CHAPITRE L Y I I
Le Professeur en Politique.
La perfection d’un état social est le plus bel ouvrage de l’inteliigence'de l’hürnme ; et sa nature ne s’élève à toute sa dignité qu’en établissant .l’harmonie', gage de la prospérité de la terre , et la véritable fin
d’un être doué de raison.
L’hornme , être perfectible, ne doit -il donc pas diriger de préférence la culture de son esprit vers la doctrine qui diminue les maux de la société , et augmente la somme de son bonheur? Ne lui importet-il pas de connoître les erreurs qui obscurcissent la science de la politique , et de la dégager des préjugés qui embarrassent le raisonnement ?
Qu’importe l’organisation sociale , qui n’est au fond qu’une forme extérieure , pourvu que le droit naturel protège chaque individu, pourvu que l’égalité essentielle se trouve conservée ? Et en quoi consiste cette égalité ; ce n’est ni dans la Tome IL X
3a2 i/an DEUX MliEE
puissance , ni dans le rang , ni dans la richesse , parce que les hommes sont inégaux par nature en talent et en intelligence, en force même. Cette égalité vraiment désirable et précieuse, consiste dans les droits qui assurent à chaque citoyen la propriété de ses biens et de ses opinions, de son industrie et de ses talens. Ainsi tout Etat où la félicité descendra dans les rangs inférieurs , où le repos appartiendra au dernier citoyen , sera évidemment réglé d'après la justice , de quelque manière que le pouvoir législatif soit combiné.
Tout devient égal aux yeux de la raison , quand la sûreté est la même : elle peut dépendre, il est vrai, de lois plus fines, et qui établissent un équilibre plus parfait; mais les lois sont toujours au pouvoir des hommes, de sorte qu'il faut juger la politique plutôt par les faits que par ces formes changeantes qui dépendent tant du caprice des événemens.
L'inégalité de force des empires ne fait donc rien au bonheur intrinsèque des Etats ; et cette prétendue balance de l’Europe étoit un rêve ministériel, mais qui n'a
pas moins occasionné l’effusion du sang pendant des siècles. Fatal exemple des préjugés qui régnent dans le conseil des rois , ou plutôt dans les plans étroits et bizarres des ignorans qui travaillent pour les ministres , et que ceux-ci accueillent.
Cette balance est tombée, d’autres préjugés ont pris sa place. Les idées de commerce mal entendues ont rallumé le flambeau de la guerre , premier désastre qui amène tous les autres , et qui n’enrichit aucun Etat moderne. Plus d’un esprit brouillon et inquiet, s’honorant dans une ignorance profonde du nom de politique , a pris l’orgueil pour génie ; il a cru que des travaux internes et obscurs étoient le chef-d’œuvre de la méditation : le mal s’est fait sans aucun bien pour le cabinet qui avoit machiné ces sanglans stratagèmes, dont le résultat n’offrbit que des batailles inutiles et des combats sans profit et sans gloire.
Si des esprits à - la - fois aussi cruels et aussi futiles dominoient long-temps , les sociétés policées seroient plus à plaindre que les hordes errantes des humains va-
3s4 L’ A N DEUX MILLE
gabonds ; et les ténèbres épaisses de la barbarie seroient préférables à ces demilumières : mais l’instinct des rois repousse ces génies sanguinaires, et il ne leur reste dans leur exil que la honte éternelle de leur méprise, qui contraste avec leurs prétentions passées , d’autant plus ridicules , qu’elles n’ont eu ni base , ni plan , ni principes. On a pris pour grandeur, pour hauteur de génie , pour profondeur , ce qui n’étoit que l’emploi aveugle et opiniâtre des plus grands moyens pour n’opérer que des choses petites et funestes.
Voilà ce que disoit un professeur qui traitoit publiquement les matières les plus intéressantes et les plus faites pour exercer les bons esprits.
Il ajouta dans sa leçon les axiomes suivans , qu’il divisa avec beaucoup de méthode et de clarté ; je ne me souviens que de quelques paragraphes.
L’art du gouvernement n’est que l’art de gouverner les opinions \ toutes les parties de la société sont dans une dépendance
quatre cent quarante. 32 5
mutuelle ; nous ne pouvons jamais fuir d’un côté les passions des hommes sans les rencontrer de l’autre.
Ce n’est pas le tout de chercher à avoir beaucoup d’hommes dans un Etat , il faut sur tout songer à leur ménager des emplois qui puissent les faire vivre.
