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CHAPITRE XIX

Après avoir marqué la lamentable faiblesse des nullités dans le royaume de la critique, je suis heureux de me tourner vers des hommes d’une étoffe plus solide, qui font honneur à leur profession et qui joignent aux connaissances techniques une impartialité digne d’éloges, qualité que l’on rencontre aussi rarement que le tact. X... donne à un journal de Paris des dissertations de valeur sur les œuvres des deux Salons de 1896 et je prends la liberté d’en donner quelques extraits. Il vise l’anarchiste en art, va droit au but et frappe le clou sur la tête. Il écrit :

« Les peintres, qui reprochent probablement — presque tous — à la critique de manquer de technicité, donnent l’exemple, les premiers, à propos de peinture, de littérature et de philosophie. Ils ne s’en tiennent nullement, comme on pourrait le croire, aux recherches de lignes, de formes et de couleurs ; ils n’ont pas pour unique préoccupation d’obtenir l’harmonie lumineuse parla vérité du modelé.

« Non seulement le passé, l’histoire, le rêve peuvent leur être accessibles, mais ils ont droit au fantastique et à la monstruosité. Tout cela est dans la nature, d’abord parce que tout cela est dans l’homme, si divers, ou sain et raisonnable, ou morbide et halluciné.

« La question qui reste entière, une fois ce droit admis, est celle de la participation du spectateur au spectacle affirmé de l’artiste. L’intention peut rester l’intention, ne pas se traduire en affirmation. Plus le sentiment sera général, humain, plus l’émotion s’affirmera et s’emparera de nous. Pour mettre les choses à l’extrême, il est bien sûr que le

fou, intéressant en tant que fou, en tant que malade à soigner, n’est pas intéressant par la conception qu’il a des choses. Une œuvre d’art produite par un fou est un document et rien de plus. »

Il dit encore :

« Car il ne s’agit pas, lorsqu’il est parlé de renouvellement et d’aventures, de chercher et de trouver des inventions étonnantes pour faire rester les visiteurs bouche bée devant des imaginations délirantes, devant des combinaisons cocasses et imprévues, des tours de force agencés pour attrouper les badauds. Rien de tout cela : le travail au jour le jour, ininterrompu, suffit pour les grandes découvertes. Il a été dit par Gœthe que le génie était fait de patience, et par Baudelaire, que l’inspiration, c’était le travail quotidien. Tous les grands artistes sont là pour attester la vérité de ces affirmations; leur œuvre de travail est immense, à faire s’étonner qu’une vie humaine y ait suffi. C’est bien simple, ils n’ont fait que cela, ils n’ont pas songé à s’arrêter, et voyez le résultat : un prodige!

« Ce n’est pas à dire que tous ceux qui seront patients auront du génie, que tous ceux qui s’astreindront au labeur de chaque jour recevront la visite fulgurante de l’inspiration. Mais ils auront en partage la joie enviable d’avoir donné tout ce qui était en eux, d’avoir occupé leur vie de la plus noble façon ; ils auront créé, ils auront pris de ce qui les entourait tout ce qu’ils pouvaient prendre, ils n’auront pas connu une seule minute le mécontentement de soi-même, l’ennui morne des existences qui ne savent à quoi se prendre, qui ignorent la ressource infinie que leur offre la vie. »

Il conclut :

« Dans tous les arts, il faudrait savoir prendre conscience de soi-même, accepter la leçon immédiate donnée par son éducation, par son milieu, procéder du connu, aller sans cesse, lentement, prudemment, à la découverte, s’annexer avec sûreté les parcelles de vérité. Les plus grands ont fait cela. Chacun va plus ou moins loin, selon ses forces. A quoi bon partir en ballon, au

hasard, pour l’on ne sait où? Il serait peutêtre intéressant de connaître d’abord ce qui est auprès de soi. »

Nous prenons aussi un journal avec un article sur le Salon, écrit par un homme qui, lui aussi, connaît bien son sujet : « Le mouvement de la Rose-Croix a été épuisé et ceux qui l’ont anciennement supporté y ont ou bien renoncé ou bien sont venus au bout de leurs ressources, jusqu’à ce qu’ils en deviennent monotones, comme M. X..., qui a joué toutes les gammes possibles sur les vieilles fleurs de la passion et les plumes de paon et qui a ressuscité Angélique et Félicien du Rêve.

