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CHAPITRE PREMIER

LE SOCIALISME DANS l’aRT

Le mot Art, en lui-même, suggère ses attributs indispensables : Goût, Beauté et Choix, et le seul son de ce mot devrait amener à l’esprit l’idée de la culture la plus haute et la plus raffinée. En fait, l’Art aujourd’hui est appelé à jouer un rôle dans presque chaque métier; mais, lorsqu’il s’agit de beaux-arts, combien loin du Goût et de la Beauté certains de ses adeptes ne l’égarent-ils pas! Quelle déplorable tendance vers l’impossible que celle

qui consiste à créer ou plutôt à inventer quelque chose de nouveau et de frappant, fût-il excentrique et irrationnel, et à laisser de côté les modèles et les méthodes acceptés; pis encore, à renverser et même à détruire des œuvres d’un ordre très élevé, qui ont pendant des siècles excité l’admiration des vrais connaisseurs.

En politique, le monde civilisé a vu toutes les formes de gouvernement et tous les degrés de la liberté de pensée et de parole, depuis la monarchie absolue, les formes constitutionnelles du pouvoir et la république jusqu’aux modifications les plus réformatrices du socialisme et finalement de l’anarchie. Mais le socialisme est, pour autant que nous pouvons l’admettre, un système comprenant certaines améliorations vers une égalité plus libérale, et nous discuterons avec ceux qui le préconisent, tandis qu’avec une bombe à renversement, lâchement placée sur le rebord de la fenêtre d’une maison que

nous avons édifiée à la sueur de notre front, il n’y a pas de discussion possible. Ceux qui soutiennent le système socialiste et désirent mener à bonne fin leurs réformes répudient l’anarchie, si on les pousse à le faire; maisà pourtant toute position extrême est menacée de tombei dans l’exageration qu’elle côtoie, et les socialistes sont ainsi rendus responsa-> blés des outrages commis par les anarchistes.

De même l’impressionnisme en art est-il quelque chose de parallèle au socialisme en politique; ce sont des eaux attirantes, mais profondes, dans lesquelles l’étudiant peut facilement tomber s’il n’y prend garde; bientôt il se trouvera au milieu d’écueils dont il ne sortira qu’avec beaucoup de peine.

Il a pris l’habitude de passer rapidement par-dessus toutes les exigences indispensables d une connaissance solide de la profession qu’il a choisie et il regarde avec dédain ce qui a été « déjà fait ».

Il s’efforce de s’assimiler le microbe du plus horrible réalisme qu’il puisse trouver et cultive le bacille du désir morbide d’être

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considéré comme un innovateur ou, plus ambitieusement encore, le chef d’un art nouveau. Chaque effort ou direction nouvelle de pensée peut nécessairement se recommander du progrès, mais chaque nouvelle idée trouvera immédiatement des partisans qui la pousseront jusqu’à un extrême radicalisme et voudront en tirer la modification absolue d’un art ou d’un système.

Socialement et artistement, l’effort vers l’indépendance a eu de bons résultats. L’impressionnisme en peinture a amené une révolution dans la façon d’envisager la nature sous un jour différent et plus exact, et ce mérite, j’essayerai de le dégager et de le démontrer, bien que, si l’on exagère cette même qualité, elle devienne tout aussi irrationnelle et aussi fausse que beaucoup des vieux errements qu’elle voulait renverser.

Le « plus Hérode qu’Hérode1 » est un dicton qu’on employait probablement, bien qu’en d’autres acceptions, au temps de ce très

i. Nous dirions: « plus royaliste que le roi ».

indigne gouverneur; il peut être appliqué aux violents défenseurs de toute nouvelle idée et aux ennemis aigris de tout ce qui a été « déjà fait », simplement parce qu’ils sont pleins du désir de faire sensation. Le cas de Courbet, qui s’efforça de faire triompher ses vues arbitraires et bornées de réalisme absolu en art, en essayant de brûler le Louvre et de détruire les vieux maîtres qui y sont contenus, spécialement « ce farceur de Raphaël », comme il le désignait, ne serait pas un cas si exceptionnel d’anarchie dans l’art qu’011 pourrait le supposer, à condition que la meme opportunité soit donnée à plusieurs des impressionnistes d’aujourd’hui.

