Revue phild^ophique^ 1929. p
pond .m bulbe; la seconde, à la région thalamique ou opto- Btriée; la troisième, à l'écorce cérébrale ou cortex. îl nous serait aisé de montrer que cette théorie, publiée depuis peu de ps, justifie anatomiquement et physioîogiquement nos hypo thèses. Afin de nous borner, rappelons simplement les mouvements pupillaires et le réflexe lacrymal, dans l'acte primitif d'attention globale. On peut y voir la succession des deux dernières étapes émotives. D'abord, les larmes décèlent une réaction émotive complète, subconsciente; puis les contractions et dilatations pupillaires seules révèlent l'activité corticale qui est inhibitrice surtout. La base du conscient serait physiologiquement déterminée. Mais ce n'est qu'une hypothèse que nous laissons, aux spécialistes, à vérifier.
L'âge psychologique conditionne étroitement la cénesthésie; et celle-ci nous permet, en revanche, de sonder avec certitude le niveau mental de l'écolier. Son évolution est curieusement parallèle à celle de la conscience. Il y a quelques mois, dans une école rurale où je reprenais la leçon de morale d'un jeune maître beaucoup plus orateur qu'éducateur, je lui faisais remarquer que les enfants d'âge différent réagissaient d'une manière tout à fait différente à la même question :
— Faut-il bien agir toujours, même si l'on est exposé à mourir, comme Jeanne d'Arc?
Au cours moyen, garçons et filles répondaient nettement : oui; mais deux petits garçons de 8 ans, disaient franchement : non. Sancho Pança précède Don Quichotte. Il s'agissait ici, comme il arrive souvent en morale, d'un jugement affectif, conditionné par la cénesthésie. Il dépend nécessairement de l'évolution de celle-ci. La réflexion, relais psychique, n'est suffisante, l'inhibition n'est sûre qu'à cette troisième étape que nous pourrions nommer : corticale, puisqu'elle dépend physiologiquement de l'activité du cortex, formation ultime du cerveau, substrat indispensable du psychisme complet ou conscient.
Ce dynamisme cénesthésique à racines inconscientes pro-
fondes, prénatales, peut s'orienter de plusieurs manières, meilleures ou pires, et dépend de l'éducation totale, c'est-à-dire de la résultante de tous les milieux qui conditionnent l'enfant, sans exception. Il offre deux aspects complémentaires : inhibitif jusqu'à devenir paralysant dans la contrainte excessive, et actif ou moteur dans l'impulsion. Il s'agit de savoir bien régler cet équilibre dynamique1 de manière à obtenir une activité satisfaisante et bien délibérée. Mais les mots ne suffisent point à cette œuvre considérable. Il importe, pour la mener à bonne fin, de s'inspirer des enseignements de la méthode psychogénique et de vérifier souvent les résultats obtenus par l'analyse psycho-sensorielle. Celle-ci, appliquée par un éducateur expérimenté, peut aussi bien révéler le niveau moral que mental. On doit la compléter d'ailleurs par l'examen impartial, sous le critérium sociologique, des actes du sujet. Ainsi ne sera-t-on jamais dupe.
Gomme nous l'avons indiqué dans l'esquisse de la quatrième époque psychogénique, les changements de procédés éducatifs doivent être soigneusement établis conformément aux données psychogéniques comme à la formule psycho-sensorielle de chaque élève. Les instructions officielles françaises de 1887 devaient être révisées et complétées au plus tôt, en tirant résolument parti des progrès de la psychologie depuis cette époque déjà lointaine. Après le dressage mimétique, suivi de la première éducation par la suggestibilité, doit venir, nous l'avons expliqué, la seconde éducation, complète et libératrice grâce à l'autosuggestion, condition de l'idée et du sentimentforce, mère de la volonté. Si nous avons condamné parfois certaines punitions illogiques et inopérantes, nous ne nous laissons pas séduire par les utopies. Il faut des sanctions à la majorité des écoliers, comme pour un grand nombre d'hommes, en attendant la perfection future qui reste encore un beau rêve. Mais toute sanction, pour être scientifiquement juste, doit s'expliquer physiologiquement et psychologiquement.
