‹ L'an mille; drame en cinq actes, en versChapitre 40 sur 58 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

NOR, WINFRID, SWENO, FREGUS, LE SIRE DE REMICH, LE SIRE DE DIEKIRCH, LE SIRE DE BIEDBOURG, LE SIRE DE GRE- VENMACHEREN, hommes d'armes, musiciens, serviteurs.

SWENO, chante.

Il pleut à flots, l'ouragan tonne, La grêle en bondissant résonne Comme une averse de cailloux, La lune court la prétantaine

Dans le ciel roux...

Hurlez, les loups, Hurlez, les loups d'Ardenne!

Bien que la légende en médise, Les loups qui rôdent sous la bise Ont le cœur tendre et les yeux doux Comme des lapins de garenne...

Mais les vrais loups,

Frères, c'est nous.

C'est nous, les loups d'Ardenne !

L'AN MILLE i33

On dit que tout à l'heure en poudre Le monde entier va se résoudre.

Au lieu d'attendre à deux genoux Ce majestueux phénomène,

Frères, debout!

Trinquons, les loups, Trinquons, les loups d'Ardenne!

{Eclats de rire, tumulte ; tous se lèvent et choqj4ent les verres.)

LE SIRE DE DIEKIRCH Ce vin de Syracuse est du soleil fondu.

LE SIRE DE BIEDBOURG, levant sa coupe.

Aux princesses d'amour dont je suis attendu !

{A ses voisins.) Vous savez? Lenora dont les prunelles d'ambre Ont l'éclat savoureux du raisin en septembre, Thécla qui ne revêt qu'une gaze d'azur, Et ma douce Mechtilde à l'œil mourant et pur, Et ma Hongroise, dont le minois à fossettes Chuchote et rit avec un bruit de castagnettes.

LE SIRE DE REMICH

Tu n'as pas renvoyé ton harem, vieux paillard?

LE SIRE DE BIEDBOURG

Jamais! Même j'entends qu'il me suive plus tard En enfer...

l34 L'AN MILLE

LE SIRE DE REMICH, pincé.

Là-dessus j'aime assez qu'on se taise.

SWENO, au sire de Remich.

Pourtant, il te faudra gigoter dans la braise In vitam œternam, comme nous.

LE SIRE DE REMICH, mystérieux.

C'est à voir.

WINFRID Tu vas en paradis?

LE SIRE DE REMICH J'en caresse l'espoir.

LE SIRE DE BIEDBOURG Il faut absolument nous donner ta recette.

LE SIRE DE DIEKIRCH, tendant sa coupe.

A boire !

LE SIRE DE REMICH

Elle est fort simple. En deux mots, on rachète A bons deniers sonnants chaque péché commis.

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Hum ! c'est cher.

L'AN MILLE l35

LE SIRE DE REMICH

Le ciel vaut qu'on y mette le prix.

Tenez ! dernièrement, — à ma peine profonde, — J'ai brûlé le moutier de Sainte-Radegonde, Où se trouvait pour lors le vicomte Gérard. La vicomtesse était fort tendre à mon égard, Si bien que le bonhomme en faisait la jaunisse. Pour en finir...

LE SIRE DE BIEDBOURG

Tu l'as grillé?

{Le sire de Remich, tout en vidant sa coupe, fait un signe de tête affirmatif,)

SWENO

Dieu te bénisse !

LE SIRE DE BIEDBOURG Et les nonnains ?

LE SIRE DE REMICH Mon cher...

LE SIRE DE DIEKIRCH, tendant sa coupe, A boire !

WINFRID, poussant Sweno du coude.

Il est sans fond.

l36 L'AN MILLE

LE SIRE DE REMICH C'est bien à contre-cœur que je leur fis affront.

SWENO, nonchalamment.

Bref, le moutier?...

LE SIRE DE REMICH, avec un geste vague. Fournaise.

LE SIRE DE BIEDBOURG

Et les nonnains?...

LE SIRE DE REMICH

Friture.

LE SIRE DE BIEDBOURG Même les jeunes ? Fi ! c'est avoir l'âme dure.

SWENO Saint Pierre pourrait bien rechigner pour ce coup.

LE SIRE DE REMICH

Qu'importe le péché, quand on y met le coût ?

{D'un air entendu.) Quand je brûle un moutier, j'en restaure deux autres, Et j'expédie au ciel un cent de patenôtres. Partant quitte.

