‹ L'anarchie dans l'artChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

TOQUADES

Il n’est rien moins qu’incompréhensible de voir combien le goût change d’année en année. Une preuve suffisante de cette assertion est donnée par la liste des ouvrages qui ont été récompensés aux Salons de Paris, et il est curieux de voir combien, pour peu d’années, chaque mode aura ses disciples fervents jusqu’à ce que quelque chose de nouveau apparaisse. J’ai parlé de l’influence de Manet sur l’école moderne; bonne jusqu’à un certain point, en tant que innovation ; mais jusqu’à quel point elle a été un bénéfice est une question,' quand nous considérons les folies des impressionnistes typiques qui sont le résultat évident de sa théorie. Le moder-

jiisme, dans ce qu’il a de meilleur, aurait sans doute triomphé sans son aide. Malgré les mérites qu’il peut avoir et les œuvres occasionnellement recommandables qu’il a produites, et meme, çà et là, quelques beaux exemples, il reste très incomplet et ses œuvres manquées sont du plus lamentable caractère ; un réalisme désagréable et par moments répugnant, qui pourrait se comparer au côté le plus grossier du réalisme en littérature; mais la différence est que les réalistes en littérature savent comment exécuter; ils sont souvent des maîtres achevés dans leur métier et leurs descriptions, même des objets les plus grossiers, sont souvent de magnifiques « peintures de mots ».

Mettez à part les quelques bons spécimens de Manet, ses successeurs ont le plus souvent repris et exagéré ses fautes graves, sa grossièreté et sa vulgarité.

Le choc des premières « curiosités » de Manet — car c’est un fait indiscutable qu’ils n’avaient pas été regardés sous un autre jour — causa différentes sensations d’hilarité et de

TOQUADES

réprobation tapageuse. A lui pourtant appartient peut-être l’honneur d’avoir été l’innovateur des réformes les plus décidées et d’avoir jeté la première bombe sensationnelle, comme une violente correction paternelle, pour montrer les absurdités des conventions de l’ancienne école.

Un long temps se passa avant que les qualités, que l’on a trouvées depuis en lui, fussent appréciées; mais l’on a vu beaucoup trop de gens marcher sur ses pas, dans les lignes indiquées par ses « intentions », une route étroite vers un art beaucoup trop facile à imiter et qui ne mène, tout au plus, qu’à l’incomplet. Songez un peu aux tombereaux de débris que l’on vide dans nos Expositions, presque mensuellement, morceaux d’une déplorable trivialité. Même si l’on admet occasionnellement des spécimens excellents, ils ne sont le plus souvent que des études*

Pour en venir au centre de la question, je demande quelle « chose de beauté et de joie

pour toujours » — car c’est certainement le but de l’art élevé, que ce soit beauté d’expression, raffinement ou exécution remarquable — a jamais produite Manet? Son Olympia , au Luxembourg, est un modèle du type le plus vulgaire, une épaisse jeune femme, mal dessinée et grossièrement peinte, étendue sur un divan rouge d’atelier, sur lequel sont jetés un drap et un oreiller. Comme elle est d’un type vulgaire, la beauté devrait au moins se trouver dans l’exécution technique de premier ordre, comme on la trouve dans le rendu suffisamment réaliste, mais extrêmement artistique, du Portrait du Nain de Velasquez ou de la Femme au bain de Rembrandt.

Les blancs du drap et de l’oreiller sont plombés et boueux, la négresse s’enfonce dans le second plan et quant au chat, mon concierge aurait pu le peindre aussi bien. Le fond est noir, manque d’atmosphère et l’on cherche en vain une touche d’élégance. Mais si sa qualité doit être le manque d’élégance et qu’on ait voulu faire du réalisme de tous les

TOQUADES

jours, pourquoi Olympia n’est-elle pas sur un lit entouré du mobilier d’une chambre à coucher, au lieu d’apparaître sur un lit-estrade artificiel dans un atelier?

