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DES DÉPOSANTS

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jusqu'alors réservés aux individus ; nous avons montré, dans ce réseau d'associations jetées sur le commerce, sur l'industrie, en un mot sur toute la vie sociale, un filet où. s'enlisera l'indépendance individuelle. Au contraire, nous n'avons que des sympathies pour toutes les tentatives, pour tous les systèmes qui respectueux de la liberté de chacun et soucieux de la dignité de tous, se développant sous la seule impulsion de l'esprit de justice et de progrès, tendent à augmenter la rémunération du travail et intéresser le travailleur à son œuvre.

« Le salaire n'est pas la dernière expression de la rémunération du travail, disait en 1848 M. Volowskidevantla Constituante, et nous nous dirigeons de plus en plus dans la voie de l'association, mais à vrai dire de l'association libre et volontaire. » Je ne sais pourquoi la condition de salarié parait déshonorante aux ouvriers : le salaire n'est point d'une autre nature que les honoraires du médecin et de l'avocat ou le traitement du fonctionnaire. Les noms diffèrent: les choses sont identiques (1). Mais sans discuter l'appréciation , on peut reconnaître que la tendance signalée par M. Volowski s'accentue de jour en jour. Sans doute, il ne faut pas mettre une confiance aveugle dans la puissance de l'asso-

(1) V. Revue des Deux^Mondes, 15 juin 1867. La question des salaires et des Grèves par M. Batbie.

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ciation. Les associations ouvrières ne réussissent qu'en vertu des mêmes qualités qui assurent partout le succès ; la forme de Tassociation ne facilite pas la victoire, mais elle a cet avantage d'en faire plus complètement, plus directement, plus sensiblement profiter Touvrier. Je sais encore que l'association ne supprimera pas le salariat ; c'est une des folies des anarchistes que de croire à l'absorption de toutes les forces productives par les associations. Mais, plus elles se mîultiplient, plus elles favorisent aux ouvriers le passage du salariat à la condition de propriétaire, et en mettant mieux à leur portée le but et la récompense de la bonne conduite, elles exciteront leurs efîorts.

Nous marchons sans doute vers un état social où la distinction des classes s'effacera parce que la migration de classe à classe se fera plus * aisément. La société américaine est à cet égard fort en avance sur la notre : les individus y vivent dans un perpétuel devenir. Chez nous les familles s'immobilisent à un certain rang, et ce n'est que très lentement qu'elles montent ou descendent. En Amérique les ascensions et les chûtes sont rapides luneseulevieen compte parfoisplusieurs. Là, mieux que partout ailleurs, il x)Iy a pas de sot métier, ni de vile situation (1). Les Européens

(1) V. P. Leroy Beaulieu. Le Collectivisme, p. 42 : Le prolétariat préféré à la situation de colon propriétaire.

sont frappés d'y voir l'ouvrier causer sur le ton d'égalité avec le bourgeois le plus considéré : c'est que l'ouvrier d'aujourd'hui sera demain bourgeois, et le bourgeois sera redevenu ouvrier : charpentier aujourd'hui, demain professeur à l'université, après demain président de la confédération.

Pourquoi en va-t-il autrement dans notre vieille civilisation ? C'est que nous sommes comme enserrés de bandelettes par les traditions du régime aristocratique sous lequel notre société a grandi. L'esprit et les mœurs ont survécu aux irisUtutions.

Déjà sans doute, le discrédit du travail a disparu : niaistout travail ne jouit pas de la même faveur : le commerce, l'industrie sont encore regardés par beaucoup d'esprits prévenus comme inférieurs aux professions libérales. Autrefois, il est vrai, alors que l'instruction était chose rare, le commerce s'en passait, et l'industrie existait à peine, au vivait de routine : l'homme instruit devenait donc médecin, homme de loi, homme de lettres. On s'habitua à estimer diversement des professions qui par elles seules étaient un signe distinctif d'ignorance ou d'instruction. Maintenant, au contraire, un industriel, un grand commerçant, un agronome doivent être aussi instruits qu'un médecin ou un avocat, et avant peu personne n'osera établir de hiérarchie entr'eux.

Ilk^PUIgSANCE DBS DOCÏTRt^ES ANAfiCtfiSfÉS 2lf

Quant au travail manuel, il demande assurément une moindre valeur personnelle. Maïs il est bien déraisonnablement méprisé par une foule d'individus qui se jettent sur les situations confinant aux carrières libérales, sur lesem)[>lois, sur les fonctions publiques, scribes de toute sorte, commis, employés, bureaucrates, paperassiers, qui touchent de douze à quinze cents francs par an, tandis qu'un ouvrier gagne de quinze cents à trois mille francs, tout aussi sottpment encore par cette multitude de petits capitalistes, demi-bourgeois qui aiment mieux, par vanité maladroite, risquer leur pécule, dans un maigre et inutile commerce de détail avec leur nom sur leur enseigne, plutôt que d'accepter bravement la situation de prolétaire. (1)

Je crois fermement que tout ce qui pourra mélanger les classes, faire tomber ces barrières des préjugés,entre les diverses situations sociales aidera à l'amélioration du sort des travailleurs. Lorsque le travail manuel sera hanté par , des individus qui auraient pu prétendre à autre chose, lorsque les ouvriers pourront plus facilement sortir du prolétariat et se mêler à la bourgeoisie, lorsque les distances seront diminuées et qu'on les franchira plus souvent,

(1) V. sur les causes de rencombrement des professions libérales, la très fine analyse de M. P. Leroy Beaulieu. Le Collectivisme y p. 408 et suiv.

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dans un sens ou dans l'autre, n'y aura-t-il pas une détente dans les rapports de classe, et en apprenant à se connaître n'apprendra-t-on pas à s*estimer ? Ne voit-on pas ce phénomène produit déjà par le service militaire obligatoire, malgré le tempérament du volontariat : les hommes du peuple, et les fils de la bourgeoisie en se fréquentant s'estiment, et, des deux côtés, j'en ai été témoin, on se trouve meilleur qu'on ne croyait.

Or, les associations ouvrières, sont une des institutions qui peuvent aider à ce mélange, à cet échange des situations.

Cette puissance de l'association, depuis longtemps elle est reconnue et proclamée : V Européen fondé par Bûchez, et qui parut de 1831 à 1832, de 1835 à 1838 ; (1) V Atelier londé par MM. Corbon et Pascal, et dont la rédaction fut exclusivement confiée à des ouvriers, préconisaient le progrès par les voies pacifiques de l'association, et exercèrent, il y a une quarantaine d'années, une assez grande influence parmi les ouvriers de Paris. Ce mouvement de propagande avait été mis en branle par les disciples de Saint-Simon et deFourier, mais il avait été, en même temps, vicié parles doctrines deVépoque, qui attribuaient à l'Etat une part prépondérante dans l'œuvre de

(1) Les statuts de l'Association coopérative de production, fondée en 1831 par des ouvriers menuisiers, furent rédigés par Bûchez.

la réforme sociale. Ce fut là le défaut de toute la série d'études qui signalent cette ère à notre attention. Lorsqu'on parcourt les ouvrages parus à ce moment, (1) on s'étonne que l'intervention des pouvoirs soit présentée comme le seul moyen de résoudre les difficultés, et on admire combien peu de confiance inspirent l'initiative privée et le développement libre et spontané des institutions. (2)

(1) M. de Lafarelle, Bu progrès social au profit des classes populaires non indigentes (1 vol. 1847). — Projets sur la fondation des Caisses de retraite par l'Etat, M. Macquet, Journal des économistes. T. v, p. 107, 1840. — Projet de M. Ghavannes, 1846. — Projets de grands travaux publics de M. Ghaillou des Barres, ibtd, T. xiii, p. 380 ; — de M. Marbeau, ibid. T. xv, p. 305. — V. le compte-rendu du concours ouvert en 1839 par 1* Académie des sciences morales et politiques. — V. le compte-rendu du procès Vignerte et Vagnerre, (février 1814). Vignerte disait dans sa défense devant la Cour d'assises : « Le jour où la France sef a libre et la nation souveraine, il sera de l'essence des devoirs de la République de fournir aux prolétaires les moyens de se former en associations coopératives, et d'exploiter eux-mêmes leur industrie... J'ai émis le vœu que l'industrie fût affranchie de la loi du salaire, loi arbitraire et tyrannique, et ne fût soumise qu'à la loi d'association, loi rationnelle et profitable. >

(2) Aujourd'hui encore, parmi les socialistes, il en est qui ne croient pas à la puissance de la coopération. Voici le texte d'une résolution votée par le Congrès régional de la fédération Romande, tenu à la Ghauds-de-Fonds en avril 1870 : « Le Gongrès Romand, considérant que la coopération de production ne peut pas se généraliser dans la société actuelle, parce que, si d'un côté quelques travailleurs

En Angleterre, les industriels qui font participer les ouvriers aux bénéfices sont nombreux Les proportions, les règles, le mécanisme de la

peuvent, par leurs propres épargnes ou avecle secours des autres travailleurs être mis en possession de leurs instruments de travail, il est impossible d'un autre côté de procurer les instruments de travail à la totalité des , travailleurs, à moins d'exproprier les détenteurs des capitaux ; que cette impossibilité est surtout évidente lorsqu'il s'agit des grands instruments de travail, l'usine, la mine, la terre, et qu'ainsi les corps de métiers les plus souffrants sont précisément ceux qui peuvent le moins se constituer actuellement en coopération ; qu'ainsi, tandis que la plus grande partie des travailleurs resteraient misérables, une minorité enrichie par la coopération irait augmenter les rangs de la bourgeoisie ;. considérant en outre que la coopération de consommation, lorsqu'elle est fondée sur des bases réellement socialistes sans aucun avantage réservé au capital, peut avoir une utilité relative pour soulager la misère de quelques travailleurs, . pour les grouper et les organiser, mais que néanmoins la coopération de consommation, si elle se généralisait dans l'état actuel de la société de manière à procurer à la totalité des travailleurs la vie à meilleur marché, aurait pour résultat un abaissement général des salaires, le salaire n'étant que la portion strictement nécessaire pour vivre laissée par le capital au travail. Déclare : Que la coopération est la forme sociale qu'adoptera le travail après l'émancipation des travailleurs ; mais qu'il ne pense pas que la coopération soit le moyen d'opérer l'affranchissement complet du prolétariat, qui ne peut avoir lieu que par la révolution sociale internationale. » V. les remarques qui accompagnent la reproduction de cette résolution. Mémoire présenté par la fédération jurassienne de l'Association intemationale des travailleurs à toutes les fédérations de Vinter^ nationale * Pièces justificatives, p. 129. Souvilliers, au siège du Comité fédéral jurassien 1873. — Schœfïle.

participation offrent une grande diversité, (1) et de môme ont été diverses les fortunes de ces divers établissements. (2) ^

En France, la participation est moins fréquente. A Paris, on compte trente-neuf maisons qui ont adopté soit la participation de l'ouvrier aux bénéfices, soit la majoration du salaire, en raison de l'âge de l'ouvrier et de son ancienneté dans la maison, ou en raison du travail effectué. (3) Ce

(Quintessence du socialisme) condamne la participation, l'association ouvrière, la coopération, par la crainte que la concurrence ne s'établisse entre ces diverses institutions productrices. — Le congrès de Lausanne témoignait de même une vive défiance à l'égard de la coopération sous prétexte que les associations coopératives tendent à constituer un quatrième état ayant au dessous de lui un cinquième état plus misérable encore ; il est vrai que le congrès suivant, tenu à Bruxelles en 1869, fut favorable à la coopération.