Utopie aussi, expérience faite, que de prêcher le désintéres-
I. Cf. Henri Piéron, Le cerveau et la pensée (p, 59), et P. Célésia (Année psychologique, 1897, p. 436).
sèment à des enfants qui appartiennent encore à la période égocentrique. C'est plutôt en leur expliquant, par les faits, que leur intérêt s'allie le plus souvent à l'intérêt de la famille, de l'école, de la société enfin, que nous favoriserons l'évolution indispensable de l'instinct de conservation. Peu à peu, nous hausserons nos élèves, par l'éducation cénesthésique analysée ci-dessus, aux plus hauts sommets de l'idéal moral. Et nous ferons d'eux des sincères parce qu'ils seront convaincus. En dehors de tout dogme, dans le respect de toutes les croyances qu'ils resteront libres de conserver, d'adopter ou de délaisser selon leur conscience, ils auront la foi dans l'effort humain et le devenir social : c'est la base qui nous semble indispensable. Elle a fait ses preuves, quoi qu'on dise, pendant la dernière guerre.
En définitive, bien instruire, pour nous, c'est bien éduquer aussi. La morale laïque ne s'impose que par la raison. Il faut que l'élève soit raisonnable, c'est-à-dire apte à observer, à réfléchir et juger en concevant les conséquences de ses actes, avant de vouloir. Ces considérations banales prouvent encore, mieux comprises désormais, qu'il est vain de tenter une éthique avant l'adolescence. Jusque là, on peut simplement faire acquérir de bonnes habitudes par mimétisme et la suggestion du bon exemple. Agir autrement, c'est semer la dissimulation, l'hypocrisie.
Notre dernière formule de psychologie scolaire serait : (V A K D O . . . + S J Q) At C.
Nous n'avons pas besoin de dire pourquoi nous mettons l'attention globale en facteur commun, ni pourquoi nous soulignons la valeur du facteur cénesthésique qui la conditio/ine puissamment. Cette formule nous paraît caractériser assez exactement le premier cycle de l'adolescence dont nous revivons, nous-même, les peines et les joies vibrantes, tout en les analysant ici. Elle marque l'harmonie de trois cycles psychogéniques et l'acquisition des synergies essentielles de la pensée.
Si nous savons favoriser leur formation, aider à leur développement, le grand élève, tout en renouant parfois la chaîne
solide des perceptions et des premières schématisations de l'enfance, évoluera normalement vers le psychisme supérieur, sans grande peine. Le progrès intellectuel méthodique, noug l'avons dit après observations très nombreuses, est même une joie pour l'élève qui en est toujours reconnaissant à ses bons maîtres. On aime l'étude quand on y est bien préparé, lorsqu'elle correspond aux possibilités compréhensives et mémorisatrices du sujet. Les échecs décourageants, rebutants, sont dus à des erreurs psychologiques autant que psychologiques. La pédagogie, telle que nous la concevons, est-elle autre chose qu'une psychologie appliquée? Peut-elle être scientifiquement différente?
L'intérêt pédagogique naît de la confrontation spontanée du connu et de l'inconnu et se rattache à la théorie hégélienne de la connaissance. Ce que l'on sait bien doit toujours paraître assez proche de ce qu'il faut apprendre; l'effort est alors facile, agréable même, car vivre c'est toujours agir et dans tous les domaines. Sachons faire naître et soutenir cet appétit intellectuel que l'on constate inévitablement chez tous les enfants sains.
Avec l'adolescent, il faut autre chose encore. Le traiter toujours en personnalité devient un devoir logique, puisque la conscience morale naît en lui. Sa gamme cénesthésique, étendue et nuancée, permet à l'éducateur habile, une action à la fois forte et subtile qui s'exerce très discrètement. Amener l'adolescent à prendre une résolution, sous l'influence d'une suggestion de plus en plus voilée, c'est le meilleur moyen, le seul peut-être, de le rendre vite capable, par autosuggestion, de volonté.
Combien l'éthique moderne dépend de l'éducation intellectuelle! Nous le constatons encore une fois. Les morales religieuses, sentimentales et symboliques, sont tout à fait différentes. On ne l'a pas encore assez compris dans l'enseignement public français. Considérons ce problème capital de la volonté. Qu'est-ce, au fond, sinon un aspect nouveau, mais psychologiquement homogène, de celui de l'attention? L'étude psychogénique et analytique de celle-ci est la base même de toute analyse scientifique et objective de l'acte volontaire. Nous
voyons ici les deux points d'orientation de l'éducation nouvelle. Distancés dans le temps, puisque l'un doit précéder l'antre, leur voie d'accès est unique. Nos observations imparti ;•!« s e< infirment le monisme éducatif d'Alfred Binet.
