bacheliers
9,810 instruction inconnue.
De 18iS8 à 1846, le nombre des hommes sachant lire et
274 tMPÛÎSSANCB Dm OOCTf amBS ANARCflISfElfir
municipalités entretiennent des écoles appropriées aux besoins de l'industrie locale. Saint- Etienne et Alais ont des écoles de mineurs; la Ciotat, une école de construction de machines ; Mulhouse, une école de tissage mécanique et de filature; Nimes, une école de tissage; et un cours de teinture ; St-Pierre-les-Calais, une école de dessin industriel pour les tulles; Lyon et Nîmes, une institution analogue pour la soierie; Saint-Etienne, pour les rubans; Mulhouse pour les cotonnades; Paris, l'école Saint-Nicolas, une école professionnelle pour, les jeunes filles, comprenant des cours de commerce, de dessin, de confection, de lingerie, de peinture sur porcelaine et de gravure.
écrire a augmenté de 52 0/0. Le nombre des accusés, en cours d'assises, de 180/0 seulement. (Journal des Économistes 1849, XXIV. p. 270. De 1861 à 1865, sur 22.752 accusés 8.998 (39 0/0) étaient complètement illettrés, et 9.761 (42 0/0) ne savaient qu'imparfaitement lire et écrire. Sur les 108 condamnés à mort de la même période, 50 étaient complètement illettrés.
En 1837, 2.690.035 enfants fréquentaient les écoles primaires, soit 752 par dix mille habitants. En 1876, 4.716.935, soit 1.281 par dix mille habitants. En 1877, 4.903.926, soit 1.331 par dix mille habitants.
En 1875-1876, il y avait en France 4.040 salles d'asile; 71.690 écoles primaires ; 22.133 cours d'adultes pour hommes (comptant 500.053 élèves); 5.284 cours pour femmes (comptant 105,710 élèves). En 1877, 71.547 écoles primaires comptant 4.716 935 élèves; en 1882, 75.635 comptant 5.341.211 élèves; en 1884, 5 617 saUes d'asile, 78.456 écoles primaires, et 25.219 cours d'adultes.
Dans beaucoup de villes, de simples cours suffisent : à Reims, on enseigne le montage des métiers ; à Dieppe, la couture et la dentelle ; à Boulogne, la fabrication des filets, etc.. De grands établissements industriels, le Creusot, entre autres, ont fondé des écoles professionnelles. De ces écoles, sortent des ouvriers excellents ; à peine 2 «/o de ces anciens élèves tombent dans le sublimisme. (1)
Il faudra augmenter les institutions de ce genre: elles ont une influence moralisatrice considérable. Non seulement celui qui en sort est garanti contre ses propres entraînements, mais il devient un exemple, il relève et moralise ses camarades. C'est un sang pur et nouveau qui vivifie et assainit Torganisn^e. M. Poulot cite un père sublime ramené au travail, à Tordre, à l'économie, par son fils. « Ce n'est pas, dit-il, un fait isolé, » et il conclut ainsi : « Plus l'outillage est perfectionné, mieux le travail se fait et plus économiquement : les écoles professionnelles sont les ateliers où on fabriquera les outils pour résoudre la question sociale. Le peuple est un grand enfant qui bégaie ses besoins ; il les fait sentir grossièrement, brutalement, quelquefois avec haine et colère ; ces besoins sont légitimes; il faut que les aînés lui fassent son éducation, et ne le laissent pas croupir dans son ignorance.
(1) D. Poulot, Le sublime, p. 266,
276 IMPUISSANCE DBS DOCTRINBS ANARCHISTKS
Mais, si vous ne voulez pas vous en occuper, et si vous pensez qu'avec la' force seule vous en aurez raison, un beau jour vous n'aurez pas assez d'imprécations pour flétrir ce terrible et maladroit adolescent qu'on appelle le peuple. » (1)
Il est enfin une science que je voudrais voir tout particulièrement vulgarisée dans le monde ouvrier, l'économie politique.
C'est trop d'ambition, penseront ceux qui ne connaissent pas les tentatives déjà faites et le succès qui les a couronnées.
Les cours professés dans diverses grandes villes, 'et qui ont été inaugurés à des - dates diverses, dont la plus ancienne ne remonte pas au delà de quarante ans, ont tous trouvé, parmi les ouvriers, un auditoire nombreux, attentif, et sérieux : on ne pourrait en dire autant des cours plus élevés professés à l'usage des gens du monde et des élèves des facultés, qui ont souvent langui, souvent même péri, faute d'auditeurs. A Lyon, la Société d'enseignement professionnel a fondé, depuis 1869, un cours d'économie politique ; et, il ne faut pas oublier qu'un cours n'est ouvert que sur la demande même des futurs auditeurs.
A vrai dire, il dut pendant quelques années être interrompu, à raison du nombre trop res-
(i)D. Poulot, ibid, pp. 281,298.
treint des élèves. Depuis, il a été repris, et continué avec succès. Dans d'autres villes, à Marseille notamment, et à Grenoble, il existe un cours régulier chaque hiver. Ailleurs, des conférences populaires sont faites tous les ans, dans lesquelleàles principalesq'uestionsde l'économie politique sont traitées ; à Amiens, les ouvriers s'y pressent en foule, et régulièrement ; à Reims, à Bordeaux^ à Angoulème, à St-Quentin, à Boulogne et ailleurs, il en est de même. Les sociétés industrielles, les conseils municipaux, subventionnent parfois ces tentatives.