(1) V. le Qie de Paris, Associations ouvrières en Angleterre (1869). Situation des ouvriers en Angleterre (1873).

(2) Sur les 115, sociétés de participation foncière, dans le Lancashire, de filatures et lissages de coton, quarante-deux réussissent ; vingt sont en pleine prospérité ; quatre-vingttreize sont en pertes. — V. Mony, Etudes sur le travail. t. 1, p. 317, Paris, Hachette.— V. sur cette question ^w/Ze^m de la participation aux bénéfices publié depuis 1879 par la société formée pour faciliter l'étude pratique des diverses méthodes de participation du personnel dans les bénéfices de l'entreprise, et qui a son siège à Paris, 20, rue Bergère. Notamment t. III, (année 1881), p. 221 et suiv.

(3) V. Fougerousse, Patrons et ouvriers de Paris,— A Reims, certaines grandes filatures donnent une prime à la production et à la perfection du travail.

n'est pas sans doute l'association de l'ouvrier et du patron. L'association véritable est impossible, puisque l'ouvrier ne saurait participer aux pertes. (1) C'est, si on veut, une association léonine, à laquelle se plie le patron. Mais, quelle que soit la nature de l'engagement, il a une influence salutaire sur l'ouvrier.

En voici un exemple récent : un grand industriel de Lyon, constructeur de machines, a adopté le régime de la participation. Tous les trois ans, afin de permettre, dans une certaine mesure, la compensation des bonnes et des mauvaises années, et d'établir comme une moyenne des résultats, une certaine part des bénéfices est distribuée aux ouvriers. Le patron n'avait pas étudié les mécanismes ingénieux usités en Angleterre, et ne savait trop s'il ferait sa distribution au prorata des appointements, ou des salaires , ou du temps de service de chaque homme. (2) Mais il a été ouvrier, et il

(1) On a cherché à remédier à cet inconvénient par l'institution d'un fonds de réserve. Mais le fonds de réserve est en réalité toujours prélevé sur les bénéfices et par conséquent fourni par le patron.

(2) Dans l'une des sociétés de participation les plus considérables et les mieux organisées de l'Angleterre, celle des mines et hauts-fourneaux de Whitwood et Mathley fondée en 1865, voici les bases de la répartition : tousles ouvriers reçoivent leur salaire à la tâche ; le capital prélève 10 0/0. Le surplus des bénéfices se partage également entre le capital et les ouvriers, et est distribué aux

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connaît les ouvriers. Il décida de remettre la solution de la question à une commission nommée par les ouvriers mômes, et de laisser les intéressés partager comme ils Tentendraient. Cette décision ne lui fut pas dictée par le désir de se débarrasser de la diflTiculfé ; mais il pensait que c'était le meilleur moyen d'éviter les mécontentements ; il pensait en outre qu'il est bon que les ouvriers s'habituent à gérer leurs intérêts ; que la liberté et la responsabilité sont des auxiliaires puissants de la dignité individuelle. Ses prévisions à cet égard ne furent pas déçues : la répartition s'opéra très loyalement, et à la satisfaction de tous. Or, il y a peu de temps, les ouvriers de l'usine décidèrent de se mettre en grève, pour obtenir une augmentation de salaire. Le patron les réunit, leur déclara qu'il lui était impossible de modifier ses tarifs. «Il leur fil en outre observer qu'à la fin de l'année, devait avoir lieu une répartition triennale des bénéfices ; qu'une grève lui

ouvriers, au prorata de leurs salaires, par conséquent de leur travail. En 1873, le salaire des ouvriers ayant, par des augmentations successives, monté de 30 0/0, il fut décidé que le capital prélèverait 13 O/Ô. — Sous l'empire de la première répartition, les ouvriers ont touché annuellement, pour leur part de bénéfices, environ 40 0/0 de leurs salaires (V. G le de Paris, p. 186) — Nous devons ajouter que la société de Whitwood vient de subir un échec considérable, dû, semble-t-il, à l'hostilité des Trades Unions. (Fougerousse, Patrons et ouvriers de PariSy p. 205).

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ferait subir une perte considérable ; mais que celte perte annihilerait peut-être, diminuerait assurément les bénéfices des exercices écoulés etque les ouvriers en seraient comme lui victimes. A la suite, de ces explications, les ouvriers se retirèrent. Ils prirent un jour pour délibérer^ et, le surlendemain, ils se présentaient tous à l'atelier, ayant renoncé à la grève. (1)

Ils ont été guidés par leur intérêt, dira-t-on. .Qu'importe, répondrai-je. Est-ce donc autre chose que la conciliation des intérêts qu'il faut chercher. Je n'ai le droit de faire appel aux sentiments de personne; il ne s'agit ni d'affection ni de désintéressement. Ce sont les intérêts qui mènent le monde, et tout sera pour le mieux, lorsque les intérêts, que Proudhon nommait contradictoires, et que, plus sagement, Bastiat appelait harmoniques, seront si bien groupés par le jeu de l'organisation industrielle et commer-

(1) V. aussi dans la Situation des Ouvriers en Angleterre çlu Gte de Paris, l'étude consacrée à la Société des Mines et Hauts-fourneaux de Whitwood et Mathley, et rinflu'ence pacificatrice de la participation (pp. 188 et 194). « En peu d'années, la paix et la confiance mutuelles sont venues remplacer la haine et la guerre. » Et p. 183 : « Il a été constaté que les ouvriers tendent à se fixer de plus en plus dans l'établissement (Newport Rolling mills, fabrique de barres et plaques de fer de MM. Fox et Head, où la participation a été adoptée en 1864) et que les habitudes d'imprévoyance et d'ivrognerie diminuent en raison directe de l'épargne de chacun. »

cîale, seront si équitablemenl balancés que, de part et d'autre, Tentente sera nécessaire, et que, de la concorde, naîtra la satisfaction réciproque des besoins. C'est là le véritable progrès dans l'ordre économique. C'est celui auquel nous marchons.

M. d'Haussonville ne pense pas ^que la participation puisse avoir pendant longtemps une influence pacificatrice. (1) « Ce n'est, dit-il, qu'un trompe l'œil : le jour où elle sera passée dans les mœurs, et aura revêtu le caractère d'un droit, les exigences des ouvriers deviendront plus ambitieuses, et les revendications qui actuellement portent sur le tarif des salaires porteront sur le taux de la participation. ».

Ces craintes sont-elles fondées ? L'avenir répondra. Il est bien possible que le désaccord du capital et du travail ne soit pas complètement apaisé par la participation. Il me semble pourtant qu'un système comme celui de Withw^ood, permettant à l'ouvrier de se rendre compte de tout le mécanisme de Tindustrie, lui faittoucher du doigt la justice des prélèvements et de la rétribution du capital. Qu'il y ait des discussions sur le taux, je n'ose affirmer le contraire. La proportion s'établira peut-être d'elle-même par la pondération des intérêts : nous constatons

(l) V. O. d'Haussonville, La vie et les salaires à Paris, Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1888.

d'ailleurs depuis quelques années que la tendance est conforme aux vœux des travailleurs : le loyer du capital baisse, et le salaire du travail monte. Peut-être trouvera-t-on quelque combinaison qui satisfasse aux droits des deux partis ; l'Angleterre nous en fournit un exemple encourageant : la Sun MM Compa7iy est une filature de coton dont le capital actions s'élève à 1.250 000 Ir. et est tout entier entre les mains des ouvriers. C'est peut-être à cetétatd'association avec participation que la participation pure nous conduira. Si ce n'est qu'une étape à franchir, mettons-nous en chemin : la route qui reste à faire est moins dure que celle que nous avons déjà faite.

Ce dont il faut, en effet, bien se persuader, c'est que les revendications des travailleurs n'émanent pas seulement de Tesprit de révolte qui parfois les anime. En réalité ces revendications ont pour raison leurs souffrances. (1) Ces souffrances ne sont plus générales et cruelles autant qu'autrefois ; elles existent encore, et la violence, qui les accompagne, n'est pas sans mériter quelque excuse. Il faut la châtier lorsqu'elle mène au crime : mais qu'on ne s'y trompe pas, on ne la préviendra que par l'équilibre des intérêts, et la satisfaction de tous les besoins légitimes.

(1) V. Denys Poulot, Le Sublime, p. Î^16, la l)elle et poignante page sur le chômage. « La question sociale est une question d'estomac, » disait Lassalle.

Les derniers mouvements ouvriers sont la preuve de ce que j'avance. J'ai entendu des gens s'étonner que des troubles éclatassent à Montceau-les-Mines, et que la tranquillité régnât dans tel ou tel grand centre industriel voisin

Tout d'abord, il faut savoir que le mouvement anarchiste de Montceau n'était pas né spontanément : Tagitation y avait été apportée du dehors. Montceau avait été choisi à cause de la nature du terrain et de la dissémination des habitations ouvrières qui s'opposaient à une surveillance continuelle, et aussi à cause du mécontentement des ouvriers. La situation du travailleur n'est point en effet identique, même dans les lieux les plus proches et dans des industries de même famille. Au Greusot, par exemple, la population ouvrière s'agite peu, parce que les ouvriers sont attachés à l'usine par leur situation : c'est une aristocratie ouvrière; les salaires y sont assez élevés, (1) et chaque ouvrier peut aspirer aune situation pécuniaire satisfaisante.

En outre, l'administration de M. Schneider a été une des plus libérales, des plus intelligentes qu'on puisse voir. Le salaire est presque toujours fixé par le marchandage, et se règle avec un

(1) « Au Greusot, aucun ouvrier ne gagne moins de 30 fr, par semaine, et les meilleurs peuvent, dit-on, gagner de 8 fr. 33 à 10 fr. 40 par jour. » V. le Gto de Paris, Les ouvriers en Angleterre, p. 23.

système de primes, variées suivant les cas ou les spécialités, en vde de stimuler et de récompenser l'activité et Tintelligence. Le marchandage, qui • d'ordinaire amèneune grande tension de rapports entre les ouvriers, est passé en usage, et donne rarement lieu à de vifs débats. Un système de comptabilité publique qui saisit les divers éléments du travail, et tient compte à chacun de la quantité et de la qualité produites, comme aussi de la consommation des matières premières, inspire aux travailleurs une entière confiance dans la justice des règlements. Le principe sliivi en tout par Tadministration est de donner l'exemple à l'initiative privée, mais de la laisser absolument libre : caisse de prévoyance, caisse de dépôt, écoles, habitations ouvrières, tout a été organisé dans cet esprit, et la statistique démontre, qu'au point de vue moral et au point de vue matériel, la condition ouvrière au Creuset est supérieure à celle du reste de la France.

Il ne faut donc pas croire que les ouvriers n'apprécient pas les différences de condition et qu'ils aient tous fait aveuglement contre la société le serment d'Annibal. Si je surprends-, même dans les récentes violences, la trace d'un certain discernement, ou plus exactement si la tranquilUté de certains centres m'est une preuve que le bien-être est un contre poids utile contre les emportements et l'esprit de révolte, pourquoi

me refuserait-on le droit de croire aux moyens d'améliorer le sort de la classe ouvrière. Là où elle existe, la participation a déjà fait du bien ; elle en fera encore. Le ressort s'usera ? hélas 1 comme toute chose ; mais il aura, en son temps et à son heure, rendu le service qu'on en pouvait attendre, et il ne disparaîtra que lorsque dans la transformation constante et insensible de la société, un rouage meilleur aura été inventé pour répondre mieux à des besoins nouveaux. (1)

A côté de ce progrès en voie d'accomplissement, d'autres plus radicaux se manifestent, et arriveront sans doute à sMmplanter, malgré les obstacles, et en dépit des difficultés qui entravent tout début.

