SCENE IV NOR, FULGENCE
(Long silence. Le moine bénit Nor, qui demeure immobile.) \
FULGENCE Benedicat...
{Nouveau silence.)
Mon fils, l'aveu du péché tombe Dans l'oreille du prêtre ainsi qu'en une tombe.
NOR Mon père, je le sais.
FULGENCE
Jamais un cœur contrit Ne se vit repousser du cœur de Jésus-Christ.
L'AN MILLE lo3
NOR
Mon père, je le sais.
FULGENCE
Un grand festin s'apprête :
Les coupes de cristal scintillent pour la fête, Les serviteurs joyeux immolent le veau gras, Et le Père à l'enfant prodigue tend les bras.
NOR, sombre.
Et si l'enfant prodigue allait faire la moue, Refuser l'accolade et dérober sa joue Au baiser paternel ?. . .
FULGENCE
Horreur !
NOR
Moine, écoutez!
Qu'importe le détail de mes iniquités?
Par mes meurtres, mes vols, mes stupres, mes rapines, J'ai tressé à moi seul la couronne d*épines. Heureux si, reculant les limites du mal Et résumant l'orgueil d'un esprit infernal. Ce bras, que Lucifer dut envier lui-même, N'avait lancé le gant au Visage suprême! Hélas! le ciel répond à mon geste arrogant, Et le Dieu trois fois saint a ramassé le gant!... Moine, je suis vaincu...
FULGENCE Par la grâce divine I
NOR
Le glaive du Très-Haut brûle sur ma poitrine !
FULGENCE
O mon fils, il vous faut bénir le Dieu clément Qui vous donne la grâce. . .
NOR Avec le châtiment!
FULGENCE
Dieu fait miséricorde.
NOR
Oui, mais il fait justice!
(Avec une sombre énergie.) N'importe! quel que soit le destin où je glisse, Etendu sous le glaive et presque foudroyé. Je repousse ma grâce en criant : appuyez !
FULGENCE
O mon fils, je devine au ton de ce blasphème Qu'un effrayant secret vous dispute à vous-même. Confiez-le-moi.
L'AN MILLE io5
NOR, après quelques moments d'hésitation.
Soit.
{A voix basse, et prenant le bras de Fulgence.) Le burg et l'alentour, Le fief et les sous-fiefs relevant de ma tour, J'ai tout volé, tout usurpé, — comprends-tu, moine? — Et cette bonne épée est mon seul patrimoine.
FULGENCE Le seigneur légitime est-il mort ou vivant?
NOR
Vivant.
FULGENCE OÙ donc?
NOR
Ici, dans les fers.
FULGENCE
Mon enfant, Quoi qu'il puisse en coûter de réparer le crime, Il faut rendre le burg au seigneur légitime.
NOR, sèchement.
C'est la loi, moine?
FULGENCE C'est l'inflexible devoir.
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NOR
Apprends donc ce que nul ici ne peut savoir : Le seigneur de ce burg est le père d'Odile !
FULGENCE Juste ciel I
NOR
Eh bien ! puis-je, en pénitent docile, Rendre à mon prisonnier le domaine et la tour, Et par le même geste immoler mon amour?...
FULGENCE Si le devoir est sombre, il en devient sublime.
NOR, rêveur.
Certes, il serait beau de s'arracher au crime, D'un élan généreux qui ne compterait pas Les monstres dévorants qu'il attache à nos pas... Mais un semblable efïort est-il possible en somme ?
FULGENCE Dieu mesure l'effort à la force de l'homme.
NOR
Oui! je peux, si je veux, quel que soit le devoir. Mais, ô moine, comprends que je ne puis vouloir I
FULGENCE Mon fils, il faut prier pour avoir cette force.
NOR, orgueilleux.
Celle-là me suffit qui me gonfle le torse !
FULGENCE
Il faut prier. Quiconque en néglige le soin Fléchira. Le plus fort a quelquefois besoin Qu'au-dessus de lui-même un plus puissant le hausse.
NOR
Je ne veux pas prier, de peur qu'on ne m'exauce I Je ne veux pas pouvoir vouloir ! Non, non, je veux Les roses de ta chair et l'or de tes cheveux. Vierge que j'ai conquise!... Ah! péché, sacrilège, Droit, devoir, pauvres mots!... O sœur, t'immolerais-je A l'impalpable loi qu'édicté dans les cœurs Je ne sais quel tyran altéré de nos pleurs?... Quelle que soit la voix qui menace et qui gronde. L'amour seul a le droit de commander au monde! J'aime! Tout est permis, tout est saint, tout est bon! Il sera temps encor d'implorer le pardon De celui dont la loi despotique nous cerne, Quand, fauchés par le Temps, fantômes à l'œil terne, Chassés de cette terre où triomphent les forts, Nous viendrons échouer au rivage des morts. (// sortf par la porte latérale, à droite.)