11 faudrait que, dans tous les grands centres, elles se multipliassent. C'est un enseignement difficile : il ne doit être ni trop élevé, ni trop didactique, ni trop dogmatique. Il faut éviter encore qu'une attache officielle ou qu'une allure militante éveille la défiance ou l'hostilité de l'auditoire. Ce doit être de la science pure, mais de la science vivante, animée des intérêts locaux, citant des faits que chacun puisse contrôler, et imprégnée d'un sentiment de sympathie et de dévouement pour le travailleur. A ce prix, on peut compter sur le concours et l'attention des ouvriers, et sur une influence considérable.
L'économie politique touche en effet aux questions qui les passionnent le plus : Torganisation du travail, le salaire, le capital, le crédit, la production, la distribution et la consommation
byGoogk
des richesses. Ce sont là des questions que les faits posent chaque jour au travailleur, et qui, mal comprises, mal résolues, donnent naissance aux théories sociales les plus-absurdes. L'homme quel qu'il soit, est tourmenté par le problême de ses destinées ; le philosophe porte ses regards vers les horizons immatériels : qu'est-ce que l'homme ? d'où vient-il ? où va-t-il ? et Téternel pourquoi obsède sa pensée. L'ouvrier abaisse ses yeux plus près de soi : le champ de ses préoccupations n'est pas -métaphysique, et pourtant l'activité naturelle de son esprit cherche un aliment : elle le trouve dans l'observation des faits qui entourent sa vie, des choses qui le touchent. Les détails du métier, les difficultés techniques ne suffisent pas à ce besoin de généralisation et de spéculation que toute âme porte en soirmême. La pensée quelque lourde et maladroite qu'elle soit, garde toujours des ailes et monte pour agrandir son horizon. Pourquoi suis-je ouvrier ? Pourquoi notre condition est-elle plus dure ? Qu'est-ce que le travail ? Qu'est-ce que le capital ? Quoi donc règle leurs rapports ?.. Et voilà que, dans ce cerveau mal préparé, dans ce cerveau qui pense, parce qu'il ne peut pas ne pas penser, mais qui pense sans être maître de lui-même, voilà que toutes les questions passionnantes de l'économie politique s'agitent et se mêlent. Et voici que, de ces observations incom-
ïMPtrSSAÏÏCfE Ï)ÊS ÙOÛTftïNBâAKAUCâTStÉS 279
plètes, cet esprit inhabile s'élève â des théories générales, et que, entraîné par la soi! du bonheur et l'amour du progrès , il rêve d'une organisation nouvelle de la société, et, d'un monde où les conditions de la vie feraient plus généreuse la part du travailleur.
Il ignore toutes les lois qui gouvernent les rapports des intérêts. Il taille en pleine étoffe d'utopie. Ses désii*s ou ses besoins lui dictent les solutions, et chaque journée ramenant les réflexions amères et découragées , il enfante des combinaisons qu'il prend pour des doctrines. « Le ,vide n'existe pas plus dans l'esprit de l'homme que dans la nature physique. Ces vastes régions de l'^me, ou rien n'a été semé, portent d'elles-mêmes leurs moissons ; comme il arrive dans des terres qui n'ont point été travaillées, cette récolte est presque toujours celle de l'ivraie. » (1)
Rien, en effet, ne garantit ce penseur inexpéri-r mente contre l'erreur, et tout, au contraire, conspire à l'égarer. Le problème se présente d'un seul bloc devant lui : il n'en connaît pas les détails, il ne sait rien des mille coefficients qui compliquent la difficulté. C'est donc d'un seul coup, qu'il tentera de le résoudre, et les réformes radicales et violentes se présentent logiquement à son esprit.
(1) A. Rondelet, Les réunions publiques et les congrès d'ouvriers.
280 IMPtnSSANCB DES DOCTRINES ANARCHISTES
Le mal est que ces utopies, excusables parce qu'elles sont naturelles, se concrètent, pour ainsi dire, en doctrines d'application. Que les philosophes résolvent dans tel ou tel sens, un problème spéculatif, peu importe ; peu leur importe à euxmêmes, oserais-je dire, tant ils semblent, lorsqu'ils s'appliquent aux questions sociales, se laisser mener par leur fantaisie, sans compter sur la mise en pratique. « Je confesse, écrivait Th. Morus, qu'il y a chez lesUtopiens une foule de choses que je souhaite voir établies chez nous: je le souhaite, plus que je ne l'espère. » Et Pascal a pu dire : « Quand Aristote et Platon ont fait leurs lois et leurs traités de politique, c'a été en se jouant, et pour se divertir. » Mais l'ouvrier n'est point apte à savourer ce plaisir de penseur, et, lorsqu'il s'agit de questions politiques ou sociales, la conviction mène à l'action, et la solution demande à être appliquée : elle dicte les revendications immédiates, et devient un but à atteindre.
De là l'ardeur de tous les réformateurs, ardeur qui, exerçant son empire sur des masses ignorantes, se communique à elles, les captive, les entraîne, et enfante les révolutionnaires.
Or, on ne peut nier que la connaissance des lois économiques ne préserve des divagations réformatrices. Avant de discuter et de bâtir des systèmes, il faudrait se familiariser avec l'obser-
iMPtJISSANÔE DÉS UOCTRtNEÎS ANARCHISTES 28l
vation, se mettre en contact avec les faits, ne pas ignorer les premiers éléments de la' science sociale. Les utopistes sont parfois si ignorants, qu'ils ne voient pas la société telle qu'elle est : et le monde qu'ils entendent réformer est tout aussi imaginaire que celui qu'ils entendent organiser; mais leur conviction est telle, et l'homme est si naturellement porté à croire cequi flatte ses désirs, et la crédulité de l'ouvrier, faite de déceptions et d'ignorance, est si accessible aux promesses d^amélioration,, que le mal actuel et le bien futur passent également pour vérités démontrées. Un peu d'économie politique remettrait facilement les choses à leur place.