On se souvient qu'en 1848, la Constituante affecta une somme de trois millions de francs à l'encouragement des sociétés ouvrières coopéra-

(1) V. G*® de Paris, La Rochdale , manufactures coopératives sociales, p. 173; la société agricolç d'Assington, p. 177. — Pour des raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, ce sont les sociétés de participation qui me paraissant répondre le mieux à toutes les nécessités économiques et industrielles. Mais rien n'empêche que ces sociétés soient complètement entre les mains des ouvriers , le capital étant en actions, comme par exemple dans la Sun Mill Company, filature de coton, dont le capital action s'élevant à 1.250.000 fr. est tout entier fourni par les ouvriers. La Société de Whitwood et Mathley me semble avoir organisé les répartitions selon un mécanisme très sage .

tives de production. (1) En môme temps on favorisait leur admission à Tadjudication des travaux publics. (2) Cinquante - sept assocîa-

(1) V. Lemercier, Etudes sur les associations ouvrières. On pourrait faire au mouyement de 1848 le même reproche que celui que j'adressais spécialement à la théorie de l'association chez les anarchistes, le reproche d'avoir rêvé, au moyen d'une organisation nouvelle du régime d,e l'association, la destruction de l'ordre économique actuel. Voici ce qu'en pensait Proudhon : « De quoi' s'agissait-il pour les associations ouvrières, d'après le système du Luxehibourg ? De supplanter, par la coalition des ouvriers, et non par les subventions de l'Etat, les associations capitalistes, c'est-à-dire toujours de faire la guerre à l'industrie et au commerce libres, par la centralisation des affaires, l'agglomération des travailleurs et la supériorité des capitaux. Au lieu de cent ou de deux cent mille patentés qu'il existe dans Paris, il n'y aurait plus eu qu'une centaine de grandes associations représentant les diverses branches d'industrie et de commerce, où la population ouvrière eût été enrégimentée et définitivement asservie par la raison d'état de la fraternité, comme elle tend en ce moment à l'être par la raison d'état du capital. Qu'y auraient gagné la liberté, la félicité publique, la civilisation ? Rien. Nous eussions changé de chaînes, et, ce qu'il y a de plus triste, et qui montie la stérilité des législateurs, entrepreneurs, et réformateurs, l'idée sociale n'aurait pas fait un pas ; nous serions toujours sous le même arbitraire, pour ne pas dire sous le même fatalisme économique. » Proudhon, l)e la capacité des classes ouvrières. 1865, p. 168.

(2) Décret du 15 juillet 1848. Règlement d'administ. publ. du 18 août. Peu d'associations se présentèrent aux adjudications : une seule réussit complètement celle des paveurs, qui réalisa des bénéfices, et procura une économie notable à la ville de Paris. (V. le rapport de M. L. Faucher à la Législative, 18 décembre 1849.) M. Floquet, préfet de la Seine, a fait revivre ce décret dans son administration.

lions profitèrent des subventions, (l) et reçurent 2.035;000 fr. C'était alors le début du mouvement coopératif, et tout présageait qu'il allait se propager, lorsque le coup d'état éclata, et presque toutes les associations ouvrières furent, par haine de l'esprit libéral qui les animait, violemment dissoutes en 1851 et 1852. (2) Quand Tempire en fut réduit à se relâcher un peu de ses habitudes autoritaires, et que la loi de 1867 sur les sociétés fut votée, les ouvriers se défièrent encore de ce libéralisme tardif, et peu d'associations prirent naissance. (3) Sous le Septennat mille tracasseries chica-

(1) Il y avait eu six cents demandes ; cinquante-sept seulement furent accueillies : trente-deux à Paris, (dont trente exclusivement composées d'ouvriers, et deux, d'ouvriers et patrons), et vingt-sept en province, (dont douze composées uniquement d'ouvriers, et quinze, d'ouvriers et patrons). Les trente-deux associations parisiennes reçurent 890.500 francs. Dans les six premiers mois, trois furent déclarées en faillite, et on comptait parmi elles quinze mutations de gérances.

(2) Sur les trente-quatre associations entendues par la commission d'enquête extra-parlementaire du mois de mai 1883, deux seulement datent de 1848 et une de 1849. Au congrès ouvrier de Paris en 1876, le citoyen Finance disait que, de toutes les associations subventionnées en 1848, une seule survivait, celle des tailleurs de limes.

(3) Sur les trente-quatre associations entendues par la commission de 1883, une date de 1863, une de 1864, une de 1805, une de 1866, une de 1867, une de 1868, une de :

nières entravèrent les tentatives. (1) Depuis 1881, les ouvriers se sont remis à l'œuvre : un grand nombre de sociétés se fondent chaque année. (2) Combien en existe- t-il actuellement ? Je ne sais si une statistique générale a été faite : (3) elle serait bonne à faire, et il serait intéressant, si la question n'était pas indiscrète, de relever la situation de chacune, afin de pouvoir apprécier les chances de succès.

Toutes ces sociétés ont eu des, débuts extrêmement difficiles : l'inexpérience de la direction, l'inaptitude à l'administration, l'ignorance du commerce, la mobilité des esprits, (4) et plus

(1) Sur ces trente-quatre sociétés, une seule date de 1872 ; jusqu'en 1881 on n'en trouve plus.

(2) Neuf des sociétés entendues datent de 1881, cinq de 1882, trois de 1883. — Sept sociétés n'ont pas indiqué la date de leur fondation.

(3) Les chiffres particuliers fournis par les auteurs divergent beaucoup. S. Mony (op. cit. p. 319) dit que quatorze associations sur les cinquante-sept secourues en 1848 avaient survécu jusqu'en 1857. Le rapport de M. Barheret (Commission extra-parlementaire, p. 11) déclare qu'elles ont presque toutes succombé de 1851 à 1852, et qu'il s'en est fondé très peu jusqu'en 1879. — M. E. Saveney (Revue des Deux- Mondes, 1" octobre 1868) en compte une soixantaine à Paris; M. Denys Poulot plus de cent en 1879. M. d'Haussonville (Revue- des Deux-Mondes, 15 avril 1883) une vingtaine seulement en 1883, comprenant environ 4000 adhérents. — La commission parlementaire en a entendu trente- quatre, et une trente-cinquième en voie de formation.

(4) < Les changements de directeur sontrécueil de toutes les sociétés » dit M. Gastel, délégué de l'association des

encore le défaut de crédit sont autant d'obstacles particuliers à ces entreprises, qui se dressent devant les premiers pas, et qui ne peuvent êl'-e surmontés que par une énergie et une ténacité exemplaires. (1) Mais de tous le plus malaisé à vaincre, c'est le défaut de capital. Tandis que les sociétés coopératives de consommation, faisant toutes leurs opérations de vente et d'achat au èomptant, peuvent se fonder avec un capital restreint, les sociétés de production, qui sont nécessairement condamnées aux marchés à terme, doivent disposer d'un fonds de roulement considérable. C'est lorsqu'on assiste aux difficultés de la mise en train, qu'on se prend à rêver avec Prudhon la gratuité du crédit. C'est lorsqu'on voit l'association des ébénistes de la

ouvriers charpentiers de la Villette. Commission extraparlementaire, p. 115.

(1) Lire les dépositions devant la Commission d'enquête.

— V George Howell, Conflict of capital and labour 1878, et M. Gernuschi, Illusions des Sociétés coopératives 1866.

— V. dans Les ouvriers en Angleterre du G*« de Paris, p. 175, le récit des difficultés éprouvées par la société coopérative fondée en 1864 à Wolwerhampton entre sept ouvriers serruriers ayant apporté ensemble 225 francs.

— La société des ouvriers en chaudières de Septford, fondée en 1871, et composée de. neuf membres avec un capital actions de 275 fr. et un capital obligations de 500 fr., a fait dans sa première année 13.625 fr. d'affaires. — V. G . Holysake, History of coopération ; L. d'Andrimont, Le mouvement coopératif en Belgique; V. de Lavelaye. Le Socialisme contemporain, p. 85,

rue de Montreuil se foncier avec 400 francs de capital, c'est lorsqu'on voit les membres de Tassociation des maçons et des tailleurs de pierre, réduits à mettre au mont-de-piété une partie de leurs vêtements, et leurs femmes pousser le dévouement jusqu'à engager leurs boucles d'oreilles et leurs bagues, afin de constituer le capital qui permit d'acheter les matériaux nécessaires à l'exécution du premier travail obtenu ; c'est quand l'association des coiffeurs et celle des cuisiniers se fonde avec deux francs pour tout capital dans la caisse sociale ; c*est quand les fermiers, les cordonniers , les lithographes prélèvent la majeure partie de leurs salaires pour constituer le fonds de leurs sociétés, et se réduisent à des journées de 1 fr.50 et même d'un franc; c'est alors qu'on comprend les amertumes des récriminations ouvrières, et qu'on excuse les imprécations contre le capital, contre ce capital, sans le concours duquel on ne peut rien, et qui se fait si cruellement acheter. (2)

Et pourtant, chose curieuse, ce n'est point sur les lèvres de ceux qui ont eu ainsi â lutter directement qu'on surprend ces invectives. Dans le3

ri) Rapport de L. Faucher à la Législative 18 décembre

(2) La célèbre société des loyaux pionniers de Rochdale, a été fondée Bn 1844 par vingt-huit ouvriers apportant chacun 25 francs de capital.

dépositions devant la commission d'enquête, tous les délégués entendus déclarent que les fonds leur ont manqué au début, qu'ils se sont souvent heurtés à de durs refus de crédit, que cette insuffisance s'oppose au développement de leurs établissements ; ils en gémissent, mais il est rare de les voir se répandre en récriminations, comme le font 'les théoriciens de journaux et de réunions publiques. Le maniement des affaires leur a déjà appris que ce n'est point là une injustice contre laquelle il faille se révolter, mais un mal auquel on doit chercher un remède. Ce dont ils se plaignent surtout, c'est de trouver difficilement de l'ouvrage, c'est de sentir autour d'eux la défiance, c'est de ne pouvoir se créer une clientèle. Tandis qu'ils paraissent se faire illusion sur les difficultés spéciales à leur tentative, sur celles qui s'attachent essentiellement au régime de l'association, et qui proviennent de leur propre inexpérience; par une méprise singulière, ils se rebutent surtout des difficultés inhérentes à toute fondation, à toute entreprise nouvelle. (1)

(l)Une critique, qui revient dans toutes les dépositions, porte sur le défaut d'élasticité de la loi de 1867, sur la multiplicité des formalités légales. Ces critiques n'ont souvent d'autre cause que la complète ignorance des choses du droit. Mais en vérité, une loi sur les sociétés doit être à la portée de tout le monde, et d'une facile application. Il y a sur ce point à tenir compte des reproches énoncés. La nouvelle loi sur la société ne paraît pas s'en être préoccupée sofûsamment.