Le meilleur système de législation seroit celui où la distribution des forces du tout seroit telle qu’il en résulteroit la plus grande somme de bonheur possible pour chaque individu qui le composeroit.
Mais une constitution politique qui conserveroit à tous les individus l’égalité naturelle , est une vraie chimère'; l’état civil repousse perpétuellement l’égalité naturelle. En vain la constitution républicaine prétend-t-elle confier à chaque partie une portion égale de pouvoir, sans que le pouvoir du tout soit affoibli , cette portion est visiblement inégale ; et pour ceux qui ne s’arrêtent point aux dénominations , il y a une foule d’hommes qui pèsent sur les autres.
li n’est pas besoin de tout régler dansun corps politique ; dès que les principales parties sont bien ordonnées , tout le reste l’est aussi.
Il est facile de se servir de grands mots , il est plus facile encore de les mal expliquer.
Ce n’est pas la durée de la constitution d’un peuple qui doit être le principal objet du législateur , mais la durée du bonheur que lui assure sa position.
Comment veut - on faire des lois une règle immobile , quand toute la nature change et se meut autour d’elle? Le degré de force et d’utilité d’une loi , hausse et baisse par succession de temps 5 les objets pour lesquels elle avoit été promulguée , lui échappent. Si le législateur ne change pas la loi , les hommes la changeront ; ce qui c$t bien plus à craindre , ils la resserreront ou l’étendront par des vues particulières : l’arbitraire en naîtra , et cette loi dénaturée écrasera le foible , parce qu’elle sera devenue un instrument de rigueur dans la main de l’homme puissant. Ainsi y c’est au philosophe qu’il ap-
partient de marquer l’instant où la loi se corrompt ,• de lui faire décrire le même cercle que décrivent les choses qu’elle doit régler , d’adapter les lois enfin à la mobilité des événemens.
Les lois dans leyr origine ont supposé les vices et les passions de l’homine $ ces vices et ces passions changent , les lois doivent suivre l’homme dans ces nouvelles erreurs ou nouvelles extravagances. Il ne faut pas que la loi suppose que l’homme fera des fautes , car ce seroit l’offenser, ou même lui donner une clarté dangereuse. Il est temps que la loi tonne quand telle passion a produit tel effet , parce que prévoir le mal n’est pas le prévenir , et qu’il est bon de ne pas le prévoir, c’est-à-dire de l’indiquer à la race humaine.
Le germe des lois civiles et politiques est caché dans le cœur de l’homme ; elles émanent de sa nature. L’homme s’est soumis au frein des lois ; il en a senti la justice et l’utilité : d’ou vient que les premiers
328 I* A N DEUX MILiE
législateurs ont fait adopter leur code sans peine , c’est que ces régies primitives ont été adoptées par l’homme , en ce que le législateur suprême a placé dans son cœur un tribunal auguste et redoutable, qu’on ne peut ni décliner , tu corrompre.
Dans iè mécanisme admirable de nos organes , la conscience est là qui condamne ou qui approuve ; l’arrêt que rend la rectitude morale, est indépendant des temps et des lieux. Le rfionde moral n’existe que par cette pente que nous avons vers l’équité .
Depuis Aristote jusqu’à Locke et Montesquieu, on a demandé .combien il y a ‘de formes de gouvernement , et quel en est la meilleure. Montesquieu dit que toutes les formes de gouvernement connues et possibles se réduisent aux trois espèces de gouvernement monarchique , despotique et républicain : c’est une erreur évidente. Empereur , roi , sultan , calife , sohah , cubo , duc , princes , ont une somme d’autorité absolument différente*
Chaque État a des lois fondamentales, des règles fixes et suivies ; un seul homme régissant l’Etat, uniquement selon sa volonté , sans observer ni lois , ni formes , ni règle , est un être de raison ; une violence passagère ne forme pas une autorité: le gouvernement républicain est soumis à une foule de divisions et de subdivisions. L’aristocratie et la démocratie se touchent de très-près , se fondent l’une dans l’autre , et tous ces mots créés sont vagues et illusoires , parce que l’expérience doit s’appuyer sur le caractère national, sur la force relative des Etats , et non sur des expressions qui trompent et qui abusent.
Tout système politique doit être posé sur le droit naturel ; c’est la base unique de la société civile. Si le droit naturel est lésé , aucune loi de société n’existe plus, le premier principe de sociabilité est détruit , c’est un édifice qui repose sur un sable mouvant.