M'est-il maintenant permis de conclure, et, en songeant aux diverses considérations que j'ai exposées, pourrai-je, sans passer pour optimiste, taxer l'anarchie d'impuissance. En vérité, soit, que je regarde le présent, soit que j'envisage l'avenir, je pense que la doctrine anarchiste ne constitue point un danger social.
Si je l'examine, je la trouve vague, confuse^ diverse, variable, et le plus souvent absurde.
Si je me demande quelle armée elle va mettre en branle, je trouve des sectateurs peu nombreux, et travaillés par des dissensions intestines , je vois que les masses rurales sont conservatrices, et que la division de la propriété s'oppose à la propagation de toute théorie communiste.
Si je cherche quelque enseignement dans l'histoire, je constate que des doctrines analogues ont été prôchées de tout temps, el que les rares mouvements populaires qu'elles ont soulevés n'ont dû leur passagère puissance qu'à des circonstances politiques et à un étal social qui n'existent plus.
Et lorsque je porte mes regards dans l'avenir, je me sens pénétré d'une immense espérance : il me semble que nous sommes à l'aurore d'une civilisation matérielle nouvelle, d'une organisation économique où la place sera faite plus équitable et plus large à tous les efforts, à toutes les bonnes volontés. Le salaire des travailleurs augmente plus rapidement que le coût de la vie ; le bien-être descend dans les couches du prolétariat ; la participation aux bénéfices, l'association coopérative de production ne sont qu'à leurs débuts ; les institutions de prévoyance, les sociétés de secours mutuels, d'épargne, d'assurances, ont' déjà porté des fruits, et en promettent de plus beaux encore pour le siècle qui va suivre ; l'instruction se répand, pénètre dans le sang de tout un peuple, et avec elles la moralité et le souci de la dignité personnelle. Tout cela c'est le progrès, le progrès qui depuis le premier jour soulève le monde, et le pousse dans sa marche incessante en avant. Parfois sonnent des heures de défaillance ; mais la sève divine
qui bout dans nos veines reprend bientôt son activité fécondante, et la civilisation s'étend peu à peu sur le globe. L'humanité n'a pas pour emblème le mystérieux serpent des Egyptiens enroulé sur lui même, endormi dans l'immobilité. Elle ne tourne. pas dans un cercle, et s'il faut un symbole, je veux le voir en cette échelle biblique, dont les pieds posent sur la terre, dont le sommet se perd parmi les régions de l'idéal, et sur les degrés de laquelle, toujours en mouvement, monte dans une ascension éternelle, l'éternelle théorie des générations.
« Fort bien, dira quelque censeur 1 Nos arrière neveux, — peut-être, — vivront sous cet ombrage. Mais pour le moment la doctrine anarchiste ne va pas sans un certain et spécial péril.
a Ce n'est ni le communisme, ni Tathéisme, ni Tanarchie que nous redoutons. C'est l'appel à la violence, c'est Texcitation au meurtre, au pillage, à rincendie. Plus tard, je le veux, ces provocations resteront sans effet sur des populations plus instruites et plus sages. Actuellement elles peuvent entraîner, elles ont entraîné déjà des coupables à des crimes. >
Voilà l'objection. A vrai dire, le péril est ainsi singulièrement restreint. Il ne s'agit plus de danger social ; ces provocations ne sont pas pour enfanter une révolution, ni une émeute : une tentative isolée, un instant de folie de quelque cerveau exalté sont seuls à craindre, si bien qu'on pourrait se demander s'il faut songer
à prévenir le mal, ou s'il ne suffirait pas de réprimer les attentats une fois commis.
Je pourrais alléguer que ces provocations ne sont pas le corollaire obligé de la doctrine anarchiste. Tous les anarchistes ne croient pas à la nécessité d'employer la violence ; il en est un bon nombre, assez confiants dans la valeur de leurs théories, pour n'attendre le succès que de la propagande pacifique et de la force des choses.
Mais on me répliquerait trop facilement que cela importe peu, et qu'il sera indifférent que le crime commis soit ou non conforme à la pure doctrine.
D'ailleurs quel grand prêtre est investi de la mission de formuler la vraie doctrine? Les anarchistes n'ont-ils pas pour premier dogme l'indépendance individuelle absolue, et chacun d'eux n'est-11 pas le maître de sa religion ?
Donc beaucoup d'anarchistes, je l'admets, presque tous, je le veux encore, prêchent la violence : on n'a qu'à lire un de leurs journaux, pour y recueillir des excitations forcenées. Lei^ insultes et les menaces à l'adresse de la bourgeoisie, des propriétaires, des patrons, de l'armée, de la magistrature s'y rencontrent à chaque ligne. Le meurtre, l'incendie, le pillage y sont préconisés comme moyens d'appliquer les doctrines. Les recettes pour composer les matières
286 DE LA EÉPRESSION
explosives, avec la manière de s'en servir ensuite, s'étalent complaisamment sous le titre bénin de c technologie ». Cela suffit : si on peut négliger, si on doit respecter les doctrinaires, il faut redouter les sectaires, et se défendre contre les tentatives criminelles.
Soit : mais alors il m'est bien permis de faire observer que ce ne sont plus des anarchistes que nous avons à combattre, en tant qu'anarchistes ; ce sont des misérables, qui n'ont le droit de se réclamer d'aucun parti. Quelles que soient leurs doctrines, ils sont coupables. Dans ces limites, et avec ces restrictions, j'admets qu'ils sont en même temps dangereux, et qu'il faille chercher quelque moyen de défense.
Je n'en vois pas d'autre que la répression, et quelque libéral, quelque respectueux de toutes les opinions que je veuille être, je ne m'en afflige pas, et je la demandé sévère, rapide et constante. Prêcher l'incendie, le pillage, le meurtre, ce n'est point faire simplement usage de la liberté de penser, c'est conseiller un crime, c'est s'y associer, c'est être criminel.
