I. LA RELIGION
En ce qui concerne la religion, la réforme est simple : plus de religion, parce qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au moins parce que les problèmes de la métaphysique et de la théodicée sont insolubles pour l'esprit humain. C'est l'athéisme matérialiste ou l'irréligion positiviste, selon la tournure d'esprit de chacun. « Si Dieu existait, dit Bakounine, il faudrait l'abolir (1). »
Cette haine contre l'idée de Dieu nepeut s'expliquer par le simple développement d'une conviction philosophique. La grande majorité de ceux qui là professent est incapable de raisonner philosophiquement sur l'existence de Dieu.
Quelle en est donc l'origine ?
Elle me parait tenir à deux causes.
Une première est indiquée par Bakounine :
« L'i(Jée de Dieu implique l'abdication de la raison et de la justice humaines : elle est la négation la plus décisive de la liberté humaine, et aboutit nécessairement à l'esclavage des
(1) Bakounine, Bleu et l'Etat^ p. 24. Genève. Imprimerie Jurassienne 1882. En Angleterre dès 1867 le National Reformer, dirigé par M. Bradlaugh, surnommé l'iconoclaste, et qui n'était alors qu'un petit clerc d'avoué fort jeune, prêchait l'athéisme, le malthusianisme, ladémolitio?! générale.
hommes, tant en théorie qu'en pratique (1). » Et ailleurs : « Ils (les déistes) veulent Dieu et ils veulent Thumanilé. Ils s'obstinent à mettre ensemble deux termes qui, une fois séparés, ne peuvent plus se rencontrer que pour s'entre-détruire. Ils disent d'une seule haleine : Dieu est la' liberté des hommes, Dieu est la dignité, la justice, régalité, la fraternité, la prospérité des hommes, — sans se soucier de la logique fatale, en vertu de laquelle, si Dieu existe, tout cela est condamné à ne pas exister. Car, si Dieu est, il est nécessairement le maître éternel, suprême et absolu, et si ce maître existe, l'homme est esclave ; or, s'il est esclave, il n'y a ni justice, ni égalité, ni fraternité, ni prospérité possibles. Ils auront beau, contrairement au bon sens et à toutes les expériences de l'histoire, se représenter leur Dieu animé du plus tendre amour pour la liberté humaine ; un maître, quoiqu'il fasse, et quelque libéral qu'il veuille se montrer, n'en reste pas moins toujours un maître. Son existence implique nécessairement l'esclavage de tout ce qui se trouve au-dessous de lui (2). »
Si Dieu est, l'homme est esclave; or, l'homme peut et doit être libre ; par conséquent Dieu n'existe pas.
(1) Bakounine, Dieu et l'Etat, p. 21.
(2) Bakounine, Deew et V Etat y p. 94.
Le premier motif, allégué par les anarchistes, est donc rincompalibilité de Tautonlé divine et de la liberté humaine. Le problèjne n'est pas nouveau, et posé dans d'autres termes, il a souvent agité Técole. De grands esprits l'ont abordé, et pour le résoudre, les croyants ont dû faire appel à la loi. Atout le moins, il méritait mieux que l'exposé brutal de Bakounine, et c'est s'en tirer à bon marché qu'ajouter en manière de conclusion :
f La sévère logique qui nie dicte ces paroles est par trop évidente pour que j'aie besoin de développer celte argumentation ».
La logique est plus dans la forme que dans le fond du raisonnement; et telle de ces propositions demanderait, je pense, à être démontrée.
A vrai dire, ces affirmations syllogistiques suffisent à saisir les esprits de ceux qui connaissent mal, et ne peuvent approfondir la difficulté. Les lecteurs, et plus encore les auditeurs, se plaisent parfois à un langage au-dessus de leur portée ; moins ils comprennent, plus il s'enorgueillissent de monter haut dans la sphère des spéculations métaphysiques. Je ne suppose pourtant pas qu'un raisonnement philosophique, quelque simple qu'il soit, prenne jamais une véritable influence sur la foule.
La haine de la religion provient bien plus directement d'une seconde cause qui n'est pas
avouée, mais qu'on surprend à bien des signes, et qui est d'autant plu§ puissante qu'elle s'adresse 'non au raisonnement pur, mais au sentiment.