Remontons donc au droit naturel avant de discuter tout autre principe.
3 3o ïf A N DEUX MILLE
Les lois de la nature nous environnent, c’est le tumulte du monde qui nous empêche d’entendre ses leçons : ôtez ce que les hommes ont édifié , il restera ce que la nature a fait.
Le droit naturel est le droit de l’homme, à son plus grand bonheur possible. Il veut être heureux et il lui est impossible de ne pas le vouloir. Jamais homme n’a fait convention avec un autre qu’à raison d’une jouissance mutuelle. Ce n’est pas un papier large de quatre doigts qui anéantit les droits imprescriptibles de la nature.
Le but de tous les gouvernemens est la tranquillité ; mais ce mot en politique doit s’expliquer : l’esclave est tranquille sous la main du despote $ mais c’est une tranquillité forcée. La rébellion touche de près à cette obéissance passive. Dans les gouvernemens modérés , les esprits conservent leur ressort , et les âmes leur élévation naturelle. Les hommes seroient visiblement dégradés , s’il n’y avoit pas un combat intérieur et toujours subsistant entre
QUATRE cent quarante. 33 1
la liberté et l’autorité ; et voilà ce qui a maintenu l’admirable constitution de l’Angleterre , forme républicaine si heureusement combinée.
Il sort de tout gouvernement bien composé , une action et une réaction continuelles , sans quoi il dégénère.
Le gouvernement civil est une restric-
tion de la liberté naturelle. Il faut que chaque particulier fasse le sacrifice d’une portion de ses forces, afin que la liberté de tous ne soit pus en danger. Mais l’étendue de ce sacrifice est pour le plus grand nombre des hommes un calcul si délicat et si compliqué , qu’ils seront toujours plus frappés des dangers de l’autorité , que des abus excessifs de la liberté.
De là naissent les oppositions au gouvernement; oppositions d’autant plus vives, que les passions sont concentrées. Le gouvernement est obligé alors de laisser au sujet des passions domestiques.
Il n’appartient qu’à des hommes extrêmement sages, d’encfurer avec patience le joug du gouvernement quand il n’est pas trop dur ; mais les délices de l’autorité
corrompent ordinairement ceux qui gouvernent; peu -à peu ils passent les limites qu’ils s’étoient prescrites eux-mêmes.
Il est de la nature des clioses qu’il y ait toujours des parties opposées dans les gouvernemens ; tant que ces corps ne font qu’observer ou qu’il^ se balancent réciproquement , l’esprit d’attention nécessaire pour entretenir l’équilibre maintient le règne des lois.
U ne faut donc point s’épouvanter de quelques agitations intestines. Le silence absolu n’est que le partage d’une troupe d’esclaves en présence d’un maître hautain. Les classes de citoyens feront toujours entendre leur voix, et je ne connois que les querelles élevées par les corps subalternes , pour écarter les factions violentes de la guerre civile.
Ceux-là sont pauvrement instruits , qui réclament perpétuellement l’égalité , et qui veulent introduire dans le gouvernement civil l’état de la nature. Ce qui paroît séparer les citoyens , est précisément ce qui les unit, ce qui réprime la force et l’audace.
L’on est donc obligé de faire entrer l’inégalité dans le plan des constitutions politiques j et le beau secret seroit de n’admettre que l’inégalité* nécessaire au mouvement et à la conservation de la société.
Mais quand les lois défendirent aux patriciens de Rome de s’unir par des mariages aux familles plébéiennes, ces droits exclusifs aux magistratures, au sacerdoce , aux honneurs du triomphe, furent le délire de l’orgueil.
Dès que les riches deviendront superbes, la pauvreté sera insolente. Il est d’un sage gouvernement de miner peu*à-peu ces lois cruelles qui favorisent la dureté des riches , d’arrêter l’invasion journalière des créanciers impitoyables : ruais quelle adresse pour faire payer le riche et pour sauver la dernière propriété du pauvre î
Comment l’autorité pourroit-elle espérer que le peuple sera tout à-la-fois et l’instrument de sa grandeur , et le jouet de ses capriçes ? L’autorité doit sur - tout éviter cette supériorité offensante, plus odieuse que la tyrannie elle-même.
