‹ L'anarchie dans l'artChapitre 10 sur 29 · MAUVAIS EXEMPLES PUBLICS · texte numérisé non relu

MAUVAIS EXEMPLES PUBLICS

Au moment où ces pages vont partir pour l’imprimerie, je dois ajouter quelques observations sur un fait significatif. De nouvelles salles viennent d’être ouvertes dans les galeries du Luxembourg et quelques « curiosités » ont été pendues avec de récentes acquisitions, le tout formant ce qui est appelé la « salle Caillebotte ». Son contenu exige un effort cérébral spécial, parce qu’il y a des rébus à deviner et des énigmes à résoudre. La collection (peut-être cinquante toiles) comprend les oeuvres de plusieurs hommes qui sont supposés porter la décidément ambitieuse bannière de « l’Art de l’Avenir ».

Comme c’est là un musée public, la critique est permise, et comme c’est le Luxembourg, on ne peut passer là-dessus sans quelques mots de sérieuse considération.

Si l’exposition était une entreprise privée, à 5o centimes d’entrée, je ne dépenserais à son sujet que peu ou pas de paroles.

Les deux meilleurs exemples de l’œuvre de Caillebotte sont les Raboteurs de parquet et une vue de toits et de cheminées couverts de neige. Mais ils ne frappent pas par leur tendance impressionniste; ce sont simplement d’assez bons morceaux de réalisme qui ne réclament aucun poste particulier d’honneur dans l’art moderne. Dans la première toile, les hommes sont de laides créatures, avec de très longs bras et des têtes mal attachées aux épaules. La seconde est comme beaucoup d’études d’après nature que font les peintres : très bonne d’atmosphère, bien dessinée et bien construite. Plusieurs de ses autres œuvres sont enfantines et incroyablement hideuses.

Dans l’ensemble de la collection, il peut y

avoir une douzaine d’œuvres par différents impressionnistes et réalistes, dignes d’être choisies comme exemples des tendances modernes, à un point de vue chronologique; mais certainement les trois quarts auraient très bien tenu leur place dans le célèbre « Salon des refusés » dont l’institution, il y a dix ans, reste dans le souvenir de tous les Parisiens. Pourquoi l'Olympia de Manet paraît-elle, comme ton, une toile de vieux maître, pendue qu’elle est dans le voisinage d’imbéciles caricatures? Pour comprendre la vraie absurdité de sacrifier toute qualité à la manie d’obtenir de l’éclat, on n’a qu’à passer dans les autres salles pour trouver des tableaux dont toutes les qualités d’ensemble viennent d’un cerveau solide.

Pour d’évidentes raisons, cependant, je ne puis pas, étant un artiste professionnel moimême, citer des noms de peintres vivants, faire des comparaisons entre ces œuvres et certaines autres dans le musée, qui sont de l’étoffe dont sont faites les œuvres de maîtres.

l’anarchie dans l’art

Elles donnent pourtant, ces dernières, une impression exacte des aspects de la nature, vue par un œil normal; les coups de brosse et les indications de pleine lumière qui figurent des gens et des enfants vigoureux ne les font pas prendre pour des gueux retenus en quarantaine pour cause d’éruption de peste bubonique, comme quelques-unes des « nouvelles » peintures de la salle Caillebotte le suggèrent.

Comme l’impressionnisme, « dans le sens accepté du mot », donne à un homme les moyens de produire un brillant effet avec le moins de peine possible dans un art connu, cette invention particulière a été une découverte très utile à une bande de commençants désappointés, mais ambitieux, à de vieilles femmes qui non seulement trouvent une consolation des soucis de famille dans le

chevalet, mais aussi une nouvelle porte ouverte vers la publicité et même la notoriété. On ne peut douter que toute la confrérie ne se soit sentie singulièrement flattée par le récent honneur que le gouvernement donne à leurs chefs en les reconnaissant.

Les administrations changent pourtant, mais non pas l’art, ni le réellement vrai et beau. Nous pouvons vivre assez pour voir avant longtemps un retour complet des choses, lorsque plusieurs maisons auront été remplies de « luminosités » superficielles et lorsque les directeurs de musées auront trouvé que les conventions du nouvel élément sont tout aussi bien (ou mal) à l’autre extrême que la vieille école de l’huile bouillie et sirupeuse. Alors les deux exagérations seront expulsées pour donner place aux saines productions, dont le Luxembourg peut déjà se glorifier de posséder un bon nombre.

po

La grande fréquence des expositions n’estelle pas due, comme conséquence naturelle, au fait de l’énorme accroissement du nombre des artistes? Chacun répondra tout de suite : « Sans doute », et la réponse semble assez facile ; mais si l’on se place au point de vue de la qualité, si un choix judicieux était fait et qu’on laissât de côté toutes ces folies qui ont ce une qualité lumineuse », le nombre des bons artistes resterait encore limité et les Salons annuels et officiels pourraient suffire.

