‹ L'an mille; drame en cinq actes, en versChapitre 46 sur 58 · SCENE V LES PRÉCÉDENTS, HEDWIGE · texte numérisé non relu

SCENE V LES PRÉCÉDENTS, HEDWIGE

{Hedmge, pâle et V œil fixe, demeure immobile comme une statue, après avoir proféré son cri.)

NOR Hedwige ici !

SWENO, faisant mine de se lever.

Doit-on Chasser cette femme ?

Oui, chassez la folle.

NOR, retenant Sweno.

Non.

H EDWIGE fait deux pas vers les convives, puis s'' arrête encore, et récite lentement, d'une voix plaintive.

Le dragon ronge le carême, La violette fleure au bois, Gai gai, pour la dernière fois.

Ecoute le vieux qui blasphème, Les diables hurlent dans sa voix, Gai gai, pour la dernière fois.

Elle est pâle, celle que j'aime.

Elle vient de joindre les doigts, Gai gai, pour la dernière fois.

Mon âme est morte sans baptême.

Sans un pauvre signe de croix, Gai gai, pour la dernière fois.

Mais joie et fête tout de même, Mon bien-aimé, ris, chante, bois.

Gai gai, pour la dernière fois.

Le soleil s'est couché tout blême.

Nous allons voir le Christ en croix.

Gai gai, pour la dernière fois.

NOR, frappant un violent coup de poing sur la table. Femme, il suffit !

HEDWIGE, ejfrayée et accourant à Nor.

Ho ho! j'ai peur, ô mon doux maître!.,.

Pourquoi ?

HEDWIGE, bas, avec terreur.

Elle a collé sa face à la fenêtre.

NOR Qui?

HEDWIGE La comète.

NOR Bah!

HEDWIGE, rêvant.

Il neige sur l'étang...

Elle est comme un lis d'eau dans un verre de sang...

NOR Pauvre folle !

lyo L'AN MILLE

HEDWIGE, rassurée.

Je n'ai pas peur de la comète.

{A Nor,) Ne tremble pas ainsi.

{Montrant la table.)

C'est une belle fête.

Oui, oui!... Mais si ce vin contenait du poison?..,

{Rêvant.) Elle est comme une voile en fuite à l'horizon...

NOR Qui?... parle!

Souviens-toi de la face fatale!,..

{Bas.)

Le loup à barbe blanche erre de salle en salle.

NOR Tu mensl

HEDWIGE, hurlant de peur.

Ho ho!

WINFRID, a;7flr^

Ayez pitié de nous, Seigneur!...

NOR, aux convives.

Eh bien ! vous tremblez tous maintenant ?

SWENO

Non, d'honneur.

HILDA \ Les propos d'une folle engendrent la folie.

{Elle veut se lever pour chasser Hedmge,) Arrière, femme I

NOR, la retenant

Non.

HILDA

Au moins, je t'en supplie, 0 mon Prince, sois calme et ne l'écoute plus.

H EDWIGE, rêvant.

Il partage son pain avec les rats velus...

HILDA

Buvons ! A toi, mon Prince !

{Tous entrechoquent les coupes.)

HEDWIGE, s'emparant d'une coupe et trinquant avec les autres.

Oui, oui, vive la joiel

{Rêvant.)

Le blanc cortège au son des orgues se déploie, Les vierges ont semé des fleurs sur le chemin, Les prêtres vont avec des cierges à la main. Des nuages d'encens montent des cassolettes...

(Avec accablement.) Elle est comme un tombeau couvert de violettes.

liOK, frappant violemment sur la table.

Damnation !

HEDWIGE

Ho ho! j'ai peur, mon bien-aimé!...

(Rêvant,) Notre péché naquit sous la lune de mai...

(Bas, à Nor.) Il faut tuer le vieux, jaloux de notre flamme !

SWENO Çà, monseigneur! si nous éloignions cette femme?...

Mais qu'il ne saigne pas! Crains le sang! Crains le sang!

