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L'anarchie et les anarchistes

Or, la curiosité publique, qui avait été vivement surexcitée il y a deux ans, s'est changée aujourd'hui en indifférence. Mobile et légère, elle a été satisfaite, autant du moins qu'elle le demandait, par les nombreux procès que les parquets de diverses grandes villes ont intentés contre les anarchistes.

Oserais-je compter davantage sur Tattention des économistes ? Les économistes n'ont pas en général pris VanarcMe bien au Sérieux. De ce dédain, c'est seulement en ma qualité d'auteur

et de spécialiste que je pourrais' leur faire un reproche. D'ailleurs, ceux qui ont voulu étudier les nouvelles doctrines sociales du monde ouvrier, ont vu deux des maîtres de la science économique mettre récemment à leur disposition des ouvrages d'une rare valeur. Le Collectivisme de M. P. Leroy-Beaulieu, et le Socialisme contemporain de M. E. de Laveleye les ont initiés à des systèmes qui, sur bien des points, se coTifondent avec les théories anarchistes.

Je viens donc trop tard, et cette situation de dernier venu m'est doublement défavorable, puisqu'à la fois elle me prive du bénéfice de la nouveauté, et me met sous le coup d'une com^ paraison que je ne saurais subir sans désavantage.

J'ai tâché du moins de tirer parti des circonstances contraires. D'une part, j'aurai mieux échappé aux dangers de la passion, et à l'influence de l'opinion publique. De l'autre, j'aurai mis a profit les recherches de deux maîtres éminents, et je m'appuierai souvent de leur autorité.

Et encore, ce rôle d'élève, que j'aurais si volontiers accepté dès l'abord, je n'ai pu que malaisément m'y plier.

En effet, la monographie que je présente aujourd'hui était terminée avant que les ouvrages de MM. P. Leroy-Beaulieu et E. de Laveleye eussent paru. Des circonstances, qui importent

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peu au lecteur, eu ont pendant près d'un an retardé la publication. Et c'est au moment où mon manuscrit était déjà à l'imprimerie, que je lisais les études de mes devanciers. Je ne pouvais plus les négliger ; c'étaient là de maîtresses œuvres, si riches et si puissantes, qu'elles s'imposent à la méditation, et qui ont si profondément pénétré dans leur sujet, qu'au delà de ce qu'elles mettent en lumière, elles ouvrent encore à l'esprit des aperçus où, en dépit de tout, la réflexion s'engage .d'elle-même. C'est ainsi qu'après coup je suis revenu sur certaines parties de mon travail ; et il ne serait peut être pas difficile à un critique attentif de saisir la trace de ces sutures et de ces remaniements. J'y ai trouvé du moins souvent la joie personnelle d'avoir été par avance d'accord avec les maîtres de la science économique moderne.

Il est un second point sur lequel j'ai à fournir une explication et à présenter au besoin une excuse.

Quand j'ai voulu étudier l'importance sociale des doctrines anarchistes, rechercher quel avenir leur était réservé, et de quelle influence elles disposeraient, je n'ai pu éviter un certain appareil de statistique. Les documents que je cite senjbleront excessifs et fastidieux aux lecteurs ordinaires ; ils paraîtront superflus ou insuffisants aux économistes. Que les uns et les aiilres veuil-

lent bien y voir surtout les marques d'une étude consciencieuse. A.u courant de la discussion, je me heurtais à des vérités banales : Tinstruction se répand, le bien-être augmente, les salaires s'élèvent, etc., et voilà qu'en formulant ces axiomes, j'étais pris de scrupules. Je voulais m'assurer de tout ce dont j'étais pourtant bien sûr, j'ai relu encore ce que j'avais vingt fois lu,et notes et renseignements peu à peu se sont accumulés, sans que j'eusse tout d'abord l'intention de les utiliser directement. Au moment de la rédaction définitive, je me suis demandé si ce travail de vérification entrepris pour mon édification personnelle, ne serait pas profitable également à celle du lecteur. Je Tai cru, et c'est ainsi que j'ai été amené à hérisser de chiffres quelques pages de ce volume, à confirmer par des notes les énonciations du texte, et h surcharger de renseignements telle ou telle phrase en apparence insignifiante. 11 est bien évident que je n'ai point prétendu à tout dire ; pour être complet, il eût fallu des volumes, et l'accessoire eût cent fois emporté le principal. J'ai dû taire un choix, trier dans l'amas de mes matériaux indigestes, résumer enfin, et parfois me résoudre, par discrétion et pour ménager les lignes, au désordre apparent comme à l'obscurité d'une conci^on excessive. Le lecteur me pardonnera toutes ces imperfections, en raison des sentiments auxquels j'ai obéi.

C'est dans cet esprit de sincérité, que j'ai entrepris, mené et achevé mon travail.

C'est dans cet esprit de sincérité que je demande à être lu et jugé.

Je pourrai être critiqué, blâmé, contredit ; il me restera du moins la satisfaction d'avoir, de toutes mes forces, cherché la vérité, et, si je me suis trompé, la consolation de m'être trompé de bonne foi.

Juin 1885.

Sansnous.labourgeoisienepeut rien asseoir de solide; sans son concours, notre émancipation peut être retardée longtemps encore.

Unissons-nous donc pour un but commun, le triomphe de la vraie démocratie.

{Manifeste électoral publié en 1863 par soixante ouvriers de la Seine.)

Depuis deux années, un parti nouveau, le parti anarchiste, a pris un rôle sur la scène politique, rôle assurément secondaire, sinon modeste, mais qui est une manifestation expressive de l'état des esprits dans le milieu ouvrier, et mérite à ce titre l'attention de tous ceux qui se préoccupent de l'avenir et s'intéressent aux études d'économie sociale.

Ce serait une erreur d'assigner à la naissance de ce parti une date très récente. Nous lui

trouverons tout à l'heure des ancêtres dans Tordre des idées, et nous établirons sa filiation dans Tordre des faits.

Jusqu'en 1881, il ne se révéla pas ostensiblement. Toute son activité s'absorbait à Tœuvre intérieure de sa propre organisation. Les éléments épars de ce parti, qui s'est nommé lui-même « le parti des révoltés », se rapprochaient ; des groupes se constituaient dans les centres industriels; les relations se nouaient de yille à ville, de pays à pays. Ce travail, qui surexcitait les vanités personnelles, plus peut-être qu'il ne répondait à des convictions déjà formées, remuait profondément les couches politiques du monde ouvrier; mais le grand public ne s'en apercevait pas.

Tout à coup Tagitation éclata au jour. Journaux, brochures, manifestes, conférences, réunions publiques, congrès, les anarchistes font montre d'une ardeur infatigable, et entreprennent une active campagne de propagande.

Au mois d'août 1882, les troubles de Montceaules- Mines provoquent Témotion publique et éveillent l'attention du gouvernement ; non pas qu'il faille donner à ces désordres une véritable importance au point de vue politique ou social : l'opinion, qui se laisse facilement émouvoir par les violences matérielles, en a exagéré la portée générale. Ce n'était qu'un symptôme, mais d'une réelle gravité.

En vain les anarchistes ont protesté contre la part qu'pn leur attribuait dans ces événements, l'opinion publique leur a infligé une solidarité morale dont il leur a été impossible de se dégager ; et quand, au lendemain des débats devant la cour de Riom, l'attentat du théâtre Bellecour jetait la consternation dans la ville de Lyon, il ne parut pas excessif, en présence d'une coïncidence sinistre entre les paroles d'un orateur de réunion publique et l'exécution du crime, en constatant qu'un membre du parti anarchiste était probablement l'auteur de l'attentat, et surtout en se souvenant des appels à la violence qui formaient la péroraison habituelle des discours et des écrits anarchistes, il ne parut pas excessif, dis-je, de qualifier le parti des révoltés du nom de parti des assassins.

A ce moment, s'ouvrit le procès de Lyon, au milieu d'une véritable panique, que les anarchistes, sacrifiant l'intérêt des prévenus au désir d'exagérer la puissance apparente de leur parti, exploitaient ardemment. Soixante- six prévenus, presque tous ouvriers, comparaissaient devant le tribunal correctionnel. Ce procès révéla l'existence, sinon d'une association, du moins d'un parti dans toute l'effervescence encore et la fougue de la jeunesse, mais dont les allures désordonnées tendaient, en dépit des théories d'indépendance individuelle absolue, à se régler

peu à peu, à se discipliner sous la direction de trois ou quatre intelligences d'élite.

Depuis lors, pendant plusieurs mois, l'attention publique, tenue aux aguets par la crainte, a chaque jour, enregistré avec anxiété les moindres mouvements de ce parti extrême. Toute agitation populaire était rattachée à une même cause : les explosions en Belgique, en Allemagne et en Angleterre, les troubles en Espagne, en Italie et en Autriche semblaient les échos de Montceau-les-Mines ou de Lyon; et, à lire certains journaux, qui, naïvement ou non, solidarisaient les nihilistes, les fenians et les anarchistes, on eût pu croire que le monde entier, de la Suisse à l'Amérique, était non seulement travaillé par l'enfantement d'une révolution sociale, mais encore bouleversé par la mise à exécution d'un gigantesque et universel complot.

Aujourd'hui, les esprits se sont calmés. Les choses ont, après un peu de temps, repris leur vraie mesure, et le moment est venu d'étudier avec un sens rassis, de se souvenir et de prévoir.

Il est sage de rechercher quelles sont les doctrines anarchistes, de se demander d'où elles viennent et où elles tendent, de faire l'analyse et le dénombrement du parti, d'en-étudier la force et la composition. Ce n'est pas que nous nous exa-

gérions la valeur du parti ou de la doctrine. Mais l'anarchie est une conception politique des ouvriers révolutionnaires, et si cette étude nous en montre l'inanité et le vide, elle nous en montrera du moins la genèse; elle nous enseignera par quels sophismes les ouvriers se laissent séduire, par quels côtés de l'esprit ils sont à la merci des ambitieux. L'intérêt ne sera pas dans l'analyse des idées mômes : il sera dans le comment et le pourquoi de ces idées, dans la recherche des moyens et des causes de leur développement.

La tâche présente de nombreuses difficultés.

Les documents historiques sont peu nombreux ; il est malaisé de se les procurer, et lorsque enfin on les a entre les mains, on constate qu'ils sont l'œuvre des factions , qu'ils sont l'expression des rancunes, et qu'on ne peut leur accorder qu'une médiocre confiance. Quant aux doctrines, les traités dogmatiques font absolument défaut ; les théories sont éparses dans une multitude de brochures qui se contredisent, qui se combattent, qui se réfutent mutuellement et ne brillent ni par la méthode, ni par la précision. On perd souvent sa route à travers ces obscurités et ces lacunes, et il faut un labeur patient, résolu, pour passer de l'analyse à la synthèse. Je ne saurai sans doute pas échapper à tant de causes d'erreurs. Il en est une, la première et la

souveraine, contre laquelle je me suis du moins scrupuleusement prémuni : je veux dire la passion et le parti pris. Ce travail n*est pas une œuvre de polémique, et je l'ai abordé avec un esprit entièrement dégagé de toute prévention personnelle. Cette impartialité sera peut-être blâmée par les lecteurs ardents, à quelque parti qu'ils appartiennent, et accusée par les uns de connivence, comme d'hostilité par les autres. Je considère pourtant qu'elle est, en un sujet si brûlant, un devoir de stricte honnêteté : elle s'impose en outre comme une condition nécessaire, si je veuy, après étude faite, formuler des conclusions de quelque autorité.

