SCÈNE PREMIÈRE
LECORIFÉE, AMIRAL. DESILOTS, BALLENCOUR etc. ; CHŒUR
DE JEUNES GENS; LA CORIFÉE (sans mile); LE CHŒUR DE
24 FILLES A MARIER (voilées).
LE CX3R. Un siècle nouveau commence. On a fixé ce beau jour au 21 juin, le plus long de l'année, pour célébrer plus commodément la fête solennelle des mariages.
AM. C'est aujourd'hui qu'on va nous permettre de choisir nos épouses parmi ces jeunes personnes que nous n'avons jamais abordées I
DESIL. Heureux celui que ses belles actions mettront au premier rangl
LE COR. Silence, jeunes gens des deux sexes, rendez grâces à l'Etre suprême de n'être pas nés dans ces temps malheureux où l'inégalité, l'égoïsme, l'isolement laissaient chaque particulier avec les seules ressources de ses forces et de son industriel O jeunes gens! Autrefois tous les hommes avaient des intérêts séparés; chacun pourvoyait seul à sa subsistance, à la conservation de sa fortune, les uns par adresse, les autres par le travail, beaucoup par le commerce, dans lequel ils tâchaient de tromper tout le monde. On voyait alors des hommes, qu'on appelait juges, uniquement occupés à décider lequel avait raison, de l'ancien propriétaire ou du fourbe adroit qui voulait le déposséder. On voyait des gens de pratique, dont l'emploi ne consistait qu'à exciter la discorde entre les concitoyens, pour en profiter.
DESIL. (à Amiral). Est-il possible!
LE COR. Le plus souvent, ils ruinaient les deux parties et les réduisaient à mourir de faim ou de désespoir. . . On était obligé, le croiriez-vous, d'avoir un . . . bourreau, pour exécuter les assassins et les voleurs! Ceux-ci, pour la plupart, étaient des misérables qui n'avaient rien, et qui ne violaient les lois de la société que parce qu'elle était marâtre à leur égard.
AM. Ha ciell quels temps, quelles mœurs vous nous peignez I
LE COR. C'est aujourd'hui l'anniversaire de la révolution complète. Jusqu'à présent, on vous avait caché ces horreurs qu'on ne révèle qu'aux gens à marier, pour tempérer le mouvement rapide des passions. Autrefois on instruisait trop tôt la jeunesse, elle savait tout avan» seize ans; de nos jours, on prolonge l'âge dft la candeur et de l'innocence.
DESIL. Nous instruire à présent, c'est nous faire sentir le bonheur de notre situation.
LE COR. Les grands législateurs des Français ne l'ont rendue si favorable, qu'afin de nous faire trembler de la perdre.
DESIL. Vous nous mettez à même d'en faire la comparaison.
LE COR. Hal Dans les temps malheureux qui ont précédé l'heureuse révolution, vous n'auriez pas été tous destinés, à votre âge. à l'union délicieuse qui vous attend. Les plus grands, les mieux faits auraient embrassé l'état militaire de métier; ils se fussent battus forcément, en furieux, contre les nations voisines, et ils seraient demeurés célibataires tout le temps de leur service. Ils seraient ensuite revenus chez eux avec un œil, un bras, une jambe de moins.
DESIL. (à Amiral). Ce n'est pas là un grand malheur 1
LE COR. D'autres auraient été destinés à être moines, c'est-à-dire, à vivre, au fond d'un cloître, dans une odieuse et coupable oisiveté. Là, ils auraient gémi, privés de la douceur des embrassements de leur père, de leur mère, et de ceux d'une aimable compagne, destinée par le ciel à embellir aujourd'hui votre vie.
AM. (à Desilots). Quel tableau effrayant des siècles passés!
LE COR. Une foule de jeunes filles étaient emprisonnées pour leur vie dans des couvents, où elles de-
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valent végéter, occupées de niaiseries et perdues pour la nation!
AM. Quels siècles barbaresl
DESIL. Ils sont passés!
LA COR. faux jeunes filles). Mais enfin, quelqu'un se mariait. 11 fallait voir alors comme la vile cupidité, le bas intérêt détruisaient le charme de l'union des époux! Le jeune homme lui-même calculait la dot!
AM. (à Desilots). Quelle bassesse!
