SCÈNE III
RADBOD, GODEBOLD, CARIBOLD, WALAT, WALAFRED, serfs; NOR, WINFRID, SWENO, FREGUS, quatre trompettes, hommes d'armes.
{La troupe du comte débouche sur le plateau par le chemin, à gauche. Nor porte V équipement militaire des seigneurs du X^ siècle : casque, cotte de mailles, etc. Il s'arrête un moment et promène sur l'assemblée des regards terribles. Puis, il s'avance à pas lents.)
NOR, sarcastique.
A merveille. Fort bien. Continuez, bonshommes. Que n'a-t-on pas changé dans le siècle où nous sommes ! Les vilains à présent se livrent au repos Comme les habitants de la mare aux crapauds. Vous serez bien dispos, demain, pour la corvée!
{Rudement.) Qu'est-ce que l'on cuisine ici à l'étouffée? Le but de ce sabbat?
GODEBOLD
La prière.
Vraiment, Voilà pour mon bétail un bel amusement !
(Avec violence.) Je suis le maître unique et n'en souffre point d'autres ! Je vous défends de marmonner vos patenôtres Et de rendre l'hommage, en ployant le genou, Au seigneur éthéré qui loge on ne sait où !
(// se promène, très surexcité.) Ainsi, tuez les clercs, saccagez les chapelles. Vannez et dispersez au vent, à pleines pelles. Les reliques des saints et les cendres des morts, — Mais ne vous croyez pas au bout de vos efforts : Une croix est debout, et la foule s'y presse !
{Tendant le poing vei^s la croix.)
Ohl je hais cette croix, force de la faiblesse, Arbre de l'esclavage et des pâles vertus, Qui, de ses bras de bois lugubrement tendus. Soutient dans la misère et berce dans la peine La vile humanité destinée à la chaîne ; Oh! je hais cette croix qui console toujours ; Où le serf dégradé qui rampe sous nos tours Croit mêler sa souffrance aux souffrances divines D'un Esclave sauveur et couronné d'épines, Embrasse éperdument les pieds du Trépassé, Se hausse jusqu'au cœur que la lance a percé. Et, dans le noir transport d'une étreinte qui navre, Reçoit en sanglotant le baiser du Cadavre ! Oh ! je hais cette croix et je veux, dès demain. Que deux bœufs vigoureux en purgent le chemin I
RADBOD, s'avançant.
Vous ne toucherez pas à la croix.
NOR, toisant longuement l'ermite.
Oh!... reptile!
RADBOD Vous ne toucherez pas à la croix en l'an mille !
NOR Par Lucifer ! demain je la fais démolir.
RADBOD
On peut honnir la croix, mais non pas la bannir. Vous avez oublié qu'elle est inscrite, en somme. Dans les signes du ciel et les membres de l'homme, Qu'elle est partout enfin, — ne le saviez-vous pas? — Et qu'on fait une croix en étendant les bras ! (// se place devant Nor, les bras en croix.)
NOR, ricanant.
Je grille d'éprouver si cette croix massive Résiste à mon estoc plongé dans la chair vive.
RADBOD
Frappez ! mais vous verrez bientôt, je vous le dis, Blêmissant de terreur au milieu des maudits, Qui n'auront plus le cœur de pousser des huées, La croix de Jésus-Christ au-dessus des nuées! {Silence.)
NOR, avec une rage sourde.
Ah! l'on vient me chanter cette antienne!... Je crois Qu'on veut me faire un épouvantail de la croix !...
{Avec exaltation.) Mes pères, les Vikings, ont brûlé les églises. Ils ont mis au pressoir les provinces conquises. Ils ont vogué, bravant la foudre et le récif. Riant, buvant, chantant. Si quelque roi captif. Qu'ils traînaient avec eux sur les vagues sonores,
Disait : Quel est le dieu que les Vikings honorent? Ils tiraient leur épée en criant : Celui-ci !
(Avec une exaltation croissante.) Et moi, leur descendant, j'irais crier merci, Ramper sur les genoux comme une vieille femme, Joindre les mains, courber dans la poussière infâme Ce front d'airain que la Victoire auréola!... Je préfère la mort à cette honte-là !
Moi, Nor, fils de Ragnar, fils de Knud, je défie Quiconque prétend mettre une entrave à ma vie, Ase ou dieu, qu'il ait nom Wotan ou Jésus-Christ! Nor est fornicateur, blasphémateur, bandit. Après? S'il est quelqu'un, ià-haut, que cela gêne, Qu'il vienne m'arracher de mon burg et m'enchaîne ! Qu'il vienne! Je l'attends. Je suis libre et pareil A l'aigle au bec crochu qui fixe le soleil. Qu'importe l'ennemi, quand la poitrine est brave I Mon sang victorieux brûle comme une lave. Et mon cœur, cuirassé d'orgueil et de mépris. Résiste à l'empereur des célestes pourpris.
{Aux trompettes.) Sonnez le ban !
(Fanfare.)
O toi qui règnes dans l'espace, Dieu !... ramasse le gant que je lance à ta face!
(// lance un de ses gants vers le ciel. Murmure d'horreur. Un nuage, en glissant, découvre une comète éblouissante,)
RADBOD C'est le glaive de Dieu !
LA FOULE Malheur! Malheur!
NOR, après quelques secondes d'hésitation.
Eh bien !
Si ce signe est ton glaive, ô Dieu, — voici le mien !
(// tire son épée.)
A nous deux maintenant ! Le monde nous regarde. Jéhovah, Dieu du ciel et de la terre, en garde !
(// demeure immobile, Vépée tendue vers la comète, dans la position du champion prêt au combat. Consternation générale, Radbod joint les mains. Silence prolongé et lourd d'angoisse. Un nuage glisse lentement devant la comète et la dérobe aux regards.)
Ah! Dieu remet l'épée au fourreau, paraît-il.
(Rengainant son épée, avec un souri^^e méprisant.)
Eh bien ! mais je le trouve un baron peu viril.
(// se promène quelque temps de long en large^puis s'arrête et frappe violemment du pied.)
Tous, fouettés jusqu'au sang!
{Aux serfs.)
A demain cette fête !
Allez.
(Les serfs s'éloignent.) (A Radbod.) Quant à toi, vieux cagot à poil de bête, Tu tiendras compagnie aux rats de mon charnier !
{Quelques hommes d'armes s'emparent de Radbod et l'emmènent dans la direction du château,)
RADBOD, se retournant au fond de la scène.
Nous nous retrouverons au Jugement dernier! (// sort.)