Encore une fois, la conscience morale est bien l'aurore qui doit suivre l'aube de la conscience psychologique. Hélas! il n'en est point toujours ainsi; et c'est beaucoup plus la faute des contingences sociales que des défaillances individuelles. Tant d'enfants sont lancés dans la vie avant d'avoir connu cette aurore. Trop d'illettrés, d'insuffisamment instruits ignorent même son aube. Et l'on s'étonne de la criminalité, de la lenteur du progrès sociologique, de la persistance des guerres. Que de naïveté!...
Réfléchissons à la valeur toute spéciale de l'adolescence afin d'en tirer toutes les conséquences éducatives et législatives qui posent. L'organisation de l'éducation professionnelle peut encore permettre de tout sauver en complétant la loi très insuffisante et trop inappliquée du 28 mars 1882. Il importe que l'Université française remplisse pleinement sa haute mission et, par ses membres les plus autorisés, renseigne le Parlement et le pays. De nombreuses nations nous ont précédés dans cette voie en tirant parti de découvertes françaises sottement négligées chez nous.
\lors fleurira pleinement cette période naïve et charmante qui étouffe dans nos pensionnats archaïques, sous nos programmes mal établis. Rendons-nous compte, en observant de près nos tout jeunes gens, qu'ils sont à une époque de rêverie vague, d'atonie, sinon de torpeur intellectuelle, de déséquilibre momentané. Mais de ce chaos, la méditation va naître, l'enthousiasme va jaillir. L'adolescent se replie sur lui-même. Finies, les confidences naïves de l'enfance. Parents et maîtres ne lisent plus dans un livre ouvert : ils doivent pénétrer un m\ stère. C'est une intelligence (psuchè) qui se transmue en esprit (nous) selon les intuitions alexandrines que la science confirme après un millénaire et demi. L'égocentrisme évolue. L'influence sexuelle, autant que le milieu social dont elle augmente singulièrement l'influence, agit et l'idéalise jusqu'au renoncement total. C'est bien l'âge de l'apologie du suicide, des sacrifices absurdes et touchants.
Un renouveau symbolique renforce et affine les schématisations antérieures. La méditation, où l'on se complaît, fournit un apport également puissant. L'activité conceptuelle et abstraite s'accroît singulièrement. Elle s'accompagne d'une activité verbale curieuse et qui montre encore combien sont parallèles l'évolution du langage et celle de la pensée. Le jeune homme, la jeune fille dévorent tous les livres qui leur tombent sous la main. C'est aussi le temps des longues lettres entre amis, des conversations interminables. On se grise de mots que l'on ne comprenait pas auparavant et qui révèlent, chaque jour, une émotion nouvelle, un horizon plus étendu. C'est la révélation du monde idéalisé, ce qui provoquera fatalement de» désillusions nombreuses, et salutaires;
Car nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
L'attention et la mémorisation atteignent leur optimum. C'est la période à la fois douloureuse et chère, si bien analysée par Goblot, cet éducateur passionné : « Alors les idées, presque toutes reçues d'autrui, se troublent et se heurtent pour s'organiser de nouveau. » Paroles révélatrices qui nous frappèrent, à 18 ans, et qui nous inspirèrent notre première étude psychologique1.
Il existe, à Rome, au Musée Capitolin des Conservateurs, une émouvante statue antique, celle d'un enfant très savant et mort, à ii ans, d'avoir trop étudié, explique l'épitaphe. Les formes sont graciles sous les plis du vêtement; le visage, très aminci, doux, extatique et vieilli, est émouvant. Je le revois dans mes rêveries. Ne symbolise-t-il pas les conséquences fâcheuses de l'abus du savoir livresque et pédantesque au détriment d'une éducation harmonieuse et complète dont l'importance sociale, quand on y réfléchit bien, est autrement considérable? Les fins éducatives sont trop perdues de vue, dan»