«Le jeu des Primitifs semble aussi terminé, bien que M. X... marque ses personnages à la Botticelli avec des résultats vraiment amusants.

« Le mysticisme et les toquades alliés peuvent avoir marqué la réaction du naturalisme de Bastien-Lepage et de son école. Mais, à

leur tour, les excès mystiques ramènent apparemment les artistes à une exacte sobriété et à la simplicité des moyens. »

Ruskin a dit : « Nous pouvons peindre un chat ou un violon de telle façon qu’il semble qu’on puisse les saisir, mais nous ne pouvons imiter l’Océan ou les Alpes. Nous pouvons imiter le fruit, mais non l’arbre, des fleurs, non une prairie, le verre taillé, mais pas l’arc-en-ciel. » Cela est décidément chercher midi à quatorze heures, pour employer un terme vulgaire.

Pour ce qui est de faire un chat et un violon tels qu’il semble qu’on puisse les saisir et qu’on ne puisse faire de la même manière les Alpes ou l’Océan, c’est suffisamment clair. Mais pourquoi peut-on imiter un fruit, disons des pommes, sur un plat, et non des pommes sur la branche d’un arbre, avec les feuilles et le tronc? Je ne sais. Pourquoi ne serait-on pas capable d’imiter un champ de coquelicots ainsi que les coque-

licots droits devant vous ? Doivent-ils être cueillis et mis sur une table pour être imités et pour qu’il semble qu’on puisse les saisir? On ne peut prendre un arc-en-ciel, mais pourquoi rayer une représentation fidèle, dont l’illusion est l’imitation de la chose?

Les critiques, qui sont incapables d’apprécier les vraies beautés d’un tableau, découvrent toutes sortes de qualités mentales auxquelles le peintre n’a jamais pensé; par exemple, de longues descriptions des attitudes des chiens et des chevaux dans un tableau, le lien de sympathie qui les unit et qui prouve clairement — dans l’esprit du critique — qu ils sont les joyeux compagnons de l’écurie et inséparables, lorsque leur maître sort pour sa promenade ou pour la chasse. Le chien donne une sûre évidence de son amitié pour le cheval par son œil expressif et presque humain, le balancement de sa queue, tandis que le cheval approuve les avances amicales du chien « par une aimable expression et une narine dilatée ».

Le peintre, dans sa très sérieuse recherche pour une composition vraie et non conventionnelle, ou, en d’autres termes, pour le naturel, produit une oeuvre qui parle au spectateur avec une variété d’intérêt aussi grande que le fait une scène de nature. Chacun regarde toutes choses à son point de vue, et ce qui rappelle à l’un un souvenir agréable, remplissant son âme de joie, produit sur un autre une réminiscence pénible. François Coppée a dit dans un de ses poèmes :

Triste comme un beau jour sans espoir.

La clarté du soleil, qui donne la vie, la santé et la gaieté, peut être une ironique moquerie à un homme sans espérance.

Victor Hugo, en disant: « Le beau, c’est le laid », a émis un aphorisme quelque peu obscur. Le seul sens que l’on puisse mettre dans cette phrase est que le laid peut devenir le beau, par la force et le caractère en opposition à ce que l’on considère généralement

comme faible et « joli », car le laid possède les éléments d’une beauté virile pour celui qui sait comment le regarder. L’art est une traduction des qualités et des aspects les plus hauts et les plus nobles de la nature ; son seul nom devrait être une protection contre toute expression dégradante de la nature, contre toute recherche pour le vulgaire et le laid.

Il semble difficile, toutefois, d’extraire de ce que nous appelons le laid autre chose que la force de caractère; ce qui est beau dans les mains du peintre est sa manière technique, jointe à son interprétation artistique. Le goût et la beauté sont difficiles à définir, mais ils viennent avec l’éducation et la culture.