Aux yeux des anarchistes, l'athéisme est l'antithèse du catholicisme : c'était une raison pour Tadopter. Je dirais volontiers que la lutte contre le catholicisme est la conclusion logique des doctrines sociales. Le catholicisme est, dans tous les pays où l'anarchie a pris naissance, la religion dominante : c'est elle qui prêche avec le plus d'ardeur le renoncement, le désintéressement, le mépris des richesses et du bien-être, la vanité de toute chose terrestre. Les anarchistes, comme, toutes les sectes qui depuis le commencement dU; siècle ont rêvé la réforme de la société, prêchent au contraire la jouissance et l'amélioration de Texistence matérielle. Ce criant désaccord devait se traduire par des anathèmes réciproques, et cela n'a pas manqué (1).
Le catholicisrhe est en outre tout particulièrement désigné par ses tendances politiques à l'animadversion des socialistes. On ne peut nier que le catholicisme répugne à une refonte géné-
(1) Il existe en Allemagne un parti assez remuant de catholiques socialistes. Mais il s'occupe à moraliser les masses, et rêve de conquérir une influence politique plutôt que de préparer une révolution ou une réforme sociale. V. E. de Laveleye, Le socialisme contemporain ^ Ghap. VII. Les socialistes catholiques, p. 184.
raie de la société. Ce n'est certes pas un crime : il partage cette répugnance Avec tous les économistes sérieux, aussi bien qu'avec la grande majorité de ceux qui ont une opinion sur ce sujet. Chez les catholiques toutefois cette répugnance est presque d'ordre religieux. Le catholicisme est essentiellement conservateur, parce qu'il est essentiellement traditionaliste et que sa force sociale est surtout un* héritage du passé. Il a si fortement imprégné de son esprit l'organisation de l'ancien monde, qu'il a pour cette organisation le faible de l'ouvrier pour son œuvre. On dit, à tort ou à raison, que le clergé catholique est légitimiste : je ne sais si cela est, mais cela doit être. Il y a entre la royauté de droit divin et la religion catholique des affinités de principequi expliquent et justifient la sympathie : de part et d'autre, l'édificeapour fondement l'autorité préconstituée, et se développe selon l'ordonnance d'une hiérarchie pyramidale dont le sommel est le pouvoir personnel. A côté de cette identité de caractères, une alliance dé l'Église et la royauté, qui s'est perpétuée durant tant de siècles et qui a laissé des traces si profondes et si diverses dans l'histoire, les souvenirs d'un si long échange de dévouement et de fidélité, un héritage commun d'efforts, de revers ou de gloire ont cimenté pour jamais l'amitié, et en ont fait une parenté véritable.
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Or, la mémoire du passé est en horreur aux anarchistes : l'organisation hiérarchique de la société, le pouvoir absolu, l'Eglise constituée en corps social et politique, tout cela c'est Tennemi, et le catholicisme, accusé de conserver des regrets et de nourrir des espérances, se trouve être marqué pour la première exécution (1).
Lorsque les doctrines socialistes ne sont plus restées le domaine de quelques intelligences supérieures, lorsqu'elles ont été soutenues et prêchées par des esprits moins accoutumés à la modération de la contrQverse et à la tolérance, lorsque les Karl Marx, les Lassalle, les Schœffle, les Roberlus-Jagetzow ont fait place aux orateurs de réunions publiques, c'était une nécessité fatale que la lutte contre le catholicisme se transformât en une guerre contre l'idée de Dieu.
La transformation est opérée, et Iqs anarchistes répètent volontiers, comme résumé de leur opinion religieuse, la profession de foi de Proudhon : « Dieu, c'est sottise et lâcheté ; Dieu, c'est hypocrisie et mensonge ; Dieu, c'est tyrannie et misère ; Dieu, c'est le mal (2). »
(1) E. de Laveleye, Le socialisme contemporain. — V. dans Tintroduction, un rapprochement ingénieux du socialisme et du christianisme.
(2) Proudhon, Systèm,e des contradictions économiques^ Ghap. VIII.