure et la pension qui l’accompagnoit.

Le seul cas parmi nous , où la pension de l’Etat ait lieu , c’est quand un innocent a gémi dans les fers ; alors nous nous croyons obligés de lui offrir un dédommagement au nom de la société entière $ car la justice en ce moment ne sauroit être impassible , et elle doit réparer les erreurs des desservans de son temple. Elle est aussi grande en avouant leurs fautes , qu’en punissant le coupable.

nocence se conserveroit , si aucun garçon n’étoit dans le service. Les soldats vont en semestre , et séduisent les sœurs de leurs compatriotes. Quand ils ont leur congé, ce sont souvent des libertins qui s’en retournent dans le pays , et vont l’infecter de tous les vices dont dont ils se sont gangrénés dans les troupes.

Fin du second Volume .

Page 1