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Le parti anarchiste se rattache par une filiation de doctrines bien marquée et par la composition môme de son personnel à l'ancienne Association internationale des travailleurs.

L'Association internationale des travailleurs fut fondée à Londres en 1864.

L'idée d'une Association de cette nature datait de longtemps : en 1847, Karl Marx et Friedrich Engels réunissaient à Londreî=i un congrès de communistes allemands, qui formula un programme, fit appel aux prolétaires de tous les pays, et décida qu'on organiserait l'année suivante un congrès international ouvrier à Bruxelles. Le projet ne put aboutir à raison des bouleversements politiques de 1848.

L'exposition universelle de Londres en 1862 fournit une occasion favorable de nouer entre les ouvriers de divers pays des relations régulières

Des délégations ouvrières françaises avaient i

été envoyées à Londres pour y visiter l'expo- i

sition : les ouvriers anglais leur firent fête ; il y eut des réunions solennelles, des assemblées où on discuta ensemble les questions du travail ; ridée fut formulée de régulariser ces assises du prolétariat, et deux ans après, TAssociation internationale des travailleurs était constituée.

Le programme qu'elle se donna tout d'abord était assez vague : c'était, au dire des anarchistes d'aujourd'hui, une espèce de néo-christianisme humanitaire, et on pouvait l'appeler une association mutuelle de secours et d'encouragements moraux. Elle affectait des allures philanthropiques qui firent illusion à bien de§ esprits, et, n'était qu'elle se déclarait décidée à soutenir les grèves, et qu'elle paraissait disposée à les provoquer, elle eût été accueillie favorablement de tous les hommes sympathiques à l'amélioration du sort des ouvriers (1).

Le premier congrès général tenu à Genève en Septembre 1866, dans lequel furent élaborés sous Tinspiration de Karl Marx les statuts généraux, ne modifia point ces tendances indécises : il se

(1) Ce fut seulement au congrès de Bruxelles en 1869, qu'on formula le plan de campagne à suivre en cas de I

grève . Mais dès le début, l'Association se déclara favorable |

aux grèves, et en réalité, elle y trouva l'occasion do ses i

plus rapides progrès.

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refusa même explicitement à formuler un plan de réforme sociale, et se borna à proclamer des principes.

Ce fut seulement en 1867, dans le deuxième congrès tenu à Lausanne, que le programme se précisa, et que, pour la première fois, suivant l'expression d'un internationaliste, « on entrevit les perspectives grandioses de la révolution sociale universelle. »

A ce moment une grande diversité d'opinions agitait les adhérents, sans les diviser encore en factions hostiles. Coullery, l'apôtre de l'Internationale dans les montagnes du Jura, défendait la propriété individuelle ; de Paepe, le propagateur belge, exposait la théorie collectiviste alors dans sa nouveauté ; les Anglais étaient communistes autoritaires; les Français mutuellistes; et les Allemands, imbus de métaphysique politique , rêvaient d'un « quatrième étal » et prêchaient l'avènement du gouvernement ouvrier. Le reste, indécis ou ignorant, n'était inféodé à aucune secte, et constituait une majorité mobile, flottant au gré des impressions personnelles , des rivalités d'influence, et des passions locales.

De 1866 à 1868, l'Internationale consacre ses efforts à une active propagande, couronnée de succès surtout en Suisse et en Belgique. La grève des ouvriers bronziers à Paris en 1867, la

fameuse grève des ouvriers du bâtiment à Genève en 1868, lui permirent de prendre pied parmi les travailleurs parisiens et parmi les Genevois.(l) A la suite de la grève, Tlnternationale compte, à Genève seulement, vingt-quatre sections. Les premières poursuites intentées en France contre l'Association lui lont une nouvelle popularité. Des journaux se fondent pour propager ses idées, en Belgique, en France en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Amérique. (2) Les groupes des divers pays entraient en correspondance ; mais il ne s'établissait pas encore

(1) V. Revue des Deux-Mondes, , 15 Juin 1869 : Les agitations ouvrières et VAssociation internationale des travailleurs, "^dx L. Reybaud.

(2) En Belgique : Z'/n^ernaf/ona7e , Za Tribune du peuple le Mirabeau (Vérviers), le Vooruit (Bruges), le Werker (Anvers). En France : la Fourmi, l'Association, le Congrès ouvrier, la Mutualité, En Angleterre : the Workman's advocate, (Londres), the International Courier,En Allemagne : der Sozial-Democrate, derDeutshe Arbeiter-Zeitung (Berlin), le Correspondant (Leipzig), der Nordstern (Hambourg), En Suisse : der Verbote, En Autriche : der Arbeiter-Blatt, die Gleicheit,die Volkswille-allgemeine— Arbeiter-Zeitung (Hongrie), Cette propagande réussissait si bien dans toute l'Allemagne qu'au mois d'août 1868, cent vingt sociétés ouvrières (Gewerk- Verein) se réunissaient à Nuremberg et s'affiliaient en masse à Tlnternationale, En Amérique : Abenpost (San Francisco), der Deutsche Arbeiter (Chicago), En Italie : Liberta et Giustizia, la Plèbe (Milan) , En Espagne, la Federacion (Barcelone), la Solidaridad (Madrid).

d'unité de vues, et chaque section se mêlait aux agitations de la politique locale, suivant ses aspirations propres, sans qu'un mot d'ordre lui dictât sa conduite.

C'est qu'en etïet le principe inscrit en tête des statuts était que chaque section conserverait sa liberté d'opinion et son indépendance d'action. Il était toutefois impossible que Tassociation se bornât à être un pur lien administratif entre des membres indépendants : non seulement c'était une nécessité logique que ce grand corps prit une personnalité et se constituât une doctrine ; c'était encore une fatalité, si on songe quel homme en était l'âme.

Marx, fondateur de l'Association, président du conseil général qui siégeait à Londres, auteur d'un livre depuis longtemps classique parmi les socialistes ouvriers, das Kapital (1), jouissant d'une notoriété universelle dans le monde des révolutionnaires, était un organisateur admirable, un caractère dominateur (2), et il mettait son infatigable volonté au service d'idées

(1) Voici les publications de Marx : Les Deutsche-Franzœsische Jarbûcher avec Arnold Ruge, le Vorwœrtjs avec Henri Heine (1843). Misère de la philosophie, réponse à la Philosophie de la misère, par Proudhon (1847). Cri^ tique de l'Economie politique (1849) Das Kapital (1867).

(2) Pourtant au début de l'Association, il avait été l'adversaire de Mazzini et l'avait combattu comme trop autoritaire.

mûries dans Tétude et définitivement arrêtées. Il devait chercher à inspirer à l'Association ses convictions actives et ardentes ; et d'ailleurs, dans ces grandes assises périodiques, dans ces congrès annuels où tant d'esprits tourmentés d'idées réformatrices se trouvaient en contact, comment écarter de la discussion le sujet principal des préoccupations de chacun : Torganisation politique et économique des sociétés humaines !

La question se posa en septembre 1868, à Bruxelles, devant le troisième congrès général. Jusqu'alors l'Association s'était occupée surtout des questions ouvrières : mais l'horizon de ses ambitions s'était agrandi avec les progrès de son influence, et le moment était venu de se prononcer. Le congrès, par trente voix contre quatre (1) et quinze abstentions, adopta le collectivisme d'Etat : nous dirons ce qu'était cette théorie, lorsque en étudiant la filiation des doctrines nous exposerons la série des transformations qui ont abouti à l'anarchie. Pour le moment, il suffit d'indiquer que ce vote était défavorable à Marx, lequel était communiste autoritaire.

Comment donc Marx se trouvait-il du premier coup, non pas encore battu (ce mot de col-

Ci) M. Tolain défeudit éuergiquemcnt la propriété privée.

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lectivisme d'Etat ne précisait pas grand'chose, pouvait s'appliquer seulement au régime de la propriété, et permettait à chacun de concevoir l'Etat à sa guise), non pas encore battu, mais attaqué déjà et ébranlé ?

C'est qu'à Genève était venu se fixer un proscrit russe, Bakounine, qui avait conquis en peu de temps une grande influence. Bakounine fut, sinon le fondateur, du moins le précurseur direct de Tanarchie. A ce titre il mérite notre attention. (1).

« Michel Bakounine est né en 1814 dans le gouvernement de Twer, près de Moscou. Sa famille appartenait à Taristoci'atie russe. Un de ses oncles avait été ambassadeur sous Catherine II. Il était cousin par alliance de ce général Mouravief, que les Polonais ont appelé le bourreau de la Pologne. Il fit ses études à Técole d'artillerie de Saint-PétersboUrg et entra au service comme officier. Séjournant dans les provinces polonaises avec sa batterie, la vue du régime de compression à outrance, auquel elles étaient soumises, fit pénétrer dans son cœur la haine du despotisme. Il donna sa démission et vint se fixer à Moscou, où il étudia la philosophie avec Be-

(1) Les renseignements biographiques qui suivent sont textuellement extraits de l'ouvrage de M. de Laveleye, le Socialisme contemporain (p. 227). Ceux que j'avais pu obtenir, et dont la source ne m'inspiraient qu'une médiocre confiance étaient très incomplets.

linsky. Vers 1846 il se rendit en Allemagne. Les idées hégéliennes le séduisirent ; il se jeta dans l'extrême gauche de cette école où fermentait alors un puissant levain révolutionnaire. En 1847 il vint à Paris, où il rencontra George Sand et Proudhon. Mais il fut expulsé, probablement à cause de la violence de ses discours. Revenu en Allemagne, il prit une part active aux insurrections qui éclatèrent alors de divers côtés, et, au printemps de 1849, il fut Tun des chefs de celle de Dresde qui occupa la ville pendant trois jours. Il fut fait prisonnier et condamné à mort. Cette peine étant commuée en celle delà détention perpétuelle, il la subit d'abord dans une forteresse autrichienne. (Réclamé par la Russie, il fut enfermé dans le fort de Petropaulowsk, à Saint-Pétersbourg. Il y resta huit ans. La prison produisit sur lui le môme effet que sur Blanqui. Elle transforma chez luiTidée révolutionnaire en fanatisme et en une sorte de religion. Il se comparait volontiers à Prométhée, le Titan bienfaiteur des hommes, enchaîné sur un rocher du Caucase, par les ordres du tzar de TOlympe. Il songea même, dit-on, à faire un drame. sur ce • sujet, et il chantait parfois, plus tard, la plainte des Océanides venant apporter leurs consolations à la victime de la vengeance de Jupiter : naturellement, Bakouiline était le Prométhée moderne, qui apportait aux hommes la lumière et la vérité.

