PRÉFACE
L'Anacrouse, dont nous allons nous occuper, forme un chapitre de la Grammaire de l'Exécution musicale, que nous espérons pouvoir publier bientôt. C'est la première fois que ce sujet si important est traité; nous prions donc les musiciens, nos confrères, de lire cet essai avec indulgence. Nous exposons sans prétention les résultats de nos observations personnelles, l'ensemble des faits observés par nous et classés de notre mieux. Cela sutïira pour attirer sur cette branche toute nouvelle de la musicologie l'attention des artistes et pour les encourager à pousser plus avant dans la voie qui leur est ouverte. Quelques-unes des anacrouses citées se sont révélées à nous dans les exécutions de Biilow, Rubinstein, Saint-Saëns, F. Planté, etc. Nous nous sommes efforcé d'en faire l'analyse exacte. Biilow, à qui nous en soumettions l'explication, l'accueillait avec une véritable joie d'enfant. Quant à Rubinstein, plus flegmatique, il se contentait de la satisfaction de les avoir inconsciemment senties et exprimées. Tous les deux nous encourageaient à continuer nos recherches : leur conseil a été suivi.
Ces recherches nous ont été beaucoup facilitées par M'''^ de Muthel, de Rursk (Russie), qui, après avoir travaillé avec le célèbre professeur Rlindworth à Berlin, est venue, durant deux années, prendre des leçons avec nous à Paris et à Montreux. Nature curieuse et artistique. M"" de Muthel ne jouait pas une phrase, un rythme, une note, sans vouloir se rendre compte de V accentuation, de la ponctuation et du procédé d'exécution nécessaires pour exprimer d'une façon claire et rationnelle ce qu'elle sentait. Cette exigence nécessitait de notre part des efforts d'attention, une intensité de réflexion qui parfois dépassaient nos forces. Mais aussi, quelle joie pour nous d'avoir trouvé une explication didactique des phénomènes qui, jusqu'ici, n'avaient été perçus que par l'instinct musical de quelques rares artistes !
C'est dans cet esprit de curiosité scientifique que nous avons fouillé les œuvres les plus importantes, les plus difficiles, depuis Bach jusqu'à Saint-Saëns, Grieg, Sinding, d'Albert, Ilans Huber, d'Jndy, etc.
Grâce à cette méthode d'analyse, rationnellement appliquée à l'interprétation musicale, nous avons pu formuler un ensemble de principes, de lois et, par conséquent, de préceptes, qui complètent la Branche de la science musicale, dont les plus savants musicographes et compositeurs de l'Europe : Gevaert, Ph. Spitta, H. Riemann, Liszt, Hans de Bùlow, Meyerbeer, Rossini, Verdi, etc., nous ont fait l'honneur de nous attribuer la découverte; science basée sur le concours que la raison peut prêter à l'exécutant, en suppléant aux défaillances ou même à l'absence de son sentiment. Or, la raison est générale; elle constitue le patrimoine de tous. Le sentiment musical est \e privilège de quelques rares âmes d'élite! C'est donc une œuvi^e de progrès, celle qui permettra aux compositeurs d'écrire intelligiblement, aux interprètes de comprendre facilement et de traduire rationnellement toutes les œuvres musicales.
OEuvre éminemment utile, surtout à notre époque, où la musique est universellement reconnue, par les philosophes, les philanthropes et les souverains, comme un des leviers les plus puissants, les plus efficaces de la civilisation, comme un instrument de pacification et de moralisation des peuples.
« La musique éclaire, vivifie et adoucit les esprits et les âmes : c'est dans ce but qu'il faut la cultiver et la comprendre », affirmait récemment l'empereur Guillaume IL
Puisse notre modeste travail aider à atteindre ce noble but!...
Mathis LUSSY,
de Stanz (Suisse).
Cours professé au Pensionnat des Essarts, à Territet et Plans-sur-Bex (Vaud, Suisse), 1903.