SCENE III ODILE, NOR
{A la vue d'Odile, Nor s'arrête. Il la contemple longuement, avec une expression d'amour, d'admiration et de respect.)
NOR
Mon Odile!...
ODILE, câline et contrariée.
Tu ne m'embrasses pas, méchant?...
L*azur tranquille De tes yeux me présente un trop chaste miroir, Et je meurs de la peur de m'y apercevoir.
ODILE Ainsi, je te fais peur ?
NOR
Un peu, je le confesse.
ODILE, oppressée.
Sont-ce là tes baisers et tes mots de tendresse, En ce jour... oh!...
{Elle fond en larmes.)
NOR, douloureux et suppliant.
Pardon ! ... Tu ne m'as pas compris ! . . .
ODILE
Non, monseigneur ! il faut que tu sois bien épris Pour qu'en ce jour heureux qui t'apporte mes charmes, Pour première faveur, tu m'arraches des larmes.
NOR
Mon Odile, pardon!... Oh! je voudrais, vois-tu, Sécher tes pleurs au prix de mon sang répandu !
ODILE, lui souriant à travers ses larmes.
Tu le pourrais au prix d'un moindre sacrifice.
{Nor s'approche lentement et embrasse sa fiancée, puis recule, d'un bond précipité.) Le baiser d'une amante est donc un maléfice?...
NOR, d'une voix éclatante.
Le baiser que ta bouche à ma bouche a donné Brûle comme l'hostie aux lèvres d'un damné!
ODILE, avec désespoir.
Mon Dieu!
{Avec dignité,)
Qu'ai je besoin d'apprendre davantage?
Ton geste et ta parole ont rendu témoignage Que, lassé des attraits d'un amour trop divin, Ton cœur découragé le sacrifie enfin.
Mais, monseigneur, avant que de ce lieu je sorte, Ces tentures, ces fleurs, ces habits que je porte, Proclameront du moins à tes yeux confondus Que de pareils propos n'étaient plus attendus, Et que tu ne pouvais choisir une heure pire Pour venir avouer l'horreur que je t'inspire.
NOR
Hélas ! je dois t'entendre et demeurer muet. Mais, si j'ose d'un mot effleurer le secret Que tes yeux innocents révèlent à moi-même. Chère et trop pure enfant! sache donc que je t'aime D'un amour si profond qu'il me glace d'effroi.
ODILE, amère.
Que n'est-il moins profond, s'il en devient si froid !
Ah ! nuit et jour pour toi je brûle et je soupire,
Tu pourrais de moins loin peut-être me le dire.
{Elle le regarde longuement avec tendresse ; il ne bouge pas.) Mais non! j'irai vers toi, puisque tu ne viens pas. Quelles que soient la honte où m'entraîne ce pas Et la sainte fierté qu'il blesse dans mon âme, Je t'aime, monseigneur, et ne suis qu'une femme!...
(Elle se jette en pleurant dans les bras de Nor.)
NOR, l'embrassant avec transport.
Mon Odile!... Ah! pourquoi faut-il bouger encor, Lorsque l'on a fermé les bras sur son trésor!...
ODILE
Je suis tienne à jamais, pour peu que tu le veuilles.
NOR
Oh! t'emporter, au loin, dans un bois dont les feuilles Formeraient sur nos fronts un dôme si épais Que les regards de Dieu n'y descendraient jamais ! Oh! confondre nos yeux, nos âmes et nos bouches ! Nous aimer comme deux tourterelles farouches, Simplement, sans souci des lois de l'Univers, Dans le frémissement immense des bois verts ! . . .
L'AN MILLE loi
Dis, ne connais-tu pas la forêt dont je rêve,
Où la vie en chantant s'exalte, longue ou brève,
Mais libre du souci qui nous ronge en secret?
Dis, ne connais-tu pas l'impossible forêt,
Où sans loi, sans péché, sans remords et sans honte,
Le cœur est une fleur qui ne doit pas de compte?...
ODILE
Pourquoi fuir? Faut-il donc nous cacher du ciel bleu? Et n'est-il pas meilleur d'aimer sous l'œil de Dieu?
NOR
Hélas!...
ODILE
Va, je comprends l'angoisse qui t'oppresse. Eclairé du flambeau d'une pure tendresse. Tu distingues trop bien un passé que tu hais Pour admettre d'abord qu'il meure pour jamais, Et qu'après avoir fait l'aveu qui purifie. Il ne puisse rester des fautes de ta vie. Dans la sainte allégresse où finira ce jour. Qu'un cantique de foi, d'espérance et d'amour!
{Fulgence apparaît dans rentre-bâillement de la porte du fond.) Les héros quelquefois ont la tête courbée. Va, s'il est glorieux de vaincre par l'épée, Il est plus beau de vaincre en tombant à genoux L'ennemi plus subtil que nous portons en nous.
Et puisqu'en ce combat où la grâce te mande, Une moindre dépouille embellit la plus grande Et joint un bien terrestre au bien essentiel. Sache me mériter en méritant le ciel !
{Adieux muets et pi'olong-és. Odile sort, par la porte latérale, à gauche. Fulgence s*avance lentement.)