QacJiqu'il en soit de l'appréciation des ouvriers, appréciation inexacte parce que les mêmes soucis, sans cesse renaissants, finissent par prendre plus d'importance qu'une grosse difficulté abordée de front et prévue dès l'origine, la pierre d'achoppement, aux yeux de tous ceux qui ont étudié la question des associations ouvrières, est le défaut de capital, et le défaut d'instruction.

Et le problème du crédit populaire se pose inévitablement. Je crains bien qu'une solution générale, une solution qui mette le capital à la disposition facile des ouvriers ne soit un rêve. Pourtant il est permis, sans être taxé d'utopie, d'attendre de l'avenir un progrès dans cette voie. Les banques d'Ecosse, avec leur système de cash-crédit (avances à découvert), les Vorchussbanken d'Allemagne (Banques d'avances), (1) les banques populaires italiennes, (2) les banques

(1) Les banques fondées sous la direction de M. Schnlze Delitsch, étaient, en 1881, au nombre de 1895 et comptaient près d'un million de sociétaires. Une grande partie du personnel associé appartient à la classe ouvrière. V. Brelay. Les associations populaires, p. 31. Mony loc.citaU T. 1. p. 331. V. aussi le Journal des Débats, 15 octobre 1863, un article de M. Horn, et le Crédit populaire de M. Batbie. V. sur la Wholesale Society, H. Fawcett, travail et salaires^ (trad. Raflfalovich) p. 80 et note.

(2) Voici le développement des Banques populaires en Italie.

En 1870 80 sociétés. Cap. ver. IS.970.789 Fonds de réser. 9i>1.21i Dépôts 21.890 417 1876111 8S.324.S26 7.81S.068 12I.IS6.996

populaires russes, (1) sont des institutions qu'un financier philanthrope cherchera sans doute à introduire en France, en les modifiant et en les accommodant à nos mœurs. (2) Les caisses d'épargne, dont la première idée

Ces 165 banques comptent à peu près 125.000 associés qui se répartissent ainsi :

Grands agriculteurs 6,*50 0/0

Petits agriculteurs 17,71 »

Cultivateurs journaliers 3,89 »

Grands industriels ou commerçants .... 4,56 » Petits industriels, commerçants ou

artisans indépendants 30,37 »

Ouvriers 7,35 »

Employés, professeurs ... '. 16,05 »

Personnes non classées. . . • . 13,39 ^ »

V. Léon Say, Dix jours dans la haute Italie. Paris, 1884, Guillaumin et C««.

(1) ÎjGs banques populaires fondées récemment en Russie ont été la providence des serfs au moment de leur affranchissement. En 1872, on comptait 162 banques comprenant 14.000 associés,ayant un capital de 187.000 roubles, et ayant prêté dans Tannée 1.100.000 roubles. En 1882, 974 banques comprenant près de 200.000 membres, disposant d'un capital de plus de 5 millions de roubles et ayant prêté 22 millions de roubles.

(2) En France, depuis deux ou trois ans il s'est fondé quelques banques populaires : à Arras, au Mans, à Toulouse, à Saint-Ghamond, à Angers, à Paris^.La plus florissante parait être celle de Cannes. Mais ce ne sont encore que des essais. V. E. Brelay, Les Associations ^populaires de consommation et de crédit mutuel. Paris, 1888, Guillaumin et C".

238 IMPUISSANCB DES DOCTRINES ANABGHISTES

émanedela Convention (1), qui se sont multipliées

(1) V. le 6^ rapport du comité de mendicité, p. 5. — La caisse d'épargne, d'après 1^ projets de la Convention, devait être un établissement non seulement afifecté au dépôt de sommes productives d'intérêt, mais admettant les diverses formes de placement et d'assurances, tontines, rente viagère, assurance sur la vie, assurance en cas de maladie.

La première caisse d'épargne avait été fondée en 1798 à Tottenheim, en Angleterre. Voici le mouvement des caisses d'épargnes en France.

En 1837 les capitaux déposés s'élevaient à 106 millions. 1842 295

Importance moyenne

Nombre de livrets Sommes totales de chaque livret.

En 1864, nous n'avions que 922 caisses d'épargne ou

succursales, en 1874 on en comptait 1206 ; 1227 en 1875 î 1270 en 1876 ; 1315 en 1877.

IMPUISSANCE DBS DOCTRIKES ANARCHiStES 239

et transformées, qui se sont mises à la portée de tous, qui pénètrent dans les hameaux les plus

En 1866 on comptait 1 déposant sur 24 habitants, tandis qu'en Angleterre on en comptait 1 sur 18, et 1 sur 14 dans l'état de New- York ; en 1876, nous en comptions 1 sur 14, et en 1881, date du dernier recensement 1 sur 9,26.

Les caisses d'épargne postales ont été fondées par la loi du 9 avril 1881, et n'ont commencé à fonctionner que le 1" janvier 1882.

Pn 1882, 227.438 livrets ont été ouverts et les versements se sont élevés à 64.634.381 ; mais 15.858 comptes, ont été soldés par remboursements ; somme toute, au l"»" janvier 1883, les caisses d'épargne comptaient 211.580 livrets en activité, créanciers de 46.823.441. Les déposants se répartissent ainsi :

Mineurs avec Tassistance du représentant légal. 3H.16S -

Mineurs sans assistance 76.401

Femmes assistées du mari S.8S7

- non assistées 14,8Si

Filles majeures ou veuves Si .097

Ouvriers 17.9Î* \ Total tï7.*88

Domestiques 8.278

Employés SS.824

Militaires et marins 8.805

Prcfesslons diverses SS.188

Sociétés 187

A côté des caisses d'épargne officielles, il faut citer les Sociétés d'épargne qui se constituent en France, et surtout dans la région lyonnaise depuis 1880 : les adhérents versent une cotisation mensuelle destinée à acheter en commun des valeurs mobilières. Il n'y a pas d'exemple qu'un sociétaire ait manqué à son engagement dans les dix-huit associations qui se sont fondées à Lyon depuis quatre ans, et qui, comptant environ 6.300 membres, ont réuni un capital de près d'un million et demi. La plus ancienne de ces sociétés a pris pour nom la Boule de neige; d'autres sont venues après, les Glaneurs, VEpargne CroiX'Roussienne, la Ruche Lyonnaise, la Fourmi lyonnaise, la Pelotte, la Tire-lire, etc.

reculés et dans les écoles primaires, ont développé d'une façon merveilleuse le sentiment de la prévoyance et le souci de l'économie.

Mais l'épargne n'est pas suffisante : il est difficile à l'ouvrier de se constituer par l'épargne un capital qui le tire du prolétariat. Les grands industriels, malgré les capitaux, dont ils disposent peisonnellement, ont h tout instant recours au crédit, et l'ouvrier, qui a besoin d'une somme môme modeste peut rarement l'obtenir. De grands efforts ont été faits cependant pour subvenir à cette nécessité : en 1845, le baron de Damas fondait l'œuvre du Prêt d'honneur. (1) La Société du Prince Impérial prenait pour devise : « Donner du crédit à ceux qui n'en ont pas, et qui méritent d'en avoir. » (2) Depuis 1863, les institutions de Crédit populaire se sont beaucoup développées. La Société du Crédit au travail, fondée par M. Béluze, aida puissamment à ce mouvement. Elle s'était proposé pour mission de créditer les associations actuellement existantes, et d'aider, à la formation de nouvelles associations de production, de consommation et de crédit. Aujourd'hui la Banque centrale populaire remplit cet office, et est, à Paris, l'instrument de crédit de presque toutes les associations

(1) Jownial des Economistes. T xxvi, p. 80.

(2) De 1852 à 1866, la Société a prêté à 8.415 emprunteurs 42.210.995 fr.

coopératives. Malgré le grand nombre des institutions de crédit populaire, il faut reconnaître que, jusqu'à ces derniers temps, la masse des travailleurs n'en a pas su tirer profit : l'usage régulier et raisonné des avanôes n'a pas pénétré dans les mœurs ouvrières. L'ouvrier peut maintenant obtenir le concours du capital, non pas sans garanties, mais en offrant celles dont il peut disposer, la caution de ses camarades, la garantie même de sa bonne conduite et de son esprit d'économie, attestés par les versements antérieurs. Le jour où il aura appris à manier l'instrument puissant que le progrès a mis à sa disposition, la fondation des sociétés coopératives et le passage du salariat à l'association seront singulièrement facilités.

Le jour enfin où l'instruction plus répandue rendra les ouvriers plus généralement capables de bien diriger les entreprises commerciales et industrielles, en même temps qu'une amélioration matérielle sera obtenue, une amélioration morale considérable suivra nécessairement.

M. Lemonier, qui a publié une étude approfondie sur les associations ouvrières, a constaté que ces associations ennoblissaient l'individu : elles enseignent le courage et la persévérance, elles fortifient les liens de la solidarité, exaltent l'esprit de dévouement et de sacrifice, développent le sentiment de la responsabilité et de

la dignité. En môme temps , elles mettent l'ouvrier à même d'apprécier plus justement le jeu équitable et pondéré des divers intérêts; elleâ lui apprennent la juste importance du capital, autant que la puissance du travail, lui font toucher du doigt Tinfluence de la direction et de l'administration, et lui inspirent le respect des qualités et des efforts intellectuels. C'est ainsi que les difficultés mêmes qu'ils ont à vaincre rendent les ouvriers meilleurs, el élèvent sensiblement le niveau de leur valeur intellectuelle et morale. Or, ce progrès s'accomplit. La marche est lente, mais elle est manifeste. Elle s'accentue pendant les périodes de calme politique et de prospérité économique. Le prolétariat ne l'ignore pas; il est facile de se rendre compte que la plupart des ouvriers attendent plus des moyens légaux que des bouleversements. Au Congrès du Havre, dans le milieu le plus avancé, un vote général mettait en minorité lés anarchistes prêchant la violence. Au Congrès de Lyon, les propositions de réforme afTectaient une allure pacifique. Au Congrès de Paris, au Congrès du Centre, la scission s'accentuait entre les énergumènes et les modérés. Et le jugement même du Tribunal correctionnel de Lyon prenait soin de déclarer « que ces détestables et criminelles doctrines n'avaient trouvé aucun écho dans la population vraiment honnête et laborieuse. »

Un fait à ma connaissance confirme cette appréciation. Dans l'établissement industriel dont je parlais, tout à l'heure, et où les ouvriers participent aux bénéfices, un anarchiste militant était employé. L'an dernier, il prit part à une réunion de son parti, qui se tint à Villefranche, près de Lyon. Il porta la parole, et son discours, comme tous les discours analogues, fut une longue et violente diatribe contre le capital. Ses accusations furent même dirigées particulièrement contre son propre patron. Ce langage déplut à ses camarades d'atelier : ils allèrent protester auprès de leur patron, et le prièrent de renvoyer l'anarchiste. Le patron s'y refusa. Les ouvriers se firent alors justice eux-mêmes. L'orateur fut mis en quarantaine, tant et si bien que, huit jours après, il devait quitter la maison.

Ce n'est qu'une bien maigre anecdote. Mais je suppose qu'on en pourrait recueillir un assez grand nombre de même sorte. Si on récuse celleci invoquée comme symptôme de l'esprit modéré des ouvriers, elle restera au moins comme une marque de l'attachement que peut inspirer à ses ouvriers un patron qui agit loyalement avec eux, et cherche à leur rendre le travail aussi profitable qu'il peut être.