NOR, avec rage.

Ah!

HEDWIGE

Serre-lui la gorge entre tes doigts puissants Si durement qu'à peine on entende son râle. Comme un linge sans tache il doit devenir pâle. Puis, au nom du péché qui nous damne tous deux, Veille pendant quinze ans le cadavre hideux, Jusqu'à ce qu'en poussière enfin il s'émiette... Rassemble alors la cendre éparse en l'oubliette Et la jette bien loin dans la mer, dans la mer...

HILDA, exaspérée.

Dehors, folle ! Dehors !

HEDWIGE

Ah ! couleuvre d'enfer.

Ne sais-tu pas que c'est moi qu'il aime?

HILDA

Insensée !

Tes mots distillent du venin dans la pensée De mon maître. Va-t-en !

SWENO Buvons !

NOR

Oui, oui, toujours!...

SWENO, levant sa coupe.

A l'an mille!

NOR, de ynéme.

A la fin du monde !

HILDA, de même.

A nos amours !

HEDWIGE, rêvant.

Elle a joint doucement ses mains de cire...

NOR, sursautant avec tin cri terrible.

Morte!...

Elle est morte?... Réponds, par Satan!...

HILDA

Eh! qu'importe?

NOR Oui, qu'importe?

{Les mains crispées sur la poitrine.)

C'est là qu'elle devrait mourir, Avec le vieux remords et le vieux souvenir!

[A Hilda.) A moi, dispensatrice éternelle des fièvres. Bacchante, avec du sang et de la flamme aux lèvres, Hilda, Hilda, Hilda! Démonne, à mon secours! Hilda, — baisers, fureurs, infernales amours!...

L'AN MILLE ijS

HILDA A toi, mon Prince!

(Ils s'enlacent,)

NOR Mords !...

HILDA

Que ton visage est blême !

Tout mon sang pour le colorer un peu !...

NOR

Je t'aime ! . . .

HEDWIGE, se penchant au-dessus de la table pour les séparer.

C'est mon galant, te dis-je ! Il s'est damné pour moi, Et moi pour lui.

HILDA

Renais au bonheur, ô mon Roiî...

Dis, tu m'aimes un peu?...

NOR Je t'aime mieux qu'Odile!

HEDWIGE, plongeant un poignard dans le sein de Hilda. M eurs !

{Hilda s'affaisse.)

NOR, avec horreur.

Oh!.

Mon Prince... à toi !...

{Elle meurt.)

H EDWIGE, brandissant le poignard ensanglanté.

Des noces en Fan mille !

Des noces en l'an mille!...

{Elle lance Varme dans la fenêtre ^ dont la vitre vole en éclats. Un coup de vent pénèt7'e dans la salle, éteignant tous les flambeaux. On voit la comète, toute rouge, et la scène n'est plus éclairée que par sa lueur scarlatine. — Un moment de stupeur et d'horreur. Puis les convives se lèvent en tumulte, désarment Hedipige et Ventrainent, ainsi que le cadavi'e de Hilda. Tous sortent par la porte du fond, à droite. Nor demeure seul, anéanti, haletant, le regard fixé sur la comète.)

NOR, lentement.

Oh ! . . . le glaive divin ! . . .

Frappe donc, ô Vainqueur ! Le coup de grâce, — enfin ! . . .

LE SIRE DE DIEKIRCH, toujours étendu à terre ^

et troublé dans son sommeil d'ivrogne.

A boire!

NOR, égaré.

Tout est rouge ! Oùsuis-je?.. L'heure étrange!..

LE SIRE DE DIEKIRCH

A boire I

Quoi! plus rien que le sang et la fange?... Vomir, ho ho ! vomir ce poison et ce fiel !... Y aurait-il encor des étoiles au ciel?...

{Entre lentement, à gauche, Odile, aussi blanche que la toilette de mariée qu*elle porte encore. A la vue de Nor, elle s'arrête,)

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