Le Bon bock est peut-être sa meilleure œuvre, d’une assez grande bravoure d’exécution, dans le style de Franz Hais; et ici le réalisme convient exactement au sujet. Manet avait la plus grande difficulté à terminer; non pas à finir, comme on l’entend ordinairement, mais à mettre à exécution la fin pour laquelle il travaillait, c’est-à-dire pour sordide l’état d’ébauche. Je ne puis m’empêcher de penser que s’il avait eu une bonne éducation d’école pour la grammaire de l’art, il aurait gardé tout de même l’esprit d’émancipation des conventions et il aurait été un homme bien supérieur à ce qu’il fut.

Si cette critique est jugée sévère par les partisans de Manet, il faut se rappeler qu’un homme est estimé sur ses meilleures œuvres. Je pense que l’Olympia peut être comptée au nombre des meilleures œuvres de Manet, tandis que celles que j’ai mentionnées de

Rembrandt et de Velasquez sont loin d’être leurs œuvres types.

Quant à Courbet, son réalisme de plein air n’est pas du tout le réalisme de plein air d’aujourd’hui, car il était le plus souvent noir et lourd ; le bitume et le bleu de Prusse jouaient un rôle important dans l’exécution de ses tableaux. J’ai vu plusieurs de ses marines qui possédaient de belles qualités de ton et des ciels charmants; mais les vagues de toutes celles que j’ai vues étaient enfantines de dessin et de construction. Parmi ses meilleures productions sont : la Remise aux chevreuils , excellente de qualité et de ton ; la Falaise d’Étretat, avec un beau ciel bleu; la Vague, vigoureuse, mais de dessin tourmenté. Ces œuvres étaient peintes presque uniquement avec le couteau à palette ; cette méthode particulière d’exécution, point digne d’être noté, est relativement surannée; — ainsi en est-il des variations de la mode. Il était le plus arbitraire des réalistes et l’anec-

dote de l’étudiant qui soumettait une tête de Christ à sa critique est bien connue. — Je ne puis savoir, dit-il dans sa manière tranquille et avec son habituelle intonation nasale, comment était le Christ? Je n’ai jamais vu ce monsieur, ni vous non plus; faites le portrait du décrotteur de souliers au coin de la rue et je vous dirai mon opinion. — Il est évident que son respect pour la personnalité du Christ n’était pas plus grand que pour ce « farceur de Raphaël » qui « salit » les murs du Louvre.

La toquade suivante fut l’imitation de Bastien-Lepage. Il y a chez lui de très remarquables et sérieuses qualités et toujours un grand travail et quelque chose d’achevé. Je ne veux pas du tout dire qu’il eût aucune mauvaise influence, mais je donne son nom simplement pour montrer les tendances à

7(î L’ANARCHIE DANS L’ART

voir le côté gris de la nature, tendances qui ont mené ses imitateurs à une extrême sécheresse. Tous leurs gris ont la tristesse de trottoirs d’asphalte dans un jour de poussière. Les peintres de marine font reposer leurs bateaux sur une surface grise avec à peine une indication de la limpidité de l’eau. Les quais en pierre, la route, l’herbe, les arbres et la rivière, tous semblent perdre leur charme de couleur dans une atmosphère navrée de deuil, d’un gris uniforme. Si Bastien-Lepage exposait un ramoneur dans un intérieur lugubre, où de tristes chats lapaient du lait, on voyait au Salon de l’année suivante de plus tristes intérieurs, même pas animés par un garnement taché de suie, ni par un chat noir, ni même par une soucoupe de lait. S’il envoyait des paysans, types achevés de réalité, dessinés et modelés très fidèlement, un grand nombre d’imitations amplifiées suivaient, d’une tendance réaliste beaucoup plus prononcée, mais avec moins de qualités de peinture et toujours plus grises, toujours plus sèches,