L’opinion de Courbet sur Raphaël est, je crois, authentique; quant à la tentative de brûler le Louvre, on dit qu’elle lui est faussement attribuée. Quoi qu’il en soit, le fait qui n est que trop bien établi du renversement de la colonne Vendôme, qu’il paya chèrement, témoigne assez de son arbitraire. Mais cet acte était purement politique et la colonne n’est pas une oeuvre artistique.

La plupart des horreurs, au point de vue du sujet, de la couleur et de la forme, qui ont été pendues aux murs de nos expositions récentes, sont le produit de ces cerveaux malades de notoriété. Attirer l’attention (au prix de leur respectabilité artistique) est leur seul objet et en cela ils ne sont rien de plus que le John Wilkes Booth de leur profession, — et leur corporation est bien indulgente de les compter comme artistes. Incapable d’exciter les applaudissements au théâtre, l’acteur que nous venons de nommer résolut de se faire un nom n’importe comment et tira de la scène sur le président Lincoln, qu’il tua — un succès de scandale. Mais qui a jamais pensé à lui depuis qu’il a perpétré son acte abominable ?

Ainsi, dans les rangs de l’art, il y a des hommes envieux qui ont soif de réputation et qui ne sont aucunement dépourvus de talent; mais ils pensent qu’il faut abandonner toutes les règles et les théories acceptées, établies non seulement par les expériences séculaires des hommes, mais par les

lois de la nature elle-même. Ils sont poussés — souvent par l’exemple d’autres, par les yeux de qui ils voient au lieu de se servir des leurs — à envoyer à nos expositions des bombes à renversement, sous forme d’embryons de tableaux ou de statues, qui excitent le dégoût et les rires de la foule. Bombes à renversement vraiment, car ces inventions atteindraient mieux leur but, si elles étaient placées sens dessus dessous.

On trouve aussi dans les expositions un certain nombre de peintures sanglantes représentant non pas exclusivement des boucheries, mais des hommes s’arrachant les yeux ou d’autres scènes dégoûtantes, qui font demander avec étonnement au spectateur comment un peintre a pu vivre en face de sa propre peinture et patauger dans le sang pendant les mois ou les années qui ont été nécessaires pour exécuter son œuvre. De tels ouvrages ne doivent pas être confondus avec certaines scènes de terreur ou de laideur ca-

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ractéristique qui peuvent illustrer un fait historique intéressant, ou porter une morale, ou orner un conte; ils ont seulement la valeur de réclame d’un roman populaire.

C’est vivre et se réjouir près de la boîte à ordures, c’est passer sa vie dans les caves, au lieu de respirer l’air frais et pur des degrés supérieurs du temple de l’art.

Il ne rentre pas dans les limites de ce travail d’apprécier les mérites ou de marquer les fautes d’artistes appartenant à des écoles diverses, mais de combattre de funestes tendances quand elles se manifestent et de montrer jusqu’à quel point des lubies et des modes différentes peuvent entraîner les artistes impulsifs.

J’ai dit que l’impressionnisme a amené une révolution dans la façon de voir la nature, mais c’est avec l’abus de ce mot que j’aurai

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le plus souvent affaire, car il a été malheureusement popularisé et appliqué à une certaine classe d’embryo-révo lu donnai res, d’amateurs incompétents, qui ne donnent que des œuvres incomplètes, souvent répugnantes, avec seulement des taches comme indications, ou plutôt intentions, pour reproduire la nature. C’est pourquoi je parlerai de l’impressionnisme à ce point de vue, c’est-à-dire comme d’une bombe jetée à la face du public simplement pour montrer les deux qualités qu’ils réclament comme un dû et qu’ils disent avoir été négligées non seulement par les préraphaélites anglais, mais aussi par les prédécesseurs de Raphaël et par toute autre école, jusqu’en 1870 à peu près.