Alexandre Dumas fils disait de la vérité : « Tout ce que nous pouvons dire, c’est ce qui nous apparaît être la vérité » ; sans doute, nous ne sommes pas supposés accepter comme types de vérité, de goût et de beauté, le

verdict d’un grossier paysan. Voici la définition que Max Nordau donne des vérités établies :

« A prendre tout ensemble, les choses morales et belles dans l’humanité et dans la nature sont au moins aussi nombreuses que leurs contraires et doivent même avoir la prépondérance. Car nous considérons comme laid : ou bien ce qui présente une déviation aux lois qui nous sont familières et auxquelles nous nous sommes adaptés, ou ce dans quoi nous reconnaissons la manifestation de quelque chose qui peut nous causer un préjudice. Nous regardons comme immoral tout ce qui est contraire à la prospérité ou même au simple maintien de la société. »

Et plus loin : « Si la plus basse sensualité devenait la règle générale, elle ramènerait l’humanité en arrière, à la condition des sauvages, qui vivent dans la promiscuité sexuelle, sans amour individuel et sans aucune espèce d’institution de famille. »

Cela tombe à pic sur certaines tendances dégradantes de l’art d’aujourd’hui. Consi-

dérons toujours comme des « institutions de famille » les antiques et les vieux maîtres ainsi que les types bons et honnêtes des maîtres sains d’aujourd’hui; n’acceptons pas un instant les tendances des décadents malades, car ils désirent apparemment nous voir retourner à l’état sauvage, bien que, apprenant tout à nouveau sous leur direction, nous n’arriverions jamais à produire une Victoire de Samothrace, une Vénus de Milo, une Vénus de Médicis, ni le dieu sous la forme humaine, Hermès tenant l'enfant Dionysos.

En peinture, nous n’aurions jamais eu un Michel-Ange, un Raphaël, Velasquez, Léonard, Holbein et le nombre de ceux qui sont bien assez bons pour notre monde. Et quels meilleurs modèles de beauté idéale pouvonsnous placer devant le jeune étudiant comme fondement de la plus haute culture? L’art a passé à travers des évolutions sans fin avant de nous donner les glorieuses productions de la Grèce, le Parthénon, qui est le dernier mot de ce que l’on peut obtenir esthétique-

ment en architecture et le type de l’art grec, avec l’essence de sa perfection. Ses bas-reliefs nous montrent ce que ses statues d’ivoire et d’or et ses peintures ont dû être. La Grèce nous a laissé les œuvres de Phidias et de Praxitèle; l’Italie est encore la Mecque de l’inspiration pour le poète aussi bien que pour l’étudiant d’art. Ce qu’elle a produit . au xve siècle est arrivé à former dans l’âme du véritable artiste, qui aime l’art pour l’art lui-même, une chose inséparable de nousmêmes et une part du monde dans lequel nous vivons.

Un fait notable et digne d’attention est que les critiques sont souvent diamétralement opposés dans leur appréciation des mérites d’une peinture — ou d’une œuvre musicale — jusqu’à ce que cette œuvre soit devenue universellement connue et ait été portée aux

nuespar quelques hommes de lettres influents. Alors, comme une boule de neige, la peinture gagne en importance jusqu’à ce qu’elle soit entourée d’un halo de magnificence si éblouissant qu’il est certain qu’elle désappointera toujours les yeux à première vue. C’est ici que la « vogue » et « la fortune de la naissance », pour ainsi dire, de l’œuvre d’art jouent une part considérable.

Il faut, en effet, un certain laps de temps pour établir complètement les mérites et la valeur indiscutables d’une œuvre d’art.

On discute souvent sur la valeur absolue d’un tableau : « Que ferait-il dans une vente? » se demande-t-on, comme si l’on jugeait qu’une vente dans des conditions convenables pouvait fixer une valeur. Avec le réalisme et le symbolisme à la tête d’une National Gallery, le critérium d’excellence serait quelque peu amusant; non qu’il y ait de nombreuses œuvres modernes qui pourraient former une galerie digne d’être con-

servée, mais la question est de savoir ce que la génération à venir produira sur les fondations qui sont faites aujourd’hui.

Je trouve dans la lettre d’une dame amie une bonne comparaison pour l’épanouissement superficiel et si rapide de l’impressionnisme et du symbolisme.

Elle m’écrit d’un bellâtre qui s’efforce de lui marquer beaucoup d’attention: « C’est un individu qui se déguise en homme, mais — comme du lait écrémé comparé à de la vraie crème — il n’est pas d’étoffe solide : c’est simplement un déplorable imposteur. »

Faire de mauvaises œuvres d’art de quelque nature qu’elles soient n’est pas un crime 5 mais que des hommes de talent se laissent abuser par des imbéciles est tout à fait répréhensible. Je n’ai jamais oublié un individu que j’ai rencontré il y a vingt ans dans la demeure d’un ami où nous jouions souvent des quatuors à cordes. Cet individu (il venait pour écouter et spécialement pour critiquer)

arrivait toujours en s’essuyant le front et en se plaignant de la longue distance qu’il avait eue à franchir. Nous lui fîmes remarquer une fois qu’il n’habitait pourtant pas loin de là.

