SCENE PREMIERE
RADBOD, HEDWIGE.
{Hedjpige entre à pas lents, par le chemin, à gauche. Elle est voilée et porte le costume noir des veuves. Ay-rivée au milieu de la scène, elle écarte son voile et regarde autour d'elle avec émotion, sans distinguer Vei'mite, qui lui est caché par le rocher.)
HEDWIGE
Le site a son aspect farouche d'autrefois...
{Elle écoute le mugissement du vent dans les sapinières.) Et c'est le même vent qui souffle dans les bois.
(Elle examine le pays avec une anxiété croissante.) La lune saigne comme une tête livide...
{Mont?^ant altei-nativement le donjon et le rocher.) La tour me crie : impure ! et le roc : homicide !
{Montrant la croix.) Et même ce symbole imploré, cette croix, Sans qu'une pitié germe entre ses angles froids, Oppose le silence au cri de mon martyre, Et ses grands bras de pierre ont l'air de me maudire.
{Avec désespoir.) Ciel et terre ! je viens avec un cœur damné !...
{Elle tombe à genoux.) Ombre du vieux Lupus, avez- vous pardonné?...
{Silence.) Pendant quinze ans, sous le cilice et la cagoule, J'ai nourri de ma chair et de mon sang les goules Du remords, et j'ai bu la douleur comme uu vin ; Ombre du vieux Lupus, tracerez-vous enfin Le signe du pardon sur mon front adultère?...
RADBOD, se levant brusquemenl.
Laissez en paix les morts qui dorment sous la terre.
HEDWIGE, reculant avec effroi.
Spectre ! . . .
RADBOD
Laissez les morts qui, bientôt, dans leur chair, Se lèveront au son des trompettes de fer !
HEDWIGE Qui donc es-tu, vieillard ?
RADBOD
Je suis la voix qui gronde Sur la décrépitude impudique du monde, La grande voix qui crie aux sages et aux fous : Le Juge va venir î Pénitence ! A genoux !
HEDWIGE Depuis quinze ans, je prie et je pleure sans cesse.
RADBOD, moins sévère.
Moi-même, j'ai prié pour vous, ô pécheresse!
HEDWIGE, étonnée.
Vous connaissiez mon crime?...
RADBOD
Et votre repentir,
Hedwige ! et je savais que vous deviez venir.
{Montrant le burg.)
Jadis, dans Thanesheim, régnait un homme juste.
Ainsi que les muguets sous un chêne robuste.
Les maisons se groupaient à l'ombre de sa tour.
Il traquait les larrons et les loups, tour à tour.
Son épée écarta de nos champs les rafales
Des Hongres rugissants, rivés à leurs cavales.
Les aïeules riaient, quand il passait le soir.
Et les petits enfants accouraient pour le voir.
Son cimier rassurait la montagne et la plaine.
Ce baron, bon chasseur et brave capitaine.
Que l'âge avait ridé, mais non pas amolli,
C'était...
HEDWIGE, suppliante.
Ah!
RADBOD
Votre époux, et vous l'avez trahi !
{Hedwige baisse la tête et sanglote en silence.) Un jour, devant cet antre, — où, depuis lors, j'expie Le forfait, — il tomba sous le poignard impie
L'AN MILLE l3
D'un assassin. Ses chiens et son destrier morts Gisaient là ; mais Dieu sait où reposait son corps !
HEDWIGE Hélas!...
RADBOD
On n'a jamais éclairci ce mystère.
Nor le Danois obtint le fief héréditaire. Nul ne le soupçonna. Pour moi, sombre songeur, Hibou vrillant de l'œil les ténèbres du cœur. J'ai deviné son crime, — et le vôtre, madame.
Oui, j'ai péché ! Mais Dieu, dans ma poitrine infâme, Daigna plonger les sept couteaux du repentir. O vieillard, n'eut été la crainte de flétrir Mon Odile, — innocente et frêle tête blonde! — J'aurais crié mon crime à la face du monde.
RADBOD, amer.
Pourtant vous étiez bien éprise du Danois !
HEDWIGE
Eprise! oui, comme on voit la mésange des bois
Eprise en frémissant de l'œil de la couleuvre.
Mais sitôt que l'enfer eut couronné son œuvre,
Le goût de l'infamie et du sang répandu
Me souleva le cœur d'un hoquet éperdu.
La nuit même, ô vieillard, je désertai la couche
OÙ le baiser du crime ensanglanta ma bouche ; Et fuyant par les bois, dans la pluie et le vent, Me réchauffant le cœur au cœur de mon enfant, Louve fauve allaitant une agnelle candide, Je me suis retirée au moutier de Sainte- 1 de, En Brabant.
RADBOD
Mais d'où vient qu'on vous revoit ici ? HEDWIGE
L'effroi religieux dont le monde est saisi Pousse de longues caravanes de fidèles Vers le sépulcre saint. J'ai suivi l'une d'elles.
{Montrant la direction d'où elle est venue.) Nous campons cette nuit dans le val. — J'ai voulu Revoir ces lieux, souillés par mon cœur dissolu.
RADBOD
Espérez et priez! Le Juge est magnanime.
(Montrant la croix.) J'ai dressé cette croix le lendemain du crime.
(Montrant la caverne.) Dans la noire caverne où je rampe à genoux, J'ai sangloté quinze ans et j'ai prié pour vous.
(Avec abattement.) Quant au mauvais larron, en vérité, j'ignore Si Christ crucifié le peut sauver encore.
L'AN MILLE l5
{Avec une exaltation soudaine.)
Ah ! Nor triomphe ; il tient les terres d'alentour ;
Biedbourg, Remich, Diekirch relèvent de sa tour ;
Astarté le revêt d'une beauté fatale
Aux vierges ; il a ceint la couronne comtale ;
Le sol tremble au galop pesant de ses chevaux ;
Il a des lévriers, des singes, des gerfauts.
Des aiguières d'argent et des bahuts de cèdre ;
Pontife sacrilège, assis dans la cathèdre.
Il boit le vin du stupre en un ciboire d'or;
Il blasphème gaîment ; il tue et rit; il tord
Entre ses poings de fer les membres de l'Ardenne ;
Mais il marche à grands pas vers la noire géhenne !
Femme, écoutez : j'ai vu l'Archange au bras levé
Marquer le front de Nor du sceau des réprouvés!
(Bruit de pas et de voix.)
HEDWIGE Qu'est-ce ?
RADBOD
Les serfs, qui font leurs oraisons dernières Dans ce temple où mugit l'orgue des sapinières. Chaque nuit les assemble au pied de cette croix. Le seul signe sacré qui reste dans nos bois.
{Radbod se rassied sur la pierre et, les mains au Jront, se replonge dans sa méditation interrompue. — Hedwige ramène son voile et se place
à V écart, à gauche, sur le devant de la scène, — Entrent, par petits groupes et de divers côtés, les serfs, hommes, femmes et enfants.)