SCÈNE II ODILE, NOR
{Nor sort du grand donjon, s'arrête un instant sur le pont-levis, quand il remarque Odile; puis, traversant le pont-levis et le chemin de ronde, gravissant les marches du rocher, il vient se couler devant la jeune fille, avec d'infinies précautions, dejaçon à ne pas lui donner de saisissement.)
Hé ! ma belle enfant, je vous surprends encore Au faîte du rocher I . . .
L'AN MILLE 5r
ODILE
Quand le couchant le dore, Ce roc abrupt est comme une chape d'orfroi...
NOR
Qui tombe d'un seul pan au gouffre ! . . . — Quel effroi Vous me donnez !
ODILE
Je suis peu sujette au vertige.
NOR
Dans les feux du couchant vous cherchez un prodige. Sans doute, et votre esprit, bercé dans l'irréel, Sculpte en licornes d'or les nuages du ciel?...
ODILE
Oh non ! je laisse errer ma vue et ma pensée
Aux cimes des sapins par le vent balancées.
Mer glauque dont les flots s'en vont baigner, là-bas,
Ce rivage veiné de rose et de lilas,
Où plonge, comme dans le sable d'une grève.
Le disque du soleil auréolé de glaives.
NOR
Quoi! vous ne cherchez pas l'Hippogriffe fatal Ou le Dragon, qui doit mettre le monde à mal.^
ODILE Non, monseigneur.
NOR
Vraiment?
ODILE
J'ai l'esprit fort tranquille, Et je ne connais pas les terreurs de l'an mille.
NOR
Pourtant les gens pieux, craignant Dieu, comme vous. Se frappent la poitrine et rampent à genoux Dans l'attente du Jour suprême.
ODILE
Oui, dans ces landes.
Où les sombres sapins murmurent des légendes. Tandis que Radbod mêle aux ténèbres des bois Le feu des visions qui lui bronze la voix.
NOR
Mais les clercs vont partout sermonnant de l'an mille !
ODILE
Non, — à part, çà et là, quelque lecteur débile Qui dans l'Apocalypse ardente chancela.
NOR
L'Apocalypse? Qu'est-ce que ce livre-là?
ODILE
Une gerbe d'éclairs brandis d'un poing sublime Sur la nuit formidable et fauve de l'Abîme ! A la lueur de l'un de ces éclairs, un jour, Jean, œil brûlé d'extase et cœur brûlé d'amour, Vit une Main saisir la Bête aux cris funèbres Et l'enchaîner mille ans dans le Puits des ténèbres. Le monde s'éveilla, candide et radieux, Et la cité des Saints s'éleva vers les cieux. Mais, après les mille ans d'allégresse, la Bête Leva du Puits béant sa monstrueuse tête. Bientôt Gog et Magog, autour d'elle rangés, Avec toute la meute infâme des péchés.
Livrèrent aux Élus la bataille suprême, Et le Fils de Satan ceignit le diadème. Alors le monde entier brûle comme un drapeau. Les morts tumultueux se lèvent du tombeau, La mer vomit un flot grelottant de squelettes. Et les anges, collant leurs bouches aux trompettes Dont le souffle embrasé ranime l'Univers, Apportent la Balance et les Livres ouverts ! . . .
NOR, àpart.
Dire que si Radbod me racontait ces fables. Je le...
{A Odile.)
Mais qu'est-ce donc que ces temps délectables, Ces mille ans de bonheur promis aux bonnes gens?
ODILE
Hélas! le millénaire annoncé par saint Jean Se dérobe très loin dans l'avenir des âges. Au contraire, d'après la glose des faux sages, Le monde ayant mille ans peiné, lutté, souffert, Le millénaire expire en ce siècle de fer!
NOR
Je veux être escholier, quand vous faites la glose! Que sera donc ce temps du prophète?
ODILE
La rose Du monde, épanouie en pétales de feu.
Et frémissant d'amour sous le baiser de Dieu. La vigne dans les bois remplacera la ronce, La colombe jouera sous les griffes de l'once. Et l'homme portera dans les yeux un reflet De son cœur, embrasé des feux du Paraclet !
NOR, qui a écouté Odile avec ravissement.
Douce théologienne ! — En vérité, je tremble Au son de votre voix !... J'eusse pu, ce me semble, Joindre les mains peut-être et ployer les genoux, Si l'on m'avait parlé comme vous parlez, vous !
ODILE Et si Dieu vous parlait, obéi riez-vous, comte?
NOR, grave.
Las! vous n'espérez pas me convertir?
ODILE, souriant.
J'y compte.
NOR
Oh ! demandez-moi tout, hors cette chose-là ! Demandez-moi... Tenez! ces fabuleux lilas Du ponant, ces glaïeuls, ces roses trémières, Je les irais cueillir pour vous dans la lumière !
ODILE, montrant les giroflées qui -poussent dans les interstices du roc.
Ces violiers basanés ont bien leur charme aussi.
NOR
Acceptez de ma main la touffe que voici.
(// offf^e les fleurs à Odile, qui les accepte avec un sourire reconnaissant. Un cri aigu éclate. Hilda s'élance par V escalier du préau et s'arrête à la base du rocher.)