Le rendu des soi-disantimpressionnistes ne va pas au delà d’un coup d’œil sur le paysage vu à travers la vitre d’un wagon entraîné à la vitesse de 80 kilomètres à l’heure, et quant à la technique ou au métier, ils sont soigneusement évités. C’est comme si l’on regardait la nature en clignant des yeux, de façon à ne laisser des objets que des taches mêlées con-

fusément. La couleur est projetée par bandes, et la couleur à l’huile pourrait être aussi bien un mélange de farine et d’eau.

La belle matière devient une pâte sèche avec des rayures allant toutes dans la même direction, ou bien avec une suite de touches circulaires.

Même si l’éclat de la lumière est atteint, il n’est de la nature d’aucune matière de durer longtemps; la couleur à l’huile se fonce et a une tendance à tourner au jaune; le pastel, qui n’est qu’une poudre, pâlit et tombe du papier; la couleur à l’eau se fane et perd sa force. C’est ainsi qu’une peinture qui n’a pas d’autres qualités pour la rendre intéressante devient un ouvrage nul.

Quelques-uns des défauts les mieux connus en peinture sont définis de la manière suivante : il y a d’abord un mauvais emploi de la couleur, c’est-à-dire une matière chargée, où la couleur ne sert aucunement à modeler l’objet représenté; c’est ensuite l’apparence

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crayeuse, dont le nom seul indique la sécheresse de la matière et qui provient du manque de talent ou de l’inexpérience du peintre, qui ne sait rendre la vibration de la lumière; il y a enfin ce qu’on pourrait appeler de la peinture émiettée, oü la couleur est jetée en pincées de façon que la toile produit l’impression d’un grossier papier de verre. Eh bien, ces mêmes trois fautes semblent constituer chez les impressionnistes un principe fondamental nouveau dans l’exécution, et leur œuvre pourrait maintenant être ramenée à cette recette: Prenez du chrome, du vermillon, du vert émeraude, du bleu de Prusse, avec un grand pot de blanc, et vous réussirez infailliblement à produire un rayonnant effet de plein air.

Ce n’est pas au hasard que je donne cette échelle de couleur, qui a quelques variations ; mais le « luministe » repousse les noirs, les ombres et terre de Sienne brûlées, les brun foncé, etc. Quel que soit le sujet qu’il traite, les noirs — poêles, chapeaux de haute forme, locomotives, stations de chemin de

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fer enfumées — sont invariablement remplacés par un brouillard d’outremer et de violet de cobalt. Aucun temps, si long soit-il, aucun vernis, aucune glace n’approcheront jamais du ton réel de ces objets, tels qu’ils apparaissent à des yeux normaux.

Les deux qualités des impressionnistes dont j’ai déjà parlé (elles peuvent être ramenées à deux points principaux) sont, premièrement d’abolir la convention de relations fausses de couleurs et de valeurs qui sont le produit d’une exécution trop constamment confinée dans la routine de l’atelier; deuxièmement, d’éviter certaines imitations académiques du passé avec une composition artificielle rappelant l’arrangement et l’atmosphère de l’atelier.

D’autre part, l’impressionniste peut être souvent condamné pour son idée exagérée d’ « art nouveau », car il semble uniquement préoccupé du désir de donner l’illusion de l’éblouissement et de la vibration de la lumière et de peindre n’importe quel morceau de la nature, sans choix, comme si la

nature, dans les moments où elle est le plus loin de la beauté, lui disait : Prends-moi vite, comme je suis. Il vaudrait pourtant mieux prendre la peine de s’approcher de la nature quand elle est vêtue de beauté, ou tout au moins faudrait-il la traiter avec le respect indispensable et s’efforcer de corriger ses difformités plutôt que de les accentuer par une exécution gauche et inexpérimentée.

L’impressionnisme n’est pas limité au noble art de la peinture (que Dieu soit avec nous et nous protège!) dans lequel le mot a pris naissance. Il a son équivalent en sculpture, en musique et, dans le domaine des extravagances fin de siècle, il peut être aussi bien appliqué à la littérature. Même un savant me disait qu’il était une espèce d’impressionniste en physiologie et en chimie, — se servant de cette expression pour exprimer sa façon d’expliquer certaines forces de la nature qui sont encore obscures et qui le seront tou- 9 jours. .

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