SCENE II
RADBOD, HEDWIGE, GODEBOLD, CARIBOLD, WALAT, WALAFRED, serfs.
VOIX CONFUSES Kyrie eleison.
GODEBOLD, saluant la croix.
O croix, espoir suprême!
V WALAFRED
Des prbdiges sans nombre ont marqué le carême Et le vendredi saint sera le dernier jour.
WALAT, avec haine, montrant le château.
Bientôt le feu du ciel dévorera la tour !
CARIBOLD
A Dunkerque, on a vu, dans une mer tranquille^ Léviathan, portant sur le dos une ville.
WALAFRED
Hier, un crapaud ailé dormait dans mon bissac.
WALAT
On dit qu'il pleut du sang du côté d'Echternach.
WALAFRED
A Hildesheim, on vit un loup sonner matines.
CARIBOLD
Dans le ciel, un dragon à croupe scarlatine...
WALAT Qui l'a vu!
VOIX DIVERSES
Moi! Moi! Moi!
CARIBOLD
Sa gueule à triple dard
Brûlait...
WALAFRED
I' Laissez parler Godebold, le vieillard.
GODEBOLD
Le ciel s'étant ouvert, une torche allumée, Traçant un long sillon de flamme et de fumée, Tomba. L'on vit alors, dans le losange clair Dessiné par la fourche ardente d'un éclair, Apparaître un dragon écaillé d'écarlate.
Dont le ventre rampait sur des ongles d'agate
Et dont la tête énorme, aux yeux de diamant, Allait et revenait d'un grave mouvement.
VOIX DIVERSES Malheur !
WALAT, montrant le poing au château.
Malheur surtout à ce tyran barbare.
Qu'une stryge enfanta aux gouffres du Tartare!
CARIBOLD
Nor descend de Ragnar le Galeux, roi de mer.
WALAFRED Nor descend d'Astaroth-Moloch, baron d'enfer!
CARIBOLD Il vient des rocs glacés qui dorment dans la brume.
WALAFRED
Il vient des bancs de soufre et des mers de bitume !
WALAT Il fut mal baptisé...
VOIX DIVERSES
Chut ! — Silence ! — A genoux !
{Radbod se lève; les serfs s'agenouillent.)
RADBOD, bénissant la foule.
Frères dans le malheur, la paix soit avec vous !
{Les serfs se relèvent,)
Christ a prédit le Jour de la grande Colère :
« Lorsque partout vous entendrez parler de guerre,
De peste, de famine et de maux monstrueux,
Et lorsque vous verrez des signes dans les deux.
Vous saurez que mon Jour est proche. » O frères, dites,
Que manque-t-il encore aux angoisses prédites?
La guerre ! Elle est partout, soufflant dans son clairon !
Elle est de burg à burg, de baron à baron.
Précipitant les cavaliers en noirs tumultes,
Ebranlant l'air du choc strident des catapultes,
Versant à flots bouillants le bitume et la poix;
En sorte que, les soirs de bataille, parfois,
La nuit est comme un catafalque de ténèbres,
Dont les villes en feu sont les cierges funèbres,
Et qu'on entend, au lieu de l'office des morts,
Les hurlements des loups qui dépècent les corps 1
— La peste ! Vous gardez le souvenir, sans doute,
De ce mal des ardents qui jalonna les routes
De moribonds hagards, pourrissant à vue d'œil.
Impurs à dégoûter les larves du cercueil,
Les os à nu, les chairs verdâtres, maculées
De cancers pustuleux, d'écaillés et de plaies.
Comme si le courroux du Seigneur eut voulu.
Pour donner un exemple au monde dissolu.
Figurer dans ce mal l'autre mal qu'il châtie,
Et, broyant l'os lépreux sur la moelle aplatie, Pétrissant la chair blette et le sang desséché, Imprimer dans le corps la hideur du péché!
— La famine ! Le monde en sortait tout à l'heure. La pâle Faim porta de demeure en demeure
La torture et le deuil, et parfois le remords.
Malheur aux faibles ! mais trois fois malheur aux forts
Qui, succombant au cri des entrailles farouches.
D'une chair fraternelle ont pollué leurs bouches !
J'ai rampé comme vous sous les cieux étouffants,
O frères ! et j'ai vu, comme vous, les enfants
Sucer avec fureur les racines amères
Et mordre jusqu'au sang la mamelle des mères !
— Vous parlerai-je ici des signes dans les cieux? O frères, je vous dis ceci : levez les yeux! Est-ce que nous n'avons pas vu la lune rouge, Gomme un masque funèbre où la vermine bouge. Traîner dans le ciel noir un long suaire blanc ? Les astres éclater dans l'ombre en pétillant ?
Et le soleil, couleur de safran et de craie. Faire jeter des cris d'épouvante à l'orfraie?
— Le millénaire expire et les temps sont venus Où la chaîne, que Dieu forgea, ne retient plus L'Archange monstrueux dans le Puits de l'abîme. O frères, regardez autour de vous : le crime.
Le meurtre, l'adultère et l'inceste, partout ! Le monde est une cuve où l'iniquité bout. Car la chaîne est rompue et Lucifer est libre ! Oh! dans l'air inquiet une aile immense vibre;
Une ombre formidable erre sous le ciel noir ;
Qui de vous n'a pas vu dans la pourpre du soir
Une gueule embrasée et baveuse qui bâille?
Et n'entendez-vous pas, dans l'ombre qui tressaille,
Sous la lune fiévreuse et le ciel haletant.
Passer au fond des bois le souffle de Satan?...
(Le vent mugit,) Mais, bercés d'un espoir, vous me direz peut-être : Où donc est l'Antéchrist? Va-t-il bientôt paraître? Et moi, je vous réponds, ô frères : le voilà !
{Éclate une puissante sonnerie de trompettes.)
VOIX DIVERSES Ciel I le comte ! . . .
H EDWIGE, traversant rapidement la scène et interrogeant Radbod,
Ce son, dont la forêt trembla, C'est...?
RADBOD Le clairon de Nor.
HEDWIGE
Mon Dieu!
VOIX DIVERSES
Sera terrible I
Fuyons 1 WALAT
Sa rage
UNE VOIX OÙ fuir?
RADBOD, calme.
Restez.
GODEBOLD
Quel brigandage Au milieu des forêts peut l'amener si tard ?
HEDWIGE, à part.
Je ne veux pas revoir cet homme...
(A Radbod.)
Adieu, vieillard.
{Elle sort, à droite.)