Les partis extrêmes, qui naturellement se recrutent parmi les moins instruits, font aux ouvriers une mauvaise et injuste réputation. Il y

a chez eux phis de bon sens, de modération et de sagesse qu'on ne le croit communément. Ne leur demandez pas le scepticisme qui est le lot d'une intelligence ayant fait le tour d'une question. Mais leur zèle à soutenir des candidatures ouvrières, le fait de prendre part en grand nombre à tous les scrutins, l'empressement à se taire ouvrir les portes des assemblées élues, l'ardeur des préoccupations relatives à la création des chambres syndicales, à la composition des conseils de prud'hommes, à la réglementation des livrets, aux lois sur l'association sont autant de protestations contre les théories anarchistes,et la marque de la confiance du prolétariat dans l'efTet des réformes légales. (1)

(1) M. s. Mony écrivait en 1882 : « La dernière combinaison qui rallie la majorité dans les Congrès ouvriers, c'est la formation du quatrième état, de l'Etat ouvrier.» Et il ajoutait en note : «Je ne parle pas de la révolution par le coup de fusil, qui a trouvé des adhérents dans le dernier congrès ; ces enfants perdus de la spoliation sociale n'y sont qu'une faible minorité, je puis l'affirmer. » Etudes sur le travail, T. II, p. 274. Et ailleurs : « Le bien, chez tous les ouvriers (grande ou petite industrie), l'emporte beaucoup sur le mal. Un grand nombre est probe, et a de bons sentiments de famille ; ils sont exacts au travail, savent se soumettre au règlement ; l'adresse, l'habileté, le soin dans les détails leur sont habituels, ainsi que la bonne volonté et la })onne camaraderie. En général, en un mot, l'ouvrier français est recommandable et intéressant comme homme privé et comme travailleur. » T. II, p. 48. L'auteur, directeur de la Société de Gommentry - Fourchambaut , a passé sa vie parmi les ouvriers.

Et en cela, ils sont deux fois sages : non pas seulement parce que la violence est criminelle, mais parce que Thistoire des classes ouvrières montre que c'est par les voies légales seules que les améliorations ont été obtenues.

Il ne faut pas en effet croire que les revendications du prolétariat soient impuissantes. Lorsqu'on lit le bel ouvrage de M. Levasseur, (1) on est frappé de voir que presque toutes les réformes politiques, dont les travailleurs ont bénéficié, ont été imposées par leurs réclamations incessantes. Le progrès général, la transformation économique semblent s'accomplir spontanément, ou sous l'empire de cette force intime et comme inconsciente qui soulève l'humanité et la pousse sans cesse en avant dans les voies de la civilisation. Mais les réformes législatives, qui sont autant d'étapes qu'on peut marquer sur la grande route du progrès, toutes les réformes législatives concernant le sort des classes laborieuses, ont été inspirées, —je me trompe, et il faut écrire le mot propre, — ont été conquises par les efforts persévérants et par les efforts pacifiques des ouvriers. Bien au contraire, les réformes enlevées d'assaut par leurs menaces n'ont jamais été définitives.

Pourquoi ? Faut-il accuser le pouvoir d'avoir repris, dès qu'il l'a .pu, les concessions arra-

(1) Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu'à nos jours. Paris, 1867. *

chées à sa faiblesse? Non; mais il est arrivé ceci, qui est à Thonneur de tous : Les réformes proposées, réclamées, obtenues pendant les périodes de calme répondaient à des besoins véritables et légitimes ; avant môme d'avoir passé dans nos lois, elles avaient Tautorité que donne la constance du désir ; et, plus tard, le temps épargnait Tœuvre du temps. Les réformes arrachées par rémeutft, votées dans un moment de trouble, n'étaient que les vaines conquêtes de vaines théories. Elles ne devaient pas survivre au triomphe des violents et des fous qui les avaient fait prévaloir. Presque toujours les ouvriers ont réclamé sagement ce qui était sage, etparTinjustice ce qui était injuste. Est-ce le hasard? N'estce pas plutôt l'implacable logique des choses qui adopte et proportionne le moyen à Tobjet, et condamne l'absurdité à suppléer à sa faiblesse par la violence ?

Faut-il des exemples ? Ils pourraient être nombreux. Prenons Tinstitution des Conseils des Prud'hommes : elle fut créée par Napoléon V sur la demande de la Chambre de Commerce de Lyon, en 1806, 1809, 1810; mais le Conseil se composait, pour la moitié des membres plus un, de fabricants , et pour l'autre part , de chefs d'ateliers, d'ouvriers patentés, c'est-àdire de petits patrons, de petits fabricants. Les ouvriers se plaignirent de cette composition :

IMPUISSANCE DBS DOCTRIKBS ANARCHISTES 24?

leurs plaintes obtinrent une première et légère satisfaction par l'arrêté du 15 janvier 1832. Des pétitions, des mémoires émanés d'ouvriers et de patrons en décembre 1837, en mars 1840, en 1841, en 1843, en 1847, donnaient lieu à Tordonnance du 20 décembre 1844, qui organisait l'institution à Paris, mais seulement pour les industries des métaux, et à Tordonnance du 9 juin 1847 qui créait de nouveaux conseils pour d'autres industries. La composition même des conseils, sur les plaintes répétées des ouvriers, fut enfin mise en question au mois de mai 1848, et résolue, tant bien que mal. Un décret du 2 mars 1852, relatif à Lyon, et enfin la loi du 1'^ juin 1853, venaient leur donner satisfaction : désormais, les ouvriers et les patrons trouvaient dans le Conseil des Prud'hommes un tribunal sagement et impartialement composé. Croyez- vous que la violence eût mieux réussi ?

' Faut-il d'autres exemples ? Les livrets , d'après les prescriptions des arrêts du 9 frimaire, an XII (!•' décembre 1803), et 10 ventôse, an xii (!•' mars 1804), prescriptions aggravées et exagérées encore par des mesures de police, étaient pour l'ouvrier une gêne sans profit, et pouvaient devenir un instrument de servitude. Ils étaient tombés en désuétude après la Révolution de juillet. Une ordonnance de police du 1'^ avril 1831 en rappelle l'obligation, mais déjà

avec des adoucissements. En 1841, un projet fut mis à Tétude et voté en 1846 par la Chambre des Pairs, afin de limiter la somme des avances qu'il serait loisible au patron d'inscrire sur le livret, et de donner au livret le caractère de passç-port pour les ouvriers. Celte réforme, qui échoua à ce moment devant la Chambre des Députés, fut reprise devant l'Assemblée Législative, accentuée dans un sens plus favorable aux ouvriers, et votée le 14 mai 1851. En 1854, nouveau progrès : le livret devait rester entre les mains dés ouvriers , et il était interdit au patron d'y inscrire le chiffre de ses avances, ni aucune annotation favorable ou défavorable. Malgré ces adoucissements successifs, les ouvriers se plaignent de cette institution ; leur répugnance triomphe de la loi : un grand nombre ne prennent plus la peine de s'en munir, et beaucoup d'industriels ont renoncé à l'exiger.

C'est bien long, me dira-t-on,^t attendre de 1806 à 1854 des réformes nécessaires, c'est de quoi lasser la patience de trois générations. Assurément, maïsj'ai choisi à dessein un exemple où les hésitations et les mesures législatives ont été particulièrement nombreuses pour montrer que, peu à peu, par la constance et la modération le chemin se fait sans secousses, sans brusque retour en arrière, et qu'on monte ainsi d'échelons en échelons, par des améliorations successives

TMPtJiSSAl^CÉ ÙÈS DOCTRINES ANARCHISTES 249

jusqu'à la reconnaissance complète et définitive du droit.

Sur d'autres points le succès s'est fait moins attendre. Les ouvriers réclament depuis vingt ans à peine la création de chambres syndicales d'ouvriers. Avant que la loi ait reconnu aucune autorité à ces syndicats, un grand nombre s'était déjà constitué. Les patrons, il est vrai , avaient donné l'exemple : ils avaient organisé ainsi une sorte de représentation des intérêts de leurs diverses industries. Les Chambres de Commerce étaient, auprès du Gouvernement, l'organe ofiiciel du commerce ou de l'industrie générale du pays. Les Chambres syndicales se sont faites, auprès des Chambres de Commerce, les organes officieux des industries ou des commerces particuliers : elles sont, pour ainsi dire, les Conseils municipaux , et les Chambres de Commerce sont les Conseils généraux de la vie commerciale et industrielle. Le gouvernement n'était pas intervenu dans l'organisation des Chambres syndicales de patrons; il a tout d'abord usé de la même réserve à Tégard des chambres syndicales d'ouvriers. Il a laissé à l'usage le soin de fixer le rôle,lejeu, l'importancede ces rouages nombreux. Voici que l'expérience est presque faite, et que la loi, tenant compte des besoins et des avantages démontrés, aussi bien que des ambitions excessives manifestées par quelques esprits

ardents, règle . les questions pendantes, et donne à ces institutions la sanction définitive. Le succès n*aura coûté que quelques années de constance, de patience et d'efforts.

Croyez-vous que la violence réussisse mieux?

Prenons un autre exemple, et examinons la question des coalitions ouvrières. Il n'en est pas sans doute qui ait agité plus profondément les travailleurs ; il n*en est pas qui ait soulevé plus d'émeutes ni fait couler plus de sang. Dès 1791, elle se posait violemment devant l'Assemblée Législative, et la loi du 16 juin et du 22 juillet, et le décret du 26 juillet défendaient, sous peine d'amende et de prison, les coalitions entre ouvriers. La loi du 22 germinal an xi, était inspirée par les mêmes sentiments, et les articles 414 et 415 du Code Pénal, par cela seul qu'ils défendaient la coalition aussi bien entre patrons qu'entre ouvriers , semblèrent un progrès.

En 1822, à la suite d'une grève de charpentiers, à Paris, une ordonnance intervenait pour exiger de la part des patrons la dénonciation des ouvriers qui prenait part à une grève. Malgré ces mesurespolicières, lescoalitions se formaient. Chacun des divers Devoirs des compagnons était à l'état de coalition permanente, et des rixes sanglantes naissaient de ces rivalités. En 1816, à Lunel ; en 1825, à Nîmes ; en 1827, à Blois, à Lyon et à Tournus, de véritables

batailles avaient été engagées. Ni la rigueur des lois, ni les sévérités de TAdministration n'y pouvaient rien. En 1831, Pinsurrection de Lyon avait, parla force, triomphé de toutes les.sévérités.

Les ouvriers cependant se groupaient ; des sociétés politiques s'organisaient parmi eux, et à chaque instant, à propos du procès des ministres, à propos de la messe des Légitimistes à Saint-Germain-FAuxerrois, à propos de la Pologne, à propos de Tacquittement des accusés d'avril, à propos de la décoration de juillet, l'émeute descendaitdans la rue.Enl823, comme déjà en 1822, les charpentiers se mettaient en grève : la justice les condamnait à des peines légères. En 1834, c'était la grève des Mutuellistes : le procès de coalition que le Gouvernement avait fait intenter aux grévistes, lut empêché en 1834 par une foule menaçante, et dut être remis à huitaine.