« Alexandre II commua la détention perpétuelle en un exil en Sibérie, où Bakounine arriva en 1857. Il y trouva comme gouverneur Mouriavief- Amourski, cousin de l'autre Mouravief, et qui, par suite, était aussi son parent. Il jouit ainsi, paraitii, de . faveurs exceptionnelles et d'une liberté complète.Le grand journaliste de Moscou, Katkof , ancien ami de Bakounine, a prétendu avoir des lettres de lui prouvant qu'il recevait de l'argent de marchands pour qu'il les recommandât au gouverneur. Il obtint l'autorisation de visiter la Sibérie pour en faire connaître les ressources. Ai rivé au port de Nikolaiewsk, il parvint à s'embarquer, et, par le Japon et l'Amérique, arriva en Angleterre en 1861. Il écrivit dans le fameux journal le Kolokol, que rédigeaient Herzen et Orgaref. Lors de l'insurrection de la Pologne en 1863, il voulut se rendre en Lithuanie pour y soulever les paysans, mais il ne put aller plus loin que Malmœ, en Suède. Bientôt après, vers 1865, nous le voyons, en Italie, fomenter et organiser le socialisme. »

Ce fut au Congrès de la paix, tenu à Genève, en 1867, qu'il se trouva pour la première fois en présence des socialistes d« llnternationale. Son premier discours, dans lequel il exposa sa théorie, devenue populaire depuis, de la destruction des Etats politiques et delà libre fédération des communes, fit une sensation profonde. Bakounine,

autant qu'on peut en juger par les quelques harangues de lui qui ont été publiées, était un orateur de mérite. Une instruction générale digne d'être signalée lui fournissait parfois de beaux et larges développements. Précis, net, incisif dans la controverse, habile à jeter l'adversaire d'un coup de boutoir hors de son chemin, il affectait dans l'exposition de ses doctrines un langage philosophique qui n'est pas sans ampleur. Sa profondeur est, à la vérité, souvent faite d'obscurité et de vague ; mais le vague môme dont il l'enveloppe s'allie singulièrement à l'enthousiaste mysticisme de sa pensée, et dans le bouillonement de ses convictions les plus audacieuses, on surprend la réflexion d'un penseur et la volonté d'un politique.

Comme polémiste, il a une espèce de verve pleine d'amertume et d'âpreté. Il rappelle souvent Proudhon et Lassalle ; mais il lui faut le levain des questions personnelles pour animer son style : il ne sait pas, comme Proudhon, saisir ridée même corps à corps, lutter et s'échauffer contre elle. Dès qu'il aborde la discussion des doctrines, il reprend ses habitudes dogmatiques d'idéologue.

Cette allure compassée serait un défaut, s'il ne s'adressait à une classe d'auditeurs, sur qui cette hauteur mystérieuse fait peut-être plus d'impression que la fougue et la netteté ; aussi

Bakounine a une place à part dans la vénératian des fidèles du collectivisme : on Tenvironne d'un respect religieux, et \e premier mot qui le salua après son discours-programme du Congrès de la paix, est resté l'expression définitive du jugement des socialistes: « C'est un lutteur et un penseur. » D'ailleurs tout à tous dans la pratique de la vie : actif, remuant, mêlé à tous les groupes ouvriers, s'attachant des adhérents personnels par sa souplesse d'esprit et son habileté de conduite, aussi bien que par son éloquence et l'ardeur de ses convictions.

Tel était l'homme avec qui Marx allait avoir à lutter ; et quelle que fût l'auréole d'autorité lointaine dont Marx s'entourât, quelle que fût la roideur de sa volonté , on pouvait lui prédire d'avance la défaite, contre un adversaire qui savait se multiplier, et était inépuisable en ressourcese La barre de fer serait vaincue par la lame d'épèe.

Pendant l'année 1868, la croisade collectiviste ne se relâcha pas un instant en Suisse.

Ce fut en 1868 que se tint à Berne le deuxième congrès de la Ligue de la Paix, sous la présidence de Victor Hugo.

' Cette ligue, qui avait été fondée dans un but purement humanitaire, et s'était recrutée dans des classes très diverses de la société, comprenait ainsi des éléments hostiles sur bien des

points les uns aux autres. Les dissentiments se traduisirent au congrès. Bakounine , qui y assistait, et plusieurs autres membres de différentes nationalités , les frères Reclus , Albert Richard, Joukowski, Fanelli, etc., essayèrent de faire prendre au congrès des résolutions franchement socialistes, et proposèrent à la Ligue de se rallier à l'Internationale : une tentative analogue avait été faite déjà en 1867 au précédent Congrès de la Paix par des délégués du deuxième congrès de Tlnternationale tenu à Lausanne, et avait échoué. Elle échoua de nouveau, après une vive discussion,et principalement devant l'opposition des membres délégués par le congrès allemand d'Eisenacht. Mais la proposition avait recruté un assez grand nombre de partisans entre lesquels les discussions avaient créé un lien de confraternité intellectuelle. Cette minorité se retira de la Ligue de la Paix, et fonda sous le nom d* Alliance de la démocratie socialiste y une association qui, tout en adhérant d'une façon générale aux statuts de Tlnternationale, se donna un programme collectiviste fort avancé (1).

L'Alliance était à la fois une société ouverte et publique comme Tlnternationale, et une société de conspiration. Les membres de l'Alliance se

(1) V. E. de Laveleye. Le Socialisme contemporain, p. 229.

distribuaient en trois catégories : d^abord cent « frèresinternationaux3>, qui sont les chefs occultes de toute l'association, et Tàme du mouvement ; ils se connaissent entr'eux, mais les affiliés vulgaires ne les connaissent point. Ils dominent la foule de toute la hauteur de leurs convictions éprouvées et de la pureté de leurs doctrines, (( et n'ont d'autre patrie que la révolution universelle, d'autres ennemis que la réaction. » Au-dessous se placent « les frères nationaux », organisés dans chaque pays pour y préparer la révolution, sans savoir que l'association est internationale, et destinés à agir indépendamment les uns des autres. La troisième catégorie se compose des simples adhérents, sans dignité ni autorité, simples soldats de l'armée révolutionnaire (1) . L'Alliance étendit de nombreuses ramifications en Italie et en Espagne. Au mois de décembre 1868, elle demanda à faire partie de l'Internationale ; le conseil général refusa, à raison de l'organisation complète et indépendante de l'Alliance, et de la diversité des tendances : l'Internationale rêvait alors l'amélioration du sort des travailleurs par les réformes politiques et sociales ; l'Alliance conspirait et préparait la révolution. En réalité c'était l'influence de Bakounine qui, toute

(1) V. de Laveleye. Le Socialisme contemporain, p. 232.

puissante dans l'Alliance, paraissait à Marx un élément dangereux à accueillir au sein de l'Internationale. C'était Bakoiinine , déjà posé en adversaire à Bruxelles, deux^ mois auparavant, qu'il s'agissait d'écarter.

L'Alliance ne se rebuta pas : elle renonça à son organisation propre, et s'absorba dans l'Internationale. Elle n'avait duré que six mois, mais elle avait obtenu des résultats considérables : elle avait entraîné dans le mouvement révolutionnaire ouvrier les pays de race latine, et elle avait formulé la doctrine collectiviste.

L'Internationale s^augmentait ainsi d'un coup d'un grand nombre de sections, mais en même temps, elle laissait l'ennemi pénétrer dans la place. Ce germe de discorde lui était inoculé au moment précis de son plus florissant développement (1).

Les divergences se manifestèrent au mois de

(1) Diverses grèves avaient lieu en ce moment dans un grand nombre de villes, notamment à Sei*aing (Belgique), au Greuzot, et à Lyon. L'Internationale les soutenait, et y gagnait une grande popularité. Les ovalistes de Lyon, ies ouvriers du fer du Greusot, les mineurs du Hainaut, les drapiers de Verviers, les cotonniers de Gand s'affilièrent en foule. Le Tijnes pouvait écrire : « Il faut remonter à Torigine du christianisme ou à l'époque de l'invasion des barbares pour trouver un mouvement analogue à celui des ouvriers aujourd'hui, et il semble menacer la civilisation actuelle d'un sort semblable à celui que les hommes du Nord ont infligé au monde ancien. »

septembre 1869. Le quatrième congrès général de rinternationale était réuni à Bâle ; Marx, à la tête du conseil général, Bakounine (1), soutenu par les sections de Genève, ne se traitaient point encore ostensiblement en ennemis ; ils s'usaient réciproquement en efforts secrets de diplomatie parlementaire. Le collectivisme gagnait du terrain et obtenait cinquante-trois voix contre huit, et dix abstentions (2). La lutte affectait d'ailleurs les apparences d'une controverse de doctrines.

Bientôt la guerre de personnes allait éclater en pleine violence et au grand jour.

Les premiers groupes deFInternationale avaient été créés dans la Suisse Romande, et ils s'y étaient multipliés au point qu'ils purent organiser entre eux, le 3 janvier 1869, à Genève, un congrès régional. Là on décida que ces groupes constitueraient une fédération particulière sous le nom de Fédération romande. C'était une application du mécanisme imaginé par l'Internationale ; rinternationale se composait soit de &ec-

(1) Il figurait comme délégué des ovalistes de Lyon, et des mécaniciens de Naples.

(2) A cette occasion encore, M. Tolain, l'un des membres influents de l'Internationale, protesta et défendit la propriété individuelle. M. Langlois, tout en réclamant la rente au profit de l'Etat, combattit avec ardeur le collectivisme. Ils furent vaincus : le Congrès déclara que « la Société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire , rentrer le sol à la communauté. »

tions isolées, avec lesquelles le conseil général correspondait directement, soit, dans les pays où les sections étaient assez nombreuses et voisines, de fédérations, constituées elles-mêmes par ces sections.

La Fédération romande fut, dès ses débuts , livrée à des dissensions : les groupes qui la composaient étaient en effet animés de tendances diverses. Les sections jurassiennes qui avaient James Guillaume pour chef, et celles des sections genevoises que dirigeaient Bakounine et qui avaient VEgalité pour organe, en un mot les anciennes sections de TAlliance qui s'étaient ralliées à la Fédération romande étaient collectivistes. La majorité des sections genevoises, et quelques autres d'origine jurassienne , qui avaient gardé un peu de la modération relative de leur fondateur Coullery, étaient au contraire inféodées à Marx.

En avril 1870, la Fédération romande tenait à à la Chaux-de- Fonds son congrès annuel. Les esprits étaient montés; les incidents du congrès de Bàle présents à toutes les mémoires, si bien qu'une question secondaire suffit à mettre le feu aux poudres.

Une section de l'Alliance de Genève, laquelle était collectiviste et dévouée à Bakounine, avait demandé à faire partie de la Fédération romande. La demande donna lieu à une discussion d'une

extrême violence, qu'envenimaient des animosités personnelles contre Bakounine. Lorsqu'on procéda au vote, vingt-une voix prononcèrent Tadmission, dix-huit l'exclusion. Les deux camps étaient presque égaux, et l'ardeur égale de part et d'autre: une scène tumultueuse éclata, la majorité fut chassée du local des séances, et le congrès scindé en deux factions qui s arrogèrent chacune le titre de Congrès romand et délibérèrent séparément.