L'AN MILLE iSy

SWENO Bravo !

LE SIRE DE REMICH, souriant.

Le crime est enlevé.

LE SIRE DE BIEDBOURG Oui, mais... pour les nonnains?

LE SIRE DE REMICH

J'ajoute cent avé.

{Eclats de rire. — Coup de vent,)

LE SIRE DE DIEKIRCH, vidant sa coupe.

Ce catane en mon cœur verse une lave chaude ! {Nouveau coup de vent,)

FREGUS, montrant la fenêtre.

On dirait qu'une bête épouvantable rôde 'Là-bas...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN, bas, au sire de Remich, désignant Fregus.

Il va se mettre à genoux sûrement.

FREGUS, rêveur.

La comète doit être rouge en ce moment...

l38 L'AN MILLE

SWENO, à Fregus.

Qui, diable, t'a farci de cette apocalypse? Laisse à Radbod le soin de commenter l'éclipsé Et de hurler, devant une tache de teu : Ho ho ! regardez donc ! c'est le glaive de Dieu !

NOR, lançant sa coupe et d'une voix tonnante.

On ne prononce pas ces mots en ma présence ! {Silence prolongé. — Le vent mugit.)

LE SIRE DE DIEKIRCH

Le festin n'est pas gai. Tant pis ! Moi, je ne pense

{Criant et tendant sa coupe.)

Qu'à boire !

NOR

Oui, boire! boire!... Oh! s'évader enfin Dans ce monde meilleur que recèle le vin !

(// boit coup sur coup, — Nouveau silence.)

LE SIRE DE GREVENMACHEREli,bas, au sire de Briedbourg. Un marché. Bonne affaire.

LE SIRE DE BIEDBOURG

Ah! quoi donc?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Une veuve.

L'AN MILLE iSg

LE SIRE DE BIEDBOURG Age mûr?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Vingt printemps.

LE SIRE DE BIEDBOURG Experte ?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Quasi neuve.

LE SIRE DE BIEDBOURG Jolie?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Un ange.

LE SIRE DE BIEBBOURG Taille?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN A tenir dans la main.

LE SIRE DE BIEDBOURG Visage?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Ovale.

Nez?

LE SIRE DE BIEDBOURG Bouche?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Une fleur de carmin.

LE SIRE DE BIEDBOURG

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Frêle et frémissant.

LE SIRE DE BIEDBOURG Teint?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN De lis.

LE SIRE DE BIEDBOURG

Blonde?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Brune, Avec des yeux profonds couleur de clair de lune.

LE SIRE DE BIEDBOURG Gaie?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Un peu langoureuse, avec un air brisé.

LE SIRE DE BIEDBOURG

Ah!

LE SIRE DE GREVENMACHEREN, d'un ton confidentiel.

Mon bac sur la Sure a tant soit peu versé, Et l'époux de la belle, un trafiquant de Brème... (// esquisse un geste significatif.)

LE SIRE DE BIEDBOURG Je comprends.

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Le gaillard nageait comme une brème. Peut-être a-t-il atteint le bord. Il se peut bien Qu'elle ne soit pas veuve.

LE SIRE DE BIEDBOURG

Il n'importe. — Combien?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Cette femme, mon cher, est im morceau de prince. Le Sarrasin me la paierait une province ; Mais, pour toi, que mon cœur de tout temps admira. Ta métairie à Somerhoien suffira.

LE SIRE DE BIEDBOURG, indigné.

Quoi! tu te moques?... Pour une femme!...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Une fée, Que Mahom eût au rang de sultane élevée !

LE SIRE DE BIEDBOURG, se détournant sèchement. Il suffit.

LE SIRE DE DIEKIRCH, déposant sa coupe vidée.

Si demain la Moselle et le Rhin Entre leurs verts coteaux roulaient des flots de vin, Aussi vrai que c'est Jean le barbu qu'on m'appelle...

(// donne un coup de poing sur la table.)

SWENO Eh bien?

LE SIRE DE DIEKIRCH

J'avalerais le Rhin et la Moselle!

(Eclats de rire. — Coup de vent.)

WINFRID, tressaillant et faisant mine de se lever.

On dirait qu'une voix vient de crier dehors...

FREGUS

Il ne faut pas répondre aux hurlements des morts.

NOR, bâillant.

Ah bah!

LE SIRE DE BIEDBOURG, renouant la conversation avec le sire de Grevenmacheren.