Après cela nous subîmes une invasion impressionniste; celle des luministes qui ne cherchent à peindre que la lumière ; les « pointillistes » qui, après avoir préparé leur toile avec une espèce de frottis et dessiné suivant ce qu’ils appellent dessin, vont à travers ciel, herbe, arbres, chèvres, etc., avec des points de la grosseur d’une tête d’épingle, le plus souvent vermillon ou vert émeraude. A ses cornes nous reconnaissons une vache, un animal étique, vidé, vert comme un pois, se nourrissant de pommes pourpres et paraissant en proie à un soudain mal d’estomac. Plus de vermillon était employé pour l’herbe, plus de vert dans cette pure excuse pour une vache, que ne le demandait la complexion naturelle de l’un et de l’autre, avec un nimbe rayonnant flottant autour de la tête de la pauvre bête, qui lui aurait permis de représenter tout aussi bien le cerf de la vision de saint Hubert, si l’auteur avait choisi de mettre son œuvre sous ce titre.

Combien d’autres « istes » n’a-t-on pas connus qui ne valent pas qu’on les nomme !

Beaucoup d’entre eux ont oublié de s’appeler artistes, — anarchistes, fumistes.

Pendant un certain temps, il exista une phase particulière d’impressionnisme dont on ne trouve plus maintenant que peu de traces. Ce fut une éruption qui se manifesta il y a une vingtaine d’années, mais elle est passée maintenant. Heureusement ceux qui en furent atteints furent rares et leurs rangs ont à peine laissé un porte-drapeau estropie. Leur particularité était celle-ci : après avoir réuni toutes les excentricités de leurs frères — un dessin qui n’était pas de cette terre, une couleur, peut-être d’une autre planète et quelques non-sens variés, de nulle part — et les avoir mises sur leur toile, ils érigeaient, par exemple, un poteau de télégraphe droit au milieu de la scène représentée (ou entreprise) sur le premier plan, occupant à peu près un cinquième de la largeur de la toile. Derrière cela apparaissaient des fragments d’un cheval de course dont l’œil fixe regardait le spectateur, pendant qu’un jockey également fragmentaire tournait sa tête vers la

course, la. visiere de sa casquette cachant à peu près deux mille acres du paysage environnant. Si le sujet choisi était 1 intérieur d’un théâtre, les acteurs sur la scène semblaient être à un kilomètre de distance, pendant qu’une paire de mains, applaudissant, sortant de manchettes sales avec des boutons comme des roues de char, occupaient un quart de la toile et que le bout du parapluie d’une vieille femme, grand comme un pilier d’église, garnissait l’autre coin.

Pour compléter cette caricature enfantine, le lustre, distant de cinq cents mètres, répandait une lueur de chrome pur et de jaune de strontiane, qui ressemblait de tous points a un tapis de foyer que ma bonne vieille tante dans le Massachusetts avait brodé en laines brillantes. Le jaune était mis pour figurer les cendres chaudes et rayonnantes à 1 arrière-plan du sujet de la broderie, qui représentait un beau chat, avec des rayures de tigre, des yeux verts et une quantité de longs poils de moustache blancs. Le côté peu pratique de cette manière d’empâter et de charger

la matière est que la poussière la pénètre et ne peut jamais être enlevée ; au lieu de l’effet lumineux qu’on veut produire, on obtient un nid de poussière; et cette faute, digne d’être notée, est commise encore par un grand nombre d’impressionnistes. Ils ne procèdent pas par grands coups de brosse magistralement jetés, ni par touches finement et précieusement peintes, car il y a plus dune bonne manière; mais ils appliquent leur matière en cordes, sèches et poussiéreuses, ressemblant ainsi à de vieux vermicelles.

