‹ L'anaphylaxieChapitre 4 sur 17 · PÉRIODE D'INCUBATION · texte numérisé non relu

PÉRIODE D'INCUBATION

SOUTHARD, ROSENAU et ANDERSON, on ne peut comparer les durées d'incubation qu’en adoptant les mêmes voies d'introduction pour l'injection seconde. Tel cobaye qui, au 10° jour, est déjà sensible à l'injection seconde, intracardiaque, est tout à fait résistant à l'injection seconde sous-cutanée.

Toute loi absolue est done impossible à donner; pourtant on pourrait, s’il fallait présenter les choses sous une forme schématique et moyenne, dire qu’il faut un minimum de dix jours pour la période d’incubation de l’anaphylaxie. Du 10° au 20° jour, l'intensité del’état anaphylactique va en augmentant, pour avoir son maximum vers le 20° jour, et, dans certains cas, avec certains antigènes, vers le 40° jour.

pond

Pr A?

DURÉE DE L’ANAPHYLAXIE.

La durée de l’anaphylaxie est considérable. On peut dire qu’on n’en connaît pas encore la limite.

Déjà, en 1903, j'avais indiqué qu’au bout d’un an elle pouvait encore être constatée.

Depuis lors, on a pu prouver qu'elle était plus prolongée encore.

C'est surtout Rosenau et ANDERSON qui ont mis en lumière ce fait important. Ils ont vu un cobaye garder sa sensibilité à l'injection seconde 1096 jours, c’est-à-dire un peu plus de trois ans, et ils ajoutent :

We believe that sensitive quinea pigs retain their susceptibility during their entire life. CuRRIE a indiqué un cas, chez l’homme, où, 1817 jours après l'injection première, il y

eut des effets anaphylactiques manifestes lors de l’injection seconde (cité par Dozrr.)

Non seulement l’état d’anaphylaxie persiste longtemps, mais il semble bien ne pas décroître, au moins après l'injection de certains antigènes. Là encore, il est des différences considérables suivant l’antigène injecté.

Avec la mytilo-congestine, vers le 40°jour ou le 50° jour, l’état anaphylactique a disparu complètement; mais ce n'est peutêtre qu'une apparence, car les phénomènes sont complexes. En même temps que l’anaphylaxie, l’immunité s'établit, laquelle, sans doute, masque quelques-uns des symptomes de l’anaphylaxie (peut-être par le fait d’une antitoxine neutralisant immédiatement par une réaction chimique simple les effets de la toxine).

En effet, avec d’autres poisons, l’anaphylaxie ne s’éteint pas aussi vite. Au 100° jour après l'injection première, Rosenau et ANDERSON n’ont pas trouvé d’affaiblissement.

a tye

DURÉE DE L’ANAPHYLAXIE 29

appréciable. Avec l’actino-congestine j'ai vu au 135° jour (exp. sur le chien Porphyre. Trav. du lab., VI, 1909, 449) une des anaphylaxies les plus fortes que j'aie pu observer, puisque l'animal est mort en 15 minutes après injection du dizième de la dose mortelle. Avec la crépitine, les symptômes ont été au 92° jour parmi les plus intenses. Il semble

| même (sur les chiens) que, lorsque la date de l'injection première est très lointaine, les accidents sont plus graves qu’au 50° jour. Peut-être ont-ils une forme un peu différente, avec des convulsions cloniques et toniques et une mort rapide (Exp.

inédites).

Pendant l'intervalle de temps qui sépare la première injection de la seconde, peuton dire que l’animal est revenu à son état normal, au statu quo ante?

Chez les lapins et les cobayes, après injection de sérum, vers le 10° ou 15° jour, l'appétit est revenu, et les animaux revien-

30 L’ANAPHYLAXIE

nent à leur poids initial, et arrivent même à le dépasser.