La veuve ainsi?...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Demeure ma promise.

LE SIRE DE BIEDBOURG Si tu voulais réduire...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Ah non ! pas de remise.

LE SIRE DE BIEDBOURG Cependant, raisonnons. Si tu te décidais...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Une idée. En trois coups, la métairie aux dés Contre la belle ?

LE SIRE DE BIEDBOURG Soit.

{Le sire de Grevenmacheren lui passe un cornet et trois dés. Le sire de Biedbourgjoue.)

{Après le premier coup.)

Quatorze.

LE SIRE DE REMICH, suivant le jeu.

Joli!

LE SIRE DE BIEBBOU KG, après le second coup.

Douze.

{Après le troisième coup.)

Et treize. — Trente-neuf!

(Il passe le cornet au sire de Grevenmacheren, avec une expression de triomphe.)

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

La fortune est jalouse, Messire, et son caprice est prompt comme l'éclair. (// joue.)

LE SIRE DE BIEDBOURG, ne se contenant pas de joie. Des as ! je vois des as !...

LE SIRE DE REMICH, serrant la main au sire de Biedbourg,

Proficiat, mon cher!

LE SIRE DE GREVENMACHEREN, sec^emenf.

J'amène sept.

LE SIRE DE REMICH, au sire de Biedbourg. J'ai vu la veuve. Elle est charmante!

LE SIRE DE GREVENMACHERE^, après le second coup. Rafle de cinq.

LE SIRE DE BIEDBOURG Ah bah !

LE SIRE DE GREVENMACHEREN, après le troisième coup. Rafle de six. — Quarante!

LE SIRE DE REMICH, lâchant la main du sire de Biedbourg et serrant celle du sire de Grevenmacheren,

I IVoficiat, mon cher! j*ai visité le bien. Belle ferme !

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Mais oui.

LE SIRE DE BIEDBOURG, ahuri.

Ma métairie... Eh bien?

LE SIRE DE GREVENMACHEREN Tu n'imagines pas que je vais te la rendre?

LE SIRE DE BIEDBOURG Non. Mais la veuve...

LE SIRE DE GREVENMACHEREN

Point. Elle n'est plus à vendre.

LE SIRE DE BIEDBOURG, examinant les dés.

Pipés I ils sont pipés !

(// jette les dés avec rage,)

Ah ! faux frère ! filou !

LE SIRE DE GREVENMACHEREN, se levant.

Ah I satyre impudent !

LE SIRE DE BIEDBOURG, de même.

Ignoble grippe-sou!

{Ils croisent le fer et combattent,)

LE SIRE DE DIEKIRCH, vexé.

La peste! ne pourriez- vous du moins, en bons drilles, Vous égorger sans bousculer les gens tranquilles?

NOR, criant et frappant un rude coup de poing sur la table.

Paix !

{Les combattants rengainent leurs épées et repren* nent leurs places. — Silence.)

LE SIRE DE REMICH, bas, au sire de Grevenmacheren. Le comte a l'humeur massacrante aujourd'hui.

FREGUS, bas.

C'est étonnant ! Depuis que la comète a lui, Le comte n'a que mots étranges à la bouche.

LE SIRE DE DIEKIRCH A boire !

LE SIRE DE REMICH C'est Radbod qui le rend si farouche.

NOR

Tu disais?...

LE SIRE DE REMICH

Qu'à Remich, le vieux Radbod ferait, Avant demain, un gland de plus dans la forêt.

NOR

Tu manques donc de glands, vieux porc?

{Hilarité bruyante,)

Q.u'a-t-on à rire ?

{Silence prolongé. — Coup de vent.)

FREGUS, bas.

L'ombre autour du donjon se lamente et soupire... Ce festin est celui de Balthazar.

LE SIRE DE DIEKIRCH

Buvons !

Vive un hanap de vin pour chasser les démons !

NOR

Buvons ! O vin, éteins en moi la flamme avide ! Vin puissant, donne-moi le chaos et le vide I Vin divin, berce-moi sur ton rouge océan, Loin, par delà le monde et Dieu, vers le néant !...

(// boit coup sur coup.) Impossible!... Elle est là qui me brûle, la flamme... La dévorante, l'inextinguible, — mon âmel...

(// s'affale avec découragement, — Silence. — Puis^ on entend la voix de Hilda qui chante.)

Page 1