Les anarchistes, dans les diverses poursuites qui ont été dirigées contre eux se sont toujours efforcés de donner sur ce point le change à l'opinion publique : ils s'indignent, prétendant qu'on poursuit des doctrines. Eàt-ce que par hasard on poursuit une doctrine, quand on poursuit un
voleur, et faudra-t-il le respecter, s'il allègue comme excuse que d'autre part il est communiste, et que le vol n'est qu'un moyen d'arriver au communisme ?
Les anarchistes répliquent qu'on les poursuit avant la consommation du crime : par ce fait seul qu'ils ont prêché la violence dans un journal, dans une réunion publique, ils sont coupables : n'est-ce pas un délit d'opinion ? n'est-ce pas un procès de tendance ?
Le principe que la pensée est libre et qu'il n'y a plus de délit d'opinion est acquis aujourd'hui, et il est si bien entré dans. nos mœurs, il fait si bien partie du patrimoine de civilisation dont nous sommes fiers, que le reproche seul de le violer me parait mériter qu'on s'explique. Je sais que bien des esprits ne concevront pas ce scrupule. Que nous importe, diront -ils, qu'on viole ou non un principe ? Si les provocations sont dangereuses, si la loi condamne, nous n'avons rien à examiner plus, et si ce sont là des délits d'opinion,' après tout nous n'y voyons point de mal. -— Je pense autrement : je consens bien à l'obéissance passive envers la loi. Mais je veux réfléchir, et me rendre compte si cette loi, à laquelle je me soumets par avance, est cependant digne de mon respect.
Est-il donc vrai de prétendre, que punir la
provocation, ce soit porter atteinte à la liberté de la pensée?
La liberté de pensée doit à mon sens s'entendre de Tordre purement spéculatif : dans ce domaine, elle est sacrée, et tout gouvernement est désormais condamné à respecter les convictions même de ses ennemis. Il est loisible de prêcher le communisme, l'anarchie, l'athéisme ; de proclamer même que la force est à l'origine de tous les pouvoirs, que la force est nécessaire à toute transformation sociale, d'enseigner même que la paix, le bien-être, la justice ne pourront s'obtenir qu'au moyen de la violence. Cela est peut-être absurde, cela est assurément licite, et nul ne peut rêver d'imposer l'obéissance aux opinions.
Mais il est tout aussi certain que le jour où quelque fanatique tentera, par la violence et le crime, l'application de ses théories, il tombera justement sous le coup de la loi.
D'une part donc, théories, même criminelles, absolument respectables; d'autre part mise à exécution de ces théories absolument interdite.
Personne ne conteste sérieusement ni l'un ni l'autre de ces deux termes.
Mais entre ces extrêmes, il y a des termes moyens. La provocation à l'exécution, n'est assurément plus la théorie. C'est un élément intermédiaire, qui participe de l'un et de l'autre,
DE LA BÉPRESSION 289
s se rapprochant plus ou moins de Tun ou de l'autre selon les circonstances, la forme du langage, le mouvement des idées. « La provocation, écrivait M. Lisbonne, rapporteur de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, la provocation, dans rhypothèse où elle a été suivie d'effet, comme dans celui où elle ne l'a pas été, est un acte et non l'expression d'une opinion, la manifestation d'une doctrine, et d'une tendance. » Cette définition est trop rigoureuse. La provocation est d'une nature variable et double, et il est impossible, d'une manière générale et par avance, de la ranger expressément dans la catégorie des actes non plus que dans celle des doctrines. Suivant qu'elle inclinera d'un côté ou de l'autre, elle sera punissable ou devra être tolérée. Les législateurs ^ de 1881 l'ont ainsi compris : ils n'ont point voulu
, réprimer toute provocation ; ils ont usé de tempéraments ; mais d'autre part, ils ont jugé imprudent de laisser aux juges la charge d'une appréciation trop délicate, où la conscience ne suffirait pas à prémunir contre les entraînements des convictions politiques. La loi, nous le verrons tout à l'heure, a donc précisé, autant qu'il était possible, les cas où la provocation devient dangereuse et coupable, et par une sage graduation, elle s'est efforcée à tenir compte du caractère indécis des manifestations qu'elle entendait punir.
Cette analyse ne suffit-elle pas à rassurer les plus scrupuleux défenseurs de la liberté de pensée ? FauL-il rappeler d'ailleurs que depuis longtemps notre législation frappait la provocation ? « Seront punis d'une action qualifiée crime ou délit, ceux qui, par dons, promesses, menaces, abus d'autorité ou de pouvoir, machinations ou artifices coupables, auvoni provoqué k cette action ou donné des instructions pour la commettre. » Ainsi s'exprime Tarticle 60 du code pénal et personne n'avait songé à le critiquer. Il est vrai que la provocation n'était frappée, (sauf dans le cas de complots contre la sûreté de l'Etat), qu'autant que le crime ou le délit avaient été commis : il ne pouvait y avoir de complice, là où il n'y aurait pas eu d'auteur principal. La loi actuelle a étendu l'exception : j'oserais dire qu'elle l'a moralisée. Le code laissait entrevoir, en visant .particulièrement les complots, la préoccupation politique d'un gouvernement inquiet ; la loi de 1881 en frappant la provocation- aux crimes capitaux, même non commis, atteste qu'elle a pris plus encore souci de la moralité publique, que des intérêts politiques et des nécessités gouvernementales.