Mais le sérum de cheval n’est toxique qu'à très forte dose; on peut presque dire même qu'il n’est pas toxique (Arraus a pu injecter 50 centimètres cubes de sérum de cheval à des lapins sans provoquer d’accident), de sorte qu'il n’est pas surprenant de voir les animaux se remettre très vite à la suite de cette injection sérique. Il en est autrement des lapins, chiens, cobayes, à qui on fait des injections d’une toxine anaphylactisante très offensive. Cette toxine a quelquefois des effets très prolongés ; par exemple la crépitine, toxalbumine végétale extraite du Aura crepitans, altère si profondément la nutrition qu’au bout de 3 mois l’animal s’en ressent encore. Aussi, en général, les chiens, sur qui j’opérais, n’avaient-ils pas complètement repris leur poids antérieur. On ne pouvait cependant pas les distinguer des chiens normaux, tellement ils étaient gais, vifs, et de bonne

DURÉE DE L’ANAPHYLAXIE 31

santé apparente’. De fait, il y a quelque chose de modifié qu’on peut facilement apprécier ; il y a toujours une certaine leucocytose. Même au bout de 6 mois, les chiens empoisonnés avec la crépitine ont 18.000 leucocytes par millimètre cube, au lieu de 10.000, chiffre normal.

La persistance de l’état anaphylactique pendant un temps très long constitue un des phénomènes les plus singuliers de la biologie ; et c’est assurément un des facteurs essentiels de la différenciation individuelle. Le fait d’avoir été intoxiqué antérieurement par une substance quelconque, même sil’intoxication a été légère, même si les effets en ont absolument disparu en apparence, met l’organisme d’un individu dans un état spécial qui le différencie profondément de tous les autres

4. M. ViLarerT et Faure BEAULIEU ont recherché, dans mon laboratoire, s’il n’y aurait pas, après intoxication première par les toxines anaphylactisantes, quelque caractéristique morphologique dans les centres nerveux ou dans les glandes lymphatiques. Les résultats ont été négatifs.

32 L’ANAPHYLAXIE

individus de son espéce. On savait cela pour l’immunité, puisqu’un individu immunisé n'est plus le même qu'un individu non immunisé. Et voici qu’une différenciation nouvelle apparaît : un individu anaphylactisé n’est plus le méme qu’un individu non anaphylactisé.

Méme les ingestions alimentaires, (pénétration de certains albuminoides), méme les infections microbiennes (production de toxines dans le sang et les tissus) développent l’anaphylaxie (et ’immunité).

Par conséquent, de par ses ingestions alimentaires, de par les multiples infections microbiennes, minuscules, qui l'ont atteint, et qui ont le plus souvent passé inapercues, chaque individu va être différent, et profondément différent, de l'individu voisin, prophylactisé ou anaphylactisé à des degrés divers contre telle ou telle substance. Il sera lui-même, et non pas autre. Il aura son idiosyncrasie, ou, pour parler mieux, son individualité humorale, qui va le différen-

Ce +,

DURÉE DE L’ANAPHYLAXIE 33

cier aussi bien que son individualité psychologique. Les souvenirs antérieurs, si variables chez les divers individus, font que l'intelligence de chaque individu est individuelle, personnelle. De méme les souvenirs humoraux, si l’on peut se servir de cette expression, créent chez chaque individu une personnalité humorale, tout aussi caractérisée que sa personnalité intellectuelle.

RicHÈT. — Anaphylaxie. 3

re

Ver.

SYMPTOMES DE L’ANAPHYLAXIE.

L’anaphylaxie a été étudiée tant par les médecins que par les physiologistes. Les symptômes, quoique essentiellement étant les mêmes, ne sont pas tout à fait identiques chez l’homme et chez l'animal. De même aussi, chez les divers animaux, elle revêt des caractères un peu différents.

La plupart des physiologistes ont expérimenté sur le cobaye, lequel est, en quelque sorte, l’animal de choix pour l’anaphylaxie.

Artuus l’a étudiée surtout sur le lapin. Je l’ai analysée surtout chez ie chien, et il paraît bien que sur le chien on peut, plus facilement que sur tout autre animal, dissocier méthodiquement les divers phénomènes.

36 L’ANAPHYLAXIE

A. — ANAPHYLAXIE DU CHIEN.

On peut distinguer l’anaphylaxie légère et l’anaphylaxie grave, encore que toutes les transitions s’observent entre les formes les plus légères, à peine appréciables, et les formes les plus graves, qui tuent en quelques minutes.

Dans la forme la plus légère, les seuls symptômes sont le prurit, une accélération des mouvements respiratoires, avec abaissement de la pression artérielle, fréquence augmentée des mouvements du cœur, diarrhée et ténesme rectal.