Il y a encore un autre maniérisme, différent du pointillisme, quoique, au fond, de la même secte. Il est caractérisé, par un effort pour l’éclat, parla juxtaposition des couleurs primaires afin de rendre l’impression des couleurs composées; ainsi des touches séparées de rouge et de bleu purs pour donner l’impression de pourpre, et les mêmes, avec des touches blanches en plus, pour toutes les

TOQUADES

nuances de la même couleur au lilas et au mauve; pour des verts, jaunes et bkus, dans toutes leurs variations, etc., etc. Mais le procédé est si apparent qu’il devient très fatigant, car les hachures dans une seule direction, avec des traits aussi gros que le pouce, détruisent toutes les lignes du dessin ; arbres, animaux, pantalons des vieillards, nimbes des saints, tout devient de la même matière; une rude broderie faite de grosse laine.

Pour donner au diable son dû, il faut ajouter que cette méthode a l’avantage d’isoler les couleurs et d’éviter les désastreux effets chimiques qui souvent se produisent en peu de semaines; si l’ouvrage est une décoration pour un monument et doit être vu à grande distance, le procédé n’est pas trop apparent et désagréable; l’effet peut être souvent moins lourd que celui produit par des oeuvres oü les couleurs ont été mêlées en tons solides, plus susceptibles de modifications chimiques. — Mais, d’autre part, j’ai déjà dit les objections qui se présentent d’elles-mêmes. La matière est mise si lour-

dement en taches que la surface très rugueuse ainsi obtenue ramasse la poussière qui, une fois entrée dans la peinture, ne peut plus être enlevée.

Quand Fortuny, comme beaucoup d’autres, voulait obtenir de l’éclat, il mettait de petites touches de couleur pure à certaines places seulement; un peu de cobalt dans l’ombre d’une maison sur le pavé pour montrer la réflexion du ciel bleu; un peu de cadmium pur ici et de vermillon là, violents en eux-mêmes, mais retenus par leurs alentours. De même les gris raffinés dans une tête de Velasquez, vous les sentez partout; mais ils sont discrets.

Les procédés doivent être des moyens et non une fin. La nature ne connaît pas les procédés, mais la difficulté est de donner un équivalent, sur une surface plate, de ses aspects variés, à travers les lumières, l’atmosphère, la perspective aérienne. Pourtant, on voit un grand nombre d’excellents tableaux; en les contemplant, on se dit : « Comme c’est charmant! Est-ce assez cela! J’ai vu si sou-

TOQUADES

vent dans la nature cet effet poétique; le délicieux, c’est que je ne puis voir comment cela a été fait; tout se trouve ici en belle harmonie, pourtant ce n’est pas une photographie. L’essence de la beauté est distillée de la nature, l’entière scène est devant moi unie au sentiment artistique et au raffinement d’un artiste suivant mon cœur. »

Les impressionnistes remarqueront ici que ma théorie est exactement que « le procédé ou les qualités techniques sont de nulle importance ». Mais dans un prochain chapitre sur la technique, ce point sera plus complètement discuté.

Je pourrais faire, en passant, une remarque relative à l’achat par l’État d’une certaine catégorie de modernisme faible et sans science.

Il y a certainement deux ou trois spécimens (pour être poli) qui font penser que leurs auteurs ont dû avoir quelque étrange et incompréhensible influence sur ceux qui font les acquisitions; il restera toujours un mystèie de savoir pourquoi de telles œuvres ont été

choisies, quand les Salons, s’ils ne sont pas encombrés d’œuvres supérieures, fournissent au moins de temps en temps de petits chefs-d’œuvre, parmi lesquels il serait aisé de choisit pout remplir un vide sur les murs.

Le Luxembourg de Paris ne devrait-il pas être le Parthénon de l’excellence ? Les éléments , pout en faire un tel lieu utile aux jeunes artistes et au public, ne manquent certes pas dans l’art français.

Les directeurs du musée pourraient objecter : « Mais nous devons avoir des spécimens de toute espèce d’art, et ces hommes nouveaux doivent être reconnus. » — Ma réponse, je la trouve dans un mot de Talleyrand, à qui un poète (!) montrait ses productions. Talleyrand remuait la tête en signe de désapprobation, et le poète disait : « Mais, monsieur, il faut que je vive. — Je n’en vois pas la nécessité, répondit l’homme d’État.

Page 1