Je ne fatiguerai pas le lecteur par des renseignements sur les expériences faites pour apaiser les clameurs d’une bande de faibles oisillons de l’art. Rappeler le Salon des Champs-Elysées il y a peu d’années est suffisant, alors que quatre mille « essais sur toile » étaient accrochés, au lieu de la moitié de ce nombre avant et après le mémorable épisode. Ceux qui avaient quelque droit au titre « d’artiste » crièrent hautement contre l’intrusion .des inepties et, pour plusieurs années, le Salon des Refusés, qui avait été institué pour apaiser les têtes enflammées et

satisfaire ieur passion de publicité, procura un immense amusement à des milliers de personnes qui passèrent leurs après-midi dans cette nouvelle exposition, quand le temps les empêchait d’aller aux courses. Ça valait bien un franc, — mais passe pour une fois.

C’était à peu près le temps où l’impressionnisme s’affirmait sous son aspect le plus amusant et le plus comique. L’art devint si facile par ce laid réalisme et ce mépris complet pour l’exécution, que la seule préoccupation fut de créer une sensation et d’attirer l’œil du visiteur; le résultat fut de l’art à pleines pelles, en articles de bazars du c, treize sous la pièce, faites votre choix ». Une phase de bon modernisme nous a pourtant donné une plus charmante variété dans les dessins et illustrations pour revues et périodiques artistiques, qu’on ne l’aurait pensé vingt ans plus tôt. En même temps il y a une classe de dessinateurs impressionnistes qui essayent d’imposer leurs horreurs au public; comme ils reconnaissent eux-mêmes qu’ils ne dessinent pas, leurs intentions peuvent être vite

remplacées par quelque chose de plus respectable.

Il est surprenant que leur conscience ne les tourmente pas; ce serait le cas, s’ils voulaient simplement pendre sur leurs portes un placard avec les mots bien connus d’Ingres à Delacroix, pour lequel il avait un certain mépris : « Monsieur, le dessin est la probité de l’art. »

Il est surprenant et incompréhensible de voir combien les artistes, critiques ou amateurs impressionnistes, tous les avocats du modernisme difforme, peuvent s’enthousiasmer devant les dessins des vieux maîtres de l’art chrétien primitif, de tous les grands maîtres italiens, d’Holbein, de Rembrandt, puis de ceux de la période de Watteau et de Fragonard et finalement des maîtres d’hier et comment, avec toute cette belle « probité » dans le credo de l’art, ils se mettent à l’œuvre et semblent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour renverser les artistes d’aujourd’hui, qui suivent l’étroit et rocailleux chemin d’un art droit, dont le premier principe est la forme.

Non, ils essayeront de vous persuader qu’ils sont prophètes et tâcheront de faire leur petit saint Jean-Baptiste et, vous prenant par le bras, diront : « L’homme, retenez mes mots, qui a fait ce dessin est vivant encore; mais quand il sera mort et avec lui tous les artistes d’aujourd’hui, il sera le seul grand homme du xixe siècle. »

Je ne puis nommer aucun dessin, car chaque petit saint Jean-Baptiste est le précurseur d’un homme donné, ou plutôt de luimême, et les traces de génie qu’il saura découvrir dans une simple esquisse au pastel sont quelque chose d’étonnant. Cela peut être une scène familiale de chambre à coucher, connue de tous les hommes mariés, quelque chose comme un monceau de lard ou un squelette avec un peu de chair, mais enfin quelque chose de la forme d’une femme mettant son jupon; peut-être est-elle aidée, dans son apparente difficulté, par une servante à tête rouge et à nez bleu, caressée par un chat faisant le rouet et qui ressemble à un porc-épic. Les accessoires dans les coins et

sur le parquet peuvent être une haie, ou un fagot de petit bois, ou un plat de macaroni, ou un peignoir, ou des pantoufles, ou un corset. Comme c’est une chambre à coucher, ce dernier hôte semble être le bon.

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