La loi du 40 avril 1834, qui redoublait de sévérité à Tégard des coalitions ouvrières trouvait la population des travailleurs lyonnais en pleine effervescence, et fut accueillie par une émeute. Paris s'agitait en même temps, et jamais on ne vit de protestation plus violente et plus netle contre une mesure législative. Le Gouvernement y répondait, en faisant, au mois de septembre, voter des lois qui le fortifiassent contre l'indulgence du jury et les licences de la presse. En 1840, en 1841, en 1842, en 1843, en 1844,

en 1845, nouvelles coalitions, entachées de violences à Paris, à Rueil, à Lyon, à Bernay, à Bourges, à Rennes, à la Grand'Croix, à Saint- Chamond, à Rive-de-Gier ; nouvelles coalitions, nouvelles condamnations. En 1848, les boulangers, les paveurs, les cochers, les mécaniciens, les imprimeurs en papiers peints, les chapeliers, se mettent successivement en grève.

Qu'avaient produit toutes ces violences?

Rien autre qu'un projet sur les coalitions, présenté devant la Constituante , (4) et la Constituante se sépara sans Tavoir examiné. En 1849, l'Assemblée Législative aborda la discussion : (2) et le 27 novembre, elle votait une loi qui ne donnait en rien satisfaction aux réclamations ouvrières : toute coalition demeurait interdite, quelqu'en fussent les motifs, les moyens et les résultats.

Et les coalitions recommencèrent.

« Depuis 1849 jusqu'à 1863, les tribunaux poursuivaient chaque année en moyenne septantecinq coalitions d'ouvriers, huit de patrons, et prononçaient quatre cents condamnations. On retrouvait souvent dans ces procès les mêmes scènes de violence que sous le règne de Louis-

(1) V. la proposition du 10 juillet 1848 ; le rapport de M. Bouclier (8 août), de M. Bérenger (16 décembre) et de M. Leblond (28 mars 1849).

(2) 25 juin 1849.

Philippe. » (1) Ce n'est enfin qu'en 1864, que la coalition était reconnue comme la conséquence légitime de la liberté du travail, et proclamée comme un droit, à condition que la cessation du travail n'ait été l'œuvre ni de la force, ni de la fraude, ni de la menace.

Et maintenant je pose cette question : la violence a-t-elle été plus efficace que n'auraient pu être les réclamations pacifîqu«*s et léprales? Pendant trois quarts de siècle, malgré la loi, en dépit desrépressions rigoureuses, au prix d'efforts qui épuisent ses ressources, au prix de son propre sang parfois, le prolétariat s'agite, se soulève , fomente des grèves , les tourne en émeutes, et, pour tout triomphe, obtient enfin la loi de 1864. Pendant soixante années, le pouvoir attaqué s'est tenu en défense, et la crainte a arrêté toute concession dans sa main. Croit-on que des pétitions, des mémoires, des études, un mouvement d'opinion publique n'aient pas fait plus qu'un millier de grèves, et n'ait pas coûté moins aux ouvriers ? (2)

(1) Levasseiir, Histoire des classes ouvrières,!!. Il, p. 333.

(2) « On chercherait lonj^temps peut-être, avant de trouver dans les longues et lamentables histoires des grèves l'exemple, impossible à concevoir, d'une grève qui ait changé les conditions naturelles du travail et de sa rétribution. Si on voulait, au contraire, des exemples de grèves entraînant tout à la fois des pertes matérielles et des désordres moraux, laissant à tout le monde des dommages à réparer et des irritations à éteindre, on pourrait prendre

Et si, au lieu d'étudier la violence au service d'une cause juste, je l'avais étudiée au service des théories excessives, combien son impuissance n'eût-elle pas apparu plus évidente encore !

Qu'ont produit pour la réforme de l'organisation du travail les revendications menaçantes? Qu'ont obtenu les rassemblements tumultueux du Luxembourg; qu'est-il resté des ateliers nationaux, et des associations ouvrières brutalement fondées par le gouvernement à la même époque?

Tout cela, les ouvriers le savent, non pas dans les détails, non pas d'une façon ^historique et raisonnée.' Mais il est des vérités générales qui, bien que se dégageant confusément des faits, s'imposent à la foule. La certitude scientifique est rarement à la portée du vulgaire ; au fur et à mesure que la vérité descend à travers les couches intellectuelles superposées, qui forment le monde, elle perd de sa netteté, de sa vigueur et de son éclat. Mais, même au fond, elle répand encore comme une lueur incertaine qui éclaire la route et peut garer des écueils. Les vérités générales , d'ordre historique ou économique qui, pour être démontrées, demandent un appareil de faits considérable, résident à l'état d'intuition ou d'instinct, même dans l'âme des plus ignorants ; c'est un héritage d'observations naïves

ail hasard ; on ne courrait malheureusement pas le risque de se tromper. > A. Bondelet, Les réunions 'publiques et les congrès d'ouvriers y p. 139.

et spontanées, accumulées par des générations antérieures, c'est un patrimoine d'expériences inconscientes que les années accroissent lentement, et déposent comme une alluvion fécon- . dante pour en constituer le terrain même de la civilisation.

Il faut enfin compter sur la diffusion de Tinstruction pour s'opposer à Tenvahissement des doctrines anarchistes.

Toute foule ignorante est à la merci d'un orateur qui la prend par la passion, et on n'a qu'à suivre les réunions publiques pour constater que les orateurs préfèrent en effet la forme pathétique à tout autre : un raisonnement laisse la salle froide ; un éclat de voix, une phrase sonore soulève toujoyrs les applaudissements. Or on peut dire que l'auditeur est responsable, pour une part, des sottises de l'orateur. L'ignorance de celui-ci est doublée de l'ignorance de celui-là, et la vanité fait le reste. Rien ne retient mieux un beau parleur que le sentiment qu'il parledevantun auditoirecapabledelejuger.«Lejouroùles travailleurs sauront écouter et faire respecter la tribune, ce jour là, un des plus grands leviers sera acquis pour la solution tant réclamée du problème.» (1) L'instruction répandue dans les masses donnerait auxréunions publiques un caractère plus sérieux. Et ne croyez pas qu'il faille une grande dose

(l) D. Poulot, Le sublime, p. 1*^5.

256 IMPUÏSSANCB DBS DOCTtllNfiS AKARCmSlTKS

d'instruction pour modifier le tempérament d'un auditoire. L'instruction, lorsqu'il s'agit d'un état iiitaliectuel général, agit moins par l'influence directe qu'elle exerce sur chacun, que par l'espèce d'atmosphère qui résulte de sa diffusion.

Et non seulement l'instruction aura, selon moi, pour effet de rendre la masse ouvrière plus réfractaire à la propagande des partis fous, de ruiner le crédit des marchands de panacées politiques et sociales, elle modifiera les opinions môme actuellement en faveur. Elle les adoucira, elle en calmera l'exagération.

Au premier abord, cette proposition paraît hasardée.

On invoquera à rencontre l'ouvrage de M. D. Poulot, ouvrage d'une autorité exceptionnelle : car il émane d'un homme qui a été ouvrier et qui a passé toute sa vie parmi les ouvriers. Or, selon la classification de M. Poulot, les deux types d'ouvriers inférieurs au point de vue moral, et le plus dangereux au point de vue politique, comptent précisément parmi les plus intelligents. (1)

(1) La classification de M. Poulot est la suivante : les dénominations sont des termes d'argot ouvrier :

V ouvrier vrai: ouvrier parfait, instruit; intelligence bonne et pondérée, environ 300 journées de travail par an.

JJouvrier : bon ouvrier, instruction et intelligence passables. 300 journées.

A l'appui de cette observation, on rappellera

Uouvrier mixte : ouvrier passable, instruction nulle, intelligence très-médiocre, 300 journées au plus. ^ j

Le sublime : 200 à 225 journées de travail par an, se grise deux fois par mois, loge dans de mauvais garnis, est ignorant, ne lit presque jamais, suitles réunions publiques, instruction nulle, vaniteux et fanfaron. Cette classe se subdivise en plusieurs variétés : sublime simple ; sublime descendu (vivant dans le désordre moral le plus complet); vrai sublime (abrutissement).

Le fils de Dieu: ^60 à 270 journées de travail par an, bon ouvrier, parle bien, ni déclamateur, ni vantard comme le sublime, se pose en homme profond, en philosophe, ne se grise pas, célibataire, vit dans le désordre ; paie mal, a des dettes, gouailleur, lit des livres qui excitent plus qu'ils n'instruisent, s'occupe de politique et est un homme d'action courageux.

Le sublime des sublimes : mêmes caractères que le fils de Dieu, mais plus parlementaire, plus théoricien, construit des systèmes, pas homme d'action, vit souvent avec une femme entretenue d'un monde supérieur au sien.

Et D. Poulot ajoute ; « L'ouvrier vrai et l'ouvrier diminuent ; l'ouvrier mixte croît ; le sublime simple prend du développement ; le fils de Dieu tend à disparaître, mais en revanche, le sublime des sublimes se développe. •

Voici la proportion des diverses catégories des ouvriers dans l'industrie du fer, selon M. Poulot (p. 219).

Sur 100 ouvriers :

10 ouvriers vrais

15 ouvriers J 40

15 ouvriers mixtes 20 sublimes simples

7 sublimes descendus 10 vrais sublimes } 60

16 fils de Dieu 7 sublimes des sublimes

Dans un autre tableau, il fait une répartition selon les

Digifized

précisément les diverses poiirsuites contre les anarchistes.

En effet, on a pu constater que les doctrines anarchistes recrutent leurs adhérents dans l'élite intellectuelle des ouvriers. J'ai été étonné, en suivant les débats de certains procès, de trouver chez des travailleurs Taisance à aborder les idées abstraites, la facilité de parole, et une incontestable souplesse d'esprit dans la controverse.

Quelques-uns montraient des tempéraments d'orateur. D'autres ont fait preuve d'une somme considérable d'études ; il en est qui citaient de mémoire J.-B. Say et Bastiat ; tous sont au courant de bon nombre de questions économiques et sopt capables, sinon de les résoudre ou de les discuter, du moins d'en parler sans gaucherie.

Fort de cette double constatation, le lecteur admirer^ que j'attende encore de l'instruction

différents emplois- des ouvriers. On constate que, sauf pour les manœuvres qui donnent 70 ouvriers contre 30 sublimes, les emplois qui demandent plus d'intelligence sont sensil)lement ceux où li» proportion des sublimes est moindre. Et l'auteur ajoute en note : « Dans les ateliers de certaines administrations, et mêmes dans certaines bonnes maisons où les ouvriers sont bien rémunérés, le nombre des sublimes est moins considérable, ce qui se comprend facilement. On a besoin d'un travailleur ; on est bien payé, ou encore les travaux sont propres, faciles, assurés; le sublime qui s'y faufile est obligé de se corriger, sinon on en essaie d'autres, jusqu'à ce qu'on ait mis la main sur un ouvrier. La lecture des chapitres précédents prouve suffisamment l'influence d'une bonne ou mauvaise organisation du travail sur le sublimisme. »

le tempérament des opinions politiques du prolétariat.

Il faut ici réfléchir et analyser.

S'il est vrai, qu'au bas de l'échelle morale et politique nous trouvions des ouvriers d'une intelligence supérieure à la moyenne, il faut aussi considérer que les plus intelligents se placent, toutcompte fait, en tête de la hiérarchie. Que doit-on en conclure, sinon cette vérité' banale, que l'intelligence, bien ou mal dirigée, place l'homme en dehors du'troupeau vulgaire ? Or, il s'agit précisément de diriger ces intelligences par l'instruction.