« Belle liberté, s'écrient alors les anarchistes, que cette liberté de rêver, avec défense de rien tenter qui touche à l'application. C'est une nouvelle forme de la iiberié pour le bien chère aux
théocrates. » Ils oublient en parlant ainsi que les faits brutaux sont brutalement du domaine des lois positives. Il a bien fallu que toutes les législations déterminassent le bien et le mal, le permis et le défendu ; sans rechercher à quel critérium s'est attaché le législateur dans cette œuvre difficile, je peux bien dire, (et je n'ai pas la prétention de rien dire de nouveau), que les lois doivent tout d'abord être respectées, qu'il serait absurde de faire une exception en faveur des réformateurs, et renouvelant la théorie de la fin et des moyens, théorie chère aux casuistes, et non moins raillée que celle de la liberté pour le bien, de leur permettre, sous prétexte qu'ils s'efforcent au bonheur de l'humanité, de se ruer per fas et nefas à la réalisation de leurs utopies.
D'ailleurs, pourquoi donc les anarchistes récriminent-ils si amèrement ? Ne devraient-ils pas, pour l'honneur de leurs doctrines, réprouver les appels à la violence ? Les provocations sont-elles donc la conséquence obligée de l'exposé de leurs théories? J'ai entendu des anarchistes attester qu'il n'en est rien, et déclarer hautement qu'ils comptaient pour leur triomphe sur la puissance pacifique et communicative de leurs idées. Lors donc que les tribunaux condamnent les provocations, ils ne condamnent point les doctrines. Cette distinction s'impose, parce qu'elle est l'expression de la vérité. Et
Kratpotchine Tàdmettait implicitement quand poussé à bout devant le tribunal correctionnel, il répondait « que la violence est légitime, si un parti n'a plus que le choix de disparaître sous la persécutio7i ou de résister par la violence. * C'était une version nouvelle de la fameuse définition de l'insurrection par Lafayette : mais je ne sache pas qu'en France le parti anarchiste en soit réduit à ce dilemme déplorable. Que les anarchistes prennent les routes permises, qu'ils fassent appel à l'opinion, qu'ils s'emparent des esprits, qu'ils fassent des prosélytes, qu'ils usent des moyens légaux et pacifiques : ils le peuvent, ils seront couverts par la liberté de penser, et tous les libéraux a[jplaudiront à leurs légitimes efforts, en y voyant et la consécration de cette liberté, et la démonstration qu'elle est acquise au profit de tous.
La répression des appels à la violence me parait donc légitittie, au point de vue moral, et ne constitue pas une contradiction au principe qu'il n'y a plus de (Jélits d'opinion.
Cela établi, examinons quels sont, dans l'état actuel de notre législation, les armes dont dispose la société.
.rai déjà cité une disposition du code pénal qui assimile le provocateur au complice en cas de crime et de délit commis, et en cas de tentative de complot. D'autres dispositions protègent contre les outrages les dépositaires de l'autorité
et de la force publiques, et les particuliers contre les menaces de mort, d'incendie, etc.. (1)
Voilà les armes fournies par la législation antérieure.: je n'en parle que pour mémoire, car c'est à la loi de 1881 que le ministère public devra le plus souvefit avoir recours.
Cette loi, que critiquent presque tous les partis, parce qu'elle n'a répondu aux espérances intéressées d'aucun, est généralement jugée avec une sévéritéqui se ressent trop des irratations que le sujet soulève. Il y a peu de questions qui animent les passions politiques autant que celle du régime de la presse ; et si de telles ardeurs mettent en danger l'impartialité du critique, à plus rude épreuve encore mettent-elles la sagesse du législateur. D'autre part la réglementation, en pareille matière, est si difficile, si délicate qu'on peut même se demander si une bonne loi est possible. Le législateur se heurte en effet de front, et plus directement que dans aucun ordre d'idées, à la plus sérieuse des difficultés gouvernementales, l'accord de la liberté et de l'autorité. Au seuil de toutes les sciences se dresse ainsi quelque fondamental problème, comme un dragon pour garder l'entrée des Hespérides : problème toujours insoluble par le raisonnement, échappant même à l'expérience, et
(1) Gode pénal, Art. 60, 89 et suiv. 222 et suiv. 285, Wi et 436.
que, selon les temps et les mœurs, l'on tranche dans un sens ou dans un autre. Dans les sciences mathématiques, ces problèmes se présentent heureusement sous la forme de vérité^ indémontrables qu'on appelle axiomes. Dans les sciences philosophiques , on a recours , sinon pour les résoudre, du moins pour y répondre, aux idées innées, au consentement général. Dans les sciences naturelles, on peut dire que la question orii^inelle, le pourquoi primordial n'obtient jamais de réponse, et que Texpérimentation se borne à saisir )e rapport const£tnt des phénomènes sans en expliquer la cause. Dans les sciences politiques, moins encore est-il possible d'aboutir à des solutions certaines : il y a tant d'inconnues, tant de coefficients insaisissables, tant de faits à constater, tant de passions complexes qui les modifient, tant d'éléments ondoyants et divers, que l'esprit humain est condamné à flotter perpétuellement dans l'irrésolution et le chan^^ement.
Pendant les discussions de la loi suf^la presse, cette diversité d'appréciations s'est manifestée par les contradictions les plus vives. L'œuvre qui est née de ce long travail en porte parfois les traces. On a dit que Taccord de la liberté et de l'autorité en matière de presse devait s'obtenir sous le régime de la responsabilité. La formule est séduisante ; mais elle se traduit malaisément
BB LA RÉ^EESSIOiN ^95
en articles de loi. Ce qu'on ne peut nier du moins, c'est que la loi de 1881 soit empreinte d'un caractère de sage modération, el si elle pêche en certains points par défaut d'unité, elle n'en reste pas moins un monument honorable de la tendance actuelle des esprits.
