SCÈNE VII
NOR, WINFRID, SWENO, FREGUS, hommes d'armes; HEDWIGE, ODILE.
(Hedwige, voilée et menaçante, est debout devant Nor. Celui-ci, un moment surpris par cette apparition inattendue, a lâché le bras d'Odile.)
NOR
Qu'est-ce que ces femmes, dont l'une Est muette, et dont l'autre arrive de la lune?...
{Hedjpige tombe à genoux devant le comte.) HEDWIGE
Sire comte, pardon! J'ai mal agi, c'est vrai! Mais les mères parfois ont l'esprit égaré... Ecoutez-moi! Je viens uniquement vous dire D'imaginer pour moi quelque atroce martyre, Le chevalet, le gril, la roue aux dents de fer, Ou la fournaise ardente, image de l'enfer, De verser l'eau bouillante et la poix dans ma bouche. De me coudre en un sac avec un rat farouche Qui me ronge os par os et lambeau par lambeau, De me jeter vivante aux larves du tombeau. Pis encore! n'importe quoi! mais, en échange, Monseigneur, de ne point faire mal à cet ange!... Outrager mon Odile!... Y avez-vous songé?... Sire comte, il y a des bornes au péché. N'est-ce-pas?... Il y a des bornes!... Quoi qu'on ose. On recule toujours devant certaines choses!... Est-ce qu'on va traîner aux fanges du chemin Une branche de lis qui tremble dans la main ? Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez comprendre Toutes les grâces que le ciel voulut répandre Dans cette enfant, pareille à l'aube dans les bois. Avec tous les oiseaux du matin dans la voix !... Elle est savante dans les saintes Ecritures ; Elle a des manuscrits ornés d'enluminures ; Elle touche la harpe ; elle chante ; elle peint Des anges sur fond d'or... Tenez! parlez d'un saint,
D*un roi, — elle en connaît l'histoire! Elle compose Des vers latins... Que sais-je! Et puis, sur toute chose, Elle est si pure, avec un sourire si clair, Qu'il vous faudrait le sang damné de Lucifer Pour oser, sans vergogne et sans remords, ô comte, Éclabousser son front du rouge de la honte ! {Elle sanglote éperdument.)
NOR, gêné, s'efforçant toujours d'adoucir sa voix.
Outrager cette enfant?... Moi, Nor... Vous avez cru?... Voyons, parce que j'ai le ton un peu bourru, Pouvez-vous à ce point me supposer barbare?...
{Reprenant son ton naturel.) Je jure, par les os de mon père, et déclare Que je veux être serf et que je veux mourir Avant qu'elle ait d'un mot de ma bouche à rougir !
HEDWIGE, se relevant.
Merci, comte!
A présent, je vous prierais, madame, De soulever ce voile...
HEDWIGE, à ;7ar^
O Dieu !
{Haut, d'un ton dégagé.)
Comte, une femme Sur le retour, aux yeux rougis, aux traits usés...
NOR, insistant.
Madame...
KEDWIGE, à part.
Il va me reconnaître !...
NOR, avec un léger accent de colère.
Obéissez.
Je le veux.
ODILE, intervenant avec une douceur impérieuse.
Et moi, je ne veux pas.
O bel ange I Si vous me demandez la chose, cela change. . . Mais remarquez...
ODILE
Et si vous refusez, je veux, Comme sainte Amalberge, arracher mes cheveux. Et prier le Seigneur de me bailler son aide Pour que, demain matin, je me réveille laide.
NOR, la contemplant avec ravissement.
Et si Nor obéit, vous serez belle alors?...
ODILE, avec un faible sourire.
Peut-être.
NOR, avec un accent de joie mal dissimulée.
Allons, je dois reconnaître mes torts...
Je suis homme d'épée, et j'en ai la rudesse.
Mais mon cœur, par instants, déborde de tendresse,
Croyez-moi ! . . .
(A Sweno.)
Conduisez ces dames au manoir.
{S' inclinant devant Hedwige et Odile,) Je veux vous traiter en princesses.
{V escorte des hommes d'armes se met en mouvement vers le château.)
ODILE, s éloignant.
Au revoir, Comte.
NOR Au revoir.
{A part.)
Je suis tout gêné devant elle, Qu'est-ce?...
HEDWIGE, se retournant au fond de la scène. Souvenez-vous du serment !
NOR, suivant longuement des yeux la silhouette blanche d'Odile qui s'éloigne.
Elle est belle RIDEAU