Peut-être même les premiers effets de l'instruction seront-ils nuisibles : « Entre l'ouvrier illettré d'autrefois, écrivait M. L. Reybaud dans ses Etudes sur les manufactures, (1) et l'ouvrier qui a fréquenté nos écoles et nos cours, il y a une ligne de démarcation très profonde ; on a donné à ce dernier une force que l'autre n'avait pas, une arme qu'il est tenté de retourner contre la société qui la lui a fournie, et dont il abuse, avant d'en bien comprendre l'usage. La période detransition est rude, et l'on peut s'en apercevoir. Cette fierté sournoise de l'ouvrier, cette attitude hostile qu'il garde, ont pour cause les premiers enivrements de son éducation ; il y a puisé le

(1) Louis Reybaud. La soie^ p. 255.

sentitnentexagéré de sa valeur, etrambition d'un rôle plus élevé que celui que la destinée lui assigne. Je suis convaincu que c'est là un effet très passager, aggravé par les circonstances et par la divagation de ces sophistes que la fatalité a jetés sur sa route pour l'égarer et le pervertir. L'expérience et le temps guériront ce trouble des esprits. »

Lorsqu'on examine ce que savent les sublimes, les fils dé Dieu, les sublimes des sublimes, on peut bien s'étonner des sujets qu'ils ont abordés, on peut s'étonner môme de leur instruction, mais on s'afflige du désordre qui y a présidé. On remarque, au contraire, que le meilleur ouvrier, l'ouvrier vrai, est celui dont l'instruction bien que moindre peut-être est la mieux ordonnée.

Ces observations sautaient aux yeux de tous ceux qui ont suivi les procès des anarchistes ; on sentait que des études, parfois sérieuses, n'avaient pas porté de fruits, que la valeur intellectuelle de chacun n'en avait que médiocrement profité; faute de méthode, rien n'était digéré, ni classé ; tout ce qui avait été appris l'avait été sans discernement, sans que rien fût mis à sa place, et le savoir ne pouvait servir à rien acquérir au delà.

Dans de telles conditions, Tintelligence est un danger, car elle donne des besoins intellectuels, qu'on ne sait pas satisfaire. « C'est, ea effet, une

erreur de croire que les hommes . s'abstiennent de juger, parce qu'ils ignorent. A toute question politique, morale, ou métaphysique qui se pose devant eux, dans quelque humble condition qu'ils soient et quelque peu d'é.duqation qu'ils aient, ils trouvent une réponse. Quand la science ne la fournit pas, c'est le préjugé. » (1)

Le bagage des petites connaissances primaires est sans doute insignifiant, et ne peut comprendre ni la solution, ni même l'étude des grands problèmes sociaux. Mais ce qui a de l'importance c'est' la méthode, c'est l'habitude du raisonnement, c'est le tour d'esprit qu'on prend, c'est la première gymnastique intellectuelle qui prémunit contre les chutes. Ce peu de sens critique détournera des opinions extrêmes. On se rendra compte que la question sociale est un problème multiple, qu'il est insensé de vouloir trancher d'un coup par une révolution. Sans savoir qu'on obéit à I>escartes. on pensera qu'il faut diviser les difficultés pour les résoudre ; on cherchera à remédier aux divers maux par des réformes successives. On sera ainsi amené à user des moyens pacifiques, et sans savoir qu'on répète un mot de Napoléon, on en arrivera à prêcher que la force est impuissante à rien

il) JjeYass&ai'i' Histoire des classes ouvrières, ï. II, I<J876.

créer, et qu'à la longue le sabre est battu par l'esprit. (1)

L'instruction n'agit pas seulement comme un guide intellefctuel ; elle devient un tuteur moral. Lorsqu'on lit le Sublime de M. Poulot, l'impression qui reste est que chez l'ouvrier la déchéance morale et la déchéance intellectuelle sont solidaires, et procèdent l'une de l'autre. Le vice le plus ordinaire et qui de beaucoup fait le plus de ravages, c'est Tivresse ; c'est par l'ivresse que presque toujours l'ouvrier déchoit. Quelques occasions l'ont d'abord entraîné au cabaret : une fête, une réunion, une bande d'amis. Puis il y est retourné, il y retourne, peu à peu l'habitude le prend, et voilà un homme perdu. (2) J'ai lu autrefois V Assommoir, et j'ai assisté, dans cette œuvre brutale, au spectacle de l'avilissement d'un homme. J'ai lu depuis le livre de M. Poulot, et le roman de M. Zola m'est apparu comme l'expression cruelle de la vérité. Le cabaret ! c'est

(1) « Les doux grands principes, qui ont fait le plus prospérer, dans ce siècle, notre industrie ainsi que nos classes ouvrières, et sur lesquels reposent encore leurs plus solides espérances d'avenir, sont la liberté et l'instruction.^ heysissenr, Histoire des classes ouvrières depuis 1789.

(2) En Angleterre, les sociétés de tempérance combattent l'ivrognerie avec succès : en 1861, on comptait en Angleterre treize grandes sociétés employant quarante prédicateurs salariés, ayant un revenu de 550.000 fr., trois journaux tirant à 2.500 exemplaires et douze revues mensuelles tirant à 20.000. —En Amérique, les sociétés de tempérance

IMPmsSANCE DBS DOCTRINES ANARCHISTES 203

là que débute et se consomme la déchéance.

Pour des célibataires, logés en garni, dans des taudis où rien ne les attire ni ne les retient, le cabaret est un lieu de repos, un cercle, un centre de réunion : c'est bientôt le lieu de perdition. (1) C'est là, dans cette atmosphère malsaine qui énerve le corps et l'esprit, c'est là que pérorent les beaux parleurs, et que s'échauffent les discussions vides et troublantes. C'est là que la paresse s'allanguit, que les mauvaises passions fermentent, et que, dégoûté du travail, l'ouvrier se prend à compter sur la révolution. Quel est le

perdent du terrain ; cependant, depuis 1873, madame Stewart a organisé le « tempérance movement, » union des femmes contre l'ivrognerie et contre les cabare tiers, qui a obtenu un certain succès. — Des sociétés de tempérance existent également en Suéde et en Norvège (environ une centaine). — En Allemagne, il y en avait 1.426 en 1854, comptant un million d'adhérents • en Hollande, 15.000 adhérents en 1873 ; en Suisse, en Belgique, dans presque .toutes les colonies anglaises. Il n'en existe pas en Danemark, en Autriche, en Russie. En France, on a fait quelques tenta- ' tives: à Amiens, en 1835; à Rouen et. Versailles, en 1851 ; dans le Finistère et la Vendée, en 1869. En 1872, sur l'instigation de l'Académie de Médecine, deux sociétés de tempérance se sont fondées : la plus ancienne est la Société française de tempérance ; depuis 1873, elle publie un bulletin.

(1) A ce point de vue, l'amélioration des habitations ouvrières peut avoir une influence morale considérable ; on l'a constaté à Mulhouse. V. les Cités oum^ières du Haut-Rhin par M. A. Penot. {Bulletin de la Société Industrielle de Mulhouse 1865). V, Levasseur, T. II, p. 414.

364 IMPUISSANCE DBS DOCTHINBS ANARCHISTES

plus puissant ennemi du cabaret , si ce n'est l'école^ Técole qui développe le goût de la lecture, (1) et retient l'ouvrier chez lui, ou le conduit aux réunions, aux spectacles instructifs. Il faut lire le livre de M. Poulot pour se rendre compte de Tinfluence de l'instruction. (2) « L'ouvrier vrai

(1) En 1862, le Ministre de Tlnstruction publique fonda dans le but de propager le goût de la lecture les bibliothèques scolaires : on se proposait d'en placer une dans chaque commune sous la direction de Tinstituteur, pour servir à la fois à renseignement dans Técole et à la lecture dans le viUage. Au commencement de l'année 1866, il en existait déjà 10.243. En 1875, 19.234, ayant prêté 1.337.156 ouvrages (dans 11.955 les lectures sont suivies ; dans 7.279 eUes ne le sont pas). En 1884, 28.845 possédant 3.160.823 volumes. Diverses sociétés ont été fondées dans le même but. Une de celles qui ont eu le plus de succès a été fondée en Alsace par MM J. Macé et J. Dolfus ; voici la progression de la lecture dans un petit village de 449 habitants : en 1862, on lit 48 volumes ; en 1863, 289 ; en 1864, 838 : en 1865, 1443 (M. Véron, Les institutions ouvrières à Mulhouse, p. 305 et suiv.). La bibliothèque des cités ouvrières de Mulhouse en une année scolaire (1865-66) a compté 30.153 volumes lus.

(2) 4 Sur cent charpentiers, il y a nouante huit ouvriers, et tout au plus dix sublimes, parce qu'ils savent tous lire, écrire et dessiner; parce que si un membre d*atelier flâne ou tire une pièce, le corps entier se regarde comme solidaire du fait.» D. Poulot. p. 222. Voici le passage d'un discours lu par un ouvrier à la distribution des prix de la Société de l'Enseignement Professionnel du Rhône en 1883 : « Vous avez compris. Messieurs, que dans notre siècle de progrès l'homme ne pouvait pas rester dans les conditions que lui avaient faites les siècles précédents ; que, lorsque la force mécanique remplaçait le bras du manœuvre, il fallait que l'intelligence succédât aussi chez lui à la force musculaire.

veut étudier,~s'éclairer ; il se méfie des promesses; il veut des faits, des preuves ; une association qui prospère le convaincl bien plus que

— A côté de ces bienfaits, il en est encore un, supérieur peut-être aux autres, celui de la moralisation . En apprenant à étudier, à augmenter ses connaissances professionnelles et intellectuelles, l'ouvrier apprend aussi dans les livres l'art de penser, de réfléchir, de juger : il apprend à aimer la lecture, la vraie lecture, celle qui élève à la fois les esprits et les cœurs. Avec elle, l'ouvrier quitte ses habitudes de dissipation, il revient à sa famille dont il fait la joie en lui communiquant, en commentant devant elle ses impressions et ses travaux. Il ne paiera plus sa dette au désœuvrement d'autrefois : il laissera le cabaret parce qu'il recherchera la satisfaction du foyer domestique, où il surveillera l'éducation de ses enfants ; il se plaira à développer leurs jeunes intelligences, il préparera à son tour une génération qui n'aura plus qu'à marcher dans une voie toute tracée. »

Et voici la déclaration consignée à la même cérémonie en 1884 dans le discours du directeur : « Ce que nous constatons chaque année plus clairement, et avec quel bonheur, nous n'avons pas besoin de vous le dire, c'est que les résultats moraux sont peut-être plus frappants encore que les résultats matériels, et même que les résultats intellectuels. Nous acquérons tous les jours la preuve que la f i équentalion assidue des cours produit chez nos jeunes gens des deux sexes une considérable transformation morale, dont ils se rendent si bien compte eux-mêmes que c'est peut-être ce qui les attache le pins à leurs professeurs et à notre institution. Nous pourrions bien dire leur institution, puisque ce sont eux, après tout, qui en sont l'élément le plus important. — Il n'est donc pas étonnant que quelques négociants et industriels de notre ville aient pris l'initiative de payer de leurs propres deniers les droit d'inscription de leurs employés dans les cours. C'est un acte d'intelligente générosité dont ils seront les premiers à recueillir le fruit. »

266 îlkîPÛtSSANCË ms mcmims ANARCfHÎSfES

cinquante mille volumes rédigés pour en démontrer les bienfaits. Il est, avant tout, pratique. Le plus ordinairement, les soirées des jours de semaine, il reste chez lui, dessine ou bibelotte une invention qui souvent réussit ; il lit des romans, souvent des livres d'histoire, parfois des ouvrages de science vulgarisée ; si un livre coûte trop cher, il l'achète par souscription, puis il a une pendule ou une montre en prime. Il suit des cours professionnels. Le samedi ou le dimanche de paie, il va au Ihéâtre, choisissant de préférence le drame, quelquefois aux Français, au café chantant, de temps en temps au bal.