L'impression qui se dégage des débats parlementaires, est que le législateur, soucieux des droits de l'autorité et de ceux ùe la liberté, a cherché à se prémunir tout ensemble contre Tesprit de rigueur et l'esprit d'indulgence. « S'il n'a pas cru devoir laisser purement et simplement sousTempire des dispositions pénales ordinaires les infractions commises par la voie de la parole ou de la presse, et s'il lui a paru nécessaire d'édicter des prescriptions particulières pour la répression de ces infractions, il a néanmoins entendu renfermer ses prévisions dans les limites ' du droit commun, de telle sorte que bien qu'il y ait encore des délits de presse, contrairement à la théorie que M. Floquet s'était efforcé de faire prévaloir, ces délits toutefois ne sont plus des délits spéciaux, mais des délits de droit commun prévus et punis par des dispositions particulières. Ainsi lorsque l'article 23 réprime la provocation à commettre une action qualifiée crime ou délit, c'est parce qu'il la considère comme une véritable complicité du crime ou délit dont elle a amené la perpétration, ou de la tentative de
crime qui en a été la suite, et qui est assimilable au cripie même. L'article 23 ne fait donc qu'appliquer à ce fait les règles du code pénal sur la complicité, en se bornant à préciser les éléments d'une nature spéciale dont la complicité se constitue en pareil cas. C'est aussi pour rester dans les termes du droit commun que le législateur a refusé d'atteindre en général la provocation qui n'a pas été suivie d'effet. Puisque la provocation est une sorte particulière de complicité, elle ne peut, comme la complicité ordinaire,étre déclarée punissable qu'autant qu'elle se rattache à l'exécution d'un crime ou d'un délit ». (1)
Voilà le fondement moral et juridique de la répression. Examinons rapidement à ce point de vue l'économie de la loi.
La provocation au délit est punissable à condition que le délit ail été commis.
La provocation au crime, à condition qu'il y ait eu au moins tentative d'exécution.
La provocation au meurtre, au pillage, à l'incendie, aux crimes contre la sûreté de l'Etat, est punissable qu'elle ait été ou non suivie d'effet.
DaYis tous les cas, il faut que la provocation ait été directe^ c'est-à-dire, qu'elle ait spécifié
(1) G. Dutruc, Explication pratique de la loi du 29 Juillet 1880 N" 148 et suiv. Une exception a été faite que nous avons déjà signalée : certaines provocations trèsgraves sont coupables indépendamment de toute exécution.
Dfî LA RÉPRESSION 297
bien exactement et individuellement le délit ou le crime, et qu'on puisse, (au moins lorsque Texécution est une condition de culpabilité), saisir et démontrer le lien qui rattache le crime ou le délit à la provocation.
La juridiction est attribuée aux cours d'assises.
Les peines sont, en vertu du principe que \e complice est passible des mêmes peines que Tauteur principal, celles qui frappent le crime ou le délit auquel s'est appliquée la provocation . Pour le cas où la loi n'exige ni exécution ni tentative, la peine a dû être fixée : elle consiste en un emprisonnement de trois mois à deux ans, et une amende de cent à trois mille francs.
Telle est Tarme que le législateur de 1881 à mise entre les mains de la société pour se défendre contre des attaques qui ont existé de tout temps, mais qu'une recrudescence marquée accentue en ce moment. Cette arme est-elle suffisante ? Est-elle efficace ?
Sans entrer dans une étude purement juridique qui ne serait point ici à sa place, on peut répondre que la répression est suffisante, bien qu'une disposition de la loi la rende souvent difficile et qu'une autre la rende souvent illusoire.
La nécessité d'un lien direct entre la provocation et l'acte commis impose au ministère public unepreuve presque toujours impossible. Comment démontrer que tel criminel a agi précisément sous
2S9 DB LA R^»RBSSI0IÏ
rînspiratîon de tel discours ou de tel article ? La coïncidence ne suffît pas pour établir cette relation de cause à effet; il faut surprendre et prouver l'influence particulière et décisive de la provocation sur le criminel. N*est-ce pas exiger une preuve qui échappe à toute investigation ?
Cette difficulté présente, il est vrai, à côté de ces inconvénients, deux avantages, dont M. de Bozérian se félicitait au Sénat. Une coïncidence fatale pourrait, par un injuste retour, rendre un orateur ou un journaliste responsable de crimes auquels il est en réalité demeuré étranger; et cette solidarité pouvant se résoudre en une condamnation capitale, il n'est peut-être pas mauvais que la nécessité du lien direct ait été imposée. Quoi qu'on pense d'ailleurs de cette condition, une observation me rassure : le lien direct est nécessaire seulement dans les hypothèses où la provocation exige pour tomber sous le coup de la loi que le crime ait été commis. Mais dans les cas les plus graves, lorsqu'il s'agit de la provocation au meurtre, au pillage, à l'incendie , la provocation étant punissable par elle-môme,aucune preuve impossible n'est mise à la charge du ministère public.
Une autre disposition mérite plus justement la critique. Le condamné qui, s'il était domicilié en France, n'a pu être arrêté prévenliment sauf en
cas de crime, (1) peut se pourvoir en cassation sans se mettre en état. (2) Il profite généralement de ce délai pour s'enfuir et passer la frontière . Le coupable a ainsi une situation priviligiée : il accepte les débats, profite de la publicité pour se mettre en vue, fait étalage de ses doctrines et se pose en martyr de ses convictions. Toutes ces démonstrations ne demandent point, en somme, grand courage : au sortir de Taudience où il a écouté, le front haut, sa condamnation, il prend le train pour Genèveou Bruxelles et la comédie... je me trompe: et la justice est jouée. Cette tactique au succès de laquelle les tribunaux ont plusieurs fois assisté impuissants, a été, par un hasard singulier, mise en défaut dans une afïaire récente. Le prévenu, au cours de Taudience, insulta le président : il fut de ce fait et immédiatement condamné à Temprisonnement. Et lorsqu'à la fin des débats, après avoir entendu avec une indifférence hautaine la nouvelle condamnation qui le frappait pour délit de presse, il s'apprêtait à se retirer, selon l'usage, et à prendre le large, il fut tout étonné de se voir retenir, en vertu de la condamnation précédente, et emmené comme un condamné vulgaire. Sa tenue manifesta alors combien cruelle lui paraissait cette prison, qu'il venait de si dédaigneusement ac-
(1) Art. 49
(2) Art. 61
cueillir. Mais il ne faut plus s'attendre à ces imprudences : la leçon sans doute aura porté ses fruits.