— Oui, répondit-il, mais songez un peu au détour que je dois faire pour éviter de passer près de l’Opéra de Garnier; s’il y a quelque chose au monde qui m’embête, c’est l’Opéra, comme exemple d’architecture.

Nous répondîmes alors que le concours avait été ouvert à tous et qu’il n’avait eu qu’à y envoyer ses projets.

CONCLUSION

En principe, l’impressionnisme, dans le sens accepté de réforme radicale, est mauvais dans tous les arts où ce terme peut être accepté, parce qu’il accueille trop de choses et excuse les plus déplorables œuvres manquées. D’un autre côté, obtenir dans un tableau une bonne impression, avec une atmosphère telle qu’on la trouve dans la nature, est une des qualités essentielles à rechercher. Ni l’excellence de la composition, ni un dessin impeccable ne doivent faire perdre de vue à l’artiste la claire et surtout simple impression. L’œuvre d’art, qu’elle soit réaliste,

symboliste ou décorative, doit pouvoir être comprise à première vue.

Les artistes de tendances impressionnistes, mais qui tont réellement des ouvrages attrayants et intéressants, considéreront peutêtre mes remarques comme injustes et diront que je ridiculise le mouvement dans son ensemble en désignant de mauvais exemples de cet « art nouveau », comme on l’appelle parfois. Il n’en est pas ainsi : ce que nous blâmons — nous qui sommes certainement la plus grande majorité — est de voir cette tendance affirmée et soutenue comme un principe essentiellement bon. Nous maintenons qu’il est nécessaire pour un artiste, non seulement de connaître, mais de pratiquer toutes les choses difficiles que l’art demande dans ses exigences variées; les esquiver pour une pure impression ou les sacrifier à une seule qualité est un mauvais principe. Il est aussi obligatoire pour le peintre de rechercher le raffinement, l’expression, le sentiment

CONCLUSION

poétique à travers un bon dessin, une technique et une exécution complète, qu’il l’est pour un orateur d’être un maître en rhétorique, en grammaire et en diction claire et compréhensible, ou pour le musicien d’être familier avec l’harmonie, le contrepoint et les règles de la construction symphonique.

Le fonds est ce qui manque le plus; le danger pour le jeune étudiant est que, quand il s’est accoutumé à des représentations malpropres de la nature, il sera très difficile pour lui de se mettre à bûcher sérieusement, pour employer un terme vulgaire, mais expressif, et d’apprendre tard les rudiments avec lesquels il aurait dû religieusement commencer.

De grandes qualités, jointes à des fautes frappantes, forment une individualité plus intéressante, sans aucun doute, que la plus respectable médiocrité; mais le but d’un si

grand nombre d’hommes ambitieux d’aujourd’hui est d’exagérer leurs fautes avec l’espoir d’être considérés de grands génies et d’adopter comme principe fondamental d’impossibles excentricités.

Les fautes de Delacroix le cédaient à ses grandes qualités — pour ne citer qu’un exemple, — car si l’on se laissait aller, il y aurait matière à longue dissertation.

L’étincelle du génie peut être innée dans l’homme; mais combien d’artistes d’intention existent parmi nous, capables de produire des œuvres meilleures, même des œuvres qui pourraient être considérées comme grandes, s’ils avaient seulement les moyens de s’exprimer! Comme je l’ai déjà dit dans des pages précédentes, les prodiges sont généralement bien dirigés à leurs débuts, et il est certainement beaucoup plus sûr d’apprendre entièrement la grammaire de l’art avant de courir le risque de tomber dans une déplorable inca-

CONCLUSION

pacité, alors qu’il est trop tard pour refaire sa carrière.

Aucun artiste n’a jamais mis sur la toile ce qu’il avait vu en imagination; aucun musicien n’a jamais écrit ce qu’il a entendu dans son âme musicale; aucun poète n’a été capable d’exprimer ce que la muse de l’inspiration a murmuré à son être poétique le plus intime.

Aussi comment pourriez-vous espérer rendre ce qui apparaît en vous, si vous n’avez pas au bout des doigts les moyens nécessaires à son expression ?

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