354 l’ A 3NT DEUX M I E L E
Plus il y a de subsistance pour les hommes , plus l’Etat a de richesses; j’entends par ce mot , plus de citoyens aisés : non pas que les productions de la terre soient la mesure de la population ; car l’industrie et le travail font disparoître la stérilité , et il faut le concours de tous les arts pour former l’opulence nationale. Les richesses mobiliaires sont aussi des richesses, dès qu’un royaume n’est pas absolument isolé. S’il n’y a pas un grand nombre de consommateurs , la culture des terres est bientôt négligée. Que deviendroit l’abondance s’il n’y avoit pas consommation ?
Il est contre le droit des gens qu’un prince livre , vende une province , une île, une colonie, à' un prince étranger, sans le consentement des habitans. J’obéis à tel maître ; mais pour obéir à tel autre , il faut que je sache ce qui me reviendra de ma soumission. Quoi , nous serions transportés à un nouveau propriétaire comme
le bétail enfermé clans une métairie? Quoi, après les hommages rendus au légitime souverain , il nous commandera le même respect , le même attachement pour un autre qui nous est inconnu ; et celui - ci croira posséder un droit de propriété sur nos corps ? Et depuis quand l’autorité des monarques de la terre né vient -elle plus des hommes qui les rendent forts, puissans, qui leur gagnent des batailles, qui les affermissent sur des trônes ? D’où tiennent-ils leur sûreté , leur opulence, leurs plaisirs? Eux qui ont osé dire que c’est de Dieu qu’ils tenoient leur couronne , ont oublié que l’usurpateur pourroit dire la meme chose, et le prouver comme eux le glaive en main. Tu règnes par Dieu, et moi je vis, j’existe, je pense par lui. Ma raison et ma liberté me viennent de lui ; elle me défend de me soumettre à des ordres capricieux • elle m’ordonne de ra’y opposer de tout mon pouvoir. Sois juste , et tu verras naître entre nous un contrat qui ne sera jamais violé de mon coté.
536 l’an DEUX MILLE
Ne croyez pas que Les rois , les grands rois , les législateurs même , aient tout ordonné , tout arrangé ; c’est une certaine pente des pensées de l’homme qui a opéré les grands changemens. Un seul homme ne peut remuer une nation, si elle ne marche au-devant de lui.
Il faut une réaction , sans quoi le génie devient inutile ; il faut qu’un peuple sache entendre , gqûter , adopter la raison sublime qui lui est offerte ; et quand l’étincelle tombe sur des matières pétrifiées, elle brille et s’éteint.
Des siècles barbares ont eu des hommes de génie , morts pour cette génération inactive , et dont la vie n’a pas même été aperçue. Tant il faut un peuple déjà formé pour concourir aux révolutions dont le génie n’est que le moteur et non le créateur absolu.
Quand une nation se familiarise avec les oppressions ministérielles , qu’elle désapprend à sentir et à raisonner, qu’elle met en oubli et volontairement l’origine et le
but
but de la société , les coups qui lui sont portés sont justifiés par sa foiblesse et sa lâcheté 5 elle mérite de souffrir, et le despote ne fait que la punir légitimement.
C’est le peuple qui fait le gouvernement y et non le gouvernement qui fait le peuple. On s’est long -temps trompé sur la cause. Il est absurde de croire que des lois modifieront un peuple qui ne les connoîtra point, qui ne les aimera point, ou qui ne les adopteroit que d’une manière forcée.
Quand le peuple est assez avancé pour recevoir de bonnes lois , elles se forment et se propagent d’elles-mêmes. ha majesté du peuple ; voilà la plus belle expression qui puisse exister dans une langue quelconque ; c’est le peuple qui fait tout.
Quand les Anglais , modifiant à leur gré leurs lois et leurs idiomes , et leur imprimant un égal degré d’élévation et de force, rejetèrent les idées d’esclaves^, ainsi que les expressions timides , allèrent-ils demander à un homme ou à une poignée d’hommes, qu’il eût ou qu’ils eussent la complaisance de verser sur eux la félicité et la grandeur ? Non, ils composèrent leur fortune de leurs Tome IL Y
358 i’an deux mille
mains 5 ils la gardèrent, ils la défendirent, et déployant un caractère d’audace et d’énergie , ils eurent droit d’insulter à ces peuples qui , contens de pousser des soupirs et des gémissemens , imploroient l’avénement d’un nouvel ordre politique ; comme si ces lois majestueuses pouvoient se former toutes seules , et n’avoient pas besoin de bras vigoureux autant que de têtes pensantes , etc.