Cet événement eut un retentissement profond dans l'Internationale; c'était non seulement la guerre déclarée entre les chefs ; c'était une insurrection et le signal des discordes plus graves qui allaient diviser non plus une fédération, mais bien l'Association même.

En 1870, à raison de la guerre entre la France et l'Allemagne, il n'y eut pas de congrès général ; en 1871 le congrès général fut remplacé par une Conférence tenue à Londres, et composée du Conseil et d'un certain nombre de grands meneurs étrangers de l'Internationale. Marx, sans doute, n'avait point été mécontent de profiter des circonstances, et d'éviter une réunion plénière, où il redoutait quelque échec. La conférence, entièrement à sa dévotion, condamna indirectement les doctrines collectivistes prêchées par Bakounine.

La manœuvre eût pu réussir contre un adver-

saire moins résolu et mpins habile à profiter des circonstances. Elle ne fit que hâter les hostilités. La Fédération romande (1) convoqua aussitôt à Sonvilliers, dans le Jura Bernois, un congrès régional, qui protesta contre les décisions de la conférence de Londres, et accusa le conseil d'avoir commis un abus de pouvoir en substituant une conférence au congrès général annuel exigé par les statuts. La Fédération romande s'était, on s'en souvient, divisée en deux tronçons au Congrès de la Chaux-de-Fonds ; la faction réunie à Sonvilliers prétendait représenter seule légitimement la fédération. Mais l'autre f,action professait une prétention identique. Le congrès de Sonvilliers, désireux d'en finir avec ces compétitions, sans toutefois paraître renoncer à la lutte, prit un détour ingénieux : il déclara la Fédération romande dissoute, et constitua (12 novembre 1871) la Fédération jurassienne^ dont les statuts furent immédiatement rédigés. Ces statuts ne contenaient aucune profession de foi ; ils affectaient de se référer aux statuts généraux de l'Internationale, tout en proclamant explicitement le principe d'autonomie des sections ; c'était une manière de protester contre la confé-

(1) Plus exactement, la portion collectiviste de la Fédération romande ; la Fédération était divisée en deux tronçons depuis le congrès de la Ghaux-de-Fonds et chacun prenait le nom de Fédération romande.

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rence deLondres, dont les résolutions semblaient menacer ce principe, et en même temps de se poser en héritiers véritable? de la véritable Internationale. La Fédération jurassienne organisa une imprimerie et publia un journal, YEgalité^ qui, après avoir un instant soutenu les doctrines politiques de Marx^ passa bien vite au collectivisme sous l'influence de Bakounine, et la Fédération jurassienne devint la forteresse des adversaires de Marx.

Les hostilités, on le voit allaient en s'envenimant. La bataille suprême se livra au congrès général de la Haye en 1872. La Fédération attaqua délibérément Karl Marx. Il s'agissait de déterminer les pouvoirs du conseil général.

James Guillaume, membre important de la Fédération , prononça un discours aggressif.

a II y en a, dit-il, qui prétendent que l'Internationale est rinvention d'un homme habile, doué de l'infaillibilité en matière sociale et politique, contre qui nul n'a droit d'opposition. Notre association n'aurait ainsi qu'à obéir à l'autorité despotique d'un conseil institué pour maintenir cette orthodoxie nouvelle. D'après nous, l'Internationale est née spontanément des circonstances économiques actuelles et nous ne voulons pas d'un chef qui juge des hérésies. »

La victoire favorisa Marx : en dépit d'une minorité nombreuse, le Congrès maintint l'insti-

tution du conseil général, étendit môme ses pouvoirs, mais décida que le siège social serait transféré à New-York. En même temps, il réglait la question de doctrines, et déclarait obligatoire pour toutes les sections, une action politique uniforme.

La défaite de Bakounine ^semblait complète :

elle préparait son triomphe. A la suite des votes du congrès de La Haye, les collectivistes se retirèrent, et réunirent immédiatement à Saint- Ymier un congrès anti-autoritaire , qui protesta contre la composition frauduleuse du congrès de la Haye et les résolutions qui avaient été prises, et qui entraîna dans le mouvement de révolte un certain nombre de sections espagnoles, italiennes, belges, américaines et anglaises (1). En retour, le 5 janvier 1873, le conseil

(1) En 1872 les sections de Tlnternationale établies dans les Homagnes et admises au congrès à Himini, déclarèrent « à la face des travailleurs du monde entier, que la Fédération italienne rompait avec Tlnternationale. » Les sections espagnoles étaient inféodées à Bakounine. La propagande collectiviste avait été si active en Espagne pendant les années 1871 et 1872 que le gouvernement espagnol avait adressé une circulaire diplomatique pour proposer à tous les gouvernements une action commune. Le délégué Garcia Vines disait au Congrès de Genève (septembre 1872) que rinternationale comptait en Espagne : 270 fédérations, 637 sections de métiers, 117 d'ouvriers, environ 300,000 adhérents. C'est à ce moment qu'éclataient les insurrections cantonalistes espagnoles, dont le caractère de négation

général de New-York condamnait et rejetait du sein de l'Internationale la Fédération jurassienne (1). Marx avait triomphé, mais Bakounine avait fait le vide autour de lui, et le général vainqueur n'avait plus de soldats en Europe.

Voilà le parti collectiviste constitué : il est né au congrès de la Ligue de la Paix; l'Alliance de la démocratie socialiste lui donna les premiers soins, et dès qu'après six mois il eut pris assez de force, le rendit à sa mère spirituelle, je veux dire Tlnternationale. La division intérieure de la Fédération romande au eongrès de la Chauxde-Fonds lui créa une situation particulière parmi les adhérents de Tlnternationale ; et enfin, se sentant hors pages, il rompit au congrès de la Haye avec la grande Association, et fonda la Fédération jurassienne.

Ces détails étaient nécessaires ; il était utile de connaître par quelles sélections successives s'était constituée la Fédération jurassienne: car cette Fédération fut le berceau de l'anarchie. « La Fédération jurassienne, écrivait Kropotkine dans une lettre qui a été lue au congrès de Lau-

féroce rappela la Commune de Paris, et l'échauffourée avortée du 28 septembre 1870 à Lyon : tous ces mouvements procèdent en effet des doctrines de Bakounine.

(1) Il rejetait encore l'association de V Amour libre en Amérique, la Fédération belge de Bruxelles, la Fédération espagnole de Goi:doue, et celle de Londres.

sanne en 1882, a joué un rôle immense dans le développement de l'idée révolutionnaire... Si on parle aujourd'hui d'anarchie, s'il y â trois mille anarchistes à Lyon et cinq mille dans tout le bassin du Rhône, s'il y en a quelques milliers dans le midi, la Fédération jurassienne en est la cause pour une bonne part. Je vous le demande : où en était l'idée d'anarchie il y a dix ans en Europe ? L'esprit de l'époque nous a poussés; mais en tant qu'un groupe peut y faire quelque chose, c'est à la Fédération jurassienne qu'il faut l'attribuer (1). » La Fédération était douée de trop de vitalité pour que l'anathème prononcé par le conseil général le 5 janvier pût l'affecter sérieusement. Au mois de septembre de la même année, elle convoquait à Genève un congrès qui s'intitulait sixième congrès général de l'Internationale (2). Pour répondre à la condamnation qu'on venait d'encourir, on y prononça l'abolition du conseil général, et on procéda à la révision des statuts de l'Internationale (3).

(1) Voir le Révolté du 8 juiUet 1882.

(2) Le Conseil général avait également convoqué un congrès pour le 8 septembre à Genève. Ce fut le dernier congrès Marxiste. Les deux congrès siégèrent face à face.

(3) A ce congrès collectiviste le mot d'anarchie fut déjà prononcé : « Vous voulez abattre Tédifice autoritaire, disait le collectiviste Brousse; l'anarchie est votre programme. Encore un coup de hache et que tout s'écroule. » Mais si le mot existait, le parti n'existait pas encore.

L'année suivante septième congrès général tenu à Bruxelle. Une vie nouvelle anime les sections dissidentes. La Fédération jurassienne les soutient et les guide. Le mouvement socialiste se répand en Italie. Le journal Y Avant-Garde mène un infatigable apostolat, et expose la doctrine collectiviste, qui va chaque jour en s'accentuant (1) et confine à la doctrine anarchiste actuelle. La Fédération jurassienne prenait une telle extension, qu'en 1876 (2), au huitième congrès général, on put se demander s'il ne serait pas opportun qu'elle changeât de titre et prit un nom géographiquement plus compréhensif.

C'est qu'en effet, sous l'impulsion des agitateurs russes Bakounine et Kropolkine, animée parles recrues nouvelles faites parmi les débris de l'in-

(1) Les collectivistes se subdivisent en collectivistes possibilistes ou évolutionnistes (Malon et Brousse), qui croient à la possibilité des réformes sociales par les moyens pacifiques et légaux, et en collectivistes révolutionnaires (J. Guesde) qui ne diffèrent guère des anarchistes que par les idées relatives à l'organisation de l'Etat. Au huitième congrès, on commence à formuler l'anarchie (v. compte-rendu du huitième congrès, p. 54 et p. 94). Bakounine, à cette époque, malade, âgé, s'était retiré de la vie active et habitait à Locarno, dans une petite propriété qu'il devait à la générosité de son ancien ami Gaffiero, et le 2 juillet 1876 il mourait à Berne.

(2) En 1875, il n'y eut pas de congrès général ; il n'y eut qu'un congrès régional tenu à Vevey par la Fédération jurassienne.

surrection de la Commune, la Fédération avait pris une rapide extension dans Test delà France. Le projet fut abandonné comme indifférent (1) ; mais toutes les sections furent unanimes pour célébrer les funérailles de l'Internationale de New-York, (morte ou vivante fût-elle, cela importait peu), et pour se proclamer les seuls et uniques représentants de Tlnternationale : « Après le congrès de La Haye, s'écriait un orateur, on a pu dire un moment qu'il y avait deux internationales ; mais aujourd'hui, il n'y en a plus qu'une, c'est celle dont les représentants sont réunis dans ce congrès (2). »

Cela d'ailleurs était vrai : l'Internationale était bien morte. Le mouvement auquel elle avait donné le branle ne se ralentissait pas ; mais l'organisation était si affaiblie par toutes les divisions qui l'avaient travaillée, les liens étaient si relâchés, que les rares sections restées fidèles à Marx dépérissaient dans l'isolement. Les nouveaux socialistes, collectivistes et anarchistes, profitèrent de cet affaiblissement, redoublèrent d'activité, et réussirent à grouper autour d'eux les éléments révolutionnaires laissés sans direction.

(1) Compte-rendu du huitième congrès p. 30.

(2) Compte-rendu du huitième congrès. Discours de Guillaume, p. 82.

Un succès si rapide, et qui était d'autant plus incontesté que le conseil général se renfermait, depuis l'arrêt du 5 Janvier, dans un superbe dédain, avivait les ambitions : on rêva de réunir pour 1877 un congrès universel, auquel tous les socialistes seraient convoqués, et auquel on pourrait prendre part sans être affilié à aucune section.