Malgré ces critiques de détail, la répression, je le répète, est, selon moi, suffisante : suffisante en ce sens qu'elle frappe véritablement toutes les provocations qui méritent d'être frappées. Je me préoccupe peu de l'évaluation des peines. On sait qu'en pareille matière, la gravité des peines va à rencontre du résultat cherché. Trop de sévérité n'effraierait pas le coupable, parce qu'il effraierait le jury, et que les poursuites aboutiraient à des acquittements'. D'ailleurs les peines sont rigoureuses : deux ans de prison et trois mille francs d'amende comptent dans la vie et dans la fortune d'un homme, et quant aux provocations suivies d'effet, l'assimilation du provocateur à l'auteur assure un châtiment exemplaire. Ce qui importé, c'est que les provocations soient poursuivies ; c'est que nous ne laissions pas s'acclimater dans la presse, dans les réunions publiques, ce langage violent, ces excitations odieuses, d'autant plus coupables que celui qui les profère est en général supérieur par l'intelligence à ceux à qui elles s'adressent, et qu'il abuse sciemment de l'ignorance d'un public à la merci d'une phrase, promesse, menace ou mensonge.
La répression est-elle efficace ? Je le crois
encore. Je sais ce qu'on appelle les entraînements de la plume ou de la parole; un mot, une phrase peuvent échapper ; ce n'est j'espère ni une phrase, ni un mot qu'on poursuivra jamais, quelque fameux et ridicule exemple qu'on en puisse citer. En réalité, ces entraînements ne font jamais dire aux gens que ce qu'ils veulent dire, et très ordinairement on ne dit et on n'écrit que ce qu'on veut. Il n'est pas interdit de supposer que la perspective de la prison et de l'amende arrêtera sur les lèvres ou ^u bout de la plume l'éloquence criminelle, et si quelque fanatique prétend que c'est un attentat à la liberté de penser, pour moi, je le confesse, je me réjouis de ce bienheureux attentat, qui, impose à la pensée le respect d'elle-même.
J'ai, tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait de démontrer la légitimité de la répression, distingué les provocations des doctrines. Il me semble que les diverses considérations que je viens d'indiquer, établissent, par une espèce de contre épreuve, la réalité de cette distinction. Non, il n'y a rien de commun entre les appels à la violence et les théories économiques. Les appels à la violence sont dangereux ; les théories ne le sont pas ; les appels à la violence peuvent être réprimés, les doctrines échappent à la répression.
Les doctrines, fussent-elles dangereuses, ni tribunaux, ni cours, ni prison, ni amendes ne
réussiront jamais à arrêter leur essor I Ce sont des puissances d'ordre différent, entre lesquelles le combat ne peut s'engager : à des idées, on ne répond pas par des faits, et en vain frapperait-on des anarchistes, Tanarchien'en serait pasatteinte. Lorsqu'une bataille sanglante eut décimé les anabaptistes, en Allemagne, lorsque le Sénat de Zurich effrayé de leurs doctrines les eut expulsés de Suisse sous peine de mort, lorsque le Rhin et les torrents des environs eurent charrié par monceaux leurs cadavres, lorsque Charles-Quint eut appesanti sur eux sa main toute puissante, lorsqu'enfin ils eurent été tous exterminés, il s'en trouva encore pour porter la doctrine en Moravie, en Bohème, en Silésie, et là vivre, se perpétuer pendant des siècles, se propager au milieu des persécutions. Pense-t-on que ce que n'ont pu faire ni les bûchers, ni les supplices, un jugement de tribunal correctionnel, ou un arrêt de Cour d'assises y pourvoira ? L'histoire est pleine de ces luttes impuissantes contre la pensée. Giordano Bruno et Savonarole brûlés vifs, Campanella broyé par la torture, Vanini à qui on arrache la langue et dont le beuglement effroyable remplit l'Italie d'épouvante, Roger Bacon emprisonné, Telesio et Harrington empoisonnés, combien d'autres encore sont là pour proclamer que rien ne vaincra ce souffle si frêle et si superbe, la pensée humaine. Oui, sans doute, les anar-
DB tA Ril>BSSSIOK 303
chîstes ne sont pas dignes qu'on évoque, à leurs côtés, des noms si lumineux ; mais tout devient grand lorsqu'il s'agit de conviction, et si c'est d'an fou de croire à l'anarchie, ce serait d'un plus fou encore de le vouloir convertir par l'amende ou la prison.
Que les anarchistes prêchent leurs doctrines : elles ne sont point à craindre, et le grand jour de la liberté est plus efficace contre les fantômes que Tobscurité de la prison. La fin du règne de Louis-Philippe a été alarmée par le socialisme ; vint le Gouvernement de Février qui permit aux réformateurs d'exposer, de publier, de' prôner leurs utopies : les réformateurs surent eux-mêmes se déconsidérer. -Moins puissantes furent cependant les dix-huit années de silence que le second empire imposa à la pensée publique. Cette oppression, loin d'avoir étouffé les aspirations populaires, leur avaient laissé prendre dans l'ombre un effrayant ressort ; et, lorsqu'en 1868 la parole fut rendue aux ouvriers, les mêmes revendications utopistes éclataient avec plus de vigueur encore et plus d'âpreté.
