‹ L'an deux-milleChapitre 7 sur 21 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES. UNITANVILLE, HARDION, DELAMARRE, TERRE- VILLE et BONDÉSIR (restés en arrière, traversent la place, pour venir se réunir aux jeunes gens, sur le devant de la S'séne).

UNIT. En ce jour, si beau pour la jeunesse, tous les garçons de 21 à 26 ans doivent être unis à ces beautés touchantes: je compte 20 ans accomplis, depuis 1 1 mois 29 jours.

LE COR. Le roi et les vieillards ont décidé que vous pourriez choisir une épouse.

UNIT. Ha! je bénis le roi et les vieillards!

HARD. Il nous est défendu d'approcher des jeunes filles: il nous est impossible de leur dire un mot d'amour; nous ne pouvons que les voir de loin, leur parler par nos actions, notre courage, et porter leur f ouhur favorite;

24 Pestif.

c'est aujourd'hui seulement, en cet instant même, que nous les envisageons pour la première fois de quelques pas, voilées; cependant. . .

LE COR. De la discrétion, jeune homme!

UNIT. N'est-il donc pas encore permis . . .?

LE COR. Non, pas encore.

HARD. Quoi! je ne puis dire, en ce jour, que je n'avais pas 13 ans, lorsque celle que j'aime me charma?

LE COR. Mais ne la nommez pas!

UNIT. Hal je puis avouer, que ce fut autant par sa piété sincère, que par sa beauté, qu'elle me ravit I Elle était enfant; on ne la voilait pas encore, et déjà la raison la plus douce éclatait dans ses discours, dans ses actions et son maintien. Je porte ses couleurs depuis l'âge de douze ans.

HARD. J'ai tout fait, pour être remarqué de ma belle, surtout par un bouillant courage.

UNIT. Je me serais cru heureux, si les qualités qu'elle aime avaient pu fixer son attention.

HARD. Quand nous avons chassé les tyrans des nations voisines, et que nous les avons unies au gouvernement français, tenu par nos vieillards, et notre bien-aimé monarque, Louis François XXII, sage modérateur de vingt nations alliées, dont il est le chef suprême, je disais: elle entendra parler de moi!

UNIT. Ma gloire fut moins brillante: je n'ai cherché qu'à persuader; je voulais vaincre les esprits, plutôt que les corps: elle n'aura pas entendu parler de moil

LE COR. Le bouillant courage a le bruit du tonnerre; et l'active, mais douce vertu, l'harmonie des sons touchants de la flûte.

UNIT. Ma conduite m'était prescrite par la céleste douceur empreinte sur le visage de celle . . . qu'il ne m'est pas encore permis de nommer.

HARD. Les belles aiment les actions éclatantes!

UNIT. Voyez ces jeunes beautés, que nous approchons enfin et dont le voile nous dérobe encore les traits en-

chanteurs: toutes les vertus sont dans leur âme, et nous n'en avons, nous, qu'autant qu'il existe une correspondance entre la nôtre et cette source divine! . . . J'éprouve un mouvement de joie c'est le premier, depuis longtemps! ... un mot, un seul mot l'a causé.

LE œR. (bas). Quel est ce mot!

UNIT. (bas). Celle que j'aime a été couronnée! elle sera des mariages, et je la croyais trop jeune d'un an! . . . Au moins, je puis espérer?

LE COR. (aux jeunes gens). Mes amis! je remplis ma charge pour la dernière fois. Depuis cinq ans que nous sommes mariés, mes compagnons et moi, il ne nous a pas été permis de voir librement nos épouses; pendant les deux premières années, mes compagnons ne s'introduisaient que par finesse auprès de leurs belles compagnes, et la paternité devenait une marque d'adresse, autant que d'amour. Four moi, le plus jeune de tous, et votre Corifée depuis un an, je ne pus aborder ma femme pendant ce rigoureux biennat, parce qu'elle était restée sous la garde des institutrices des filles, pour présider celles-ci. Mais depuis trois ans, je suis parvenu, avec des difficultés infinies, à l'aborder 14 fois! Telle est la loi: les mariages ne se font que tous les cinq ans; on y fait entrer des jeunes personnes au-dessous de l'âge prescrit, mais elles sont absolument soustraites à leurs époux, jusqu'à l'accomplissement des années de rigueur. Alors, il est permis à l'adresse de s'exercer, de toutes les manières possibles, le crime et la corruption exceptés.

HARD. (au Corifée). Ce que je redoute le plus, c'est d'être, comme vous, le dernier des nouveaux mariés, par l'extrême jeunesse de celle que j'aime.

LE COR. Vos discours sont trop libres: je vous en ai déjà plus d'une fois averti!