Bien entendu, même quelques-uns de ces symptômes peuvent manquer. Le prurit ne s’observe que dans les cas d’anaphylaxie assez faible; car, dès que le système nerveux est profondément atteint, il n’y a plus de prurit.

Pour observer ce prurit, il faut détacher le chien et le laisser en liberté. Alors on

ee

le voit d’abord s’ébrouer, secouer la tête à divers reprises, comme s'il avait dans les oreilles quelque objet incommode ; puis il se gratte la tête, les flancs, à diverses reprises, parfois avec frénésie ; quelquefois même il se frotte le museau contre le sol et se roule par terre.

Un phénomène plus constant que le prurit, c’est l'accélération de la respiration, qui, sans être asphyxique ou dyspnéique, comme dans les formes graves, témoigne toujours, par changement dans le rythme et dans l’amplitude, que le poison a porté son action sur le système bulbaire.

En même temps, la pression artérielle baisse beaucoup (plus ou moins, suivant

- l'intensité générale de la réaction anaphylactique). En même temps aussi, il y a une congestion intestinale. Cet abaissement primitif dela pression artérielle, que j'avais en 1902 indiqué comme étant le critérium de l’action anaphylactique, a été constaté depuis par tous les physiologistes, par

38 L’ANAPHYLAXIE

Artaus, dans ses études sur la séro-anaphylaxie du lapin, et par Brent et Kraus plus récemment.

On l'explique d’ailleurs fort bien en admettant que l’effet de l’anaphylaxie est une vaso-dilatation paralytique de V’intestin, ce qui entraîne tout naturellement l’abaissement de la pression artérielle et l’accélération du cœur. D'ailleurs les mêmes effets se manifestent chez les animaux anaphylactisés qui ont reçu de l’atropine, de sorte qu’évidemment ce n’est pas sur le cœur, mais sur le système vaso-moteur périphérique, surtout celui des intestins, qu’agit le poison anaphylactique.

Tous ces symptômes disparaissent vite dans le cas d’anaphylaxie légère. Mais, si l’anaphylaxie est grave, ils prennent un aspect tout différent.

D’abord il n’y a plus de prurit. Le premier effet, c’est le vomissement, premier symptome, tellement rapide, tellement dominateur, que, dans nombre de cas, le

SYMPTOMES DE L’ANAPHYLAXIE 39

vomissement survient au bout de dix secondes à peine après l’injection même d'une dose faible. Ce vomissement est si caractéristique que je l'ai pris comme

critérium (plus facile à constater que l’abais-

sement de la pression). On peut dire qu'il ne fait jamais défaut, sauf dans quelques cas, tout à fait rares, d’anaphylaxie extraordinairement intense. Alors l’animal est tout

de suite dans un tel état de prostration qu'il n’a plus la force de vomir.

Les vomissements sont spumeux, avec mélange de bile; quelquefois ils sont fécaloides, quelquefois (dans les cas trés graves) mélés à du sang: car il y a dès le début une congestion gastro-intestinale intense’.

Presque aussitôt après, l’animal, étant détaché, est pris de ténesme rectal, avec diarrhée liquide, mêlée à du sang. Parfois il y a écoulement par le rectum de sang

1. Les expériences étaient faites sur des animaux à jeun depuis vingt-quatre heures, de sorte que l’estomac était toujours vide d’aliments.

40 L’ANAPHYLAXIE

presque pur. En méme temps, des coliques violentes et du ténesme rectal.

Mais souvent le déchainement des accidents nerveux est si soudain et si violent que les coliques et la diarrhée ne peuvent pas s'établir. Tout de suite il y a ataxie :

l’animal chancelle comme s’il était ivre : il a de la paraplégie, laisse trainer le train de derrière, ne relève plus les orteils des pattes de devant (ainsi que font les animaux dont les circonvolutions rolandiques ont été détruites) ; la pupille se dilate; les yeux deviennent hagards; et, après quelques cris lamentables, l'animal tombe par terre, urinant et déféquant sous lui, épuisé, insensible, ne réagissant plus aux excitations douloureuses même les plus intenses, avec cécité psychique absolue. La respiration est accélérée, dyspnéique; la pression artérielle est tres basse (de 4 à 5 centimètres | de mercure, à peine). Le cœur précipite ses battements, qui sont faibles, si faibles quelquefois qu’on a peine à les compter.