Ce congrès convoqué à Gand n'eut qu'un médiocre retentissement. Les collectivistes les plus ardents s'y étaientpourtant préparés,dans l'espoir de mettre la main sur le parti révolutionnaire. Quelques jours avant l'ouverture qui avait été fixée au 29 Septembre, ils s'étaient réunis à Verviers, en petit nombre, il est vrai, mais sous le titre retentissant de Neuvième Congrès général de l'Internationale, et avaient combiné leur plan de campagne. En dépit de leurs précautions, ils furent battus au congrès de Gand et se séparèrent de la Fédération.

Jusqu'en 1881, il n'y eut plus de réunion générale ; le travail souterrain n'en continuait pas moins.

. En 1878, r Avant-garde, publié à Genève, qui avait soutenu le mouvement insurrectionnel des paysans en Italie (1), dut disparaître devant les

(1) V. sur ce mouvement agraire M. Laveleye, Le Socialisme contemporain, (p. 357).

réclamations du gouvernement italien. Il fut remplacé par le Révolté, qui recruta un grand nombre de lecteurs dans notre pays. Ce fut dans les colonnes de ce journal que s'élabora définivement la doctrine anarchiste, et grâce à ses efforts, les adhérents commencèrent à se grouper et à constituer un parti.

En 1879, au congrès ouvrier de Marseille, la doctrine anarchiste fut hardiment formulée, bien qu'elle conservât encore officiellement le titre de collectivisme.

Ce congrès, qui fit grand bruit en France, était un congrès purement français, et ne relevait pas, en apparence du moins, de l'Internationale. Mais il ne faut point oublier que depuis 1872, l'Internationale était proscrite; il est permis de supposer qu'on cachait le drapeau par mesure de précaution, et à voirla sollicitude qu'inspire au Révolté le congrès de Marseille, je soupçonne la Fédération jurassienne de ne point y avoir été étrangère.

Le congrès de Marseille chercha à organiser, organisa peut-être une Fédération de tous les ouvriers français. Le 31 octobre, il affirmait sa foi communiste dans une solennelle déclaration, et adoptait les statuts d'une association destinée à propager ces idées en Fi-ance. (1) Cette vaste

(1) Voir un placard portant pour titre : « Parti ouvrier. Comité fédéral socialiste de l'Est. Lyon, Imp. Trichot,

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fédération subdivisait le pays en régions qui devaient tenir des congrès particuliers. En 1880, conformément à ces statuts un congrès se réunissait à Lyon. (1) Le collectivisme y était encore en majorité, mais les théories anarchistes y comptent des apôtres plus nombreux qu'à Marseille.

L'anarchie venait de s'implanter à Lyon. Jusqu'en 1880, les ouvriers révolutionnaires lyonnais divisaient leurs sympathies entre divers comités politiques s'intitulant les uns radicaux, les autres radicaux socialistes. Les délégués lyonnais au congrès de Marseille avaient ap-

Q. de la Guillotière, 15 » (Juin ou juillet 1880). Ce placard reproduit, p. 7, la déclaration et les statuts. « Art. 2. La fédération se divise en six régions principales, savoir : !• Celle de Paris ou du Centre ; 2* celle de Lyon ou de l'Est ; 3» celle de Marseille ou du Midi ; 4» celle de Bordaux ou de l'Ouest ; 5" celle de Lille ou du Nord ; & celle d'Alger ou de l'Algérie. — Art. 3. Chaque région tient ses congrès régionaux. »

(1) V. Manifeste-programme du Comité fédéVal du parti ouvrier socialiste de la région de TEst. Lyon, 15 avril 1880. Imp. H. Albert, Q. de la Guillotière. L'exemplaire de ce manifeste que nous avons entre les mains porte ces mots inscrits à Tencre bleue au moyen d'un timbre mobile : « Par,U ouvrier socialiste* Quatrième état. Comité fédéral de la région de l'Est, » — Ce comité adhérait-il donc aux doctrines marxistes ? Cola semblerait résulter d'un passage ctu placard cité dans la note précédente ainsi conçu : « Le congrès de Marseille a jeté les bases du quatrième Etat ; le Congrès de Lyon vient de l'édifier pour la région

partenu à ces différentes factions qui consumaient leurs efforts en compétitions rivales. En 1880, Tévarigile anarchiste pénétra parmi les travailleurs lyonnais, et le congrès exprima assez fidèlement le mouvement d'évolution dans lequel étaient alors engagés les esprits.

On lisait dans le Révolté du 7 août 1880 :

« Comme on le voit d'après notre analyse rapide, le congrès de Lyon prouve encore une fois que le réveil socialiste en France est plus sérieux qu'on ne le pense généralement. Ce n'est plus seulement une vague aspiration vers le collectivisme que ce congrès a affirmée ; quelques délégués sont entrés dans la discussion sérieuse

de l'Est. » Peut-être ce mot de quatrième état n*est-il qu'un souvenir littéraire. A ce moment d'ailleurs, l'anarchie et le collectivisme faisaient encore ménage commun, et il est souvent difficile de classer les documents et de les rattacher à telle ou telle opinion : possibilistes, guesdistes, broussistes blanquistes, anarchistes, etc., ne diffèrent entre eux que par des nuances : les intéressés même s'y trompent, he Révolté considère, je crois, avec raison, le congrès de Lyon comme une manifestation des idées anarchistes. Voici en effet une des résolutions du congrès rapportées par le Révolté du 7 août : « Le congrès décide en outre de laisser à tous les groupes ouvriers le loisir d'employer les moyens qu'ils croiront nécessaires à la propagande. Toutefois, manifestes ou affiches électorales ne pourront jamais s'écarter du programme ci-dessus. A cet effet les élections ne devront jamais être considérées que comme des moyens d'agitation et ne pourront avoir lieu que sur un nom inéligible, le bulletin blanc, ou Tabstention (sic). »

des moyens d'opérer Tabolition de la propriété individuelle. Les discussions, il est vrai, ont été vives, surtout à cause de Tesprit d'exclusivisme et du désir d'imposer leur programme dont les collectivistes autoritaires ont fait preuve ; mais il faut espérer que la classe ouvrière, prenant une part plus active au prochain congrès, saura avoir raison de ces velléités gouvernementales et ne se laissera pas entraîner dans la fausse voie des révolutions politiques. Elle saura entrevoir que ce genre de révolutions ne changera rien aux conditions économiques. Il est certain aussi que le congrès vivement attaqué par la presse bourgeoise a eu du retentissement au sein de la classe ouvrière, et qu'il donnera aux ouvriers une forte impulsion pour les pousser à l'organisa tion de leurs forces. Enfin c'est pour la première fois que les idées anarchistes ont été exprimées dans un congrès français (1), et, si elles ont peut-être paru trop avancées à certains délégués, d'autres au contraire ont bien compris qu'elles s'approchent plus de la vérité que les tendances confuses des collectivistes autoritaires. »

Cette appréciation trahit la rivalité qui animait déjà les collectivistes et les anarchistes. Cette

(1) C'est là une erreur : au congrès de Marseille, l'année précédente, les anarchistes s'étaient déjà fait remarquer.

rivalité allait se manifester dans toutes les réunions révolutionnaires , par des discussions violentes , des séances tumultueuses , des querelles de personnes et des divisions de parti : ce sont les scènes du Congrès de la Paix, de la Chaux-de-Fonds et de la Haye, qui vont se renouveler, dans les mêmes termes, et selon une progression analogue.

Au'congrès du Centre, qui se tenait à Paris,à peu près en môme temps que le congrès de Lyon, la guerre éclatait; au Congrès du Havre(14 novembre 1880), elle aboutissait à ui>e scission brutale : la fraction avancée se séparait, se constituait en congrès distinct et déclarait que « tous les instruments de travail et toute la matière première doivent être repris par la collectivité, et rester entre ses mains propriété indivise et inaliénable, par la révolution sociale ; que tous les produits doivent être mis à libre disposition de tous par la réalisation du communisme anarchiste, but de la Révolution (1).»

L'année 1880 ne fut pas perdue par les apôtres de l'anarchie : Kropotkine et Reclus à Genève, Emile Gautier à Paris, Bernard à Grenoble et à Lyon, se multipliaient. Les circonstances leur étaient favorables : l'amnistie générale venait d'être votée par la Chambre ; de Suisse, d'Angle- Ci) Le Révolté, 27 noveml)re, 1880.

terre, de Belgique et d'Océanie, des recrues •nouvelles accouraient, dévouées par avance aux idées extrêmes, et apportant au parti qui aillait les accueillir la puissance de leurs haines avivées par la souffrance et la rancune. A Lyon, à Vienne, à Saint-Etienne, » à Villefranche, au Creusot, à Paris, à Marseille, à Reims, à Lille, des groupes se fondaient (1), composés parfois d'un petit nombre d'adhérents, mais multipliés dans la même localité. A Lyon, paraissait le Droit Social et à Paris, la Révolution Sociale qui , dans son premier numéro (12 septembre 1880), publiait un programme anarchiste et un article de fond intitulé « l'Anarchie ». Pendant qu'on s'agitait en France, un congrès se réunissait à Bruxelles do septembre) et un autre à la Chaux-de-Fonds (9 octobre). Toutefois, en dépit de tant d'efforts, un des meneurs pouvait, au commencement de 1881, écrire : « Somme toute, le parti anarchiste n'est pas organisé : ce sont les premiers groupes formés qui tiennent la clef des groupes entre eux. »

. Les nombreux congrès qui, de mois en mois, se succédaient dans les diverses régions, auraient

(1) Ces groupes adoptaient des noms mélodramatiques : le Glaive, la Misère, les Gxurs-de-Chêne, l'Alarme, l'Effondrement, les Incendiaires, la Torche, les Indignés, les Criminels, la Révolte, l'Audace, la Vengeance, les Niveleurs, les Outlaws, etc.

pu donner au parti la cohésion qui lui faisait défaut. Mais, loin de resserrer les liens confrater-nels entre révolutionnaires, ces réunions étaiejit à chaque fois Toccasion de scissions et de querelles. C'est qu'en efïet, il est diflBcile que l'entente s'établisse entre g^ns qui professent tous un évident mépris pour la discussion parlementaire, et n'attendent que de la force le triomphe de leurs doctrines. La moindre divergence d'opinion donne immédiatement lieu , faute de sens critique, a des excommunications, et c'est ainsi que des hommes, dont les idées ont une parenté si étroite qu'on ne sait parfois en quoi elles diffèrent, deviennent d'irréconciliables antagonistes ; le parti révolutionnaire s'émiette en mille factions adverses; une foule de petites chapelles s'élèvent, où en vérité c'est bien le même dieu qu'on adore sous des noms différents, mais qui, l'une l'autre, se taxent d'hérésie, et s'épuisent en anathêmes réciproques.