N'imitons plus un tel exemple. Au lieu, selon le mot de Prudhon , d'emmagasiner par la compression la force révolutionnaire, et de nous condamner à franchir d'un seul coup et d'un saut tout l'espace que la prudence nous commande de franchir en détail, opposons, dans une discussion
pacifique, les théories de la science aux utopies extrêmes, les principes économiques aux idées socialistes, les réformes à la révolution. Ou plutôt, et bien mieux, sortons des champs stériles de la controverse ; que les classes favorisées se penchent vers les travailleurs qu'elles aillent à eux afin de réaliser avec eux le progrès continu »et d'éviter le progrès par bonds et par saccades. Qu'ils songent, les heureux du siècle, combien de larmes taries, si leur bonne volonté avançait de dix années seulement Tamélioration du sort, non pas même de toute la classe des travailleurs, mais d'un millier d'entre eux. Nous avons constaté les bons effets de Tinstruction, de la coopération, de la participation aux bénéfices : n'y a-t-il donc pas des essais à faire, des associations à organiser, des écoles à fonder, des expériences à encourager, des réformes à obtenir? Nous prétendons que, sans révolution, sans cahots, par le développement naturel de la civilisation, par la force d'expansion du progrès, par cette force qui se nourrit et s'augmente d'elle même, toutes'les nombreuses aspirations des travailleurs obtiendront peu à peu leur satisfaction : ne peut-on donc pousser à la roue du char qu'il y a cinquante ans P.-L. Courier voyait déjà « dans la plaine roulant » ? Que les commerçants, que les industriels, que ceux qui sont mêlés à Tactivité du siècle secondent la
science économique, et prouvent que la théorie du progrès pacifique n'est point une invention de notre égoïsme ou de notre peur. Ce sont eux qui sont les classes dirigeantes de demain.
L'aristocratie de la naissance et de la fortune a su, pendant des siècles maintenir sa suprématie; mais alors, outre qu'elle était Taristocralie de rintelligence, la hiérarchie des classes, l'ignorance générale, Tindifférence du peuple lui' faisaient la maîtrise facile. Elle n'a point tailli à cette grande tâche de constituer les nations modernes. Aujourd'hui elle a laissé tomber de ses mains trop paresseuses un sceptre désormais trop lourd. Elle s'est désintéressée de la vie sociale. Les grands esprits, qu'elle compte encore dans son sein, se sont absorbés dans la contemplation philosophique et stérile, se sont oubliés dans une politique boudeuse, ont refusé le maniement pratique des affaires, et se sont mis à l'écart du grand mouvement qui emporte le monde. Il ne suffit plus pour conduire les hommes d'une intelligence affinée par l'éducation ou par une instruction générale et superficielle. Le troupeau est trop ardent ; les intérêts sont trop surexcités. Il y faut désormais plus de virilité et plus d'expérience.
Bien rares encore sont ceux que ce rôle peut légitimement tenter. Mais le suffrage populaire ne s'y trompe pas; faute de meilleurs, hélas !
il porte son choix sur des médiocres; car il sent qu'avant tout il doit prendre ses chefs parmi ceux quMl a pénétrés de son souffle, de son esprit, de son instinct. Nous sommes à une période de transition : les besoins se formulent, les tendances s'accusent, et ceux qui doivent les personnifier ne sont pas encore nés.
Qu'elle se prépare donc cette aristocratie nouvelle, l'aristocratie du savoir et du travail. Qu'elle se jette dans la mêlée avec résolution, mais avec bonne volonté. Quelle y apporte son sens pratique et son instruction économique.
Qu'elle écoute les réclamations ouvrières : ce sont elle, qui, en ce moment, précisent les questions sociales. Qu'elle les écoute, et qu'elle en tienne compte : toute sage amélioration du sort des classes pauvres est un progrès général. Ce n'est pas par la résistance d'une part, par la violence de l'autre que nous apaiserons le différend, et que nous résoudrons le problème qui tourmente notre siècle. Il y faut les efforts de tous. Nous avons besoin des travailleurs et les travailleurs ont besoin de nous : la vie sociale a si bien mêlé et confondu les intérêts, que toutes les classes sont liées par une indissociable solidarité . Ne cherchons ni les uns ni les autres à briser ce lien ; aidons-nous mutuellement. Si nous en venons aux récriminations, il y aura peut-être plus de dures vérités méritées par l'égoïsme
de la bourgeoisie que d'excès à reprocher au peuple : Tun s'est grisé du vin nouveau de la liberté, mais l'autre sent encore le vin aigri des anciens privilèges. Ce sont des ouvriers qui en 1863 ont écrit : « Sans nous la bourgeoisie ne peut rien asseoir de solide; sans son concours notre émancipation peut être retardée longtemps encore. Unissons-nous donc pour un but commun, le triomphe de la vraie démocratie., » Ces ouvriers étaient des sages : que la bourgeoisie ne marchande pas son concours. La tâche est belle ; elle tente des ambitieux, pourquoi ne tenterait-elle pas d'honnêtes gens ?
Le peuple est une ardente fournaise : ceux-ci Tattisent pour l'incendie. Que d'autres plus prévoyants, y jetent à brassées leurs efforts, leur dévouement, leur intelligence, leur instruction, afin que la flamme s'élève paisible et pure, et que de ce foyer rayonnent plus tôt la chaleur et Téclat qui doivent illuminer l'avenir.
dbyGoogL j I
iiMiiii ■ iitiiiiuiai
TABLE DKS MATIERES