SYMPTOMES DE L’ANAPHYLAXIE 44

Les matières fécales, liquides, diarrhéiques, sanguinolentes, s’écoulent par le rectum, sans que l’animal semble s’en apercevoir. La respiration bientôt devient tellement génée qu'on peut craindre de voir l'animal mourir d’asphyxie. Bref l’état général est assez grave pour qu'on soit tenté de croire à la mort imminente. (En réalité la mort en moins de deux heures est extrêmement rare chez chien.) BESREDKA a appelé avec raison cette sidération soudaine du système nerveux, le choc anaphy-

lactique.

Le plus souvent, si la dose (seconde) injectée n’a pas été trop forte, le chien se remet, et il se remet même assez vite. Au bout de 20 à 40 minutes, rarement davantage, soudain il se redresse, marche, fait quelques pas, en tibutant un peu; reprend la conscience et la sensibilité, et, quoique ayant toujours de la diarrhée et du ténesme rectal, paraît à peu près rétabli. Mais dans quelques cas il ne peut pas se relever, et il

42 L’ANAPHYLAXIE

meurt au bout de trois, quatre, cing, six heures (presque jamais en une heure ou deux) sans avoir pu se relever de l’endroit où il s’était affaissé, avec une diarrhée hémorrhagique intense.

J'ai indiqué plus haut que, dans des cas tres exceptionnels, il y avait des contractures et des convulsions.

Méme quand le chien a pu se relever du choc anaphylactique, et tant bien que mal

regagner sa niche, il va parfois mourir

dans la nuit par les progrès de l'hémorrhagie intestinale et par l’affaiblissement général de son système nerveux. |

Même, dans certains cas, il peut mourir d’anaphylaxie chronique, c’est-à-dire le deuxième ou le troisième jour. Peut-être est-ce par la lésion intestinale qui résulte de Vhémorrhagie, peut-être parce qu'il s’est produit dans le système nerveux central des lésions graves (congestions ? hémorrhagies?) qui sont irréparables.

Au moment de l’anaphylaxie aiguë, il

SYMPTOMES DE L’ANAPHYLAXIE 43

y a des hémorrhagies gastro-intestinales, intestinales surtout, et tout l'intestin est rempli de sang. Cette hémorrhagie profuse laisse dans |’intestin une quantité de sang considérable qui se résorbe plus ou moins vile, mais dont la résorption est accompagnée d’accidents sérieux, une sorte d'infection hématique générale, humorale, et non microbienne. Tous les tissus sont colorés en jaune, ainsi que cela se voit dans certains icteres hémorrhagiques.

L’inappétence persiste, et les aliments ne sont pas digérés. Bref, la muqueuse intestinale ne récupère plus pendant longtemps sa fonction. Autrement dit, la mort par l’anaphylaxie chronique est due à une complication de l’anaphylaxie aiguë, à savoir l’hémorrhagie intestinale, dont l’intensité règle la marche de l’anaphylaxie chronique.

Quant à la cause de la mort dans l’anaphylaxie aiguë, chez le chien tout au moins, elle paraît dépendre de l’asphyxie

44 L’ANAPHYLAXIE

provoquée par la congestion pulmonaire.

A cette asphyxie vient s’ajouter l’hémorrhagie interne, ou sinon l’hémorrhagie, du moins la congestion intense de tout l'appareil vaso-moteur des intestins. Alors la circulation pulmonaire est de plus en plus embarrassée, le sang cireule avec une très faible pression, de sorte qu'il n’y a plus irrigation suffisante du système nerveux central, et que la mort est due finalement à une insuffisance de l’hématose.

En tout cas, il est facile de voir par l'analyse des symptômes que le poison de l’anaphylaxie, que nous appellerons, pour abréger, l’apotoxine, est un poison du système nerveux central, ainsi que je l'ai signalé dès 1902. Tout l'indique avec éclat : vomissements du début, ataxie du mouvement et vertige, dilatation de la pupille, cécité psychique, paralysie des vaso-moteurs. L’apotoxine porte son action sur le bulbe et sur les centres nerveux supérieurs, lesquels sont toujours, comme on sait, de

Page 1