Le deuxième congrès du Centre, tenu à Paris en 1881, donne l'exemple de cet esprit d'intolérance et d'intransigeance puériles, a Les cercles anar-. chistes, s'inspirant de cette idée que la mise en scène ^des personnes n'a jamais fait que nuire au parti révolutionnaire, et que les congrès ne sont pas des réunions de personnes, mais des groupes représentés par délégation, » avaient décidé que les délégués au congrès ne seraient

pas désignés par leurs noms, mais par les noms des groupes qu'ils représentaient. Le congrès refusa d'admettre des délégués dont il ignorait les noms , les délégués anarchistes se retirèrent, et, selon la coutume en pareille occurrence, dressant autel contre autel, réunirent un congrès socialiste révolutionnaire indépendant (1). C'était la répétition de ce qui s'était passé Tannée précédente,au congrès du Havre, et la rupture était définitive entre les collectivistes et les anarchistes.

Ces incidents tumultueux ne furent point défavorables au développement du parti anarchiste ; la violence du langage, la crânerie de l'attitude, la simplicité brutale de la doctrine attiraient l'attention des révolutionnaires ouvriers et ne leur déplaisaient pas. Aussi, au mois de juin, le deuxième congrès de l'Est, tenu à Saint-Etienne attestait le progrès des idées anarchistes, et le deuxième congrès du Midi tenu à Cette, dans une résolution précédée de nombreux considérants, acclamait l'anarchie (2).

Le parti anarchiste prenait, par des scissions successives, une personnalité distincte ; mais il manquait encore d'unité; les groupes étaient isolés les uns des autres ; semblables à des tirail-

(1) Le Révolté, 28 mai 1881 ; La Révolution sociale, 6 juin 1881.

(2) La Révolution sociale, 10 juillet 1881.

leurs sans chef ni direction, ils éparpillaient leurs efforts et faisaient plus de bruit que de besogne. Les meneurs avaient conscience de ce défaut, et cherchaient un remède ; il ne fallait évidemment pas parler d'une autorité supérieure chargée d'imprimer un mouvement uniforme, de diriger et de donner de la cohésion à Tarmée indisciplinée dont l'indiscipline est la première raison d'être. On imagina un expédient qui respectait toutes les indépendances, et dans le numéro de la Révolution sociale du 16 juin 1881, parut l'appel suivant, émané d'un groupe très actif de Paris, V Alliance socialiste révolutionnaire, « Compagnons , V Alliance des groupes socialistes révolutionnaires se proposait depuis longtemps de renouer de sérieuses relations avec tous les groupes en communion d'idées avec elle ; mais avant d'entreprendre cette tâche , elle voulait chercher le mode meilleur pour relier les groupes afin de donner une véritable cohésion au parti anarchiste.. L'Alliance a complètement abandonné l'idée d'un groupe principal où toutes les relations seraient concentrées, pour revenir à un mode meilleur, plus simple, et surtout plus en rapport avec nos principes. Ce mode consiste à prier tous les groupes de correspondre entre eux. A cet effet l'alliance, qui possède à peu près toutes les adresses, en envoie copie à tous les groupes afin que cette correspondance puisse

commencer de suite. Dès qu'an groupe existant apprendra la constitution d'un groupe nouveau, il devra l'indiquer à tous, afin que chacun puisse au besoin lui prêter son concours et son appui. Les questions seront mises à Tétude chez les uns par les autres ; il est évident dès lors que toute espèce d'autorité disparait, et que chacun est obligé, pour affirmer son existence, de fournir sa part d'initiative. Un autre avantage ressort de cette organisation : c'est que le jour où l'administration gouvernementale essaiera de nous atteindre, au lieu de rencontrer une seule tête, dont la destruction tuerait l'organisation tout entière, elle rencontrera autant de centres éclairés et résolus qu'il y aura de groupes. En conséquence, nous vous invitons à entrer en relations suivies avec les groupes dont les adresses suivent, et nous vous demandons de nous prévenir du fonctionnement de cesrelations,afin que l'Alliance abdique son initiative générale, pour reprendre son rang dans l'armée des groupes révolutionnaires. » Et le journal faisait suivre la liste des groupes, de cette note : « La publication ci-dessus est la preuve de la constitution définitive en France d'un parti anarchiste socialiste révolutionnaire, qui va prendre place à l'avant-garde du prolétariat. »

Ce besoin de cohésion qui dictait sa conduite au parti anarchiste ne se faisait pas seulement

sentir dans ce parti. Le monde de la révolution tout entier en était travaillé. A Tunité qui avait signalé les débuts de Tlnternationale, avait 'succédé la division des forces révolutionnaires. En 1864, un seul souffle animait et soulevait tous les socialisles : Tlnternationale s'avançait en bel ordre de bataille, comme une flotte poussée par un bon vent. Depuis lors les rangs s'étaient dispersés : l'ardeur guerrière s'était exaltée peutêtre ; mais à la place d'une armée, on ne voit plus que des corps francs ; une nuée de corsaires, échauffés d'ardeurs diverses, courent à l'abordage de la vieille société, sans plan d'ensemble, sans combinaison d'efforts. Karl Marx l'autoritaire a été renversé, le conseil central aboli. Les partis se sont fractionnés, accentuant de plus en plus leur dégoût de toute autorité, inscrivant enfin l'indiscipline comme le dogme primordial de leur programme. Le mal allait en s'aggravant chaque jour ; les généraux le comprenaient et n'osaient point le dire.

Enfin, dans les premiers mois de 1881, se rendant à la nécessité, ils convoquèrent un congrès à Londres pour le 14 juillet. La Révolution sociale (n* du 18 mars), en l'annonçant, faisait un pressant appel aux révolutionnaires des deui mondes; elle indiquait comme unique ordre du jour du congrès : « De la reconstitution de l'Association internationale des travailleurs. »

En réalité, rinternationale n'avait pas à être reconstituée : elle n'avait jamais disparu. Après la scission de La Haye, elle s'était divisée en deux tronçons, Tun en Amérique, Tautre en Europe, maïs on n'avait annoncé la mort ni de Tun ni de l'autre. Cette objection fut faite par divers groupes, et la Révolution sociale du 10 avril 1881 y répondait en ces termes : « S'il est vrai que l'Internationale n'a pas cessé jusqu'ici de fonctionner dans différents pays, il n'en est pas moins certain aussi que, depuis plusieurs années, il n'y a plus eu de cohésion, ni de travail d'ensemble. A ce titre donc les promoteurs du congrès de Londres ont cru pouvoir mettre comme ordre du jour : Reconstitution de l'Association internationale des travailleurs, tout en laissant le droit aux délégués de discuter au congrès tout' ce qui touche à l'organisation internationale du parti révolutionnaire comme théorie et comme pratique. »

Ces explications embarrassées laissaient comprendre ce qu'on ne voulait pas confesser : l'Internationale ne fonctionnait plus ; l'abolition du conseil général avait énervé tout l'organisme ; de scission en scission, elle avait perdu un grand nombre d'adhérents; on était retombé dans le chaos, et on tâchait d'en sortir. Aussi s'empressat-ond'avertirqu'iln'étaitpas besoin de faire partie de l'Association pour prendre part au congrès, et \3. Révolution sociale du 23 mai 1881 concluait

enfin que ce n'était pas un congrès de l'Internationale (1), mais une réunion de tous les révolutionnaires des deux mondes. Quels qu'aient été d'ailleurs les organisateurs du Congrès de Londres, de quelque nom qu'ils aient désigné l'objet de leurs efforts, l'idée qui avait présidé au mouvement est certaine : il s'agissait de nouer entre tous les révolutionnaires des relations suivies, d'organiser une armée dans laquelle les soldats bien encadrés se sentiraient les coudes (2). Ce buta-t-il été atteint, et comment l'a-t-il été ?

C'était là précisément la question soumise au tribunal de Lyon dans le procès des anarchistes. Les anarchistes étaient poursuivis pour affiliation à une association internationale. Or il était à peu près admis que, si une association internationale existait, elle ne pouvait avoir été constitué^ qu'au congrès de Londres. Les prévenus soutenaient

(1) Si on examine la liste des délégués au congrès dans le no du 24 juillet 1881 de la Révolution sociale, on voit que sur 162 groupes représentés, 57 seulement sont indiqués comme affiliés à l'Internationale. — D'après le dénombrement du Révolté (23 juillet 1881), 60 fédérations et 59 groupes ou sections sont représentés : 12 seulement sont indiqués comme affiliés à l'Internationale.

(2) V. Révolictio7i sociale, 23mai 1881.— Révolté, 28 mai ; a Ce congrès décidé à Bruxelles en septembre 1880, verra réunir tous les révolutionnaires, centralistes et fédéralistes, étatistes et anarchistes. » ( Bulletin du congrès de Londres, demande de souscription adressée par la commission organisatrice à tous les révolutionnaires.)

qu'ils ne formaient pas une association, qu'ils étaient divisés en groupes distincts, unis seulement par la confraternité des idées communes, et en relation simplement de correspondance et d'amitié. Le ministère public, représenté par M. le procureur général Fabreguette, concluait, avec une grande énergie et un rare talent, à l'existence d'une association. La question a été résolue par le tribunal et par la cour, conformément aux conclusions de la poursuite à l'égard de la plupart des prévenus. Au point de vue juridique, c'est une chose jugée. Est-il permis eh dehors du Palais, de la discuter encore ? La loi autant que les convenances m'imposent le devoir de m'incliner devant des décisions désormais inattaquables. On tolérera donc que je réserve mes sentiments et que je me borne, sur ce point, à exposer les faits (1). ^

Les anarchistes acceptèrent avec enthousiasme l'idée du Congrès de Londres ; ils trouvaient là

(1) Voici l'opinion de M. de Laveleye; après avoir exposé les divisions qui signalèrent le congrès de Gand en 1877, il s'exprime ainsi : « La seconde Internationale disparut comme celle de Marx. Le mot est encore souvent employé pour désigner certains groupes du socialisme militant, mais il n'existe plus aujourd'hui aucune association universelle à laquelle cette, désignation puisse s'appliquer. Cependant le spectre survit et continue â agir comme s'il avait encore quelque réalité. Il est vrai que l'Internationale n'a jamais été qu'une ombre, c'est à-dire une idée qui n'a pu prendre corps. » Le Socialisme contemporain, p. 218.

Toccasion de s'organiser ; aussi lurent -ils empressés h y prendre part. « Le Congrès de Londres doit être un congrès anarchiste, » disait le Révolté du 25 juin, et de fait, ce fut un congrès anarchiste (1) ; les délégués anarchistes, nombreux et ardents, tinrent dans les discussions le haut de la tribune, et les résolutions volées furent empreintes d'un caractère anarchiste bien prononcé.

Voici le texte des décisions principales : « Les représentants des socialistes révolutionnaires des deux mondes réunis à Londres le 14 juillet 1881, tous partisans de la destruction intégrale, par la force, des institutions actuelles politiques et économiques , ont accepté la déclaration de principes, adoptée le 3 septembre 1866 à Genève par le congrès de l'Association internationale des travailleurs (3). Ils proposent aux groupes adhérents les résolutions suivantes : « L'Association internationale des travailleurs se déclare l'adversaire de la politique parle-

(1) L'Association internationale (tronçon de New- York) convoquait en même temps un congrès à Zurich ; les internationalistes d'Europe affectaient de l'appeler congrès autoritaire et lui opposaient fièrement le congrès libertaire de Londres.