LA COR. La jeune femme ne songeait qu'à s'assurer le moyen de dépenser; ou, si elle était pauvre, elle tirait le plus qu'elle pouvait des fonds d'un frêle établissement, pour augmenter sa parure; aussi, comme ils étaient difficiles, les commencements du mariage! Combien ils épouvantaient de gens, qui se vouaient au célibat du libertinage! Celui-ci était effrayé du caractère ordinaire des femmes, acariâtre, impudent; celui-là, de leur double coquetterie, et de la honte dont elles couvraient leurs époux! Un autre redoutait la dépense excessive, et l'anxiété où elle réduisait son voisin. . . Quelques-uns craignaient ... je n'ose presque le dire ... les chagrins assurés que préparaient les enfants! . . .
AM. Juste ciel!
DESIL. Cela n'est pas croyable!
LA COR. (aux jeunes filles). Nous sommes plus heureuses !
LE COR. Aujourd'hui, tout est changé! Nous sommes tous égaux, nous portons tous ensemble les peines de la vie; nous en partageons tous ensemble les plaisirs; en nous mariant, plus d'intérêt, plus d'inquiétudes; les cœurs peuvent être tout à l'amour, et la gêne même excite ce délicieux sentiment; la génération qui précède a tout préparé; nous la suivons dans ses occupations douces et fructueuses: elle nous instruit et nous commande; mais nous avons l'assurance de commander à notre tour. Tous les avantages sont également répartis sur les différents âges: la faible enfance a les tendres
soins; l'adolescence bondit librement, mais elle apprend les éléments des sciences; la jeunesse travaille, mais elle est encouragée par des prix d'espérance et d'amour; la virilité est chargée de tous les travaux, mais elle acquiert de l'honneur, et elle jouit librement des plaisirs du mariage; la maturité a les affaires, mais elle entre dans le gouvernement; la vieillesse commande; la caducité, honorée, se repose.
AM. Ainsi, notre condition s'améliore au moral, à mesure que la nature nous retire quelques-uns de ses avantages physiques?
DESIL. Tout est compensé.
LE COR. Oui, jeunes gens, par nos derniers légis lateurs.
LE CHŒUR DES JEUNES GENS
Nommez, nommez-nous le mortel, Illustre, vertueux et sage.
Dont le mâle courage Rétablit le droit naturel.
Et changea l'humain esclavage En attachement fraternel I Nous lui devons tous un autel.
CHŒUR DES JEUNES FILLES
Qu'il soit à jamais immortel! Consacrons-lui le pur hommage
Que lui doit le bel âge.
Par un concours universel!
Car c'est lui qui du mariage Bannissant l'aigreur et le fiel En fit le plus beau don du ciel!
LE COR. Ce mortel était un pauvre homme; il fit un livre: c'est celui de nos lois. Un bon roi, Louis XVL qui régnait il y a 211 ans, assembla les seconds Étatsgénéraux; Unipour leur présenta son livre; ils l'adoptèrent, et depuis ce moment, le genre humain est heureux: bénis soient Louis XVI, Unipour, les États- généraux de 1789, et ceux de 17901
22 Restif.
CHŒUR GÉNÉRAL (autre mode).
Vive Louis, vive UnipourI
A tous les deux, en ce grand jour.
Le plus beau de notre âge,
Nous renouvelons notre hommage I
Vivent les illustres États
Oui consolidèrent l'ouvrage.
Et surent conjurer l'orage
Des interminables débats I
LA COR. (aux jeunes filles). Haï j'aperçois Désirée, fille d'UvidorI Elle a mérité le prix de la beauté, celui des grâces, de l'amabilité, de la modestie, de la piété filiale: c'est vous, ô jeunes beautés, qui l'avez décerné. . . Voyez comme elle s'avance avec pudeur! Elle rougit de sa gloire: contente de la mériter, elle voudrait qu'on l'ignorât.
LE COR. Quelle est cette jeune nymphe qui l'accompagne?
LA COR. A sa démarche, je la crois Sofie, sœur d'Unitanville.
AM. Où se cache Unitanville? Je ne le vois pas dans l'assemblée?
D ESI L. 1 1 est dans la douleur, et dévoré d'inquiétudes . . . Je suis son ami, et j'en ignore la cause. . .
AM. Mais Terreville, Delamarre et Bondésir sont tous trois absents comme lui! Sûrement ils vont arriver ensemble ?
LE COR. Je suis le seul, je le vois, qui sache, suivant le droit de ma place, la cause secrète du chagrin du brave Unitanville.
AM. Voici les quatre amis: un cinquième les accompagne; c'est Hardion, le plus courageux et le plus grand de nos guerriers.
LE COR. Si la prudence, unie à l'humanité, avec un égal courage, ne mettaient pas Unitanville au-dessus de lui.
L'an deux mine. 23