HARD. On est excusable, quand on a mon courage et mon impétuosité.

LE COR. (aux jeunes s^ens). La loi veut que vous

26 Restlf.

choisissiez aujourd'hui vos épouses, en présence de la nation assemblée: un seul peut nommer la même beauté; on ne peut choisir que dans les filles plus jeunes: un jour au-dessus de l'âge du jeune homme, rend le choix nul: ainsi l'ont voulu le monarque et nos sages vieillards; quand le jeune homme a légalement choisi, la fille a le droit de refus, pour tout ce qui n'est pas proclamé héros: et alors le jeune homme peut nommer une autre fille, jusqu'à ce qu'il soit accepté. Telle est la loi: jurez de vous y soumettre.

CHŒUR DES JEUNES GENS (levant l'épée).

Nouo tous jurons . .

LA COR. (aux jeunes filles). Promettez!

CHŒUR DES JEUNES FILLES

Nous promettons . . .

ENSEMBLE

Dévoûment extrême A la loi suprême De ces heureux cantons!

HARD. Pour moi, ... je ne choisirai jamais, je ne nommerai jamais . . . qu'une fille, et je voue à la vengeance celui qui me la disputera.

UNIT, (fièrement). Et si c'était la mienne?

HARD. J'aurais, pour adversaire, le seul jeune homme digne de se mesurer avec moi.

LE COR. (à Hardion). Arrête, téméraire! tu violes les lois.

HARD. Que m'importe? si elles doivent me rendre malheureux ?

LE COR. Présomptueux! je pardonne à ton bouillant caractère! mais un mot de plus devient un crime. . . Tu nommeras ta belle à ton tour: tu l'obtiendras, si tu l'as nommée le premier ... et peut-être son acquiescement ne sera-t-il pas nécessaire, car tu peux être un des héro.-) ... (à la troupe des jeunes gens) Les billets sont préparés; prenez-les dans ce casque; ils contiennent

L'an deux miDe. 27

les noms de toutes les filles; il faut vous accorder, pour ne pas choisir la même, et surtout, jeunes gens, songez bien que les héros qui vont être nommés parmi vous, ont le droit du choix avant tous: c'est le prix suprême de la vertu . . . L'âge viril va paraître: les hommes le suivront, et ceux-ci le seront par les vieillards. Ce sont eux qui donneront l'ordre du choix, pour que tout soit préparé à l'arrivée du monarque . . . Attention! . . . Placez -vous suivant le registre sacré qui contient les noms et les naissances; vous vous en êtes tous instruits . . . Allons . . . Boncoureur, Loyaumont , Bonnefoi, Valprofond, Chantaimable . . . (Tous les autres se placent, suivant l'âge.) ... Je vais à présent nommer les premiers de la jeunesse du dernier âge à marier. Amiral! . . . Desilots! . . . fils se placent a mesure.) Terre- ille! . . . Delamarrel . . . Bondésir! . . . HardionI . . . Unitanville! . . .

HARD. Je ne suis que le onzième!

UNIT. C'est l'ordre de l'âge.

HARD. (concentré). Onze rivaux peuvent la nommer avant moi. et ils la nommeront!

LE COR. (cependant, le registre à la main, continue de placer les autres garçons). Approchez . . . Ici.

UNIT, (à part). L'important ce n'est pas d'être le plus â^é, mais d'avoir du mérite, et d'avoir su plaire . . . Je tremble.

HARD. (concentré). Mon malheur est assuré . . . Mais je sais un moyen ... Il y va de l'honneur, si je l'emploie .. . Mais qu'importe? Si la jeune beauté m'accepte, j'ai ma grâce et le bonheur ... Et si elle me refusait, qu'ai-je affaire d'honneur, de bonheur et de vertu?... Reprenons ma gaîté, mon assurance: je ne puis qu'avoir la belle Désirée, ou mourir... Ce ne sont que deux chances!

UNIT, (à part). 11 a l'air troublé!

LE COR. (à Unitanville). On pourrait craindre ce caractère, si notre gouvernement n'était pas appuyé sur

28 Restif.

des bases inébranlables . . . Mais, voici les nouveaux mariés; les hommes les suivent... Jeunes beautés, c'est à vous de célébrer par vos chants mélodieux le bonheur du mariage!

LA COR. Citoyennes! vous êtes toutes égales! La distinction des rangs est détruite; le mérite seul et la belle voix règlent les places . . . Venez, Désirée ... Je place ensuite Aimée et Sofie; Boutonderose sera la Corifée de son âge . . . (aux autres jeunes filles à marier) Vous formerez le chœur.

Page 1