(2) Le Révolté du 23 juillet 1881,

(3) Voici cette déclaration solennelle de principes, qui fut, pour ainsi dire, la charte de l'Internationale : « Considérant que l'émancipation doit être l'œuvre des travailleurs

mentaire. Quiconque adopte et défend les principes de l'Association pourra en être reçu membre. Chaque groupe adhérent aura le droit de correspondre directement avec tous les autres groupes et fédérations qui pourront lui donner leurs adresses. Cependant, pour faciliter les relations, il sera institué un bureau international de remeignements. Ce bureau sera composé de trois

eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs ; que l'assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude politique, morale et matérielle ; que pour cette raison, l'émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politique ; que tous les efforts faits jusqu'ici ont échoué, faute de solidarité entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays, et d'une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ; que l'émancipation des travailleurs n'est pas un fait purement local ou national, qu'au contraire ce problème Intéresse toutes les nations civilisées, sa solution étant nécessairement subordonnée à leur concours théorique et pratique ; que le mouvement qui s'accomplit parmi les ouvriers des pays les plus industrieux, en faisant naître, de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieiUes erreurs, et conseille de combiner tous les efforts isolés ; pour ces raisons, le congrès de l'Association internationale des travailleurs tenu à Genève le 3 septembre 1866, déclare que cette association, ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront comme devant être la base de leur conduite envers tous les hommes : la vérité, la justice, la morale, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité. Le congrès considère comme un devoir de réclamer les droits

membres. Le Congrès international se. réunira, '

selon les décisions des groupes et des fédérations adhérentes.

a Le Congrès émet le vœu que les organisations adhérentes veuillent bien tenir compte des propositions suivantes : Il est de stricte nécessité de faire tous les efforts possibles pour f propager par des actes Tidée révolutionnaire : et l'esprit de révolte dans cette grande fraction | dé la masse populaire qui ne prend pas encore / part au mouvement , et se fait des illusions j sur la moralité et refïïcacité des moyens légaux. | En sortant du terrain légal sur lequel on est ; généralement resté jusqu'à aujourd'hui, pour ^ porter notre action sur le terrain de l'illégalité qui est la seule voie menant à la révolution, il est nécessaire d'avoir recours à des moyens qui soient en conformité avec ce but... Il est absolument nécessaire de diriger nos efforts de ce côté, en se souvenant que le plus simple fait, di- ! rigé contre les institutions actuelles, parle mieux ■ aux masses que des milliers d'imprimés et des flots de parole, et que la propagande par le fait dans lés campagnes a encore plus d'importance que dans les villes. Le congrès recommande aux ;

d'homme et de citoyen, non seulement pour les membres de l'Association, mais encore pour quiconque accomplit sas devoirs. Pas de devoirs sans droits ; pas de droits sans devoirs.» . •

organisations et individus faisant partie de l'association internationale des travailleurs, de donner un grand poids à l'étude des sciences techniques et chimiques, comme moyen de défense et d'attaque. » ^

Et pour joindre à ces deux résolutions principales , le congrès ajoutait : « Le congrès ne se reconnaissant pas d'autre droit que celui d'indiquer les lignes générales de ce qui lui paraît être la meilleure organisation socialiste révolutionnaire, s'en rapporte à l'initiative des groupes pour les organisations secrètes et autres qui leur sembleraient utiles au triomphe de la révolution sociale. » Et de peur que quelqu'un n'attribuât au congrès quelque parcelle de cette autorité qu'il refusait si explicitement, le numéro du Révolté qui publiait ces résolutions prenait soin d'inscrire en tête du journal les lignes suivantes : « L'union si longtemps méditée des socialistes des deux mondes s'est enfin accomplie dans le congrès de Londres. Il est bien entendu que les délégués des organisations qui se sont fait représenter à Londres n'ont pas pu prendre de résolutions définitives. Ce sera aux groupes et fédérations à décider définitivement si elles acceptent ces résolutions (1). »

• (1) Cette réserve est . exprimée de nouveau au numéro du 6 août et cette fois elle émane du congrès même.

Nous avions bien raison déqualifier le congrès de Londres de congrès anarchiste : ce sont les doctrines anarchistes qu'il proclame, c'est l'organisation imaginée par TAUiance de Paris qu'il propose, et jusqu'à ce soin de s'effacer et de respecter l'indépendance des groupes, tout témoigne de ses convictions anarchistes.

Mais, s'il est facile de déterminer ses tendances, il est plus difficile de préciser la portée de son œuvre. Etait-ce la réorganisation de l'Internationale? Non,puisque l'Internationale n'avais jamais cessé d'exister, et qu'au surplus on ne changeait rien aux statuts primitifs; non, puisque divers orateurs proposaient de s'y rattacher. Etait-ce l'organisation d'une association nouvelle ? Non,puisqu'avec les mêmes statuts, on adoptait le même nom. Bien plus, quelle que fût l'œuvre du congrès, cette œuvre n'était pas définitive, puisque les groupes n'étaient pas engagés. D'ailleurs les résolutions votées étaient toutes d'ordre doctrinal ; la seule mesure pratique était la création d'un bureau de renseignements, et ce bureau, si je ne me trompe, n'a jamais donné signe de vie. Le congrès de Londres n'a été, pour employer une expression que les anarchistes appliquent volontiers à leurs adversaires, qu'une parlotte parlementaire ; mais cette parlotte n'en a pas moins produit « un excellent effet sur les diffé-

rentes organisations de la France », et « elle porta ses fruits (1). »

Le parti anarchiste se trouve enfin constitué : il a des groupes dans un grand nombre de villes ; il dispose de plusieurs organes de publicité, le Bulletin des groupes anarchistes, publié par les groupes de Paris, le Révolté k Genève,à Lyon la Révolution sociale, à laquelle succède le Droit social, puis VEtendard révolutionnaire, puis la Lutte, le Drapeau noir, etc.; il a des chefs quoiqu'il en dise. Tous ces éléments sont en relations constantes les uns avec les autres ; les correspondances sont actives ; les placards imprimés ou manuscrits circulent de groupe en groupe ; les communications d'intérêt plus général se font par la voie de la presse ; des réunions publiques ou privées sont convoquées dans tous les centres industriels ; on cherche à créer une caisse spéciale pour subvenir aux frais delà propagande. A Lyon, on organise une association des groupes anarchistes sous le nom de Fédération révolutionnaire lyonnaise, laquelle joue, conformément à la théorie anarchiste, un rôle assez effacé, et laisse aux groupes leur indépendance absolue. A Paris, on rêve d'une institution analogue, mais plus générale (2).

(1; V. le Révolté, 7 janvier 1882 et 20 août 1881. (2)V.le Droit social du 18 juin 1882.

C'est à ce moment que le parti attira Tattention publique, et que le parquet intenta contre les journaux ou les orateurs de réunions publiques diverses poursuites aboutissant à des condamnations sévères. Chacune de ces décisions judiciaires servit de prétexte à une propagande plus ardente et plus haineuse. Les anarchistes ne s'occupent plus de rompre des lances avec les collectivistes : ils assistent aux querelles de Guesde avec Brousse et Malon sans y prendre part, mais non sans se réjouir de divisions qui affaiblissent leurs rivaux (1). Le parti anarchique s'est fait une personnalité distincte, Toutelois il craint encore, tant il est fier de lui-même, qu'on puisse le confondre avec quelqu'une des sectes qui travaillent le monde ouvrier, et il organise pour le mois d'août 1882 un congrès international à Genève, auquel on donne pour ordre du jour : « De la séparation complète du parti anarchiste d'avec les partis politiques de quelque titre qu'ils se décorent. »

La première idée de cette réunion, à laquelle ^étaient convoquées toutes les sections révolu-

(1) Au cinquième congrès ouvrier, tenu à Reims en septembre 1881, le parti collectiviste se scinde en deux fractions : les guesdistes, qui croient à la possibilité de faire triompher la révolution par les voies légales et admettent les candidatures ouvrières ; les broussistes, plus nombreux, qui ne comptent que sur la violence; et dînèrent

tionnaîres d'Europe, fut émise au mois de juin 1882 au congrès régional de la Fédération jurassienne à Lausanne. La Fédération jurassienne avait couvé Tœuf Je l'anarchie ; elle voulut avoir l'honneur de le faire éclore et d'en annoncer la bonne nouvelle au monde révolutionnaire. On choisit pour date de la réunion le 12 août, parce que, à cette époque, avait lieu à Genève un con* cours international d'orphéons, et que les compagnies de chemins de fer promettaient des trains à tarifs réduits, dont les délégués socialistes pourraient profiter.

Le congrès fut franchement anarchiste ; les groupes de Lyon s'étaient fait représenter par douze délégués ; Vienne (Isère) et Saint-Etienne par trois; Paris par deux; Villefranche (Rhône), Bordeaux, Cette, Montceau et les groupes d'Italie chacun par un délégué (1). On discuta tout d'abord la question de la séparation du parti

des anarchistes seulement par les idées politiques et la conception de l'Etat. Les guesdistes ont pour journaux attitrés : le Citoyen et l'Egalité ; les broussistes on t le Pi^olétaire et la Bataille. En mai 1882, les broussistes expulsent les guesdistes du congrès ouvrier tenu à Paris. En septembre 1882, au sixième congrès ouvrier tenu à Saint -Etienne, mêmes querelles : les guesdistes sont vaincus, et, conformément à l'usage, ils se retirent et vont tenir à Roanne un autre sixième congrès ouvrier. Les anarchistes s'étaient fait représenter au congrès de Saint- Etienne, et leurs doctrines y avaient été vivement applaudies. (1) V. le Révolté des 5 et 19 ^oût 188:2 ; V Etendard révolu-^

d'avec tous les autres. Tous les orateurs furent unanimes à déclarer que de fait cette séparation existait , et qu'elle était nettement tranchée. Quelques-uns jugeaient que cette constatation suffisait à les satisfaire. Mais la majorité fut d'avis qu'il était bon de Tafïïrmer par une notification solennelle;. le public s'y trompait encore, et il était de l'honneur de tous de prévenir une telle confusion. On décida par conséquent qu'un manifeste serait rédigé par le congrès, qu'il serait soumis à l'approbation des groupes, et, ensuite de leur adhésion, officiellement publié.

Voici ce manifeste , qui fut favorablement accueilli de tous les intéressés (1) : « Les anarchistes réunis à Genève se sont trouvés d'accord sur les principes suivants et qu'ils croient de leur devoir d'exposer à leurs compagnons :

(( Notre ennemi, c'est notre maître. Anarchistes, c'est-à-dire, hommes sans chefs, nous combattons tous ceux qui se sont emparés d'un pouvoir quelconque, ou veulent s'en emparer.

« Notre ennemi, c'est le propriétaire, qui

tionnaire,d\il4 août 1882. Le délégué de Lyon déclare que dans cette viUe il y a environ trois cents anarchistes affiliés à des groupes, et douze à quinze cents adhérents platoniques . Le délégué de Paris accuse une dizaine dégroupes, comptant chacun un petit nombre de membres; le délégué de Vienne déclare deux groupes nombreux; celui de Villefranche, un groupe.