Quand il assiste (ce qui est rare) à une réunion publique, il écoute attentivement et réfléchit. Les phrases pompeuses et à effet ne l'enlèvent pas. Il n'aime pas les utopies : s'il entend dire que l'épargne est un vice social, il est capable dé se lever et de quitter la salle. Une autre fois, il en a applaudi un qui disait que le travail à lui seul ne peut produire quoi que ce soit : il a manqué de s'attraper, on l'a appelé mouchard. » (1)

f Remarquez qu'à côté des aptitudes d'ordre, d'une conduite d'honnête homme, du travailleur consciencieux, intelligent et droit, l'homme politique est toujours debout. Le citoyen n'ab-

(1) D. Poulot, passim. p. 30, 82, 42.

dique pas ses droits, il suit les discussions ; il est ferme, convaincu, démocrate ou républicain ; ce n'est pas l'homme d'action, c'est l'homme de raison ... . Il veut étudier, s'éclairer avant tout. . . Il a l'aspiration juste, légitime, de tous les. travailleurs, la possession ; mais il la veut, nbn à coups de décrets, mais par le groupement des^ deux forces indispensables à toute production, le capital et le travail. Soyez persuadé que son vote sera réfléchi, et que ce n'est pas tel ou tel tribun qui le fer^ changer par ses grandes phrases et ses grands gestes. Les trois mots flamboyants : liberté, égalité, fraternité, il ne les prend pas à la lettre, ils les discute. La liberté, il la veut pleine et entière : elle finit quand on nuit aux autres ; le radicalisme des jours d'effervescence est flagellé par lui : commettre mille injustices pour en redresser une, est pour lui le pire des erreurs. L'égalité appliquée aux hommes est un mot creux : égalité des droits, voilà tout ; cette limite passée, c'est le mensonge. Comment I lui qui fait six jours par semaine, vit sobrement, économiquement, lui, l'égal du suhlime qui fait trois jours et se grise les trois autres. Fraternité, c'est un beau rêve ; mais en présence de Pégoïsme des hommes, ce n'est qu'un rêve. Chaque individu a dans l'âme une part de ce grand sentiment ; mais dans l'état actuel, ce qu'il faut, c'est la justice. Il n'enfourche pas les

dadas à effet ; il ne prend pas un mot pour une vérité : l'ouvrier vrai est avant tout pratique. » (1)

C'est ainsi que le goût de Tétude, la tendance sérieuse et raisonnée de son esprit le retiennent sur la pente des doctrines fausses ou criminelles. Tandis que Vouvrier vrai fuit les réunions publiques, Vouvrier s'y rend volontiers, Vouvrier mixte en manque rarement ; les évolutions dramatiques et les grands coups de voix du tribun soulèvent ses bravos. Le sublime simple y va quelquefois : les fils de Dieu et les sublimes descendus en sont les habitués, (2) et les sablin^es des sublimes les oracles. (3) Somme toute, l'auditoire ordinaire se compose de ce qu'il y a de moins intelligent et de plus dégradé, masse facile à duper et à émouvoir.

« Dans une réunion publique, nous avons vu applaudir le pour et le contre à trois quarts d'heure de distance. (4) Ceux-là n'ont pas d'opinions raisonnées : ils se disent républicains, sans savoir seulement ce que c'est ; ils aboient sur le pouvoir sans rime ni raison ; ils sont violents, énergiques, non pas pour la revendication d'un droit légitime ; les tyrans qu'ils ^ connaissent, sont le patron et le propriétaire : des exploiteurs et des voleurs. Ces ignorants,

(1) Ihid. p. 26.

(2) Ihid. p. 42.

(3) Ihid. p. 122.

(4) Ihid. p. 125,

IMPUISSANCE DES DOCTRINES ANAttCHTSTES 269

qui ne lisent presque jamais, ne voient la cause du mal qui les ronge que dansées deux individualités : l'un ne donne pas assez, Tautre prend trop. » (1)

Les citations que j'ai empruntées au livre de M. D. Poulot montrent que l'armée de la révolution, que les sectes violentes se recrutent parmi les mauvais ouvriers, et en outre que l'ouvrier vrai diffère des mauvais ouvriers plus par Sa tournure d'esprit et ses tendances morales que par la somme de savoir. Or, ce bon sens, cet esprit critique, ce sentiment du devoir, on ne peut nier que l'instruction donnée avec méthode ne le développe puissamment.

J'ai recueilli à cet égard un enseignement bien probant. Il existe à Lyon une institution appelée Société d'enseignement professionnel. Elle a pour objet Torganisationde cours adaptés aux besoins des diverses professions. Ce sont pourtant, pour la plupart, des cours d'instruction générale ; on ne compte que peu de cours techniques. (2)

(1) Ihid, p. 71.

(2) Voici la désignation des cours : calcul, grammaire, comptabilité, géométrie descriptive, coupe des pierres, dessin linéaire, de figure, industriel, d'ornementation, dessin pour les menuisiers, pour les mécaniciens, anglais, allemand, italien, espagnol, droit commercial et droit usuel, économie politique, écriture, mathémathiques élémentaires, appliquées, chauffage des chaudières, physique, chimie, histoire et géographie théorie pour le tissage des étoiles

L'organisation de cette société offre ce caractère, particulièrement intéressant, que les élèves sont associés à Tadministration, (1) et qu'ils ont l'initiative dans la création des cours. Un cours est créé lorsqu'il est réclamé par vingt élèves. Le Conseil d'Administration est composé mi-partie de ce que Lyon compte de plus distingué parmi les philanthropes, et mi-partie de membres ouvriers élus par les élèves. La police intérieure des cours est confiée pas les élèves à quelques-uns d'entre eux. Or, on constate que le choix de ces commissaires et des administrateurs est fait avec une clairvoyance incontestable ; que cette part d'initiative et de responsabilité est acceptée avec un esprit de dévouement, de zèle sérieux et de dignité soutenue. Bien'plus, et c'est là ce qui nous importe en ce moment, on a pu se rendre compte que les opinions politiques des élèves sont modérées, raîsonnées. La société se développeenrestantvolontairementet rigoureusement étrangère à toute préoccupation politique : elle est animée d'un esprit libéral et progressiste,

de soie, montage des voitures, mécanique appliquée, gymnastique, géométrie, perspective, couture, coupe pour couturières, littérature, histoire naturelle, solfège, botanique, hygiène.

(1) La Société à participation des Mines et Hauts-Fourneaux de Whitwood et de Mathley, dont j*ai parlé plus haut, avait l'un de ses administrateurs nommé par les ouvriers.

ÏMWISSANCK MS ÛOCf ar^fiS ANARCfllSTBS 271

mais elle affecte, et fort sagement, de se tenir en dehors de tout parti. Les élèves, très divisés assurément si on cherche à les classer dans les divers partis actuellement en vogue, ofiriront. en faveur de la modération, une majorité telle qu'on pourrait l'appeler une unanimité.

Je sais bien qu'on pourrait prétendre que les cours d'instruction recrutent précisément leurs auditeurs parmi les bons ouvriers. A cette objection le nombre des élèves répond : la société fondée en 1864 comptait à ses débuts mille trois cent cinquante-neuf élèves ; elle en compte actuellement sept mille huit cent trente. Ainsi en l'espace de dix-huit années à peine , le nombre des élèves a crû dans la proportion de 1 à 5,76, et ce mouvement de progression va s'accentuant d'année en année. Or, peut-on expliquer un développement si prospère, en refusant à la société, c'est-sà-dire, à instruction même, une force propre d'expansion et de propagande ? Est-il raisonnable d'admettre, qu'au début, on ne trouvait parmi les bons ouvriers que treize cents auditeurs, et qu'aujourd'hui, sans cause nouvelle, la môme population en présente huit mille ? N'est-il pas plus logique de penser que le besoin de l'instruction se développe, que la société a acquis de l'autorité, a gagné la confiance générale du prolétariat, et n'est-ce pas un signe rassurant, et de cette prospérité même, ne peux-

272 IMPXriSSANCÈ DES nOCrRIlSfBS ANARCHISTES

je pas Jcpnclure que l'instruction largement répanto^ combat les influences mauvaises et met chaque ouvrier en état d'améliorer sa situation, (l}^

Qu'on, ne se trompe pas d'ailleurs sur ma pensée : rinstruclion tempérera les opinions politiques des travailleurs. Mais on ne doit pas croire qu'elle les amènejamaisàcettemodération des classes bourgeoises qui confine à l'indifférence. « A. côté du travailleur consciencieux, le citoyen reste toujours debout. » Tout instituteur qui s'essaierait aune pareille tâche, succomberait infailliblement devant la défiance et l'hostilité. Et il est bon qu'il en soit ainsi, il faut donner, donner à pleines mains l'instruction, sans avoir

(1) Une prospérité analogue a récompensé toutes les œuvres d'instruction destinées aux ouvriers et sagement conduites : En Angleterre, par exemple, les écoles ouvrières de dessin, qui comptaient 4.868 élèves en 1852, en comptaient 104.668 en 1866 ; les écoles de sciences, qui étaient au nombre de 4 en 1859, et comptaient 200 élèves environ, étaient en 1867 au nombre de 220, et comptaient 10.231 élèves. Les Mechanics Institutes, associations dont les membres payent une certaine souscription pour fonder à leur usage des cours d'instruction secondaire, ont plus de 200.000 membres. Les cours d'adultes, réorganisés en France par M. Duruy^ se sont beaucoup développés. Diverses âociétés se sont fondées de 1863 à 1865 pour en ouvrir. L'association polytechnique, l'association philotechnique à Paris, la Société 'Philomatique à Bordeaux, la Société industrielle à Mulhouse, des associations analogues à Marseille, à Lille, dans la plupart des grandes villes.

d'arrière-pensée politique, sans méditer d'ambitieuses captations, et en respectant, avec un jaloux scrupule, la liberté d'opinion des tra-' va il leurs. C'est à ce prix seulement qu'on a droit à leur confiance. Au surplus l'instruction suflBra, et la récompense sera déjà belle d'avoir formé' des intelligences, dont on aura respecté la liberté, et dont- la liberté résistera d'elle-même aux utopies, aux doctrines de violence et de révolution. (1)

A côté de cette instruction générale, ce qu'il faut développer par dessus tout, c'est l'instruction professionnelle. Nous avons en France trois écoles oflScielles d'Arts et Métiers: celle d'Angers, celle d'Aix, et celle de Chalons-sur-Marne. Les

(1) Sur 100 conscrits :

En 1827, 42 savaient lire

Voici les détails de deux classes récentes :

! 56.116 ne gâchant ni lire ni écrire 18,47 OfO 6.905 sachant lire seulement.

tS8.78S sachant lire, écrire et compter 75.18 0|0 1.807 bacheliers.

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