(1) V. le Révolté du 19 août 1882.

détient le sol et fait travailler le paysan à son profit ; notre ennemi, c'est le patron qui possède l'usine et qui l'a remplie des serfs du salariat; notre ennemi, c'est l'Etat, monarchique, oligarchique, démocratique, ouvrier, avec ses fonctionnaires, et ses états-majors d'officiers, de magistrats et de mouchards. Notre ennemi, c'est toute abstraction de l'autorité, qu'on l'appelle Diable ou Bon Dieu, au nom de laquelle les prêtres ont si longtemps gouverné les bonnes âmes . Notre ennemi, c'est la loi , toujours faite pour l'oppression du faible par le fort, et pour la justification et la consécration du crime.

« Mais si le propriétaire, le patron, les chefs d'Etat, les prêtres et la loi sont nos ennemis, nous sommes aussi les leurs et nous nous redressons contre eux.

« Nous voulons reconquérir le sol et l'usine sur le propriétaire et le patron ; nous voulons abolir l'Etat, sous quelque nom qu'il se cache, et reprendre notre liberté morale contre le prêtre et la loi. Dans la mesure de nos forces nous travaillons à la destruction de toutes les institutions officielles , et nous nous déclarons solidaires de tout homme, groupe ou société qui nie la loi par un acte révolutionnaire.

« Nous écartons tous les moyens légaux, parce qu'ils sont la négation même de notre droit; nous

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repoussons le suffrage dit universel, ne pouvant nous départir de notre souveraineté individuelle et nous rendre complices de crimes commis par de prétendus mandataires. Entre nous anarchistes et tout parti politique, conservateur ou modéré, combattant toute liberté ou la concédant par doses, la scission est complète. Nous voulons rester nos propres maîtres, et celui d'entre nous qui viserait à devenir un chef est traître à notre cause. « Toutefois nous savons que la liberté individuelle ne peut exister sans association avec d'autres compagnons libres. Nous vivons les uns par les autres ; c'est la vie sociale qui nous a faits, c'est le travail de tous qui donne à chacun le sentiment de son droit et la force de le défendre. Tout produit social est une œuvre collective à laquelle tous ont également droit. Nous sommes donc communistes; nous reconnaissons que, sans la destruction des bornes patrimoniales, communales, provinciales, nationales, l'œuvre serait toujours à refaire. A nous de conquérir et de défendre la propriété commune, quelles que soient notre langue et l'étiquette des gouvernements à renverser. »

Telle est l'histoire du parti anarchiste depuis sa naissance jusqu'à sa constitution définitive. Si on cherche la loi de son développement et la cause de son succès, on constate que, par des

scissions répétées, les esprits les plus avancés se sont à chaque lois séparés de l'association qu'ils agitaient, pour fonder quelque association rivale. Dans ces nouveaux groupes, le même phénomène se reproduisait, si bien que tous ces groupements successils, faisant, pour ainsi dire, Toffice d'un blutoir intellectuel, ont enfin, par unejsériede sélections, mis à piirt les révolutionnaires extrêmes, ceux dont il paraît difficile de dépasser la violence.

C'est précisément cette violence qui assure le recrutement du parti anarchiste: il n'a pas d'aiitfe raison d'être ; né dans la violence et dans l'indiscipline, il vit de la violence et de l'indiscipline.

Il en vit, mais il en périra. Tout d'abord il est par cela même condamné à Témiettement de ses forces. Ses groupes n'ont d'autre lien teientre eux qu'une apparente communauté d'idées. Vainement le comité de TAUiance cherche à former un faisceau de ces unités éparses. Ses efforts resteront fatalement inutiles: organiser le parti anarchiste, lui imposer une hiérarchie, soumettre à une direction supérieure ce qui par principe répugne à toute obéissance, c'est tenter la conciliation des contraires. Les anarchistes se disent les soldats de la révolution : ils ne sont ni soldats, puisqu'ils ne souffrent pas d'ordres, ni chefs, puisqu'ils ne trouveraient point de subordonnés. Ils sont des enfants perdus,

58 HISTORIQUE bu PARTI ANARCHISTE

lancés au hasard, fiers d'être à Tavant-garde et mettant leur gloire à ne se laisser devancer par personne.

Les groupes se multiplient, parce que chacun a souci de sa persopnalité et entend ne point se confondre et s'effacer dans une réunion trop nombreuse. C'est ainsi que certains groupes décorés de noms horrifiques, ne comptent que deux ou trois adhérents (1). Cette multiplicité entretient une émulation à la fois profitable et funeste au parti. L'activité en est surexcitée; mais Volontiers l'émulation se change eu rivalité. Nous avons vu de combien de jalousies et de querelles de personnes sont travaillées les factions ouvrières : la discorde y règne à l'état permanent. Si ce vice intérieur a fini par avoir raison de l'Internationale, c'est à dire du corps révolutionnaire le mieux organisé qu'on ait jamais vu, je laisse à penser l'avenir d'un parti qui prétend puiser sa lorce en ce qui a fait périr un organisme autrement puissant et solide. L'ambition d'être toujours à la tête des plus avancés condamne les anarchistes à exagérer de jour en jour leurs doc-

(1) A ce propos, il y a même eu, un jour, parmi les anarchistes, une querelle assez byzantine : Combien faut-il d'adhérents pour constituer un groupe? — C'était l'argument de l'homme chauve renversé. On sembla se mettre d'accord pour concéder Je titre de groupe à une réunion de deux personnes ; quelques-uns pensaient toutefois qu'à la rigueur une seule suffirait.

HISTORIQUE DtJ PAUTI ANARCHISTE 59

trines. Un fou trouve toujours un plus fou qui le dépasse : la course à travers l'absurde n'a pas de terme.

Mais elle ne tonte pas tous les esprits. Les anarchistes sont peu nombreux. Au début, ils n'étaient que quelques-uns. Combien sont-ils maintenant? La réponse est difiBcife, Emile Gautier, le grand meneur des anarchistes parisiens, s'écriait, il y a deux ans : a Nous sommes quelques milliers de par le monde, quelques millions peut-être.»— « Nous sommes cinq mille dans le bassin du Rhône, écrivait Kropotkine, plus modeste.» — « Nous sommes tous pris » disait un un des soixante-six prévenus du procès de Lyon. Les ardents se multiplient, ils font illusion sur le nombre. Au mois de janvier 1883, à Paris, dans une élection législative, 847 voix se portaient sur le candidat extrême, tandis que 3500 se groupaient sur les candidats moins avancés du parti ouvrier. J'entends bien qu'on repousse l'argument, en alléguant que les anarchistes prêchent l'abstention et la pratiquent, et que ce n'est pas au scrutin qu'on peut les compter. Cela est vrai. Mais nous constatons, dans cette même élection, que le candidat collectiviste n'a pu réunir que 487 suffrages ; d'autre part, nous savons, depuis le congrès du Centre, que les collectivistes sont au moins aussi nombreux que les anarchistes.

Il est permis d'en conclure que les anarchistes

sont une bien faible minorité, et qu'une modération relative règne dans le monde ouvrier.

L'élection législative du 21 juillet 1883, à Narbonne, est venue dresser le dénombrement des divers partis. Cette élection présente, à notre point de vue, un double intérêt; elle a lieu dans un centre ouvrier et dans le Midi, où les anarchistes sont plus en faveur que dans le Nord. En outre, les candidats représentaient toutes les nuances des opinions avancées. Voici le tableau des suffrages :

Candidat conservateur 4150

— opportuniste 3802

— répub. radical 5567

— candidat ouvrier. . . 63

— révolutionnaire 2318

— anarchiste (1) 1790

L'élection de Narbonne, tout en * révélant l'avance considérable de l'opinion républicaine radicale sur tous les partis extrêmes, semblait indiquer que lesanarchistesgagnaient du terrain. Ils étaient encore à la période d'accroissement ; aujourd'hui le prosélytisme fait moins d'adeptes. Bientôt peut-être on touchera à la

(1) On peut s'étonner de trouver une candidature anarchiste, étant donné que les anarchistes prêchent l'abstention. Je ne cherche pas à expliquer cette contradiction.

décadence. Un autre parti conquerra la faveur populaire, et quelque autre folie naîtra au jour. Il y a dans le monde ouvrier un certain nombre d'esprits inquiets qui, de génération en génération, se recrute sans augmenter, et à qui il faut Tagitation des utopies réformatrices. Selon les temps, les idées se tournent dans un sens ou dans Tautre ; les sociétés secrètes, les devoirs, le compagnonnage, la Iranc-maçonnerie, le socialisme, Tlnternationale, le collectivisme et l'anarchie, ont à tour de rôle bénéficié de ce besoin égaré de progrès, et ont été les diverses manifestations des mêmes activités. La forme, actuelle parait toujours aux contemporains la plus redoutable. Quand les batailles des devoirs rivaux, les grèves, les émeutes, les insurrections ensanglantaient les rues, nos pères ne pensaientils pas que le jour était proche et que la Révolution allait éclater? Voilà longtemps qu'on promet pour le lendemain la terrible liquidation sociale. Et pendant que les sectaires brandissent leurs menaces sur la tête de la société, la société continue paisiblement sa marche et la liquidation se fait peu à peu. Sera-t-elle jamais définitive ? Que Dieu nous en garde ! le progrès indéfini est au prix de ces efforts constants. Chaque jour enfante de nouveaux problèmes, et l'organisme social est soumis aux mêmes lois que l'organisme humain ; les éléments inutiles ou mauvais s'éli-

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HlSTOllIQUE DU PARTI ANAUCHISTE

minent ; cependant le travail bienfaisant de la vie use à son tour des matériaux, qu'il faut, sous peine de périr, éliminer encore et remplacer par d'autres. C'est la tâche magnifique à quoi répond l'organisation des peuples civilisés : Texpérience des siècles passés facilite l'œuvre des temps présents, et le travail se poursuit sans que les cris ou les tentatives des violents en puissent hâter ni retarder la marche. Ne craignons donc rien des ardeurs anarchistes ; ces réformateurs sont ce que d'autres ont été avant eux ; ils passeront comme leurs devanciers, et laissant une marque moins profonde dans l'histoire de la civilisation.

Les anarchistes prêchent une réforme générale de la Société : leurs doctrines sont à la fois sociales et politiques. La religion, la famille, la propriété, le gouvernement, touteslesinstitutions qui sont le fondement de l'état de choses actuel, doivent subir une transformation radicale, et il est facile de se rendre compte que cette transformation nécessiterait et amènerait comme conséquence, jusque dans le jeu des moindres réfesorts sociaux, des modifications sensibles. Mais les doctrines anarchistes ne sont pas encore assez complètement constituées, elles ne sont pas formulées par des hommes assez instruits pour que ces extrêmes conséquences aient été prévues ou réglées. On n'en est qu'aux grandes lignes, si même il est possible de distinguer de grandes lignes dans ces projets mal digérés.

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